La zététique consiste à questionner les raisons pour lesquelles nous pensons que quelque chose est vrai.

Le 19 mars 2026, une nouvelle étude consacrée au suaire de Turin est mise en ligne sur bioRxiv. Elle propose une analyse métagénomique de l’ADN présent sur le tissu à partir d’échantillons collectés en 1978 (Barcaccia et al., 2026). L’annonce circule rapidement, accompagnée de titres suggestifs et de commentaires affirmatifs. Certains y voient déjà une confirmation de l’origine orientale du suaire, voire un argument en faveur de son authenticité.

Une lecture attentive du texte conduit à une conclusion beaucoup plus sobre.

 

L’étude met en évidence une diversité biologique considérable. On y trouve de l’ADN humain provenant de multiples individus, des traces animales, des signatures végétales variées et un ensemble de micro-organismes. Ce tableau correspond à ce que l’on attend d’un objet exposé, manipulé, transporté et vénéré pendant des siècles. Le tissu a circulé, il a été touché, il a été montré, il a été restauré. L’ADN qui s’y trouve raconte cette histoire matérielle. Il documente des contacts successifs.

Les auteurs décrivent eux-mêmes cette situation en évoquant une « complexité biologique » liée à l’exposition et aux manipulations. Rien, dans ces données, ne permet d’accéder à l’origine du textile. Rien ne permet de le dater. Rien ne permet de trancher la question de son authenticité.

Ce point suffit à mesurer l’écart avec certaines reprises médiatiques. Dans Vatican News, on peut lire que les résultats « suggèrent que le tissu provenait probablement du Moyen-Orient » et qu’ils constituent « une nouvelle pièce […] en faveur de l’authenticité du linceul ». Dans Tribune Chrétienne, l’étude « renforcerait encore l’ancrage oriental du parcours historique du tissu ». Ces formulations reposent sur de la pensée motivée, du wishful thinking, parce que ce n’est pas la conclusion que l’on peut tirer des données brutes.

L’ADN analysé dans ce travail est un ADN de surface, accumulé au fil des manipulations. Il correspond à des apports extérieurs. Il ne constitue pas une signature originelle du tissu. Dès lors, identifier des profils compatibles avec des régions du Moyen-Orient, de l’Asie ou d’ailleurs revient à constater que le suaire a été en contact avec des personnes issues de ces régions ou ayant circulé entre elles. Compte tenu de l’histoire documentée de la relique, cette observation ne surprend guère.

D’autres éléments présents dans l’étude éclairent encore davantage cette situation. Des plantes introduites en Europe après les grandes découvertes apparaissent dans les données. Des signatures modernes se mêlent aux autres. L’ensemble dessine un objet profondément contaminé. Ces aspects disparaissent souvent des commentaires enthousiastes, alors même qu’ils constituent le cœur du résultat.

Un second point appelle l’attention. L’étude est une prépublication. Elle n’a pas encore été soumise au processus d’évaluation par les pairs. Ce statut impose, par définition, une prudence supplémentaire. Les méthodes, les interprétations et les inférences proposées doivent être examinées, discutées, éventuellement corrigées.

 

Voir l’épisode du Bureau du Bizarre:  « Le faux Linceul de Jésus » :

 

 

Face à cela, le contraste avec les résultats établis demeure frappant. La datation radiocarbone publiée en 1989 dans Nature situe le tissu entre 1260 et 1390 (Damon et al., 1989). Cette mesure concerne directement la matière du suaire. Elle constitue à ce jour l’élément empirique le plus solide sur son âge. La nouvelle étude n’apporte aucun élément permettant de la contester.

Acermendax

Références

  • Gianni Barcaccia, Nicola Rambaldi Migliore, Giovanni Gabelli, Vincenzo Agostini, Fabio Palumbo, Elisabetta Moroni, Valeria Nicolini, Liangliang Gao, Grazia Mattutino, Andrew Porter, Pawel Palmowski, Noemi Procopio, Ugo A. Perego, Massimo Iorizzo, Timothy F. Sharbel, Pierluigi Baima Bollone, Antonio Torroni, Andrea Squartini, Alessandro Achilli

  • Damon, P. E., Donahue, D. J., Gore, B. H., Hatheway, A. L., Jull, A. J. T., Linick, T. W., Sercel, P. J., Toolin, L. J., Bronk, C. R., Hall, E. T., Hedges, R. E. M., Housley, R., Law, I. A., Perry, C., Bonani, G., Trumbore, S., Woelfli, W., Ambers, J. C., Bowman, S. G. E., & Tite, M. S. (1989). Radiocarbon dating of the Shroud of Turin. Nature, 337, 611–615. https://doi.org/10.1038/337611a0
  • Jull, A. J. T., Freer-Waters, R., Donahue, D. J., & Beck, J. W. (2010). Investigating a dated piece of the Shroud of Turin. Radiocarbon, 52(4), 1521–1527. https://doi.org/10.1017/S0033822200046537
  • Rogers, R. N. (2005). Studies on the radiocarbon sample from the Shroud of Turin. Thermochimica Acta, 425(1–2), 189–194. https://doi.org/10.1016/j.tca.2004.09.029
  • Vatican News. (2026). ADN sur le suaire de Turin : présence d’éléments du Moyen-Orient.
  • Tribune Chrétienne. (2026). Suaire de Turin : une nouvelle étude ADN renforce la piste du Moyen-Orient.

Les morts subites, les vaccins et la fabrique d’une panique

Depuis le début de la campagne vaccinale contre le Covid-19, des décès isolés — sportifs, adolescents, adultes jeunes — sont collectés et amplifiés sur les réseaux sociaux, puis présentés comme les indices d’un phénomène global attribué à la vaccination, sans démonstration causale

Les morts subites chez les jeunes existent depuis toujours. Elles sont rares, souvent liées à des anomalies cardiaques non diagnostiquées, et leur brutalité leur confère une puissance émotionnelle considérable. Ce qui change, à partir de 2021, tient à la manière dont ces événements sont collectés, réinterprétés et diffusés. Les réseaux sociaux permettent d’agréger des cas isolés à l’échelle mondiale, sans contexte, sans vérification, et sans distinction entre coïncidence temporelle et relation causale. Une mort survenue après une vaccination est aussitôt attribuée à celle-ci ; or les erreurs d’attribution sont un phénomène central dans l’étude des biais cognitifs.

La confusion fondamentale entre corrélation et causalité est une erreur d’attribution causale, et elle nous guette tous sur les sujets où nous avons de forts présupposés.

 

Dans le cas présent ce biais est renforcé par un autre phénomène : l’usage détourné des systèmes de pharmacovigilance. Des bases comme VAERS (Vaccine Adverse Event Reporting System[1]) aux États-Unis enregistrent des signalements bruts, destinés à détecter des signaux faibles. Elles ne constituent en aucun cas des preuves de causalité. Pourtant, ces données ont été mobilisées comme si elles décrivaient directement des effets avérés du vaccin. Une étude sur la circulation de la désinformation vaccinale a montré que ces thèmes — morts subites attribuées sans preuve, mauvaise interprétation des bases de pharmacovigilance, soupçon de dissimulation — en constituent des motifs récurrents (Calac et al., 2022).

C’est dans ce contexte que paraît l’étude publiée dans PLOS Medicine pas une équipe canadienne (Abdel-Qadir et al., 2026), qui répond à une inquiétude construite, amplifiée, et devenue structurante dans certains discours : les vaccins COVID provoqueraient une vague de morts subites chez les jeunes.

Pour traiter cette question, les auteurs adoptent une approche qui tranche avec la logique anecdotique ambiante. Après tout, les gens pourraient bien avoir raison de s’inquiéter, et il est tout à fait normal que cette inquiétude donne lieu à des travaux de vérification.

Les chercheurs mobilisent des données populationnelles couvrant plus de 6,3 millions de personnes en Ontario, âgées de 12 à 50 ans, sur une période de plus de deux ans. Ils identifient près de 5 000 décès correspondant à leur définition de mort subite, et comparent chaque cas à plusieurs témoins appariés. Ils ajustent pour plusieurs facteurs de confusion, notamment les comorbidités et certains marqueurs de santé.

Le résultat ne laisse guère de place à l’ambiguïté. Les données ne soutiennent pas l’hypothèse d’une augmentation du risque de mort subite associée à la vaccination. Les analyses complémentaires, y compris celles qui examinent les semaines suivant l’injection, ne montrent pas de signal inquiétant. En réalité, l’étude observe même une association entre vaccination et réduction du risque de mort subite, que les auteurs attribuent prudemment à des biais liés aux comportements de santé, et non à un effet protecteur direct du vaccin (Abdel-Qadir et al., 2026) : l’hypothèse est que les gens qui se font vacciner ont un rapport plus raisonnable envers la médecine qui leur est bénéfique.

Il faut ici distinguer deux questions. Une étude de ce type ne cherche pas à prouver que le vaccin est “bénéfique” sur tous les plans. Elle teste une hypothèse précise, construite à partir des inquiétudes publiques. Et sur ce point précis — une vague de morts subites chez les jeunes — elle ne trouve pas de confirmation.

Ce résultat s’inscrit dans un corpus plus large. Aux États-Unis, une analyse menée en Oregon sur les décès de jeunes entre 2021 et 2022 n’a trouvé aucun cas où la vaccination était mentionnée comme cause ou facteur contributif sur les certificats de décès. Les auteurs soulignent que les rares décès survenus après vaccination présentent, lorsqu’une cause est identifiée, des explications médicales indépendantes (Liko et al., 2024).

Dans le même temps, les recherches sur les effets indésirables réels ont permis d’identifier des risques rares mais documentés, notamment les myocardites associées à certains vaccins à ARNm. Ces travaux montrent un excès de cas dans certaines populations, en particulier chez les jeunes hommes après la deuxième dose (Oster et al., 2022). Mais ils montrent aussi que ces événements restent rares, généralement d’évolution favorable, et que le risque de complications cardiaques est plus élevé après une infection par le SARS-CoV-2 qu’après la vaccination (Block et al., 2022 ; Kracalik et al., 2022).

 

Pour suivre mon travail plus facilement :


inscrivez-vous à la NEWS’Zet

Ce décalage entre la réalité scientifique et le récit public se retrouve sur d’autres sujets clivants où la désinformation scientifique est au service d’une posture, d’une identité, d’une stratégie d’attaque d’un ennemi désigné. Et comme la réalité n’a plus qu’une importance secondaire, les faits ne corrigent pas les discours et n’affectent pas les croyances.

Le cas des athlètes illustre ce phénomène avec une particulière netteté. Des arrêts cardiaques survenus sur les terrains ont été attribués au vaccin sans preuve, alors même que ces événements existaient bien avant la pandémie. Une analyse publiée en 2023 dans le British Journal of Sports Medicine soulignait l’absence de cas confirmés de complications cardiaques liées à la vaccination chez les athlètes, tout en documentant la circulation massive de ces interprétations erronées (Daems et al., 2023).

Ce que l’étude de PLOS Medicine permet de rétablir dépasse la seule question des vaccins. Elle rappelle ce que signifie produire une connaissance fiable dans un contexte de forte incertitude et de forte émotion. Elle montre que l’accumulation d’histoires individuelles ne remplace pas une analyse comparative. Elle montre que les intuitions, même largement partagées, doivent être confrontées à des données.

La difficulté, dans ce type de débat, tient à une asymétrie profonde. Une rumeur ou une baliverne se propage rapidement, parce qu’elle mobilise l’émotion, la suspicion et une forme de loyauté clanique. Une étude rigoureuse, elle, demande du temps, des données, des ajustements méthodologiques, et produit une conclusion nuancée moins facile à brandir contre un discours antagoniste. Cette asymétrie crée un terrain favorable aux paniques. Elle rend d’autant plus nécessaire un travail patient de clarification.

Lorsque l’on affirme qu’un phénomène existe — ici, une vague de morts subites provoquées par un vaccin — cette affirmation doit pouvoir être soutenue par des données robustes, comparatives, et reproductibles. En l’absence de telles données, la prudence consiste à suspendre le jugement, et non à combler le vide par des récits.

L’étude d’Abdel-Qadir et ses collègues ne clôt pas toutes les questions. Elle ne prétend pas le faire. Elle apporte une réponse solide à une hypothèse précise, née d’un climat de suspicion. Dans ce climat, cette réponse constitue déjà un point d’ancrage. Elle permet de distinguer ce qui relève du risque documenté de ce qui relève de la construction narrative. Et cette distinction, dans une société confrontée à des choix sanitaires collectifs, a besoin d’être soigneusement rappelée. Nous n’avons pas le droit de traiter comme une ennemie la méthode qui nous rapproche du vrai.

 

Acermendax

Références

  • Abdel-Qadir, H., Bhatt, H. A., Swayze, S., Paterson, M., Ko, D. T., Juurlink, D. N., et al. (2026). Association between COVID-19 vaccination and sudden death in apparently healthy younger individuals: A population-based case-control study. PLOS Medicine, 23(3), e1004924. https://doi.org/10.1371/journal.pmed.1004924
  • Block, J. P., Boehmer, T. K., Forrest, C. B., Carton, T. W., Lee, G. M., Ajani, U. A., et al. (2022). Cardiac complications after SARS-CoV-2 infection and mRNA COVID-19 vaccination—PCORnet, United States. MMWR, 71(14), 517–523. https://doi.org/10.15585/mmwr.mm7114e1
  • Calac, A. J., et al. (2022). Spread of COVID-19 vaccine misinformation. JMIR Infodemiology, 2(1), e33587. https://doi.org/10.2196/33587
  • Daems, J. J. N., et al. (2023). Cardiac sequelae in athletes following COVID-19 vaccination. British Journal of Sports Medicine, 57(21), 1400–1402. https://doi.org/10.1136/bjsports-2023-106847
  • Kracalik I, Oster M, Broder K et al. (2022) Outcomes at least 90 days since onset of myocarditis after mRNA COVID-19 vaccination in adolescents and young adults in the USA: a follow-up surveillance study The Lancet Child & Adolescent Health, 6, 788-798 https://doi.org/10.1016/S2352-4642(22)00244-9
  • Liko, J., et al. (2024). Risk for sudden cardiac death after COVID-19 vaccination—Oregon. MMWR, 73(14), 560–564. https://doi.org/10.15585/mmwr.mm7314a5
  • Oster, M. E., et al. (2022). Myocarditis cases after mRNA COVID-19 vaccination. JAMA, 327(4), 331–340. https://doi.org/10.1001/jama.2021.24110

[1] Système de déclaration des effets indésirables des vaccins.

Extrait de  » La société du factice journal d’un complotiste », page 37.

« J’ai demandé à ChatGPT de traiter la mortalité par tranche d’âge.¹ Si on compare à 2019, qui était une année sans événements graves, notamment en termes de grippe, la seule partie de la population qui a présenté une surmortalité en 2020 et 2021 est la population la plus âgée (plus de 85 ans), essentiellement à Paris (où on a refusé de tester les malades, à qui on a demandé de ne pas venir aux urgences) et dans le Grand Est (où on a refusé de prendre en charge les malades de plus de 70 ans). On constate même une diminution de la mortalité dans la population la moins âgée, avec une diminution de la mortalité des enfants de moins de 15 ans et des jeunes adultes de 15 à 24 ans. On ne peut donc pas parler de baisse de la longévité. J’ai donc examiné ce qu’était la longévité, c’est-à-dire l’âge moyen des décès des Français pendant dix ans en recouvrant la période du Covid-19. Que voit-on ? Compte tenu du fait que la moitié des décès concernait des gens qui avaient plus de 85 ans, la longévité moyenne des Français a plutôt augmenté pendant la crise du Covid. C’est-à-dire qu’en moyenne les gens sont morts deux ans plus vieux pendant la crise qu’avant la crise. Ces chiffres paradoxaux s’expliquent pourtant : comme beaucoup de personnes très âgées sont mortes, moins de jeunes sont proportionnellement morts. La longévité moyenne a donc augmenté ! »

¹ Celui-ci peut être aussi obtenu, mais après des calculs mathématiques que je n’aime pas, avec EuroMOMO, excess mortality for public health action, le système de surveillance de la mortalité à l’échelle européenne. Ces graphiques sont notamment visibles sur le graphique que l’on peut retrouver sur mon compte Twitter.

 

Moi aussi j’ai demandé à ChatGPT. Je lui ai donné cet extrait. Il a spontanément proposé « Si vous le souhaitez, je peux analyser ce passage point par point — il contient plusieurs problèmes méthodologiques assez nets. » J’ai dit « Avec plaisir. » Voici l’analyse


ChatGPT :

Très bien. Ce passage mérite en effet une analyse serrée, car il empile plusieurs erreurs — certaines grossières, d’autres plus subtiles mais tout aussi problématiques.

Je vais procéder point par point, en restant au plus près du texte.

  1. « J’ai demandé à ChatGPT de traiter la mortalité par tranche d’âge »

Ce point n’est pas anodin. ChatGPT ne produit pas de données primaires. Il reformule, synthétise, ou extrapole à partir de données qu’on lui fournit ou de tendances générales. Sans précision sur les sources exactes, les jeux de données utilisés ou la méthode de traitement, cette phrase n’a aucune valeur probante. On est face à un argument d’autorité technologique : on invoque un outil perçu comme sophistiqué pour donner du poids à une analyse qui n’est pas documentée.

  1. « Seule la population la plus âgée a présenté une surmortalité »

C’est une demi-vérité trompeuse. Il est exact que la surmortalité liée au Covid est massivement concentrée chez les personnes âgées. Mais cela ne signifie pas que :

  • les autres classes d’âge n’ont pas été affectées,
  • ni que l’effet global est négligeable,
  • ni que cela invalide les indicateurs globaux.

En épidémiologie, une mortalité concentrée sur une tranche d’âge reste un phénomène majeur si cette tranche représente une part importante des décès.

 

  1. « Diminution de la mortalité chez les jeunes → pas de baisse de longévité »

Ici, on observe un glissement logique. La baisse de mortalité chez les jeunes pendant les confinements (moins d’accidents, moins d’exposition à certaines maladies) est bien documentée. Mais cela n’annule pas l’impact d’une hausse de mortalité chez les personnes âgées. La longévité (ou l’espérance de vie) dépend d’un équilibre pondéré entre toutes les classes d’âge, avec un poids très particulier des décès précoces.

  1. Confusion majeure : « longévité » = âge moyen au décès

C’est le cœur du problème. Le texte redéfinit implicitement la longévité comme : « l’âge moyen des décès » Or ce n’est pas la définition utilisée en démographie. Deux indicateurs différents sont confondus :

  • Âge moyen au décès
  • Espérance de vie à la naissance

Ces deux mesures peuvent évoluer en sens opposé. Exemple simple :

  • Si beaucoup de personnes très âgées meurent → l’âge moyen au décès peut augmenter
  • Mais l’espérance de vie peut baisser, car on meurt plus que prévu à chaque âge

C’est exactement ce qui s’est produit pendant le Covid dans de nombreux pays.

 

  1. « Les gens sont morts deux ans plus vieux »

Cette phrase est extrêmement trompeuse. Elle suggère que la population a vécu plus longtemps pendant la pandémie. Alors que :

  • il y a eu une surmortalité nette
  • et une baisse de l’espérance de vie dans la plupart des pays occidentaux

Le mécanisme réel est différent :

  • les décès ont été surreprésentés chez les très âgés
  • ce qui peut mécaniquement tirer vers le haut l’âge moyen des décès

C’est un artefact statistique, pas une amélioration réelle.

 

  1. « Comme beaucoup de très âgés sont morts, moins de jeunes sont proportionnellement morts »

Ici, on touche à une erreur classique : le raisonnement en proportions trompeuses. Dire que « moins de jeunes sont morts proportionnellement » peut être vrai même si le nombre total de morts augmente. Exemple :

  • 100 morts dont 10 jeunes → 10 %
  • 1000 morts dont 20 jeunes → 2 %

→ proportion en baisse, mais nombre absolu en hausse

Le texte joue sur cette ambiguïté pour suggérer une amélioration.

 

  1. L’idée générale : une inversion du sens des indicateurs

Le raisonnement global repose sur une stratégie implicite :

  1. Remplacer un indicateur robuste (espérance de vie)
  2. Par un indicateur plus fragile (âge moyen au décès)
  3. Puis interpréter ce dernier comme s’il disait la même chose

Cela permet de produire un effet rhétorique : transformer une crise de mortalité en apparente amélioration

 

  1. Un problème de fond : absence de standardisation

Aucune correction n’est faite pour :

  • la structure d’âge de la population
  • les variations démographiques
  • les effets de cohorte

Or ce sont des éléments de base en démographie. Sans ces ajustements, les comparaisons sont structurellement biaisées.

 

Pour suivre mon travail plus facilement :


inscrivez-vous à la NEWS’Zet

Conclusion

Ce passage donne une impression de démonstration solide, mais il repose en réalité sur :

  • une confusion entre indicateurs fondamentaux
  • un usage trompeur des proportions
  • une absence de méthode explicite
  • et une interprétation erronée des mécanismes démographiques

Le point le plus problématique reste celui-ci : utiliser l’âge moyen au décès pour contester une baisse de l’espérance de vie

C’est un contresens statistique classique, mais ici exploité de manière rhétorique pour produire une conclusion inverse de la réalité observée.


Le tout petit livre du Pr Raoult que j’ai acheté hier est rempli de saillies stupides de ce genre. Rappel : Si jamais Didier Raoult, qui n’a jamais débattu avec personne, voulait en discuter pour montrer à quel point il a raison, j’y suis tout à fait disposé.

Acermendax

Congrès de “santé intégrative” à Clermont-Ferrand : un dispositif d’entrisme installé au cœur de l’université

Cf : https://congres-santeintegrative.com/

Le congrès de “santé intégrative” organisé les 20 et 21 mars 2026 à Clermont-Ferrand se présente comme la 4e édition d’un rendez-vous désormais récurrent. Il s’est tenu à la faculté de médecine de Clermont-Ferrand. Dans sa plaquette, l’événement se décrit comme une “réponse stratégique” à la crise du système de santé et affirme vouloir “modéliser le parcours de soin de demain” en intégrant les dimensions “physiques, émotionnelles et mentales” des patients et des soignants. Le programme prévoit des conférences, des ateliers, des tables rondes, un speed meeting interprofessionnel, des prises de parole de partenaires, ainsi que des soirées de networking. On n’est donc pas face à une réunion marginale de thérapeutes alternatifs, mais face à une entreprise structurée, professionnalisée et assumée.

L’événement est porté par Virginie Vandermersch et le Dr Joël Fleury. La première est présentée comme ancienne infirmière de réanimation, sophrologue, préparatrice mentale, fondatrice de Sophrocap Academy, fondatrice du congrès et fondatrice de Zencap. Le second est présenté comme oncologue médical et onco-hématologue au Pôle Santé République d’Elsan à Clermont-Ferrand. La structure organisatrice n’est donc pas extérieure au soin : elle cherche au contraire à articuler des figures du monde médical avec des réseaux de sophrologie, de coaching, d’événementiel expérientiel et de soins dits complémentaires. Sophrocap revendique d’ailleurs explicitement que Virginie Vandermersch intervient sur tous les modules de formation et qu’elle a fondé à la fois le congrès et Zencap.

Le congrès annonce aussi une architecture partenariale très large. La plaquette mentionne notamment l’Université Clermont Auvergne, le CHU de Clermont-Ferrand, le Groupe Elsan / Pôle Santé République, Boiron, Résalib, la Région Auvergne-Rhône-Alpes, Sophrocap Academy, ARRNCP pour la réflexologie, Myrtea, Fascia France / CERAP, SOS Oxygène Auvergne, Ineldea et Oasis des Dômes. Le texte de présentation attribue à plusieurs de ces partenaires un rôle de légitimation : l’UCA est décrite comme “partenaire académique de référence”, le CHU comme partenaire clé, et Boiron comme “laboratoire expert en homéopathie”. Ce n’est pas un détail de communication. C’est la mise en scène d’une coalition où les institutions publiques et hospitalo-universitaires côtoient des acteurs commerciaux et des promoteurs de pratiques non validées.

L’implication des institutions universitaires apparaît dans les formulations mêmes de la plaquette. L’UCA y est présentée comme accueillant le congrès “au sein de sa Faculté de Médecine” et comme garantissant sa “rigueur scientifique”. Le CHU de Clermont-Ferrand y est lui aussi présenté comme accueillant l’événement et comme garantissant un “cadre scientifique exigeant”. Le programme en ligne annonçait en outre une ouverture officielle par Mathias Bernard, président de l’UCA, ainsi que la présence de personnalités académiques et hospitalières, dont Virginie Guastella, professeure à l’UCA et cheffe de service de soins palliatifs au CHU, et Jean-Étienne Bazin, professeur d’anesthésie-réanimation au CHU. Il y a donc eu, au minimum, une implication institutionnelle affichée à haut niveau, bien au-delà d’une simple location anonyme de salle.

L’événement n’avait rien d’une simple rencontre associative ouverte au public. Il disposait d’une véritable billetterie : 60 € le pass une journée au tarif préférentiel, 90 € le pass deux jours, 40 € le pass solidaire, sans compter des soirées payantes à 30 € et des offres spécifiques pour les groupes et les professionnels. On retrouve ici tous les marqueurs d’une entreprise commerciale : vente de billets, espace partenaires, réseautage interprofessionnel, stands, événements annexes, packs et facturation. Le congrès ne se contente donc pas de brouiller les frontières entre médecine et pseudo-médecines ; il organise aussi leur mise en marché au sein même d’un espace universitaire.

Au programme

Le contenu du programme montre la nature exacte de ce qui est accueilli. On y trouve des intitulés comme “Du symptôme au terrain homéopathique : vers une individualisation des soins”, “La place de l’homéopathie dans la santé intégrative”, “Corégulation du système nerveux”, “Médiation corporelle”, “Qu’est-ce que l’écoute du corps ?”, ou encore une conférence-débat de Yannick Noah intitulée “De l’écoute du corps au cœur”. Le congrès articule donc des éléments relevant parfois du soin de support ou de l’accompagnement psychologique avec des pseudo-médecines identifiées, des concepts flous d’inspiration psycho-corporelle, et des dispositifs de développement personnel ou de transformation de soi. La cohérence du projet est là : produire un continuum entre médecine, bien-être, coaching, spiritualisation du corps et thérapies non éprouvées.

Du côté des intervenants, plusieurs profils posent un problème clair.

  • François Mulet intervient sur le “terrain homéopathique”. Boiron le présente comme médecin homéopathe, hypnothérapeute et enseignant au CEDH.
  • Christelle Besnard-Charvet intervient sur la place de l’homéopathie ; Boiron la présente comme gynécologue-obstétricienne et homéopathe, spécialisée en “oncologie intégrative”.
  • Sandrine Fontanive-Vieira, présente à la même séquence, est une pharmacienne d’officine dont la page professionnelle mentionne l’homéopathie parmi les offres de la pharmacie. Dans ces trois cas, il ne s’agit pas d’une présence marginale : il s’agit d’une tribune centrale accordée à des professionnels qui mettent leur titre médical ou pharmaceutique au service de la promotion de l’homéopathie.

D’autres profils relèvent d’un brouillage plus diffus, mais tout aussi problématique.

  • Baptiste Izoulet, présenté comme ostéopathe, intervient sur une “vision globale du fonctionnement humain”.
  • Sylvie Casabianca, docteure en pharmacie, anime un atelier de “corégulation du système nerveux”, avec un vocabulaire qui emprunte à la neuroscientificité tout en restant très flou sur les contenus cliniques et les preuves.
  • Christian Courraud, lié au CERAP et à Fascia France, intervient sur la médiation corporelle.
  • Joël Savatofski représente le toucher-massage.
  • Mahélie Fischbach intervient sur l’“écoute du corps” ; elle est présentée autour d’un parcours mêlant yoga, biodanza, massage Trager et tantra.
  • Arnaud Hayaert, de Sophrologie Formations, s’inscrit dans la même logique. Aucun de ces profils n’arrive isolément : ils participent ensemble à une entreprise de dilution des frontières entre soin, pratique corporelle, accompagnement subjectif et rhétorique thérapeutique.

Le rôle de Yannick Noah doit aussi être compris correctement. Il n’apporte aucune compétence scientifique particulière sur les pseudo-médecines ou sur l’évaluation clinique des pratiques présentées. Sa fonction est d’abord symbolique. Le programme le présente comme “parrain exceptionnel” incarnant “les valeurs de la santé intégrative”. Il sert d’aimant médiatique, de caution émotionnelle et de marqueur de respectabilité grand public. Cette logique est renforcée par la présence d’élus et de personnalités publiques dans le programme, dont la députée Delphine Lingemann et la sénatrice Laurence Muller-Bronn habituée de la défense de la biodynamie. Le congrès mélange ainsi prestige universitaire, présence médicale, capital médiatique et validation politique.

Critiques

Le congrès est donc la matérialisation d’un phénomène souvent dénoncé mais rarement aussi évident : d’entrisme. What’s up Doc rapporte les propos du médecin de santé publique Hervé Maisonneuve, qui explique qu’une faculté de médecine ne devrait propager que ce qui est scientifiquement validé, ou à tout le moins ce qui relève de consensus professionnels reconnus. Il alerte explicitement sur le fait que les organisateurs utilisent la mise à disposition des locaux comme caution scientifique, créant un risque de confusion pour le public. Ce diagnostic est important, parce qu’il décrit le mécanisme d’influence mise en place : le lieu et le décorum universitaire servent à élever artificiellement le niveau de crédibilité de pratiques qui ne bénéficient pas de la même assise probatoire que la médecine fondée sur les preuves.

Le mot “bullshit” s’impose ici au sens strict : un langage saturé de promesses générales, de termes englobants et de concepts qui flirtent avec l’irréfutabilité. La plaquette parle de “médecine préventive, humaine et durable”, de “parcours de soin de demain”, de “dimensions physiques, émotionnelles et mentales”, d’“écoute du corps”, de “transformation”, de “relation entre perception et développement de la personne”. Ce vocabulaire fonctionne parce qu’il emprunte des fragments de langage légitimes — prévention, soin global, qualité de vie, santé mentale, expérience des patients — pour y greffer des contenus hétérogènes et insuffisamment définis. Le résultat n’est pas seulement un abus rhétorique. C’est une désinformation pratique : le public est amené à croire que des approches de statuts épistémiques radicalement différents relèvent d’un même ensemble cohérent et sérieux.

L’homéopathie fournit ici un test simple. La HAS a conclu en 2019, après l’évaluation de près de 1 200 médicaments homéopathiques et de plus de 1 000 publications, à une efficacité insuffisamment démontrée pour justifier leur remboursement. Elle précise aussi que le recours à l’homéopathie ne doit pas retarder la prescription des soins nécessaires, en particulier pour les maladies graves et évolutives. Cette position institutionnelle française s’accorde avec les synthèses académiques qui concluent que les meilleures preuves disponibles ne justifient pas de recommandations positives pour son usage en pratique clinique. Dès lors, lorsqu’un congrès logé dans une faculté de médecine propose plusieurs séquences de promotion homéopathique avec le soutien de Boiron, il ne s’agit pas d’ouverture pluraliste. Il s’agit d’une opération de communication et commerciale en faveur d’une pratique de charlatan.

La question des conséquences n’a rien d’abstrait. En cancérologie, une étude publiée dans JAMA Oncology a montré que les patients recourant à des médecines complémentaires étaient plus susceptibles de refuser des traitements conventionnels supplémentaires et présentaient un risque de mortalité plus élevé ; les auteurs concluaient que ce sur-risque était médié par le refus des traitements conventionnels. Une revue systématique plus récente sur l’homéopathie en oncologie a trouvé des résultats hétérogènes et a souligné que la majorité des études disponibles étaient de faible qualité méthodologique. Le problème des fausses médecines n’est donc pas une simple querelle de rationalistes contre des pratiques “douces”. Lorsqu’elles acquièrent un surcroît de crédibilité institutionnelle, elles peuvent contribuer à retarder ou désorganiser la prise en charge réelle. Cela se traduit par des années de vie perdues.

https://menace-theoriste.fr/le-vrai-danger-des-medecines-alternatives/

Réactions

Face à la polémique, plusieurs responsables se sont ensuite désengagés. What’s up Doc rapporte que le doyen de la faculté et le président de l’UCA, d’abord prévus à l’ouverture, ont renoncé à intervenir. Le même article indique que Virginie Guastella se serait également retirée. L’université a alors soutenu qu’elle n’était pas la “caution scientifique” de l’événement, qu’elle mettait simplement à disposition un amphithéâtre “à titre onéreux”, et que les professeurs présents participaient à titre individuel. Cette réponse est politiquement compréhensible, mais elle ne règle pas le fond. La communication initiale du congrès attribuait bel et bien à l’UCA et au CHU un rôle de garantie scientifique. Le retrait tardif montre que la contestation a produit un effet, mais il montre aussi qu’il a fallu une exposition publique pour obtenir cette prise de distance.

La gravité de l’affaire tient précisément à cette séquence. Le problème n’est pas qu’une poignée de thérapeutes alternatifs louent une salle municipale pour faire leur promotion. Le problème est qu’un dispositif complet de légitimation a été monté au sein d’un espace universitaire médical, avec affichage d’un partenariat académique, implication annoncée de responsables institutionnels, présence de médecins hospitaliers, soutien de partenaires privés, et promotion de pratiques non reconnues scientifiquement. Cela révèle une vulnérabilité réelle du monde académique : sa difficulté à distinguer l’ouverture interdisciplinaire, qui est nécessaire, du brouillage méthodologique, qui détruit les repères de preuve.

Cette vulnérabilité n’est pas accidentelle. Les pseudo-médecines et leurs promoteurs ont compris depuis longtemps qu’ils gagnent peu à convaincre sur le terrain de la démonstration stricte, et beaucoup à investir celui de la respectabilité. Ils cherchent des lieux, des partenariats, des titres, des logos, des professeurs, des élus, des hôpitaux, des universités. Ils cherchent moins à produire des preuves qu’à produire l’apparence du sérieux. C’est cela que montre ce congrès : non pas une contre-culture médicale, mais une stratégie d’intégration symbolique au plus haut niveau des institutions de santé et d’enseignement.

 

Pour suivre mon travail plus facilement :


inscrivez-vous à la NEWS’Zet

La conclusion est simple.

Ce congrès ne constitue pas un espace neutre d’échange sur les soins de support ou sur l’expérience des patients. C’est une entreprise d’agrégation entre médecine, pseudo-médecines, bien-être, coaching et commerce, appuyée sur des dispositifs de légitimation académique. Le retrait tardif de certains responsables montre que le scandale a été perçu. Il ne retire rien à la question centrale : comment une faculté de médecine et un CHU ont-ils pu être affichés comme garants de la rigueur scientifique d’un tel programme ? Tant que cette question restera sans réponse nette, l’affaire Clermont-Ferrand restera un symptôme sérieux de la perméabilité du monde académique aux balivernes sanitaires.

 

Je signale qu’à Damelevières se tiendra le 18 avril un Salon Prévention et bien être SAFE (Sans Aucune Forme d’Ésoterisme] et que vous pourrez m’y croiser. Je n’aurai rien à vous y vendre. Plus d’infos ici.

 

Acermendax

Références

  • Ernst, E. (2002). A systematic review of systematic reviews of homeopathy. British Journal of Clinical Pharmacology, 54(6), 577–582. https://doi.org/10.1046/j.1365-2125.2002.01699.x
  • Ernst, E. (2010). Homeopathy: What does the “best” evidence tell us? Medical Journal of Australia, 192(8), 458–460. https://doi.org/10.5694/j.1326-5377.2010.tb03566.x
  • Haute Autorité de santé. (2019, 28 juin). Médicaments homéopathiques : une efficacité insuffisante pour être proposés au remboursement. Pas de DOI.
  • Johnson, S. B., Park, H. S., Gross, C. P., & Yu, J. B. (2018). Complementary medicine, refusal of conventional cancer therapy, and survival among patients with curable cancers. JAMA Oncology, 4(10), 1375–1381. https://doi.org/10.1001/jamaoncol.2018.2487
  • Université / organisateurs du congrès. (2026). Programme – Congrès Santé Intégrative 2026. Pas de DOI.
  • Vandermersch, V. (s. d.). L’Académie – Sophrocap. Pas de DOI.
  • Wagenknecht, A., Dörfler, J., Freuding, M., Josfeld, L., & Huebner, J. (2023). Homeopathy effects in patients during oncological treatment: A systematic review. Journal of Cancer Research and Clinical Oncology, 149(5), 1785–1810. https://doi.org/10.1007/s00432-022-04054-6
  • What’s up Doc. (2026, 20 mars). La fac de médecine de Clermont crée la polémique en accueillant un “congrès de santé intégrative”.

Dans son livre « La société du factice ; journal d’un complotiste » sorti il y a quelques jours, Didier Raoult développe une thèse que l’auteur répète partout au sujet de l’alcool. Selon lui, la consommation modérée — « un à deux verres par jour » — serait associée à une meilleure durée de vie, tandis que les discours de prévention relèveraient d’une construction idéologique plus que d’un savoir scientifique. Cette position est appuyée à la fois sur des arguments épidémiologiques (présentés comme censurés) et sur des mécanismes biologiques supposés en fournir l’explication. Cet argumentaire est trompeur. Didier Raoult a peut-être des motifs personnels de vouloir croire aux bénéfices de l’alcool sur la santé, mais il parle — et il est écouté — en tant que médecin. À ce titre, son propos est très grave.

— « Ils soutiennent que dès la première goutte, l’alcool est toxique. Ce qui est faux. J’ai eu l’occasion d’ailleurs, à la grande fureur de la directrice de l’Institut national contre le cancer (INCA) de l’époque, Mme Buzyn, de mettre en évidence ce mensonge dans une chronique que j’avais réalisée en m’appuyant sur le graphique qui existait sur le site même de son institut. Avec sa courbe en J typique, il montrait l’impact de l’alcool sur la durée de vie.
Ce graphique démontrait que les gens qui avaient la durée de vie la plus importante étaient ceux qui buvaient un à deux verres d’alcool ou de vin par jour. Pas ceux qui en buvaient zéro. Après que j’ai montré ce graphique, qui avait été pourtant mis en place par Catherine Hill, une des plus féroces apologistes de la santé publique, a été purement et simplement retiré. Un procédé qu’on observe fréquemment : quand on met le doigt sur des choses gênantes, la réponse consiste à faire disparaître les preuves pour repasser dans un monde factice. »

Page 73

Le point de départ est formulé sans ambiguïté : « Ce graphique montrait l’impact de l’alcool sur la durée de vie. Il montrait que les gens qui avaient la durée de vie la plus importante étaient ceux qui buvaient un à deux verres d’alcool ou de vin par jour. Pas ceux qui ne buvaient zéro. »

Cette idée renvoie à un résultat longtemps discuté en épidémiologie : la courbe en J, selon laquelle les buveurs modérés présenteraient une mortalité plus faible que les abstinents. Le problème est connu depuis plusieurs décennies : cette association est fortement biaisée. Les groupes d’« abstinents » incluent de très nombreuses personnes dont les soucis de santé les ont conduites à stopper toute consommation d’alcool ; y compris des gens souffrant d’alcoolisme ! Sur ce graphique, la santé des « abstinents » n’est pas du tout le reflet des effets de l’absence d’alcool ! Lorsque ces biais sont corrigés, l’avantage d’un verre quotidien disparaît largement. Une méta-analyse récente portant sur plus de cent cohortes conclut que les consommations faibles ou modérées ne sont pas associées à une réduction significative de la mortalité toutes causes (Zhao et al., 2023). Autrement dit, le socle empirique de l’affirmation est instable.

La difficulté ne tient pas seulement à ce point. Le passage parle de « durée de vie » comme si le bilan global de l’alcool pouvait être résumé par cet indicateur, sans intégrer les autres dimensions du risque. Or l’alcool est un cancérogène humain établi. Les travaux synthétisés par l’IARC montrent qu’il existe des relations causales solides entre la consommation d’alcool et plusieurs cancers, notamment du sein, du foie et du côlon-rectum (Gapstur et al., 2023). Une revue systématique récente indique en outre que le risque de cancer augmente même à des niveaux de consommation faibles (Jun et al., 2023). Présenter une consommation quotidienne comme favorable à la « durée de vie » sans intégrer ces effets revient à produire une image tronquée du bilan sanitaire.

Le texte ajoute une dimension polémique : « Après que j’ai montré ça, ce graphique […] a été purement et simplement retiré. Un procédé qu’on observe fréquemment : quand on met le doigt sur des choses gênantes, la réponse consiste à faire disparaître les preuves pour repasser dans un monde factice. »

Cette scène de censure joue un rôle précis dans l’argumentation. Elle permet de transformer un désaccord scientifique en suspicion de dissimulation. Pourtant, le passage ne fournit ni référence précise, ni contexte vérifiable permettant d’établir la réalité de cette suppression. L’argument ne documente pas un fait ; il installe un cadre interprétatif dans lequel l’absence de preuve devient elle-même une preuve. Nous étions prévenus dès le titre de ce « journal d’un complotiste ». Notez que des graphiques sont régulièrement mis à jour ou retirés pour des raisons méthodologiques banales, sans que cela constitue une dissimulation.

 

La seconde partie du chapitre cherche à donner un fondement biologique à la thèse. On y lit : « Cela prouvait qu’il se fabriquait de l’alcool dans leur tube digestif […] provoquant une maladie hépatique identique à celle qu’aurait entraînée une consommation excessive d’alcool. » — « mélanger sucre ou amidon avec des levures produit de l’alcool, y compris dans le tube digestif. » — « Nous avons aussi montré que le fructose […] était en réalité plus facile à transformer en alcool. » — « Il suffit donc d’avoir Candida albicans en soi et de boire du sucre pour fabriquer de l’alcool. »

Ces propositions reposent sur un phénomène réel — la production d’éthanol par le microbiote — mais elles en étendent la portée au-delà de ce que les données permettent. L’éthanol endogène existe, mais en quantités faibles chez l’individu sain. Les cas où cette production devient cliniquement significative sont rares et pathologiques. Surtout, les maladies métaboliques du foie ne se réduisent pas à une simple production d’alcool interne. Elles impliquent des mécanismes multiples, bien décrits, liés au métabolisme énergétique et à l’inflammation. L’analogie proposée simplifie excessivement ces processus et suggère une équivalence qui n’est pas établie.

C’est sur cette base que le texte avance sa conclusion générale : « Toute la rhétorique hygiéniste sur le danger de l’alcool […] relève donc de l’ignorance la plus totale. Elle ne relève pas d’un contrôle sanitaire, mais d’un contrôle social qui voudrait imposer un pouvoir sur les comportements. »

Le mot « donc » marque ici une prétention démonstrative. Il indique que ce qui précède serait suffisant pour invalider les recommandations de santé publique. Or, le lien logique ne tient pas. Le fait que l’organisme puisse produire de faibles quantités d’éthanol ne contredit en rien les données épidémiologiques montrant que la consommation d’alcool augmente le risque de maladies, notamment de cancers. Les analyses populationnelles indiquent au contraire qu’une augmentation de la consommation d’alcool est associée à une hausse de la mortalité par cancer (Dadgar et al., 2025). Le raisonnement opère un glissement : d’un mécanisme biologique partiel, il déduit une conclusion globale sur la validité des politiques de prévention.

Ce chapitre tente maladroitement de justifier une position longtemps défendue par Didier Raoult, qui se garde bien de sourcer ses propos. S’y enchaînent une étude mal interprétée, des informations importantes passées sous silence et des mécanismes biologiques simplifiés à l’extrême. La conclusion générale, qui prétend aller contre le consensus scientifique sur une question de santé publique qui concerne des millions de personnes, est donc parfaitement gratuite.

Le point le plus préoccupant tient aux effets possibles d’un tel discours. Affirmer qu’une consommation quotidienne modérée d’alcool est associée à une meilleure durée de vie, tout en présentant les messages de prévention comme une forme de contrôle social, revient à brouiller la perception du risque. Les données disponibles convergent vers une conclusion plus prudente : il n’existe pas de niveau de consommation d’alcool dépourvu de risque, et la réduction de la consommation est associée à une diminution de certains risques majeurs, en particulier cancérologiques.

 

Sur ce sujet, voir La Tronche en Live N°115

Acermendax

Références

  • Dadgar, I., Norström, T., Kerr, W. C., & Raninen, J. (2025). Is there a link between per capita alcohol consumption and cancer mortality? Drug and Alcohol Review, 44(1), e13984. https://doi.org/10.1111/dar.13984
  • Gapstur, S. M., Bouvard, V., Nethan, S. T., et al. (2023). The IARC perspective on alcohol reduction or cessation and cancer risk. New England Journal of Medicine, 389(26), 2486–2494. https://doi.org/10.1056/NEJMsr2306723
  • Jun, S., Park, H., Kim, U. J., et al. (2023). Cancer risk based on alcohol consumption levels: A comprehensive systematic review and meta-analysis. Epidemiology and Health, 45, e2023092. https://doi.org/10.4178/epih.e2023092
  • Zhao, J., Stockwell, T., Naimi, T., Churchill, S., Clay, J., & Sherk, A. (2023). Association between daily alcohol intake and risk of all-cause mortality: A systematic review and meta-analyses. JAMA Network Open, 6(3), e236185. https://doi.org/10.1001/jamanetworkopen.2023.6185

Sur France Culture, l’émission « Les Chantiers de la recherche » est un programme quotidien consacré aux travaux scientifiques, présenté par Guillaume Erner. L’émission propose habituellement un format court où un chercheur vient présenter ses travaux et leur portée scientifique.

Une séquence récente de France Culture consacrée à la biodynamie a provoqué de vives critiques. Le propos présenté comme scientifique est étonnamment indulgent envers une pratique dont les bases réelles relèvent moins de l’agronomie que d’un héritage ésotérique. La biodynamie y est défendue contre ses prétendues “caricatures”, avec au passage une présentation trompeuse de son rapport aux pesticides.

Il faudrait commencer par se souvenir des origines de la biodynamie. Elle naît des conférences de Rudolf Steiner en 1924 et conserve au cœur de sa doctrine des idées anthroposophiques sur les forces cosmiques, l’astral, et l’action de préparations censées agir par des mécanismes que la science n’a jamais validés. La biodynamie se distingue de l’agriculture biologique par cet arrière-plan spirituel et ses pratiques spécifiques.

 

Plusieurs travaux empiriques ont tenté de tester les mécanismes revendiqués par la biodynamie. Les analyses agronomiques soulignent que ces mécanismes ne reposent sur aucun modèle biologique ou physico-chimique plausible (Chalker-Scott, 2013). Les expériences visant à tester directement les préparations biodynamiques n’ont généralement pas mis en évidence d’effet agronomique mesurable (Carpenter-Boggs et al., 2000). Plus récemment, un essai de long terme publié en 2024 conclut à l’absence d’avantage de rendement des préparations biodynamiques (Dietrich et al., 2024). Une revue systématique de la littérature scientifique publiée en 2022 indique enfin que les bénéfices observés dans les fermes biodynamiques tiennent surtout aux pratiques communes avec l’agriculture biologique — rotations, compost, gestion des sols — plutôt qu’aux éléments spécifiquement biodynamiques (Santoni et al., 2022).

Comme vous le voyez, nous disposons de travaux scientifiques qui réfutent la plupart des prétentions des défenseurs de la biodynamie.

À ce stade, évidemment, la charge de la preuve leur incombe. En effet, une méthode plus coûteuse, plus exigeante en travail, appuyée sur des mécanismes invérifiés, ne peut pas être acceptée si elle n’a pas démontré son intérêt propre. À défaut, elle vit sur un récit. Et ce récit se vend très bien. Dans la viticulture haut de gamme, la biodynamie fonctionne souvent comme un supplément symbolique : un surcroît d’âme, de lune, de mystère, de “connexion au vivant”, qui permet de valoriser une bouteille et de raconter une histoire plus qu’une efficacité. Le label devient alors un outil de greenwashing teinté de spirituo-washing : on pare un produit d’écologie et de profondeur cosmique pour lui donner une noblesse supplémentaire.

https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7437776535807447041/

 

Il faut ajouter un point très concret : la biodynamie ne signifie pas “sans pesticides”. Comme l’agriculture biologique, elle autorise certains produits phytosanitaires, notamment des composés à base de cuivre. Présenter l’ensemble comme une agriculture qui “se passe des pesticides” relève donc de l’approximation flatteuse, pas de l’information rigoureuse.

Au fond, la demande que nous pouvons adressée à une radio publique est très simple : qu’elle distingue clairement ce qui relève d’un choix agronomique, d’une croyance ésotérique, et d’un argument commercial. Sur un tel sujet, la confusion ne nourrit pas la culture scientifique. Elle sert surtout un habillage marketing très rentable.

 

Acermendax


 

Références

  • Chalker-Scott, L. (2013). The science behind biodynamic preparations: A literature review. HortTechnology, 23(6), 814-819. https://doi.org/10.21273/HORTTECH.23.6.814
  • Dietrich, L., Dahn, C., Fritz, J., Berg, M., Köpke, U., & Döring, T. F. (2024). No yield advantage of biodynamic compost preparations in a long-term field trial. Renewable Agriculture and Food Systems, 39, e30. https://doi.org/10.1017/S1742170524000218
  • Herek, G. M., & McLemore, K. A. (2013). Sexual prejudice. Annual Review of Psychology, 64, 309–333. https://doi.org/10.1146/annurev-psych-113011-143826
  • Reganold, J. P., & Wachter, J. M. (2016). Organic agriculture in the twenty-first century. Nature Plants, 2, 15221.
    https://doi.org/10.1038/nplants.2015.221
  • Santoni, M., Ferretti, L., Migliorini, P., Vazzana, C., & Pacini, G. C. (2022). A review of scientific research on biodynamic agriculture. Organic Agriculture, 12, 373–396. https://doi.org/10.1007/s13165-022-00394-2

 

La tribune publiée le 4 mars dans Libération, signée par Patrick Landman, Ève Miller-Rose et Alain Vanier, constitue un document éclairant sur la manière dont certains défenseurs de la psychanalyse tentent aujourd’hui de répondre aux recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS).

Le texte présente la décision de la HAS — qui classe les approches psychanalytiques comme « non recommandées » dans la prise en charge de l’autisme — comme une entreprise de contrôle idéologique. Les auteurs évoquent explicitement une possible « police de la clinique » et dénoncent un « populisme scientiste » qui imposerait une orthodoxie thérapeutique.

Leur argumentation repose sur une thèse centrale : la médecine fondée sur les preuves (Evidence-Based Medicine) aurait transformé les limites méthodologiques de la recherche sur l’autisme en arme idéologique contre la psychanalyse. Autrement dit : puisque les preuves empiriques disponibles sont imparfaites, il serait illégitime d’écarter une approche clinique fondée sur une tradition théorique différente. Cette ligne de défense n’est pas nouvelle. Elle se déploie ici avec une clarté remarquable.

 

Ce que soutient la tribune

Les auteurs structurent leur défense autour de plusieurs arguments. D’abord, ils rejettent l’idée selon laquelle la psychanalyse aurait historiquement culpabilisé les parents : « La psychanalyse ne culpabilise jamais les parents. C’est une idée fausse issue de travaux obsolètes. » Ensuite, ils contestent la pertinence des critères scientifiques utilisés pour évaluer les interventions : « La psychanalyse n’est pas une “science dure”. La psychiatrie scientifique n’existe pas. » Ils affirment également que l’évaluation empirique serait inadaptée à la pratique psychanalytique : « Les psychanalystes rendent compte des effets de la psychanalyse au cas par cas. » Enfin, ils insinuent que la HAS serait influencée par une « oligarchie » hostile à la psychanalyse.

Pris ensemble, ces arguments dessinent une stratégie claire : déplacer le débat du terrain empirique vers un conflit idéologique opposant pluralisme clinique et technocratie scientifique.

 

Là où commence la manipulation

Le premier sophisme, massif, consiste à exploiter les limites réelles des preuves disponibles pour conclure que toutes les approches se valent. Or la littérature sur les interventions en autisme est effectivement imparfaite, hétérogène et parfois surestimée. Mais elle n’est pas vide.

La méta-analyse Project AIM de Sandbank et al. (2020) montre que plusieurs interventions précoces produisent des effets significatifs sur la communication et les interactions sociales.

Sa mise à jour publiée dans le BMJ en 2023 confirme des bénéfices modestes mais réels pour certaines interventions développementales et médiée par les parents.

Une umbrella review de Gosling et al. (2022) conclut que certaines interventions psychosociales disposent d’indices « highly suggestive » d’efficacité.

Enfin, la synthèse méthodologique de Hume et al. (2021) identifie plusieurs pratiques éducatives et développementales ayant des effets positifs documentés.

Autrement dit : la base probante est limitée, mais elle existe.

La manœuvre rhétorique consiste à transformer ce constat banal — la recherche en santé mentale reste souvent imparfaite — en conclusion abusive : toutes les approches devraient être considérées équivalentes.

Or ce raisonnement est erroné. En médecine, l’absence de certitude absolue n’efface pas la différence entre des interventions testées empiriquement et des pratiques qui reposent principalement sur une tradition théorique et des récits cliniques.

 

« Le sentiment d’existence »

Un passage de la tribune mérite d’être cité tel quel. Les auteurs écrivent : « Pour les psychanalystes, l’autiste est un sujet doté d’un psychisme comme tout être humain… seulement, le travail de subjectivation n’est pas abouti : il lui manque un “sentiment d’existence”. »

Cette formulation illustre parfaitement le problème posé par l’approche psychanalytique dans ce domaine. La notion de « sentiment d’existence » n’est définie nulle part de manière opérationnelle : elle ne correspond à aucun critère diagnostique, aucun indicateur clinique standardisé, aucun outil de mesure validé. Elle appartient à un registre interprétatif, pas à un cadre empirique.

Or la recherche contemporaine décrit l’autisme comme un trouble du neuro-développement, caractérisé par des différences dans la communication sociale et les comportements restreints ou répétitifs, avec une forte contribution génétique et développementale (Lord et al., 2020 ; Tick et al., 2016). L’idée qu’une personne autiste manquerait d’un « sentiment d’existence » n’apparaît dans aucun modèle scientifique de l’autisme.

Présenter ce type d’hypothèse métaphorique comme une description clinique constitue donc un glissement rhétorique : une spéculation théorique est formulée comme si elle décrivait un fait psychologique établi.

Ce baratin, ce bullshit, ces balivernes emmaillotées dans une arrogance de pseudo-savant, c’est le matériau de la psychanalyse, son essence, son sentiment d’existence, et sa jouissance psychique à produire un effet d’autorité intellectuelle jusque dans les pages de L’humanité.

 

Le renversement de la charge de la preuve

Un deuxième sophisme consiste à inverser la logique de l’évaluation scientifique. Les défenseurs de la psychanalyse suggèrent que l’absence de preuve de son inefficacité devrait suffire à maintenir sa légitimité thérapeutique. Mais en politique de santé, la question pertinente est inverse : qu’avez-vous démontré pour justifier de recommander cette pratique ?

La HAS n’a pas interdit la psychanalyse. Elle a simplement conclu qu’elle était non recommandée dans l’autisme faute de preuves suffisantes. La distinction est essentielle. Une institution de santé publique ne distribue pas des labels thérapeutiques par défaut. Elle les accorde lorsque les données empiriques le justifient.

 

La caricature de l’Evidence-Based Medicine

La tribune présente l’EBM comme une idéologie technocratique. Or la définition standard de la médecine fondée sur les preuves repose sur trois éléments :

  • les meilleures données scientifiques disponibles
  • l’expertise clinique
  • les préférences du patient.

L’idée selon laquelle l’EBM réduirait le soin à des protocoles rigides constitue une caricature. D’autant plus que les interventions actuellement recommandées pour l’autisme sont souvent individualisées et parent-médiées. Les programmes modernes — comme l’Early Start Denver Model ou le programme OMS Caregiver Skills Training — reposent précisément sur l’adaptation aux intérêts et aux besoins spécifiques de l’enfant.

La prétendue opposition entre « sujet » et « méthode » relève donc largement d’une fiction polémique.

 

L’oubli stratégique de l’histoire

La tribune affirme que la psychanalyse n’aurait jamais culpabilisé les parents. Cette affirmation ignore une littérature historique abondante. Le mythe de la mère réfrigérateur, popularisé par Bruno Bettelheim, a profondément marqué la compréhension clinique de l’autisme pendant plusieurs décennies.

Même si certains psychanalystes contemporains prennent leurs distances avec cette théorie, son héritage institutionnel demeure. Des analyses historiques soulignent que la France est restée longtemps une exception internationale dans le maintien de la psychanalyse dans ce domaine.

Bishop et Swendsen parlent explicitement d’un “cultural outlier”.

Ce point n’est pas un détail historique. Il éclaire le contexte actuel : la décision de la HAS s’inscrit dans un processus d’alignement sur les standards internationaux de la médecine fondée sur les preuves

Et en raison de l’histoire très concrète des dégâts causés par la domination psychanalytique dans l’autisme en France ; des familles auxquelles on a longtemps expliqué que l’autisme de leur enfant résultait d’un défaut de relation, d’un trouble du lien primordial, d’une défaillance de la subjectivation.

Pour suivre mon travail plus facilement :


inscrivez-vous à la NEWS’Zet

Le cœur du problème : un dogme immunisé contre la réfutation

Le point le plus frappant n’est pas la faiblesse des preuves de la psychanalyse. C’est la persistance d’un discours qui refuse de se laisser juger par des critères permettant la contradiction. Quand les résultats empiriques sont défavorables, les méthodes quantitatives sont disqualifiées. Quand les recommandations publiques tranchent, elles sont présentées comme autoritaires. Quand d’autres approches montrent des effets modestes mais réels, on affirme que « toutes les méthodes se valent ». Cette posture produit une immunisation intellectuelle.

La psychanalyse ne se contente plus de participer au débat scientifique : elle tente d’en redéfinir les règles afin d’échapper aux procédures d’évaluation qui s’imposent à toutes les autres disciplines thérapeutiques.

 

Conclusion

La tribune du 4 mars ne défend pas simplement une approche clinique minoritaire. Elle défend un privilège ancien : celui d’échapper aux règles communes de l’évaluation scientifique tout en conservant un prestige clinique, institutionnel et symbolique. La stratégie rhétorique qui s’y déploie repose sur quatre ressorts récurrents : exagérer les failles des approches évaluées, renverser la charge de la preuve, maquiller une querelle de légitimité professionnelle en combat démocratique, et faire oublier l’histoire très concrète des dégâts causés par la domination psychanalytique dans l’autisme en France.

La décision de la HAS ne bannit aucune idée. Elle rappelle simplement un principe élémentaire : lorsqu’il s’agit d’organiser les soins, de former les professionnels et d’orienter les familles, la collectivité a le droit — et même le devoir — d’exiger que les pratiques reposent sur des preuves empiriques.

Les interventions recommandées pour l’autisme ne sont pas magiques, ni parfaites. Elles restent discutables, révisables, perfectibles. Et elles doivent accepter l’épreuve du réel : essais contrôlés, méta-analyses, évaluations comparatives pour pouvoir être recommandée par des institutions de santé. La psychanalyse, dans ce domaine, demande qu’on lui accorde une dignité thérapeutique mais sans passer l’épreuve des faits, elle veut un privilège inacceptable, celui de traiter des personnes avec des méthodes qui pourraient leur faire du mal, et donc de la liberté de maltraiter.

Nous n’avons pas à lui accorder une exception épistémique qui met en danger les autistes et leurs familles.

 

Acermendax


Références
  • Bishop, D. V. M., & Swendsen, J. (2021). Psychoanalysis in the treatment of autism: Why is France a cultural outlier? BJPsych Bulletin, 45(2), 89–93.
  • Sandbank M, Bottema-Beutel K, Crowley LaPoint S, Feldman J I, Barrett D J, Caldwell N et al. (2023). Interventions for autistic children: A systematic review and meta-analysis. BMJ, 383, e076733.
  • Dawson, G., Rogers, S., Munson, J., Smith, M., Winter, J., Greenson, J., Donaldson, A., & Varley, J. (2010). Randomized, controlled trial of an intervention for toddlers with autism: The Early Start Denver Model. Pediatrics, 125(1), e17–e23.
  • Gosling, C. J., et al. (2022). Efficacy of psychosocial interventions for autism spectrum disorder: An umbrella review. Molecular Psychiatry, 27, 3647–3656.
  • Hodges, H., Fealko, C., & Soares, N. (2020). Autism spectrum disorder: Definition, epidemiology, causes, and clinical evaluation. Translational Pediatrics, 9(S1), S55–S65.
  • Hume, K., Steinbrenner, J. R., Odom, S. L., Morin, K. L., Nowell, S. W., Tomaszewski, B., Szendrey, S., McIntyre, N. S., Yucesoy-Ozkan, S., & Savage, M. N. (2021). Evidence-based practices for children, youth, and young adults with autism: Third generation review. Journal of Autism and Developmental Disorders, 51, 4013–4032.
  • Lord, C., Elsabbagh, M., Baird, G., & Veenstra-VanderWeele, J. (2018). Autism spectrum disorder. The Lancet, 392(10146), 508–520. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(18)31129-2
  • Tick, B., Bolton, P., Happé, F., Rutter, M., & Rijsdijk, F. (2016). Heritability of autism spectrum disorders: A meta-analysis of twin studies. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 57(5), 585–595.
  • Sandbank, M., Bottema-Beutel, K., Crowley, S., Cassidy, M., Dunham, K., Feldman, J. I., Crank, J., Albarran, S. A., Raj, S., Mahbub, P., & Woynaroski, T. G. (2020). Project AIM: Autism intervention meta-analysis for studies of young children. Psychological Bulletin, 146(1), 1–29.
  • Sandin, S., Lichtenstein, P., Kuja-Halkola, R., Hultman, C., Larsson, H., & Reichenberg, A. (2017). The heritability of autism spectrum disorder. JAMA, 318(12), 1182–1184.

La Haute Autorité de santé (HAS) a publié le 12 février 2026 de nouvelles recommandations sur la prise en charge des personnes présentant un trouble du spectre de l’autisme (TSA), du nourrisson à l’adolescent. Ce document actualise en profondeur les lignes directrices de 2012. L’un des points les plus significatifs concerne le statut de la psychanalyse dans ce champ.

Du statut « non consensuel » (2012) au statut « non recommandé » (2026)

En 2012, les recommandations intitulées Autisme et autres troubles envahissants du développement : interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent qualifiaient la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle de méthodes « non consensuelles ». Le terme signalait une absence d’accord scientifique suffisant, sans exclusion formelle.

En 2026, la HAS adopte une position plus nette : la psychanalyse est désormais classée parmi les interventions « non recommandées ». Elle figure dans une liste comprenant notamment le Snoezelen, le neurofeedback, la méthode Tomatis ou encore le packing, en raison d’un niveau de preuve jugé insuffisant.

Le changement, qui n’est pas que sémantique, signifie que, selon les critères méthodologiques retenus par la HAS, les données disponibles ne permettent pas d’établir l’efficacité de la psychanalyse dans la prise en charge de l’autisme. Les recommandations 2026 privilégient des interventions qualifiées de développementales et comportementales, mises en œuvre précocement, coordonnées, évaluées régulièrement — au moins une fois par an — et intégrées dans un projet personnalisé associant les familles.

 

Réactions : soutien des familles, contestation psychanalytique

La décision a été largement relayée dans la presse généraliste. Des associations de familles, dont Autisme France, saluent une clarification attendue depuis plusieurs années et estiment que cette position protège les enfants d’approches jugées inadaptées.

Du côté psychanalytique, la réaction est vive. L’École de la Cause Freudienne (ECF) dénonce dans un communiqué l’influence supposée de « militants » dans l’élaboration des recommandations. Le professeur Albert Ciccone remet en cause la méthodologie utilisée et critique ce qu’il appelle « la tyrannie de l’EBM » (Evidence Based Medicine), considérée comme un filtre inadapté pour juger des pratiques cliniques. L’argument central des défenseurs ne consiste pas à produire de nouvelles données probantes, mais à contester la pertinence des critères d’évaluation eux-mêmes.

L’une des études fréquemment invoquées pour soutenir la psychanalyse, menée par le professeur Bruno Falissard, est également évoquée dans le débat. Elle portait sur 14 patients et consistait à évaluer la capacité de psychanalystes à détecter l’existence d’un cancer chez un proche du patient sans que celui-ci ne l’évoque explicitement. La taille de l’échantillon et la nature du protocole ont été largement critiquées, ce qui fragilise son usage comme argument en faveur d’une efficacité démontrée. Un autre point relevé dans les réactions concerne la crainte exprimée par l’ECF d’une multiplication des « contrôles ». Cette inquiétude indique que la décision de la HAS pourrait avoir des conséquences administratives concrètes.

Cette situation me rappelle l’argumentaire des homéopathes de 2018 qui venaient à la télévision dire : « la science est incapable d’évaluer notre pratique. Mais nous on sait que ça marche. Et on le sait parce qu’on le sait. »

 

Des conséquences institutionnelles immédiates

Je cite un extrait d’un article dans JIM – Le Journal International de Médecine.

« (…) la psychanalyse continue de favoriser des prises en charge inadaptées et souvent délétères chez les jeunes autistes.

Coïncidence intéressante comme l’actualité en réserve parfois : la publication des recommandations de la HAS a été suivie quelques jours plus tard, ce 19 février, de la suspension des nouvelles admissions au sein de la Fondation Vallée qui accueillait des jeunes enfants présentant un TSA. L’inspection a en effet révélé des cas manifestes de maltraitance, tandis que l’enquête n’a pas permis de confirmer que les pratiques avaient cessé. Or, la Fondation Vallée n’est pas un établissement de santé comme les autres : il est, depuis les années 1950, un haut lieu de l’approche psychanalytique des troubles du neurodéveloppement. Au sein de l’établissement, on évoque ainsi volontiers les concepts de « sphinctérisation de la bouche » ou d’ « inclusion du corps dans des contenants circulaires signalant la récupération en cours du sentiment d’existence ». Les enfants autistes sont traités par le snoezelen (autre méthode non recommandée par la HAS), une pratique de stimulation multisensorielle dont l’efficacité thérapeutique n’est pas avérée et incités à mener des « jeux dramatiques » et des « psychodrames ». (Bien sûr cependant, les maltraitances signalées ne sont pas forcément toujours en lien avec les approches psychanalytiques ou leur conséquences directes). »

Cette affaire donne un sens particulièrement inquiétant au regret de l’École Freudienne devant le risque de « contrôle » plus nombreux. En effet, qu’allons-nous encore découvrir si les contrôles se multiplient ?

L’article de JIM rappelle également que le délégué interministériel à la santé mentale avait adressé 25 signalements aux ARS concernant des structures ne respectant pas les recommandations antérieures, notamment l’absence de recours aux approches psychanalytiques déjà déconseillées.

La psychanalyse conserve une influence importante en France. De nombreux pédopsychiatres ont été formés dans ce cadre théorique. Certains diplômes universitaires continuent d’en promouvoir les concepts. Bruno Falissard, président de la Société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SFPEADA), défend publiquement cette orientation. Il avance notamment dans un récent portrait de l’Express que « la psychanalyse permet aux soignants d’aller mieux, et s’ils vont mieux, les enfants iront mieux », tout en reconnaissant que cette affirmation ne repose pas sur une démonstration scientifique établie.

 

Pour suivre mon travail plus facilement :


inscrivez-vous à la NEWS’Zet

Formation, conformité et possible opposabilité

La mise en œuvre effective des recommandations pose désormais une question centrale : comment passer du texte aux actes ?

Si les recommandations restent indicatives, leur application dépendra de la vigilance des ARS, des inspections et des financements. Mais la HAS évoque la possibilité de rendre ses recommandations « opposables », ce qui renforcerait leur portée juridique et limiterait la liberté de recours à des méthodes classées non recommandées.

C’est justement le propos de Florent Chapel, père d’un enfant autiste, qui dénonce frontalement la place de la psychanalyse dans la prise en charge de l’autisme dans l’émission « Points de Vue » (Le Figaro). Il y qualifie la psychanalyse de « secte » et je ne vais pas lui donner tort, je vous rappelle mon propre article de décembre dernier.

Les conséquences sont directes : les formations universitaires et hospitalières devront s’aligner si elles souhaitent rester en conformité avec les standards nationaux. Les établissements médico-sociaux pourraient être contraints d’adapter leurs pratiques. Nous ne sommes plus sur un débat théorique, mais sur la régulation effective des soins.

Désormais un devoir de vigilance est attendu au niveau universitaire, hospitalier et politique.

 

Acermendax


Autres sources

Prises de position pro‑psychanalyse / critiques

Dans sa vidéo  « Les Hypothèses sur la Conscience (attention ça part dans tous les sens) », Fabien Olicard bat en brèche les certitudes matérialistes : OK. Pas de problème pour un sceptique comme moi, c’est très sain. Nos modèles vont certainement être réfutés en bonne partie par de futurs chercheurs. L’humilité épistémique consiste à éviter de croire trop fort à des idées fragiles.

Mais quand dans un même souffle, Olicard argumente en faveur des croyances en la non-localité de la conscience, en se faisant l’avocat des hypothèses qui contredisent le modèle matérialiste sans jamais en faire la moindre critique, alors qu’aucune d’entre elle ne tient la route sur le plan scientifique… là c’est un autre business. Et il puisqu’il apporte de la crédibilité à des discours qui éloignent son public de la science et de la pensée critique, il fait du mal.

Arrêtons-nous sur quelques déclarations fortes et complètement fausses de Fabien Olicard qui survole en 24 minutes des sujets que certains d’entre nous ont passé des centaines d’heures à éplucher et à nettoyer des récits frauduleux.

1. La lucidité terminale présentée comme une anomalie fatale

00:06:45

« Ben, par exemple, des patients atteints de démence avancées qui à l’agonie juste au moment de partir retrouvent soudainement toute leur lucidité quelques instants juste avant de mourir. Ce phénomène de la lucidité terminale est documenté, j’étais stupéfait quand j’ai découvert que 4 à 10 % selon les études des malades d’Alzheimer très sévères vivraient une sorte de dernier sursaut de conscience très clair juste avant leur fin. Leur cerveau pourtant il est abîmé, je veux dire organiquement parlant. Les neurones ils sont détruits. Alors, comment ils peuvent soudain discuter, converser normalement ? Pour la théorie matérialiste, c’est incompréhensible. »

À première écoute, le propos paraît raisonnable. Il s’appuie sur un phénomène réel, évoque des études, avance un pourcentage précis, puis pose une question qui semble légitime. Pourtant, dès que l’on regarde de près ce que recouvre réellement cette « lucidité terminale », l’édifice se fissure.

Le problème n’est pas d’évoquer des épisodes de clarté cognitive observés chez des personnes atteintes de démence sévère : ils existent et sont décrits dans la littérature médicale. Le problème est la manière dont ces observations sont nommées, quantifiées et interprétées.

D’abord, la « lucidité terminale » n’est pas une entité clinique définie. Les publications parlent aussi de lucidité paradoxale, et reconnaissent explicitement l’absence de critères standardisés : on ne sait pas précisément ce qui doit compter comme « lucide », ni comment distinguer une fluctuation attentionnelle brève d’un véritable retour cognitif structuré (Mashour et al., 2019 ; Peterson et al., 2022). Sans définition opératoire claire, toute tentative de quantification est fragile.

C’est là que le chiffre « 4 à 10 % selon les études » devient trompeur. Les travaux disponibles reposent sur des dispositifs très hétérogènes : observations en soins palliatifs, revues rétrospectives de dossiers, enquêtes auprès de soignants. Ils ne mesurent pas la même chose, dans les mêmes contextes, avec les mêmes critères. Les auteurs eux-mêmes soulignent que l’absence de définition empêche d’estimer une fréquence fiable (Peterson et al., 2022 ; Teresi et al., 2023). Présenter une fourchette chiffrée comme si elle résultait d’« études convergentes » crée une illusion de précision.

Mais surtout, le point décisif est ailleurs : nous n’avons aucune preuve que ces épisodes soient plus fréquents à mesure que la mort approche. Dans la majorité des cas, le caractère « terminal » est attribué a posteriori : on observe un épisode de clarté, puis le patient décède peu après, et l’on requalifie l’épisode comme terminal. Aucune étude ne montre un gradient temporel clair, ni une augmentation démontrée de fréquence dans les heures ou jours précédant le décès, comparée à d’autres moments de l’évolution de la maladie (Mashour et al., 2019 ; Peterson et al., 2022). Même les études menées en soins palliatifs ne permettent pas de trancher ce point.

Dans une étude rétrospective réalisée dans un hôpital universitaire coréen, parmi les 151 patients décédés dans les services généraux, 6 (4%) ont présenté ce que les auteurs classent comme un épisode de “terminal lucidity” dans les 10 jours précédant la mort. (Lim et al. ;  2020)

Autrement dit, ce que l’on sait, c’est que des épisodes rares de clarté cognitive peuvent survenir chez des personnes très atteintes tout au long de leur maladie, parfois peu avant la mort. Ce que l’on ne sait pas, c’est s’ils sont liés spécifiquement à l’état terminal de la personne. Sans cette démonstration, parler de « lucidité terminale » est conceptuellement abusif : Cela ressemble à une reconstruction rétrospective, exposée aux biais cognitifs ordinaires — biais du survivant, biais de saillance — qui n’épargnent ni les proches ni les soignants. La persistance de la croyance en l’influence de la pleine lune sur les naissances, y compris chez des professionnels de la périnatalité, devrait inciter à la prudence.

Enfin, l’argument selon lequel cela serait « incompréhensible pour la théorie matérialiste » est une pirouette rhétorique classique et indigente. Comme vous le savez pertinemment, l’absence d’explication complète ne signale pas une impossibilité théorique. Les chercheurs traitent ces épisodes comme un objet mal défini, difficile à étudier, mais pas comme une réfutation du lien entre cerveau et cognition (Eldadah et al., 2019).

En résumé : le discours d’Olicard n’a que l’apparence d’un raisonnement rationnel et scientifique, pour en réalité épouser la rhétorique avariée et mille fois réfutées des défenseurs du paranormal. C’est ce qu’on peut attendre d’une personne curieuse mais incapable de se documenter sérieusement, pas d’un influent vidéaste habitué aux grands médias et auteur de best-seller.

La « lucidité terminale » sera un argument quand ceux qui l’utilisent auront produit des données qui en font autre chose qu’un slogan.

 

Références
  • Eldadah, B. A., Fazio, E. M., & McLinden, K. A. (2019). Lucidity in dementia: A perspective from the NIA. Alzheimer’s & Dementia, 15(8), 1104–1106. https://doi.org/10.1016/j.jalz.2019.06.3915
  • Lim, J.-W., Kim, S., Lim, Y.-M., Kim, Y. H., Kim, H. J., & Kim, J.-H. (2020). Terminal lucidity in the teaching hospital setting. American Journal of Hospice and Palliative Medicine, 37(8), 635–639.
  • Mashour, G. A., et al. (2019). Paradoxical lucidity: A potential paradigm shift for the neurobiology and treatment of severe dementias. Alzheimer’s & Dementia, 15(8), 1107–1114. https://doi.org/10.1016/j.jalz.2019.04.002
  • Peterson A, Clapp J, Largent EA, Harkins K, Stites SD, Karlawish J. What is paradoxical lucidity? The answer begins with its definition. Alzheimers Dement. 2022 Mar;18(3):513-521. doi: 10.1002/alz.12424. https://doi.org/10.1002/alz.12424
  • Teresi JA, Ramirez M, Ellis J, Tan A, Capezuti E, Silver S, Boratgis G, Eimicke JP, Gonzalez-Lopez P, Devanand DP, Luchsinger JA. (2023). Reports about paradoxical lucidity from health care professionals: A pilot study. Journal of Gerontological Nursing, 49(1), 18–26. https://doi.org/10.3928/00989134-20221206-03

2. Les EMI comme réfutation du cerveau producteur

00:07:12

« Il y a une autre anomalie qui doit forcément vous venir à l’esprit. Normalement, elle est pas simple à appréhender sans passer pour un farfelu. Je parle des expériences dites de mort imminentes, les EMI ou les NDE en anglais. Il s’agit donc des personnes en arrêt cardiaque cliniquement mortes, parfois pendant plusieurs minutes, qui reviennent ensuite à la vie et qui racontent tout un vécu conscient. Donc avec la mémoire de ce vécu conscient, c’est généralement les mêmes choses chez ceux qui reviennent comme l’impression de flotter en dehors du corps. Des visions de lumière, des souvenirs de leur vie. Parfois, elles décrivent avec plus ou moins de précision ce qui se passait autour d’elles euh alors que leur EEG cérébral était complètement plat quand leur cortex ne montrait plus d’activité mesurables. Si c’est le cerveau qui produit l’expérience de moi, l’expérience de la conscience, comment ces patients peuvent avoir des perceptions claires sans aucune fonction cérébrale active. Très dur à expliquer, enfin impossible. (…) Si on garde en tête les échecs qu’enchaînent la science à trouver une explication neuronale satisfaisante, alors on est obligé d’admettre que la théorie purement matérialiste est en crise. »

 

Dans cette séquence, Fabien Olicard mobilise les expériences de mort imminente pour suggérer que la conscience pourrait persister indépendamment du cerveau. Le raisonnement repose sur une formulation récurrente : des personnes auraient vécu des expériences conscientes riches alors que leur cerveau était « éteint », avec un « EEG plat », sans « aucune fonction cérébrale active ». À cela s’ajoute une expression lourde de sens : ces personnes seraient « mortes » avant de « revenir à la vie ». Présentée ainsi, la situation semble poser un paradoxe frontal aux neurosciences. En réalité, elle repose sur une série de confusions conceptuelles désormais bien documentées (Greyson, 2014 ; Seth & Bayne, 2022).

La première confusion concerne l’usage même du vocabulaire. En médecine et en physiologie, on ne parle pas de personnes “mortes” qui “reviennent à la vie”. Cette manière de dire appartient au registre des récits spirituels, ésotériques ou thérapeutiques alternatifs, et non au langage scientifique. Lorsqu’un patient est en arrêt cardiaque et réanimé, il n’est pas considéré comme mort au sens biologique du terme, puisque la mort est définie soit par une destruction irréversible de l’encéphale, soit par l’impossibilité définitive de restaurer les fonctions vitales (Laureys et al., 2009). Les EMI concernent des situations où la mort n’a précisément pas eu lieu. Employer le vocabulaire de la mort et du « retour à la vie » n’est pas neutre : cela installe implicitement l’idée que la conscience aurait existé en l’absence de tout support biologique, ce qui n’est jamais établi (Parnia et al., 2014). Ce glissement lexical est caractéristique des discours popularisés par des figures comme Jean-Jacques Charbonier, mais il est totalement étranger à la littérature médicale.

La deuxième confusion, centrale, consiste à assimiler un EEG plat à une absence totale d’activité cérébrale. Un électroencéphalogramme ne mesure qu’un aspect limité de l’activité neuronale : essentiellement l’activité synchrone de larges populations corticales superficielles. Il ne renseigne ni sur l’activité des structures profondes, ni sur des dynamiques locales non synchronisées, ni sur des phénomènes transitoires rapides (Laureys et al., 2009 ; Seth & Bayne, 2022). Dire « EEG plat » ne signifie donc jamais « cerveau éteint ». Cette distinction est fondamentale, et elle suffit déjà à invalider l’argument selon lequel une expérience consciente aurait eu lieu sans activité cérébrale.

Mais à cela s’ajoute une troisième confusion sur la temporalité réelle des expériences rapportées. Les récits d’EMI sont recueillis après l’épisode aigu, parfois longtemps après. Rien ne permet d’établir que le contenu subjectif rapporté s’est formé pendant la phase correspondant à l’arrêt cardiaque ou à l’activité mesurée comme minimale. Plusieurs fenêtres temporelles restent parfaitement compatibles avec les données : juste avant la perte de conscience, lors de phases de récupération partielle, ou au moment du réveil. Le cerveau humain est particulièrement performant pour produire des récits continus et cohérents à partir de fragments discontinus, surtout lorsque l’événement est émotionnellement extrême.

Il faut ici rappeler un point souvent oublié : la mémoire n’est pas un enregistrement fidèle des événements. Elle est reconstructive. Dans des contextes de stress intense, d’hypoxie, d’hypercapnie ou d’anesthésie, cette reconstruction est d’autant plus malléable (Seth & Bayne, 2022 ; Borjigin et al., 2013). L’impression d’avoir vécu une expérience longue, structurée et située pendant une période d’inconscience peut être produite a posteriori, sans que cela implique une conscience maintenue pendant toute la durée de l’arrêt mesuré.

Toutes ces explications sont connues, disponibles, je les donne moi-même dans la première édition de mon livre en 2016 ; j’estime donc qu’en 2026 sur ces sujets l’ignorance est un choix, et un choix qu’on devrait hésiter à plébisciter devant 2,3 millions d’abonnés.

En se faisant le VRP d’un fallacieux appel à l’ignorance : face à l’absence d’une explication simple et intuitive, alors considérons que la science est en crise et qu’il faut accorder du crédit aux récits alternatifs.

 

Références
  • Borjigin, J., Lee, U., Liu, T., Pal, D., Huff, S., Klarr, D., Sloboda, J., Hernandez, J., Wang, M. M., & Mashour, G. A. (2013). Surge of neurophysiological coherence and connectivity in the dying brain. Proceedings of the National Academy of Sciences, 110(35), 14432–14437. https://doi.org/10.1073/pnas.1308285110
  • Greyson, B. (2014). Near-death experiences. Current Biology, 24(13), R602–R605. https://doi.org/10.1016/j.cub.2014.04.042
  • Laureys, S., Boly, M., & Maquet, P. (2009). Tracking the recovery of consciousness: Insights from neuroimaging. Progress in Brain Research, 177, 329–342. https://doi.org/10.1016/S0079-6123(09)17722-9
  • Parnia, S., Spearpoint, K., de Vos, G., Fenwick, P., Goldberg, D., Yang, J., Zhu, J., Baker, K., Killingback, H., McLean, P., & Schoenfeld, E. R. (2014). AWARE—AWAreness during REsuscitation—A prospective study. Resuscitation, 85(12), 1799–1805. https://doi.org/10.1016/j.resuscitation.2014.09.004
  • Seth, A. K., & Bayne, T. (2022). Theories of consciousness. Nature Reviews Neuroscience, 23(7), 439–452. https://doi.org/10.1038/s41583-022-00587-4

3. Le panpsychisme gagne en crédibilité ?

00:10:40

« Autre théorie encore plus radicale, le panpsychisme. La conscience serait une propriété fondamentale, pas du cerveau mais de l’univers, comme la gravité par exemple ou la charge électrique. Au lieu d’émerger miraculeusement à un certain degré de complexité neuronale, la conscience, même infime, la toute petite conscience, se représenterait partout, donc dans chaque particule depuis l’origine de l’univers. Et ça, ça s’appelle le panpsychisme. Des philosophes contemporains comme Philip Goff défendent cette thèse, où même un simple électron aurait une sorte de minuscule proto-conscience.

L’idée est choquante mais en faisant mes recherches, j’ai constaté qu’elle gagnait en ce moment en crédibilité. Je cite Goff qui dit : “Il y a quinze ans, le panpsychisme était considéré comme quelque chose de risible. Aujourd’hui, c’est pris au sérieux.”

Notre cerveau serait alors un point de convergence où la conscience fondamentale de l’univers se regroupe pour former un petit esprit individuel. C’est vertigineux mais surtout c’est impossible à prouver. C’est une philosophie et cette philosophie a l’avantage de placer la conscience dans le tissu de la réalité plutôt que de la faire surgir de nulle part»

 

Ce passage entretient une confusion fondamentale sur le statut réel du panpsychisme. Celui-ci n’est ni une théorie scientifique, ni une hypothèse empirique en cours d’évaluation, mais une thèse métaphysique assumée comme telle par ses défenseurs (Goff, 2017). Il ne propose aucun protocole expérimental, aucune prédiction testable, aucun critère de validation ou de réfutation. À ce titre, il ne concurrence pas les neurosciences : il se situe hors de leur champ.

L’affirmation selon laquelle le panpsychisme « gagnerait en crédibilité » repose presque exclusivement sur une auto-certification discursive par Philip Goff. Elle ne correspond ni à un déplacement du consensus académique, ni à un ralliement significatif du champ de la philosophie de l’esprit. Ce qui a évolué, au mieux, est la tolérance à la discussion de cette position dans certains cercles spécialisés, sans qu’elle soit immédiatement disqualifiée comme incohérente (Goff, 2017). Présenter ce changement de climat comme un gain de crédibilité explicative n’est pas honnête.

Sur le fond, le panpsychisme se heurte à une difficulté reconnue comme centrale, y compris par ses partisans : le problème de la combinaison. Comment des proto-expériences supposées, attribuées aux constituants fondamentaux de la matière, pourraient-elles se combiner pour produire une expérience consciente unifiée, structurée et dotée d’un point de vue singulier ? En quoi est-ce plus simple que le problème de l’émergence de la conscience à partir d’une manière inerte ? David Chalmers, pourtant l’un des philosophes les plus ouverts à cette famille de positions, reconnaît explicitement que cette difficulté demeure sans solution pleinement satisfaisante et constitue un obstacle majeur pour les versions panpsychistes et panprotopsychistes (Chalmers, 2016).

Surtout, le panpsychisme n’apporte strictement aucune explication supplémentaire. Il ne permet de prédire aucun phénomène nouveau, n’éclaire aucun fait empirique déjà connu, et ne rend intelligible aucune corrélation observée entre états cérébraux et états mentaux. Tous les résultats établis — effets de lésions localisées, altérations pharmacologiques de la conscience, dépendance systématique de l’expérience subjective à l’organisation neuronale — restent exactement aussi mystérieux qu’avant, simplement reformulés dans un vocabulaire ontologique plus coûteux. Dire que « la conscience est partout » n’explique pas pourquoi elle disparaît sélectivement quand certaines structures cérébrales sont détruites, ni pourquoi elle se fragmente, se déforme ou s’abolit selon des régularités neurobiologiques précises. Le panpsychisme ne résout aucun problème explicatif : il remplace une question difficile mais localisée par une affirmation globale qui ne contraint rien et n’explique rien.

Dennett décrit comme une « fausse profondeur » les positions qui donnent l’illusion d’expliquer la conscience en postulant, au niveau ontologique, ce qu’il faudrait précisément rendre intelligible (Dennett, 1991). Churchland critique les constructions métaphysiques globales qui se substituent au travail progressif de l’explication neurobiologique, y voyant une abdication théorique face à une difficulté scientifique réelle mais circonscrite (Churchland, 1986). Searle, enfin, qui rejette à la fois le réductionnisme strict et les fuites métaphysiques, écarte explicitement le panpsychisme comme incapable d’articuler la conscience humaine avec la biologie du cerveau (Searle, 1992).

Et pour finir, la conclusion selon laquelle le panpsychisme serait « impossible à prouver » peut ressembler à de la prudence de la part de Fabien Olicard, mais en réalité c’est une alerte rouge ; une proposition invérifiable de cette nature ne peut pas constituer une alternative scientifique ; elle est extérieure au champ de la connaissance empirique. La présenter comme une option crédible face aux neurosciences, sous prétexte que celles-ci n’ont pas encore tout expliqué, revient à confondre l’incomplétude normale d’une science en progrès avec la fièvre spéculative de la métaphysique.

Quand le public écoute Fabien Olicard et le croit, il recule dans son parcours intellectuel pour dériver vers la croyance au lieu de rehausser son esprit critique sur ces questions.

 

Références

  • Chalmers, D. J. (2016). Panpsychism and panprotopsychism. In D. J. Chalmers (Ed.), Consciousness in the physical world: Perspectives on Russellian monism (pp. 246–276). Oxford University Press.
  • Churchland, P. M. (1986). Neurophilosophy: Toward a unified science of the mind-brain. MIT Press.
  • Dennett, D. C. (1991). Consciousness explained. Little, Brown and Company.
  • Goff, P. (2017). Consciousness and fundamental reality. Oxford University Press.
  • Searle, J. R. (1992). The rediscovery of the mind. MIT Press.

 

Pour suivre mon travail plus facilement :


inscrivez-vous à la NEWS’Zet

 


4. La conscience quantique grapille du terrain

12 min.

« Troisième théorie qui mérite d’être citée : celle de la conscience quantique.

Alors attention, j’ai lâché le mot quantique. Le mot quantique, c’est souvent le point de départ d’affirmations, on va dire, un peu farfelues, qui cherchent à se faire passer pour de la science qu’on ne saurait pas expliquer. Si vous voulez vous en convaincre, je vous recommande vivement la chaîne YouTube de Gilgamesh, vous allez vous marrer.

En tout cas, cette théorie se situe à la frontière de la science dure et de la pure spéculation. Le physicien Roger Penrose et l’anesthésiste Stuart Hameroff proposent que la conscience émerge de processus quantiques au cœur même de nos neurones. Leur théorie, qu’ils appellent Orchestrated Objective Reduction, explique que des microstructures neuronales appelées microtubules seraient le siège d’états quantiques cohérents, dont l’effondrement produirait des étincelles de conscience. Dit comme ça, c’est un petit peu abstrait.

Il y a pas mal de scientifiques ou de figures de la pensée qui ont ricané, comme la philosophe Patricia Kirkland, qui a comparé cette idée à de la poussière de fée dans les synapses. On voit ce qu’elle veut dire.

Le principal argument des sceptiques est de dire que le cerveau serait trop chaud et trop chaotique pour préserver des effets quantiques subtils. Mais les partisans de la théorie Orch-OR tentent de prouver ce qu’ils avancent avec des données. Par exemple, en 2024, Hameroff rapporte que des rats traités avec une substance ciblant les microtubules mettent plus de temps à perdre conscience sous anesthésie. Pour eux, cela suggère que ces microtubules jouent bien un rôle dans le fait d’être conscient.

L’hypothèse quantique grapille chaque jour un petit peu de terrain. Pas beaucoup, mais un peu plus à chaque fois. Et on sait déjà que la physique quantique intervient dans la photosynthèse des plantes ou dans la boussole interne des oiseaux. Alors on se dit : pourquoi pas dans le neurone ?

Encore une fois, ce n’est pas prouvé. C’est très, très controversé, mais cette théorie offre un pont possible entre la matière cérébrale et quelque chose de plus profond dans la réalité. »

Je ne vais pas me répéter donc je serai bref. La théorie dite de la « conscience quantique », en particulier dans sa version Orch-OR proposée par Roger Penrose et Stuart Hameroff, relève aujourd’hui davantage de la spéculation métaphysique habillée de vocabulaire physique que d’un modèle explicatif opérant. Elle n’a produit aucune prédiction spécifique, aucune intégration réussie avec les données massives des neurosciences, et aucun gain explicatif par rapport aux modèles existants de la conscience. Les quelques résultats expérimentaux évoqués — notamment sur l’anesthésie et les microtubules — n’établissent en rien l’existence de processus quantiques jouant un rôle causal dans l’expérience consciente : ils montrent, au mieux, l’implication structurelle de composants cellulaires déjà connus, sans lien démontré avec un mécanisme quantique spécifique. Les analogies souvent invoquées avec la photosynthèse ou la magnétoréception animale sont trompeuses : ces phénomènes concernent des effets quantiques bien circonscrits, robustes, localisés et empiriquement caractérisés, sans aucune analogie fonctionnelle avec la production d’états mentaux. — Au passage : cela démontre bien qu’on peut prouver l’existence de processus quantiques en biologie. Quand ils existent.—

En l’état, la « conscience quantique » n’explique aucun fait établi, ne corrige aucun défaut identifié des modèles dominants, et n’offre aucun outil conceptuel ou empirique pour progresser ; elle ajoute du mystère là où les sciences cognitives tentent précisément de le réduire.

Cela n’éclaire personne nos connaissances réelles à propos de la conscience, surtout si on parle vingt secondes comme Fabien Olicard sans en faire aucun examen critique.

 


5. Un institut noétique parascientifique

12 :45

« Et puis il faut aussi que je vous parle d’une dernière théorie, qui va encore plus loin que ça et qui suggère l’idée d’un champ de conscience global auquel on serait tous connectés.

L’Institut des sciences noétiques, fondé par l’astronaute Edgar Mitchell, explore depuis des décennies l’idée que l’esprit pourrait influencer la matière à distance.

La noétique, c’est quoi ? C’est l’étude de la conscience du point de vue de l’expérience intérieure, donc pas seulement du cerveau.

Il existe un projet très intrigant — que j’ai beaucoup de mal à prononcer, donc le voici qui s’affiche — qui mesure des générateurs de nombres aléatoires à travers le monde. Ce projet aurait détecté des anomalies statistiques lors d’événements mondiaux. Pas n’importe lesquels : des événements chargés émotionnellement, comme le 11 septembre 2001.

Comme si la sphère humaine — la noosphère, c’est-à-dire l’ensemble de ce que l’humanité pense, imagine et partage — perturbait physiquement le hasard. Un peu comme dans la série Pluribus, si vous avez vu.

Donc comme si la noosphère humaine perturbait physiquement le hasard.

Ce champ noétique reste bien sûr complètement spéculatif, mais l’idée est toujours la même : est-ce que la conscience est vraiment dans nos têtes ? Est-ce qu’elle ne baignerait pas dans l’univers d’une certaine façon, et qu’en quelque sorte notre cerveau y puiserait quelque chose, un peu comme des téléphones qui prendraient de la data sur un réseau ?

Je suis d’accord avec vous, ça ressemble à de la science-fiction, mais de la science-fiction qui titille quand même le sérieux de quelques labos. »

Le Global Consciousness Project, porté par l’Institute of Noetic Sciences, s’inscrit dans une tradition institutionnelle qui n’a jamais relevé de la recherche académique standard. Fondé en 1973 par l’astronaute Edgar Mitchell à la suite d’expériences personnelles vécues lors de la mission Apollo 14, l’institut s’est donné pour objet l’exploration d’hypothèses explicitement parapsychologiques : influence de l’esprit sur la matière, conscience non locale, psychokinèse ou perception extrasensorielle.

Le Global Consciousness Project prétend détecter des « anomalies statistiques » sur des générateurs de nombres aléatoires lors d’événements émotionnellement marquants, mais repose sur une méthodologie profondément fragile : absence d’hypothèses prédictives strictes, sélection rétrospective des événements et des fenêtres temporelles, multiplicité des tests sans contrôle rigoureux des comparaisons multiples. Ce type de dispositif est bien connu pour produire des faux positifs lorsqu’on explore de grandes masses de données sans plan d’analyse préenregistré. Les analyses méthodologiques indépendantes montrent que les écarts observés sont compatibles avec du bruit statistique et ne résistent ni aux corrections appropriées ni aux tentatives de réplication (Wagenmakers et al., 2011). En l’état, ces résultats n’établissent aucune causalité, n’identifient aucun mécanisme plausible et ne fournissent aucun élément en faveur de l’existence d’un « champ de conscience global ». Ils illustrent surtout la persistance, sous un habillage technologique, d’une hypothèse métaphysique ancienne que les outils statistiques ne suffisent pas à transformer en connaissance scientifique.

Et je ne comprends pas qu’un vulgarisateur puisse en parler sérieusement sans mentionner ces failles gigantesques qui expliquent que cet institut ne jouisse d’aucune espèce de reconnaissance scientifique.

 

Références
  • Wagenmakers, E.-J., Wetzels, R., Borsboom, D., & van der Maas, H. L. J. (2011). Why psychologists must change the way they analyze their data: The case of psi. Psychonomic Bulletin & Review, 18(3), 426–432. https://doi.org/10.3758/s13423-011-0088-7

6. Vieilles rengaines

Pendant 5 minutes Fabien Olicard évoquer des études ou ces cas spectaculaires, sans creuser, sans expliquer, mais en prétendant qu’ils mettent en échec les scientifiques et les sceptiques.

Qu’il s’agisse de l’étude de Van Lommel, du cas Pam Reynolds ou du projet AWARE, on retrouve toujours la même structure : des données observationnelles, des récits auto-rapportés recueillis a posteriori, des mesures neurophysiologiques partielles ou indirectes, et une extrapolation ontologique qui dépasse très largement ce que les résultats autorisent. La littérature spécialisée a montré de manière répétée que ces dispositifs ne permettent pas d’inférer une conscience indépendante du cerveau, mais seulement l’existence d’expériences subjectives rapportées dans des contextes physiologiques extrêmes, mal contrôlés et compatibles avec des explications neurobiologiques ordinaires. Parler de ces travaux comme s’ils constituaient des « preuves troublantes » tout en passant sous silence les critiques méthodologiques et les réfutations publiées revient à faire de la sélection partisane des données : on ne présente plus un état du savoir, mais une mise en scène de l’ignorance scientifique exploitée à des fins de croyance.

Que le neurochirurgien Robert Spetzler ait qui a opéré Pam Reynolds ait déclaré ne pas avoir « d’explication » ne constitue en rien un résultat scientifique puisqu’il n’est pas expert de la littérature sur les théories alternatives dont il est question. Le cas Pamela Reynolds, quand on reprend les faits connus, il ne permet en rien de contredire le consensus actuel.

Voici une vidéo sur la chaine de l’AFIS qui l’expliquait très bien il y a presque 3 ans mais que les 2 millions d’abonnés de Fabien Olicard n’ont sans doute pas vue

 


7. Eben Alexander

Le plus choquant c’est qu’il se permette de citer le cas Eben Alexander en appuyant sur l’argument d’autorité

00:19:50 – 00:21:40

« Il y en a un autre cas emblématique : celui du docteur Eben Alexander, le neurochirurgien qui a vu lui-même l’au-delà.

Son histoire est marquante, elle a fait la une de Newsweek, notamment parce qu’elle contient un retournement spectaculaire. Alexander était un neurochirurgien brillant et surtout un sceptique accompli, qui défendait bec et ongles l’idée que les expériences de mort imminente n’existent pas. Pour lui, ce n’étaient que des récits, des hallucinations.

Jusqu’au jour où lui-même bascule de l’autre côté. En 2008, il est frappé par une méningite foudroyante qui le plonge dans un coma profond. Pendant sept jours, ses collègues estiment que son cortex est hors service. Contre toute attente, il sort vivant de son coma sans séquelle.

Et là, il affirme avoir vécu une expérience de conscience totalement séparée de son corps : un voyage qu’il décrit comme plus réel que la réalité, dans un lieu spectaculaire, peuplé de nuées, de papillons et de présences bienveillantes.

Eben Alexander, l’homme de science cartésien, est désormais persuadé d’avoir entrevu un au-delà de la conscience. Il a même publié un livre intitulé Proof of Heaven — La preuve du paradis en français — qui est devenu un best-seller.

La communauté scientifique, vous vous en doutez, n’est pas vraiment unanime à ce sujet. D’un côté, il y a des figures comme le docteur Raymond Moody, l’un des pionniers des études sur les EMI, qui déclare que c’est la plus renversante expérience de mort imminente qu’il ait jamais entendue en quarante ans.

De l’autre côté, il y a les sceptiques, qui ont fait les gros titres en démontant toute l’histoire. Par exemple, des journalistes ont fouillé son dossier médical et ont suggéré que son cerveau n’était peut-être pas aussi “à l’arrêt” qu’il le dit. On a aussi fait remarquer que ces visions présentent des similitudes avec les effets de certaines drogues hallucinogènes, comme la DMT ou l’ayahuasca, parfois utilisées dans des rituels chamaniques.

Bref, le cas divise, mais j’ai trouvé que ça méritait que je vous en parle. Quoi qu’il en soit, voir un neurochirurgien de Harvard basculer du côté mystique a marqué les esprits. Cela a montré que même ceux qui connaissent le mieux le cerveau peuvent vivre des expériences qui défient, en tout cas pour le moment, leur propre compréhension. Voilà ce qu’on a. »

Fabien Olicard passe un peu vite sur les détails. Nous n’avons aucune preuve du passé sceptique d’Eben Alexander, mais nous avons des preuves qu’il ment devant un tribunal quand il est accusé d’avoir fait de graves erreurs en salle d’opération. Et nous avons des preuves qu’il ment sur l’état de son cerveau, sur son comas et sur ses multiples réveils délirant au cours desquels il a eu mille fois l’occasion de rêver les scènes qu’il a rapporté dans ses livres. Car Alexander a publié 3 livres sur le paradis,

  • Proof of Heaven: A Neurosurgeon’s Journey into the Afterlife (2012) — son premier best-seller autour de son expérience de coma et de mort imminente.
  • The Map of Heaven: How Science, Religion and Ordinary People are Proving the Afterlife (2014) — une exploration élargie de récits et d’interprétations similaires.
  • Living in a Mindful Universe: A Neurosurgeon’s Journey into the Heart of Consciousness (2017), co-écrit avec Karen Newell, qui prolonge ces thèmes vers une vision plus large de la conscience.

Il gagne désormais sa vie avec ces histoires, sans jamais avoir produit aucun travail scientifique sur la question.

 


8. Conclusion

« Peut-être on est à l’aube d’un changement de paradigme majeur, d’une révolution de la compréhension de la conscience. »

 

Au final, Fabien Olicard prend soin de redescendre en affirmant qu’il n’existe pas de preuve concluante, et plaide alors une posture d’ouverture d’esprit face à des hypothèses présentées comme « intéressantes ». Mais cette prudence tardive pose une question simple : quel est le projet réel d’une vidéo qui accumule des thèses fragiles, facilement démontables, sans jamais les démonter, en les exposant comme si elles se valaient toutes ?

Le résultat prévisible n’est pas un gain de compréhension, mais une confusion accrue. Le spectateur a toutes les chances de ressortir moins clair qu’en entrant, avec l’impression que la science hésite, que « tout est possible », et que les modèles rigoureux ne valent pas mieux que les spéculations les plus aventureuses. À quoi cela sert-il, sinon à produire de l’émerveillement flou, du mystère consommable, et donc des vues ?

Ce brouillage volontaire des registres — entre science établie, hypothèses marginales et spéculations métaphysiques — est sans doute efficace commercialement. Il permet de séduire un large public, de ménager toutes les sensibilités, et de maximiser l’engagement. Mais il pose un problème éthique réel. Présenter des récits réfutés ou sévèrement critiqués sans en exposer les limites revient à désinformer par omission. Et contrairement à ce que laisse entendre la posture faussement prudente de la conclusion, ces pratiques ne sont pas inoffensives : elles alimentent durablement la défiance envers la méthode scientifique et entretiennent l’idée que la croyance vaut savoir dès lors qu’elle est racontée avec du charme et de l’assurance, ce dont Fabien Olicard ne manque pas.

Acermendax

La question “la psychanalyse est-elle une secte ?” n’est pas seulement polémique. Elle devient inévitable lorsque les données scientifiques convergent vers un constat d’inefficacité, tandis que des segments influents du mouvement psychanalytique continuent de peser sur les décisions publiques. Le retrait récent d’un amendement visant à dérembourser les consultations psychanalytiques, après une mobilisation coordonnée de sociétés savantes et de praticiens, illustre la capacité d’organisation d’un milieu qui se vit comme détenteur d’un savoir irréductible, menacé par l’évaluation scientifique (Cf Sénat, 2025).

 

La psychanalyse aide-t-elle réellement les malades ?

La question est d’abord clinique. Et la réponse, aujourd’hui, est claire : aucune indication validée par des essais contrôlés randomisés et des méta-analyses rigoureuses ne montre que la psychanalyse classique — longue, centrée sur l’interprétation du transfert — apporte des bénéfices supérieurs à ceux de psychothérapies structurées comme les TCC, la thérapie dialectique (TCD) ou d’autres approches fondées sur les preuves.

Si vous êtes dans une situation où votre santé mentale demande du soin, la psychanalyse n’est jamais la meilleure réponse, elle n’est donc pas celle que la médecine doit proposer.

Je ne suis pas en train de vous donner mon avis subjectif, mais de vous rendre compte de décennies de travaux scientifiques. L’expertise collective de l’INSERM (2004) soulignait déjà que, pour la dépression, les troubles anxieux, la schizophrénie et les troubles de la personnalité, les approches cognitivo-comportementales disposent de preuves solides, tandis que les thérapies psychanalytiques reposent sur un corpus limité, hétérogène ou insuffisamment contrôlé. (INSERM, 2004). Les résultats accumulés depuis n’ont pas inversé cette hiérarchie :

— Dépression : Les thérapies psychodynamiques brèves montrent une efficacité modérée, comparable à celle des autres traitements, mais la psychanalyse longue n’a pas de preuves robustes justifiant son usage comme traitement principal (Leichsenring et Rabung, 2008 ; Cuijpers et al., 2014).

— Troubles anxieux : Les TCC constituent le traitement de référence. La psychanalyse n’a aucune preuve spécifique d’efficacité, et son utilisation en première ligne augmente le risque de retard de soins (Baldwin et al., 2014 ; Hofmann et al., 2013).

— Troubles de la personnalité : Certaines psychothérapies psychodynamiques intensives montrent des effets positifs, mais pas de supériorité sur les approches spécialisées comme la TCD (Leichsenring et al., 2011 ; Livesley et Larstone, 2018). La psychanalyse longue n’est pas mieux documentée.

— Psychoses et schizophrénie : La psychanalyse n’a aucune efficacité démontrée pour ces troubles. Les recommandations internationales (NICE, 2014) sont explicites : les traitements reposent sur la pharmacothérapie, les interventions psychosociales et la psychoéducation structurée, pas sur la cure analytique (Mueser et al, 2013).

— Troubles psychiques chez l’enfant et l’adolescent (hors autisme) : Quelques études contrôlées indiquent que les psychothérapies psychodynamiques brèves peuvent apporter un bénéfice dans certains troubles ciblés — anxiété, dépression, difficultés relationnelles — mais la qualité des preuves reste modérée à faible, et aucune supériorité n’a été démontrée par rapport aux approches mieux établies, comme les thérapies comportementales, familiales ou systématiques (Midgley et al., 2021). En pratique, les recommandations internationales continuent de privilégier ces dernières, car elles sont mieux évaluées, plus structurées et plus aisément compatibles avec les systèmes de soins.

— Autisme : C’est le domaine où le contraste avec les données scientifiques est le plus fort. Les approches psychanalytiques sont sans preuves, et parfois dangereuses, car elles retardent la mise en place d’interventions éducatives dont l’efficacité est établie (HAS, 2012). Waltz (2015) et Epstein (2014) montrent en détail comment les modèles psychanalytiques de culpabilisation parentale ont profondément nui aux familles.

En 2012, la Haute Autorité de Santé a classé les approches psychanalytiques parmi les méthodes « non consensuelles à écarter ». Comme le résumait sobrement Le Monde : « la psychanalyse est mise hors jeu » (Vincent, 2012).

Conclusion clinique

La littérature scientifique ne montre aucune situation où la psychanalyse serait plus efficace, plus rapide, plus durable ou plus sûre que les psychothérapies évaluées. La psychanalyse peut offrir un espace de parole subjectif à certaines personnes, mais elle n’est jamais le traitement optimal pour un trouble identifié. Cette situation devrait orienter les politiques publiques : lorsqu’un retard thérapeutique peut entraîner un handicap, une chronicisation ou la mise en danger de patients vulnérables, financer une pratique sans preuves relève d’un choix politique discutable qui pèse sur des victimes évitables.

Autrement dit, le projet de déremboursement ne tombe pas du ciel. Il s’inscrit dans une évolution internationale où l’on cesse progressivement de financer, sur fonds publics, des interventions dont la balance bénéfice/risque n’est pas étayée par des essais contrôlés ou des méta-analyses. La psychanalyse, en France, reste pourtant largement protégée de cette mise à l’épreuve, ce qui nous amène à la question de son statut épistémologique.

Pour suivre mon travail plus facilement :


inscrivez-vous à la NEWS’Zet

Une pseudo-science à l’autorité épistémique disproportionnée

La psychanalyse revendique depuis plus d’un siècle le statut de « science de l’inconscient ». Pourtant, dès les années 1950, Karl Popper soulignait qu’elle constitue l’exemple même d’une théorie impossible à réfuter : toute critique peut toujours être reconvertie en « résistance » du patient ou du contradicteur. Ce mécanisme fait basculer la cure dans un registre métaphysique où l’on ne traite plus les contre-arguments comme des données mais comme des symptômes. Les historiens Mikkel Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani ont montré, archives à l’appui, que cette impossibilité structurelle de mettre la théorie à l’épreuve s’accompagne d’un récit freudien réécrit a posteriori, avec des cas enjolivés, des succès proclamés sans contrôle, et une absence générale de suivi systématique (Borch-Jacobsen & Shamdasani, 2006).

Malgré cela, la psychanalyse continue d’occuper dans l’espace public une position d’« expertise » que rien ne justifie scientifiquement. Elle bénéficie d’une autorité épistémique profondément déconnectée de la recherche empirique, entretenue par un discours où l’effet rhétorique compte davantage que la vérité — ce que Harry Frankfurt décrit comme le registre du « bullshit », un parler-savamment qui ne se soucie pas de la validité de ses propositions (Frankfurt, 2005). Les métaphores opaques, les interprétations passe-partout et le jargon œdipien donnent l’apparence d’une profondeur théorique là où il n’y a, en réalité, aucune production de connaissance.

 

Une organisation en chapelles, plus proche de l’Église que du laboratoire

La psychanalyse ne s’est jamais organisée comme une discipline soumise aux standards académiques. Elle s’est constituée en écoles centrées sur un maître — freudienne, lacanienne, kleinienne, jungienne — chacune avec ses dogmes, ses rites d’entrée, ses excommunications et ses fidélités indiscutées. L’INSERM rappelait déjà, dans son expertise de 2004, que la formation psychanalytique est essentiellement privée, non standardisée, et sans intégration universitaire réelle.

Plusieurs historiens et sociologues ont décrit le fonctionnement institutionnel de la psychanalyse comme fortement hiérarchisé et quasi clérical. Élisabeth Roudinesco, dans son Histoire de la psychanalyse en France, montre que les textes des « maîtres » — Freud, Klein, Lacan — ont été élevés au rang de corpus normatif et que la légitimité professionnelle repose largement sur des parcours internes aux sociétés analytiques, souvent déconnectés des standards universitaires (Roudinesco, 1982). Jacques Van Rillaer, ancien psychologue clinicien formé à la psychanalyse, a documenté de son côté la ritualisation des supervisions, la dépendance aux écoles et l’importance des allégeances doctrinales dans la reconnaissance au sein du groupe, ainsi que l’opacité des mécanismes internes de validation (Van Rillaer, 1981 ; 1999). Une analyse publiée par l’AFIS propose même d’interpréter ce mode d’organisation comme présentant des traits « sectaires », en soulignant l’usage d’un langage ésotérique, la fermeture doctrinale et la stratégie d’occupation de positions d’influence dans les institutions publiques (Freixa i Baqué, 2023).

La MIVILUDES ne classe pas la psychanalyse, en bloc, comme « secte » au sens juridique, mais les rapport parlementaire de 2013 « les dérives thérapeutiques et sectaires : la Santé en danger » soulignent que certaines psychothérapies, lorsqu’elles reposent sur un maître charismatique, une doctrine indiscutée et un isolement progressif des patients, peuvent se comporter comme de véritables groupements à caractère sectaire. Le freudo-lacanisme fondamentaliste coche un grand nombre de ces cases.

L’art de l’entrisme : séduire les élites, saturer le débat public

Si la psychanalyse conserve une visibilité disproportionnée, c’est qu’elle excelle depuis un siècle dans l’entrisme culturel. Elle a irrigué la littérature, le cinéma, la critique sociale, et s’est installée durablement dans les médias, l’enseignement, les tribunaux pour enfants et certaines institutions hospitalières. Le psychanalyste médiatique occupe une place centrale dans l’imaginaire français : il raconte l’actualité comme un drame des désirs inconscients, produit des récits séduisants, et affirme accéder à une vérité cachée inaccessible aux non-initiés.

Ce capital symbolique s’est encore manifesté lors du débat sur le déremboursement, où les réseaux analytiques ont su mobiliser tribunes, sociétés savantes, influenceurs intellectuels et campagnes massives d’emails adressées aux parlementaires. Peu de doctrines discréditées scientifiquement conservent une telle capacité de mobilisation.

Des méfaits très concrets : autisme, culpabilisation, violences minimisées

Qualifier la psychanalyse de pseudo-science serait une simple querelle académique si les conséquences n’étaient que théoriques. Elles ne le sont pas. Des milliers de famille en ont été les victimes.

Dans l’autisme, l’attribution de la condition neurodéveloppementale à la « mère réfrigérateur » est devenue un cas d’école de stigmatisation pseudo-scientifique. Mitzi Waltz (2015) et Epstein (2014) ont montré comment des générations de cliniciens d’inspiration psychanalytique ont imputé le trouble à un déficit maternel malgré l’absence de données empiriques et malgré la montée des preuves génétiques et neurodéveloppementales (voir l’émission de 2021 sur la TeB). En France, cette lecture a perduré de manière exceptionnelle, retardant l’accès aux thérapies éducatives recommandées depuis longtemps ailleurs. Les recommandations de la HAS (2012), qui classent les approches psychanalytiques comme « non consensuelles », ont été publiées dans un climat de confrontation avec les associations de parents. Le documentaire Le Mur (Robert, 2011) illustre parfaitement la manière dont cette doctrine a continué d’accuser les mères jusque tard dans les années 2000.

Au-delà de l’autisme, la matrice psychanalytique a souvent servi à re-sexualiser la souffrance des victimes. Dans un entretien de 1979 publié par la revue Choisir la cause des femmes et récemment exhumé, Françoise Dolto répond à une question sur les viols de petites filles dans les familles en affirmant, verbatim : « Il n’y a pas de viol du tout. Elles sont consentantes », et va jusqu’à décrire la fillette victime d’inceste comme « très contente de pouvoir narguer sa mère ». Ces propos, reproduits et analysés par Franck Ramus (2019 & 2020), montrent à quel degré certains cadres interprétatifs psychanalytiques peuvent déréaliser les violences en les requalifiant en jeux de désir.

L’article de Catherine Vincent dans Le Monde replace ces déclarations dans le contexte de l’époque et rappelle que Dolto a, par ailleurs, condamné explicitement la pédophilie dans d’autres textes. Mais il souligne aussi le cœur du problème : une théorie qui a remplacé la réalité des violences par des fantasmes œdipiens ne peut que produire des dénis structurels. La souffrance réelle de l’enfant devient un matériau symbolique, la parole de la victime est suspectée d’être « fantasmatique », et l’agresseur peut apparaître comme un acteur secondaire d’un drame psychique qui le dépasse (Vincent, 2020).

Cette dérive n’est pas un accident individuel. Elle s’enracine dans le moment où Freud renonce à sa « théorie de la séduction ». Alors qu’il prenait initialement au sérieux les récits d’abus sexuels rapportés par ses patientes, il en vient à considérer ces récits comme des expressions de désir inconscient — un changement doctrinal majeur, dont les historiens de la psychanalyse ont bien mesuré les conséquences. Ce renoncement ouvre une tradition herméneutique où la parole de la victime vaut moins que la « vérité » supposée de ses désirs, où le récit d’abus peut être requalifié en « fantasme », et où la protection de l’enfant devient secondaire par rapport au maintien de la cohérence théorique.

S’y ajoutent les dimensions ouvertement normatives de la doctrine : une homophobie historiquement documentée, la réduction des identités LGBT à des « perversions » ou à des impasses œdipiennes, une hiérarchisation rigide des rôles masculins et féminins, et des lectures familiales qui reconduisent des normes genrées traditionnelles. Même si certains courants analytiques contemporains affirment s’être distanciés de cette vision, ces schémas conceptuels continuent d’imprégner les pratiques et les représentations. On en trouve la trace dans de nombreux textes commentés dans Le Livre noir de la psychanalyse, qui rassemble les critiques de cliniciens, historiens, philosophes et scientifiques autour des biais doctrinaux persistants (Meyer et al., 2005).

On pourrait attendre d’une approche thérapeutique une vigilance particulière sur ces enjeux. L’histoire documentée montre au contraire une série d’interprétations culpabilisantes, des décennies de discours contre-productifs sur l’autisme, des prises de position publiques banalisant ou détournant la gravité des violences sexuelles, et une résistance durable aux réformes inspirées par les études de genre, la psychologie du développement et les mouvements de personnes concernées.

 

L’expertise judiciaire : quand la psychanalyse produit des erreurs irréparables

Il existe un domaine où la persistance de la psychanalyse n’est pas simplement anachronique, mais dangereuse : l’expertise judiciaire.

Car ici, les interprétations projectives et les lectures fantasmatiques n’affectent pas seulement un suivi thérapeutique, elles influencent la garde des enfants, la qualification des violences sexuelles, la responsabilité pénale, et parfois l’issue d’une procédure criminelle.

La recherche en psychologie du témoignage et en criminologie a depuis longtemps établi la nécessité de protocoles reproductibles fondés sur des observations vérifiables (Ceci & Bruck, 1995 ; Lyon, 2014). La psychanalyse, au contraire, fonctionne sur la conviction qu’il faut « interpréter » derrière les faits : lire le fantasme, deviner l’inconscient, soupçonner le désir là où il y a la souffrance. Ce biais produit, en contexte judiciaire, des erreurs méthodologiques graves.

Dans ses travaux sur les morts suspectes d’enfants, la pédiatre et épidémiologiste Anne Tursz (INED) a documenté comment, dans les années 1980-2000, des expertises imprégnées de psychanalyse ont conduit à requalifier des violences ou des homicides en “accidents relationnels” au nom d’hypothèses théoriques infalsifiables (Tursz, 2010). L’idéologie analytique pathologisait parfois les mères protectrices et minimisait les signaux de maltraitance, avec des conséquences directes sur la protection de l’enfance.

Un autre terrain où ces dérives sont bien établies est celui des séparations conflictuelles. Une partie du milieu psychanalytique français a contribué à maintenir une version locale de la théorie de l’« aliénation parentale », héritée des thèses discréditées de Richard Gardner. Or les recherches empiriques montrent que ce concept est dénué de validité scientifique (Bruch, 2001 ; Meier, 2019) et qu’il mène à des décisions nocives, en particulier contre les mères dénonçant des violences sexuelles ou conjugales.

Ces dérives sont facilitées par un problème structurel : l’expertise psychanalytique n’est pas protocolaire. Aucun outil standardisé, aucune grille d’entretien validée, aucune mesure objective. Deux experts psychanalytiques peuvent rendre des conclusions opposées à partir du même dossier, et aucune instance ne peut les départager scientifiquement, car leur méthode n’est ni réfutable, ni contrôlable, ni même discutable autrement qu’en termes doctrinaux.

Les conséquences sont réelles, documentées et publiques. Plusieurs enquêtes journalistiques ont révélé des cas où des enfants victimes d’inceste ont été décrits par des experts comme « séduisants », « fantasmatiques » ou « ambivalents » (Vincent, 2020, Le Monde). Dans certains dossiers, des signalements médicaux ou scolaires ont été ignorés au profit d’une lecture psychanalytique privilégiant « le désir inconscient » plutôt que les faits. La Miviludes, dans son rapport 2018-2019, alerte explicitement sur les « dérives psychothérapeutiques non fondées » dans le champ de la protection de l’enfance, sans nommer la psychanalyse, mais en décrivant très précisément les mécanismes caractéristiques de ses écoles françaises (Miviludes, 2020).

Le maintien de la psychanalyse dans la justice s’explique par un entrisme historique : depuis les années 1970, des psychanalystes ont occupé les tribunaux pour enfants, les services médico-psychologiques, les formations de l’ENM et les cabinets d’expertise. Une inertie institutionnelle considérable fait que, encore aujourd’hui, des juges associent « psychanalyste » et « expert naturel de l’enfant », malgré la littérature scientifique qui démontre le contraire.

Dans un domaine où une phrase mal interprétée peut priver un enfant de protection, où une erreur d’évaluation peut libérer un agresseur ou disqualifier une victime, la question n’est plus simplement épistémologique, elle est éthique et juridique : comment justifier que des théories non testables, non standardisées et scientifiquement discréditées continuent de peser sur des décisions où l’erreur est irréparable ?

Alors, la psychanalyse est-elle une secte ?

Ces constats ne sont pas seulement établis par des critiques externes de la psychanalyse. Ils ont été systématisés dans un ouvrage collectif majeur, Le Livre noir de la psychanalyse, qui rassemble chercheurs, cliniciens, historiens et philosophes autour d’un bilan rigoureux : l’échec thérapeutique massif, les interprétations délirantes, et les souffrances infligées aux patients et à leurs familles. L’ouvrage démontre que les dérives rappelées ici ne sont pas des accidents isolés, mais un effet structurel du dispositif analytique (Meyer et al, 2005)

Sur le plan légal, la psychanalyse en tant que telle n’est pas inscrite sur une liste d’organisations sectaires, et il existe des psychanalystes qui travaillent de manière honnête, intégrés à des équipes pluridisciplinaires, capables de collaborer avec d’autres approches. Mais si l’on prend les critères utilisés par les commissions parlementaires et la MIVILUDES – doctrine intouchable, maître charismatique, fonctionnement en chapelle, initiation et noviciat, contrôle symbolique des adeptes, utilisation de liens d’emprise dans la relation d’aide, refus de l’évaluation externe – une partie du champ psychanalytique, en particulier le freudo-lacanisme fondamentaliste, présente bel et bien des caractéristiques sectaires (Sénat, 2013 ; Miviludes, 2020).

C’est précisément cette part du champ qui dispose du plus fort pouvoir de nuisance : elle s’oppose à la diffusion d’approches fondées sur les preuves, entretient une confusion entre science et croyance (voir Popper, 1963 ; Borch-Jacobsen & Shamdasani, 2006), et met son prestige au service de récits qui peuvent abîmer durablement des patients, des familles, des victimes de violences sexuelles.

Que l’on choisisse ou non d’employer le mot « secte », le débat sur le remboursement public ne peut pas faire l’économie de ce constat. Continuer à financer, comme s’il s’agissait d’une psychothérapie parmi d’autres, une pratique à faible niveau de preuves, à forte dimension doctrinale et à dérives documentées, revient à cautionner l’asymétrie radicale entre son autorité symbolique et sa valeur thérapeutique réelle. À l’inverse, replacer la psychanalyse à sa place – celle d’une tradition culturelle, éventuellement d’une pratique de parole assumant son statut non scientifique – et réserver l’argent public à des prises en charge évaluées, c’est à la fois protéger les patients des dérives sectaires et réaffirmer que, en santé mentale comme ailleurs, l’autorité se gagne sur le terrain des faits, pas sur celui du prestige ou de la capacité de lobbying.

 

Acermendax


Références

  • Baldwin DS, Anderson IM, Nutt DJ, et al. Evidence-based pharmacological treatment of anxiety disorders, post-traumatic stress disorder and obsessive-compulsive disorder: A revision of the 2005 guidelines from the British Association for Psychopharmacology. Journal of Psychopharmacology. 2014;28(5):403-439.
  • Borch-Jacobsen, M., & Shamdasani, S. (2006). Le dossier Freud : Enquête sur l’histoire de la psychanalyse. Paris : Les Empêcheurs de penser en rond.
  • Bruch, C. S. (2001). Parental alienation syndrome and parental alienation: Getting it wrong in child custody cases. Family Law Quarterly, 35(3), 527–552.
  • Ceci, S. J., & Bruck, M. (1995). Jeopardy in the courtroom: A scientific analysis of children’s testimony. Washington, DC : American Psychological Association.
  • Cuijpers P, Karyotaki E, Weitz E, Andersson G, Hollon SD, van Straten A. The effects of psychotherapies for major depression in adults on remission, recovery and improvement: a meta-analysis. (2014) J Affect Disord. Apr;159:118-26. doi: 10.1016/j.jad.2014.02.026.
  • Epstein, G. (2014). Refrigerator Mothers and Sick Little Boys: Bruno Bettelheim, Eugenics and the De-Pathologisation of Jewish Identity. Disability Studies Quarterly, 34(3). https://doi.org/10.18061/dsq.v34i3.3685
  • Frankfurt, H. G. (2005). On bullshit. Princeton, NJ : Princeton University Press.
  • Freixa i Baqué, E. (2023). La psychanalyse est-elle une secte ? Anthropologie des fondamentalistes du freudo-lacanisme (note de lecture). Science et pseudo-sciences, 344, 34–35.
  • Haute Autorité de Santé. (2012). Autisme et autres troubles envahissants du développement: Interventions éducatives et thérapeutiques coordonnées chez l’enfant et l’adolescent. Saint-Denis La Plaine, France: Haute Autorité de Santé.
  • Hofmann, S. G., Asnaani, A., Vonk, I. J., Sawyer, A. T., & Fang, A. (2013). The efficacy of cognitive behavioral therapy: A review of meta-analyses. Cognitive Therapy and Research, 37(3), 272–285.
  • INSERM (2004). Psychothérapies : Trois approches évaluées (Expertise collective). Paris : INSERM Éditions.
  • Leichsenring, F., Leibing, E., Kruse, J., New, A. S., & Leweke, F. (2011). Borderline personality disorder. Lancet, 377(9759), 74–84.
  • Leichsenring F, Rabung S. (2008) Effectiveness of long-term psychodynamic psychotherapy: a meta-analysis. JAMA. Oct 1;300(13):1551-65. doi: 10.1001/jama.300.13.1551. PMID: 18827212.
  • Livesley, W. J. et Larstone, R. (2018). Handbook of Personality Disorders, Second Edition: Theory, Research, and Treatment. Guilford Press.
  • Lyon, T. D. (2014). Interviewing children. Annual Review of Law and Social Science, 10, 73–89.
  • Meier, J. S. (2019). U.S. child custody outcomes in cases involving parental alienation and abuse allegations: what do the data show? Journal of Social Welfare and Family Law, 41(4), 441–462.
  • Meyer, C., & coll. (2005). Le Livre noir de la psychanalyse : Vivre, penser et aller mieux… sans Freud. Paris : Les Arènes.
  • Midgley, N., Mortimer, R., Cirasola, A., Batra, P., & Kennedy, E. (2021). The Evidence-Base for Psychodynamic Psychotherapy With Children and Adolescents: A Narrative Synthesis. Frontiers in Psychology, 12, 662671. DOI: $10.3389/fpsyg.2021.662671$.
  • MIVILUDES (2020). Rapport d’activité 2018–2019. Paris.
  • Mueser, K. T., Deavers, F., Penn, D. L., & Cassisi, J. E. (2013). Psychosocial treatments for schizophrenia. Annual Review of Clinical Psychology, 9, 465–497.
  • National Institute for Health and Care Excellence. (2014). Psychosis and schizophrenia in adults: Treatment and management. NICE guideline CG178.
  • Popper, K. (1963). Conjectures and refutations: The growth of scientific knowledge. Londres : Routledge & Kegan Paul.
  • Ramus, F. (2019). Connaissez-vous Françoise Dolto? Blog Ramus Meninges.
  • Ramus, F. (2020). Quelles leçons tirer de l’affaire Dolto? Blog Ramus Meninges.
  • Robert, S. (2011). Le Mur [Documentaire]. Océan Invisible Production.
  • Roudinesco, É. (1982). Histoire de la psychanalyse en France. Tome 1 : 1885–1939. Paris : Fayard.
  • Sénat. (2013). Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur l’influence des mouvements à caractère sectaire dans le domaine de la santé (Rapport d’information n° 480, Session ordinaire 2012-2013). Paris : Sénat. https://www.senat.fr/rap/r12-480-1/r12-480-11.pdf
  • Sénat (2025). Amendement n° 159 au projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026, déposé le 19 novembre 2025, relatif au déremboursement des soins psychanalytiques. https://www.senat.fr/amendements/2025-2026/122/Amdt_159.html
  • Tursz, A. (2010). Les oubliés : enfants maltraités en France et par la France. Paris : Éditions du Seuil.
  • Van Rillaer, J. (1980). Les illusions de la psychanalyse. Bruxelles : Mardaga.
  • Van Rillaer, J. (1999). La psychanalyse sous examen : arguments et données. Science et pseudo-sciences, 240, 22–29. Association Française pour l’Information Scientifique.
  • Vincent, C. (2020, 16 janvier). Abus sexuels : Françoise Dolto à l’épreuve du doute. Le Monde.
  • Vincent, C. (2012, 9 mars). Autisme : la psychanalyse mise hors jeu. Le Monde.
  • Waltz, M. M. (2015). Mothers and autism: The evolution of a discourse of blame. AMA Journal of Ethics, 17(4), 353–358.