Archive pour la catégorie : Zététique

La zététique consiste à questionner les raisons pour lesquelles nous pensons que quelque chose est vrai.

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

Lecture critique de | Evrard, R., & Le Maléfan, P. (2010). Une marge de la psychopathologie contemporaine : les « enfants indigo ». L’Information psychiatrique, 86(5), 413-421. https://doi.org/10.3917/inpsy.8605.0413

 

Dès l’ouverture, le texte, prudent, semble donner des gages critiques : les « enfants indigo » relèvent de mouvements New Age, de promesses de surhumanité, de difficultés infantiles recodées en signes d’exception, et les risques sectaires sont mentionnés. Mais ce cadrage critique reste placé à distance :

« Les “enfants indigo” est le nom générique donné par un ensemble de mouvements New Age à des enfants considérés comme “surhumains” et qui se présentent généralement avec des difficultés censées découler de l’inadaptation de leur environnement à leur supposé haut potentiel. […] Les organismes de lutte anti-sectes ont déjà répertorié les nombreux dangers accompagnant ce discours. Cet article n’est pas le lieu pour rappeler ces conseils de prudence […]. »

Une fois le danger nommé, la croyance suffisamment identifiée comme New Age pour rassurer le lecteur académique, le texte choisit de suspendre le travail frontal de réfutation pour lui préférer une enquête sur sa « niche écologique ». Cette décision permet ensuite d’aborder le paranormal comme une matière clinique.

Le passage sur la catégorie « enfant indigo » pousse ce louvoiement beaucoup plus loin :

« Ainsi, de ce point de vue, les enfants indigo existent vraiment. Quelque [sic] soit l’artificialité de la catégorie qui les englobe, les enfants indigo ne sont pas des artefacts : ils sont des êtres humains adaptés à une niche écologique. Ce constat est important car il doit conditionner la réaction du psychopathologue : plutôt que de nier en bloc l’existence de cette catégorie, il se doit d’apprendre à connaître sa niche écologique. »

La lecture savante peut comprendre : une catégorie artificielle produit des effets réels sur des personnes. La lecture croyante peut comprendre : les enfants indigo existent vraiment, et le clinicien doit apprendre à les reconnaître. L’ambiguïté n’était pas une fatalité, mais elle sera maintenue tout au long du texte, et elle relève donc d’un choix de ne jamais remettre en question les attributs de ces « enfants indigos ».

 

La scène clinique de Victor rend cette logique plus visible encore :

« Victor, 7 ans, est décrit comme un “enfant doré”, autre appellation pour l’enfant “indigo”. En effet, il aurait des “dons”, notamment celui de guérir et celui de communiquer par télépathie. Mais sa mère a encore du mal avec cette catégorisation qu’elle a trouvé sur Internet. Elle souhaiterait que son enfant “reste normal”. […] Si elle contacte le Service d’Orientation et de Soutien des Personnes Sensibles aux Expériences Exceptionnelles, un espace clinique développé par la plus ancienne fondation consacrée à la recherche en parapsychologie en France, l’Institut Métapsychique International (IMI), c’est qu’elle cherche quelqu’un capable d’entendre cette paranormalité. »

Le récit contient tous les ingrédients d’une situation préoccupante : un enfant de sept ans investi comme guérisseur et télépathe, une mère en contact avec des réseaux ésotériques, une amie médium, un service adossé à l’IMI. Pourtant, l’urgence serait « d’entendre cette paranormalité ». La question probatoire s’efface devant une exigence d’accueil doxastique. Le texte signale le danger en arrière-plan, puis installe le dispositif parapsychologique comme lieu clinique capable d’entendre ce que les autres espaces recevraient mal.

 

Le passage suivant concentre le procédé :

« Le psychologue est donc d’emblée mis en face du “fait paranormal” et de sa réaction va dépendre la suite de la prise en charge. Car s’il se contente d’expliquer le phénomène par une coïncidence ou une inférence logique de Victor basée sur les informations infraverbales transmises au téléphone par la mère, alors le psychologue ne ferait que plaquer son scepticisme sur ce qui devrait plutôt relever de l’indécidable. Il sortirait effectivement de sa neutralité en prétendant maîtriser un réel qu’il n’a pas investigué. »

Le problème principal devient le risque de « plaquer son scepticisme ». Une explication ordinaire — coïncidence, inférence, indices transmis par la mère — reçoit presque le statut d’une faute clinique. L’anecdote de télépathie, elle, bénéficie d’un statut protégé : « fait paranormal », « indécidable », « réel » que le clinicien aurait tort de prétendre maîtriser. Un tenant des pouvoirs paranormaux peut lire ce passage comme une défense directe de sa position : son récit mérite mieux qu’une explication sceptique, et le clinicien vraiment neutre doit suspendre toute objection, et même toute expression d’un doute ?

Le même mécanisme revient avec la paralysie du sommeil :

« Là encore, le psychologue peut disposer d’un modèle explicatif : celui de la paralysie du sommeil. Ce trouble, encore méconnu par le grand public, touche environ 25 % de la population sans être lié avec une psychopathologie […]. Mais la tentation de rassurer la mère avec cette explication toute faite peut être dommageable : ne risque-t-on pas de passer à côté des enjeux psychiques ? »

Le modèle naturaliste est donné, puis immédiatement affaibli par l’expression « explication toute faite ». La science ordinaire rassure peut-être, mais elle risque surtout de manquer la profondeur du cas. Le texte garde donc une explication rationnelle en réserve, tout en valorisant le détour par l’élaboration de la croyance. La croyance conserve son intérêt, sa densité, son droit à la complexité.

 

« Victor subit ce divorce et cette pression sans trop s’en plaindre, comme pour protéger une unité familiale. Ses dons de guérison peuvent s’inscrire dans ce désir d’être un palliatif, tout comme la télépathie vient faire le lien entre des personnes distantes mais affectivement liées. Or, toute cette problématique de la paranormalité dans le fonctionnement psychique de la famille ne peut être entendue nulle part. »

C’est ici que le texte cesse presque de marquer la distance entre croyance et analyse. Les « dons de guérison » et la « télépathie » entrent dans la phrase comme des opérateurs psychiques. Une lecture clinique charitable dira que ces mots désignent les représentations familiales. Une lecture croyante y trouvera un appui : les dons de l’enfant font lien, la télépathie répare la séparation, et seule une clinique ouverte à la paranormalité peut saisir cette fonction. Si le texte permet cette lecture sans heurt, nous sommes obligés d’en conclure que tel est probablement le propos des auteurs.

 

La conclusion confirme cette architecture :

« Cette bienveillance permet de n’être pas un simple “Moldu”, pour utiliser le vocable de la saga Harry Potter et repris à leur compte par certains protagonistes […], désignant ceux qui ignorent et stigmatisent de fait la magie. Ici, il s’agit d’accepter l’existence d’enfants indigo, à la fois comme effets d’une catégorie artificiellement construite que comme être humains incarnant ces catégories. »

Le sceptique se retrouve implicitement associé au « Moldu », celui qui ignore et stigmatise. Le clinicien éclairé, lui, accepte « l’existence d’enfants indigo ». Là encore, deux lectures cohabitent. Le lecteur académique peut retenir l’idée d’une catégorie sociale incarnée dans un cadre constructiviste. Le lecteur croyant peut retenir que l’article invite à accepter l’existence des enfants indigo et à dépasser la fermeture sceptique.

Ce louvoiement constant, qui rend le texte problématique, contient assez de distance critique pour paraître raisonnable, mais jamais assez d’aspérité pour heurter frontalement la croyance paranormale. Le parent convaincu que son enfant possède des dons, le thérapeute New Age, le lecteur favorable à la parapsychologie peuvent traverser l’article en se sentant reconnus plutôt que contredits. Les risques sont mentionnés, les explications ordinaires apparaissent, les références critiques existent ; mais chaque fois, le texte les réinscrit dans une exigence plus vaste d’écoute, de neutralité, de bienveillance, d’indécidabilité.

 

Quelques explications peuvent être utiles. L’effet Forer-Barnum explique pourquoi des descriptions vagues, valorisantes et générales peuvent être vécues comme personnellement exactes, mécanisme particulièrement pertinent pour les listes de traits attribués aux enfants indigo (Forer, 1949). Les travaux récents sur les expériences anomales invitent aussi à distinguer soigneusement l’expérience inhabituelle elle-même et l’attribution paranormale qui lui est donnée : cette distinction affaiblit directement le geste d’Evrard et Le Maléfan, qui transforme trop vite des récits familiaux de télépathie et de guérison en « paranormalité » cliniquement signifiante (Ross et al., 2017 ; Lange et al., 2019). La littérature sur la paralysie du sommeil montre enfin qu’un cadre explicatif naturaliste peut avoir une valeur clinique, surtout lorsque des hallucinations nocturnes sont interprétées à travers des entités, des attaques ou des sorties du corps (Denis et al., 2018). Le texte d’Evrard et Le Maléfan cite bien cette piste, puis la disqualifie aussitôt comme « explication toute faite », ce qui révèle exactement son biais : la rationalisation protectrice est rabaissée, tandis que l’élaboration paranormalisée reçoit le prestige de la profondeur clinique.

 

Dans ce papier, comme dans d’autres contenus d’Evrard, le paranormal entre dans le champ académique par une stratégie oblique. Il arrive rarement sous la forme d’une affirmation brutale, mais plus volontiers comme expérience vécue, langage familial, ressource symbolique ou fait social, et surtout comme matériau clinique. Cette méthode offre aux croyances une hospitalité presque parfaite : le sujet peut conserver ses pouvoirs, son vocabulaire, ses récits, tout en recevant une traduction d’apparence savante. Ce confort de lecture relève soit d’un hasard méthodologique très mystérieux, soit d’un choix d’écriture parfaitement cohérent avec l’ensemble de cette trajectoire.

Ce qu’il en ressort, c’est que les patients de ces auteurs n’auront pas le droit de recevoir une parole pédagogique et rationnelle en mesure de leur redonner de la liberté et de l’agentivité face aux croyances qui les contaminent et représentent un danger pourtant bien identifié dès les premières lignes.

 

Acermendax

Références

  • Denis, D., French, C. C., & Gregory, A. M. (2018). A systematic review of variables associated with sleep paralysis. Sleep Medicine Reviews, 38, 141–157. https://doi.org/10.1016/j.smrv.2017.05.005
  • Forer, B. R. (1949). The fallacy of personal validation: A classroom demonstration of gullibility. The Journal of Abnormal and Social Psychology, 44(1), 118–123. https://doi.org/10.1037/h0059240
  • Lange, R., Ross, R. M., Dagnall, N., Irwin, H. J., Houran, J., & Drinkwater, K. (2019). Anomalous experiences and paranormal attributions: Psychometric challenges in studying their measurement and relationship. Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice, 6(4), 346–358. https://doi.org/10.1037/cns0000187
  • Ross, R. M., Hartig, B., & McKay, R. (2017). Analytic cognitive style predicts paranormal explanations of anomalous experiences but not the experiences themselves: Implications for cognitive theories of delusions. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 56, 90–96. https://doi.org/10.1016/j.jbtep.2016.08.018

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

Analyse critique de « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show » https://www.youtube.com/watch?v=w6z6qKI6GgY

 

 

Renaud Evrard dans The Paranormal Show : quand la clinique garde la porte ouverte au paranormal

L’entretien de Renaud Evrard dans The Paranormal Show, diffusé le 16 octobre 2025, permet de comprendre beaucoup plus clairement son positionnement que ses interventions dans des médias généralistes. Le cadre est affinitaire, les relances accompagnent le récit, et la contradiction méthodologique arrive rarement au moment où elle serait nécessaire. Evrard peut donc dérouler, pendant près de trois heures, une vision du paranormal qui déborde largement l’écoute clinique des personnes troublées par des expériences inhabituelles.

Le fil conducteur de l’entretien n’est pas seulement : « il faut écouter les gens », une position raisonnable qui est le point de repli d’Evrard, le message étendard derrière lequel se fait si souvent oublier sa prise de position ontologique. Dans cet entretien, nous allons voir qu’Evrard stabilise un espace interprétatif où le paranormal reste constamment disponible. Rêves prémonitoires, poltergeists, psychokinèse, voyance au service des enquêtes policières, remote viewing militaire, télépathie, mémoire extracérébrale, souvenirs transmis par greffe d’organes, conscience rapprochée de l’âme, puis « solidarité cosmique » : tout cela entre dans une même constellation de possibles. Les phénomènes allégués sont maintenus dans le champ du pensable et de la pratique, y compris quand les preuves sont ténues, quand la caméra ne capte rien, quand l’effet disparaît devant le contrôle, ou quand l’explication physique fait totalement défaut.

Le problème éthique vient aussi de la position depuis laquelle ce discours est tenu. Evrard parle comme maître de conférences en psychologie clinique, ancien directeur de l’Institut métapsychique international, cofondateur d’un service d’écoute consacré aux expériences exceptionnelles, et interlocuteur possible de personnes inquiètes, endeuillées, dissociées ou déjà suivies par des soignants. Dans ce contexte, la question ne se limite pas à l’existence ou non des fantômes. Elle concerne l’usage d’un statut académique et clinique pour donner de la consistance à des hypothèses non établies.

 

Une clinique adossée à la parapsychologie

[6 min] — « L’Institut métapsychique international, qui est une fondation de recherche parapsychologique, est la seule qui existe en France depuis plus d’une centaine d’années, a accepté d’accueillir mon projet […]. J’ai créé ce service gratuit qui était aussi une sorte de recherche. Donc c’est ce qu’on appelle une recherche-action. C’était la base de ma thèse de doctorat qui portait sur la clinique des expériences exceptionnelles. — (intervieweuse) Vous êtes en train de nous dire : vous avez utilisé les gens qui avaient une certaine détresse pour nourrir vos travaux de recherche ? — (Evrard) Ouais, tout à fait. Mais après, ils ont pas payé donc c’est un deal. »

La phrase du « deal » peut choquer par sa désinvolture, mais l’enjeu principal dépasse l’asymétrie économique. Un service d’écoute reçoit des personnes désorientées, parfois déjà suivies par un médecin, un psychiatre ou un psychologue. Elles viennent avec des récits liés au deuil, aux voix, aux apparitions, aux sensations de présence, aux rêves inquiétants, aux expériences de mort imminente, parfois à la peur de sombrer dans la folie. Et ces récits deviennent un matériau de recherche dans l’orbite de l’Institut métapsychique international, structure historiquement liée à la parapsychologie française. L’éthique de la recherche est-elle pleinement respectée dans un projet de ce genre ?

Le vocabulaire employé, « Expérience exceptionnelle », évite de pathologiser immédiatement, mais évite aussi de trancher sur la croyance paranormale. Cette neutralité peut protéger les personnes contre le mépris. Mais dans cet entretien, elle sert surtout de zone d’attente : le paranormal reste prêt à reprendre place dans l’interprétation.

Evrard le dit lui-même : les personnes reçues cherchent souvent un lieu où parler sans être renvoyées vers l’exorciste, le magnétiseur, le voyant ou le médium, mais aussi sans craindre une réduction psychiatrique brutale. Il précise que l’équipe se présente comme composée de psychologues cliniciens et que l’objectif affiché consiste à écouter, informer, orienter.

Pourtant la finalité de ce service d’écoute nous est révélée : travailler avec une approche de parapsychologie sur des catégories qui maintiennent ouvertes les hypothèses de rêve prémonitoire, de hantise, de poltergeist, de psychokinèse ou de perception extrasensorielle. Le consentement éclairé des sujets est-il établi ?

 

Le rêve peut être prémonitoire – Circulez !

[9 min] — « Ça peut être par exemple un rêve dont une partie du contenu va se révéler vrai plus tard, (Intervieweuse : ce qu’on appelle un rêve prémonitoire). Voilà, tout simplement. Ça spontanément, c’est l’expérience que les gens rapportent le plus […]. Je peux donner un exemple : une personne qui a déjà rêvé que son compagnon avait un accident de moto et mourait. Et quand ça se réalise, la fois suivante, qu’elle a un nouveau compagnon et qu’elle a un nouveau rêve prémonitoire d’accident de moto, ça devient extrêmement difficile. J’ai une personne à qui s’est arrivé trois fois. »

Bien sûr, le récit aurait pu être introduit par les mécanismes ordinaires de sélection rétrospective, d’imprécision des rêves, de souvenir reconstruit, de corrélations trouvées après coup, de rêves oubliés par millions et de quelques coïncidences marquantes conservées par la mémoire. Evrard part au contraire de la catégorie qui donne au vécu une orientation paranormale et ne prend aucune distance avec le terme « prémonitoire » qu’il valide.

Le poltergeist de Nancy fuit la caméra, donc il est là.

[12 min] — « Je suis contacté par le service de police […] qui dit : “Là, monsieur Evrard, c’est pour vous, c’est un poltergeist […]. Il y a pas d’effraction, personne comprend rien.” […] C’est même moi qui ai dû presque leur dire : “Mais vous imaginez que ça pourrait être autre chose qu’un cambrioleur qui ne vole rien ?” […] C’est une expérience effectivement surprenante à vivre, mais c’est aussi quelque chose qui envoie un peu un message. Il y a vraiment un sens en suspens. »

Ce récit installe une scène très efficace : la police, l’absence d’effraction, les objets déplacés, la serrure inquiétante, le jeune couple apparemment ordinaire, puis le psychologue universitaire appelé comme spécialiste du poltergeist. La prudence demanderait de séparer trois niveaux : ce qui a été constaté, ce qui a été rapporté, ce qui a été interprété. Evrard raconte pourtant l’affaire dans une continuité qui donne au poltergeist une densité progressive.

« Il y a une caméra dans la maison, installée un peu plus tard […]. Et il ne se passe rien quand il y a la caméra. »

La caméra aurait pu introduire un critère matériel plus solide. Le récit rapporté précise seulement qu’« il se passe rien quand il y a la caméra ». Ce constat ne démontre pas à lui seul l’inexistence des événements allégués. Il devrait cependant suspendre la montée interprétative. Dans l’entretien, le récit continue vers le « message », le « sens en suspens », puis l’hypothèse d’un conflit psychique inscrit dans le lieu.

« J’ai fait des entretiens, et quand j’interviens, les phénomènes évoluent, les phénomènes changent en fonction du regard qu’on va porter sur eux. […] Il y avait des pannes de tous les appareils bien sur ça peut être lié à une sorte d’interprétation (…) on peut avoir une grille d’interprétation (…) ou on voit du paranormal partout. Mais là en l’occurrence c’était assez prononcé (…) le micro-onde tombe en panne, le jeune homme du couple l’a vécu à l’intérieur de lui. Il dit qu’il a comme une sorte d’empathie avec le micro-onde. Je prends ça comme un matériel psychique comme le serait un rêve (…) il y a un truc qui se dit à travers ces phénomènes-là, et j’ai pas besoin de prouver que c’est vrai ou pas. (…) dans notre culture on n’a pas les bons modèles explicatifs, les modes de résolution

Au bout de cette longue description de cas où le psychologue se garde de porter un jugement sur la réalité des phénomènes allégués vient malgré tout un temps de jugement qui fait plus que reconnaître le vécu des concernés et établit qu’il faut changer de modèle explicatif pour comprendre et résoudre une telle histoire.

 

Le “psychosomatique en circuit externe”

[24 min]— « Les parapsychologues font des expériences de ce qu’ils appellent la psychocinèse, qui est comment un être vivant, peut altérer le monde du hasard et le monde des objets. Et comme ils arrivent à avoir quelques résultats dans un cadre contrôlé, ils élargissent cette hypothèse à des phénomènes spontanés comme seraient les phénomènes de hantise. On parle également de poltergeist, d’esprit frappeur. Mais cette énergie n’a jamais pu être démontrée ; il n’y a pas de support physique de cette énergie. Et pour un psychologue, on est très vite limité dès qu’on essaie de parler de physique quantique pour rendre compte de tous ces phénomènes. On a plutôt des descriptions de la phénoménologie. (…) Et là, en l’occurrence, on a une idée d’un psychosomatique —le fait que quand je suis stressé, je vais avoir des tâches ou des boutons ou très mal au ventre — mais un psychosomatique (…) en circuit externe. Donc à quel point l’enveloppe de ma maison, mon environnement fait aussi partie de mon identité et est une surface de projection de mes souffrances, de mes inquiétudes. (…) Ces gens-là vont avoir des phénomènes psychosomatiques assez forts. Quand ils ont le poltergeist, ils n’ont plus les problèmes psychosomatiques. Et quand le poltergeist ou leur hantise s’arrête, les problèmes psychosomatiques peuvent revenir si la chose est pas résolue.»

C’est l’un des passages les plus problématiques. Le terme « psychosomatique » appartient déjà à un domaine complexe ; l’étendre aux objets, aux logements et aux phénomènes de hantise transforme une métaphore clinique en quasi-mécanisme paranormal. Dire que la maison devient surface de projection psychique peut servir de métaphore thérapeutique. Présenté comme explication de pannes, d’objets déplacés ou de poltergeists, le concept devient dangereux dans la compréhension que peut en avoir un public de croyants.

 

Somnambules lucides, lecture de livres fermés,

[43 min] — Évoquant l’époque du magnétisme animal (le Mesmérisme) « une sorte de thérapie qu’on pourrait dire new Age aujourd’hui avec des fluides, des énergies subtiles qui s’est transformé bien plus tard en hypnose, et qui a amené son cortège de phénomènes merveilleux. Notamment quand on magnétisait les gens, certains rentraient dans d’une transe extrêmement calme (…) Ils parlaient différemment, ils pensaient différemment et ils étaient beaucoup plus lucides. (…) capable de rentrer dans la tête du magnétiseur ou des personnes présentes et de décrire des phénomènes qui vont se produire en même temps à distance ou dans le futur. Donc là, on est sur une sorte de découverte assez imprévue des phénomènes paranormaux facilité par la transe. En tout cas en Occident parce que dans plein d’autres cultures, c’est déjà très installé ce genre de choses. »

Aucune prise de recul sur la véracité des capacités hors du commun de ces extra-lucides, tout est raconté à l’indicatif, on nous relate des faits établis. Il n’y a même pas à discuter. Et il n’y a en fait rien à analyser, sauf à dire que ces récits sont de l’ordre de la légende et ne devraient jamais être présentés comme factuels.

 

Les belles histoires et les “très très bons résultats”

[44 min] — « Un des cas qu’a beaucoup travaillé Bertrand Meheust, c’est Alexis Didier qui au milieu du 19e siècle est un voyant prodigieux et il arrive au pire moment. L’académie de médecine après 60 ans de controverse sur ces phénomènes magnétiques en 1842 décide par vote qu’elle n’examinerait plus aucun mémoire qui porterait sur les faits de magnétisme. C’est comme les gens qui ont envoyé des mémoires pour résoudre le problème de la quadrature du cercle ou du sexe des anges. On est au même niveau d’arrêt et ça fait basculer dans la clandestinité toutes ces études. Et là arrive le voyant, le somnambule lucide le plus important du 19e siècle, qui toque à la porte des scientifiques mais qui n’ont plus le droit de travailler avec lui. Et donc il va œuvrer dans des cercle privés et avoir des exploits qui sont reportés dans des petits compte-rendus diffusés à gauche à droite. Il va rencontrer des élites, il va rencontrer des gens très importants, il va aussi avoir du succès en Angleterre, il va rencontrer des magiciens comme le fameux Robert Houdin (…) qui va essayer de trouver les trucs qu’utilise ce somnambule. (…) On lui donne une page d’un livre fermé et il lit la page qui est toujours fermée et ensuite on ouvre le livre à la bonne page qui a été tirée au sort et on retrouve le passage que lui lisait comme si le livre était apparu devant lui. (…) ça demande à bien voir quel est le protocole, quelles sont les précautions qui sont prises ? Qui amène le livre ? (…) Robert Houdin a essayé de reproduire les mêmes tours dans les mêmes conditions. ( …) Et il n’y est pas parvenu. »

Au terme de cette histoire, Renaud Evrard conclut habilement « on a toujours cette incertitude infinie qu’il faut tolérer et qui est très problématique », mais il faut refuser ce constat insidieux, car l’histoire racontée ne nous plonge dans l’incertitude que si nous avons réellement de bonnes raisons de penser que quelque chose d’inexplicable s’est produit et pas simplement une banale affaire d’élite fortunée et crédule bernée par un bonimenteur comme on en croise tant [Cf l’histoire de Psalmanazar]. L’hypothèse la plus probable n’a pas eu le bonheur d’être évoquée par le Dr Evrard.

 

[48 min ] — « On arrive jusqu’à un certain point à provoquer ces phénomènes dans des conditions de laboratoire […]. Il y a vraiment 100, 150 ans d’accumulation de protocoles. […] [Il y a une] sorte de scandale scientifique qui est que l’un de mes collègues Etzel Cardena, professeur de parapsychologie et d’hypnose en Suède à Lund publie un article dans une des meilleures revues de psychologie. Cet article, c’est l’accumulation des preuves en faveur des phénomènes paranormaux (psi). (…) On fait la somme des résultats des essais des participants du monde entier qui ont suivi le même protocole. (…) Et en gros l’état des lieux empirique en 2018 de la parapsychologie, c’est qu’on a des très très bons résultats. On a des résultats tout à fait conformes à tous les autres résultats qu’on a en psychologie. C’est pas parfait. C’est des effets qui sont moyennement forts… on pourrait même dire assez faible au sens où ça ne marche pas à chaque fois. Un voyant qui a une chance sur quatre de réussir va réussir une fois sur trois. Donc il y a bien des cas deux fois sur trois où il échoue. Majoritairement, la plupart du temps, il se trompe. Par contre, il réussit plus qu’il ne pourrait le faire au hasard. Et ce décalage-là, c’est ça ce qu’on appelle une taille d’effet. »

Le public entend ici que la parapsychologie fonctionne en laboratoire, qu’on y produit des preuves. Pourtant le contraste avec le reste de l’entretien est considérable. Evrard parle d’objets déplacés, d’objets traversant des murs, de serrures qui s’ouvrent, de rêves annonçant des morts, de médiums aidant la police, de souvenirs hors cerveau et de perceptions venues du futur. Mais lorsque la discussion arrive au laboratoire, les phénomènes deviennent de petits écarts statistiques : une chance sur quatre qui deviendrait environ une chance sur trois, des effets « pas parfaits », « assez faibles », obtenus par accumulation de protocoles.

L’erreur fondamentale de la parapsychologie se situe dans cette incommensurabilité. Les récits décrivent des événements macroscopiques, observables, bouleversants ; mais la preuve expérimentale se réduit à des écarts faibles, agrégés, sensibles aux choix méthodologiques. Si le psi existe sous la forme racontée par les histoires de poltergeists, de voyance policière ou de rêves prémonitoires, pourquoi se manifeste-t-il uniquement comme un léger décalage statistique dans les conditions contrôlées ? À aucun moment ce simple fait n’est apporté u public pour éclairer son avis sur ce qui lui est raconté.

  • Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677. https://doi.org/10.1037/amp0000236.

 

Fuite argumentative face au bon sens

[56 min 30 ] — « Le seul argument pour dire que c’est problématique ces phénomènes, c’est que sinon les casinos auraient fait faillite. Donc ils disent : puisque les casinos fonctionnent, c’est bien que les gens n’arrivent pas à tricher grâce à la voyance, à la prémonition et donc voilà, c’est fini. Un argument d’autorité. Ceci dit, c’est une question que l’on peut poser à des gens qui ont des capacités. Pourquoi ne les utilisent-ils pas pour gagner un peu d’argent par exemple ? C’est une bonne question, c’est une question morale aussi. »

Evrard s’emploie à balayer comme un rien ce qui est à la fois une observation parfaitement objective et une objection majeure contre l’existence des phénomènes allégués. Si des individus accèdent à des informations futures ou cachées, l’usage stratégique de ces capacités devrait produire des effets visibles dans les jeux, la finance, les paris, les casinos ou les loteries.

Le qualifier d’« argument d’autorité » est méthodologiquement absurde : aucune autorité n’est invoquée, seulement une conséquence attendue si la précognition ou la voyance donnaient un accès exploitable à l’information. La transformer en question morale est une fuite en avant puisque des extralucides pourraient récolter cet argent et en faire profiter les nécessiteux ; s’ils ne le font pas, alors on peut retenir contre eux la question de la moralité ! Que reste-t-il, dès lors, de la réponse d’Evrard à cet argument contre la voyance ou la précognition ? Rien.

 

La preuve par le « champ d’objectivité absolue ».

[58 min] — « Est-ce que je peux filmer mon fantôme sur la caméra ? Ben non, en fait je peux pas. On n’a pas de bonnes vidéos de fantômes ni même d’OVNI. Il y a comme quelque chose qui est toujours en fuite, qu’on appelle l’élusivité ; une sorte de limite intrinsèque dans la capacité de maîtrise, de fiabilité des preuves qu’on va obtenir. Et d’ailleurs, certains chercheurs en parapsychologie qui font aussi cette approche clinique comme en Allemagne Walter von Lucadou que j’avais rencontré quand j’étais étudiant, lui il met ça en place. Il dit « Bon, OK, vous flippez. Dans votre chambre à coucher, il y a des phénomènes partout, vous êtes tiré du lit, il y a des objets qui bougent. Voilà, c’est pénible. Faites ce que je vous dis : prenez une caméra et mettez en face de cette caméra un miroir de manière à ce que la caméra soit elle-même dans son propre champ de vision. Parce que si on ne met pas le miroir, la caméra tombe en panne. […] Ça crée une sorte de champ d’objectivité absolue. Rien ne peut passer dans la caméra qui ne soit pas enregistré à un niveau matériel capable de convaincre n’importe qui. Là il y a de vraies réflexions épistémologiques : à quel type de phénomène on a affaire ? Est-ce que la science va vraiment permettre de de créer des connaissances, d’aller au bout, de comprendre vraiment ce qui se passe si on observe ce type de résistance assez étrange ? »

Tout ce segment répète une idée centrale dans les interventions de Renaud Evrard : l’élusivité qui constitue une preuve d’étrangeté et devient une sorte de preuve de l’impossibilité de prouver ce qui est pourtant là : on le sait puisque c’est élusif.

L’échec de l’enregistrement nous est présenté comme une propriété supposée du phénomène. Quand la caméra ne montre rien, le phénomène serait « en fuite ». Quand elle tombe en panne, ce n’est pas une coïncidence. Quand le miroir est ajouté, il créerait un « champ d’objectivité absolue » censé démontrer l’existence d’une « résistance assez étrange » du phénomène à l’observation probante.

Derrière l’élégance du récit, on doit constater l’irréfutabilité intégrale du raisonnement. C’est parce que le test échoue que nous apprenons des choses sur la nature du phénomène non observé. Bien sûr, une hypothèse n’est scientifique que si elle expose ce qui pourrait la faire tomber. Ici, le dispositif interprétatif absorbe tous les possibles. Renaud Evrard tient un discours pseudoscientifique caractérisé.

 

La fraude nous indique que les phénomènes sont vrais

[1h04] — « Il y a des gens qui trichent dans tous les milieux (…) plein de raisons bassement matérielles ou de prestige, et cetera. Il y a aussi la tricherie parce que ben j’ai été capable de le faire, je ne suis plus capable, j’ai une réputation à défendre. (…) Mais encore au-delà de ça les phénomènes paranormaux se nourrissent de la confusion, ils se nourrissent de terrains où on ne sait pas très bien ce qui se passe où il y a parfois de la fraude et parfois peut-être des phénomènes authentiques et donc tout peut être mélangé. Il y a toujours finalement comme des (…) hypothèses alternatives qui rendent très difficile d’avoir des certitudes absolues sur la réalité de tel phénomène. (…) Et pour vous dire Pierre Curry, s’est retrouvé dans un cas comme ça puisque la médium qu’il étudiait, Eusapia Palladino, avait la réputation que si vous lui laissez les moyens de tricher, elle triche ! Elle a triché, parfois de façon grotesque. Par exemple, elle prenait un de ses cheveux et elle arrivait à appuyer avec son cheveux sur une balance de pression pour montrer qu’elle modifiait le poids de quelque chose. (…) Les conclusions ont été pour moi extrêmement juste mais du coup très déconcertante. Le rapport de 1908 par Jules Courtier qui était secrétaire de l’Institut général psychologique dit « Nous nous n’arrivons pas à dégager une certitude qui nous permettrait de convaincre d’autres chercheurs. » Par contre les trois quarts des gens qui étaient là, ils sont sûrs. Ils sont sûrs de ce qu’ils ont vécu, vu, mais très clairement, ils n’ont pas réussi à dégager des preuves scientifiques. Donc, il y a vraiment une différence entre la conviction personnelle qu’on peut appeler l’impérience et l’expérience qui est la preuve qui peut se dégager. »

Au terme de cette belle histoire, voici réhabilité l’argument de l’expérience personnelle : l’idée que mon vécu m’informe mieux sur le réel que ne le peut un protocole objectif. C’est la négation pure et simple du scepticisme scientifique adossée à l’escamotage habile d’un fait établi : la tricherie est omniprésente dans les allégations liées au paranormal.

 

[1h 07] — « On n’a pas une technologie qui nous permet de maîtriser ces phénomènes »

Pur Appel à l’ignorance.

 

[1h26] — « Ce programme militaire de Remote Viewing, une fois qu’il a été déclassifié, que ça a pu rentrer dans l’espace public, certains des gens qui étaient des formateurs ou des sujets là-dedans ont écrit des bouquins, ont communiqué et ont créé des écoles, des instituts pour rendre démocratiser finalement cette vision à distance et faire qu’on puisse accéder à ces services, le développer soi-même et finalement, c’est peut-être quelque chose qui manquait dans notre culture. Reconnecter avec cette intuition qui serait finalement à portée de main. »

Evrard s’appuie sur l’existence réelle du programme Star Gate pour soutenir l’idée d’une possible utilité du remote viewing. Or l’évaluation commandée par la CIA à l’American Institutes for Research en 1995 concluait que les informations produites n’avaient pas démontré de valeur opérationnelle exploitable pour le renseignement.

 

La voyance policière : 60 % de réussite !

[1h28] — Au sujet des personnes qui prétendent enquêter sur des crimes grâce à leurs capacités paranormales : « la police n’a aucune légitimité officiellement à puiser dans ces informations. Ils ne peuvent pas s’en revendiquer parce que sur le plan judiciaire, ça fait capoter l’enquête. Donc ils sont dans un entre deux où officieusement ils vont pouvoir faire appel [à des voyants]. Parfois il y a des cas où ils ont même été emprisonnés la personne qui a donné l’info parce que c’était beaucoup trop suspect. (..) En Pologne […], récemment un livre de Zophia Weaver porte sur une personne qui est toujours vivante, qui est médium voyant et qui aide la police sur des dizaines et des dizaines d’affaires. Il ne réussit pas tout le temps. Je crois qu’il est à 60 % de réussite, mais 60 %, c’est gigantesque. C’est gigantesque. Et donc il y a plein de cas extrêmement bien documentés. Je crois que le livre est coécrit avec un commissaire de police. Et là on voit que dans certaines cultures, si on laisse un peu ce passage-là, (…) peut-être qu’on pourrait trouver un usage. »

Si les pouvoirs paranormaux existent, alors on s’attend à ce que leurs effets se constatent dans la recherche de la vérité sur des affaires criminelles. Et il existe bien de rares allégations en ce sens. Rien en France, apparemment, où les voyants ne résolvent aucune affaire, mais il y aurait des résultats « gigantesques » en Pologne !

Le livre de Zofia Weaver existe : The Mind at Large: Clairvoyance, Psychics, Police and Life after Death: A Polish Perspective, publié chez White Crow Booksen 2023, co-signé par le policier Krzysztof Janoszka, et mettant en scène le clairvoyant Krzysztof Jackowski. Il s’agit d’un ouvrage issu du monde de la recherche psychique et publié par une maison spécialisée dans ce registre, pas d’une évaluation policière ou judiciaire indépendante. Aucune source robuste ne permet de confirmer le « 60 % de réussite » comme statistique contrôlée.

Les travaux disponibles vont même dans le sens inverse de l’insinuation. Smithey, dans un papier professionnel du Florida Department of Law Enforcement, rappelle que les représentations médiatiques gonflent à la fois la fréquence d’usage des « psychic detectives » et leur efficacité. Dans son enquête auprès de 102 professionnels, 28,4 % disent avoir personnellement sollicité un voyant dans une enquête d’homicide ou de disparition, tandis que 71,6 % disent ne l’avoir jamais fait ; parmi ceux qui l’ont fait, seuls 26,9 % jugent l’information utile ou déterminante, contre 73,1 % qui la jugent inutile (Smithey, 2012). Seulement 6,3 % des répondants disent avoir une connaissance directe d’un voyant ayant aidé ou joué un rôle déterminant dans une enquête. Smithey ajoute que ce chiffre surestime la performance, car les affaires médiatisées attirent des dizaines ou des centaines de voyants ; si un seul tombe juste après une masse d’échecs, le dossier devient un « succès » dans le récit public. Et justement : encore faudrait-il savoir comment on définit une réussite. Dans ce domaine, une indication vague après médiatisation, une localisation approximative, une intuition transmise à une famille, une hypothèse déjà envisagée par la police, une information obtenue indirectement, puis réinterprétée après la résolution, peuvent devenir un « succès ».

La revue de Schouten, publiée en 2025 dans le Journal of Anomalistics, et partant d’un cadre ouvert à l’étude des phénomènes anomaux, indique que les cas anecdotiques de voyants aidant la police continuent d’apparaître, mais que la plupart ont une faible valeur probatoire. Les informations fournies dans des situations réelles sont fréquemment contaminées par des connaissances déjà acquises : médias, proches, policiers, environnement local, souvenirs reconstruits. Les récits publics privilégient les succès, alors que les échecs disparaissent massivement du dossier. Il conclut que le nombre de contributions réussies est trop faible pour supposer un processus informationnel inconnu ; les quelques succès peuvent s’expliquer par l’expérience locale et des conjectures chanceuses, et une recherche systématique sur les disparitions pourrait permettre à des policiers formés de faire mieux que des voyants (Schouten, 2025).

L’argument d’Evrard sur les personnes « emprisonnées » parce qu’elles donnaient des informations « trop suspectes » mérite qu’on le démystifie. Dans une enquête criminelle, une personne qui fournit des détails non publics devient suspecte pour des raisons ordinaires : implication directe, fuite d’information, contact avec un témoin, accès à la famille… Ce fait ne crédibilise pas la voyance ; il rappelle que l’enquête doit d’abord chercher des canaux d’information normaux. Evrard transforme une règle élémentaire de police judiciaire en effet de mystère : le voyant saurait trop de choses. La conclusion rationnelle est inverse. Si quelqu’un sait trop de choses, l’hypothèse prioritaire concerne l’accès à l’information, pas l’existence d’un pouvoir psi.

  • Schouten, S. A. (2025). The use of psychics in police investigations of missing persons. Journal of Anomalistics / Zeitschrift für Anomalistik, 25(2), 306–389. DOI : 10.23793/zfa.2025.306.
  • Smithey, W. J. (2012, September). The use of psychics in homicide and missing persons investigations (SLP-15). Florida Department of Law Enforcement.

 

Evard insiste :

« Je peux donner l’exemple de d’un voyant hollandais qui s’appelle Gérard Croiset qui était officier dans les années 60, 70, 80 qui a résolu plein d’enquêtes criminelles. Il avait manqué de mourir noyé, et sa spécialité c’était de retrouver les gens noyés, de savoir à quel endroit du cours d’eau ils allaient ressurgir. »

Croiset est précisément l’un des cas les mieux démontés de l’histoire des “psychic detectives”. Les enquêtes de Piet Hein Hoebens montrent que sa réputation repose sur des récits médiatiques et parapsychologiques largement enjolivés. Dans l’affaire Wim Slee, souvent présentée comme un succès, les pistes ordinaires pointaient déjà vers le canal : l’enfant y jouait, un chien policier avait conduit les recherches vers ce secteur, l’affaire était médiatisée, et Croiset intervient ensuite avec une indication assez vague — près d’un pont, d’une écluse, « ou quelque chose comme ça » (Hoebens, 1981)

Les vérifications ultérieures sont encore plus gênantes. Des cas rapportés comme des succès par Tenhaeff s’effondrent lorsqu’un policier néerlandais les vérifie : un meurtre censément résolu par Croiset ne correspond à aucune affaire retrouvée, et un suspect arrêté sur son conseil se révèle innocent. Les tests de Filippus Brink, menés pendant plus d’un an avec quatre voyants dont Croiset, donnent des résultats nuls (Hoebens, 1982). Même la Psi Encyclopedia, pourtant issue de la Society for Psychical Research, mentionne des échecs graves : les enfants Beaumont annoncés sous un entrepôt démoli sans résultat, un garçon déclaré mort puis retrouvé vivant, et une personne faussement associée à un meurtre qui sera enlevée et torturée par des proches.

Présenter comme un voyant ayant « résolu plein d’enquêtes criminelles » revient à citer une légende parapsychologique déjà largement désossée. Ce cas illustre exactement le mécanisme que la voyance policière exploite : des informations vagues, des indices déjà disponibles, quelques coïncidences, beaucoup d’échecs, puis une mémoire publique qui ne conserve que le récit spectaculaire.

Même des sources issues du monde psychicaliste, comme la Psi Encyclopedia, reconnaissent que la réputation de Croiset a été affectée par des révélations postérieures sur l’exagération, voire la falsification, de certains récits attribués à Tenhaeff.

  • https://psi-encyclopedia.spr.ac.uk/articles/gerard-croiset

Un spécialiste de cette littérature peut difficilement ignorer que Croiset est un cas lourdement contesté. Le citer comme exemple de voyant ayant « résolu plein d’enquêtes criminelles » revient donc à donner au public la version légendaire d’un dossier déjà démonté.

  • Hoebens, P. H. (1981). Gerard Croiset: Investigation of the Mozart of “Psychic Sleuths”. Skeptical Inquirer, 6(1), 18–28. DOI non trouvé.
  • Hoebens, P. H. (1982). Croiset and Professor Tenhaeff: Discrepancies in Claims of Clairvoyance. Skeptical Inquirer, 6(2), 32–40. DOI non trouvé.
  • Schellinger, U. (2020). Clairvoyance for the security of the Republic: Gerard Croiset and the search for Hanns Martin Schleyer (1977). In E. Voss (Ed.), Mediality on Trial (pp. 284–314). De Gruyter. https://doi.org/10.1515/9783110416411-011.
  • Society for Psychical Research. (2019). Gerard Croiset. Psi Encyclopedia. DOI non trouvé.

 

Puisque c’est introuvable, c’est immatériel.

[1h39] « Est-ce que la télépathie, c’est pas un truc qui est caché en nous, un potentiel d’attente qu’il s’agirait de faire ressortir ? Si j’arrive à me connecter à une autre personne, il y a comme un canal entre nous. Mais ça circule comment ? C’est quoi le support physique énergétique de ces informations qui circulent ? Eh bien, on n’en a jamais trouvé. […] Il y a rien qui coupe un message télépathique, ni l’espace ni le temps. Et donc on est là physiquement un peu dépourvu, ce qui nous fait dire que ce serait pas dans le registre du matériel qu’il faudrait chercher. Et bien sûr là, c’est une porte ouverte à des visions très spirituelles parce que quand on dit conscience aujourd’hui, on peut aussi entendre l’âme plus largement. »

Dire que rien ne coupe le message télépathique valide le présupposé que le phénomène est bien réel. Mais ce présupposé est précisément la chose à prouver, car à l’heure actuelle un paradigme matérialiste rend très bien compte de l’existence des croyances, des récits et de l’existence de travaux biaisés. La fuite vers la notion d’âme peut exercer un puissant pouvoir de séduction, mais c’est aussi un propos que l’on ne peut pas tenir depuis une position universitaire digne de ce nom.

 

Une mémoire transplantée en même temps que les organes

[2h25] — « J’ai découvert quelques articles où il y a des gens qui ont des organes transplantés et ils se réveillent avec les souvenirs d’autres personnes. Voilà. Donc là, j’ai pas encore d’explication. Alors la mémoire, on parle de mémoire cellulaire, elle ne serait pas forcément que dans le cerveau. Il y aurait possiblement peut-être des traces dans des organes qu’on transmet. Mais du coup, c’est absolument fascinant. Ça révolutionne tous les modèles corps-esprit qu’on a. Et je suis psychologue et ben bah let’s go en fait. Pourquoi s’arrêter à des choses banales quoi ? »

Ce passage condense la mauvaise méthode face aux récits extraordinaires. Evrard part de quelques articles sur des transplantés qui rapporteraient des souvenirs ou des traits liés à leurs donneurs, puis glisse vers la spéculation gratuite d’une « mémoire cellulaire » qui ne serait « pas forcément que dans le cerveau ».

 

Une source souvent mobilisée dans ce dossier est l’étude de Pearsall, Schwartz et Russek, publiée d’abord en 2000 puis reprise/circulant aussi sous la référence du Journal of Near-Death Studies en 2002. Elle repose sur dix cas de receveurs de greffe cardiaque ou cœur-poumon, recueillis par entretiens ouverts, où les auteurs repèrent des parallèles entre les changements rapportés par les receveurs et l’histoire des donneurs. Les auteurs eux-mêmes reconnaissent que l’incidence du phénomène chez les greffés cardiaques reste inconnue, mais s’autorisent à conclure que la mémoire cellulaire serait une explication plausible (Pearsall et al., 2002).

Un article plus récent, publié dans Transplantology, rapporte que 89 % des participants déclarent des changements de personnalité après une greffe. Mais l’étude repose sur seulement 47 répondants, recrutés largement via des groupes Facebook, avec questionnaire en ligne ; les auteurs reconnaissent que leur méthode expose fortement au biais de volontariat et que l’étude ne permet ni de confirmer les changements par des tiers, ni d’en établir la cause (Carter et al., 2024).

Le péril interprétatif est majeur à partir d’un tel matériel. Une transplantation est un événement biographique, chirurgical, pharmacologique et symbolique majeur. On peut raisonnablement attendre qu’elle modifie l’humeur, les goûts, le rapport au corps, le rapport à la mort, la gratitude envers le donneur, l’identité personnelle et les récits que l’on se raconte pour survivre à cette expérience. Les immunosuppresseurs et corticoïdes peuvent aussi agir sur l’humeur, le sommeil, la cognition et parfois produire des effets psychiatriques marqués (Warrington et Bostwick, 2006). Avant d’évoquer une mémoire contenue dans les organes, il faut donc vérifier les explications ordinaires : informations déjà connues sur le donneur, coïncidences, sélection des cas spectaculaires, absence de registre des échecs, interprétation rétrospective, attentes culturelles autour du cœur, reconstruction autobiographique après une chirurgie vitale.

Comme d’habitude en parapsychologie, on démarre avec des récits « fascinants » dont on a tendance à considérer la portée comme révolutionnaire pour les modèles corps-esprit. Le mot « mémoire cellulaire » existe en biologie pour désigner des états fonctionnels ou immunitaires des cellules ; il n’a rien à voir avec l’idée qu’un organe transplanté transmette des souvenirs autobiographiques. Evrard dit qu’il n’a « pas encore d’explication », mais aussitôt il propose pourtant l’explication la plus spectaculaire. Un raisonnement scientifique ferait l’inverse : il commencerait par tester tout ce qui peut produire l’illusion d’un souvenir transmis avant d’ouvrir la porte à une hypothèse qui bouleverserait la neurologie, la psychologie de la mémoire et la biologie de l’identité.

Cette séquence montre la logique d’expansion permanente du paranormal. Les récits de mémoire transplantée circulent depuis longtemps et les personnes concernées méritent que les professionnels de santé les informent sur les explications psycho-sociales parfaitement à même de rendre compte de la circulation de ces idées, au lieu d’exploiter leur récit et leur ressenti pour alimenter une littérature parascientifique.

  • Carter, B., Khoshnaw, L., Simmons, M., Hines, L., Wolfe, B., & Liester, M. (2024). Personality changes associated with organ transplants. Transplantology, 5(1), 12–26. https://doi.org/10.3390/transplantology5010002
  • Pearsall, P., Schwartz, G. E. R., & Russek, L. G. S. (2002). Changes in heart transplant recipients that parallel the personalities of their donors. Journal of Near-Death Studies, 20, 191–206.
  • Warrington, T. P., & Bostwick, J. M. (2006). Psychiatric adverse effects of corticosteroids. Mayo Clinic Proceedings, 81(10), 1361–1367. https://doi.org/10.4065/81.10.1361.

 

[2h27] — « La parapsychologie scientifique est un oxymore, c’est des mots qui vont pas ensemble normalement. »

C’est assez patent, en effet.

 

[2h33min40] « Je me considère comme un sceptique mais bon voilà ça c’est ma vision des choses. Du côté d’une communauté d’activistes sceptiques, je suis un énergumène parce que j’en sais trop, je suis très difficile dans un débat. Je suis extrêmement pénible en fait. Et donc je comprends qu’il a des gens qui essaient d’éviter de débattre de ces sujets avec moi. »

Well…

[2h34] — « Et j’espère un jour que certains des étudiants qui mènent des doctorats actuellement avec moi, j’en ai une dizaine actuellement, ben il y en a d’autres qui puissent poursuivre à l’université ou dans des postes de chercheur. »

 

Diagnostic général

Ce long entretien dans The Paranormal Show éclaire le profil intellectuel de Renaud Evrard avec une netteté rare. Dans un média acquis au mystère, il parle beaucoup plus librement que dans les formats généralistes. La posture de départ reste défendable : écouter des personnes troublées par des expériences inhabituelles, éviter la moquerie, éviter la pathologisation automatique, orienter vers des professionnels quand une souffrance apparaît. Cette porte d’entrée clinique constitue son meilleur bouclier public. Elle lui permet de se présenter comme un psychologue attentif aux récits et aux vulnérabilités.

Mais l’entretien montre autre chose. L’écoute clinique devient un espace où le paranormal demeure disponible presque partout. Les rêves peuvent être « prémonitoires », les pannes et objets déplacés peuvent entrer dans une logique de poltergeist, l’absence d’image peut devenir « élusivité » car la caméra qui tombe en panne peut participer au phénomène, la fraude peut cohabiter avec un reste « authentique », les médiums policiers peuvent obtenir des « 60 % » de réussite, Croiset peut redevenir un grand résolveur d’enquêtes, la télépathie sans support physique peut ouvrir vers l’âme, et les récits de greffes d’organes peuvent suggérer une mémoire hors du cerveau. À chaque fois l’hypothèse fétiche est sauvée du naufrage épistémique par des tournures pseudo-constructivistes ou des déclarations qui ont tout de l’acte de foi.

L’étude des phénomènes étranges est évidemment toujours légitime, mais elle doit être scientifique quand elle est défendue par un universitaire.

 

Renaud Evrard utilise son statut, ses réseaux institutionnels et son langage professionnel pour donner une consistance savante à des hypothèses non établies. L’écart entre l’apparence prudente et la pratique discursive est décisif. Evrard dilue dans des récits anecdotiques la défense d’une métaphysique élusive et irréfutable qu’il élève pourtant au rang d‘hypothèse de travail scientifique, ce qui relève de l’imposture intellectuelle. Il laisse au public paranormaliste le soin d’entendre ce qu’il espère déjà entendre.

Cette méthode discursive produit une légitimation académique du paranormal par capillarité : à partir d’un cas clinique bizarre, d’un échec probatoire, on élabore une piste parapsychologique qui promet une révolution du modèle corps-esprit.  Dans un contexte où des personnes vulnérables cherchent du sens à des vécus de deuil, de peur, de dissociation ou de crise, cette disponibilité permanente du paranormal pose un problème déontologique majeur.

Evrard ne se contente pas de protéger les témoins contre le mépris. Il protège surtout les hypothèses paranormales contre les exigences ordinaires de la preuve, et il éloigne nécessairement les personnes concernées des explications les plus pertinentes sur leur vécu et leur ressenti, ce qui peut porter atteinte à leur chances thérapeutiques. Primum non nocere

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

 

L’article signé par Antoine Frigaux, Renaud Evrard et Joëlle Lighezzolo-Alnot paraît dans L’Évolution Psychiatrique sous un titre d’apparence strictement clinique : « L’intérêt du test de Rorschach dans l’évaluation diagnostique des troubles du spectre autistique » (Frigaux et al., 2020).

Il faut lire ce texte comme une production collective ; Antoine Frigaux y occupe une place centrale dans le travail sur le Rorschach et le diagnostic différentiel ; Joëlle Lighezzolo-Alnot apporte l’ancrage en psychologie clinique projective ; Renaud Evrard intervient ici dans un champ qui recoupe ses intérêts plus larges pour les marges cliniques, les savoirs contestés et les frontières de la validation. La critique portera donc d’abord sur l’argument publié par les trois auteurs, avant d’interroger ce que cette publication ajoute au dossier Evrard.

 

Le papier traite d’un vrai problème : le diagnostic des troubles du spectre autistique, en particulier chez l’adulte, dans les formes dites complexes, face aux chevauchements avec la schizophrénie, la schizotypie, les troubles de la personnalité ou d’autres tableaux psychiatriques. Les auteurs partent donc d’un terrain sérieux. Les outils standardisés possèdent des limites. Les diagnostics tardifs existent. Les profils avec compensation peuvent échapper aux procédures routinières. Le diagnostic différentiel exige davantage qu’un remplissage mécanique de cases.

À partir de cette difficulté réelle, les auteurs défendent une conclusion clinique qui excède constamment le niveau de preuve qu’ils rapportent. Leur thèse consiste à réhabiliter le Rorschach, utilisé dans une approche « d’inspiration psychanalytique », comme outil « différent et ampliatif » dans l’évaluation diagnostique des TSA, notamment dans les situations différentielles difficiles. Le texte annonce d’emblée cette intention : présenter le Rorschach comme ressource complémentaire aux modalités diagnostiques déjà pratiquées.

La prudence affichée donne au papier une allure raisonnable. Les auteurs parlent de complémentarité, de dialogue entre méthodes, de croisement clinique, de singularité du sujet. Leur propos semble modeste. Pourtant, la conclusion franchit un seuil beaucoup plus fort : le Rorschach y devient un outil « adapté et efficace » pour participer aux échanges diagnostiques autour de l’autisme, alors même que les auteurs reconnaissent l’hétérogénéité des populations étudiées, les différences de critères nosographiques, la diversité des systèmes d’interprétation mobilisés et la réplicabilité comme « défi majeur » encore devant eux.

C’est le point décisif. L’article aurait pu conclure ceci : les données disponibles forment un ensemble d’hypothèses préliminaires, justifiant éventuellement un programme de recherche sur certaines variables du Rorschach dans des protocoles contrôlés. Cette conclusion aurait été défendable. Elle aurait maintenu la frontière entre exploration et recommandation clinique. Les auteurs choisissent une voie plus ambitieuse : ils installent le Rorschach dans l’espace du diagnostic, sous couvert de complémentarité, avant que les conditions élémentaires de validation soient réunies.

 

Transformer l’absence de preuve en conflit d’écoles

Le papier reconnaît pourtant l’objection institutionnelle majeure. La HAS indique qu’aucune étude méthodologique identifiée ne montre la validité des tests projectifs dans la démarche diagnostique du TSA, et que ces outils n’ont pas fait consensus. Les auteurs citent cette position, puis la contournent par une série d’arguments portant sur la liberté du psychologue, la créativité clinique, la souplesse des évaluations et le caractère parfois trop formalisé des recommandations.

Ce contournement mérite une attention particulière. L’argument ne consiste pas seulement à dire : « testons mieux le Rorschach ». Il consiste à transformer l’absence de validation en symptôme d’un conflit épistémologique. Le Rorschach aurait été écarté pour des raisons techniques, mais aussi à cause de sa mauvaise réputation, de son association à la psychanalyse, de clivages entre cliniciens psychodynamiques et psychologues cognitivistes. Ainsi, la question probatoire se trouve peu à peu absorbée dans un récit de marginalisation. La discussion quitte le terrain direct — validité, fiabilité, étalonnage, valeur incrémentale — pour rejoindre un terrain plus favorable aux auteurs : celui de la reconnaissance d’une tradition clinique.

La fragilité du socle empirique apparaît dans le corpus mobilisé. Les auteurs eux-mêmes indiquent que la littérature francophone repose largement sur des travaux cliniques, des études de cas, des monographies et des conceptualisations psychanalytiques centrées sur l’espace psychique, l’enveloppe, le contenant-contenu, les angoisses archaïques ou les « états post-autistiques ». Ces notions peuvent avoir une fécondité dans certains cadres thérapeutiques ou descriptifs. Leur usage dans une procédure de diagnostic différentiel impose un autre niveau d’exigence : opérationnalisation, cotation fiable, critères externes indépendants, comparaison avec des groupes contrôles, évaluation en aveugle, sensibilité, spécificité, validité prédictive et valeur ajoutée face aux procédures existantes.

Le papier fournit surtout une accumulation de signes suggestifs. Des cas uniques. Des études pilotes. Des échantillons modestes. Des travaux anciens. Des systèmes de cotation concurrents. Des traditions interprétatives différentes. Des rapprochements entre variables psychométriques et concepts psychodynamiques. Cette accumulation donne l’impression d’un paysage de recherche. Elle ne produit pas une validation diagnostique.

Le cas du diagnostic différentiel avec la schizophrénie illustre cette faiblesse. Les auteurs citent des travaux sur les troubles de la pensée au Rorschach chez des personnes autistes, notamment une étude exploratoire sur onze adultes autistes de haut niveau, puis d’autres travaux tentant de distinguer TSA et schizophrénie à partir de variables comme le WSum6, le PTI, le CDI, les réponses humaines, les mouvements humains ou les indicateurs de qualité formelle. Certaines pistes présentent un intérêt de recherche. Mais une piste et un outil diagnostique validé appartiennent à deux niveaux distincts.

La méta-analyse de Mihura et al. (2013) permet ici une critique plus précise. Elle ne permet pas de balayer le Rorschach d’un revers de main : certaines variables du Comprehensive System disposent d’un appui empirique réel, notamment celles liées aux processus perceptifs et cognitifs. Le Perceptual-Thinking Index, par exemple, fait partie des indices les mieux soutenus pour les troubles de la pensée et les perceptions distordues, en particulier dans la détection de troubles psychotiques (Mihura et al., 2013).

Mais cette nuance renforce la critique du papier de Frigaux, Evrard et Lighezzolo-Alnot. Le fait qu’une variable du Rorschach possède un appui dans un domaine donné — par exemple les troubles perceptivo-idéatifs associés à la psychose — ne valide pas l’usage du Rorschach dans le diagnostic différentiel des TSA. Mihura et al. montrent au contraire une grande variation selon les variables : certaines sont fortement soutenues, d’autres disposent d’un appui modeste, faible ou inexistant, et plusieurs manquent d’études publiées pertinentes. Leur méta-analyse recommande une lecture par variable, par construit, par critère externe. Elle s’oppose donc à toute promotion globale du « Rorschach » comme instrument utile en bloc.

Prenons les variables évoquées dans l’article. Le PTI dispose d’un meilleur appui, mais son domaine de validité concerne surtout les troubles de la pensée et les perceptions distordues, en particulier la psychose. Le CDI, mobilisé dans certaines grilles autour du syndrome d’Asperger, montre un effet plus modeste dans Mihura et al., avec une relation aux déficits interpersonnels ou émotionnels, et une base d’études limitée. Quant aux scores de type WSum6 ou « Critical Special Scores », leur intérêt porte sur les troubles de la pensée ; une application au diagnostic différentiel TSA/schizophrénie demanderait des études dédiées, sur des échantillons suffisants, avec des groupes cliniques comparables et des évaluateurs aveugles.

Autrement dit, la littérature favorable la plus sérieuse ne dit pas : « le Rorschach peut servir au diagnostic de l’autisme ». Elle dit plutôt : certaines variables codées du Rorschach possèdent une validité empirique pour certains construits, surtout lorsqu’elles reposent sur des comportements observables dans la tâche et des critères externes. Le papier critiqué emprunte cette crédibilité partielle, puis l’étend vers une proposition clinique beaucoup plus large.

La revue de Baghdadli, Russet et Mottron (2017), citée par les auteurs, doit elle aussi être maniée avec précision. Elle montre que les outils de dépistage et de diagnostic de l’autisme chez les adultes sans déficience intellectuelle présentent encore des limites de mesure. Elle souligne la nécessité d’études de validation supplémentaires et l’importance de combiner instruments, auto-questionnaires et expertise clinique. Mais cette limite des outils existants ne crée aucun privilège pour le Rorschach. Les auteurs de Baghdadli et al. raisonnent dans un cadre de validation psychométrique, avec PRISMA, COSMIN et QUADAS-2 ; ils évaluent les outils selon leurs propriétés de mesure et leurs risques de biais. Ce standard méthodologique souligne justement ce qui manque dans le plaidoyer pour le Rorschach : un dispositif robuste permettant de savoir ce que l’outil ajoute réellement aux procédures déjà disponibles.

La revue de Huang et al. (2020) renforce ce cadrage. Elle synthétise 82 études issues de 13 pays sur le diagnostic de l’autisme à l’âge adulte et montre que les parcours diagnostiques restent hétérogènes, que les processus d’évaluation varient fortement, que les comorbidités compliquent l’interprétation clinique et que les besoins de recherche demeurent importants. Cette littérature justifie la prudence devant les outils existants ; elle justifie aussi l’exigence d’études plus solides. Elle ne soutient pas l’introduction d’un outil projectif sans étalonnage spécifique dans les procédures diagnostiques. Au contraire, elle rappelle que l’adulte autiste arrive souvent au diagnostic après un parcours long, incertain, émotionnellement chargé, parfois marqué par des erreurs antérieures. Dans ce contexte, chaque instrument ajouté à l’évaluation devrait réduire l’incertitude plutôt que lui offrir un langage interprétatif supplémentaire.

 

La richesse interprétative contre la réduction de l’erreur

Le texte de Frigaux, Evrard et Lighezzolo-Alnot repose souvent sur une opposition implicite entre l’outil standardisé, supposé pauvre ou trop formel, et l’outil projectif, supposé riche, souple, capable d’accéder à la singularité. Cette opposition séduit parce qu’elle parle à une intuition clinique : un patient ne se réduit jamais à un score. Mais le diagnostic n’exige pas seulement de la richesse interprétative. Il exige une réduction contrôlée de l’erreur. L’outil qui produit le plus de sens pour le clinicien peut aussi produire davantage de latitude interprétative, davantage de biais de confirmation, davantage d’accord illusoire entre cliniciens partageant les mêmes présupposés.

La question de la fidélité inter-juges devrait alors devenir centrale. Les systèmes standardisés du Rorschach, comme le Comprehensive System ou le R-PAS, disposent au moins d’une littérature dédiée à la fidélité de cotation, avec des résultats discutés, parfois favorables, parfois contestés selon les variables et les contextes (Meyer et al., 2002 ; Grove et al., 2002). Mais l’article défend principalement un usage qualitatif, clinique et psychodynamique du Rorschach, précisément là où l’accord entre évaluateurs devient le plus difficile à garantir. Les auteurs assument que la méthode qu’ils privilégient interprète le Rorschach « sous un angle qualitatif et clinique » et que sa nature rend « la quantification parfois difficile » (Frigaux et al., 2020). Dans une procédure diagnostique, cette difficulté change de statut : elle devient un risque. Quand deux cliniciens formés dans des cadres différents peuvent tirer des inférences différentes à partir du même protocole, la richesse herméneutique se paie en instabilité diagnostique. Une méthode appelée à contribuer au différentiel TSA/schizophrénie devrait démontrer non seulement que ses cotations élémentaires tiennent, mais que ses interprétations cliniques complexes convergent entre juges indépendants, idéalement aveugles au diagnostic préalable. Or ce niveau de preuve demeure précisément absent du plaidoyer proposé ici.

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La psychanalyse comme langage d’autorisation

Le problème réside moins dans le référentiel psychodynamique comme horizon de réflexion qu’à son usage comme langage d’autorisation. Winnicott, Bion ou les théories de l’enveloppe psychique peuvent inspirer des hypothèses cliniques, des cadres thérapeutiques, des manières d’écouter un patient. Leur fécondité éventuelle dans la relation de soin ne les rend pas automatiquement utilisables dans un protocole de diagnostic différentiel. Dès qu’il s’agit d’orienter une personne vers un diagnostic de TSA, la question devient plus sèche : quel indicateur, codé comment, par qui, avec quel accord inter-juges, contre quel critère indépendant, dans quel groupe clinique, avec quelle capacité à distinguer TSA, schizophrénie, anxiété sociale, schizotypie ou trouble de personnalité ? Dans cet article, le vocabulaire psychodynamique donne une densité clinique à une proposition qui demanderait surtout une validation indépendante : quel indicateur, codé comment, avec quelle fidélité, contre quel critère externe, et avec quelle valeur ajoutée face aux procédures existantes ? Cette fonction rhétorique importe : elle permet de présenter une faiblesse probatoire comme une profondeur clinique.

 

C’est ici que l’article devient préoccupant pour un regard rationaliste. Il ne défend pas frontalement une croyance extravagante. Il ne ressemble pas à une pseudoscience spectaculaire. Il fonctionne plutôt par extension douce du domaine du plausible. D’abord, les outils standards ont des limites. Ensuite, le clinicien doit rester créatif. Ensuite, les tests projectifs apportent une richesse singulière. Ensuite, certaines variables du Rorschach disposent d’un appui empirique dans certains domaines. Ensuite, le diagnostic différentiel des TSA a besoin d’aides nouvelles. À la fin de la chaîne, le Rorschach se retrouve présenté comme « adapté et efficace », alors que chaque maillon pris séparément justifierait seulement une hypothèse de recherche.

Cette rhétorique constitue une forme d’entrisme méthodologique. Elle introduit une méthode fragile en douceur, avec une apparence de prudence, un vocabulaire de la complémentarité, un appel à la complexité, par la critique des recommandations trop rigides et l’idée qu’une tradition marginalisée aurait été injustement tenue à distance. Résultat : un outil sans étalonnage spécifique pour les TSA, reconnu comme insuffisamment étudié par les auteurs eux-mêmes, reçoit une place clinique que les données rapportées ne permettent pas de garantir.

 

Promouvoir maintenant, valider plus tard

L’article aurait dû conclure autrement. Il aurait pu affirmer que certains indices du Rorschach, en particulier les variables perceptivo-idéatives mieux soutenues dans la littérature, méritent une évaluation spécifique dans des protocoles de recherche sur le diagnostic différentiel TSA/schizophrénie. Il aurait pu appeler à des études prospectives, multicentriques, préenregistrées, avec groupes cliniques contrastés, cotateurs aveugles, critères diagnostiques indépendants, analyse de validité incrémentale et comparaison directe avec l’ADOS-2, l’ADI-R, les entretiens spécialisés et les évaluations neuropsychologiques. Il aurait pu réserver le Rorschach au statut d’objet de recherche. Cette conclusion aurait protégé le patient, la clinique et la science.

Les auteurs préfèrent une conclusion plus conquérante. Ils parlent d’un outil « adapté et efficace », tout en plaçant la réplicabilité dans l’avenir. Cette chronologie épistémique pose problème : on promeut maintenant, on validera plus tard. Dans un champ aussi sensible que l’autisme, cet ordre des opérations devrait alerter. Le diagnostic structure des vies ; il donne accès à des droits ; il oriente des prises en charge ; il modifie l’identité sociale et personnelle des personnes concernées. Un outil qui entre dans ce champ doit arriver lesté de preuves, pas porté par une promesse de profondeur.

 

Dans le cadre plus large de mon enquête sur Renaud Evrard, cet article garde toutefois une importance particulière. Non parce qu’il serait seul responsable de cette réhabilitation du Rorschach, ni parce que le texte se réduirait à sa signature. Il s’agit d’un article collectif, inscrit dans une tradition clinique projective plus large. Mais sa présence parmi les auteurs éclaire un motif récurrent dans son parcours : la défense de zones marginales ou contestées au nom de l’ouverture clinique, de la complexité des phénomènes et d’une critique des standards dominants de validation. Ce motif mérite discussion lorsqu’il concerne la parapsychologie. Il mérite plus encore de prudence lorsqu’il touche au diagnostic de l’autisme. Dans ce domaine, l’enjeu n’est pas seulement théorique : le diagnostic oriente des droits, des prises en charge, des parcours de vie et parfois une identité personnelle longtemps cherchée. Introduire dans cette chaîne un outil projectif dont la validité spécifique, la valeur incrémentale et la fidélité interprétative restent à démontrer exige davantage qu’un plaidoyer pour la complémentarité.

Dans d’autres contextes, cette même disposition peut servir à légitimer des recherches sur le paranormal ou des expériences extraordinaires au nom du sérieux accordé à ce que les approches dominantes auraient trop vite écarté. Ici, elle sert à réhabiliter un test projectif dans le diagnostic de l’autisme.

La critique rationaliste gagne à rester chirurgicale. L’intérêt d’un clinicien pour le Rorschach relève d’une pratique possible, à condition de rester à sa place : l’exploration, la formulation d’hypothèses, éventuellement la recherche. Le point contestable surgit lorsqu’un article académique transforme un corpus exploratoire, hétérogène et faiblement réplicatif en argument pour une utilité clinique dans l’évaluation diagnostique des TSA. Le papier part d’une difficulté authentique : le diagnostic différentiel des TSA chez l’adulte peut être complexe, incertain, parfois insuffisamment couvert par les outils existants. Mais on ne peut troquer un test controversé et sans valeur ajoutée à des protocoles standardisés, imparfaits mais méthodologiquement balisés, et qui font l’objet d’évaluations psychométriques explicites.

 

Acermendax

Références

  • Baghdadli, A., Russet, F., & Mottron, L. (2017). Measurement properties of screening and diagnostic tools for autism spectrum adults of mean normal intelligence: A systematic review. European Psychiatry, 44, 104–124. DOI : 10.1016/j.eurpsy.2017.04.009.
  • Frigaux, A., Evrard, R., & Lighezzolo-Alnot, J. (2020). L’intérêt du test de Rorschach dans l’évaluation diagnostique des troubles du spectre autistique. L’Évolution Psychiatrique, 85(1), 133–154. DOI : 10.1016/j.evopsy.2019.11.002.
  • Grove, W. M., Barden, R. C., Garb, H. N., & Lilienfeld, S. O. (2002). Failure of Rorschach-Comprehensive-System-based testimony to be admissible under the Daubert-Joiner-Kumho standard. Psychology, Public Policy, and Law, 8(2), 216–234. DOI : 10.1037/1076-8971.8.2.216.
  • Meyer, G. J., Hilsenroth, M. J., Baxter, D., Exner, J. E., Fowler, J. C., Piers, C. C., & Resnick, J. (2002). An examination of interrater reliability for scoring the Rorschach Comprehensive System in eight data sets. Journal of Personality Assessment, 78(2), 219–274. DOI : 10.1207/S15327752JPA7802_03.
  • Mihura, J. L., Meyer, G. J., Dumitrascu, N., & Bombel, G. (2013). The validity of individual Rorschach variables: Systematic reviews and meta-analyses of the Comprehensive System. Psychological Bulletin, 139(3), 548–605. DOI : 10.1037/a0029406.
  • Huang, Y., Arnold, S. R. C., Foley, K.-R., & Trollor, J. N. (2020). Diagnosis of autism in adulthood: A scoping review. Autism, 24(6), 1311–1327. DOI : 10.1177/1362361320903128.

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

 

L’entretien « Étudier scientifiquement le paranormal » est publié le 18 août 2019 dans Inexploré[1], magazine lié à l’INREES. La page indique que le texte est « à retrouver dans Inexploré n°43 », et le bas de page précise qu’« Inexploré est édité par INREES ».  La page affiche même cette annonce : « Praticiens : bientôt votre label & annuaire, engagez-vous ! »

Nous sommes dans un environnement qui mêle magazine, télévision, offres de contenus, univers de praticiens et discours sur l’extraordinaire. Inexploré se présente par ailleurs sous la formule « À la croisée des mondes », ce qui résume assez bien sa fonction culturelle : faire circuler des récits situés entre spiritualité, paranormal, psychologie, thérapie et prétention savante.

Il s’agit d’un entretien de vulgarisation dans un média dont l’écosystème a tout intérêt à rendre l’extraordinaire présentable.

 

La mise en scène : le chercheur courageux face au paranormal

L’invité est ainsi présenté « Renaud Évrard est un enseignant chercheur enthousiaste et intarissable, surtout lorsqu’il s’agit de parler de parapsychologie. » Le paranormal entre par la même porte que le chercheur universitaire, puis se trouve immédiatement rebaptisé parapsychologie.

Le même extrait ajoute : « En France, il n’existe pas d’équivalent universitaire à ces unités. » La phrase construit une géographie implicite de la légitimité : ailleurs, des unités universitaires ; en France, un retard. Le lecteur reçoit alors la marginalité de la parapsychologie française comme un défaut institutionnel, plutôt que comme la conséquence possible d’un déficit probatoire massif.  Ce procédé est récurrent dans les discours de légitimation du paranormal savant où la marginalité devient une preuve d’audace. Le chercheur apparaît comme celui qui répare un provincialisme sceptique français.

 

Blanchiment académique : changer le nom des objets

L’entretien fonctionne par substitution lexicale. Les objets bruts — télépathie, précognition, hantises, synchronicités, psi — passent dans un bain de vocabulaire académique. On parle alors d’« expériences exceptionnelles », de « clinique », de « parapsychologie », d’« anomalies », de « recherche », de « conscience ». Ce ripolinage ne change pas la nature des discours quand ils relèvent de la croyance.

Un universitaire est évidemment totalement libre d’étudier les croyances paranormales. Nous avons besoin de travaux sur les récits d’apparitions, les impressions de communication avec les morts, les coïncidences vécues comme significatives, les effets psychologiques des expériences limites. Cette recherche appartient pleinement aux sciences humaines, à condition de ne pas se tromper sur la nature des objets étudiés, à savoir des récits, des croyances, des expériences subjectives, des contextes culturels, des significations psychiques.

À ce premier mécanisme de maquillage s’ajoute, dans cet entretien, une deuxième technique narrative. On nous raconte l’histoire de la métapsychique, le centenaire de l’IMI, et on évoque des figures prestigieuses. Le paranormal entre par les récits d’expériences extraordinaires, traverse la parapsychologie, s’adosse à l’université, puis s’autorise même un détour par Pauli, Jung et la physique quantique.

Par ce blanchiment académique, le paranormal quitte le registre des croyances, des médiums, des tables tournantes ou des intuitions invérifiables, pour se changer en un champ de recherche présenté comme injustement marginalisé. Derrière cette mise en scène disparaissent les questions pourtant décisives : quels phénomènes sont démontrés, par quels protocoles, avec quelles réplications indépendantes, et avec quelle puissance explicative ?

 

Le moment quantique : Pauli, Jung et le prestige volé à la physique

On peut lire : « Le dialogue qu’ont entretenu Carl Gustav Jung, le spécialiste de la psychologie des profondeurs, et Wolfgang Pauli, le physicien quantique et prix Nobel, a donné naissance à la notion de synchronicité. Cela a aussi fini par faire école. »

Arrêtons-nous un instant. Pauli était bien un physicien majeur. Il a bien reçu le prix Nobel de physique. Il a bien correspondu avec Jung. Il a bien participé à la maturation intellectuelle de la synchronicité jungienne. Mais aucune de ces vérités historiques ne transforme la synchronicité en résultat de physique. L’association Pauli-Jung permet ici un transfert de prestige : la mécanique quantique prête son aura à une notion psychologique et métaphysique, puis cette notion vient nourrir l’imaginaire paranormal.

C’est précisément le mécanisme du bullshit quantique savant. Il ne se présente pas forcément sous la forme grossière « la pensée crée la réalité ». Il prend ici une forme plus cultivée : Pauli, Jung, synchronicité, acausalité, psi, conscience, physique moderne. Le résultat reste le même : la physique quantique devient un réservoir d’analogies pour donner une profondeur savante à des affirmations qui devraient être jugées sur leur niveau de preuve.

Evrard formule ailleurs le glissement de manière encore plus explicite :

« Le premier postulat qui est mis en défaut, c’est le postulat de la clôture causale du monde physique […] nous savons que nous ne pouvons plus tenir un tel raisonnement. Ne serait-ce qu’à cause du fameux problème de la mesure en physique quantique. »

Evrard transforme ici un problème interne à l’interprétation de la mécanique quantique en autorisation métaphysique. Le problème de la mesure porte sur la manière dont le formalisme quantique articule l’évolution d’un état et l’obtention d’un résultat défini lors d’une mesure. Il a suscité plusieurs familles d’interprétations — théorie de l’effondrement, mondes multiples, approches bohmiennes, lectures relationnelles ou informationnelles — sans fournir pour autant un mécanisme par lequel l’esprit, la conscience ou des phénomènes psi interviendraient causalement dans le monde physique (Myrvold, 2022).

La clôture causale du physique relève d’un autre débat. Elle concerne la possibilité d’expliquer les événements physiques par des causes physiques suffisantes. La mécanique quantique peut être probabiliste, indéterministe et conceptuellement déroutante ; cela ne donne aucun appui expérimental à la télépathie, aux poltergeists ou aux synchronicités objectives. La confusion consiste donc à faire passer une difficulté réelle de la physique pour une brèche ouverte dans laquelle le paranormal pourrait s’installer. Rien, dans le problème de la mesure, ne produit une prédiction testable en faveur des hypothèses psi.

 

La suite de la trajectoire d’Evrard confirme que cet usage du quantique dépasse l’entretien de 2019. En 2025, il co-signe avec Jérémie Philippe un chapitre intitulé « Psi et physique quantique : un flirt heuristique ? » dans le Grand manuel de parapsychologie scientifique. Le chapitre est publié dans un ouvrage dirigé par Evrard, Claude Berghmans et Paul-Louis Rabeyron. Le titre lui-même est révélateur. « Flirt heuristique » offre une prudence de surface. Le mot « flirt » autorise la proximité sans engagement. Le mot « heuristique » protège contre l’accusation de démonstration abusive. Mais pour le lecteur ordinaire, le signal reçu reste limpide : le psi et la physique quantique auraient quelque chose à se dire. Or ce « quelque chose » a tout du brouillard conceptuel.

 

Pourquoi le quantique ne sauve pas le psi

Renaud Evrard n’avance pas toujours masqué :

« La théorie quantique généralisée explique que des corrélations d’intrications non locales peuvent perturber un système et provoquer, par exemple, un effet de type poltergeist.»

Cette affirmation ébouriffante prête à la physique quantique le pouvoir d’expliquer les fantômes, mais vous ne trouverez nulle part un physicien pour la défendre dans un article de recherche. Parce que c’est une baliverne !

L’intrication quantique produit des corrélations entre systèmes physiques formalisés, préparés, mesurés selon des contraintes précises ; elle ne constitue pas un mécanisme causal permettant de déplacer des objets. La théorie de l’information quantique encadre très précisément ces limites. Evrard ne les mentionne pas. La mécanique quantique ne fournit aucun raccourci vers la télépathie, la précognition, les hantises, les synchronicités ou la survie de la conscience.

Pauli appartient à la physique du XXe siècle. La synchronicité appartient à l’histoire intellectuelle de Jung. Les coïncidences significatives appartiennent à la psychologie des croyances, à la clinique, à l’interprétation biographique, parfois au deuil, à l’angoisse ou aux biais de détection de motifs. Les phénomènes psi relèvent d’allégations extraordinaires. Les faire converser dans une même phrase crée un joli narratif qui apporte beaucoup au lustre de la parapsychologie, mas rien à la compréhension des phénomènes

 

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La fausse ouverture d’esprit

Evrard mobilise souvent une posture d’ouverture qui serait, dans sa forme personnelle, la seule, authentiquement sceptique, par opposition à un dogmatisme matérialiste obtus ambient.

Il faut reconnaître qu’une certaine douceur épistémique est souvent préférable pour éviter de maltraiter malgré nous les personnes qui racontent des vécus intimes, parfois liés au deuil, au trauma, à l’angoisse ou à la quête de sens. Mais ce qui relève de l’attitude, de l’écoute et in fine de la bienveillance, et donc de l’éthos, ne peut à lui seul faire la leçon au logos des sceptiques dont le rôle est de résister aux discours assertifs mal fagotés.

« Je ne tombe ni dans un travers sceptique de rejet en bloc de l’hypothèse psi, ni dans l’affirmation abusive selon laquelle la preuve est faite, je maintiens la question grandement ouverte »

Cet agnosticisme de façade coexiste dans le même entretien avec des affirmations comme « la théorie quantique généralisée explique les poltergeists », et lorsqu’on s’en avise, on ne peut être dupe de l’imposture qui se joue. Le masque tombe, car l’ouverture d’esprit, vertu cardinale de la pensée critique, n’a rien à voir avec la valse constante de la promotion entêtée d’une parapsychologie présentée comme ouverte à toutes les hypothèses. L’ouverture d’esprit consiste à ne pas être amoureux de ses hypothèses et accepter le verdict du réel quand il se prononce. C’est accepter les preuves, même quand elles nous donnent tort, et reconnaitre dans l’absence de preuve qui persiste une bonne raison d’éviter certaines prétentions.

 

Conclusion : une question d’abus académique

Evrard évite la plupart du temps de dire frontalement : « le paranormal existe, la science le prouve », mais quel autre message envoie-t-il, interview après interview, livre après livre, et même dans certaines publications à vocation scientifique ?

Son discours fonctionne comme un dog whistle académique : un signal discret, audible surtout par ceux qui attendent déjà une validation. À l’oreille du grand public, il garde les formes de la prudence : il accueille des vécus, il ouvre des hypothèses, il refuse les diagnostics trop rapides. À l’oreille d’un public paranormaliste, le message est limpide : la recherche sérieuse commencerait à prendre ces phénomènes au sérieux, les sceptiques seraient trop fermés, la science matérialiste aurait raté quelque chose.

Grâce à cette double adresse, Evrard peut toujours répondre qu’il explore et accompagne en suspendant son jugement. Il peut même passer pour sage, nuancé, plus ouvert d’esprit que ses critiques. Mais ce qui se donne ici pour prudence scientifique ressemble surtout à une sélection orientée : des informations, des références et des concepts sont mobilisés de façon à rendre compatibles des croyances préalables avec les apparences de la recherche.

L’invocation du quantique illustre ce mécanisme avec une netteté particulière. Evrard mobilise un domaine extérieur à sa compétence dans une atmosphère de vertige intellectuel, comme si la physique contemporaine avait déjà fragilisé les objections rationalistes.

L’abus d’autorité académique qui se répète à chaque prise de parole pose une question plus large que Renaud Evrard. Elle engage la responsabilité de son laboratoire, de son université et du champ disciplinaire de la psychologie. Un chercheur peut-il gloser sur la télépathie chez des enfants autistes, le contact avec les morts ou les poltergeists « psychophysiques », tout en ayant la responsabilité de former de futurs psychologues ?

 

Acermendax

Références

  • Evrard, R., Berghmans, C., & Rabeyron, P.-L. (dir.). (2025). Grand manuel de parapsychologie scientifique. Dunod. DOI : 10.3917/dunod.evrar.2025.01.
  • Evrard, R., & Philippe, J. (2025). Psi et physique quantique : un flirt heuristique ? Dans R. Evrard, C. Berghmans & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 453-510). Dunod. DOI : 10.3917/dunod.evrar.2025.01.0453.
  • Keller, L., Szymkiewicz, A., Mutis, M., & Evrard, R. (2021). Complaisance du hasard et expériences de coïncidences. L’Évolution Psychiatrique, 86(2), 285-306. DOI : 10.1016/j.evopsy.2020.08.005.
  • Myrvold, W. C. (2022). Philosophical Issues in Quantum Theory. In E. N. Zalta (Ed.), The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Spring 2022 ed.). Stanford University. https://plato.stanford.edu/entries/qt-issues/
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423. DOI : 10.1371/journal.pone.0033423.
  • Inexploré « Étudier scientifiquement le paranormal », publiée le 18 août 2019 ; page éditoriale Inexploré/INREES consultée via l’extraction publique.

[1] https://www.inexplore.com/articles/etudier-scientifiquement-paranormal

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
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  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  11. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent

L’entretien diffusé le 4 février 2026 se déroule sur la chaîne « La psychologie pour tous »[1], qui se présente comme un média de psychologie grand public, avec interviews, livres et masterclass consacrés aux blessures psychiques, au trauma, aux relations et à la guérison personnelle. Son écosystème éditorial déborde cependant la psychologie clinique classique : on y trouve aussi des contenus sur la respiration holotropique, les sorties hors du corps, les synchronicités, les rêves prémonitoires, les vécus de contact avec les défunts ou encore des approches reliant conscience et symptômes physiques. Ce cadre n’est pas anodin pour comprendre la réception possible de l’entretien. Une fois de plus c’est un écosystème de la croyance que choisit Renaud Evrard pour discourir.

 

L’entretien commence sous un angle apparemment raisonnable. Des personnes vivent des expériences étranges : sorties hors du corps, impressions de présence, contacts avec des défunts, intuitions troublantes, récits de vies antérieures, effets psychédéliques, phénomènes attribués à des hantises. Un clinicien peut recevoir ces récits sans moquerie, sans brutalité diagnostique, sans réduire immédiatement la personne à un trouble psychiatrique. Cette exigence d’écoute a une légitimité.

Mais cette posture clinique sert bien vite à soustraire les croyances paranormales au régime ordinaire de la preuve, tout en les enveloppant d’un vocabulaire savant qui leur donne l’apparence d’une légitimité scientifique déjà acquise. C’est ce que l’on peut appeler un blanchiment académique : l’hypothèse extraordinaire reste protégée par la prudence clinique, mais bénéficie de l’autorité de la psychologie, de la psychanalyse, des neurosciences, de la physique quantique ou de la recherche universitaire.

Dans cet entretien, Evrard accomplit ce geste à répétition. Il affirme accueillir les vécus sans trancher leur réalité ontologique ; puis il parle d’un psychisme qui agirait sur l’environnement, de « psychosomatique en circuit externe », d’un « champ d’objectivité absolue » qui empêcherait les poltergeists de se manifester, d’intuition « non locale », de télépathie chez des enfants autistes, de dispositifs permettant « peut-être » de contacter les morts, de vies antérieures et d’une théorie quantique généralisée capable de rendre ces phénomènes intelligibles. Ces hypothèses métaphysiques reçoivent une interprétation savante, tout en échappant aux conditions de test qui devraient l’accompagner. Nous assistons à un simulacre de discours scientifique.

Sorties hors du corps : du vécu dissociatif à l’esprit qui se promène

[11min30] — « Quand vous commencez à avoir ce qu’on va appeler l’état vibratoire qu’on est en train d’étudier au niveau neuroscientifique dans mon laboratoire […] ça déstabilise. C’est une perception du réel complètement étendue. […] parfois du coup ils sortent de leur corps […] l’espace dans lequel la personne se promenait avec son esprit était un espace où elle pouvait mieux se confronter aux difficultés […] elle tire des richesses, une ressource incroyable de ses sorties du corps. »

La littérature neuroscientifique permet de traiter sérieusement les sorties hors du corps. Elles sont associées à des perturbations de l’intégration multisensorielle du corps et du soi, notamment autour de la jonction temporo-pariétale (Blanke & Arzy, 2005). La prudence consisterait donc à parler d’expérience dissociative, de modification du schéma corporel, d’imagerie mentale, de rêve lucide ou d’auto-interprétation spirituelle.

Evrard ne reste pas sur ce terrain descriptif utile et précieux pour apporter aux concernés une explication fiable de leur vécu. L’expression « perception du réel complètement étendue » et l’image d’un « esprit » qui se promène dans un espace psychique installent une ontologie plus lourde que les données disponibles. Le patient peut vivre l’expérience ainsi ; le clinicien peut l’entendre ainsi ; la science ne gagne rien à reprendre ce vocabulaire comme s’il décrivait la nature du phénomène.

 

Poltergeist : la clinique comme refuge d’une hypothèse matérielle non testée

[15min30] — Dans « L’expérience de hantise on va avoir des événements physiques dans le monde objectif (…) ils vont interpréter [ça] comme les effets d’une intention extérieure. Donc souvent, ils vont essayer de trouver s’il n’y a pas un fantôme, des esprits qui traînent. Et l’hypothèse des parapsychologues qui est celle qu’on reprend aujourd’hui, c’est que ça a un lien avec eux. […] Sauf qu’on n’est pas là pour vérifier cette hypothèse parapsychologique. On est là en fait pour aider la personne à intégrer la chose. »

Un défenseur d’Evrard pourrait répondre qu’un clinicien travaille souvent avec des hypothèses symboliques sans les valider. C’est vrai. Un thérapeute peut explorer ce que signifie, pour une personne, l’idée que sa maison réagit à sa souffrance. Il peut travailler la peur, le sens, l’histoire familiale, le rapport au lieu, la dynamique du couple, la manière dont un récit organise l’expérience.

Evrard franchit une autre ligne. Il parle d’« événements physiques dans le monde objectif », reprend l’hypothèse parapsychologique d’un lien entre psychisme et phénomènes matériels, puis précise que cette hypothèse ne sera pas vérifiée. C’est là que la posture clinique devient insuffisante. Une hypothèse qui porte sur des cartons qui tombent, des meubles déplacés ou des serrures ouvertes appelle un examen matériel : contrôle des accès, captation continue, hypothèses mécaniques, erreurs de mémoire, interventions humaines, mise en scène possible, coïncidences, conflits ordinaires.

La clinique peut travailler le sens attribué aux événements. Elle ne peut pas servir d’abri à une hypothèse métaphysique que l’on traite comme opératoire tout en renonçant à la tester.

 

« Psychosomatique en circuit externe » : la psychokinèse sous vocabulaire clinique

[19 min] — « Le fantôme dans la maison […] c’est comme s’il y avait une partie de revendication personnelle qui s’exprimait à l’extérieur. […] Le modèle qui est le plus proche pour penser ça pour nous cliniciens, c’est le modèle du psychosomatique. […] Là c’est du psychosomatique en circuit externe. J’ai des problèmes, je suis incapable d’en parler, je suis incapable de les somatiser et en fait les problèmes, ils sont quand même là et ils se jouent dans mon environnement. »

Dans cette formule révélatrice, Evrard part d’un modèle familier aux cliniciens : la psychosomatique, c’est-à-dire l’inscription corporelle d’un conflit, d’un stress ou d’une souffrance. Le simple ajout de l’adjectif, « externe » transfère la souffrance du corps au mobilier, aux objets, à la maison, aux serrures par un truchement mystérieux. L’association « psychosomatique externe » fonctionne comme un cheval de Troie. Il fait entrer une hypothèse psychokinétique dans le vocabulaire ordinaire de la psychosomatique, sans assumer le saut ontologique qu’il implique. Comment un conflit psychique agit-il sur un carton, une télévision ou une serrure ? Par quel mécanisme ? Sous quelles conditions ? Avec quelles prédictions ? Quelle observation ferait abandonner cette hypothèse ?

Le lien symbolique prend ici la place de la causalité. Le sens clinique prend la place de la preuve. L’analogie habille le paranormal des vêtements d’une théorie qui n’a en réalité rien à voir.

 

Caméras, miroirs et « champ d’objectivité absolue » : une hypothèse qui gagne même quand elle échoue

[25 min 40] — « Si vous mettez seulement la caméra, la caméra peut être potentiellement la cible des phénomènes. […] Les phénomènes vont se passer dans les angles que la caméra ne couvre pas. […] Si vous mettez un miroir qui permet à la caméra de se filmer elle-même, vous créez un champ d’objectivité absolue dans lequel aucun phénomène ne peut se produire. Ce qui montre que ces phénomènes ont une sorte de limite et qu’ils sont peut-être de nature psychophysique. »

Un protocole sérieux définit à l’avance ce qui compterait contre l’hypothèse. Ici, chaque issue est récupérée en sa faveur. Un phénomène échappe au champ : il évite la caméra. Une panne survient : il attaque l’appareil. Un dispositif complet empêche toute manifestation : il révèle une limite psychophysique bien commode. Une hypothèse qui gagne quel que soit l’issue du test constitue un système d’interprétation irréfutable caractéristique d’une pseudoscience, d’une imposture intellectuelle.

La bonne conclusion méthodologique serait beaucoup plus simple : chaque fois que des semaines de surveillance multi-caméras ne montrent aucun mouvement d’objet sans cause ordinaire, l’hypothèse d’événements physiques extraordinaires s’en trouve affaiblie. Evrard transforme au contraire l’absence de capture en propriété du phénomène. Ce renversement de la charge de la preuve est l’un des signes les plus nets de la dérive pseudoscientifique.

 

Hantise expérimentale et contact avec les morts : un problème éthique

[20 min] — « Des chercheurs ont même été jusqu’à reproduire en laboratoire une pièce réputée hantée et ont eu jusqu’à 80 % des participants qui ont ressenti des sensations de présence […] Donc c’est vraiment qu’on est tous capables d’éprouver ça. […] On a un dispositif qui s’appelle le psychomanteion où c’est une petite cabine d’atténuation sensorielle dans lequel on met les gens pendant presque une heure avec la possibilité pour eux de peut-être rentrer en contact avec leur défunt. »

Le début du raisonnement est solide. Des contextes ambigus, chargés d’attentes, sensoriellement pauvres ou culturellement associés au paranormal peuvent susciter des sensations de présence. Wiseman, Watt, Stevens, Greening et O’Keeffe ont étudié des lieux réputés hantés et montré que les expériences rapportées pouvaient être examinées par des facteurs psychologiques et environnementaux ordinaires (Wiseman et al., 2003).

Mais le retournement d’Evrard intervient aussitôt, et une donnée qui devrait inviter à la prudence devient un argument en faveur d’un dispositif susceptible de mettre les participants « peut-être » en contact avec leur défunt. Or utiliser, avec des personnes endeuillées, un dispositif connu pour produire des sensations de présence en laissant planer l’idée d’un contact réel soulève une question éthique distincte qui s’ajoute à la discussion théorique.

Le consentement éclairé devrait être limpide : ce type de dispositif peut produire des expériences subjectives intenses ; aucune donnée ne permet d’en faire un contact avec les morts. La confusion entre illusion induite, matériau thérapeutique et possibilité métaphysique place des personnes vulnérables dans une situation de forte suggestibilité. N’est-il pas du devoir d’un chercheur doublé d’un clinicien de maintenir très nettes les limites entre un discours académique précis et un langage propice aux confirmations illusoires et donc aux désillusions cruelles ?

 

« Solutions paranormales » : transformer l’hypervigilance en pouvoir

[33 min 40] — « Quand on accompagne tout ça, on se rend compte que c’est moins le problème qu’une partie de la solution. […] Thomas Rabeyron parle de solutions paranormales. […] trouver en soi des ressources incroyables, avoir des antennes qui nous permettent de ressentir les gens gentils ou méchants. »

Une expérience étrange peut devenir un matériau thérapeutique. Elle peut condenser un conflit, un deuil, une peur, une tentative de réparation. Le clinicien peut travailler cette fonction sans humilier la personne.

Mais le vocabulaire des « antennes » change la nature du travail. Chez des personnes traumatisées, l’impression d’intuition peut relever de l’hypervigilance, d’une lecture anxieuse des signaux sociaux, d’une mémoire corporelle de la menace, d’un apprentissage de survie devenu coûteux. Parler de ressources extraordinaires peut renforcer l’idée d’un pouvoir spécial, au lieu d’aider à distinguer perception, inférence, peur, projection et preuve.

La fonction de soutien psychique glisse alors vers la fourniture d’un cadre ontologique. Ce glissement expose les patients au risque de consolider une croyance là où le soin devrait aider à mieux différencier vécu, interprétation et réalité. Une telle maltraitance des patients ne serait pas tolérable.

 

Telepathy Tapes : les autistes sont télépathes !

[35 min 30] — « L’information peut être non locale, c’est-à-dire elle peut venir de quelque part où on ne repère pas la chaîne causale qui nous amène l’information dans la tête. […] Ma collègue Diana Powell a récemment participé à un podcast qui s’appelle les Telepathy Tapes […] de nombreux parents vont se rendre compte que leur enfant sait lire les choses que eux ou elles lisent. C’est comme si cette fonction alpha allait encore plus loin que ce qu’on disait tout à l’heure et qu’on empruntait au psychisme des gens qui nous entourent ce qui nous manquait. »

Le problème n’est pas seulement qu’Evrard mentionne les Telepathy Tapes [Cf mon article « Renaud Evrard | Complicité intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »]. Il les mentionne sans déclencher la mise en garde minimale qu’exige ce terrain. Dès qu’il est question d’enfants autistes, de handicap, de communication supposée, de lecture de pensée et d’adultes qui rapportent ce que l’enfant « sait », l’histoire de la communication facilitée devrait arriver immédiatement.

La revue systématique de Schlosser et al. examine précisément l’auteur réel des messages produits en communication facilitée (Schlosser et al., 2014). Une revue ultérieure portant sur la littérature 2014-2018 conclut encore à l’absence de nouvelle preuve montrant que les messages produits par communication facilitée seraient bien rédigés par la personne handicapée elle-même (Hemsley et al., 2018).

Dans un domaine où les contrôles ont régulièrement montré que l’adulte pouvait devenir l’auteur réel du message attribué à une personne vulnérable, présenter la télépathie parent-enfant comme une piste intrigante sans garde-fou méthodologique constitue une faute de prudence. Le parent, le thérapeute ou l’accompagnant peut fournir des indices par le regard, la posture, le rythme, les reformulations, l’attente ou le simple choix des essais retenus. La télépathie ne doit même pas entrer dans la conversation clinique sans protocole aveugle, préenregistré, indépendant, capable de distinguer l’enfant de l’adulte qui l’entoure. L’hypothèse de la télépathie des autistes non communicant est un vecteur de maltraitance où le praticien vole littéralement la voix de la personne concernée pour y substituer son opinion, son ressenti, sa lecture, ses intérêts propres. Evrard est ici, comme dans d’autres média en totale complicité avec cet abus.

 

Psychédéliques : un champ réel, mais trop de promesses

[41 min 30] — « Les études qui sont bien cadrées médicalement […] montrent des vertus thérapeutiques […] on considère qu’on est au stade des percées thérapeutiques. […] Et donc c’est étonnant parce qu’on on peut dire qu’on régresse, on atteint des niveaux de rapport corps-psyché très archaïque. Et on en a tous connu un, c’est celui d’être dans le ventre de notre mère et d’avoir aussi cette expérience de la naissance […] C’est comme faire une psychanalyse en accélérée. […] Ça semble éteindre certaines zones du cerveau et libérer les facultés de l’esprit. […] Ces substances psychédéliques très globalement […] n’ont pas de toxicité. »

La recherche clinique sur les psychédéliques existe. Des essais sur la psilocybine dans la dépression résistante indiquent des effets prometteurs sous encadrement strict, avec sélection des patients, suivi, accompagnement, limites de l’aveuglement et effets indésirables (Goodwin et al., 2022).

Le problème porte sur le style de promesse. Evrard parle aussi d’usages illégaux ou sauvages, tout en reprenant des formulations très positives : psychanalyse accélérée, renaissance, libération des facultés de l’esprit, psychoplasticité, reprogrammation. La prudence attendue devrait distinguer toxicité organique aiguë, risques psychologiques, vulnérabilités psychiatriques, contexte non sécurisé, polyconsommations et promesses thérapeutiques sous supervision. Les classements de nocivité, comme celui de Nutt, King et Phillips, montrent que certaines substances psychédéliques se situent plus bas que l’alcool dans des modèles multicritères de dommages ; ils ne justifient pas une rhétorique d’innocuité générale (Nutt et al., 2010).

Ici, Evrard s’appuie sur un champ scientifique réel, puis le tire vers une anthropologie de la transe et une rhétorique de libération de l’esprit.

 

Vies antérieures : l’accumulation de cas comme effet de preuve

[53 min] — « On en est à peu près à 3000 cas assez bien documentés. […] On trouve des patterns, des choses qui reviennent notamment […] entre 2 et 8 ans et après 8 ans, en général, les souvenirs s’effacent. Donc cette personnalité externe euh elle peut tout à fait s’effacer ou se fondre dans la personnalité qui va être dominante chez l’individu. […] quand ça commence à être très précis, on peut enquêter pour vérifier les choses, ce qu’a fait Ian Stevenson. […] Est-ce qu’il n’y a pas finalement un petit peu une suite, une continuité des existences ? Donc ça pose des questions métaphysiques très importantes »

Evrard prend d’abord une précaution correcte : l’hypnose régressive peut alimenter des croyances et des récits fragiles si le thérapeute croit trop fortement aux vies antérieures. Puis il réouvre la question métaphysique à partir du corpus Stevenson.

Le problème ne tient pas au volume des dossiers. Il tient à leur qualité épistémique : témoignages oraux, reconstruction rétroactive, circulation possible d’informations, dépendance à des contextes culturels favorables à la réincarnation, sélection des cas impressionnants, difficulté à chercher systématiquement des correspondances alternatives. Dire « 3000 cas assez bien documentés » produit un effet d’accumulation. Cela ne transforme pas des récits enquêtés en preuve d’une continuité personnelle après la mort.

Là encore, le matériau peut intéresser l’anthropologie, la psychologie du développement, l’étude des croyances familiales et des récits d’identité. Le présenter comme une ouverture sérieuse vers la continuité des existences ajoute un poids métaphysique que la méthode ne porte pas.

 

Synchronicité, sauce quantique : le blanchiment académique

[58 min 40] — « Le psychique et le physique sont […] deux émanations d’une même substance […] une unité psychophysique. […] Il y a une théorie quantique généralisée qui vient dire : mais en fait ces phénomènes qu’on a décrits grâce au modèle quantique […] s’appliquent aussi au monde macroscopique, au monde commun, au monde des gens, au monde de la nature. C’est ne pas réservé à des petits phénomènes physiques dans des conditions extrêmes. C’est vraiment une description du monde qui rend compte notamment de ces phénomènes étonnants.

Et d’ailleurs, Einstein qui s’opposait à la physique quantique qui venait détruire sa vision du monde très mécaniste, disait que si on pouvait avoir des phénomènes d’action à distance, eh bien c’était du poltergeist !»

Evrard ne se contente pas d’un « quantique » décoratif. Il renvoie à une tradition identifiable : Jung, Pauli, l’unus mundus, le monisme à double aspect, puis des prolongements contemporains comme Atmanspacher, Fach, Filk ou Römer. Atmanspacher et Fach proposent une typologie des corrélations esprit-matière ; Filk et Römer présentent une théorie quantique généralisée fondée sur des structures formelles comme la complémentarité, les observables et l’intrication généralisée (Atmanspacher & Fach, 2013 ; Filk & Römer, 2011).

Ces travaux existent, ils figurent dans des revues réelles, possèdent un contenu philosophique ou formel. Leur existence ne donne pas à la synchronicité le statut d’un fait scientifique établi. Un modèle peut être philosophiquement riche et empiriquement vide. Tant qu’il ne produit pas de prédictions risquées, capables d’échouer, il ne transforme pas les coïncidences significatives en objets scientifiques robustes.

La non-localité quantique ne devient pas, par analogie, une connexion psychique entre rêve, événement extérieur, deuil et destin. La théorie quantique généralisée fournit au mieux une grammaire spéculative et surtout un espace discursif abondamment exploité pour tenter de faire paraître sérieuses des élucubrations. Richard Monvoisin présentait naguère cette problématique dans son livre « Quantox : mésusages idéologiques de la mécanique quantique ».

 

Conclusion : ce que cette posture coûte

Nous n’écoutons pas les tocades éthérées d’un quidam dans un bar, mais l’énonciation puissamment rhétorique d’un maître de conférences présenté comme spécialiste incontesté d’une approche rationnelle de ces phénomènes. Cela a nécessairement des effets.

Pour les personnes endeuillées, il peut brouiller la frontière entre expérience de présence et contact avec les morts. Pour des parents d’enfants autistes, il peut réactiver les illusions dangereuses de la communication facilitée et attribuer à l’enfant des messages, des intentions ou des capacités produits par l’adulte. Pour des personnes dissociées, traumatisées ou persuadées de vivre une hantise, il peut renforcer l’idée que leur souffrance agit matériellement sur le monde. Pour des personnes attirées par les psychédéliques hors cadre médical, il peut transformer un champ thérapeutique prometteur mais fragile en promesse de renaissance psychique.

L’accueil clinique devrait servir à séparer trois plans : le vécu, le sens et la preuve. Chez Evrard, ces plans sont trop souvent recousus ensemble sous un vocabulaire savant. C’est ce qui rend cet entretien si préoccupant. Le paranormal n’y apparait à aucun moment comme une croyance qu’il serait sage de ne pas prendre trop vite pour la réalité, mais comme une hypothèse de travail qui occupe de plein droit les murs de l’université et trouve en Renaud Evrard un héraut prophétique.

 

Acermendax

Références

  • Atmanspacher, H., & Fach, W. (2013). A structural-phenomenological typology of mind-matter correlations. Journal of Analytical Psychology, 58(2), 219–244.
  • Blanke, O., & Arzy, S. (2005). The out-of-body experience: Disturbed self-processing at the temporo-parietal junction. The Neuroscientist, 11(1), 16–24.
  • Filk, T., & Römer, H. (2011). Generalized Quantum Theory: Overview and latest developments. Axiomathes, 21(2), 211–220.
  • Goodwin, G. M., Aaronson, S. T., Alvarez, O., Arden, P. C., Baker, A., Bennett, J. C., Bird, C., Blom, R. E., Brennan, C., Brusch, D., Burke, L., Campbell-Coker, K., Carhart-Harris, R., Cattell, J., Daniel, A., DeBattista, C., Dunlop, B. W., Eisen, K., Feifel, D., … Malievskaia, E. (2022). Single-dose psilocybin for a treatment-resistant episode of major depression. The New England Journal of Medicine, 387(18), 1637–1648.
  • Hemsley, B., Bryant, L., Schlosser, R. W., Shane, H. C., Lang, R., Paul, D., & Ireland, M. (2018). Systematic review of facilitated communication 2014–2018 finds no new evidence that messages delivered using facilitated communication are authored by the person with disability. Autism & Developmental Language Impairments, 3.
  • Nutt, D. J., King, L. A., & Phillips, L. D. (2010). Drug harms in the UK: A multicriteria decision analysis. The Lancet, 376(9752), 1558–1565. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(10)61462-6
  • Schlosser, R. W., Balandin, S., Hemsley, B., Iacono, T., Probst, P., & von Tetzchner, S. (2014). Facilitated communication and authorship: A systematic review. Augmentative and Alternative Communication, 30(4), 359–368.
  • Wiseman, R., Watt, C., Stevens, P., Greening, E., & O’Keeffe, C. (2003). An investigation into alleged “hauntings”. British Journal of Psychology, 94(2), 195–211.

 

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=hll67w2GFFI

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  11. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent

Lecture critique de l’article : Mutis, M., Evrard, R., & Bacqué, M.-F. (2020). La lucidité terminale : facteur de facilitation du deuil ou de complication traumatique ? Études sur la mort, 154(2), 121–135. DOI : 10.3917/eslm.154.0121.

Et du manuscrit : Maryne Mutis. Le chant du cygne : approche exploratoire des répercussions cliniques de la lucidité terminale. Psychologie. Université de Lorraine, 2022. Français. ⟨NNT : 2022LORR0293⟩. ⟨tel-04123577⟩

 

La « lucidité terminale » désigne le retour inattendu, parfois très bref, d’une capacité de communication ou d’une clarté mentale chez une personne très diminuée, souvent peu avant la mort. Le phénomène intrigue, à juste titre. Des proches rapportent qu’un parent atteint de démence avancée les a reconnus une dernière fois. Des soignants disent avoir vu des patients jusque-là mutiques reparler, sourire, demander à manger, formuler un adieu. La scène possède une puissance émotionnelle considérable. Elle fournit aussi un matériau idéal pour les discours qui cherchent, dans les marges de la médecine, les signes d’une conscience détachable du cerveau.

C’est dans ce cadre que s’inscrit l’article de Maryne Mutis, Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué, « La lucidité terminale : facteur de facilitation du deuil ou de complication traumatique ? », publié dans Études sur la mort en 2020 (Mutis, Evrard & Bacqué, 2020). L’article annonce un objectif clinique : examiner les effets possibles de ces épisodes sur le deuil des proches. Il formule deux hypothèses, l’une où la lucidité terminale facilite les adieux, l’autre où elle aggrave le choc en produisant un faux espoir. Le matériau empirique repose sur deux témoignages rétrospectifs issus du même épisode familial : Anouck, belle-fille de la patiente, et Cédric, fils de la patiente. Les auteurs présentent eux-mêmes ce travail comme une première ébauche appuyée sur la littérature existante et sur deux cas cliniques recueillis dans une recherche doctorale.

Pris ainsi, le texte possède un intérêt limité mais réel. Il attire l’attention sur un enjeu de soin : lorsqu’un patient très atteint semble soudainement revenir à lui, les proches peuvent vivre ce moment comme une grâce intime ou comme une cruauté supplémentaire. L’article devient en revanche beaucoup plus discutable dès qu’il traite cette catégorie encore instable comme un phénomène presque constitué, mobilisable dans une discussion plus large sur les « expériences exceptionnelles » de fin de vie.

 

Une question clinique légitime, mais une catégorie douteuse

La lucidité terminale existe indéniablement sous la forme d’un ensemble de récits cliniques. Des épisodes de clarté inattendue ou de communication transitoire ont été rapportés chez des personnes atteintes de démence avancée, de troubles neurologiques graves ou de pathologies terminales. La littérature récente préfère souvent parler de paradoxical lucidity ou de lucid episodes, termes moins chargés que « lucidité terminale » et mieux adaptés aux recherches sur la démence. Mashour et al. (2019) décrivent ainsi des épisodes inattendus de lucidité cognitive et de communication chez des patients atteints de démences sévères, en insistant sur la nécessité d’une investigation systématique plutôt que sur une conclusion spectaculaire. Peterson et al. (2022) rappellent que le débat commence par la définition même du phénomène, condition préalable à toute mesure fiable.

Une catégorie aussi floue que lucidité terminale absorbe des réalités différentes : une fluctuation du delirium, un effet de médication, une levée partielle de sédation, un bref regain d’attention, une interprétation familiale généreuse, une conversation réelle, une mise en récit après coup. Or, l’article de Mutis et al. reprend une définition large : retour inattendu de facultés mentales ou physiques altérées par une pathologie grave, quelques heures à quelques jours avant la mort. Il cite aussi des cas de démences, de troubles psychiatriques, de tumeurs cérébrales, d’accidents vasculaires et de schizophrénies avancées.

Cette amplitude facilite la narration mais elle complique la recherche des limites du phénomène. Pour parler de « lucidité terminale » il serait nécessaire de caractériser l’état cognitif documenté par des observations indépendantes, il faudrait établir une temporalité précise, identifier les traitements en cours, le niveau de sédation, les antécédents neurologiques, et comparer les données avec les fluctuations habituelles du patient. Sans cela, on étudie un récit plutôt que l’événement lui-même.

 

Une fréquence impossible à établir proprement avec ces données

Les auteurs écrivent que la lucidité terminale serait « loin d’être un phénomène rare », en s’appuyant sur des sources très hétérogènes : une étude asilaire de 1844, des enquêtes auprès de soignants, une clinique suisse d’orientation anthroposophique, puis une étude coréenne rapportant environ 4 % d’épisodes dans un échantillon de 151 patients.

Ces chiffres parlent de choses différentes. Une proportion de soignants qui déclarent avoir déjà observé un épisode au cours de plusieurs années ne donne aucune prévalence chez les patients. Une enquête en maison de retraite, une étude hospitalière et une collecte de récits historiques ne construisent pas la même donnée.

L’étude coréenne de Lim et al. est plus cadrée que les enquêtes rétrospectives auprès de soignants, mais elle reste beaucoup moins tranchante qu’un simple « 4 % » pourrait le laisser croire (Lim et al., 2020). Les auteurs examinent rétrospectivement les dossiers de patients décédés en suivant leur niveau de conscience sur une fenêtre de 28 jours avant la mort. Parmi 151 décès en service général, ils identifient six cas, mais il suffit qu’un patient repasse à un état d’alerte après une phase d’obnubilation, de stupeur ou de coma. Dans les cas retenus, la lucidité dure de quelques heures à quatre jours, et le décès survient entre moins d’un jour et neuf jours après. On parle donc d’un phénomène observé dans une fenêtre temporelle assez étendue, à partir de dossiers médicaux rétrospectifs, avec seulement six cas. Ce résultat plaide pour l’existence de fluctuations de vigilance en fin de vie ; il ne permet pas de transformer la lucidité terminale en catégorie robuste, encore moins en anomalie neurologique majeure.

La littérature récente va précisément dans ce sens. Une revue sur les épisodes de lucidité chez des personnes atteintes de maladie d’Alzheimer ou de troubles apparentés souligne l’intérêt du sujet, tout en montrant la jeunesse du champ et la nécessité de protocoles capables de caractériser les épisodes avec rigueur (Ross, Post & Scheinfeld, 2024). Le National Institute on Aging présente la lucidité paradoxale comme un sujet de recherche sur la démence, avec des études orientées vers les récits de proches et la caractérisation de ces épisodes, plutôt que vers une quelconque conclusion métaphysique en lien avec la fin de vie.

 

Deux cas, deux récits, aucune démonstration

Les deux cas cliniques de l’article constituent sa partie la plus concrète. La patiente, atteinte d’un cancer du foie, sort d’un coma après une encéphalopathie toxique. Anouck, sa belle-fille, vit cette reprise de contact comme un moment précieux. La mourante parle, sourit, échange sur sa mort prochaine, sur ses enfants et petits-enfants, sur les liens familiaux. Anouck interprète ce moment comme une dernière chance de dire ce qui devait être dit.

Cédric, fils de la patiente, vit le même épisode autrement. Il reprend espoir. Sa mère dit vouloir se battre, voir grandir son petit-fils, rentrer dans une continuité de vie. Des infirmières auraient parlé de miracle. Deux jours plus tard, la mort tombe comme une trahison. Cédric dira avoir perdu sa mère « en plusieurs fois » et associera l’épisode à un faux espoir douloureux.

L’article montre très bien que la même scène peut devenir apaisante ou destructrice selon le lien affectif, les attentes, les paroles prononcées, le rôle des soignants, les croyances mobilisées. La leçon clinique saute aux yeux : au chevet d’un mourant, le vocabulaire compte. Dire « miracle » dans une chambre d’hôpital, face à une famille épuisée, agit comme une intervention psychologique sauvage. Le mot réorganise l’attente. Il transforme un regain transitoire en promesse. Lorsque la mort survient, la promesse se brise. C’est ici que le texte aurait gagné à rester prudent. Tout pousse vers une recommandation sobre : former les soignants à expliquer que de brefs regains de communication peuvent survenir en fin de vie, qu’ils peuvent offrir un moment d’échange, et qu’ils peuvent se produire à proximité du décès. Cette phrase protège mieux les familles qu’une excursion dans les « expériences exceptionnelles ».

 

Le moment où la métaphysique entre par la bibliographie

Le passage le plus révélateur arrive lorsque l’article présente les hypothèses explicatives. Les auteurs mentionnent une hypothèse biologique, puis une autre selon laquelle la lucidité terminale pourrait manifester une conscience autonome vis-à-vis du corps, dans le prolongement d’autres expériences paranormales survenant au seuil de la mort.  Les deux hypothèses sont placées sur le même plan, à égalité. Et cela n’a rien d’anodin

L’entrisme métaphysique fonctionne rarement par proclamation brutale dans les textes académiques. Il fonctionne par insinuation, par voisinage, par glissement lexical, et par équivalence apparente entre explications. Une hypothèse neurobiologique encore incomplète et une hypothèse de conscience autonome se retrouvent posées dans le même paragraphe, comme deux options disponibles dans un paysage ouvert. Le lecteur peu averti retient que la science considèrerait que le phénomène pointe vers une possible conscience indépendante. Le tour est joué.

Une fluctuation cognitive en fin de vie peut défier les modèles ordinaires de la démence avancée. Elle peut ouvrir une question neurobiologique intéressante. Elle peut conduire à réexaminer la plasticité résiduelle, les réseaux préservés, les mécanismes d’éveil, la dynamique terminale du delirium ou les effets des traitements. Elle ne fait pas avancer d’un millimètre l’idée d’une conscience qui fonctionnerait sans cerveau.

La revue de Nahm et al. de 2012 illustre bien ce problème. Elle rassemble des cas de « lucidité terminale » issus de situations très diverses et appelle à étudier les mécanismes possibles (Nahm et al., 2012). Mais cette littérature vient d’un environnement intellectuel très lié aux expériences de mort imminente et aux recherches sur la survie de la conscience. Si cela ne suffit pas à disqualifier chaque observation, cela impose en revanche une vigilance maximale sur le tri des hypothèses et la formulation des conclusions.

 

Une prudence apparente qui produit un effet très précis

Renaud Evrard occupe ici une position caractéristique : il cosigne un texte qui peut se présenter comme clinique, prudent, presque modeste, tout en participant à l’installation académique d’un vocabulaire où les phénomènes de fin de vie deviennent des « expériences exceptionnelles » ouvertes sur des questions métaphysiques. La force de cette stratégie tient à son apparence raisonnable. Le texte ne dit pas que la lucidité terminale prouve l’au-delà. Il fait plus discret : il traite comme une catégorie déjà presque constituée un ensemble de récits mal délimités, puis il insiste sur leur caractère inexpliqué en laissant paraître, au détour d’un paragraphe, l’hypothèse d’une conscience autonome. C’est malhonnête car les données appellent d’abord un travail de définition, de tri clinique et de contrôle des observations, mais le texte ouvre déjà vers une interprétation métaphysique.

Cette façon de procéder a un effet très concret : elle donne une allure savante à des notions qui circulent ensuite bien au-delà du cadre clinique, dans les milieux spiritualistes, parapsychologiques ou survivalistes. Une fois introduite dans un article universitaire, avec le vocabulaire des soins palliatifs et quelques précautions de méthode, l’idée d’une conscience indépendante du cerveau paraît moins extravagante. Elle reste pourtant au même endroit sur le plan des preuves : très loin de ce que les données permettent d’établir.

À la lecture de ce travail, il faut se demander : qu’est-ce que cet article permet réellement de savoir ? Il permet de dire que deux proches ont vécu différemment un regain apparent de lucidité avant un décès. Il permet de suggérer que le discours des soignants influence le vécu du deuil. Il permet de recommander une meilleure communication en fin de vie. Il ne permet pas d’établir la fréquence du phénomène. Il ne permet pas de trancher sa nature. Il ne permet pas d’invoquer la non-localité de la conscience. Il ne permet pas de placer la métaphysique dans le périmètre normal de l’explication clinique.

 

Le vrai sujet : accompagner sans mystifier

Le point le plus solide du dossier reste presque banal, et c’est justement sa force. Les familles ont besoin d’informations fiables au moment où la mort approche. Elles ont besoin que les soignants sachent accompagner des épisodes de fluctuation cognitive sans les sur-interpréter. Une personne qui reparle avant de mourir mérite de l’attention, de la présence, des mots justes, et pas d’être transformée en un argument ontologique.

La lucidité paradoxale doit donc devenir un objet de recherche clinique. Les protocoles utiles seront ceux qui documenteront les épisodes en temps réel, caractériseront les états antérieurs, préciseront les traitements, compareront les observations de proches et de soignants, distingueront communication réelle, fluctuation attentionnelle, agitation terminale, rêve, vision, souvenir reconstruit. Les bons travaux poseront des critères avant de raconter des merveilles.

Mutis, Evrard et Bacqué s’intéressent à une vraie question d’accompagnement, mais leur texte s’appuie sur une littérature trop composite et laisse entrer une hypothèse métaphysique sans nécessité démonstrative. Leur travail n’est évidemment pas une preuve de la conscience non locale. C’est un cas d’école de la manière dont une incertitude médicale peut devenir, par petites touches prudentes, un espace de légitimation pour des idées qui dépassent très largement les données.

Pour comprendre ce que l’article condense, il faut revenir à sa matrice : la thèse de Maryne Mutis, dirigée par Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué. Le format court de l’article rend le geste plus discret. Le manuscrit doctoral, lui, déplie le cadre théorique. Et ce qu’il révèle est beaucoup plus préoccupant.

 

La thèse de Maryne Mutis franchit la ligne rouge

Le manuscrit de Maryne Mutis se présente comme une recherche clinique exploratoire sur les répercussions de la lucidité terminale chez les proches et les soignants. À ce titre, il reconnaît plusieurs limites importantes : approche essentiellement rétrospective, biais de mémoire, petit échantillon qualitatif, difficulté à généraliser, définition encore instable du phénomène, et risque de biais lié à la manière de fixer la proximité temporelle entre l’épisode et la mort. Mais ces précautions méthodologiques cohabitent avec un cadre théorique beaucoup plus aventureux.

Dès la page 76, un schéma de synthèse des travaux de Nahm oppose une « hypothèse matérialiste » à une « hypothèse naturaliste ». La première renvoie à des explications prudentes : restauration des altérations à l’approche de la mort, préservation de facultés malgré les dégradations, absence d’explication quant à l’émergence de nouvelles compétences. La seconde, en revanche, regroupe trois propositions d’une tout autre portée : « manifestation d’une conscience autonome vis-à-vis du cerveau », « expression de la conscience entravée par la maladie » et « désengagement de la conscience à l’approche de la mort » (Mutis, 2022, p. 76). Le vocabulaire mérite attention. Ce que le schéma appelle « hypothèse naturaliste » correspond en réalité à une hypothèse dualiste : le cerveau y devient moins le support de la conscience que l’obstacle temporaire à son expression.

 

La page suivante rend cette orientation encore plus nette. En s’en référant à Nahm, le manuscrit suggère que « durant un épisode de lucidité terminale, la physiologie du cerveau ne serait que d’une importance mineure. Le renouveau de la conscience et des souvenirs serait alors à entendre comme étant largement indépendant de l’état actuel du cerveau et de ses facultés résiduelles. » (Mutis, 2022, p. 77). La thèse ajoute ensuite que la lucidité terminale pourrait être « la manifestation d’une conscience autonome vis-à-vis du corps », appuyée par d’« autres expériences paranormales au seuil de la mort », puis reprend l’idée d’un esprit « se désengageant lui-même du cerveau ». À ce stade, il ne s’agit plus simplement d’une ouverture clinique destinée à mieux accompagner les familles. Une hypothèse de survie ou d’autonomie de la conscience entre dans le cadre théorique du travail.

La suite confirme cette lecture. À la page 78, le manuscrit affirme que la relation entre l’esprit et le cerveau reste complexe, avec « la possibilité que certains aspects de l’esprit puissent fonctionner de manière indépendante des systèmes neuronaux ». Il ajoute qu’il ne serait donc « pas si inopportun » de proposer un modèle explicatif fondé sur « l’approche dualiste », « au même titre » que les modèles issus du paradigme matérialiste, avec des conséquences attendues incluant « la question de la survie de l’esprit » (Mutis, 2022, p. 78). Cette mise sur le même plan pose problème. L’incertitude médicale sur quelques récits de fin de vie ne donne pas à l’hypothèse dualiste le même statut qu’aux hypothèses neurobiologiques, même provisoires.

Le même mouvement réapparaît dans la section consacrée aux implications théoriques sur la conscience. La thèse y affirme que la lucidité terminale « interroge » la dépendance entre conscience et cerveau, puis évoque le « postulat d’un esprit non localisé dans le substrat biologique, d’une conscience libre du cerveau ». Le passage le plus problématique suit immédiatement : l’autrice écrit qu’il existerait « beaucoup de preuves » en faveur de l’idée que la conscience ne serait ni simplement physique, ni nécessairement localisée dans le corps, avant de convoquer Holden et les « découvertes récentes de la physique quantique » pour envisager une conscience capable de fonctionner en plusieurs endroits à la fois (Mutis, 2022, p. 106-107). Cette formulation excède très largement ce que les données de la littérature permettent d’établir.

La thèse permet donc de comprendre ce que l’article de 2020 ne fait qu’esquisser. Ce qui pouvait passer, dans l’article, pour une simple mention prudente d’une hypothèse marginale apparaît alors comme un élément structurant du projet : faire entrer la lucidité terminale dans un cadre où la survie de l’esprit, la conscience autonome et le dualisme deviennent des options discutables dans le langage académique.

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En prime

Le 24 novembre 2023, lors de la cérémonie des docteurs, Maryne Mutis a reçu le prix de thèse de l’Université de Lorraine pour l’école doctorale SLTC. Le laboratoire InterPsy l’indique explicitement, et le rapport d’activité 2023 de l’Université de Lorraine la liste parmi les lauréats des prix de thèse de ses huit écoles doctorales. Le procès-verbal du Conseil de l’école doctorale SLTC du 5 octobre 2023 permet même d’aller plus loin : « le bureau s’est réuni le 6 juin 2023 » et a classé Maryne Mutis première parmi cinq candidatures au prix de thèse 2023. On reste sans voix.


Abus académique

Le manuscrit de thèse révèle un mécanisme d’entrisme beaucoup plus caractérisé que l’article ne le laissait voir. Sous une apparence de prudence clinique, elle construit un passage vers une hypothèse de conscience autonome, non localisée et possiblement survivante. Le contraste entre la faiblesse des données et la portée des spéculations devient trop marqué pour relever d’une simple maladresse théorique.

Il serait trop commode de lire ces passages comme les imprudences isolées d’une doctorante fascinée par son sujet. Une thèse de doctorat s’écrit dans un cadre universitaire, sous la responsabilité intellectuelle de ses directeurs. Ici, Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué dirigent le manuscrit et sont coauteurs de l’article de 2020. La continuité importe donc. Le cadre qui autorise la conscience autonome, le dualisme et la survie de l’esprit appartient à l’orientation intellectuelle dans laquelle l’article prend place.

Les récits recueillis auraient dû appeler une enquête plus stricte sur les fluctuations de vigilance en fin de vie : temporalité, traitements, sédation, état cognitif antérieur, observations indépendantes, reconstruction mémorielle. Ils deviennent pourtant le support d’un discours où le dualisme, la physique quantique et la survie de l’esprit entrent dans une conversation académique. Évidemment ce qui est en cause ici, ce ne sont pas les témoins, ni la sincérité des proches, ni la valeur humaine de ce qu’ils ont vécu. Une famille peut vivre un épisode bouleversant sans que cet épisode autorise une conclusion métaphysique.

 

Nous sommes face à une instrumentalisation des récits. Des proches rapportent un épisode rare, intense, difficile à interpréter ; le manuscrit transforme cette matière fragile en ouverture vers la conscience autonome, le dualisme et la survie de l’esprit. Le cadre universitaire donne du poids, le vocabulaire du soin donne une apparence clinique, et la charge émotionnelle des témoignages rend la critique plus coûteuse. C’est ainsi qu’une croyance métaphysique peut circuler sous le nom d’hypothèse. À ce stade, l’entrisme est caractérisé : c’est bien une imposture intellectuelle d’autant plus grave qu’elle entache nécessairement la future carrière d’une étudiante.

 

 

Acermendax

Références

  • Lim, C.-Y., Park, J. Y., Kim, D. Y., Yoo, K. D., Kim, H. J., Kim, Y., & Shin, S. J. (2020). Terminal lucidity in the teaching hospital setting. Death Studies, 44(5), 285–291. DOI : 10.1080/07481187.2018.1554607.
  • Mashour, G. A., Frank, L., Batthyany, A., Kolanowski, A. M., Nahm, M., Schulman-Green, D., Greyson, B., Pakhomov, S., Karlawish, J., & Shah, R. C. (2019). Paradoxical lucidity: A potential paradigm shift for the neurobiology and treatment of severe dementias. Alzheimer’s & Dementia, 15(8), 1107–1114. DOI : 10.1016/j.jalz.2019.04.002.
  • Mutis, M., Evrard, R., & Bacqué, M.-F. (2020). La lucidité terminale : facteur de facilitation du deuil ou de complication traumatique ? Études sur la mort, 154(2), 121–135. DOI : 10.3917/eslm.154.0121.
  • Nahm, M., Greyson, B., Kelly, E. W., & Haraldsson, E. (2012). Terminal lucidity: A review and a case collection. Archives of Gerontology and Geriatrics, 55(1), 138–142. DOI : 10.1016/j.archger.2011.06.031.
  • Peterson, A., Clapp, J., Harkins, K., Kleid, M., Largent, E. A., Stites, S. D., & Karlawish, J. (2022). What is paradoxical lucidity? The answer begins with its definition. Alzheimer’s & Dementia, 18(3), 513–521. DOI : 10.1002/alz.12424.
  • Ross, J. P., Post, S. G., & Scheinfeld, L. (2024). Lucidity in the deeply forgetful: A scoping review. Journal of Alzheimer’s Disease, 98(1), 3–11. DOI : 10.3233/JAD-231396.

 

 

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Marie Bigot est présentée comme l’un des cas les plus spectaculaires de Lourdes, parce que le récit ne porte pas sur une seule guérison, mais sur plusieurs récupérations successives. Née en 1922 et originaire de La Richardais, le sanctuaire de Lourdes la liste officiellement comme guérie d’une « arachnoïdite fosse postérieure », avec « cécité, surdité, hémiplégie », à deux dates : le 8 octobre 1953 et le 10 octobre 1954 ; la reconnaissance diocésaine intervient le 15 août 1956.

Le récit favorable dit qu’en octobre 1953, lors d’un pèlerinage du Rosaire, elle récupère l’usage de sa jambe droite. En octobre 1954, elle revient à Lourdes, toujours sourde et aveugle, puis recouvre l’ouïe et la vue. Les défenseurs du miracle insistent donc sur la combinaison de trois éléments : une maladie neurologique grave et lésionnelle, une récupération fonctionnelle spectaculaire en deux temps, et une reconnaissance relativement rapide par les autorités de Lourdes et par l’Église. Une source apologétique résume le cas comme une « triple guérison » : marche, ouïe, vue.

 

Sur quoi repose le dossier ?

— Le dossier repose d’abord sur des attestations médicales résumées par des sources apologétiques, qui nomment plusieurs médecins intervenus avant ou autour des guérisons alléguées : Ferey, Guilherm, Sevegrand, puis Leuret au Bureau médical de Lourdes. Ces noms donnent au récit une structure médicale, mais les sources accessibles résument leurs conclusions sans reproduire les rapports originaux.

— Selon Codex Dei / Marie de Nazareth, le docteur Ferey aurait conclu en 1951 à une « arachnoïdite de la fosse postérieure avec adhérences ». La même source affirme que les docteurs Guilherm et Sevegrand auraient également suivi ou examiné Marie Bigot, sans traitement efficace durable.

— Miracle Hunter rapporte des éléments plus précis sur l’état visuel : en août 1952, l’œil droit aurait été aveugle et l’acuité de l’œil gauche réduite à 1/10. Cette indication est importante, mais elle reste une synthèse secondaire : elle ne donne pas le compte rendu ophtalmologique, le fond d’œil complet, l’état du nerf optique, ni les diagnostics différentiels.

— Codex Dei affirme que le docteur Leuret, médecin du Bureau médical, aurait constaté en octobre 1953 la disparition des troubles sensitivo-moteurs, tout en certifiant la persistance de la cécité et de la surdité. Cet élément est central pour le récit favorable, car il soutient l’idée d’une guérison en deux temps : récupération motrice en 1953, puis récupération visuelle et auditive en 1954.

— Miracle Hunter mentionne le professeur Thiébaut comme expert ou rapporteur du dossier lors de l’examen ultérieur. Là encore, le rapport complet n’est pas accessible dans les sources consultées : on dispose d’un résumé favorable, pas d’une pièce clinique réexpertisable.

 

Analyse critique

Le récit proposé combine plusieurs guérisons jugées inexplicables. Pour évaluer ce jugement, il faudrait savoir quels examens établissent précisément l’arachnoïdite de la fosse postérieure, l’hémiplégie, la cécité et la surdité. Quels examens établissent ensuite leur disparition ? Qui les a réalisés, à quelles dates, avec quels résultats chiffrés ?

Comme d’habitude, le point décisif tient au diagnostic. Une arachnoïdite de la fosse postérieure peut correspondre à une atteinte neurologique grave, mais, comme dans le dossier Francis Pascal, le dossier public ne suffit pas à déterminer la nature exacte des lésions, leur évolution, les traitements reçus, les diagnostics différentiels, ni l’état fonctionnel précis avant chaque pèlerinage.

Les symptômes de Marie Bigot sont explicitement liés, dans le récit favorable, à une arachnoïdite de la fosse postérieure, c’est-à-dire une inflammation de l’arachnoïde, l’une des membranes méningées. Cette inflammation peut provoquer la compression ou l’irritation chronique des voies motrices et ainsi entraîner une hémiplégie. Elle peut aussi, par compression du nerf cochléaire ou des voies auditives centrales, causer une surdité. De manière plus indirecte cette affection peut théoriquement affecter la vision par compression du tronc cérébral ou perturbation de la circulation du LCR entraînant une hypertension intracrânienne.

Une amélioration d’une composante inflammatoire pourrait donc, en principe, produire une récupération fonctionnelle importante. Or, l’arachnoïdite n’est pas toujours une lésion strictement irréversible. Elle peut évoluer, fluctuer selon les poussées inflammatoires, et certaines formes répondent à des traitements ou connaissent des rémissions spontanées.

  • Source : Her YF, McWilliams RT, Ovrom EA, Watson JC. Corticosteroid Therapy in Acute and Subacute Arachnoiditis – A Case Series. Int Med Case Rep J. 2024;17:235-240
    https://doi.org/10.2147/IMCRJ.S445705

Force est de constater que nous ne disposons pas d’un dossier médical suffisamment complet pour écarter la possibilité d’une rémission spontanée. Il serait donc illogique et imprudent de négliger cette possibilité scientifiquement établie pour lui préférer la conclusion que le cas est inexplicable et donc miraculeux.

 

Ce cas respecte-t-il les critères de Lambertini ?

Le cas Marie Bigot se déroule en deux épisodes, à un an d’intervalle. Ce n’est pas exactement le modèle d’une restauration instantanée et totale d’un organisme. L’hémiplégie aurait disparu en 1953, tandis que la surdité et la cécité auraient persisté jusqu’en 1954. Cette temporalité interroge l’application stricte des critères de Lambertini : guérison subite, complète, sans convalescence, retour de toutes les fonctions vitales. Ici, le récit décrit plutôt une succession de récupérations fonctionnelles attribuées au même cadre dévotionnel.

Selon la documentation reconnue par Lourdes et par l’Église, Marie Bigot a vraisemblablement vécu une récupération spectaculaire après une maladie neurologique sérieuse. En revanche, ces sources ne suffisent pas à établir que la science atteste une violation des lois naturelles. Si la documentation médicale était totalement convaincante, elle aurait fait l’objet de publications scientifiques et d’une controverse académique, puisque lorsqu’un évènement impossible se produit, les spécialistes ne restent pas indifférents aux preuves qu’apportent leurs collègues.

On se retrouve une fois de plus avec un récit porté par quelques personnes, dont des médecins, mais sans aucune espèce de validation au travers du processus de la publication scientifique.

On notera que l’histoire dans son intégralité commence avec un premier voyage à Lourdes en 1952 qui ne porte aucun fruit, puis on nous explique que Dieu s’y serait repris à deux fois pour guérir Marie Bigot d’abord un peu en 1953 puis en 1954.

 

Questions à se poser

  • Où peut-on consulter le dossier médical primaire : examens neurologiques, fond d’œil, audiogrammes, imageries et comptes rendus des spécialistes ?
  • Qui établit précisément le diagnostic d’arachnoïdite de la fosse postérieure, et sur quels examens ?
  • Pour l’hémiplégie, quels examens établissent la paralysie avant 1953, puis la récupération motrice ?
  • Si la guérison se déroule en deux temps, en 1953 puis en 1954, comment appliquez-vous le critère d’instantanéité et de retour complet des fonctions ?
  • Existe-t-il une publication médicale indépendante, avec dossier complet, permettant à des neurologues, ophtalmologues et ORL extérieurs à Lourdes de réexaminer le cas ?
  • Marie Bigot a-t-elle reçu des traitements médicaux susceptibles de faire évoluer son état ? (la réponse est oui) Cela ne viole-t-il pas les critères de Lambertini ?
Acermendax

Références

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines

 

Avant d’examiner l’entretien de Renaud Evrard sur les expériences de mort imminente, une mise en garde s’impose sur le média qui l’accueille. Brice Perrier anime Raison sensible, une lettre où il se présente comme journaliste indépendant travaillant sur les sciences et la santé. Le décor rhétorique y est constant : les institutions scientifiques seraient prisonnières de dogmes, la rationalité dominante deviendrait obscurantiste, les marges seraient injustement disqualifiées. La page de présentation de son livre L’Obscurantisme au pouvoir annonce ainsi un programme explicite : montrer comment « la raison se transforme en dogmatisme », depuis les « phénomènes inexpliqués » jusqu’à la médecine, où l’industrie pharmaceutique se serait « accaparée la possibilité de prouver l’utilité d’un traitement » .

Perrier n’est donc pas un journaliste neutre et curieux, mais un militant de l’irrationnel. Il consacre des textes à la mémoire de l’eau, à la vaccination pensée sous l’angle d’un « tabou », à la critique de l’INSERM, à la défense de la médecine anthroposophique ou des écoles Steiner contre les alertes relatives aux dérives sectaires. Le site de la Société anthroposophique en France relaie favorablement les enquêtes de Perrier, qu’elle présente comme un travail utile pour reconsidérer les accusations visant l’anthroposophie.

Il faut donc lire l’entretien en comprenant son écosystème. Perrier ne se contente pas d’ouvrir un espace de discussion ; il bâtit un théâtre intellectuel où les sceptiques, les zététiciens, les institutions sanitaires, les agences de vigilance et les neurosciences jouent le rôle de forces d’obfuscation. Les rebelles à la méthode et à la rationalité, reçoivent par contraste le prestige de la curiosité. Ce dispositif accueille idéalement Renaud Evrard, psychologue clinicien et universitaire, dont les thèmes de prédilection — paranormal, expériences exceptionnelles, parapsychologie, médiumnité, EMI — permettent de donner à des récits extraordinaires une dignité académique immédiate.

 

Une interview qui commence par distribuer les rôles

L’article présente Evrard comme un chercheur « attaché aux faits, sans a priori », capable de pallier ce qui manquerait « de façon assez chronique » dans le traitement des expériences de mort imminente. Le texte oppose ensuite ce chercheur ouvert à des approches européennes décrites par Evrard comme « neuro-réductionnistes, sceptiques, et finalement très méfiantes ». Le partage moral du terrain arrive donc avant l’examen des preuves : d’un côté l’exploration, de l’autre la fermeture ; d’un côté les témoins, de l’autre les modèles biologiques soupçonnés d’être idéologiques.

Ce cadrage invite le lecteur à confondre prudence méthodologique et préjugé matérialiste. Pourtant, dans les sciences de la conscience, refuser de conclure à partir de récits spectaculaires constitue une exigence élémentaire. Les EMI forment un objet réel : des personnes rapportent des expériences intenses, parfois transformantes, souvent mémorables. Cette réalité clinique justifie l’enquête. Elle ne justifie ni l’inflation métaphysique, ni le soupçon systématique contre les explications neurobiologiques.

Voir mon livre sur le sujet : « La vie après la mort ? Une approche rationnelle »

 

Le cas Ronald : récit spectaculaire, preuve faible

Le cas Ronald donne à l’entretien sa force narrative, mais aussi sa fragilité probatoire. Le récit repose sur une scène très précise : à huit ou neuf ans, Ronald aurait vu à la télévision un gendarme expliquer qu’en cas de guidonnage il fallait accélérer. Des années plus tard, pendant un guidonnage à grande vitesse, une expérience de type « revue de vie » lui aurait rendu ce souvenir accessible, lui permettant de reprendre le contrôle de sa moto.

Une telle histoire demande une enquête pour simplement s’assurer des faits. Pourtant, à ce stade, aucune source publique ne permet de vérifier l’épisode décisif. Perrier rapporte la scène du gendarme à la télévision, mais sans donner le nom de l’émission, la chaîne, la date ou une archive. Les autres reprises disponibles — une présentation du livre d’Evrard, puis un article beaucoup plus sensationnaliste de Nexus — répètent ou amplifient le récit sans fournir de pièce nouvelle. Le souvenir invoqué reste donc un témoignage tardif, pas un fait documenté.

Et quand bien même ce programme serait authentique, ce n’est pas suffisant pour valider la revue de vie, et encore moins pour y voir un phénomène paranormal. Le récit auquel nous avons accès est autobiographique et tardif. Le texte de Perrier précise que Ronald a attendu quatorze ans avant de contacter des chercheurs. Quatorze ans suffisent largement pour qu’un souvenir s’organise, se stabilise, se scénarise, puis gagne en cohérence au fil des récits. Sans accuser le témoin de mentir, cela rend le cas impropre à soutenir une hypothèse forte sur la mémoire, le temps ou l’accès à une source mentale extra-cérébrale.

Le cas Ronald peut très bien devenir un objet clinique intéressant : comment un sujet interprète-t-il un épisode de danger extrême ? Comment un récit de survie se structure-t-il autour d’un savoir apparemment retrouvé ? Comment une mémoire autobiographique fabrique-t-elle une continuité entre l’enfance et l’instant du péril ? En revanche, il constitue une base très faible pour affirmer qu’« aucun modèle théorique de la mémoire ne peut aujourd’hui expliquer ça ». Avant de modifier les modèles de la mémoire, il faudrait établir le fait que le souvenir invoqué correspond à une information externe précisément vérifiée. On est en droit d’en douter.

 

Le vrai apport de l’entretien : le périmètre de définition des EMI

Le point décisif de l’entretien tient à l’extension proposée de la catégorie EMI. Au départ, l’argument semble raisonnable : toutes les expériences dites de mort imminente ne surviennent pas lors d’un arrêt cardiaque ou d’une réanimation. La littérature le confirme. Charland-Verville, Jourdan et leurs collègues ont comparé des EMI rapportées après coma à des expériences analogues survenues hors situation médicalement létale, et les contenus déclarés présentent de fortes ressemblances (Charland-Verville et al., 2014). La conclusion prudente serait donc : la catégorie classique, centrée sur la proximité biologique de la mort, décrit mal l’ensemble des récits disponibles.

Mais Evrard va beaucoup plus loin. Dans l’entretien, l’EMI devient une réaction à la menace subjective, puis à la dissolution du moi, puis à des états de transe, de méditation, de jogging, d’orgasme ou de surprise existentielle. À ce niveau d’élargissement, la catégorie cesse de désigner une expérience liée à la mort imminente pour devenir une famille très large d’états modifiés de conscience marqués par l’intensité, la rupture autobiographique et la reconstruction du rapport au corps. Cette extension produit un problème épistémologique majeur. Une catégorie scientifique doit regrouper des phénomènes parce qu’ils partagent des critères robustes, pas seulement parce qu’ils se ressemblent dans des récits. Si l’arrêt cardiaque, l’accident évité, la méditation profonde, l’orgasme, la panique, la perception d’une menace et le sentiment de dissolution du moi entrent dans la même boîte, la boîte devient de moins en moins explicative. Elle classe des expériences, mais elle cesse de discriminer entre des mécanismes possibles : stress aigu, dissociation, syncope, pharmacologie, mémoire autobiographique, culture narrative, effet d’attente ou altération du schéma corporel.

La recherche actuelle va plutôt dans le sens inverse : elle cherche à améliorer les outils de description. La NDE-C scale[1] a été développée pour mieux quantifier le contenu des EMI et réévaluer les limites de l’échelle de Greyson, précisément parce que les outils disponibles laissent trop d’ambiguïtés (Martial et al., 2020). L’enjeu méthodologique consiste donc à mieux séparer les dimensions du phénomène : contexte médical, menace perçue, contenu subjectif, mémoire ultérieure, effets psychologiques, interprétation culturelle. L’entretien de Perrier et Evrard fait l’inverse : il élargit, homogénéise, puis présente cette extension comme une victoire contre les modèles réductionnistes.

Leur raisonnement a un point faible : il transforme une difficulté de définition en argument contre les explications ordinaires. Que des expériences similaires surviennent dans des contextes différents indique que la phénoménologie des EMI déborde le seul arrêt cardiaque. Cela ne démontre ni la survie de l’esprit, ni la perception extracorporelle, ni le cerveau-filtre, ni une mémoire qui échapperait aux modèles cognitifs. Cela invite d’abord à construire une typologie plus exigeante.

 

La science disponible contredit le récit anti-réductionniste

L’entretien traite les neurosciences comme une lumière commode sous laquelle les chercheurs chercheraient leurs clés. La formule sonne bien, mais elle travestit l’état réel du champ. Les études de réanimation, par exemple, tentent précisément de tester les affirmations de conscience et de perception pendant l’arrêt cardiaque. L’étude AWARE a suivi 2 060 arrêts cardiaques ; parmi les survivants interrogés, une minorité a rapporté des souvenirs compatibles avec une EMI, et les tentatives de validation par cibles visuelles n’ont fourni aucun résultat probant (Parnia et al., 2014).

AWARE-II a poursuivi ce travail avec monitoring EEG et stimuli audiovisuels. L’étude rapporte des souvenirs ou perceptions chez une partie des survivants interrogés, ainsi que des marqueurs électrocorticaux compatibles avec une activité cérébrale pendant la réanimation. Mais personne n’a identifié l’image visuelle prévue par le protocole ; une seule personne a identifié le stimulus auditif (Parnia et al., 2023).

Ces résultats montrent que la conscience en situation extrême reste un champ difficile à investiguer, ce qui doit inviter à l’humilité. Ils montrent aussi que les perceptions extracorporelles véridiques, souvent mobilisées dans les récits populaires, sont loin de jouir du support scientifique allégué dans les sphères de la parapsychologie.

La comparaison avec la kétamine apporte une autre pièce importante. Une étude de Martial et collègues a comparé 625 récits d’EMI à plus de 15 000 récits associés à 165 substances psychoactives. Les récits sous kétamine présentent la plus forte similarité sémantique avec les récits d’EMI (Martial et al., 2019). Cette donnée ne réduit pas toute EMI à la kétamine. Elle indique que des expériences subjectives proches peuvent émerger de perturbations neurochimiques connues. Pour une hypothèse dualiste, cette observation constitue une difficulté majeure.


Voir aussi le travail de Stéphane Charpier, qui était mon invité dans La Tronche en Live :


Le dualisme bergsonien : l’hypothèse qui dépasse les preuves

Lorsque Perrier interroge Evrard sur les sorties hors du corps, Evrard répond que cela remet « sur la table » l’éventualité d’un dualisme entre corps et esprit, puis défend une position inspirée de Bergson : le cerveau fonctionnerait comme un support, un filtre, une canalisation de l’esprit, plutôt que comme son générateur. Ce passage trahit la fonction réelle de l’entretien.

La discussion dépasse la clinique des récits pour donner une place académique à une métaphysique de l’esprit. Mais on s’éloigne de la rigueur scientifique censée être incarnée par l’universitaire. Les faits existent :  Des témoins décrivent des sorties de corps ; cela documente des vécus de sortie de corps. Des récits ressemblent à des EMI hors danger vital ; cela documente une continuité phénoménologique. Des personnes se souviennent fortement de leur expérience ; cela documente une mémoire autobiographique particulière. Aucun de ces éléments ne démontre que l’esprit possède une source indépendante du cerveau.

Cette distinction devrait être centrale chez un universitaire. Dans un média déjà engagé contre les rationalistes, les institutions de vigilance et les modèles scientifiques dominants, elle devient encore plus importante. Lorsque Renaud Evrard parle chez Brice Perrier, il ne s’exprime pas dans un colloque spécialisé où chaque hypothèse sera immédiatement évaluée par des pairs compétents. Il s’exprime dans un espace éditorial qui transforme l’ouverture spéculative en arme contre le scepticisme. Peut-il vraiment l’oublier et ignorer la réception de sa parole par le public ?

 

Le rôle d’Evrard : chercheur ou caution ?

Les expériences exceptionnelles, les croyances, les récits de sortie de corps, les vécus de fin de vie et leurs effets psychologiques constituent des objets légitimes pour la psychologie, l’anthropologie, les neurosciences et la sociologie des croyances.

Mais il faut se demander quel rôle joue un universitaire dans un média qui passe régulièrement de la pommade à des croyances mal étayées, à des fausses médecines, à des récits extraordinaires, à des contre-enquêtes favorables aux milieux contestés par les dispositifs anti-dérives sectaires. Dans ce cadre, la parole d’Evrard fonctionne comme une caution. Elle donne au lecteur l’impression qu’une science courageuse viendrait enfin défendre les témoignages contre l’étroitesse des rationalistes.

Et cela rejoint ses propres tentatives de cadrage en ce sens, voir mon article.

Or un universitaire qui travaille sur des sujets à forte charge croyante doit redoubler de clarté. Il peut dire que les témoins doivent être accueillis. Il peut dire que les modèles actuels restent incomplets. Il peut dire que les définitions des EMI demandent un travail plus fin. Mais il devrait aussi dire, avec la même force, que les récits de perceptions véridiques restent non établis, que les anecdotes spectaculaires ont une valeur probatoire très limitée, que les modèles dualistes s’affranchissent largement des preuves disponibles, que la parapsychologie souffre de problèmes massifs de reproductibilité et de biais de publication, et qu’en aucun cas la science ne valide les scénarios dualistes.

Dans cet entretien, ces garde-fous apparaissent trop faibles. La critique des neurosciences occupe le devant de la scène. Les faiblesses des récits extraordinaires restent en arrière-plan.

 

 

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Liberté académique et devoirs attachés à l’autorité savante

La liberté académique protège le droit d’étudier des objets étranges, minoritaires ou mal compris. Elle protège aussi le droit de réexaminer des catégories installées, de critiquer des modèles dominants, d’écouter des témoins que la médecine ou les sciences cognitives ont parfois mal accueillis. Sur ce point, Renaud Evrard a un terrain légitime.

Mais la liberté académique entraîne aussi des devoirs, surtout quand l’universitaire s’exprime dans un média qui combat le rationalisme, relativise les alertes sur les dérives sectaires et accorde une place généreuse aux marges pseudo-scientifiques. Le devoir principal consiste à maintenir les séparations : entre témoignage et preuve, entre clinique et ontologie, entre hypothèse compatible et hypothèse étayée, entre catégorie descriptive et mécanisme explicatif.

Dans cet entretien, nous assistons à une alliance commode : un média qui cherche des figures académiques pour légitimer son combat contre le rationalisme, et un chercheur qui trouve dans ce média une scène favorable à ses hypothèses les plus aventureuses. Le résultat produit moins de connaissance que de brouillard savant. On en ressort avec l’impression que la prudence méthodologique fermerait les questions, alors qu’elle les rend simplement traitables.

La science peut explorer les EMI. Elle doit même le faire. Mais explorer sérieusement exige de protéger les témoins sans protéger les hypothèses faibles. C’est précisément ce que cet entretien échoue à garantir.

 

Acermendax

Références

  • Charland-Verville, V., Jourdan, J.-P., Thonnard, M., Ledoux, D., Donneau, A.-F., Quertemont, E., & Laureys, S. (2014). Near-death experiences in non-life-threatening events and coma of different etiologies. Frontiers in Human Neuroscience, 8, 203. https://doi.org/10.3389/fnhum.2014.00203
  • Martial, C., Cassol, H., Charland-Verville, V., Pallavicini, C., Sanz, C., Zamberlan, F., Martínez Vivot, R., Erowid, F., Erowid, E., Laureys, S., Greyson, B., & Tagliazucchi, E. (2019). Neurochemical models of near-death experiences: A large-scale study based on the semantic similarity of written reports. Consciousness and Cognition, 69, 52–69. https://doi.org/10.1016/j.concog.2019.01.011
  • Martial, C., Simon, J., Puttaert, N., Gosseries, O., Charland-Verville, V., Nyssen, A.-S., Greyson, B., Laureys, S., & Cassol, H. (2020). The Near-Death Experience Content (NDE-C) scale: Development and psychometric validation. Consciousness and Cognition, 86, 103049. https://doi.org/10.1016/j.concog.2020.103049
  • Parnia, S., Spearpoint, K., de Vos, G., Fenwick, P. B., Goldberg, D., Yang, J., Zhu, J., Baker, K., Killingback, H., McLean, P., Wood, M., Zafari, A. M., Dickert, N., Beisteiner, R., Sterz, F., Berger, M., Warlow, C., Bullock, S., Lovett, S., … Schoenfeld, E. R. (2014). AWARE—AWAreness during REsuscitation—A prospective study. Resuscitation, 85(12), 1799–1805. https://doi.org/10.1016/j.resuscitation.2014.09.004
  • Parnia, S., Keshavarz Shirazi, T., Patel, J., Tran, L., Sinha, N., Sinha, P., Yang, J., Zhu, J., Baker, K., Killingback, H., et al. (2023). AWAreness during REsuscitation—II: A multi-center study of consciousness and awareness in cardiac arrest. Resuscitation, 191, 109903. https://doi.org/10.1016/j.resuscitation.2023.109903

 

Sources contextuelles consultées

 

[1] La NDE-C scale (Near-Death Experience Content scale) est une échelle psychométrique récente destinée à décrire plus finement le contenu des expériences de mort imminente. Elle complète et actualise l’échelle de Greyson, longtemps dominante, en distinguant davantage de dimensions phénoménologiques et en cherchant à améliorer la fiabilité des comparaisons entre

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Le cas de sœur Bernadette Moriau est présenté comme l’un des meilleurs dossiers récents de Lourdes, précisément parce qu’il appartient à une période moderne, avec examens médicaux, spécialistes, Comité médical international et reconnaissance ecclésiale tardive. Religieuse franciscaine, elle souffrait depuis plusieurs décennies d’un syndrome de la queue de cheval, avec douleurs lombosciatiques, handicap important, corset, attelle, neurostimulateur, traitements antalgiques lourds, et plusieurs interventions chirurgicales. En juillet 2008, elle participe à un pèlerinage à Lourdes ; quelques jours après son retour, le 11 juillet, elle déclare avoir ressenti une chaleur ou un relâchement intérieur, puis avoir retiré ses appareils et interrompu ses traitements. Le dossier est examiné pendant près de dix ans par les instances médicales de Lourdes ; en 2016, le Comité médical international conclut à une guérison « inexpliquée dans l’état actuel des connaissances scientifiques », puis l’évêque de Beauvais reconnaît en 2018 le caractère miraculeux de la guérison.

Dans l’argumentaire apologétique, le point fort est donc celui-ci : une pathologie neurologique ancienne, lourde, invalidante, sans perspective de récupération selon les médecins traitants, aurait disparu soudainement, complètement et durablement après un pèlerinage à Lourdes.

 

Sur quoi repose le dossier ?

  • Le diagnostic invoqué est un syndrome de la queue de cheval ou une atteinte sévère des racines lombaires et sacrées, avec évolution sur plusieurs décennies, douleurs chroniques, handicap fonctionnel, corset, attelle, neurostimulateur et morphine.
  • Le récit de guérison situe l’événement le 11 juillet 2008, quelques jours après le pèlerinage : sensation corporelle inhabituelle, retrait des appareils, interruption des traitements, récupération fonctionnelle rapide.
  • Le Bureau des constatations médicales et le CMIL (Comité Médical International de Lourdes) ont examiné le dossier sur plusieurs années. Egora, reprenant l’AFP, mentionne des réunions collégiales à Lourdes en 2009, 2013 et 2016, puis la confirmation par le CMIL d’une guérison inexpliquée dans l’état actuel des connaissances scientifiques.
  • Un article de Paulo Nuno Martins présente le cas comme une guérison spontanée du syndrome de la queue de cheval ; il rapporte que le dossier aurait été complété par des examens, radiographies, scanners, données biologiques, avis psychiatriques, neurologiques et électromyogramme, puis que le CMIL aurait voté à 26 voix contre 1 pour valider le caractère inexpliqué de la guérison.
  • La reconnaissance finale relève de l’évêque de Beauvais, qui déclare en 2018 la valeur de « signe divin » de cette guérison. C’est le passage décisif : la partie médicale porte sur l’absence d’explication, la partie religieuse porte sur l’interprétation miraculeuse.

 

Analyse critique

Une guérison soudaine, durable et médicalement étonnante peut constituer un cas clinique remarquable ; elle ne devient pas pour autant une preuve scientifique d’intervention divine. Pour cela, il faudrait une publication médicale complète et indépendante, donnant accès au dossier clinique, aux imageries, aux examens neurologiques, aux électromyogrammes, aux diagnostics différentiels, à la chronologie précise et aux hypothèses alternatives. Or les sources publiques donnent surtout le récit d’une reconnaissance médico-religieuse, un article de cas très dépendant du récit autobiographique de Moriau et de sources internes à Lourdes, puis la conclusion ecclésiale de l’évêque. La formule prudente est donc : guérison jugée inexpliquée par les instances médicales de Lourdes. La formule “miracle attesté par la science” va beaucoup plus loin que les sources accessibles.

La littérature médicale invite aussi à se méfier des formules d’impossibilité. Chen et Lin décrivent en 2023 un cas de syndrome de la queue de cheval ayant récupéré complètement sans chirurgie après anesthésie combinée spinale-péridurale, dans un contexte très différent de celui de sœur Bernadette Moriau. Cette publication ne fournit évidemment pas l’explication du cas Moriau. Elle montre seulement que le diagnostic de “syndrome de la queue de cheval” ne suffit pas, à lui seul, à établir une irréversibilité absolue. En médecine, tout dépend de la cause, du degré de compression, de l’ancienneté, de l’atteinte neurologique réelle, des traitements, de l’évolution et des examens.

 

Un cas conforme aux critères de Lambertini ?

Si l’on applique strictement les critères de Lambertini, le cas Bernadette Moriau devient beaucoup moins évident qu’il n’y paraît. Le premier critère, la gravité, paraît satisfait : elle souffrait d’un handicap lourd, ancien, douloureux, avec corset, attelle et fauteuil. Mais la question décisive porte sur le critère organique et lésionnel. Un syndrome de la queue de cheval est une entité médicale réelle, mais encore faut-il montrer, dans ce cas précis, la lésion objectivable avant la guérison, puis sa disparition ou sa résolution après la guérison. Or les sources publiques parlent surtout d’une récupération fonctionnelle spectaculaire : douleur disparue, marche retrouvée, appareillage abandonné. Cela ne suffit pas à établir que la lésion anatomique elle-même a disparu.

Un autre critère de Lambertini exige aussi qu’aucun traitement ne puisse interférer avec la guérison. Or, dans le cas Moriau, on parle au contraire d’une longue histoire thérapeutique : plusieurs chirurgies selon certaines présentations, morphine, anti-inflammatoires, neurostimulateur, corset, attelle. Même si ces traitements n’expliquent pas facilement une récupération présentée comme soudaine, le dossier n’est pas celui d’une patiente sans prise en charge médicale. Il faut donc demander précisément quels traitements étaient encore actifs, quels effets différés restaient plausibles, quel rôle jouaient les dispositifs, et quels diagnostics différentiels ont été exclus.

L’instantanéité doit également être précisée. Les sources catholiques situent l’événement le 11 juillet 2008, après le retour du pèlerinage à Lourdes : sensation de chaleur, retrait des appareillages, arrêt des traitements, reprise de la marche (Patrignani, A. 2019). Cela peut être décrit comme une récupération rapide et spectaculaire. Mais ce n’est pas une guérison observée sous contrôle médical au moment exact où elle se produit. Le critère de Lambertini exige une guérison subite, complète, sans convalescence. Il faut donc demander : quand la douleur disparaît-elle ? quand la force revient-elle ? quels examens objectivent immédiatement la récupération ? qui constate quoi, à quelle date ?

 

Chez Sœur Bernadette Moriau, entrée au couvent à 19 ans, le récit parle d’une guérison survenue quelques jours après le retour de Lourdes, avec retrait des appareillages et arrêt de la morphine. Ce n’est pas exactement l’image canonique d’une guérison instantanée au moment du bain, de la prière ou de la bénédiction.

Certains récits apologétiques condensent l’événement en une guérison immédiate : retrait du corset, abandon du fauteuil et des médicaments, marche de 5 km dès le lendemain. Mais cette condensation contredit la chronologie publique la plus courante, qui situe l’événement le 11 juillet, trois jours après le retour de Lourdes, dans la chambre de sœur Bernadette.

Le critère “subite, soudaine, instantanée, sans convalescence” demande une chronologie fine : quand la douleur disparaît-elle ? quand la force revient-elle ? quels examens objectivent immédiatement la récupération ? qui constate quoi, à quelle date ? Sans cette précision, on a un récit de récupération rapide, pas une démonstration médicale d’instantanéité. CBS rapporte d’ailleurs la formulation : « elle revient de Lourdes, puis trois jours après son retour, elle se dit guérie ».

 

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“Validé par 300 médecins” : formule trompeuse

Même si Le Parisien[1] rapporte une déclaration du Dr Alessandro de Franciscis : « Près de 300 médecins se sont penchés sur ce cas », ce propos du médecin du Bureau des constatations médicales, ne signifie pas que 300 médecins ont réalisé 300 examens indépendants de la personne et ont tous validé le récit miraculeux.  De Franciscis n’est pas un expert extérieur au dispositif : il préside le Bureau des constatations médicales de Lourdes et parle depuis l’intérieur de cette institution.

Ce chiffre peut désigner l’ensemble des médecins consultés, présents dans des réunions, membres de commissions, spécialistes sollicités, puisque le cas a été étudié au cours de réunions en 2009, 2013 et 2016. Une publication favorable au cas, mais de qualité scientifique faible et admettant dès l’incipit avoir pour source principale… la biographie de Sœur Bernadette et d’autres sources internes à Lourdes, affirme que le CMIL était composé de 27 médecins/professeurs, avec un vote de 26 pour et 1 contre (Martins, 2021). C’est très important : cela contredit directement “tout le monde” et ramène le noyau décisionnel à quelques dizaines de médecins, pas 300 validateurs unanimes.

 

 

Questions à se poser

  • La guérison a-t-elle été constatée instantanément par un médecin, ou racontée rétrospectivement après le retour de Lourdes ?
  • Quelle lésion anatomique précise a été objectivée avant la guérison, et quel examen montre sa disparition après ?
  • Dans le cas de Sœur Bernadette Moriau, quelle est exactement l’attestation scientifique : une publication médicale indépendante, un rapport du CMIL, ou la déclaration de l’évêque ?
  • Si le CMIL parle d’une guérison inexpliquée dans l’état actuel des connaissances, pourquoi traduire cela en “la science atteste un miracle” ?
  • Existe-t-il une publication dans une revue médicale reconnue, signée par les spécialistes du dossier, permettant une expertise indépendante ?
  • Si le même dossier était présenté dans un sanctuaire hindou ou musulman, avec la même conclusion médicale d’absence d’explication, accepteriez-vous qu’il atteste scientifiquement cette religion ?

 

Acermendax

Références

[1] Le Parisien. (2018, 13 février). Oise : miraculée, sœur Bernadette raconte sa guérison.

Critique de : Evrard, R., & Rabeyron, T. (2012). Les psychanalystes et le transfert de pensée : enjeux historiques et actuels. L’Évolution psychiatrique, 77(4), 589–598. https://doi.org/10.1016/j.evopsy.2012.05.002


Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

Critique méthodique d’une réhabilitation insidieuse

L’article de Renaud Evrard et Thomas Rabeyron, « Les psychanalystes et le transfert de pensée : enjeux historiques et actuels », publié en 2012 dans L’Évolution psychiatrique, se présente comme une revue de littérature sur la place du « transfert de pensée » dans l’histoire psychanalytique. Les auteurs annoncent d’emblée leur angle : ce concept possède une origine marginale, issue des sciences psychiques de la fin du XIXᵉ siècle ; Freud l’aurait extrait des « ténèbres de l’occultisme » comme un « noyau véridique » ; il aurait ensuite joué un rôle heuristique dans la théorisation du transfert et du contre-transfert ; enfin, il conserverait une pertinence pour des enjeux cliniques et théoriques actuels.

L’article vaut comme histoire des liens embarrassants entre psychanalyse, métapsychique et télépathie. Il devient beaucoup plus fragile lorsqu’il transforme cette histoire en ressource pour maintenir aujourd’hui le « transfert de pensée » comme objet clinique fécond.

Une histoire utile des compromissions intellectuelles de la psychanalyse

Le texte fait un travail historiographique intéressant. Freud, Ferenczi, Jung et plusieurs analystes du début du XXᵉ siècle ont effectivement fréquenté les marges de la recherche psychique. L’article rappelle que Freud a d’abord proposé des explications psychologiques ordinaires pour certains rêves prétendument prémonitoires, notamment la reconstruction après coup ou la paramnésie, avant de développer un intérêt croissant pour la télépathie.

Cette partie est utile. Elle montre que la psychanalyse s’est constituée dans un environnement où l’hypnose, le spiritisme, la métapsychique, les automatismes, la suggestion et les théories de l’inconscient circulaient ensemble. Elle rappelle aussi que les frontières disciplinaires actuelles ont été reconstruites après coup. La télépathie et le « transfert de pensée » appartiennent réellement à cette histoire.

Mais cette histoire ne peut pas produire une preuve. Le fait que Freud ou Ferenczi aient pris ces phénomènes au sérieux éclaire leurs présupposés, leur époque, leurs hésitations théoriques, et parfois leurs faiblesses épistémiques. Il ne dit rien sur l’existence d’une transmission d’information entre deux esprits sans canal sensoriel.

Le mécanisme de sauvetage : abandonner l’occultisme, préserver un noyau psi

Le geste freudien rapporté par l’article mérite une attention particulière. Freud semble prêt à abandonner une grande partie de l’occultisme — apparitions, divination, croyances superstitieuses — tout en sauvant la télépathie comme reste plausible. Evrard et Rabeyron écrivent qu’à partir de 1909 Freud en vient à accepter l’idée d’un « noyau de vérité » des faits occultes, constitué par la télépathie.

Ce mécanisme est classique : on sacrifie la périphérie la plus discréditée pour préserver un cœur plus abstrait, plus difficile à saisir, moins immédiatement ridicule. L’occultisme ordinaire peut être traité comme une illusion, un récit reconstruit, une superstition, mais on sauve la télépathie, tel un résidu noble, susceptible d’être intégré à une théorie de l’inconscient.

L’article reproduit en partie ce schéma. Les auteurs sont trop subtils pour défendre un occultisme frontal. Ils proposent plutôt de conserver le transfert de pensée comme objet marginal, complexe, théoriquement fécond, capable d’éclairer la transmission psychique, l’intersubjectivité, le transfert et le contre-transfert. Et ainsi le paranormal s’invite dans le registre de la clinique.

La distinction décisive : vécu télépathique et hypothèse télépathique

Une approche rationnelle des phénomènes psychique doit éviter de mélanger les registres.

Un vécu télépathique existe dès qu’une personne éprouve une expérience comme transmission de pensée : rêve prémonitoire, impression qu’un thérapeute devine une pensée, sentiment de recevoir un message, coïncidence investie d’un sens, perception d’une communication avec un mort ou un absent. Ce vécu peut avoir une importance clinique. Il peut traduire une angoisse, un deuil, une fragilité des frontières du soi, une dynamique transférentielle, une dissociation, une recherche de sens, ou un biais interprétatif.

Une hypothèse télépathique, elle, affirme une chose autrement plus lourde : une information passerait d’un esprit à un autre sans médiation sensorielle connue. Cette affirmation relève au domaine des protocoles expérimentaux, du contrôle des biais, des réplications indépendantes, de la neurobiologie et de la physique de l’information. Elle porte un fardeau de preuve élevé, car elle suppose un mécanisme absent des modèles connus du cerveau et de la communication.

Malheureusement, l’article circule entre ces deux niveaux. Il part d’un objet historique, passe par Freud et les débats psychanalytiques, rejoint la transmission psychique, puis conclut sur des questions actuelles : rapports entre suggestion et transfert, possibilité que le transfert de pensée constitue une « modalité intersubjective spécifique », accueil clinique des expériences spontanées de télépathie.

La prudence de cette conclusion a son importance. Les auteurs ne proclament pas que la télépathie existe. Ils formulent des questions ouvertes. Mais ce dispositif rhétorique maintient l’hypothèse en circulation : l’énoncé fort disparaît, l’insinuation demeure, et le psi reste disponible, justifié dans la pratique clinique.

Ellis : une objection forte, une dramatisation historique discutable

Le passage consacré à Albert Ellis est révélateur. Evrard et Rabeyron rapportent qu’Ellis ramenait les exemples de télépathie analytique à des coïncidences, à la loi des grands nombres et à la suggestion de l’analyste. Ils ajoutent que cette controverse fut importante pour le découpage du champ psychothérapeutique américain, puis écrivent qu’Ellis quittera la psychanalyse « notamment suite à cette controverse » pour fonder sa propre école de thérapie cognitive émotivo-rationnelle.

Ce point appelle une réserve. La rupture d’Ellis avec la psychanalyse s’explique par un ensemble de facteurs : son jugement d’inefficacité clinique, son rejet de la passivité analytique, ses influences philosophiques, stoïciennes, sémantiques et cognitives. La controverse sur la télépathie analytique appartient à ce climat, mais l’ériger en cause structurante revient à donner au débat psi un poids historique probablement excessif. L’article dramatise ainsi la querelle : Ellis devient la figure de la raison anti-occulte, et la télépathie analytique gagne une importance dans la généalogie des psychothérapies qu’elle ne mérite peut-être pas.

Sur le fond, l’objection d’Ellis demeure pourtant centrale. Une cure analytique produit une masse considérable de matériaux : rêves, affects, associations, silences, lapsus, reconstructions, interprétations. Dans un tel volume, des concordances étonnantes apparaîtront fatalement. Un analyste favorable à l’idée de télépathie risque de retenir les réussites, d’oublier les échecs, de surinterpréter les coïncidences, puis de convertir une impression de sens en indice clinique.

Les exigences d’Ellis — contrôle de la suggestion, des croyances préalables, des facteurs affectifs, du symbolisme et des reconstructions — rappellent une distinction essentielle. La clinique peut travailler sérieusement les vécus de télépathie : elle peut écouter ce qu’ils signifient pour le patient, repérer leur fonction dans une histoire personnelle, analyser la part de transfert, d’angoisse, de deuil, d’attente ou de reconstruction narrative. Elle peut même jouer un rôle protecteur en évitant que ces vécus soient captés par des médiums, des thérapeutes « intuitifs » ou des entrepreneurs du paranormal. Mais cette compétence clinique porte sur l’expérience vécue, pas sur l’authentification d’un transfert réel d’information. Dès qu’il s’agit d’établir qu’une pensée a été transmise sans canal sensoriel connu, on quitte le registre du soin pour entrer dans celui de la preuve expérimentale. Le problème de l’article d’Evrard et Rabeyron tient précisément à cette porosité : il mobilise la finesse clinique pour maintenir ouverte une hypothèse qui réclamerait des contrôles d’un autre ordre.

Devereux : un relativisme séduisant, une confusion de niveaux

La réponse de Devereux à Ellis possède une vraie séduction clinique. Dire qu’un phénomène existe par rapport à un cadre qui le formalise rappelle une évidence des sciences humaines : un rêve, un symptôme, une plainte, un récit traumatique ou une expérience d’étrangeté changent de sens selon le dispositif d’écoute et d’interprétation. L’observation clinique transforme toujours ce qu’elle observe.

Mais Devereux, tel qu’il est mobilisé par l’article, pousse ce principe trop loin. Evrard et Rabeyron rapportent son idée selon laquelle les phénomènes existeraient par rapport à un cadre, ce qui ouvrirait un accès psychanalytique aux occurrences de transfert de pensée. Ils présentent son modèle comme une forme de neutralité : l’analyste ne peut pas affirmer a priori que deux événements sont liés de façon paranormale, mais il peut les relier analytiquement.

Le problème se situe dans la confusion de niveaux. Comme dit plus haut, pour un vécu, le cadre clinique est pertinent. Pour une prétention causale — une information transmise entre deux cerveaux sans canal connu — le cadre clinique ne suffit plus. On passe d’un constructivisme méthodologique légitime à une hypothèse réaliste forte. La télépathie, si elle existe, doit produire des effets mesurables au-delà du langage qui l’accueille. Le cadre analytique peut donner sens à une impression de transmission ; il ne peut pas établir le transfert d’information.

Le lieu de publication : un espace clinique plutôt qu’un espace de test

Le choix de L’Évolution psychiatrique pour publier ce travail mérite qu’on s’y arrête. La revue est ancienne, créée en 1925, intégrée à ScienceDirect et située dans le champ large de la psychiatrie, de la psychologie clinique et des sciences humaines en santé mentale. Elsevier la présente comme une revue destinée aux praticiens, chercheurs et étudiants intéressés par la psychiatrie dans un sens étendu.

Une telle revue clinique et psychanalytique permet d’aborder la télépathie comme histoire, expérience vécue, objet transférentiel ou problème théorique. Elle impose une pression expérimentale moindre qu’une revue consacrée à la psychologie expérimentale, à la cognition ou à la méthodologie statistique.

Le choix du terrain a donc un effet. La télépathie y entre par la porte de l’histoire et de la clinique, plutôt que par celle de la réflexion expérimentale, et c’est un peu le double jeu qu’il faut relever ici. L’hypothèse psi gagne un espace hospitalier au moment même où le terrain expérimental reste incapable de lui fournir une assise robuste.

Le test expérimental : du Ganzfeld à l’échec de réplication

Avant de réhabiliter le transfert de pensée comme objet clinique ou théorique, il faut rappeler ce que la recherche expérimentale a réellement produit. La télépathie n’a pas seulement été écartée par préjugé rationaliste ; elle a été testée pendant des décennies, avec des dispositifs censés réduire les biais sensoriels et favoriser l’apparition d’un effet psi. Le plus célèbre est le Ganzfeld, où un « récepteur », placé dans un état d’homogénéisation sensorielle, doit identifier une cible supposément transmise mentalement par un « émetteur ».

Le moment le plus favorable aux défenseurs du psi est l’article de Bem et Honorton publié en 1994 dans Psychological Bulletin. Les auteurs y défendent l’idée que les résultats obtenus avec la procédure Ganzfeld justifient de porter ces données à l’attention de la psychologie académique, car ils y voient une preuve réplicable d’un processus anomal de transfert d’information. Leur article définit explicitement le psi comme un transfert d’information ou d’énergie inexpliqué par les mécanismes physiques ou biologiques connus.

La réponse critique de Ray Hyman paraît dans le même numéro de Psychological Bulletin. Hyman reconnaît que les expériences autoganzfeld sont méthodologiquement supérieures à beaucoup de travaux antérieurs, mais il conteste l’interprétation psi. Il souligne notamment l’insuffisance des contrôles de randomisation et la possibilité que les résultats relèvent d’artefacts méthodologiques plutôt que d’un phénomène paranormal.

Le point décisif vient ensuite avec Milton et Wiseman, en 1999. Leur article ne se contente pas de produire une méta-analyse concurrente de celle de Bem et Honorton : il examine 30 études Ganzfeld publiées après cette synthèse, issues de sept laboratoires indépendants, et donc la capacité du protocole à produire des réplications convaincantes. Le résultat est défavorable : les nouvelles études ne confirment pas l’effet principal d’un score supérieur au hasard, et les auteurs concluent que la technique Ganzfeld ne fournit alors pas une méthode réplicable de production d’ESP en laboratoire.

L’enjeu n’est pas simplement qu’une méta-analyse sceptique s’opposerait à une méta-analyse favorable, mais que, lorsque l’on regarde les études postérieures censées confirmer l’effet, la promesse de réplication ne tient pas. Pour une hypothèse aussi coûteuse — transmission d’information sans canal sensoriel connu et sans mécanisme neurobiologique ou physique identifié — un signal statistique fragile ne suffit pas. Il faut un phénomène stable, prédictif, robuste aux changements d’équipes, de protocoles et de laboratoires.

Cette difficulté pèse directement sur l’article d’Evrard et Rabeyron. La clinique peut accueillir des vécus de télépathie, les comprendre, les contextualiser, parfois les désamorcer. Elle ne peut pas compenser l’absence d’un effet expérimental robuste. Faire revenir le transfert de pensée par la porte de la clinique revient donc à déplacer le problème vers un espace où les standards de preuve portent sur le sens d’une expérience, pas sur l’existence objective d’un transfert d’information.

 

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La clinique comme zone de requalification du paranormal

La section consacrée à l’actualité clinique procède par transitions successives. Elle part de la transmission psychique inconsciente, des théories de la perméabilité du moi, des enveloppes psychiques et de l’intersubjectivité. Jusque-là, le terrain peut rester cliniquement défendable : des patients vivent des impressions d’intrusion, de contamination psychique, de porosité subjective ou de communication intense avec autrui.

Puis le texte franchit progressivement un seuil. Les auteurs évoquent des contenus « apparemment hétéropsychiques », des productions étranges d’une précision parfois étonnante, puis rapprochent ce champ de la psychologie des expériences exceptionnelles, des hallucinations télépathiques ou véridiques, des sorties hors du corps, des possessions et des enlèvements extraterrestres. Ils concluent que ces expériences impliquent fréquemment des formes de communication qui « réactivent l’idée d’un transfert de pensée » et peuvent mener à des « hypothèses novatrices ».

Le problème ne vient pas du fait que l’article prenne ces récits au sérieux. Une clinique digne de ce nom doit pouvoir entendre des expériences interprétées comme paranormales, surtout lorsqu’elles s’inscrivent dans un deuil, une angoisse, une fragilité identitaire ou une histoire traumatique. Mais il est bien discutable que cette écoute serve à maintenir, en arrière-plan, l’idée d’une transmission réelle de pensée. L’article part de vécus subjectifs parfaitement recevables comme matériau clinique, puis les inscrit dans un continuum où la télépathie redevient une possibilité théorique. Ce qui devrait rester une expérience à comprendre devient l’indice possible d’un phénomène à reconnaître. Sommes-nous face à une exploitation des cas cliniques visant à valider une option métaphysique marginale ?

Un article inscrit dans une trajectoire parapsychologique

Renaud Evrard est cofondateur, en 2009, du Centre d’information, de recherche et de consultation sur les expériences exceptionnelles — CIRCEE —, consacré précisément aux expériences interprétées comme paranormales ou extraordinaires. L’article de 2012 appartient à une trajectoire institutionnelle déjà constituée autour des expériences exceptionnelles. Il montre que la question n’est pas seulement historique. Elle participe d’un programme plus large : donner une place clinique, académique et théorique à des expériences souvent interprétées en termes psi.

Le papier produit donc un effet d’entrisme conceptuel. L’hypothèse psi gagne une place dans un espace clinique et théorique, sans passer par les standards de preuve requis pour une affirmation empirique sur la télépathie. Elle arrive sous forme d’histoire, de vécu, de prudence, de question ouverte, de transmission psychique. Elle ressort avec un vernis de crédibilité académique.

Conclusion

L’article d’Evrard et Rabeyron mérite lecture comme document d’histoire intellectuelle. Il montre que la psychanalyse a longtemps entretenu avec la télépathie une relation de fascination, de gêne et de recyclage théorique. Il éclaire un angle réel de l’histoire freudienne.

Quand cette histoire devient une ressource pour la clinique actuelle, il y a effraction dans le registre épistémique. Le texte maintient le transfert de pensée comme objet marginal mais fécond, susceptible d’éclairer la transmission psychique et l’intersubjectivité. Cette réhabilitation avance à couvert, par questions ouvertes plutôt que par affirmations frontales.

En définitive, la publication montre comment le psi peut survivre dans les marges d’un discours clinique quand il échoue à s’imposer comme fait expérimental. C’est moins une démonstration qu’un refuge conceptuel. Et c’est le signal d’une démarche qui louvoie entre les registres, faute d’assumer son objectif.

Acermendax

Références