La zététique consiste à questionner les raisons pour lesquelles nous pensons que quelque chose est vrai.

Le cerveau est-il « fait » pour qu’on pense avec ?

Nous avons tendance à le dire ainsi, mais il faut se méfier du langage, de ses limites et de qu’il nous force parfois à dire sur nous-mêmes. Le langage est un piètre outil pour la description du monde réel, mais il faut faire avec ou bien se tourner vers les maths…

En tant que produit de quelques milliards d’année d’évolution, le cerveau n’est pas différent des autres parties qui composent notre corps : il est un organe de survie. Ses caractères sont ceux qui ont été transmis au fil des générations car ils étaient compatibles avec la survie de nos ancêtres.

La rationalité, la philosophie, la cohérence, la capacité à nourrir des réflexions introspectives  aboutissant à des vérités sur le monde… tout cela n’est pas forcément une activité naturelle du cerveau. La preuve… ça le fatigue.

Le cerveau perçoit bien souvent des choses pourtant invisibles grâce à sa formidable capacité à produire des inférences aussitôt interprétées en une vision du monde ou de soi. C’est son côté obscur : les coulisses de son fonctionnement, ce qui échappe à notre perception de ce qui se passe dans notre propre esprit.

Pourquoi voit-on des formes dans les nuages, des visages dans les nœuds des arbres, des conspirations au coin de la rue et des miracles à tout bout de champ ?
Il est bien possible que cela soit la conséquence, le produit dérivé, d’une compétence cruciale pour l’Homo sapiens : sa théorie de l’esprit, qui est  la faculté de voir les états mentaux d’autrui (les sentiments, les désirs, les motivations) et donc de lire de l’intentionnalité partout. C’est juste plus fort que nous.

 

Cette conférence a été donnée lors de Geekopolis 2015 à Paris grâce à l’invitation des collectifs Conscience et Vidéosciences.

 

Le Néant sinon rien !

La question existentielle par excellence, que l’on doit à Leibniz, reste sans réponse pleinement satisfaisante. Mais il est bien possible que ce soit parce que la question est chargée du présupposé que le Rien serait nécessairement l’état initial, la valeur par défaut du cosmos, la référence naturelle[1]. Il semble logique de croire qu’au début tout était vide, c’est d’ailleurs une idée fortement imprégnée dans la culture judéo-chrétienne. La cosmogonie traditionnelle de notre culture fait émerger l’univers à partir du néant. Or, rien ne prouve que le néant soit le point de départ. Rien ne prouve que l’univers aurait pu ne pas exister. Et même si c’est contre-intuitif, parce que c’est contre-intuitif, ce simple fait permet de regarder la question sous un angle un peu nouveau.

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

— On n’a aucune preuve que Rien puisse exister… »

 

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Un autre regard sur la question consiste à mettre le temps en perspective. Nous sommes 13,7 milliards d’années après le Big Bang, et l’univers, de jour en jour, se précipite vers une importante quantité de néant : l’expansion qui va en s’accélérant va isoler les galaxies puis les déchirer. Dans cent mille milliards d’années, toutes les étoiles se seront éteintes et les trous noirs auront commencé à s’évaporer. L’entropie maximale, l’état d’équilibre ultime sera atteint… et certains modèles prédisent qu’à partir de cet univers mort une fluctuation quantique pourra produire un nouveau Big Bang dans un temps presque infiniment long estimé à dix puissance dix puissance cinquante six années… Cela permet d’élaborer une réponse différente…

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

— Parce qu’il suffit d’attendre : Rien arrive. »

 

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Le néant nous tend les bras.

 

La physique quantique, si exotique par certains aspects, mais toujours validée par l’expérience à ce jour, semble montrer que des particules apparaissent spontanément dans le vide quantique, pour disparaître aussitôt. Il y a certes un gouffre entre une particule et un univers, cependant dans le principe il n’y a pas entre les deux une différence de nature, mais une différence de degré : les données de la physique quantique ménagent une possibilité pour l’apparition spontanée de l’univers. Or, on dit souvent qu’en physique quantique tout ce qui n’est pas impossible se produit. La simple possibilité que l’univers puisse apparaître spontanément, même en admettant qu’elle soit infime, constitue donc une réponse quantique à la question de Leibniz.

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

— Parce que Rien est instable.[2] »

 

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La fluctuation quantique

 

Les physiciens nous expliquent que la gravité a une énergie négative. Les modèles cosmologiques en vigueur montrent qu’à l’échelle de l’univers l’énergie négative de la gravité compense précisément l’énergie positive contenue dans la matière (la fameuse formule E=mc²), ce qui fait que la somme totale de l’énergie dans l’univers est égale à zéro. Et cela ressemble tellement à rien que la question de Leibniz semble d’un seul coup moins pertinente.

 « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

— Parce que ça ne fait aucune différence. »

 

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Néant vs multivers

 

Vouloir répondre à la question en invoquant Dieu n’est pas un moyen rationnel d’expliquer quoi que ce soit, car il nous resterait à expliquer l’existence de Dieu. Dieu n’est une cause sans cause que par la vertu de la définition qu’on veut en donner, or on a bien vu au sujet de la preuve ontologique que la définition que nous donnons aux concepts ne leur garantit jamais une quelconque réalité dans la nature.

 « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

— Parce que Dieu existe !

— Mais alors, pourquoi y a-t-il Dieu plutôt que rien ?

— Parce que c’est ce que j’ai décidé de croire. »

 

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Parce que !

Vous pouvez répéter la question ?

Nous n’avons pas la réponse à la question « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », mais cela ne signifie pas que la question soit pertinente. Nous n’avons pas non plus la réponse à  : « Pourquoi les licornes ne pondent-elles pas d’enclumes ? » qui est pourtant une question tout à fait compréhensible et syntaxiquement correcte.

Il semble nécessaire de questionner certaines questions pour sonder si elles reposent sur des éléments clairement définis à partir desquels élaborer une réponse de manière méthodique. Or nous ne disposons pas d’une définition clair du néant, nous ne sommes même pas certains que le néant tel que l’entend Leibniz dans sa question puisse avoir une réelle existence.

La zététique consiste aussi à douter de la pertinence des questions que l’on se pose et à rejeter celles qui contiennent en elles-mêmes des obstacles à leur élucidation. La question fondamentale de Leibniz est peut-être un cas d’école de ce genre de situation.

 

—-

[1] Oui, il y a un aspect « sophisme naturaliste » dans cette question.

[2] Déclaré par le prix Nobel de physique Frank Wilczek.

 

Pour aller un peu plus loin

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Coopération oculaire

Quel est le lien entre le blanc de votre œil, la coopération sociale et la croyance dans les esprits ?

 

Les humains sont très forts pour percevoir la direction du regard de leurs congénères, à quelques degrés d’angle près. Tous les jours, nous en faisons l’expérience, et dans certaines situations, c’est même une source de gêne de s’apercevoir que l’on ne peut pas regarder quelque chose impunément. Cette faculté est peut-être à l’origine d’une croyance largement répandue selon laquelle nous serions capables de ressentir quand quelqu’un fixe son regard sur notre nuque. La vérité est que : non, nous n’avons pas ce pouvoir-là. Intéressons-nous plutôt aux capacités que nous possédons effectivement et qui sont donc bien plus passionnantes.

 

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« Mes yeux sont là ! »

 

Quelques spécificités anatomiques et leurs conséquences.

Notre sclérotique (le blanc de l’œil) est… blanc, ce qui est une particularité de l’espèce humaine. Chez la plupart des animaux, et notamment chez les autres primates, la sclérotique a la couleur (sombre) de l’iris. Relativement à la taille du corps et du visage, l’œil humain est plus grand que celui des autres primates, et il est horizontalement plus allongé. Ces caractères facilitent l’estimation de la direction du regard. On sait d’ailleurs que dans nos interactions avec d’autres personnes, notre regard s’attarde surtout sur la région des yeux et de la bouche.

« Les yeux sont le miroir de l’âme » est une formule poétique qui ne repose pas sur la seule beauté des mots : nous avons l’habitude de nous intéresser tout particulièrement aux yeux de nos interlocuteurs. Et cela n’est pas dû au hasard.

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La coopération oculaire, qu’est-ce que c’est ?

 

Cette capacité humaine assez exceptionnelle est certainement liée au caractère social très marqué de notre lignée. Les instincts pré-humains puis humains ont été profondément influencés, lentement manufacturés par les interactions sociales de nos ancêtres. Savoir suivre le regard de nos congénères améliore la communication non verbale, d’où l’hypothèse de la « coopération oculaire« [1] qui propose que les particularités physiques de notre œil, notre attachement à utiliser les yeux d’autrui dans la lecture des expressions du visage, et notre propension à prendre pour un visage tout ce qui a vaguement la forme d’une paire d’yeux (paréidolie) ont évolué de concert en favorisant la coopération des individus et la transmission des caractères promoteurs de ces comportements.

En clair : l’hypothèse de la coopération oculaire consiste à considérer notre don pour la lecture de l’angle du regard comme un élément fondamental de la communication non verbale à l’origine de notre capacité à coopérer avec nos semblables.

 

 pareidolia11Ceci n’est pas un œil.

Mais votre cerveau est trop désireux de ne jamais rater le fait que vous soyez observé… Conséquence : le concept d’œil ne vous quittera pas tant que vous regarderez cette image, ou même tandis que vous lisez ces mots et que l’image est en périphérie de votre champ de vision… alors que vous savez pertinemment qu’aucun œil ne se trouve ici.

C’est comme ça.

L’apparition de la coopération oculaire ?

Pour mesurer l’impact de cette coopération oculaire, prenons l’exemple du chien et du chat. Même si ces animaux suscitent chez nous une empathie comparable, le niveau de coopération est très différent. Les chiens sont utilisés dans de nombreux contextes pour aider l’humain dans des missions de sauvetage, de détection de substances, de surveillance, etc. Le chat n’agrée pas de la sorte à ce genre d’arrangement et il ne se rend utile qu’en d’exceptionnelles occasions. Des études ont montré que parmi les différences notables entre ces deux anidont-make-eye-contactmaux, le chien a la capacité toute spéciale de comprendre le geste du pointage du doigt. Il sait que lorsque nous pointons un objet, c’est vers cet objet que nous attirons son attention à lui. Il peut dès lors adopter un comportement approprié qui conjugue le contexte et l’objet en question. Bien sûr d’autres paramètres entrent en jeu qui expliquent la plus grande coopération du chien que celle du chat, comme le fait que les loups vivent en meute là où les chats sauvages sont solitaires (mais notez bien que, justement, la plus grande sociabilité du chien est précisément au cœur du sujet).

Quoi qu’il en soit, la coopération oculaire a dû commencer à fonctionner chez nos lointains parents d’une façon assez similaire à nos interactions actuelles avec la gent canine. C’est un mode de communication non verbale très efficace pour échanger des informations simples.

Coopération vs trahison.

On sait que les grands singes sont prompts à coopérer dans un environnement défavorable à la trahison par un congénère ; à l’inverse quand la trahison devient possible, ils sont enclins à plus d’égoïsme. La coopération oculaire a pu favoriser l’altruisme en signalant aux membres du groupe qu’ils sont observés.

Des travaux avec des chimpanzés ont montré que lorsqu’on place deux morceaux de nourriture, l’un clairement en évidence dans le champ de vision du mâle dominant, et un autre caché dans un recoin où le dominant ne peut la voir, un chimpanzé dominé ne va s’approprier que celui qui n’est pas dans le champ visuel du dominant. Cela s’explique a minima par la capacité du chimpanzé dominé à se représenter ce que le dominant est capable de voir, et par la connaissance qu’il a du comportement du dominant (l’expérience laisse la place à l’hypothèse selon laquelle le dominé serait en mesure de se figurer les états mentaux de son congénère, mais sans la démontrer)[2].

Chez les humains des études réalisées ces dernières années ont montré que lorsque nous nous sentons observés nous trichons moins, nous sommes plus susceptibles de nous conformer aux codes moraux qui correspondent aux attentes intuitives du groupe, ce qui maximise nos chances de survie[3]. On voit déjà apparaitre un schéma dans lequel le regard d’autrui influence notre comportement (et cela ne surprendra personne).

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Le contact oculaire est crucial dans les rapports humains.

Un scénario évolutionnaire crédible consiste à dire que les groupes d’animaux sociaux de nos lointains ancêtres étaient capables d’encourager l’entraide et de décourager la trahison grâce au signal oculaire. Dans le paradigme évolutionnaire, les comportements dont nous parlons n’ont pas besoin d’être conscients pour produire un effet bénéfique sur le groupe et être par conséquent retenus par la sélection naturelle. On peut les qualifier de comportements moraux étant donné leurs effets, mais leur nature n’a pas besoin d’être autre chose qu’intuitive. D’ailleurs, si nous nous interrogeons sur nos codes moraux les plus irréductibles : le rejet de l’injustice, la réciprocité, le dévouement à nos proches répondent à des commandements intuitifs au moins autant qu’à des processus cognitifs pleinement conscients.

Pour nous en convaincre, il suffit de voir comment un capucin réagit à un traitement inégal dont il est la victime, dans cette vidéo.

Le grand œil et l’évolution.

L’histoire de l’évolution de notre espèce se singularise par bien des aspects, et surtout par l’émergence d’une sphère culturelle et d’une lignée mémétique dans le prolongement de la lignée génétique qui nous a créés. Ainsi il est passionnant de constater que les notions abordées ci-dessus sont certainement déterminantes dans la chaîne causale qui a conduit à l’un des aspects les plus universels et les plus curieux de l’humanité : la croyance dans le surnaturel.

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La coopération est LA stratégie qui a façonné notre branche de l’arbre de l’évolution

Reprenons les éléments qui se sont produits dans notre passé évolutionnaire.

1) La capacité des pré-humains à inférer les états mentaux de leurs congénères, ce qu’on appelle la théorie de l’esprit, permet de se représenter mentalement une réalité invisible : ce qu’un autre pense, ce qu’il veut… ses jugements, etc.

2) L’internalisation des codes moraux au fil des générations produit des instincts propices à la survie de la lignée, mais incompréhensibles par l’individu ; nous avons donc tendance à rationaliser nos jugements instinctifs à travers une narration morale (voire moralisatrice).

3) Notre méfiance envers la trahison, notre attachement à la justice nous a fait utiliser notre parfaite lecture du regard d’autrui comme un signal invitant à respecter les codes en vigueur.

Tous ces éléments mis bout à bout pointent dans la direction de l’apparition de croyances en l’existence d’entités invisibles garantes de l’ordre moral : d’innombrables entités possédant des caractères globalement humains, en dehors de leur nature invisible, surveillent nos gestes et ceux de nos congénères[4]. Et ainsi, la théorie explique l’animisme qui est vraisemblablement la première forme de croyance surnaturelle de l’espèce humaine et qui est le fruit de l’apophénie : la perception d’un objet ou d’une personne qui n’est pas là…

Les entités animistes ou religieuses ressemblent à s’y méprendre à la partie non matérielle de nos congénères : une personne capable d’émettre un jugement moral, de réagir à une injustice (esprits, dieux, fantômes, etc.). Le lien entre la croyance en ces entités et la présence dans notre cerveau du module de la théorie de l’esprit est patent.

Pour que cette croyance se fixe dans la proto-culture, il faut qu’elle soit transmise de génération en génération de manière darwinienne, ce qu’elle fait en accroissant la conformité du comportement individuel aux attentes du groupe par crainte de la punition. L’individu croyant, d’un point de vue à la fois mémétique et génétique a tout intérêt à favoriser la croyance similaire chez autrui afin de s’assurer que les autres subissent la même pression avec les mêmes conséquences sur le respect des codes de la (proto)société.

 

 

L’œil et l’origine des croyances.

 Il s’agit d’un scénario difficile à prouver de manière formelle mais qui semble parfaitement cohérent avec ce que nous savons des mécanismes de l’évolution (génétique et mémétique). Comme toujours, d’autres facteurs ont certainement joué des rôles plus ou moins importants autour de ceux que nous avons évoqués ici.

En tout état de cause les données de la psychologie et des sciences de l’évolution dessinent toujours plus finement un faisceau de preuves qui permettent d’ors et déjà de considérer la religion comme un phénomène naturel qui trouve sa source dans l’encodage darwinien au niveau social et culturel des comportements à l’origine de nos jugements moraux.

 

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Références

[1] Kobayashi, H. and S. Kohshima 2001. Unique morphology of the human eye and its adaptive meaning: comparative studies on external morphology of the primate eye. Journal of Human Evolution (40) (5): 419-435.

[2] Povinelli D.J, Vonk J. 2003. Chimpanzee minds: suspiciously human? TRENDS in Cognitive Sciences 7:157-160.

[3] Gervais W.M., Norenzayan A. 2012. Like a camera in the sky? Thinking about God increases public self-awareness and socially desirable responding. J Exp SocPycho. 48, 298–302

Piazza 2011. ‘‘Princess Alice is watching you’’: Children’s belief in an invisible person inhibits cheating. Journal ox Experimental Child Psychology

[4] Gervais W.M. 2013. Perceiving Minds and Gods. How Mind Perception Enables, Constrains, and Is Triggered by Belief in Gods. ? Perspectives on Psychological Science July 2013 8: 380394

Pour aller un peu plus loin…

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La science n’est pas sans défaut.

 

 La science est à l’heure actuelle la seule démarche dont nous disposons pour produire de la connaissance objective. Pour savoir si un médicament est efficace, pour comprendre de quoi est faite la matière, ce qu’il se passe dans le système solaire, pour vérifier une filiation ou tester la composition d’un produit du commerce, nous nous tournons vers la science.

Le consensus scientifique est le plus haut degré de certitude auquel nous pouvons prétendre, en dépit des polémiques et des idéologies. Ce consensus nous permet de savoir que la Terre n’est pas le centre de l’univers, il a relié de manière définitive le virus du VIH avec le sida, il nous permet d’expliquer les arcs en ciel, les tsunamis et les volcans. Bref, le consensus scientifique est l’un de nos outils les plus précieux dans la compréhension du monde.

 review et publication scientifique

Depuis un siècle et demi, la publication des travaux scientifiques dans les revues professionnelles est le moyen par lequel les experts de chaque domaine partagent des conclusions qui vont être discutées et devenir éventuellement la vérité consensuelle : ce qu’on appelle l’état de l’art. Mais il y a un mais. En tant qu’aventure humaine, la science est émaillée d’imperfections, sa fiabilité n’est pas absolue, certains défauts entachent la confiance que l’on peut placer en elle. Quelle est la gravité de ces défauts ? Quelles sont les solutions, si elles existent ? C’est que nous allons regarder de plus près.

Chaque année se publient des milliers d’articles scientifiques dont les résultats sont souvent fondés sur des calculs statistiques à partir d’observations. Ces résultats étant statistiques, il en résulte inévitablement que quelques-uns des articles qui sortent arrivent à de fausses conclusions. Telle est la limite de la méthode.

Ce n’est pas dramatique parce que sur chaque sujet il se publie un certain nombre d’articles. Plus le sujet est délicat, important ou polémique, plus les études sont nombreuses. Et c’est heureux car quand le nombre d’études augmente, il devient presque impossible que toutes puissent avoir tort. Par conséquent, si toutes les études montrent que l’homéopathie est inefficace, alors cela veut dire qu’il est raisonnable de le penser.

Oui, mais alors… que faire si certaines publications vont à l’encontre du consensus ? À qui faire confiance ? C’est là qu’il est intéressant de se pencher sur les biais de la publication scientifique.

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Nous allons donc passer en revue :

1) L’Effet Tiroir

2) Le deuxième Effet Tiroir

3) L’effet Sexy

4) La consanguinité

 

1) L’effet Tiroir.

Les revues scientifiques ont tendance à accepter de publier plus facilement les études qui contiennent un résultat « positif », qui rejettent l’hypothèse nulle, c’est-à-dire celles qui concluent positivement sur la réalité d’un effet. On le constate dans le domaine des effets biologiques des ondes électromagnétiques : les éditeurs ou les correcteurs jugent plus durement une étude si elle conclut à une absence d’effet.

Le biais à l’œuvre est culturel. Tous autant que nous sommes avons tendance à penser qu’un travail est important et de qualité s’il montre que quelque chose est vrai. Par conséquent, nous avons besoin que les scientifiques attachent autant d’importance aux travaux qui démontrent que quelque chose est faux.

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—> Ce biais a pour conséquence que le consensus scientifique aura tendance à surestimer la réalité des effets testés (effets des médicaments, des ondes, de la psyché et autres hypothèses de départ).

Une solution proposée (et déjà en place dans le milieu pharmaceutique) est de déposer un projet de recherche détaillant le protocole AVANT de réaliser les travaux. Ainsi, pourvu que le travail soit accepté par les pairs, il est assuré d’être publié quels que soient les résultats : c’est la garantie d’une meilleure objectivité.

 

2) Le deuxième Effet Tiroir.

En parfaite connaissance du premier Effet Tiroir, les chercheurs ont tendance à davantage exploiter leurs résultats positifs que leurs résultats non significatifs.

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Aujourd’hui, le travail des chercheurs est jugé sur la quantité des articles et sur la qualité des journaux. Certains chercheurs vont préférer s’orienter vers des questions susceptibles d’intéresser les journaux (biais de thématique) et peuvent également préférer s’intéresser à des jeux de données prometteur pour leur hypothèse de départ : les jeux de données qui ont le plus de chance de leur permettre d’avoir un article accepté dans une revue à fort facteur d’impact. Cela risque toujours de se faire au détriment d’un jeu de données plus fidèle à la réalité du phénomène. Une forme d’autocensure frappe les expériences qui ne donnent pas les résultats « espérés ».

Chez les scientifiques on évoque souvent, sur le ton de la blague, l’idée de créer un jour un Journal des Résultats Négatifs. En l’absence d’un tel journal, beaucoup d’expériences pourtant réalisées restent à l’état de graphes et de tableaux, leurs auteurs ne prenant jamais la peine de rédiger un article peu vendeur. Ces données s’entassent au fond des tiroirs et n’accèdent jamais au rang de la publication scientifique.

Et l’on peut imaginer que, peut-être, tous les laboratoires du monde occupent une partie non négligeable de leur temps et de leurs ressources à conduire des expériences que d’autres ont déjà menées, des expériences dont les résultats décevants n’ont incité personne à les publier.

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3) L’Effet Sexy

Les nouvelles idées, pour peu qu’elles soient défendues par des institutions solides ou des chercheurs déjà respectés, sont dites « sexy », elles séduisent les éditeurs. Cet attrait pour la nouveauté a tendance à remettre en question les connaissances établies et les consensus en place. C’est à double tranchant.

C’est une bonne chose, cela permet à ces idées nouvelles de se diffuser et donc d’être soumises à l’examen par les experts et à leurs critiques.

Mais mes journalistes scientifiques et les vulgarisateurs sont souvent particulièrement friands des articles qui semblent chambouler un champ disciplinaire, ce qui donne l’illusion dans leurs comptes-rendus qu’il existe une controverse qui n’est le plus souvent qu’une perturbation passagère dans le champ des idées, ou tout simplement un apport intéressant à un corpus déjà en place.

Par exemple de nouveaux fossiles d’hominidés, quand ils viennent contredire l’arbre phylogénétique de la lignée humaine tel qu’il est compris, ne font pas trembler les fondations de la théorie de l’évolution. Ces fossiles sont un ajout d’information qui contribue à corriger ce qu’on croyait savoir.

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4) La consanguinité

Le nombre d’experts dans un domaine particulier n’est pas infini. Sur chaque question pointue ne travaillent qu’un petit nombre d’équipes de par le monde. Il en résulte que certains chercheurs très influents figurent dans la liste des auteurs de la plupart des papiers ayant trait à leur spécialité. Des études qui semblent indépendantes ne le sont pas réellement.

Si un chercheur jouissant d’une telle position utilise son influence pour défendre une idée erronée, cette idée se retrouvera dans une proportion d’articles qui, au final, risque d’apparaître majoritaire dans la communauté scientifique.

Heureusement sur les sujets réellement polémiques et à forte valeur ajoutée, le nombre d’équipes est plus important, et la réplication des travaux est plus systématique, ce qui atténue le risque. Mais sur des sujets moins « chaud », ce biais est peut-être responsable d’un certain nombre de méconnaissances dont nous ne pouvons pas avoir connaissance, par définition.

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La puissance salvatrice des méta-analyses.

De plus en plus régulièrement des chercheurs s’adonnent à un travail de recollement des données. Ils rassemblent les résultats des dernières années sur une question bien particulière afin de les comparer et d’en tirer une conclusion générale dans ce qu’on appelle des méta-analyses. Sur des sujets controversés (ne serait-ce que dans l’esprit des non-experts), c’est un bon moyen d’obtenir le fin mot de l’histoire : y a-t-il oui ou non consensus sur telle ou telle question ?

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À cette fin il est souvent révélateur de classer les études en fonction de la puissance de leur appareil statistique (qualité du design expérimental, qualité des contrôles, nombre de réplicats, prise en compte des éventuelles interdépendances des données, etc.). Si on observe une nette tendance à obtenir la réponse A du côté des études de haute qualité statistique et la réponse inverse du côté des publications avec des statistiques moins performantes, cela signifie que le consensus A est plutôt de bonne qualité.

Par exemple, c’est ce qu’on obtient avec toutes les méta-analyses qui s’intéressent à l’homéopathie. Les études qui montrent le plus d’effet des produits homéopathiques sont systématiquement celles qui sont les plus fragiles au niveau de leurs statistiques, tandis que les études de bonne qualité sont d’accord entre elles pour dire que l’homéopathie n’a pas d’effet[1].

Le tableau n’est pas si noir, et en dépit des défauts réels que nous avons identifiés, et des risques toujours présents de conflits d’intérêts pour des raisons financières ou politiques, la démarche scientifique demeure notre meilleur moyen d’apprendre comment fonctionne le monde. Nous devons prendre soin de cet outil, l’examiner de près, et ne jamais rechigner à l’améliorer.

Nous n’avons pas, et nous n’aurons sans doute jamais aucune connaissance sur l’univers dont le degré de certitude surpasse celui du consensus scientifique qui est une approche asymptotique de la compréhension du monde. C’est pourquoi, quand vous défendez une idée qui va à l’encontre du consensus scientifique, faites rapidement votre autocritique, car statistiquement : vous avez tort.

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[1] http://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736%2805%2967177-2/abstract

Un article qui aborde une question similaire : http://www.largeur.com/?p=4384

Une découverte ?

 

L’équipe d’Alan Sanders vient de publier dans le journal Psychological medecine la plus grande étude à ce jour sur les déterminants génétiques de l’homosexualité. On a déjà eu droit par le passé à certains raccourcis du style « on a trouvé le gène de l’homosexualité ». Ce n’est pas aussi simple, mais disons qu’il existe des régions du génome qui ont été corrélées avec l’homosexualité chez l’humain ou l’animal.

Pendant 5 ans l’équipe de Sanders a récolté des échantillons chez 409 paires de jumeaux mâles dizygotes[1] et homosexuels. Ils ont ensuite dressé un profil génétique de ces individus grâce à des marqueurs fins (Single nucleotide polymorphism). Parmi les 818 hommes, le seul trait partagé de manière univoque était l’homosexualité. La méthode génétique utilisée permet de répondre à la question : Trouve-t-on une région du génome qui existe sous une forme différente chez ces individus-là par rapport à la population générale, et qui soit donc significativement corrélée à ce qui les distingue : leur homosexualité ?

 

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L’étude a trouvé 5 zones dans le génome humain qui correspondent à cette définition. Les chercheurs prennent soin de préciser qu’ils n’ont trouvé aucun gène de l’homosexualité en tant que tel. Il s’agit de régions dans lesquelles une combinaison de facteurs peut prédisposer à une certaine orientation sexuelle plutôt qu’une autre. Par ailleurs, 2 de ces zones avaient déjà été pointées par des travaux précédents en 1993 et 2005, et l’équipe de Sanders s’était apparemment montrée plutôt sceptiques envers ces premiers résultats. Cela consolide la validité de leurs travaux.

Que faut-il ne PAS en conclure ?

Les auteurs eux-mêmes ont bien précisé qu’il n’était pas question de dire qu’on a trouvé le gène, ni même les 5 gènes de l’homosexualité, car on ignore comment les paramètres génétiques interagissent avec l’environnement, et cette étude, quand bien même elle était trois fois plus grandes que les précédentes, ne garantit pas une prise en compte de tous les facteurs impliqués dans un comportement humain complexe. Rappelons-nous qu’Alfred Kinsey a montré qu’il existe un continuum entre les comportements purement hétérosexuels et purement homosexuels (l’échelle de Kinsey, avec notamment les divers degrés de bisexualité, et même l’asexualité : l’absence d’attirance sexuel), ce qui indique que les déterminants génétiques, s’ils existent (et c’est de plus en plus probable) sont certainement subtils.

L’étude portant, pour des raisons de faisabilité méthodologique, exclusivement sur des hommes homosexuels, il n’est pas certain que les mêmes régions soient impliquées chez les femmes présentant des comportements homosexuels, quant au cas de la bisexualité, il n’est pas dans le focus de ce travail non plus. Il faut donc se retenir de faire des conclusions trop larges.

 

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Conséquences ?

Si l’homosexualité est bien le résultat d’une formule génétique (sans doute associée à des facteurs environnementaux lors du développement), cela confirme ce que l’on sait déjà : l’orientation sexuelle n’est pas un choix. Cette vérité toute simple a aujourd’hui encore besoin d’être rappelée, et la science le fait fort à propos.

Mais évidemment, ce genre d’étude éveille le spectre de l’eugénisme, la crainte que l’homosexualité puisse être considérée comme une maladie génétique, et donc destinée à être guérie. Ne nous leurrons pas, nous entendrons et nous lirons cela encore et encore. Et il faudra être attentif à y répondre convenablement.

Compte tenu de l’état de l’homophobie à l’échelle du monde, on peut s’attendre à ce que des politiques réclament la mise au point de tests génétiques destinés à empêcher la naissance d’enfants porteur des facteurs génétiques corrélés à ce comportement. Et ailleurs dans le monde certains parents voudront y avoir recours. L’homosexualité reste pour beaucoup synonyme d’anormalité, d’abomination, de souffrance, de rejet… Et à ce moment-là, que devront faire les scientifiques ?

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Question subsidiaire : Comment un gène de l’homosexualité pourrait-il bien se transmettre ?

are-you-a-wizardComme il nous reste du travail pour savoir précisément le niveau de détermination génétique de ce comportement, la réponse sera nécessairement théorique et spéculative.

Nos gènes codent pour la fabrication de protéines dont le niveau d’expression, mais aussi la localisation ainsi que le timing de cette expression sont responsables des propriétés de notre organisme (morphologie, physiologie, comportement, etc.). Un seul et même gène est bien souvent impliqué dans différentes fonctions à différents endroits du corps et/ou à différents moments. C’est ce qu’on appelle la pléiotropie.

L’évolution du vivant fonctionne à l’échelle des populations à l’intérieur desquelles la reproduction assure un brassage génétique et où la sélection naturelle élimine certaines formules génétiques défavorables aux individus ou aux groupes. Nous possédons tous deux versions de chacun de nos gènes, deux allèles, l’un venant du père, l’autre de la mère. Il peut exister de multiples allèles d’un gène dans une espèce. On peut imaginer (c’est là que commence la partie spéculative) qu’existe un gène A dont l’une des versions (ou allèle), disons la numéro 2, apporte un avantage sélectif au porteur. Cet avantage peut être de toutes les natures imaginables : il rend l’individu plus fertile, il améliore sa capacité à séduire un partenaire de bonne qualité (évolutivement parlant), il le rend plus agressif ou au contraire plus conciliant dans des situations où cela est un avantage, etc. Dans la même population un autre gène B a lui aussi un allèle (disons le 4) qui apporte des avantages (peu importe lesquels) : un corps plus puissant, une meilleur digestion, une meilleure résistance aux parasites, etc.

 

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Ces deux allèles auront tendance à être conservés par la sélection naturelle car ils confèrent aux organismes qui les portent une meilleure chance de survie et/ou de reproduction. C’est le fondement de la théorie de l’évolution.

Seulement voilà, dans notre exemple ces deux versions de nos deux gènes, lorsqu’ils se retrouvent dans un seul et même corps, vont avoir entre un effet nouveau. Leur combinaison produit un nouveau résultat : l’individu devient homosexuel. D’un point de vue évolutionnaire, bien sûr, cela est synonyme de l’arrêt de la transmission de ces allèles. Chaque fois qu’un individu possède ces deux allèles ensemble, aucun des deux ne peut être transmis. Mais rappelons-nous qu’individuellement ils apportent des avantages. Pour que chacun de ces allèles se maintienne dans la population (ou dans l’espèce) il suffit, en nombre de descendants, que les avantages dans la population générale dépassent le désavantage dans les individus porteurs des deux allèles. Dans ces cas-là on arrive souvent à un équilibre dynamique avec le maintien au sein de la population d’une proportion stable d’individus porteur de l’allèle A2, ou bien de l’allèle B4, d’aucune ou bien des deux.

Cela signifie que les gènes de l’homosexualité, s’ils existent (et s’ils existent, ils sont plusieurs), peuvent bien être transmis à l’échelle d’une lignée.

l'homosexualité chez les lions

 

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[1] C’est-à-dire des « faux » jumeaux issus de deux cellules œufs : leurs génomes respectifs sont aussi différent l’un de l’autre que ceux de n’importe quelle fratrie. À l’inverse, les jumeaux monozygotes sont considérés génétiquement identiques. Ces « faux » jumeaux partagent 50% de leurs gènes, et c’est ce qui intéresse les chercheurs ici : deux profils génétiques proches mais dont les différences permettent de chercher le facteur génétique lié à des différences de phénotype.

En voilà une bonne question !

Les réactions au billet précédent (Portrait robot de l’ignorance) où la règle des 10% était utilisée comme simple exemple m’ont incité à aller jeter sérieusement un œil sur le film Lucy. Je ne comptais pas faire de billet sur ce film, ce blog n’a a priori pas vocation à faire de la critique cinéma. Pour tout dire, je n’avais même pas envie de voir ce film dont l’argument, l’infâmeuse règle des 10%, me semble un enfantillage qui ne devrait pas exciter un grand garçon comme Luc Besson contre lequel je ne nourris(sais) aucune forme d’animosité.

Le présent article sera donc le point de vue forcément pointilleux et agaçant d’une personne attachée à la qualité de la vulgarisation de la science, c’est-à-dire la transmission des concepts et des résultats vers un public qui n’a pas nécessairement les clefs pour comprendre l’état actuel des connaissances sur le monde. Il n’y aura ici aucune analyse de la composition de l’image ou de la musique, du jeu des comédiens, aucun commentaire sur la technique ou les effets spéciaux, aucune mise en perspective dans la filmographie des intervenants. Je m’attacherai au propos : les idées, les concepts, les personnages, les valeurs. Et ce sera suffisant pour avoir un article assez long comme ça. À ceux qui désirent une critique mordante sur le film scène par scène, je suggère en complément la lecture du très bon article de Odieux Connard que je suis allé consulter après avoir rédigé ce texte.

 

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Lançons-nous : Lucy, écrit et réalisé par Luc Besson.

 Premier point : avec ce film on ne s’attend pas à de la hard science-fiction avec tout un tas de concepts pointus. Luc Besson fait plutôt dans le divertissement, et cela ne pose aucun problème en soi. Le divertissement de qualité est un aspect fondamental du cinéma, il ne sera donc pas question pour moi d’exiger un film « sérieux » ou didactique. Mais l’argument du film, la règle des 10%, totalement contre-scientifique, est embrassé tout au long du film sans jamais être remis en question, même par un personnage mineur. Est-il interdit de penser dans ce film ? Lire la suite

Quelques notes à peu près sérieuses sur le rire et l’humour.

 

C’est à Rabelais que l’on doit, semble-t-il, l’adage selon lequel le rire est le propre de l’Homme. On sait aujourd’hui que le rire est un phénomène plus courant dans la nature que l’on a bien voulu le croire pendant longtemps. Il n’est pas impossible toutefois que le rire soit intimement lié à des fonctions sociobiologiques qui, elles, seraient bel et bien l’apanage de l’espèce humaine[1]. Cela reste pour l’heure à confirmer…

 

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Le rire est contagieux (et c’est moins trivial que ça en a l’air)

 

Petite définition du rire.

Le rire est une communication non verbale facio-vocale. Il s’agit d’un invariant transculturel au même titre que le langage. Ces mots savants signifient que le rire est un phénomène très particulier, ce qui explique qu’il ait suscité la curiosité des philosophes depuis de nombreux siècles avant d’être examiné d’un point de vue évolutionniste depuis quelques décennies à peine. Il partage avec le bâillement la fascinante particularité d’être contagieux (Provine 1992 ; Schurmann et al. 2005). Autre particularité fascinante : le rire est parfois incoercible, plus fort que nous. Nous sommes impuissants à le contrôler pleinement et souvent incapables de le simuler correctement. Ce faible contrôle est également vrai pour le sourire, comme le prouva l’électrophysiologiste Guillaume Duchenne au XIXème siècle. C’est pourquoi on nomme rire Duchenne, le rire ‘réel’ non simulé accompagné d’une vocalisation et d’une mobilisation, notamment, des muscles orbicularis oculi. Lire la suite

Est-ce que ça marche ?

Les homéopathes et les patients qui les consultent ont raison de s’inquiéter de l’usage abusif des antibiotiques qui est responsable de la résistance croissante des bactéries et fait craindre des maladies infectieuses de plus en plus difficiles à combattre dans l’avenir. Souvent, ils pointent du doigt les effets secondaires de la médecine conventionnelle qu’ils qualifient d’allopathique. En effet, la prise de médicament n’est pas sans risque pour l’organisme, surtout qu’ils peuvent avoir entre eux des interactions qui ne sont pas nécessairement toutes connues. Si l’on ajoute à cela que nombre de médecins, pour garder leur clientèle, prescrivent des médicaments inutiles pour satisfaire les malades et leur donner l’impression qu’ils les aident à aller mieux, nous aboutissons à une surconsommation de médicaments qui n’est une bonne nouvelle que pour ceux qui nous les vendent.

Il ne sera pas question ici de s’interroger sur l’absence totale d’une théorie un tant soit peu démontrée du mode d’action des traitements homéopathiques. Le lecteur trouvera sur d’autres pages les informations sur les problèmes de cette médecine alternative qui a besoin, pour expliquer son action, de remettre en cause les connaissances actuelles de la physique[1]. Contentons-nous d’en constater l’usage omniprésent, puisque plus de la moitié des mères de famille y ont recours. Et admettons qu’il existe un effet qu’il suffira d’appeler placebo pour être scientifiquement à peu près exact.

Les homéopathes ont parfaitement raison de souligner que les produits homéopathiques font l’objet d’une garantie d’innocuité avant leur mise sur le marché[2], coûtent bien moins cher que leurs alternatives conventionnelles et ne présentent aucun risque connu d’effet secondaire.

 

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Cela ne les empêche pas d’avoir tort.

Les vertus des produits homéopathiques en font-ils pour autant de vrais médicaments ? La médecine est une pratique qui s’appuie sur des tests cliniques, biochimiques, biophysiques, en mot : scientifiques. La science est l’activité qui a pour but de produire de la connaissance : formuler des questions pertinentes et leur apporter des réponses solides. C’est parce que la démarche scientifique a fait mille fois ses preuves dans le passé avec les vaccins qui sauvent chaque année des centaines de milliers de vie, les modèles physiques et chimiques qui permettent le développement des technologies de communication, de transport, etc. que les citoyens lui font confiance quand il s’agit de leur santé ; il est préférable de faire soigner un cancer par un radiothérapeute que par un marabout. Or, l’homéopathie qui a toutes les caractéristiques du chamanisme, se drape dans les habits de la science, et c’est là que le bât blesse.

Les études scientifiques sérieuses et indépendantes montrent que les traitements homéopathiques ont un effet sur la santé des patients. Cependant cet effet n’est pas différent de l’effet placebo, ce qui veut dire qu’il n’est pas lié à la composition du médicament ingéré. Dans l’état actuel de nos connaissances, on ne peut pas affirmer comprendre tous les tenants et aboutissants de cet effet placebo, mais on a quelques pistes, et parmi elles le fait que les praticiens homéopathes écoutent davantage leurs patients. La prise en charge psychologique est donc supérieure. Cette écoute s’accompagnerait du sentiment que le traitement est plus spécifique à l’état du patient, ce qui accroitrait le sentiment de contrôle, ce qui en retour peut améliorer la manière dont le patient perçoit ses symptômes. A l’appui de cette explication, il est curieux de constater que la prescription ne fonctionne que si l’on y croit.

 

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Dès lors on peut se poser une série de question.

 

  • Quel service cette médecine alternative rend-elle au malade ?

Certes, un certain nombre de patients se sentent mieux, mais pas plus qu’avec n’importe quel autre système de croyance envers une source de guérison non scientifique comme le sanctuaire de Lourde ou les télévangélistes.

  • Quel service l’homéopathie rend-elle à la médecine et à la science ?

L’homéopathie entretient l’idée que n’importe qui peut arriver avec une « théorie » faite maison, en parfait désaccord avec tout ce que l’on sait en biologie, en chimie et en physique, et obtenir des résultats inexpliqués (et inobservés d’ailleurs). Des résultats qui seront validés par les prescriptions médicales, car après tout, si le docteur vous donne un médicament, il sait ce qu’il fait, non ? La contre-productivité est ici totale, le déni de la science n’est pas loin, et c’est une pente dangereuse.

  • Quel service l’homéopathie rend-elle à la société ?

D’un point de vue pragmatique, les produits homéopathiques permettent de prescrire aux patients qui n’en ont pas réellement besoin des traitements sans danger et moins chers que de vrais médicaments. C’est connu : les médecins homéopathes coûtent moins cher que les médecins « classiques » qui soignent les mêmes maladies. Et il est connu également que la plupart de nos affections disparaissent spontanément grâce à une vieille invention de la nature : le système immunitaire. Mais en dehors de cet aspect comptable, on se retrouve à légitimer une pseudo-médecine qui fait sa publicité à la télévision, dans les journaux, partout, pour des produits qui n’ont aucune vertu par eux-mêmes.

 

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Le leader mondial de la fabrication des pilules homéopathiques est le laboratoire français Boiron. Le chiffre d’affaire, en constante progression, dépasse 500 millions d’euros depuis 2009, un chiffre qui n’est peut-être pas étranger à la bienveillance dont jouit l’homéopathie en France (55% des ventes du labo). On a donc quelques centaines de millions qui quittent les caisses de la Sécurité Sociale, pour arriver dans celles des laboratoires homéopathiques. Dans le même temps, on est en pleine vague de « déremboursement » des médicaments, on instaure un ticket modérateur… Il est bien possible que les décideurs fassent des choix peu éclairés, et nous en payons le prix.

L’homéopathie ne pose pas de problème à la science. Il serait parfaitement possible d’enquêter sur les mécanismes d’action de ces traitements si jamais un effet était mis en évidence. En attendant, l’homéopathie n’est qu’une pseudo-médecine comme les autres, avec des prétentions frauduleuses et un corpus « théorique » qui relève de la sorcellerie. En revanche un dilemme se pose aux médecins pratiquants et aux législateurs. Quel type de médecine veut-on pratiquer ? Doit-on traiter les patients comme des êtres doués de raison, les responsabiliser, ou bien leur mentir pour les rassurer, les habitués à être manipulés pour leur bien ? Quelle société veut-on ? Une qui soit fondée sur l’examen rationnel des faits ou bien sur les intérêts financiers ?

 

 

Conclusion

Si la critique de la médecine conventionnelle est indispensable, et si freiner les dépenses est utile pour assurer les meilleurs soins pour tous, peut-on pour autant instiller l’idée qu’il existerait une médecine « officielle » agressive, voire dangereuse, à laquelle il faudrait substituer une « médecine » douce ? Le jeu en vaut-il la chandelle ?

 

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[1] Par exemple ici : http://www.pseudo-medecines.org/pages/homeopathie-3605370.html

[2] Ce qui est la moindre des choses puisqu’ils n’ont pas à prouver leur efficacité (Article R5121-106 du Code de la Santé Publique).