La zététique consiste à questionner les raisons pour lesquelles nous pensons que quelque chose est vrai.

Dans sa vidéo  « Les Hypothèses sur la Conscience (attention ça part dans tous les sens) », Fabien Olicard bat en brèche les certitudes matérialistes : OK. Pas de problème pour un sceptique comme moi, c’est très sain. Nos modèles vont certainement être réfutés en bonne partie par de futurs chercheurs. L’humilité épistémique consiste à éviter de croire trop fort à des idées fragiles.

Mais quand dans un même souffle, Olicard argumente en faveur des croyances en la non-localité de la conscience, en se faisant l’avocat des hypothèses qui contredisent le modèle matérialiste sans jamais en faire la moindre critique, alors qu’aucune d’entre elle ne tient la route sur le plan scientifique… là c’est un autre business. Et il puisqu’il apporte de la crédibilité à des discours qui éloignent son public de la science et de la pensée critique, il fait du mal.

Arrêtons-nous sur quelques déclarations fortes et complètement fausses de Fabien Olicard qui survole en 24 minutes des sujets que certains d’entre nous ont passé des centaines d’heures à éplucher et à nettoyer des récits frauduleux.

1. La lucidité terminale présentée comme une anomalie fatale

00:06:45

« Ben, par exemple, des patients atteints de démence avancées qui à l’agonie juste au moment de partir retrouvent soudainement toute leur lucidité quelques instants juste avant de mourir. Ce phénomène de la lucidité terminale est documenté, j’étais stupéfait quand j’ai découvert que 4 à 10 % selon les études des malades d’Alzheimer très sévères vivraient une sorte de dernier sursaut de conscience très clair juste avant leur fin. Leur cerveau pourtant il est abîmé, je veux dire organiquement parlant. Les neurones ils sont détruits. Alors, comment ils peuvent soudain discuter, converser normalement ? Pour la théorie matérialiste, c’est incompréhensible. »

À première écoute, le propos paraît raisonnable. Il s’appuie sur un phénomène réel, évoque des études, avance un pourcentage précis, puis pose une question qui semble légitime. Pourtant, dès que l’on regarde de près ce que recouvre réellement cette « lucidité terminale », l’édifice se fissure.

Le problème n’est pas d’évoquer des épisodes de clarté cognitive observés chez des personnes atteintes de démence sévère : ils existent et sont décrits dans la littérature médicale. Le problème est la manière dont ces observations sont nommées, quantifiées et interprétées.

D’abord, la « lucidité terminale » n’est pas une entité clinique définie. Les publications parlent aussi de lucidité paradoxale, et reconnaissent explicitement l’absence de critères standardisés : on ne sait pas précisément ce qui doit compter comme « lucide », ni comment distinguer une fluctuation attentionnelle brève d’un véritable retour cognitif structuré (Mashour et al., 2019 ; Peterson et al., 2022). Sans définition opératoire claire, toute tentative de quantification est fragile.

C’est là que le chiffre « 4 à 10 % selon les études » devient trompeur. Les travaux disponibles reposent sur des dispositifs très hétérogènes : observations en soins palliatifs, revues rétrospectives de dossiers, enquêtes auprès de soignants. Ils ne mesurent pas la même chose, dans les mêmes contextes, avec les mêmes critères. Les auteurs eux-mêmes soulignent que l’absence de définition empêche d’estimer une fréquence fiable (Peterson et al., 2022 ; Teresi et al., 2023). Présenter une fourchette chiffrée comme si elle résultait d’« études convergentes » crée une illusion de précision.

Mais surtout, le point décisif est ailleurs : nous n’avons aucune preuve que ces épisodes soient plus fréquents à mesure que la mort approche. Dans la majorité des cas, le caractère « terminal » est attribué a posteriori : on observe un épisode de clarté, puis le patient décède peu après, et l’on requalifie l’épisode comme terminal. Aucune étude ne montre un gradient temporel clair, ni une augmentation démontrée de fréquence dans les heures ou jours précédant le décès, comparée à d’autres moments de l’évolution de la maladie (Mashour et al., 2019 ; Peterson et al., 2022). Même les études menées en soins palliatifs ne permettent pas de trancher ce point.

Dans une étude rétrospective réalisée dans un hôpital universitaire coréen, parmi les 151 patients décédés dans les services généraux, 6 (4%) ont présenté ce que les auteurs classent comme un épisode de “terminal lucidity” dans les 10 jours précédant la mort. (Lim et al. ;  2020)

Autrement dit, ce que l’on sait, c’est que des épisodes rares de clarté cognitive peuvent survenir chez des personnes très atteintes tout au long de leur maladie, parfois peu avant la mort. Ce que l’on ne sait pas, c’est s’ils sont liés spécifiquement à l’état terminal de la personne. Sans cette démonstration, parler de « lucidité terminale » est conceptuellement abusif : Cela ressemble à une reconstruction rétrospective, exposée aux biais cognitifs ordinaires — biais du survivant, biais de saillance — qui n’épargnent ni les proches ni les soignants. La persistance de la croyance en l’influence de la pleine lune sur les naissances, y compris chez des professionnels de la périnatalité, devrait inciter à la prudence.

Enfin, l’argument selon lequel cela serait « incompréhensible pour la théorie matérialiste » est une pirouette rhétorique classique et indigente. Comme vous le savez pertinemment, l’absence d’explication complète ne signale pas une impossibilité théorique. Les chercheurs traitent ces épisodes comme un objet mal défini, difficile à étudier, mais pas comme une réfutation du lien entre cerveau et cognition (Eldadah et al., 2019).

En résumé : le discours d’Olicard n’a que l’apparence d’un raisonnement rationnel et scientifique, pour en réalité épouser la rhétorique avariée et mille fois réfutées des défenseurs du paranormal. C’est ce qu’on peut attendre d’une personne curieuse mais incapable de se documenter sérieusement, pas d’un influent vidéaste habitué aux grands médias et auteur de best-seller.

La « lucidité terminale » sera un argument quand ceux qui l’utilisent auront produit des données qui en font autre chose qu’un slogan.

 

Références
  • Eldadah, B. A., Fazio, E. M., & McLinden, K. A. (2019). Lucidity in dementia: A perspective from the NIA. Alzheimer’s & Dementia, 15(8), 1104–1106. https://doi.org/10.1016/j.jalz.2019.06.3915
  • Lim, J.-W., Kim, S., Lim, Y.-M., Kim, Y. H., Kim, H. J., & Kim, J.-H. (2020). Terminal lucidity in the teaching hospital setting. American Journal of Hospice and Palliative Medicine, 37(8), 635–639.
  • Mashour, G. A., et al. (2019). Paradoxical lucidity: A potential paradigm shift for the neurobiology and treatment of severe dementias. Alzheimer’s & Dementia, 15(8), 1107–1114. https://doi.org/10.1016/j.jalz.2019.04.002
  • Peterson A, Clapp J, Largent EA, Harkins K, Stites SD, Karlawish J. What is paradoxical lucidity? The answer begins with its definition. Alzheimers Dement. 2022 Mar;18(3):513-521. doi: 10.1002/alz.12424. https://doi.org/10.1002/alz.12424
  • Teresi JA, Ramirez M, Ellis J, Tan A, Capezuti E, Silver S, Boratgis G, Eimicke JP, Gonzalez-Lopez P, Devanand DP, Luchsinger JA. (2023). Reports about paradoxical lucidity from health care professionals: A pilot study. Journal of Gerontological Nursing, 49(1), 18–26. https://doi.org/10.3928/00989134-20221206-03

2. Les EMI comme réfutation du cerveau producteur

00:07:12

« Il y a une autre anomalie qui doit forcément vous venir à l’esprit. Normalement, elle est pas simple à appréhender sans passer pour un farfelu. Je parle des expériences dites de mort imminentes, les EMI ou les NDE en anglais. Il s’agit donc des personnes en arrêt cardiaque cliniquement mortes, parfois pendant plusieurs minutes, qui reviennent ensuite à la vie et qui racontent tout un vécu conscient. Donc avec la mémoire de ce vécu conscient, c’est généralement les mêmes choses chez ceux qui reviennent comme l’impression de flotter en dehors du corps. Des visions de lumière, des souvenirs de leur vie. Parfois, elles décrivent avec plus ou moins de précision ce qui se passait autour d’elles euh alors que leur EEG cérébral était complètement plat quand leur cortex ne montrait plus d’activité mesurables. Si c’est le cerveau qui produit l’expérience de moi, l’expérience de la conscience, comment ces patients peuvent avoir des perceptions claires sans aucune fonction cérébrale active. Très dur à expliquer, enfin impossible. (…) Si on garde en tête les échecs qu’enchaînent la science à trouver une explication neuronale satisfaisante, alors on est obligé d’admettre que la théorie purement matérialiste est en crise. »

 

Dans cette séquence, Fabien Olicard mobilise les expériences de mort imminente pour suggérer que la conscience pourrait persister indépendamment du cerveau. Le raisonnement repose sur une formulation récurrente : des personnes auraient vécu des expériences conscientes riches alors que leur cerveau était « éteint », avec un « EEG plat », sans « aucune fonction cérébrale active ». À cela s’ajoute une expression lourde de sens : ces personnes seraient « mortes » avant de « revenir à la vie ». Présentée ainsi, la situation semble poser un paradoxe frontal aux neurosciences. En réalité, elle repose sur une série de confusions conceptuelles désormais bien documentées (Greyson, 2014 ; Seth & Bayne, 2022).

La première confusion concerne l’usage même du vocabulaire. En médecine et en physiologie, on ne parle pas de personnes “mortes” qui “reviennent à la vie”. Cette manière de dire appartient au registre des récits spirituels, ésotériques ou thérapeutiques alternatifs, et non au langage scientifique. Lorsqu’un patient est en arrêt cardiaque et réanimé, il n’est pas considéré comme mort au sens biologique du terme, puisque la mort est définie soit par une destruction irréversible de l’encéphale, soit par l’impossibilité définitive de restaurer les fonctions vitales (Laureys et al., 2009). Les EMI concernent des situations où la mort n’a précisément pas eu lieu. Employer le vocabulaire de la mort et du « retour à la vie » n’est pas neutre : cela installe implicitement l’idée que la conscience aurait existé en l’absence de tout support biologique, ce qui n’est jamais établi (Parnia et al., 2014). Ce glissement lexical est caractéristique des discours popularisés par des figures comme Jean-Jacques Charbonier, mais il est totalement étranger à la littérature médicale.

La deuxième confusion, centrale, consiste à assimiler un EEG plat à une absence totale d’activité cérébrale. Un électroencéphalogramme ne mesure qu’un aspect limité de l’activité neuronale : essentiellement l’activité synchrone de larges populations corticales superficielles. Il ne renseigne ni sur l’activité des structures profondes, ni sur des dynamiques locales non synchronisées, ni sur des phénomènes transitoires rapides (Laureys et al., 2009 ; Seth & Bayne, 2022). Dire « EEG plat » ne signifie donc jamais « cerveau éteint ». Cette distinction est fondamentale, et elle suffit déjà à invalider l’argument selon lequel une expérience consciente aurait eu lieu sans activité cérébrale.

Mais à cela s’ajoute une troisième confusion sur la temporalité réelle des expériences rapportées. Les récits d’EMI sont recueillis après l’épisode aigu, parfois longtemps après. Rien ne permet d’établir que le contenu subjectif rapporté s’est formé pendant la phase correspondant à l’arrêt cardiaque ou à l’activité mesurée comme minimale. Plusieurs fenêtres temporelles restent parfaitement compatibles avec les données : juste avant la perte de conscience, lors de phases de récupération partielle, ou au moment du réveil. Le cerveau humain est particulièrement performant pour produire des récits continus et cohérents à partir de fragments discontinus, surtout lorsque l’événement est émotionnellement extrême.

Il faut ici rappeler un point souvent oublié : la mémoire n’est pas un enregistrement fidèle des événements. Elle est reconstructive. Dans des contextes de stress intense, d’hypoxie, d’hypercapnie ou d’anesthésie, cette reconstruction est d’autant plus malléable (Seth & Bayne, 2022 ; Borjigin et al., 2013). L’impression d’avoir vécu une expérience longue, structurée et située pendant une période d’inconscience peut être produite a posteriori, sans que cela implique une conscience maintenue pendant toute la durée de l’arrêt mesuré.

Toutes ces explications sont connues, disponibles, je les donne moi-même dans la première édition de mon livre en 2016 ; j’estime donc qu’en 2026 sur ces sujets l’ignorance est un choix, et un choix qu’on devrait hésiter à plébisciter devant 2,3 millions d’abonnés.

En se faisant le VRP d’un fallacieux appel à l’ignorance : face à l’absence d’une explication simple et intuitive, alors considérons que la science est en crise et qu’il faut accorder du crédit aux récits alternatifs.

 

Références
  • Borjigin, J., Lee, U., Liu, T., Pal, D., Huff, S., Klarr, D., Sloboda, J., Hernandez, J., Wang, M. M., & Mashour, G. A. (2013). Surge of neurophysiological coherence and connectivity in the dying brain. Proceedings of the National Academy of Sciences, 110(35), 14432–14437. https://doi.org/10.1073/pnas.1308285110
  • Greyson, B. (2014). Near-death experiences. Current Biology, 24(13), R602–R605. https://doi.org/10.1016/j.cub.2014.04.042
  • Laureys, S., Boly, M., & Maquet, P. (2009). Tracking the recovery of consciousness: Insights from neuroimaging. Progress in Brain Research, 177, 329–342. https://doi.org/10.1016/S0079-6123(09)17722-9
  • Parnia, S., Spearpoint, K., de Vos, G., Fenwick, P., Goldberg, D., Yang, J., Zhu, J., Baker, K., Killingback, H., McLean, P., & Schoenfeld, E. R. (2014). AWARE—AWAreness during REsuscitation—A prospective study. Resuscitation, 85(12), 1799–1805. https://doi.org/10.1016/j.resuscitation.2014.09.004
  • Seth, A. K., & Bayne, T. (2022). Theories of consciousness. Nature Reviews Neuroscience, 23(7), 439–452. https://doi.org/10.1038/s41583-022-00587-4

3. Le panpsychisme gagne en crédibilité ?

00:10:40

« Autre théorie encore plus radicale, le panpsychisme. La conscience serait une propriété fondamentale, pas du cerveau mais de l’univers, comme la gravité par exemple ou la charge électrique. Au lieu d’émerger miraculeusement à un certain degré de complexité neuronale, la conscience, même infime, la toute petite conscience, se représenterait partout, donc dans chaque particule depuis l’origine de l’univers. Et ça, ça s’appelle le panpsychisme. Des philosophes contemporains comme Philip Goff défendent cette thèse, où même un simple électron aurait une sorte de minuscule proto-conscience.

L’idée est choquante mais en faisant mes recherches, j’ai constaté qu’elle gagnait en ce moment en crédibilité. Je cite Goff qui dit : “Il y a quinze ans, le panpsychisme était considéré comme quelque chose de risible. Aujourd’hui, c’est pris au sérieux.”

Notre cerveau serait alors un point de convergence où la conscience fondamentale de l’univers se regroupe pour former un petit esprit individuel. C’est vertigineux mais surtout c’est impossible à prouver. C’est une philosophie et cette philosophie a l’avantage de placer la conscience dans le tissu de la réalité plutôt que de la faire surgir de nulle part»

 

Ce passage entretient une confusion fondamentale sur le statut réel du panpsychisme. Celui-ci n’est ni une théorie scientifique, ni une hypothèse empirique en cours d’évaluation, mais une thèse métaphysique assumée comme telle par ses défenseurs (Goff, 2017). Il ne propose aucun protocole expérimental, aucune prédiction testable, aucun critère de validation ou de réfutation. À ce titre, il ne concurrence pas les neurosciences : il se situe hors de leur champ.

L’affirmation selon laquelle le panpsychisme « gagnerait en crédibilité » repose presque exclusivement sur une auto-certification discursive par Philip Goff. Elle ne correspond ni à un déplacement du consensus académique, ni à un ralliement significatif du champ de la philosophie de l’esprit. Ce qui a évolué, au mieux, est la tolérance à la discussion de cette position dans certains cercles spécialisés, sans qu’elle soit immédiatement disqualifiée comme incohérente (Goff, 2017). Présenter ce changement de climat comme un gain de crédibilité explicative n’est pas honnête.

Sur le fond, le panpsychisme se heurte à une difficulté reconnue comme centrale, y compris par ses partisans : le problème de la combinaison. Comment des proto-expériences supposées, attribuées aux constituants fondamentaux de la matière, pourraient-elles se combiner pour produire une expérience consciente unifiée, structurée et dotée d’un point de vue singulier ? En quoi est-ce plus simple que le problème de l’émergence de la conscience à partir d’une manière inerte ? David Chalmers, pourtant l’un des philosophes les plus ouverts à cette famille de positions, reconnaît explicitement que cette difficulté demeure sans solution pleinement satisfaisante et constitue un obstacle majeur pour les versions panpsychistes et panprotopsychistes (Chalmers, 2016).

Surtout, le panpsychisme n’apporte strictement aucune explication supplémentaire. Il ne permet de prédire aucun phénomène nouveau, n’éclaire aucun fait empirique déjà connu, et ne rend intelligible aucune corrélation observée entre états cérébraux et états mentaux. Tous les résultats établis — effets de lésions localisées, altérations pharmacologiques de la conscience, dépendance systématique de l’expérience subjective à l’organisation neuronale — restent exactement aussi mystérieux qu’avant, simplement reformulés dans un vocabulaire ontologique plus coûteux. Dire que « la conscience est partout » n’explique pas pourquoi elle disparaît sélectivement quand certaines structures cérébrales sont détruites, ni pourquoi elle se fragmente, se déforme ou s’abolit selon des régularités neurobiologiques précises. Le panpsychisme ne résout aucun problème explicatif : il remplace une question difficile mais localisée par une affirmation globale qui ne contraint rien et n’explique rien.

Dennett décrit comme une « fausse profondeur » les positions qui donnent l’illusion d’expliquer la conscience en postulant, au niveau ontologique, ce qu’il faudrait précisément rendre intelligible (Dennett, 1991). Churchland critique les constructions métaphysiques globales qui se substituent au travail progressif de l’explication neurobiologique, y voyant une abdication théorique face à une difficulté scientifique réelle mais circonscrite (Churchland, 1986). Searle, enfin, qui rejette à la fois le réductionnisme strict et les fuites métaphysiques, écarte explicitement le panpsychisme comme incapable d’articuler la conscience humaine avec la biologie du cerveau (Searle, 1992).

Et pour finir, la conclusion selon laquelle le panpsychisme serait « impossible à prouver » peut ressembler à de la prudence de la part de Fabien Olicard, mais en réalité c’est une alerte rouge ; une proposition invérifiable de cette nature ne peut pas constituer une alternative scientifique ; elle est extérieure au champ de la connaissance empirique. La présenter comme une option crédible face aux neurosciences, sous prétexte que celles-ci n’ont pas encore tout expliqué, revient à confondre l’incomplétude normale d’une science en progrès avec la fièvre spéculative de la métaphysique.

Quand le public écoute Fabien Olicard et le croit, il recule dans son parcours intellectuel pour dériver vers la croyance au lieu de rehausser son esprit critique sur ces questions.

 

Références

  • Chalmers, D. J. (2016). Panpsychism and panprotopsychism. In D. J. Chalmers (Ed.), Consciousness in the physical world: Perspectives on Russellian monism (pp. 246–276). Oxford University Press.
  • Churchland, P. M. (1986). Neurophilosophy: Toward a unified science of the mind-brain. MIT Press.
  • Dennett, D. C. (1991). Consciousness explained. Little, Brown and Company.
  • Goff, P. (2017). Consciousness and fundamental reality. Oxford University Press.
  • Searle, J. R. (1992). The rediscovery of the mind. MIT Press.

4. La conscience quantique grapille du terrain

12 min.

« Troisième théorie qui mérite d’être citée : celle de la conscience quantique.

Alors attention, j’ai lâché le mot quantique. Le mot quantique, c’est souvent le point de départ d’affirmations, on va dire, un peu farfelues, qui cherchent à se faire passer pour de la science qu’on ne saurait pas expliquer. Si vous voulez vous en convaincre, je vous recommande vivement la chaîne YouTube de Gilgamesh, vous allez vous marrer.

En tout cas, cette théorie se situe à la frontière de la science dure et de la pure spéculation. Le physicien Roger Penrose et l’anesthésiste Stuart Hameroff proposent que la conscience émerge de processus quantiques au cœur même de nos neurones. Leur théorie, qu’ils appellent Orchestrated Objective Reduction, explique que des microstructures neuronales appelées microtubules seraient le siège d’états quantiques cohérents, dont l’effondrement produirait des étincelles de conscience. Dit comme ça, c’est un petit peu abstrait.

Il y a pas mal de scientifiques ou de figures de la pensée qui ont ricané, comme la philosophe Patricia Kirkland, qui a comparé cette idée à de la poussière de fée dans les synapses. On voit ce qu’elle veut dire.

Le principal argument des sceptiques est de dire que le cerveau serait trop chaud et trop chaotique pour préserver des effets quantiques subtils. Mais les partisans de la théorie Orch-OR tentent de prouver ce qu’ils avancent avec des données. Par exemple, en 2024, Hameroff rapporte que des rats traités avec une substance ciblant les microtubules mettent plus de temps à perdre conscience sous anesthésie. Pour eux, cela suggère que ces microtubules jouent bien un rôle dans le fait d’être conscient.

L’hypothèse quantique grapille chaque jour un petit peu de terrain. Pas beaucoup, mais un peu plus à chaque fois. Et on sait déjà que la physique quantique intervient dans la photosynthèse des plantes ou dans la boussole interne des oiseaux. Alors on se dit : pourquoi pas dans le neurone ?

Encore une fois, ce n’est pas prouvé. C’est très, très controversé, mais cette théorie offre un pont possible entre la matière cérébrale et quelque chose de plus profond dans la réalité. »

Je ne vais pas me répéter donc je serai bref. La théorie dite de la « conscience quantique », en particulier dans sa version Orch-OR proposée par Roger Penrose et Stuart Hameroff, relève aujourd’hui davantage de la spéculation métaphysique habillée de vocabulaire physique que d’un modèle explicatif opérant. Elle n’a produit aucune prédiction spécifique, aucune intégration réussie avec les données massives des neurosciences, et aucun gain explicatif par rapport aux modèles existants de la conscience. Les quelques résultats expérimentaux évoqués — notamment sur l’anesthésie et les microtubules — n’établissent en rien l’existence de processus quantiques jouant un rôle causal dans l’expérience consciente : ils montrent, au mieux, l’implication structurelle de composants cellulaires déjà connus, sans lien démontré avec un mécanisme quantique spécifique. Les analogies souvent invoquées avec la photosynthèse ou la magnétoréception animale sont trompeuses : ces phénomènes concernent des effets quantiques bien circonscrits, robustes, localisés et empiriquement caractérisés, sans aucune analogie fonctionnelle avec la production d’états mentaux. — Au passage : cela démontre bien qu’on peut prouver l’existence de processus quantiques en biologie. Quand ils existent.—

En l’état, la « conscience quantique » n’explique aucun fait établi, ne corrige aucun défaut identifié des modèles dominants, et n’offre aucun outil conceptuel ou empirique pour progresser ; elle ajoute du mystère là où les sciences cognitives tentent précisément de le réduire.

Cela n’éclaire personne nos connaissances réelles à propos de la conscience, surtout si on parle vingt secondes comme Fabien Olicard sans en faire aucun examen critique.

 


5. Un institut noétique parascientifique

12 :45

« Et puis il faut aussi que je vous parle d’une dernière théorie, qui va encore plus loin que ça et qui suggère l’idée d’un champ de conscience global auquel on serait tous connectés.

L’Institut des sciences noétiques, fondé par l’astronaute Edgar Mitchell, explore depuis des décennies l’idée que l’esprit pourrait influencer la matière à distance.

La noétique, c’est quoi ? C’est l’étude de la conscience du point de vue de l’expérience intérieure, donc pas seulement du cerveau.

Il existe un projet très intrigant — que j’ai beaucoup de mal à prononcer, donc le voici qui s’affiche — qui mesure des générateurs de nombres aléatoires à travers le monde. Ce projet aurait détecté des anomalies statistiques lors d’événements mondiaux. Pas n’importe lesquels : des événements chargés émotionnellement, comme le 11 septembre 2001.

Comme si la sphère humaine — la noosphère, c’est-à-dire l’ensemble de ce que l’humanité pense, imagine et partage — perturbait physiquement le hasard. Un peu comme dans la série Pluribus, si vous avez vu.

Donc comme si la noosphère humaine perturbait physiquement le hasard.

Ce champ noétique reste bien sûr complètement spéculatif, mais l’idée est toujours la même : est-ce que la conscience est vraiment dans nos têtes ? Est-ce qu’elle ne baignerait pas dans l’univers d’une certaine façon, et qu’en quelque sorte notre cerveau y puiserait quelque chose, un peu comme des téléphones qui prendraient de la data sur un réseau ?

Je suis d’accord avec vous, ça ressemble à de la science-fiction, mais de la science-fiction qui titille quand même le sérieux de quelques labos. »

Le Global Consciousness Project, porté par l’Institute of Noetic Sciences, s’inscrit dans une tradition institutionnelle qui n’a jamais relevé de la recherche académique standard. Fondé en 1973 par l’astronaute Edgar Mitchell à la suite d’expériences personnelles vécues lors de la mission Apollo 14, l’institut s’est donné pour objet l’exploration d’hypothèses explicitement parapsychologiques : influence de l’esprit sur la matière, conscience non locale, psychokinèse ou perception extrasensorielle.

Le Global Consciousness Project prétend détecter des « anomalies statistiques » sur des générateurs de nombres aléatoires lors d’événements émotionnellement marquants, mais repose sur une méthodologie profondément fragile : absence d’hypothèses prédictives strictes, sélection rétrospective des événements et des fenêtres temporelles, multiplicité des tests sans contrôle rigoureux des comparaisons multiples. Ce type de dispositif est bien connu pour produire des faux positifs lorsqu’on explore de grandes masses de données sans plan d’analyse préenregistré. Les analyses méthodologiques indépendantes montrent que les écarts observés sont compatibles avec du bruit statistique et ne résistent ni aux corrections appropriées ni aux tentatives de réplication (Wagenmakers et al., 2011). En l’état, ces résultats n’établissent aucune causalité, n’identifient aucun mécanisme plausible et ne fournissent aucun élément en faveur de l’existence d’un « champ de conscience global ». Ils illustrent surtout la persistance, sous un habillage technologique, d’une hypothèse métaphysique ancienne que les outils statistiques ne suffisent pas à transformer en connaissance scientifique.

Et je ne comprends pas qu’un vulgarisateur puisse en parler sérieusement sans mentionner ces failles gigantesques qui expliquent que cet institut ne jouisse d’aucune espèce de reconnaissance scientifique.

 

Références
  • Wagenmakers, E.-J., Wetzels, R., Borsboom, D., & van der Maas, H. L. J. (2011). Why psychologists must change the way they analyze their data: The case of psi. Psychonomic Bulletin & Review, 18(3), 426–432. https://doi.org/10.3758/s13423-011-0088-7

6. Vieilles rengaines

Pendant 5 minutes Fabien Olicard évoquer des études ou ces cas spectaculaires, sans creuser, sans expliquer, mais en prétendant qu’ils mettent en échec les scientifiques et les sceptiques.

Qu’il s’agisse de l’étude de Van Lommel, du cas Pam Reynolds ou du projet AWARE, on retrouve toujours la même structure : des données observationnelles, des récits auto-rapportés recueillis a posteriori, des mesures neurophysiologiques partielles ou indirectes, et une extrapolation ontologique qui dépasse très largement ce que les résultats autorisent. La littérature spécialisée a montré de manière répétée que ces dispositifs ne permettent pas d’inférer une conscience indépendante du cerveau, mais seulement l’existence d’expériences subjectives rapportées dans des contextes physiologiques extrêmes, mal contrôlés et compatibles avec des explications neurobiologiques ordinaires. Parler de ces travaux comme s’ils constituaient des « preuves troublantes » tout en passant sous silence les critiques méthodologiques et les réfutations publiées revient à faire de la sélection partisane des données : on ne présente plus un état du savoir, mais une mise en scène de l’ignorance scientifique exploitée à des fins de croyance.

Que le neurochirurgien Robert Spetzler ait qui a opéré Pam Reynolds ait déclaré ne pas avoir « d’explication » ne constitue en rien un résultat scientifique puisqu’il n’est pas expert de la littérature sur les théories alternatives dont il est question. Le cas Pamela Reynolds, quand on reprend les faits connus, il ne permet en rien de contredire le consensus actuel.

Voici une vidéo sur la chaine de l’AFIS qui l’expliquait très bien il y a presque 3 ans mais que les 2 millions d’abonnés de Fabien Olicard n’ont sans doute pas vue

 


7. Eben Alexander

Le plus choquant c’est qu’il se permette de citer le cas Eben Alexander en appuyant sur l’argument d’autorité

00:19:50 – 00:21:40

« Il y en a un autre cas emblématique : celui du docteur Eben Alexander, le neurochirurgien qui a vu lui-même l’au-delà.

Son histoire est marquante, elle a fait la une de Newsweek, notamment parce qu’elle contient un retournement spectaculaire. Alexander était un neurochirurgien brillant et surtout un sceptique accompli, qui défendait bec et ongles l’idée que les expériences de mort imminente n’existent pas. Pour lui, ce n’étaient que des récits, des hallucinations.

Jusqu’au jour où lui-même bascule de l’autre côté. En 2008, il est frappé par une méningite foudroyante qui le plonge dans un coma profond. Pendant sept jours, ses collègues estiment que son cortex est hors service. Contre toute attente, il sort vivant de son coma sans séquelle.

Et là, il affirme avoir vécu une expérience de conscience totalement séparée de son corps : un voyage qu’il décrit comme plus réel que la réalité, dans un lieu spectaculaire, peuplé de nuées, de papillons et de présences bienveillantes.

Eben Alexander, l’homme de science cartésien, est désormais persuadé d’avoir entrevu un au-delà de la conscience. Il a même publié un livre intitulé Proof of Heaven — La preuve du paradis en français — qui est devenu un best-seller.

La communauté scientifique, vous vous en doutez, n’est pas vraiment unanime à ce sujet. D’un côté, il y a des figures comme le docteur Raymond Moody, l’un des pionniers des études sur les EMI, qui déclare que c’est la plus renversante expérience de mort imminente qu’il ait jamais entendue en quarante ans.

De l’autre côté, il y a les sceptiques, qui ont fait les gros titres en démontant toute l’histoire. Par exemple, des journalistes ont fouillé son dossier médical et ont suggéré que son cerveau n’était peut-être pas aussi “à l’arrêt” qu’il le dit. On a aussi fait remarquer que ces visions présentent des similitudes avec les effets de certaines drogues hallucinogènes, comme la DMT ou l’ayahuasca, parfois utilisées dans des rituels chamaniques.

Bref, le cas divise, mais j’ai trouvé que ça méritait que je vous en parle. Quoi qu’il en soit, voir un neurochirurgien de Harvard basculer du côté mystique a marqué les esprits. Cela a montré que même ceux qui connaissent le mieux le cerveau peuvent vivre des expériences qui défient, en tout cas pour le moment, leur propre compréhension. Voilà ce qu’on a. »

Fabien Olicard passe un peu vite sur les détails. Nous n’avons aucune preuve du passé sceptique d’Eben Alexander, mais nous avons des preuves qu’il ment devant un tribunal quand il est accusé d’avoir fait de graves erreurs en salle d’opération. Et nous avons des preuves qu’il ment sur l’état de son cerveau, sur son comas et sur ses multiples réveils délirant au cours desquels il a eu mille fois l’occasion de rêver les scènes qu’il a rapporté dans ses livres. Car Alexander a publié 3 livres sur le paradis,

  • Proof of Heaven: A Neurosurgeon’s Journey into the Afterlife (2012) — son premier best-seller autour de son expérience de coma et de mort imminente.
  • The Map of Heaven: How Science, Religion and Ordinary People are Proving the Afterlife (2014) — une exploration élargie de récits et d’interprétations similaires.
  • Living in a Mindful Universe: A Neurosurgeon’s Journey into the Heart of Consciousness (2017), co-écrit avec Karen Newell, qui prolonge ces thèmes vers une vision plus large de la conscience.

Il gagne désormais sa vie avec ces histoires, sans jamais avoir produit aucun travail scientifique sur la question.

 


8. Conclusion

« Peut-être on est à l’aube d’un changement de paradigme majeur, d’une révolution de la compréhension de la conscience. »

 

Au final, Fabien Olicard prend soin de redescendre en affirmant qu’il n’existe pas de preuve concluante, et plaide alors une posture d’ouverture d’esprit face à des hypothèses présentées comme « intéressantes ». Mais cette prudence tardive pose une question simple : quel est le projet réel d’une vidéo qui accumule des thèses fragiles, facilement démontables, sans jamais les démonter, en les exposant comme si elles se valaient toutes ?

Le résultat prévisible n’est pas un gain de compréhension, mais une confusion accrue. Le spectateur a toutes les chances de ressortir moins clair qu’en entrant, avec l’impression que la science hésite, que « tout est possible », et que les modèles rigoureux ne valent pas mieux que les spéculations les plus aventureuses. À quoi cela sert-il, sinon à produire de l’émerveillement flou, du mystère consommable, et donc des vues ?

Ce brouillage volontaire des registres — entre science établie, hypothèses marginales et spéculations métaphysiques — est sans doute efficace commercialement. Il permet de séduire un large public, de ménager toutes les sensibilités, et de maximiser l’engagement. Mais il pose un problème éthique réel. Présenter des récits réfutés ou sévèrement critiqués sans en exposer les limites revient à désinformer par omission. Et contrairement à ce que laisse entendre la posture faussement prudente de la conclusion, ces pratiques ne sont pas inoffensives : elles alimentent durablement la défiance envers la méthode scientifique et entretiennent l’idée que la croyance vaut savoir dès lors qu’elle est racontée avec du charme et de l’assurance, ce dont Fabien Olicard ne manque pas.

Acermendax

La question “la psychanalyse est-elle une secte ?” n’est pas seulement polémique. Elle devient inévitable lorsque les données scientifiques convergent vers un constat d’inefficacité, tandis que des segments influents du mouvement psychanalytique continuent de peser sur les décisions publiques. Le retrait récent d’un amendement visant à dérembourser les consultations psychanalytiques, après une mobilisation coordonnée de sociétés savantes et de praticiens, illustre la capacité d’organisation d’un milieu qui se vit comme détenteur d’un savoir irréductible, menacé par l’évaluation scientifique (Cf Sénat, 2025).

 

La psychanalyse aide-t-elle réellement les malades ?

La question est d’abord clinique. Et la réponse, aujourd’hui, est claire : aucune indication validée par des essais contrôlés randomisés et des méta-analyses rigoureuses ne montre que la psychanalyse classique — longue, centrée sur l’interprétation du transfert — apporte des bénéfices supérieurs à ceux de psychothérapies structurées comme les TCC, la thérapie dialectique (TCD) ou d’autres approches fondées sur les preuves.

Si vous êtes dans une situation où votre santé mentale demande du soin, la psychanalyse n’est jamais la meilleure réponse, elle n’est donc pas celle que la médecine doit proposer.

Je ne suis pas en train de vous donner mon avis subjectif, mais de vous rendre compte de décennies de travaux scientifiques. L’expertise collective de l’INSERM (2004) soulignait déjà que, pour la dépression, les troubles anxieux, la schizophrénie et les troubles de la personnalité, les approches cognitivo-comportementales disposent de preuves solides, tandis que les thérapies psychanalytiques reposent sur un corpus limité, hétérogène ou insuffisamment contrôlé. (INSERM, 2004). Les résultats accumulés depuis n’ont pas inversé cette hiérarchie :

— Dépression : Les thérapies psychodynamiques brèves montrent une efficacité modérée, comparable à celle des autres traitements, mais la psychanalyse longue n’a pas de preuves robustes justifiant son usage comme traitement principal (Leichsenring et Rabung, 2008 ; Cuijpers et al., 2014).

— Troubles anxieux : Les TCC constituent le traitement de référence. La psychanalyse n’a aucune preuve spécifique d’efficacité, et son utilisation en première ligne augmente le risque de retard de soins (Baldwin et al., 2014 ; Hofmann et al., 2013).

— Troubles de la personnalité : Certaines psychothérapies psychodynamiques intensives montrent des effets positifs, mais pas de supériorité sur les approches spécialisées comme la TCD (Leichsenring et al., 2011 ; Livesley et Larstone, 2018). La psychanalyse longue n’est pas mieux documentée.

— Psychoses et schizophrénie : La psychanalyse n’a aucune efficacité démontrée pour ces troubles. Les recommandations internationales (NICE, 2014) sont explicites : les traitements reposent sur la pharmacothérapie, les interventions psychosociales et la psychoéducation structurée, pas sur la cure analytique (Mueser et al, 2013).

— Troubles psychiques chez l’enfant et l’adolescent (hors autisme) : Quelques études contrôlées indiquent que les psychothérapies psychodynamiques brèves peuvent apporter un bénéfice dans certains troubles ciblés — anxiété, dépression, difficultés relationnelles — mais la qualité des preuves reste modérée à faible, et aucune supériorité n’a été démontrée par rapport aux approches mieux établies, comme les thérapies comportementales, familiales ou systématiques (Midgley et al., 2021). En pratique, les recommandations internationales continuent de privilégier ces dernières, car elles sont mieux évaluées, plus structurées et plus aisément compatibles avec les systèmes de soins.

— Autisme : C’est le domaine où le contraste avec les données scientifiques est le plus fort. Les approches psychanalytiques sont sans preuves, et parfois dangereuses, car elles retardent la mise en place d’interventions éducatives dont l’efficacité est établie (HAS, 2012). Waltz (2015) et Epstein (2014) montrent en détail comment les modèles psychanalytiques de culpabilisation parentale ont profondément nui aux familles.

En 2012, la Haute Autorité de Santé a classé les approches psychanalytiques parmi les méthodes « non consensuelles à écarter ». Comme le résumait sobrement Le Monde : « la psychanalyse est mise hors jeu » (Vincent, 2012).

Conclusion clinique

La littérature scientifique ne montre aucune situation où la psychanalyse serait plus efficace, plus rapide, plus durable ou plus sûre que les psychothérapies évaluées. La psychanalyse peut offrir un espace de parole subjectif à certaines personnes, mais elle n’est jamais le traitement optimal pour un trouble identifié. Cette situation devrait orienter les politiques publiques : lorsqu’un retard thérapeutique peut entraîner un handicap, une chronicisation ou la mise en danger de patients vulnérables, financer une pratique sans preuves relève d’un choix politique discutable qui pèse sur des victimes évitables.

Autrement dit, le projet de déremboursement ne tombe pas du ciel. Il s’inscrit dans une évolution internationale où l’on cesse progressivement de financer, sur fonds publics, des interventions dont la balance bénéfice/risque n’est pas étayée par des essais contrôlés ou des méta-analyses. La psychanalyse, en France, reste pourtant largement protégée de cette mise à l’épreuve, ce qui nous amène à la question de son statut épistémologique.

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Une pseudo-science à l’autorité épistémique disproportionnée

La psychanalyse revendique depuis plus d’un siècle le statut de « science de l’inconscient ». Pourtant, dès les années 1950, Karl Popper soulignait qu’elle constitue l’exemple même d’une théorie impossible à réfuter : toute critique peut toujours être reconvertie en « résistance » du patient ou du contradicteur. Ce mécanisme fait basculer la cure dans un registre métaphysique où l’on ne traite plus les contre-arguments comme des données mais comme des symptômes. Les historiens Mikkel Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani ont montré, archives à l’appui, que cette impossibilité structurelle de mettre la théorie à l’épreuve s’accompagne d’un récit freudien réécrit a posteriori, avec des cas enjolivés, des succès proclamés sans contrôle, et une absence générale de suivi systématique (Borch-Jacobsen & Shamdasani, 2006).

Malgré cela, la psychanalyse continue d’occuper dans l’espace public une position d’« expertise » que rien ne justifie scientifiquement. Elle bénéficie d’une autorité épistémique profondément déconnectée de la recherche empirique, entretenue par un discours où l’effet rhétorique compte davantage que la vérité — ce que Harry Frankfurt décrit comme le registre du « bullshit », un parler-savamment qui ne se soucie pas de la validité de ses propositions (Frankfurt, 2005). Les métaphores opaques, les interprétations passe-partout et le jargon œdipien donnent l’apparence d’une profondeur théorique là où il n’y a, en réalité, aucune production de connaissance.

 

Une organisation en chapelles, plus proche de l’Église que du laboratoire

La psychanalyse ne s’est jamais organisée comme une discipline soumise aux standards académiques. Elle s’est constituée en écoles centrées sur un maître — freudienne, lacanienne, kleinienne, jungienne — chacune avec ses dogmes, ses rites d’entrée, ses excommunications et ses fidélités indiscutées. L’INSERM rappelait déjà, dans son expertise de 2004, que la formation psychanalytique est essentiellement privée, non standardisée, et sans intégration universitaire réelle.

Plusieurs historiens et sociologues ont décrit le fonctionnement institutionnel de la psychanalyse comme fortement hiérarchisé et quasi clérical. Élisabeth Roudinesco, dans son Histoire de la psychanalyse en France, montre que les textes des « maîtres » — Freud, Klein, Lacan — ont été élevés au rang de corpus normatif et que la légitimité professionnelle repose largement sur des parcours internes aux sociétés analytiques, souvent déconnectés des standards universitaires (Roudinesco, 1982). Jacques Van Rillaer, ancien psychologue clinicien formé à la psychanalyse, a documenté de son côté la ritualisation des supervisions, la dépendance aux écoles et l’importance des allégeances doctrinales dans la reconnaissance au sein du groupe, ainsi que l’opacité des mécanismes internes de validation (Van Rillaer, 1981 ; 1999). Une analyse publiée par l’AFIS propose même d’interpréter ce mode d’organisation comme présentant des traits « sectaires », en soulignant l’usage d’un langage ésotérique, la fermeture doctrinale et la stratégie d’occupation de positions d’influence dans les institutions publiques (Freixa i Baqué, 2023).

La MIVILUDES ne classe pas la psychanalyse, en bloc, comme « secte » au sens juridique, mais les rapport parlementaire de 2013 « les dérives thérapeutiques et sectaires : la Santé en danger » soulignent que certaines psychothérapies, lorsqu’elles reposent sur un maître charismatique, une doctrine indiscutée et un isolement progressif des patients, peuvent se comporter comme de véritables groupements à caractère sectaire. Le freudo-lacanisme fondamentaliste coche un grand nombre de ces cases.

L’art de l’entrisme : séduire les élites, saturer le débat public

Si la psychanalyse conserve une visibilité disproportionnée, c’est qu’elle excelle depuis un siècle dans l’entrisme culturel. Elle a irrigué la littérature, le cinéma, la critique sociale, et s’est installée durablement dans les médias, l’enseignement, les tribunaux pour enfants et certaines institutions hospitalières. Le psychanalyste médiatique occupe une place centrale dans l’imaginaire français : il raconte l’actualité comme un drame des désirs inconscients, produit des récits séduisants, et affirme accéder à une vérité cachée inaccessible aux non-initiés.

Ce capital symbolique s’est encore manifesté lors du débat sur le déremboursement, où les réseaux analytiques ont su mobiliser tribunes, sociétés savantes, influenceurs intellectuels et campagnes massives d’emails adressées aux parlementaires. Peu de doctrines discréditées scientifiquement conservent une telle capacité de mobilisation.

Des méfaits très concrets : autisme, culpabilisation, violences minimisées

Qualifier la psychanalyse de pseudo-science serait une simple querelle académique si les conséquences n’étaient que théoriques. Elles ne le sont pas. Des milliers de famille en ont été les victimes.

Dans l’autisme, l’attribution de la condition neurodéveloppementale à la « mère réfrigérateur » est devenue un cas d’école de stigmatisation pseudo-scientifique. Mitzi Waltz (2015) et Epstein (2014) ont montré comment des générations de cliniciens d’inspiration psychanalytique ont imputé le trouble à un déficit maternel malgré l’absence de données empiriques et malgré la montée des preuves génétiques et neurodéveloppementales (voir l’émission de 2021 sur la TeB). En France, cette lecture a perduré de manière exceptionnelle, retardant l’accès aux thérapies éducatives recommandées depuis longtemps ailleurs. Les recommandations de la HAS (2012), qui classent les approches psychanalytiques comme « non consensuelles », ont été publiées dans un climat de confrontation avec les associations de parents. Le documentaire Le Mur (Robert, 2011) illustre parfaitement la manière dont cette doctrine a continué d’accuser les mères jusque tard dans les années 2000.

Au-delà de l’autisme, la matrice psychanalytique a souvent servi à re-sexualiser la souffrance des victimes. Dans un entretien de 1979 publié par la revue Choisir la cause des femmes et récemment exhumé, Françoise Dolto répond à une question sur les viols de petites filles dans les familles en affirmant, verbatim : « Il n’y a pas de viol du tout. Elles sont consentantes », et va jusqu’à décrire la fillette victime d’inceste comme « très contente de pouvoir narguer sa mère ». Ces propos, reproduits et analysés par Franck Ramus (2019 & 2020), montrent à quel degré certains cadres interprétatifs psychanalytiques peuvent déréaliser les violences en les requalifiant en jeux de désir.

L’article de Catherine Vincent dans Le Monde replace ces déclarations dans le contexte de l’époque et rappelle que Dolto a, par ailleurs, condamné explicitement la pédophilie dans d’autres textes. Mais il souligne aussi le cœur du problème : une théorie qui a remplacé la réalité des violences par des fantasmes œdipiens ne peut que produire des dénis structurels. La souffrance réelle de l’enfant devient un matériau symbolique, la parole de la victime est suspectée d’être « fantasmatique », et l’agresseur peut apparaître comme un acteur secondaire d’un drame psychique qui le dépasse (Vincent, 2020).

Cette dérive n’est pas un accident individuel. Elle s’enracine dans le moment où Freud renonce à sa « théorie de la séduction ». Alors qu’il prenait initialement au sérieux les récits d’abus sexuels rapportés par ses patientes, il en vient à considérer ces récits comme des expressions de désir inconscient — un changement doctrinal majeur, dont les historiens de la psychanalyse ont bien mesuré les conséquences. Ce renoncement ouvre une tradition herméneutique où la parole de la victime vaut moins que la « vérité » supposée de ses désirs, où le récit d’abus peut être requalifié en « fantasme », et où la protection de l’enfant devient secondaire par rapport au maintien de la cohérence théorique.

S’y ajoutent les dimensions ouvertement normatives de la doctrine : une homophobie historiquement documentée, la réduction des identités LGBT à des « perversions » ou à des impasses œdipiennes, une hiérarchisation rigide des rôles masculins et féminins, et des lectures familiales qui reconduisent des normes genrées traditionnelles. Même si certains courants analytiques contemporains affirment s’être distanciés de cette vision, ces schémas conceptuels continuent d’imprégner les pratiques et les représentations. On en trouve la trace dans de nombreux textes commentés dans Le Livre noir de la psychanalyse, qui rassemble les critiques de cliniciens, historiens, philosophes et scientifiques autour des biais doctrinaux persistants (Meyer et al., 2005).

On pourrait attendre d’une approche thérapeutique une vigilance particulière sur ces enjeux. L’histoire documentée montre au contraire une série d’interprétations culpabilisantes, des décennies de discours contre-productifs sur l’autisme, des prises de position publiques banalisant ou détournant la gravité des violences sexuelles, et une résistance durable aux réformes inspirées par les études de genre, la psychologie du développement et les mouvements de personnes concernées.

 

L’expertise judiciaire : quand la psychanalyse produit des erreurs irréparables

Il existe un domaine où la persistance de la psychanalyse n’est pas simplement anachronique, mais dangereuse : l’expertise judiciaire.

Car ici, les interprétations projectives et les lectures fantasmatiques n’affectent pas seulement un suivi thérapeutique, elles influencent la garde des enfants, la qualification des violences sexuelles, la responsabilité pénale, et parfois l’issue d’une procédure criminelle.

La recherche en psychologie du témoignage et en criminologie a depuis longtemps établi la nécessité de protocoles reproductibles fondés sur des observations vérifiables (Ceci & Bruck, 1995 ; Lyon, 2014). La psychanalyse, au contraire, fonctionne sur la conviction qu’il faut « interpréter » derrière les faits : lire le fantasme, deviner l’inconscient, soupçonner le désir là où il y a la souffrance. Ce biais produit, en contexte judiciaire, des erreurs méthodologiques graves.

Dans ses travaux sur les morts suspectes d’enfants, la pédiatre et épidémiologiste Anne Tursz (INED) a documenté comment, dans les années 1980-2000, des expertises imprégnées de psychanalyse ont conduit à requalifier des violences ou des homicides en “accidents relationnels” au nom d’hypothèses théoriques infalsifiables (Tursz, 2010). L’idéologie analytique pathologisait parfois les mères protectrices et minimisait les signaux de maltraitance, avec des conséquences directes sur la protection de l’enfance.

Un autre terrain où ces dérives sont bien établies est celui des séparations conflictuelles. Une partie du milieu psychanalytique français a contribué à maintenir une version locale de la théorie de l’« aliénation parentale », héritée des thèses discréditées de Richard Gardner. Or les recherches empiriques montrent que ce concept est dénué de validité scientifique (Bruch, 2001 ; Meier, 2019) et qu’il mène à des décisions nocives, en particulier contre les mères dénonçant des violences sexuelles ou conjugales.

Ces dérives sont facilitées par un problème structurel : l’expertise psychanalytique n’est pas protocolaire. Aucun outil standardisé, aucune grille d’entretien validée, aucune mesure objective. Deux experts psychanalytiques peuvent rendre des conclusions opposées à partir du même dossier, et aucune instance ne peut les départager scientifiquement, car leur méthode n’est ni réfutable, ni contrôlable, ni même discutable autrement qu’en termes doctrinaux.

Les conséquences sont réelles, documentées et publiques. Plusieurs enquêtes journalistiques ont révélé des cas où des enfants victimes d’inceste ont été décrits par des experts comme « séduisants », « fantasmatiques » ou « ambivalents » (Vincent, 2020, Le Monde). Dans certains dossiers, des signalements médicaux ou scolaires ont été ignorés au profit d’une lecture psychanalytique privilégiant « le désir inconscient » plutôt que les faits. La Miviludes, dans son rapport 2018-2019, alerte explicitement sur les « dérives psychothérapeutiques non fondées » dans le champ de la protection de l’enfance, sans nommer la psychanalyse, mais en décrivant très précisément les mécanismes caractéristiques de ses écoles françaises (Miviludes, 2020).

Le maintien de la psychanalyse dans la justice s’explique par un entrisme historique : depuis les années 1970, des psychanalystes ont occupé les tribunaux pour enfants, les services médico-psychologiques, les formations de l’ENM et les cabinets d’expertise. Une inertie institutionnelle considérable fait que, encore aujourd’hui, des juges associent « psychanalyste » et « expert naturel de l’enfant », malgré la littérature scientifique qui démontre le contraire.

Dans un domaine où une phrase mal interprétée peut priver un enfant de protection, où une erreur d’évaluation peut libérer un agresseur ou disqualifier une victime, la question n’est plus simplement épistémologique, elle est éthique et juridique : comment justifier que des théories non testables, non standardisées et scientifiquement discréditées continuent de peser sur des décisions où l’erreur est irréparable ?

Alors, la psychanalyse est-elle une secte ?

Ces constats ne sont pas seulement établis par des critiques externes de la psychanalyse. Ils ont été systématisés dans un ouvrage collectif majeur, Le Livre noir de la psychanalyse, qui rassemble chercheurs, cliniciens, historiens et philosophes autour d’un bilan rigoureux : l’échec thérapeutique massif, les interprétations délirantes, et les souffrances infligées aux patients et à leurs familles. L’ouvrage démontre que les dérives rappelées ici ne sont pas des accidents isolés, mais un effet structurel du dispositif analytique (Meyer et al, 2005)

Sur le plan légal, la psychanalyse en tant que telle n’est pas inscrite sur une liste d’organisations sectaires, et il existe des psychanalystes qui travaillent de manière honnête, intégrés à des équipes pluridisciplinaires, capables de collaborer avec d’autres approches. Mais si l’on prend les critères utilisés par les commissions parlementaires et la MIVILUDES – doctrine intouchable, maître charismatique, fonctionnement en chapelle, initiation et noviciat, contrôle symbolique des adeptes, utilisation de liens d’emprise dans la relation d’aide, refus de l’évaluation externe – une partie du champ psychanalytique, en particulier le freudo-lacanisme fondamentaliste, présente bel et bien des caractéristiques sectaires (Sénat, 2013 ; Miviludes, 2020).

C’est précisément cette part du champ qui dispose du plus fort pouvoir de nuisance : elle s’oppose à la diffusion d’approches fondées sur les preuves, entretient une confusion entre science et croyance (voir Popper, 1963 ; Borch-Jacobsen & Shamdasani, 2006), et met son prestige au service de récits qui peuvent abîmer durablement des patients, des familles, des victimes de violences sexuelles.

Que l’on choisisse ou non d’employer le mot « secte », le débat sur le remboursement public ne peut pas faire l’économie de ce constat. Continuer à financer, comme s’il s’agissait d’une psychothérapie parmi d’autres, une pratique à faible niveau de preuves, à forte dimension doctrinale et à dérives documentées, revient à cautionner l’asymétrie radicale entre son autorité symbolique et sa valeur thérapeutique réelle. À l’inverse, replacer la psychanalyse à sa place – celle d’une tradition culturelle, éventuellement d’une pratique de parole assumant son statut non scientifique – et réserver l’argent public à des prises en charge évaluées, c’est à la fois protéger les patients des dérives sectaires et réaffirmer que, en santé mentale comme ailleurs, l’autorité se gagne sur le terrain des faits, pas sur celui du prestige ou de la capacité de lobbying.

 

Acermendax


Références

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Depuis une vingtaine d’années, les défenseurs des pratiques de santé non conventionnelles (PSNC) mènent une stratégie très active pour imposer l’idée de « médecine intégrative ». Le terme semble rassurant, presque consensuel : il s’agirait d’ajouter, aux thérapeutiques validées, des approches dites “complémentaires”, séduisantes, holistiques ou “douces”. En pratique, cette bannière sert souvent à introduire dans les institutions médicales des méthodes sans efficacité démontrée, adossées à une communication émotionnelle forte et à une rhétorique d’ouverture. Les patients atteints de cancer, vulnérables par définition, sont les premières cibles de ces programmes, dont les bénéfices supposés reposent fréquemment sur des anecdotes, des croyances ou des études de qualité faible.

Dans ce contexte, certains travaux prennent une importance disproportionnée dans les débats publics et institutionnels. C’est précisément ce qui s’est produit avec l’essai de Michael Frass sur l’homéopathie comme thérapie d’appoint en oncologie : une étude aujourd’hui rétractée, mais qui, pendant cinq ans, a pesé indûment sur la promotion de la “médecine intégrative”.

 

La revue The Oncologist vient en effet de publier la rétractation officielle de cet essai clinique, initialement présenté en 2020 comme une démonstration que l’homéopathie, administrée en complément d’un traitement standard, pourrait améliorer la qualité de vie et prolonger la survie de patients atteints d’un cancer du poumon non à petites cellules (Frass et al., 2020). L’article avait été accueilli avec scepticisme dès sa publication, tant les incohérences méthodologiques étaient nombreuses. Pourtant, faute d’une réaction rapide, il a servi pendant plusieurs années de caution scientifique à des discours visant à légitimer l’intégration de remèdes sans principe actif dans la prise en charge du cancer.

Les événements se sont enchaînés lentement. En mars 2021, un premier correctif est publié (Frass et al., 2021), sans pour autant dissiper les doutes majeurs sur le protocole, le recrutement, et la cohérence des données. Puis, en août 2022, la Commission for Research Integrity de l’Agence autrichienne pour l’intégrité scientifique (OeAWI), saisie par la vice-rectrice de la Medical University of Vienna, conclut à la nécessité de retirer l’article. La revue se contente alors d’un Expression of Concern (The Oncologist, 2022).

L’année suivante, The Oncologist publie un second correctif, assorti d’un éditorial invitant à tester séparément chacun des traitements homéopathiques utilisés (The Oncologist, 2024). Mais cette position ne répond pas aux problèmes fondamentaux : l’étude souffre de défauts méthodologiques si graves qu’aucune “réanalyse” partielle ne peut en sauver les conclusions. L’éditorial, très critiqué, donnait l’impression que la revue hésitait à assumer l’invalidation d’un essai pourtant miné dans ses fondations.

En 2025, après des années de signaux d’alarme, The Oncologist tranche enfin : elle déclare ne plus avoir confiance dans les résultats, ni dans les conclusions présentées, et annonce la rétractation complète de l’article. La revue évoque “l’incertitude persistante” et rappelle que les corrections successives n’ont pas suffi à restaurer la fiabilité du travail. Parmi les co-auteurs, plusieurs s’opposent à cette décision (Frass, Lechleitner, Gründling, Gaertner, Duscheck, Muchitsch, Marosi, Manchanda et Burghuber), tandis que Sabine Zöchbauer-Müller, l’une des signataires, approuve la rétractation. D’autres ne se sont pas exprimés.

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Cette affaire illustre les failles d’un système éditorial parfois trop lent à corriger ses erreurs, mais elle montre aussi l’importance du travail des agences d’intégrité scientifique et de la vigilance critique. Pendant cinq ans, une étude profondément problématique aura servi d’argument d’autorité aux promoteurs d’une “intégration” des pratiques non validées dans les services d’oncologie. Sa rétractation rappelle une évidence trop souvent oubliée : la qualité méthodologique n’est pas un luxe académique, mais une exigence éthique absolue lorsque les patients en situation de vulnérabilité risquent d’être influencés par des conclusions fausses.

Les débats sur la « médecine intégrative » reposent hélas bien souvent sur des travaux discutables, et nous devons veiller collectivement à ne pas laisser les idées fausses s’installer dans les programmes de soin

Acermendax


Références

  • Frass, M., Lechleitner, P., Gründling, C., Pirker, C., Grasmuk-Siegl, E., Domayer, J., Hochmair, M., Gaertner, K., Duscheck, C., Muchitsch, I., Marosi, C., Schumacher, M., Zöchbauer-Müller, S., Manchanda, R. K., Schrott, A., & Burghuber, O. (2020). Homeopathic Treatment as an Add-On Therapy May Improve Quality of Life and Prolong Survival in Patients with Non-Small Cell Lung Cancer: A Prospective, Randomized, Placebo-Controlled, Double-Blind, Three-Arm, Multicenter Study. The Oncologist, 25(12), e1930–e1955. https://doi.org/10.1002/onco.13548
  • Frass, M., Lechleitner, P., Gründling, C., Pirker, C., Grasmuk-Siegl, E., Domayer, J., Hochmair, M., Gaertner, K., Duscheck, C., Muchitsch, I., Marosi, C., Schumacher, M., Zöchbauer-Müller, S., Manchanda, R. K., Schrott, A., & Burghuber, O. (2021). Correction to…. The Oncologist, 26(3), e523. https://doi.org/10.1002/onco.13693
  • The Oncologist. (2022). Expression of Concern… The Oncologist, 27(12), e985. https://doi.org/10.1093/oncolo/oyac221
  • The Oncologist. (2024). Correction to… The Oncologist, 29(11), e1631–e1632. https://doi.org/10.1093/oncolo/oyae253
  • Figg, W. D., & Bates, S. E. (2025). Clinical trial results: each patient’s participation should count. The Oncologist, 30(7). https://doi.org/10.1093/oncolo/oyae252

 

Émission Niveau Critique N°5, sur TikTok

Enregistrée le 27 novembre 2025 

 

Ce que recouvre réellement le mot « extrasensoriel »

Derrière la perception extrasensorielle se cache une famille disparate de prétentions. On nous parle de télépathie (lire les pensées), de clairvoyance (voir à distance), de précognition (voir l’avenir), de télékinésie ou psychokinèse (agir sur la matière par la pensée), de psychométrie (deviner le passé d’un objet en le touchant), de médiumnité (communiquer avec les morts), de « remote viewing » (vision à distance sous perfusion de jargon militaire), de sorties hors du corps, de voyages astraux, de guérison énergétique, de diagnostic intuitif, et parfois même de « dialogue avec les cellules ».

Ce sont des phénomènes très différents, qui ne reposent pas sur les mêmes récits, sur les mêmes pratiques, et concernant souvent des communautés différentes. Le point commun n’est pas dans les faits – il est dans la promesse : vos sens officiels ne sont que la partie émergée de l’iceberg, vous êtes plus puissant que ce qu’on vous a dit, et moi, pour un tarif modique, je peux vous aider à accéder au reste.

 

D’où viennent ces histoires de « pouvoirs » ?

Naturellement les coach et gourous prétendent transmettre une sagesse du fond des âges et des pratiques millénaires, mais en réalité le récit extrasensoriel tel qu’il circule aujourd’hui est un produit moderne, fabriqué à la jonction du spiritualisme du XIXᵉ siècle, de la psychologie naissante et du marketing contemporain.

Au XIXᵉ siècle, le succès des séances de spiritisme, des tables tournantes et des médiums en transe donne déjà une structure au récit : certaines personnes auraient un « don », un sixième sens, une capacité à capter des messages invisibles. On convoque les esprits, les fluides, les plans subtils. C’est spirituel, c’est spectaculaire, mais ce n’est pas encore « scientifique ».

Le XXᵉ siècle, lui, invente le vocabulaire pseudo-scientifique du « paranormal ». On ne parle plus d’esprits, on parle de psi, on met des sujets dans des labos, on invente des cartes de Zener, des protocoles prétendument rigoureux. On ne dit plus « don », on dit « perception extrasensorielle ». Ce n’est plus de la foi, c’est de la « recherche ». Sur le papier, ça s’écrit Parapsychologie, et c’est parfois pratiqué par des gens sérieux et rigoureux.

Puis arrivent la Guerre froide et ses fantasmes : si l’URSS développe des espions télépathes, il faut bien que les États-Unis financent des programmes de remote viewing pour ne pas être distancés dans la course au n’importe quoi. On verse de l’argent public sur des projets qui consistent, en gros, à demander à des gens de fermer les yeux et de dire ce qu’ils « perçoivent » d’une cible secrète. On trouve des succès anecdotiques, on oublie les flops massifs, et on ressort ensuite le tout sous forme de légende : vous voyez bien, la CIA y croyait, donc c’est sérieux.

Il est amusant de constater qu’au moment de dire cela on oublie que la CIA est maitresse dans l’art de disséminer de la désinformation, et que ses histoires auraient très bien pu être destinées aux ennemis géopolitiques, afin qu’ils gaspillent des ressources dans des travaux sans espoir.

Enfin, la vague New Age des années 1970-1980 fait le reste. On mélange un peu de parapsychologie, beaucoup d’ésotérisme, des bouddhas en plâtre, deux pincées de « quantique » en poudre, et l’on obtient le décor idéologique de nos formations contemporaines : tout est énergie, tout est vibration, votre conscience est illimitée.

Le résultat : un imaginaire extrêmement séduisant, très rentable, et extraordi­naire­ment peu compatible avec ce que l’on sait réellement de la psychologie, de la neurobiologie ou de la physique.

Mais bien sûr om faut garder l’esprit ouvert ! Sait-on jamais.

 

De la croyance au business : comment on fabrique des clients « extra-sensoriels »

Une fois l’imaginaire posé, le marché suit. Aujourd’hui, l’extrasensoriel n’est plus seulement une croyance : c’est un secteur économique.

On vous propose des stages pour :

  • « développer votre intuition télépathique » ;
  • « activer votre troisième œil » ;
  • « ouvrir vos capacités de médium » ;
  • « apprendre le remote viewing en 5 week-ends » ;
  • « maîtriser la guérison quantique » ;
  • « devenir coach intuitif certifié » (certifié par qui ? par d’autres coachs intuitifs, évidemment).

La promesse implicite est toujours la même : vous avez en vous un potentiel extraordinaire que la société matérialiste a bridé ; moi, je peux le réveiller.

La mécanique commerciale est d’une banalité déprimante. D’abord, on pathologise le quotidien : vous vous sentez perdu, en manque de sens, angoissé ? C’est que vous n’êtes pas aligné avec vos « capacités innées ». Ensuite, on propose un récit flatteur : si vous souffrez, c’est précisément parce que vous êtes plus sensible, plus réceptif, plus « connecté » que les autres. Enfin, on offre une porte de sortie payante : formation, coaching, accompagnement, niveau 1, puis niveau 2, puis masterclass, puis certification que vous pourrez à votre tour monnayer. C’est un peu la révélation des Pyramides commerciales.

Le glissement est subtil mais crucial : on ne vend pas seulement une croyance, on vend une identité.

  • Vous n’êtes plus quelqu’un qui a peur de l’avenir ; vous êtes un « précognitif » qui doit apprendre à gérer ses flashes.
  • Vous n’êtes plus quelqu’un qui projette ses envies sur les autres ; vous êtes un « télépathe » qui ne sait pas encore maîtriser ses perceptions.
  • Vous n’êtes plus quelqu’un de suggestible ; vous êtes un « canal » pour des messages d’ailleurs.

Et si un quidam ose demander des preuves, on le jugera « fermé », « rationaliste étroit », voire « complice du système ». L’exigence de preuve devient une pathologie, voire une trahison. C’est hélas efficace, cela verrouille l’engagement de la recrue.

 

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Une rhétorique très simple pour des promesses très grandes

On pourrait croire que derrière ces promesses se cachent des théories profondes. En pratique, le logiciel rhétorique est d’une simplicité enfantine :

  1. Amplifier l’anecdote
    On accumule des histoires frappantes : le rêve prémonitoire, l’appel téléphonique quelques secondes avant l’accident, la sensation d’être observé. On néglige systématiquement les milliers de rêves, d’appels, de sensations qui n’ont mené à rien. On laisse le cerveau faire ce qu’il sait très bien faire : sélectionner les coïncidences et oublier tout le reste.
  2. Invoquer la science sans la pratiquer
    On cite des mots : « ondes cérébrales », « fréquences », « champ quantique », « inconscient collectif ». On mentionne, de loin, quelques expériences (Ganzfeld, remote viewing, effets faibles) sans dire que les réplications strictes échouent, que les biais méthodologiques sont massifs, que les méta-analyses n’établissent rien de robuste. La science devient un simple décor, un habit d’autorité
  3. Dissoudre l’échec dans le flou
    Si le stage ne marche pas, c’est que vous « résistez », que votre mental « bloque », que vous avez des « croyances limitantes ». Autrement dit : le dispositif ne peut pas avoir tort, donc c’est vous qui êtes en défaut. Là encore, c’est une vieille technique de manipulation relookée en spiritualité 2.0.
  4. Monétiser la boucle
    Comme vous ne progressez pas assez vite, il vous faut le niveau supérieur, le module avancé, l’accompagnement individuel. Et si vous progressez, c’est la preuve que la méthode est extraordinaire, pas que l’on vous a simplement appris à vous raconter vos propres biais de façon plus sophistiquée.

 

 Douter avec méthode : l’apport de la zététique

Le but de la zététique, dans ce contexte, n’est pas de venir casser une ambiance ou piétiner des espoirs gratuitement. Il est de rappeler une évidence que tout le monde feint d’oublier : si ces pouvoirs existaient à l’échelle où on les raconte, nous n’aurions pas besoin de stages pour les détecter.

  • Si la télépathie était opérationnelle, il suffirait d’organiser quelques expériences bien construites, dans des labos différents, pour obtenir des effets massifs.
  • Si la précognition était un trait humain significatif, les marchés financiers, les assurances, la sécurité civile seraient envahis de médiums systématiquement meilleurs que le hasard.
  • Si la guérison « énergétique » avait une efficacité clinique solide, les essais contrôlés randomisés la mettraient en évidence, et elle sortirait des cabinets privés pour entrer dans les protocoles hospitaliers.

Ce n’est pas ce que l’on observe. Ce que l’on observe, c’est un fossé immense entre la mythologie des pouvoirs et ce qu’il en reste quand on enlève la suggestion, les coïncidences, les reconstructions de mémoire et les illusions de contrôle. Ce fossé, il faut le montrer sans prendre les tenants-croyants pour des idiots. Et il ne faut pas s‘imaginer que l’on peut sauver les gens de leurs croyances. En revanche nous avons collectivement le devoir de prendre soin les uns des autres, et cela passe aussi par la remise en question de nos certitudes les plus affirmées quand elles deviennent prosélytes.

La zététique ne sert pas à aller ennuyer son voisin pour le soigner de sa crédulité mais à entraver la progression des énoncés et des histoires qui veulent être crues sans faire aucun effort de véracité.

Acermendax

On m’a signalé ce passage médiatique de Didier Raoult venu vendre son dernier livre sur Europe 1 où il explique qu’il ne faut surtout pas croire les modèles, les théories, mais seulement ce qu’on voit.

Son épistémologie défectueuse a déjà été critiquée sur ce blog [Article de Florian COVA]. Dans cette émission, en septembre dernier, Didier Raoult ne trouve rien de plus intelligent à faire que de chantonner encore un refrain climatosceptique en affirmant que la surface des glaces polaires n’a pas changé en 10 ans — sous-entendu : les climatologues racontent des bêtises, on vous ment, les consensus c’est de la cambronne.

Mais Didier Raoult raconte encore des sottises.

 

Les données scientifiques montrent le contraire, y compris sur cette période des dix dernières années.

Arctique :

Entre 2015 et 2024, la surface minimale annuelle (septembre) est passée d’environ 4,6 à 4,2 millions de km², selon le National Snow and Ice Data Center (NSIDC). C’est une perte nette de près de 10 % en dix ans, malgré les variations annuelles naturelles. (Source : NSIDC, Sea Ice Index, version 3, 2025)

Antarctique :

Sur la même période, la glace de mer a connu un effondrement spectaculaire : record historique de faible extension en février 2023, confirmé en 2024. Les études récentes parlent d’un basculement durable de la dynamique antarctique (Sources : Turner et al., Nature Climate Change, 2022 ; NSIDC, Antarctic Sea Ice Summary, 2024)

Ensemble :

Si l’on additionne les deux pôles, la surface moyenne annuelle de glace de mer mondiale est nettement inférieure à celle du début des années 2010.
En dix ans, la planète a perdu plusieurs centaines de milliers de km² de glace flottante.

Les données sont publiques sur les sites du NSIDC (nsidc.org) et de la NASA (climate.nasa.gov). Aucune analyse sérieuse ne conclut à une stabilité. Les « vérifications personnelles » de M. Raoult ne peuvent remplacer la rigueur statistique et la continuité des mesures satellites.

Les journalistes comme Christine Kelly devraient faire autre chose que s’ébahir de la grosse intelligence de Didier Raoult quand il désinforme leur public au micro qu’ils lui tendent encore.

 

Je traite cela juste après avoir réagi à la désinformation de Didier Raoult sur la vaccination anti-covid qu’il accuse de provoquer des cancers.

Voir ici :

 

Acermendax

Quelques liens :

https://nsidc.org/sea-ice-today/analyses/arctic-sea-ice-extent-levels-2024-minimum-set

https://svs.gsfc.nasa.gov/5382/

Une donnée publiée après le tournage de mon épisode sur le sujet…

En juillet 2025, le designer brésilien Cícero Moraes publie une étude qui réaffirme un aspect déjà documenté mais nié par les sindonologues : on a une explication sur la manière dont l’objet a été fabriqué.

Moraes s’est illustré dans l’anthropologie médico-légal et la reconstruction numérique des visages de figures historiques ou religieuses (comme Saint Antoine de Padoue) en collaboration avec des institutions comme le Museum of Anthropology de l’Université de Padoue. Son approche est strictement géométrique. À l’aide de logiciels 3D libres, il modélise un visage humain réaliste, puis simule l’effet qu’aurait un linge déposé sur ce visage en trois dimensions à la recherche d’une cohérence anatomique.

Or, le résultat devrait surprendre celles et ceux qui croient le suaire authentique : le tissu épousant un vrai visage génère une image déformée, élargie, avec des volumes incohérents par rapport à ce que montre le suaire. Les joues s’étalent, le nez s’écrase, les oreilles se dérobent sur les côtés, et les jambes deviennent plus larges. Bref, l’empreinte réelle d’un corps ne peut pas donner ce que l’on voit sur la relique de Turin. En revanche, lorsqu’il répète l’expérience non plus sur un visage vivant mais sur un bas-relief — une sorte de masque sculpté en faible relief — tout s’aligne. L’image obtenue est proportionnée, symétrique, et bien plus proche du suaire tel qu’il nous est parvenu.

Avec une précision désarmante, Moraes conclut que l’hypothèse la plus plausible est celle d’un artefact conçu pour produire une image saisissante, sans avoir jamais touché de corps humain, en parfait accord avec les hypothèses favorisées par les sceptiques depuis au moins 40 ans.

Overlay of the textures created by 3D models of a human body (left) and a low-relief model (right) onto the Shroud of Turin (center) (Image credit: Cicero Moraes)

 


Source

  • Moraes, C. (2025). Image Formation on the Holy Shroud—A Digital 3D Approach. Archaeometry. Advance online publication – https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/arcm.70030

 


Mise à jour

La réponse de Cícero Moraes aux gardiens du suaire

 

En juillet 2025, l’ingénieur brésilien Cícero Moraes publiait dans la revue Archaeometry une étude retentissante sur le suaire de Turin, affirmant que « l’image du corps » présente sur le tissu pouvait très bien avoir été produite par contact avec un bas-relief. Une telle hypothèse, reléguée depuis longtemps aux marges de la sindonologie, revenait brusquement dans le champ scientifique grâce à des simulations 3D rigoureuses et reproductibles. Le Centro Internazionale di Studi sulla Sindone (CISS), gardien historique du suaire, n’a pas tardé à publier une réponse — à laquelle Moraes vient lui-même de répondre, dans un texte accessible sur.

https://www.researchgate.net/publication/395338103_My_Public_Response_to_the_Centro_Internazionale_di_Studi_della_Sindone_CISS_Regarding_the_Study_in_Archaeometry_2025

Ce texte, intitulé My Public Response to the CISS, réaffirme les intentions initiales de l’auteur qui ne prétend pas avoir prouvé comment l’image du suaire a été faite, mais simplement qu’une formation par contact avec un bas-relief est compatible avec ce que nous voyons.

 

Moraes corrige une déformation de son étude par la presse, puisqu’à aucun moment il se traite l’hypothèse que le suaire aurait été brûlé par une sculpture chauffée, comme certains articles l’ont suggéré. Ensuite, il répond aux critiques du CISS sur le manque de scientificité des outils utilisés (comme Blender, MeshLab, etc.). Moraes rappelle que les méthodes numériques qu’il emploie sont accessibles, documentées, et permettent la reproductibilité complète des résultats, critère essentiel dans toute démarche scientifique. Il souligne également que l’idée d’une image projetée de façon orthogonale, sans déformation latérale, remonte à Paul Vignon et Yves Delage dès 1902 — deux chercheurs favorables à l’authenticité du suaire. Moraes revendique une approche respectueuse de l’histoire du débat, mais modernisée par les outils contemporains. Il précise que son modèle s’inspire directement d’un gisant médiéval, et que le procédé proposé est crédible dans le contexte technique du Moyen Âge.

Enfin, Moraes revient sur un des piliers de la rhétorique sindonologique contemporaine : l’absence de « peinture ». Un raisonnement fallacieux répété dans les médias et par certains apologètes prétend que, puisque des analyses comme celle d’Acetta n’ont pas détecté de pigments sur certains échantillons, cela voudrait dire qu’aucune peinture n’est présente. Là encore, il remet les pendules à l’heure : « Ne pas trouver une substance ne signifie pas qu’elle est absente. Cela signifie simplement qu’elle n’a pas été détectée dans les conditions de l’analyse. » Il rappelle qu’Acetta lui-même était prudent, et que ses conclusions ne permettaient en aucun cas de trancher entre image naturelle et artefact. Ce sont les extrapolations d’autres chercheurs (notamment Giulio Fanti) qui ont transformé cette absence relative en preuve d’origine surnaturelle. Moraes refuse cet abus.

Par ailleurs, plusieurs études indépendantes ont bien détecté des pigments à base d’ocre rouge, d’hématite ou de cinabre sur le suaire, parfois en quantité infime, mais attestée. Le travail d’Acetta, en ne détectant pas certains pigments sur ses échantillons, ne permet pas de conclure à leur inexistence absolue, ni d’éliminer l’hypothèse d’un artefact humain. Une conclusion scientifique ne saurait reposer sur une absence partielle de données. 

La réponse de Moraes au CISS est une défense rigoureuse d’une approche rationnelle et ouverte. Elle révèle à quel point certains arguments pro-authenticité reposent sur des affirmations fragiles, souvent non testables ou déduites de silences interprétés. À l’inverse, la proposition de Moraes est réplicable, transparente et falsifiable : trois qualités que bien des discours sindonologiques peinent à afficher.

Illustration d'un lot de 6 clous de la crucifixion en vente sur Amazon

Les clous sont la preuve de l’authenticité !?

 

C’est l’un des derniers bastions des défenseurs du suaire : Le Christ du suaire a des clous dans les poignets, pas dans les paumes. Or, dit-on, au Moyen Âge, on croyait que Jésus avait été cloué dans les mains. Un faussaire de cette époque ne pouvait pas inventer ce détail anatomique, donc le suaire est authentique. Cette idée impressionne. Elle repose pourtant sur un malentendu : l’imagerie médiévale n’est pas aussi uniforme qu’on le prétend.

On trouve dans l’art chrétien antérieur au suaire — parfois de plusieurs siècles — des représentations de la crucifixion avec des clous au poignet ou dans l’avant-bras. Le célèbre Évangéliaire de Rabbula (vers 586), manuscrit syriaque conservé à Florence, montre le Christ cloué de façon ambiguë, avec des fixations situées plus bas que la paume. Sur le Psautier d’Utrecht (vers 820–830) les clous semblent enfoncés dans les poignets. D’autres exemples issus de l’art byzantin ou carolingien (ivoire de Lorsch, psautier de Stuttgart, plaques irlandaises) vont dans le même sens. Faisons bien attention ; les églises médiévales n’avaient pas vocation à fournir une description scientifique de la crucifixion, mais à évoquer la Passion. De ce fait, tout attribut anatomique précis y est généralement absent, et il est donc difficile de réaliser une observation nette du positionnement des clous qui pourrait réfuter « l’argument du poignet ». Mais justement… l’affirmation selon laquelle seul le poignet était connu comme lieu de crucifixion dans l’art ancien n’est pas étayée visuellement par des sources explicites : en réalité ces œuvres restent silencieuses sur cette question.

 

Le débat sur l’emplacement des clous dans la crucifixion oppose depuis longtemps les partisans du poignet aux défenseurs de la paume. Frederick T. Zugibe, médecin légiste connu pour ses prises de position pro-suaire, soutenait que plusieurs zones dans la main — et non uniquement le poignet — pouvaient permettre une suspension sans déchirure des tissus. Il écrivait notamment : « Il existe plusieurs zones solides dans la main permettant un clouage viable. Les deux affirmations contraires [sur l’impossibilité des paumes et la nécessité du poignet] sont incorrectes. » (The Crucifixion of Jesus, 2005). Même Pierre Barbet, souvent invoqué comme “preuve” du clouage au poignet, admettait plusieurs hypothèses, dont la paume supérieure. Ces débats montrent surtout que la question est anatomiquement ouverte, qu’elle l’était déjà au XXe siècle, et qu’aucune configuration ne permet de trancher définitivement en faveur d’une empreinte historique

L’évolution de la médecine légale ne plaide pas en faveur d’un secret réservé aux modernes. Il s’agit de questions techniques largement accessibles dès que l’on expérimente la suspension de charges sur des structures osseuses.

Les artistes médiévaux n’étaient pas prisonniers d’une seule tradition iconographique : ils puisaient dans différents modèles pour représenter la Passion, capables de varier selon l’espace culturel et théologique. Le détail du poignet n’a donc rien d’une exclusivité “impossible” à l’époque.

 

Et les pieds alors ?

Si l’on accorde tant d’importance à la position des clous dans les mains, pourquoi ne pas examiner avec la même rigueur ceux des pieds ? Le suaire montre une trace plantaire presque complète du pied droit, mais seulement le talon du gauche. Cela a conduit plusieurs sindonologues, dans le sillage de Pierre Barbet, à supposer que les pieds étaient superposés l’un sur l’autre et traversés d’un seul clou. Ce scénario est devenu un standard de la littérature pro-suaire, censé refléter un mode de crucifixion plausible, voire méconnu au Moyen Âge. Mais là encore, les faits archéologiques bousculent le récit.

Le seul cas bien documenté de crucifié — le squelette de Giv’at ha-Mivtar, découvert en 1968 près de Jérusalem — montre un clou enfoncé latéralement à travers le talon (calcanéum), sans recouvrement des pieds. Aucune preuve archéologique ou textuelle ne confirme le modèle proposé par les partisans du suaire. En revanche, l’iconographie chrétienne médiévale tardive, notamment à partir du XIIIᵉ siècle, représente régulièrement le Christ avec les pieds croisés et cloués ensemble — souvent avec un seul clou. L’image du suaire semble donc bien plus proche d’une convention artistique gothique que d’un témoignage physique issu du Ier siècle.

Les empreintes de sang censées attester de ce montage n’apportent pas non plus de confirmation décisive. Leur orientation ne suit pas une logique gravitationnelle attendue, ni une distribution cohérente avec les flux sanguins d’un corps suspendu. Là encore, on perçoit davantage une esthétique pensée pour susciter l’émotion qu’une documentation anatomique rigoureuse. Les sindonologues affirment qu’un faussaire médiéval n’aurait jamais imaginé ce type de crucifixion. Mais il est permis de penser, à l’inverse, que ce faussaire a justement imité ce qu’il voyait dans les œuvres de son temps.

 

Acermendax

 


Sources

  • Barbet, P. (1953). A Doctor at Calvary. Garden City, NY: Image Books.
  • Center for Inquiry. (2021). Crucifixion Evidence Debunks Turin “Shroud”. https://centerforinquiry.org/blog/crucifixion-evidence-debunks-turin-shroud
  • Haas, N. (1970). Anthropological observations on the skeletal remains from Giv‘at ha-Mivtar. Israel Exploration Journal, 20(1–2), 38–59.
  • Henderson, G. (1987). From Durrow to Kells: The Insular Gospel-books 650–800. London: Thames & Hudson.
  • Ruffin, C. B. (1999). The Shroud of Turin: The Most Up-To-Date Analysis of All the Facts Regarding the Church’s Controversial Relic. Our Sunday Visitor.
  • Zugibe, F. T. (1989). Two Questions About Crucifixion. Bible Review, avril 1989, 35–43. Disponible en ligne sur le site de la Biblical Archaeology Society
  • Zugibe, F. T. (2005). The Crucifixion of Jesus: A Forensic Inquiry. New York: M. Evans & Company.

 

En septembre 2025, sur les ondes de Radio Notre-Dame, Olivier Bonnassies s’émerveille : une étude publiée dans Nature aurait détecté la présence d’ADN (de plantes et d’humains) venant d’Inde sur le suaire de Turin. Et d’en conclure qu’il s’agit là d’un indice extraordinaire validant l’hypothèse selon laquelle Joseph d’Arimathie aurait acheté une luxueuse étoffe d’origine orientale pour ensevelir le corps de Jésus. La science, enfin, viendrait confirmer le récit évangélique !

Cette lecture enthousiaste appelle néanmoins plusieurs mises au point.

D’abord, l’étude mentionnée n’a pas été publiée dans Nature au sens strict, mais dans Scientific Reports, une revue du groupe Nature, au fonctionnement éditorial distinct et à comité de lecture indépendant. L’article en question, publié en 2015 par Gianfranco Barcaccia et ses collègues, ne prétend nullement démontrer quoi que ce soit sur l’origine du corps enveloppé par le suaire. Il se limite à analyser l’ADN mitochondrial humain retrouvé sur divers fragments du tissu, et à identifier plusieurs haplogroupes correspondant à des régions variées : Europe de l’Ouest, Moyen-Orient, Caucase, Afrique de l’Est… et Asie du Sud, notamment l’Inde.

Le fait que des traces génétiques indiennes soient détectées n’a rien d’étonnant si l’on tient compte de l’histoire de l’objet : pèlerinages, manipulations liturgiques, restaurations, contacts humains répétés sur plusieurs siècles. Les chercheurs eux-mêmes insistent très clairement sur ce point :

« Ces données suggèrent que plusieurs individus d’origines ethniques diverses sont entrés en contact avec le suaire, possiblement en raison de manipulations humaines, d’une exposition environnementale et des déplacements historiques de la relique avant son arrivée à Turin. »[1]
(Barcaccia et al., 2015, p. 9)

Autrement dit, ce que cette étude montre, c’est que le suaire a été en contact avec des êtres humains, qui parfois venaient de loin. Cela ne prouve ni que le tissu a été tissé en Inde, ni qu’il a servi à ensevelir Jésus, ni qu’il a été acheté par Joseph d’Arimathie.

La démarche d’Olivier Bonnassies, si l’on admet sa bonne foi par principe de charité, illustre un aspect du biais de confirmation : nous pouvons avoir tendance à interpréter des informations de manière un peu acrobatique de sorte à leur faire dire ce que l’on voudrait qu’elles disent. À ce stade, l’inconnue est la capacité d’Olivier Bonnassies à reconnaître son erreur. Cela implique d’être capable de cesser d’utiliser un argument délicieux, mais complètement faux.

 

Pour en savoir plus sur le linge exposé à Turin :

 

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Références

  • Barcaccia, G., Galla, G., Achilli, A., Perego, U. A., Olivieri, A., Semino, O., … & Torroni, A. (2015). Uncovering the sources of DNA found on the Turin Shroud. Scientific Reports, 5, 14484. https://doi.org/10.1038/srep14484
  • Radio Notre-Dame. (2023, septembre 11). Le mal et la souffrance : raison de douter ou raison de croire ? [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=fLvrBenVXB0

[1] “These data suggest that multiple individuals of different ethnic origins came into contact with the Shroud, potentially through human handling, environmental exposure and historical travels of the relic before it came to its current location in Turin.”

Depuis des années, j’alerte sur la manière dont certains universitaires instrumentalisent leur statut pour imposer des pseudo-médecines au cœur même de l’institution. J’ai montré comment le psychiatre Fabrice Berna, professeur à l’Université de Strasbourg, détourne rhétorique et relativisme pour légitimer des pratiques sans fondement scientifique (premier article, second article).

L’enquête publiée ce dimanche par Oliver Hertel dans Le Point apporte un éclairage décisif. On y découvre que le Pr Berna n’est pas seulement un promoteur académique des médecines dites « complémentaires ». Il est aussi un disciple et un praticien du Samadeva, une organisation ésotérique à coloration sectaire, déjà signalée par la Miviludes. Diplômé en « euphonie énergétique », fondateur d’un institut portant le nom du maître Idris Lahore, copropriétaire d’un bien immobilier lié financièrement au mouvement : tout indique qu’il s’agit d’un acteur central de ce réseau occulte, et non d’un simple observateur académique.

Lire l’enquête d’Olivier Hertel.

Que penser lorsqu’un professeur d’université, psychiatre de surcroît, relaie à ses étudiants et collègues des théories fumeuses comme les constellations familiales, prétendant résoudre la dépression ou même le cancer par un théâtre symbolique transgénérationnel ? Que dire lorsqu’un enseignant hospitalier s’engage dans des montages financiers au service d’un mouvement dénoncé pour ses dérives sectaires ?

Il y a là plus qu’un problème de méthode scientifique : un abus de position académique pour légitimer des croyances dangereuses, susceptibles d’induire les patients en erreur, de tromper des étudiants, et de fragiliser la confiance dans la médecine.

Il est temps que l’Université se protège de telles influences et qu’elle cesse d’offrir son prestige à des entreprises qui nient l’esprit critique et la rigueur scientifique.

Acermendax

Ce billet contient la critique d’Alexis SEYDOUX, publiée le 22 septembre 2025, et la réponse de Nicolas Bourgeois, publiée le 29 septembre.

 

Critique d’Alexis Seydoux

Le 31 juillet dernier, j’ai répondu à l’invitation de Thomas Durand sur La Tronche en Biais à Nicolas Bourgeois, un auteur mettant doute l’historicité de Jésus et avant l’hypothèse que le personnage de Jésus est une invention[1]. Lors de ce débat en direct, j’ai mis en avant les arguments qui construisent le consensus des historiens attestant de l’existence d’un Jésus historique. Cette période n’est pas ma spécialité, mais d’une part, je l’ai étudiée dans mon cursus universitaire et j’ai continué à travailler dessus, et d’autre part, j’ai présenté une conférence pour l’AFIS sur ce sujet[2].

L’hypothèse de monsieur Bourgeois a été présentée dans un livre, Une invention nommée Jésus, qu’il m’a fait parvenir depuis et dont je présente ici une recension[3].

 

 

L’historicité de Jésus a fait l’objet de débat entre historiens. Pour certains, les sources permettant d’attester de l’existence de Jésus ne sont pas assez solides pour assurer de l’historicité du personnage ; et si Jésus n’existe pas, alors les fondements du christianisme comme religion révélée s’écroulent. Aujourd’hui, le consensus des historiens penche nettement en faveur de l’existence de Jésus. Ce débat est assez bien résumé notamment par Maurice Sartre, un antiquisant spécialiste de l’Orient romain[4].

La première chose qui frappe dans cet ouvrage, c’est la faiblesse de la bibliographie présentée. Une quarantaine d’auteurs est cité, essentiellement autour de la vie Jésus ; il manque, à mon sens, d’une part une grande partie des ouvrages anglo-saxons sur la question, notamment les grandes synthèses comme le premier volume de la Cambridge History of Christianisme ou les ouvrages analysant les sources du premier christianisme[5]. C’est aussi le cas d’une partie des synthèses publiés en français, tel que le premier volume l’Histoire du Christianisme, ou la L’Histoire générale du Christianisme[6]. Ces ouvrages sont actuellement les synthèses les plus complètes présentant le consensus historique. D’autre part, il manque les ouvrages qui mettent en avant le contexte historique et religieux de cette période[7]. De fait, monsieur Bourgeois ne s’intéresse ni au contexte historique de la Judée ou de l’Empire romain au Ier siècle, ni au contexte du judaïsme ; cette partie court sur deux pages de la première annexe de l’ouvrages, et ne met en avant qu’une rapide chronologie des débuts du judaïsme à la révolte de 135. Du coup, Nicolas Bourgeois n’aborde jamais le contexte de production et de réception des textes dont il fait la critique.

Il emploie également un argument ad hominem, en indiquant que les auteurs qui travaillent sur l’existence de Jésus sont des croyants. Ceci n’est pas exact et il aurait fallu que Nicolas Bourgeois présente une historiographie du sujet.

L’essentiel de l’argumentation de monsieur Bourgeois repose sur une critique serrée des textes qui évoquent Jésus. Trois sont essentiellement mis en avant : les sources, essentiellement les Évangiles, sont incohérentes, donc faux ; les autres textes sont inspirés par des chrétiens, sont orientés et donc non recevables ; les textes non chrétiens sont trop éloignés ou douteux, donc peu acceptables.

Ces arguments sont en réalité faibles et ont déjà été présentés par les historiens. Le fait que les Évangiles manquent de cohérence et ne permettent pas de reconstruire une biographie de Jésus est une évidence que les historiens ont longtemps mise en avant, puisque c’est en grande partie sur cela que l’exégèse s’est fondée dès le XVIIIe siècle. Les Évangiles ne sont pas des biographies de Jésus, mais des textes militants cherchant à montrer aux autres factions juives de la validité du message de Jésus.

L’autre arguments, c’est que la plupart des textes qui parlent de Jésus sont chrétiens donc orientés. Là encore, c’est enfoncer une porte ouverte ; et c’est mal connaître ce qu’est la critique des sources sur laquelle la méthode en Histoire. Toute source écrite est orientée et subjective. Que les Évangiles soient produits par des proches du groupe qui reconnait Jésus n’enlèvent pas leurs valeurs. Que les textes parlant de Jésus – ce qui n’est pas forcément le cas, trouvent leur source parmi les suiveurs de Jésus, ne démontre pas que Jésus est une invention. Si on écartait d’emblée toutes les sources produites par une entité politique car elles sont “militantes”, alors on ne connaitrait rien de la religion des Grecs car on aurait écarté Homère et Hésiode, rien des Carolingiens, car on ne s’appuierait pas sur leurs lois et rien sur Magellan car on écarterait le récit de Pigafetta. Le travail de l’historien consiste à comprendre et à critiquer ces textes, notamment en s’appuyant sur leur contexte de production et de diffusion.

L’analyse des ouvrages de Flavius Josèphe est sans doute le plus représentatif du manque d’analyse de ces textes. Nicolas Bourgeois s’interroge dans son ouvrage du manque de mention de Jésus dans son premier ouvrage, La guerre des Juifs, pourtant plus anciens. En revanche, l’auteur juif cite Jésus dans le deuxième dans le passage appelé le Testimonium Flavianum. Pour l’auteur, c’est un argument montrant que la “propagande” chrétienne a influencé Flavius Josèphe. Mais, il ne prend pas en compte les intentions de l’auteur : le premier ouvrage de Flavius Josèphe a pour objet d’expliquer la guerre des Juifs, donc les événements de 67 à 70 en Judée et spécialement le propre rôle de l’auteur ; c’est donc, avant tout, un texte justificatif. Le second, Antiquités Judaïques est écrit par Flavius Josèphe pour expliquer aux Romains ce qu’est le judaïsme. Et dans ce cadre, il décrit les différents groupes juifs, dont ceux qui croient en la résurrection de Jésus. Il ajoute que pour que le Testimonium Flavianum soit valable, il faudrait s’assurer qu’il soit bien écrit, du moins en parti, par l’auteur juif et que sa source ne soit pas chrétienne. Or, si ce passage connaît bien une interpolation bien étudiée par les chercheurs, on sait qu’il est bien de la main de Flavius Josèphe, notamment du fait de son style et par une copie de ce texte non interpolé qui a été retrouvé[8]. Que sa source soit chrétienne, c’est possible, mais cela n’invalide pas la mention de Jésus comme personnage historique.

Du coup, ne prenant pas en compte le contexte politique et religieux de la Judée, particulièrement entre 66 et 135, et ne mettant pas en avant le contexte de production et de réception de ces textes, Nicolas Bourgeois se livre dans son ourvrage, à un exercice d’hypercritique.

La démonstration de Nicolas Bourgeois est donc uniquement fondée sur la critique des textes. Mais, jamais il ne cherche à expliquer comment le personnage de Jésus a été inventé par les Chrétiens et en quoi on comprend mieux la naissance de la religion chrétienne est mieux expliqué par l’inexistence de Jésus que par son existence ?

 

La critique des sources de Nicolas Bourgeois est donc assez faible, car elle ne se fonde que sur une hypercritique de ces textes, sans jamais tenir compte du contexte historique, du contexte de production, des intentions des auteurs et de l’intertextualité. Cette critique est très éloignée des méthodes actuelles de l’histoire. De plus, dans cet ouvrage, il n’explique pas pourquoi et comment le personnage de Jésus aurait été inventé. Du coup, il ne propose pas une explication meilleure que celle du consensus actuel.

 

Alexis Seydoux
Références

[1] https://www.youtube.com/watch?v=VNwJw5VSlG0&t=4822s, consulté le 15 août 2025.

[2] https://www.youtube.com/watch?v=U1_fzHdFYkY&t=4964s, consulté le 15 août 2025.

[3] Nicolas BOURGEOIS, Une invention nommée Jésus, autoédité, 2023.

[4] Maurice SARTRE, “L’historien face au christianisme : quelques réflexions”, in Pierre GEOLTRAIN (edit), Aux origines du Christanisme, Paris, Gallimard, 2000.

[5] Margaret MITCHELL et Frances Young (edit), The Cambridge History of Christianity, vol 1, Origins to Constantine, Cambridge, CUP, 2006 ; Andrew RADDE-GALLWITZ, The Cambridge editions of Early Christians Writings, Cambridge, CUP, 2017 ;

[6] Jean-Marie MAYEUR, Charles PIETRI, Luce PIETRI, André VAUCHEZ et Marc VENARD, Histoire du Christianisme, tome 1, Le Nouveau Peuple (des origines à 250, Paris, Desclée, 2000 ; Jean-Robert ARMOGATHE, Pascal MONTAUBIN, Michel-Yves PERRIN, Histoire générale du Christianisme, tome 1, Des origines au XVe siècle, Paris, PUF, 2010.

[7] David WENHAM, Jesus in Context. Making Sense of the Historical figure, Cambridge, CUP, 2021 ; Gillian CLARK, Christianity and Roman Society, Cambridge, CUP, 2004 par exemple.

[8] Simon Claude MIMOUNI et Pierre MARAVAL, Le Christianisme des origines à Constantin, op. cité, page 75.

 


Réponse de Nicolas Bourgeois

 

Vous venez de lire une critique très défavorable de mon livre Une invention nommée Jésus par Alexis Seydoux. Je crois que mon contradicteur a mal lu mon livre. Commençons par les erreurs factuelles.

 

Alexis Seydoux écrit : « dans cet ouvrage, il n’explique pas pourquoi et comment le personnage de Jésus aurait été inventé ». J’ai écrit : « Au cours des chapitres précédents, nous avons vu comment Jésus a été fabriqué : d’après les Écritures. Nous allons maintenant voir pourquoi ». Voir le début du chapitre 10 sur le Messie.

 

Alexis Seydoux me reproche à plusieurs reprises de ne pas tenir compte des contextes historiques et religieux de la Judée, du judaïsme et de l’Empire romain ni de l’intertextualité. Je m’y intéresse dès l’introduction : « Pourquoi a-t-on inventé Jésus ? On ne voit pas. On ne voit pas car l’histoire de Jésus est née dans une culture différente de la nôtre et dans un contexte historique particulier. Une fois tout cela exploré, l’invention de Jésus paraît beaucoup moins étonnante »… jusqu’à à la conclusion : « Jésus est le fruit de l’espoir de salut du peuple juif. Cet espoir s’est exprimé de façon religieuse, comme il était normal pour ce peuple et pour cette époque » … en passant par un chapitre consacré au Messie largement consacré au contexte religieux de la Judée du premier siècle et à la comparaison de textes de provenances différentes.

 

Alexis Seydoux me reproche des raisonnements que je n’ai pas tenus.  J’aurais écrit « que les auteurs qui travaillent sur l’existence de Jésus sont des croyants. Ceci n’est pas exact… » Bien sûr que ce n’est pas exact mais j’ai écrit autre chose : « beaucoup de spécialistes sont des croyants, assez souvent des prêtres » (voir, dans l’introduction, le dernier paragraphe de L’avis des spécialistes), ce qui apparaît clairement à quiconque a fréquenté la bibliographie du sujet.

 

On me reproche ce propos : « les Évangiles, sont incohérentes, donc faux ». Oui les évangiles sont incohérents, et Alexis Seydoux le dit aussi, mais je n’en conclut pas qu’ils sont faux : « Sans disqualifier définitivement les évangiles, cela montre que leurs auteurs étaient mal renseignés ou qu’ils ont inventé ». Voir le début du chapitre 5 sur les contradictions entre les évangiles.

 

Et celui-ci : « les autres textes sont inspirés par des chrétiens, sont orientés et donc non recevables ». Je ne sais pas à quel endroit d’Une invention nommée Jésus Alexis Seydoux a trouvé cet élément.

 

En revanche, Alexis Seydoux relève un argument que j’ai effectivement avancé : pour que le Testimonium Flavianum atteste l’existence de Jésus, il faut deux conditions ; que ce texte ait effectivement été écrit par Josèphe et que Josèphe ne tire pas son information des chrétiens. Pour abréger la discussion, admettons que la première condition est bien vérifiée, que Flavius Josèphe a bien écrit ce texte. En ce qui concerne la deuxième condition, je suis d’accord avec Alexis Seydoux, on n’en sait rien. Il est possible que Flavius Josèphe tire son information des chrétiens. Pour Alexis Seydoux, ce n’est pas un problème : « Que sa source soit chrétienne, c’est possible, mais cela n’invalide pas la mention de Jésus comme personnage historique ». Pour moi, c’est grave, si Josèphe a été renseigné sur Jésus par des chrétiens (que ce soit certain ou seulement possible), alors ce témoignage s’explique aussi bien que Jésus ait existé ou pas, et il n’atteste pas l’existence de Jésus. Ce n’est pas un problème de contexte, de méthode ou d’érudition mais seulement de logique.

 

Je suis aussi d’accord avec Alexis Seydoux quand il écrit : « Aujourd’hui, le consensus des historiens penche nettement en faveur de l’existence de Jésus ». Là, oui, l’argument est impressionnant. Enfin, c’est l’argument d’autorité. Rien de plus. Alors, on peut essayer de creuser, on peut essayer d’examiner les arguments que les historiens spécialistes de Jésus avancent en faveur de son existence. Ça fait longtemps que je creuse et j’ai constaté que tous leurs arguments sont mauvais. Alexis Seydoux vient de nous en donner un exemple avec Flavius Josèphe qui, peut-être, n’est renseigné que par les chrétiens mais qui atteste quand même que Jésus a existé. Les historiens spécialistes de Jésus avancent une dizaine d’autres arguments qui sont devenus des classiques et dont aucun n’est valable. Je les ai examinés dans mon livre, il suffit de le consulter. Vous pouvez aussi en avoir un aperçu sur ma chaîne YouTube.

Vous ne me croyez pas ? Vous ne pouvez pas admettre que quelques mythistes aient raison contre des centaines d’historiens reconnus, admirés, surdiplômés et hyper-compétents ? Regardez leurs arguments, ils ne valent rien. Alors, bien sûr, c’est quand même étonnant et c’est là qu’il faut signaler que beaucoup d’entre eux sont des croyants, que beaucoup d’entre eux sont employés par une université catholique ou protestante, que beaucoup d’entre eux ont obtenu leurs diplômes d’histoire et parfois de théologie dans une université catholique ou protestante. Alors, sans être exagérément soupçonneux, on peut craindre un conflit d’intérêts : il y a sans doute des choses qu’un chercheur n’a pas intérêt à dire, du moins s’il est soucieux de sa foi et/ou de son employeur et/ou de la considération de ses confrères et/ou de sa carrière.

Il faut se mettre à la place des spécialistes croyants. Ils seraient dévastés s’ils devaient admettre que Jésus n’a pas existé. Alors, quand ils s’aperçoivent que la documentation sur Jésus n’est pas fiable, ils cherchent des raisons de penser qu’on peut quand même lui faire confiance. Et s’ils ne trouvent pas de bonnes raisons, ils se contentent d’arguments très faibles. C’est mieux que rien.

 

Alexis Seydoux conclut par « il ne propose pas une explication meilleure que celle du consensus actuel ». Les quatre évangiles sont la principale source d’information sur Jésus. Alexis Seydoux  nous rappelle que : « les Évangiles manquent de cohérence » , « les Évangiles ne sont pas des biographies de Jésus, mais des textes militants cherchant à montrer aux autres factions juives de la validité du message de Jésus ». Dans mon livre j’ai expliqué que

  • les évangiles racontent des histoires invraisemblables ;
  • les auteurs des évangiles sont prêts à inventer n’importe quelle histoire pourvu que cela les arrange ;
  • les auteurs des évangiles avaient de bonnes raisons d’inventer le personnage de Jésus ;
  • au Ier siècle, les chrétiens sont les seuls à avoir remarqué le personnage de Jésus ;
  • les historiens spécialistes du Jésus historique sont souvent en situation de conflit d’intérêts car ils défendent leur foi ou celle de leur employeur ;

Désolé, je n’ai rien de plus, mais cela me semble bien plus convaincant que les mauvais arguments des spécialistes.

Ajoutons aussi qu’Alexis Seydoux garde le silence sur une partie importante de mon livre : la réfutation de tous les arguments que j’ai rencontrés chez les spécialistes. Cela devrait être discuté, avant d’estimer que je « ne propose pas une explication meilleure que celle du consensus actuel ».

 

Quelques liens :

Mon livre, Une invention nommée Jésus : https://www.amazon.fr/gp/product/B0DNQZYZHH/ref=ox_sc_saved_image_2?smid=A1X6FK5RDHNB96&psc=1

Ma chaîne YouTube : https://www.youtube.com/@NicolasBourgeois-ps5gv

 

Nicolas Bourgeois