Archive pour la catégorie : Zététique

La zététique consiste à questionner les raisons pour lesquelles nous pensons que quelque chose est vrai.

Propos introductif

Il faut se méfier de notre tendance à tous, à croire que nous avons compris un phénomène au prétexte que nous avons posé dessus un mot, une étiquette, une image.

Je suis non-croyant, je n’utilise jamais la notion de miracle car à ma connaissance elle est vide de sens. Ce n’est pas une attaque de ma part ; simplement quand quelque chose est mystérieux je considère qu’il faut accepter qu’on ne sait pas ce qui se passe, que c’est inexpliqué, mas pas que c’est inexplicable et donc surnaturel.

C’est pour cela qu’il ne me revient pas de livrer ici une définition d’un miracle, c’est un travail qui incombe à Matthieu, et j’espère que dans nos échanges nous aurons le temps d’examiner la robustesse de sa définition, parce que sinon nous aurons parlé dans le vide, les gens auront écouté pour rien.

J’ai accepté ce débat en raison de l’intitulé précis qui m’a été proposé : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? », c’est cela la question à laquelle nous devons essayer de répondre. La question n’est pas : Dieu existe-t-il ? Dieu fait-il des miracles de temps à autre ? mais : Y a-t-il des miracles attestés par la science ?

Les miracles, je vous l’ai dit je ne sais pas ce que c’est, mais il suffit que l’on me l’explique et je devrais pouvoir comprendre ; à ma connaissance, il n’est pas établi en théologie que cette notion soit réservée à des esprits supérieurs. Les actes de Dieu sont censés être reconnus comme tels par des individus aussi médiocres que moi. Je suppose que Matthieu pense la même chose, sinon évidemment je comprendrais mal qu’il perde du temps à débattre avec moi. J’ai donc bon espoir que nous progressions dans la compréhension de cette notion qui pour l’heure m’échappe. Et j’en serai ravi, car dans un débat nous devons avoir envie de repartir avec les bonnes idées apportées par le contradicteur.

Dans le titre de notre débat « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? » il y a aussi la notion de science, et cela je comprends beaucoup mieux de quoi il s’agit.

Grosso modo, la science est la démarche intellectuelle de celles et ceux qui enquêtent sur le réel en émettant des hypothèses sur la nature et les causes des phénomènes — des hypothèses qu’ils mettent à l’épreuve de protocoles spécifiquement conçus pour ne pas laisser survivre une idée fausse. En science on ne doit jamais être amoureux de ses hypothèses ou démarrer avec la conclusion déjà établie : on s’efforce de rendre raison des phénomènes par des causes naturelles, c’est la formule de l’épistémologue canadien Yves Gingras. Et si jamais on échoue à expliquer pleinement, à poser une hypothèse testable qui résiste aux expériences, alors on ne se réfugie pas derrière le surnaturel mais on adopte une posture intellectuelle beaucoup plus humble et rationnelle –et souvent inconfortable– qui consiste à dire « Je ne sais pas ».

Quand on ne sait pas ce qui est la cause d’un évènement, c’est une erreur intellectuelle de l’attribuer à Dieu, c’est une faute contre la science de rejeter le doute, c’est une impasse doctrinale que de conclure que l’on tient une vérité, c’est probablement un péché d’orgueil de croire avoir un accès privilégié à un message qui reste obscur aux autres. Quand on fait cela, on perd la capacité de mettre à l’épreuve notre conclusion, et déjà on est très loin de la science, or c’est notre sujet.

 

« Y a-t-il des miracles attestés par la science ? » : pour répondre à cette question, il serait certes souhaitable d’avoir une définition des miracles, mais je conteste que cela soit nécessaire, et cela pour des raisons de sociologie des sciences.

Il y a autour de nous des centaines de milliers de chercheurs dans des domaines immensément variés, qui concernent l’histoire, et notamment l’histoire des reliques, l’histoire des croyances, des récits, des légendes : les miracles sont-ils autre chose que des histoires que vous avez entendues, qu’on vous a racontées ? Il y a des spécialistes de la datation des objets, des spécialistes de la psyché humaine, de la conscience, de l’univers et de ses origines, de l’évolution du vivant, des chercheurs spécialisés dans la compréhension de nos croyances sur le monde et sur le surnaturel ou le paranormal. Matthieu et moi sommes bien peu de chose en comparaison de l’immensité du collectif des chercheurs du monde entier, et nos connaissances sont minuscules au regard du corpus des savoirs élaborés et raffinés par l’humanité.

Nous ne sommes pas censés l’ignorer.

Et en raison de cela je connais la réponse à la question du débat « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? ». La réponse est évidemment non car dans le cas contraire, le cas de l’existence d’une preuve scientifique d’une intervention divine, alors cette information ferait la une des journaux et un buzz interrompu occuperait tous nos réseaux sociaux, personne n’aurait la moindre chance d’échapper à cette information renversante, et l’on verrait les grandes religions s’opposer ou se mettre d’accord sur ce que ce miracle attesté dit de la véracité ou de la fausseté des dogmes et des doctrines.

 

Si la science attestait l’existence d’un seul miracle, vous seriez tous déjà au courant, cela n’aurait aucun sens de débattre de la question à laquelle Mathieu Lavagna a pourtant voulu que nous nous attaquions aujourd’hui.

Mais il semble croire le contraire, il semble croire que la science a prouvé que les miracles existent, il a même de nombreux exemples. Et cela peut s’expliquer par une mauvaise compréhension de ce qu’est la science, ou par une définition défectueuse de ce qu’est un miracle. Notre travail ici va donc consister à nous demander si nous avons de bonnes raisons d’affirmer des choses ou s’il est plus raisonnable de douter.

 

Acermendax

Regardons l’émission Orthodoxie du 31 mai sur France Culture.

Source

Le programme est explicitement une émission religieuse, « sous l’égide de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France ». L’invité, Jean-Paul Lefebvre-Filleau, est prêtre orthodoxe et auteur d’un livre dont le projet consiste à répondre aux thèses mythicistes. Le cadre de l’entretien est donc confessionnel et apologétique. On a le droit d’avoir de tels programmes sur le service public, à condition me semble-t-il ne pas prétendre faire de l’histoire quand en réalité on fait du catéchisme.

En 22 min on nous propose de faire le tour des preuves de l’existence historique de Jésus. Et cela parait court mais cela sera suffisant.

 

1) 03:18 — Le décor historique transformé en preuve de Jésus

03:18 — « Donc le personnage de Jésus de Nazareth s’insère dans un contexte historique bien identifié, il n’a nullement le reflet d’un personnage mythique ou légendaire comme celui d’un Krishna. Jésus est un homme réel qui a été signalé par les écrivains antiques, religieux ou profanes, qui confirment le contenu, souvent le contenu historique des évangiles. »

D’emblée, c’est frappant, de voir que le première argument, la première preuve historique… ne prouve rien sur Jésus.

Il prouve que les évangiles situent leur récit dans un décor historiquement reconnaissable : la Judée romaine, Jérusalem, le Temple, les tensions religieuses, les autorités locales, et des figures comme Pilate, attestées par ailleurs. Tout cela appartient à une époque sur laquelle nous avons des connaissances réelles. Ce cadre existe. Il est documenté. Les auteurs chrétiens l’ont utilisé.

Mais ce constat ne fait pas avancer la preuve du personnage. Un récit situé dans un monde historiquement identifiable reste un récit. Pilate est historique ; cela ne rend pas historiques les scènes évangéliques où il apparaît. Jérusalem est historique ; cela ne prouve pas le procès, les paroles prononcées, les miracles, le tombeau vide ou la résurrection.

Vous savez que les comics de Spider-Man représentent New York avec ses rues, ses ponts, ses quartiers, ses journaux, ses institutions, parfois même des événements historiques réels. Cette fidélité au décor new-yorkais ne constitue ni une preuve ni un indice de l’existence de Spider-Man. Elle montre que les auteurs ont situé leur personnage dans un environnement connu.

Si New York ne prouve pas Spider-Man alors ce premier argument est tout à fait embarrassant. Et il n’augure rien de bon sur la force de la démonstration qui vient de commencer.

 

2) 03:45 — L’argument du silence.

03:45 — « Certes, les textes non chrétiens auraient pu être plus nombreux, mais un mouvement religieux à ses débuts est en général peu perçu par la société profane. Seules les personnes mêlées à ce mouvement peuvent en parler les premières, et c’est ensuite quand ce nouveau groupe se heurte dans son expansion, c’est ce qui s’est passé, à d’autres mouvements religieux, tels que le judaïsme de cette époque, et aussi super politique, je dirais, à l’Empire romain, quand il inquiète des intérêts divers, que l’attention était tirée vers lui. »

Il faut tout de suite se rendre compte que cet argument sert à rendre acceptable l’absence de trace historique. S’il existait des preuves solides contemporaines de l’existence de Jésus personne ne prendrait la peine de nous expliquer que c’est logique qu’il n’y en ait pas.

Mais admettons qu’il y a du vrai dans cette ligne argumentative. En effet pour un prédicateur galiléen exécuté par Rome, l’absence de mentions contemporaines abondantes n’a rien d’extraordinaire. La plupart des personnages populaires, prophétiques ou marginaux de Judée ont laissé peu de traces directes. Cet argument affaiblit les versions simplistes du mythisme qui exigent des archives romaines complètes pour chaque crucifixion.

Mais cela plaide aussi contre la thèse historiciste parce qu’il n’est pas possible de dire sérieusement que l’absence de preuve d’existence plaide en faveur de l’existence.

 

3) 06:12 — Flavius Josèphe

06:12 — « Alors évidemment il faut dire que c’est le fameux testimonium flavianum qui a tellement occupé les chercheurs, certains contestent tellement l’authenticité de ce passage, on estime que c’est une interpolation. Il y aurait eu des rajouts, voilà. D’autres disent qu’il y a eu juste un rajout pour parler de la résurrection, et d’autres le considèrent comme authentique en entier. C’est très important parce que Flavius Joseph est tout près de l’époque de Jésus. »

On parle toujours de Flavius Josèphe dans ces débats parce que les sources sont misérables. Le texte date des années 93-94 soit soixante ans après les faits allégués. C’est l’écart entre l’évènement de Roswell et l’an 2007, une période au cours de laquelle l’histoire de l’ovni a considérablement enflé et pris des directions parfaitement fictionnelles.

Jean-Paul Lefebvre-Filleau nous dit que pour certains le texte est entièrement authentique et on ne peut pas le prendre au sérieux. C’est ridicule. Le texte que nous avons de Josephe contient des formules comme « c’était le Christ » ou « il apparut ressuscité le troisième jour », ce qui est théologiquement incompatible avec un auteur juif non converti. Josèphe n’avait aucune raison d’écrire ça, et s’il l’avait écrit, il aurait dû expliquer pourquoi il n’était pas lui-même chrétien.

La position courante dans la recherche contemporaine consiste plutôt à envisager un noyau joséphien, sans témoignage oculaire, mais mentionnant probablement un Jésus « connu comme Christ », exécuté sous Pilate, dont les disciples ont persisté

Ce texte a été retouché par des copistes chrétiens qui estimaient justement que le texte n’était pas, en soi, suffisant. Ce remaniement du texte nous dit au minimum que la version originale n’était pas suffisamment favorable pour les apologètes chrétiens. Et j’estime sage d’être d’accord avec eux et de considérer que le véritable texte de Josèphe ne constitue absolument pas une preuve d’existence.

 

4) 07:00 — Tacite

07:00 — « Il y a le philosophe historien Tacite qui est né en 55. Dans ses fameuses annales, il parle des chrétiens, c’est assez intéressant. Il dit “C’était des gens haïs pour leur infamie que le peuple appelait chrétien à cause de Christ, leur auteur qui fut puni du dernier supplice sous le règne de Tibère par Pons Pilate, gouverneur de la Judée…” »

Tacite est probablement le meilleur témoignage non chrétien. Mais il date de 115 ou 117, soit 85 ans après la mort supposée de Jésus. Tacite ne donne aucune source, il rapporte vraisemblablement ce que les chrétiens disaient eux-mêmes de leurs origines, ce qui en fait potentiellement un témoignage sur la tradition chrétienne du début du IIe siècle plutôt qu’une source indépendante sur Jésus lui-même.

L’existence des chrétiens de l’an 115 ne nous dit pas grand-chose du prédicateur des années 30, et pour le comprendre, il suffit de se rappeler du culte de John Frum.

Sur l’île de Tanna, au Vanuatu, un mouvement politico-religieux apparaît à la fin des années 1930 et prend de l’ampleur autour de 1941, dans le contexte colonial et bientôt dans celui de la présence militaire américaine dans le Pacifique. John Frum est présenté comme une figure messianique appelée à revenir avec des biens, de la prospérité et une libération des contraintes coloniales. Les archives coloniales documentent très bien le mouvement dès 1941, mais personne ne croit qu’il y a eu un véritable homme derrière le nom de John Frum.

L’existence d’un culte centré sur une figure fondatrice prouve d’abord l’existence du culte, de ses croyances et de son récit d’origine. Elle ne suffit pas à établir la biographie certaine de cette figure. Tacite atteste donc au maximum qu’au début du IIe siècle, les chrétiens étaient rattachés à un Christus qu’on disait exécuté sous Pilate. Il ne valide ni les évangiles, ni les miracles, ni la résurrection, ni même la réalité du prédicateur.

 

 

5) 07:53 — Suétone. Et là c’est NON

07:53 — « Et Suétone ? Alors Suétone, lui, confirme l’existence de Jésus :  «  sous l’empire de Tibère, un homme nommé Jésus, juif de nation, né d’une pauvre femme, un homme qui passait pour le fils d’un charpentier artisan lui-même, d’une figure peu avantageuse et de petite stature, assembla dans la Judée une troupe de pêcheurs. Gens sans lettres, grossiers, ignorants et selon les païens, décrié par leur désordre. Il se donna pour le Messie promis aux juifs, le Christ, l’envoyé du ciel, le fils de Dieu.

Il enseigna une doctrine si relevée que la raison ne peut la comprendre et une morale si pure que ses ennemis ont été forcés d’en admirer la perfection, ou se sont vous réduits à la censurer comme impraticable. Il chargea ses disciples d’aller par tout l’univers, faire recevoir ses dogmes et adopter sa morale, établir sa religion sur les ruines du judaïsme et de l’idolâtrie. Les juifs le regardèrent comme un imposteur et attribuèrent les prodiges qu’il faisait au pouvoir du démon. Pilate, à leur sollicitation, le fit expirer ignominieusement sur une croix. Son corps, quelques jours après sa mort, ne se trouva point dans le tombeau où il avait été placé. Ses disciples assurèrent qu’il était ressuscité. Les juifs, au contraire, publièrent qu’on avait enlevé son corps pendant la nuit pour faire croire qu’il avait recouvré la vie. Ils dirent ensuite qu’il avait été ressuscité par la force de la nécromancie. Enfin, ils écrivirent que le corps de Jésus avait été pris et caché par Judas, qui le fit voir au peuple lorsque les apôtres prêchèrent sa résurrection.

Après la mort de Jésus, une partie des juifs fit profession de sa doctrine, mais ceux qui s’étaient déclarés ses disciples furent si violemment persécutés que les païens crurent le christianisme anéanti.

Tout au contraire, cette religion prit de nouvelles forces et de la Judée, elle se répandit dans tout l’univers avec une rapidité surprenante. Un nombre infini de personnes l’embrassa, ceux qui la prêchaient opérairent des prodiges, qui furent attribués par les païens à la magie d’eux-mêmes que ceux de Jésus, leur maître. Ils firent des prédictions qui furent suivies de l’événement.

Les juifs établis à Rome eurent entre eux de si grandes disputes au sujet du Christ qui leur étaient annoncées que l’empereur Claude les chassa de cette capitale du monde.

— (Animateur) Nous faisons maintenant une pause »

Ce passage n’est pas de Suétone. On nous enfume sur France Culture. Il vient très probablement de Jean-Baptiste Bullet, théologien catholique du XVIIIe siècle, dans Histoire de l’établissement du christianisme, tirée des seuls auteurs juifs et païens, où l’on trouve une preuve solide de la vérité de cette religion. Google Books donne bien cet ouvrage, attribué à Bullet, publié en 1764 puis réédité en 1814, avec un titre qui annonce déjà le programme apologétique : prouver la vérité du christianisme par les auteurs juifs et païens. Le catalogue « Voltaire, ses livres et lectures » identifie aussi l’édition de 1764 et présente Bullet comme « professeur royal de théologie » et doyen de l’Université de Besançon.

Lefebvre-Filleau le lit comme si Suétone « confirmait l’existence de Jésus sous Tibère ». C’est faux. Suétone ne donne pas ce récit. Suétone ne raconte ni la vie de Jésus, ni les disciples pêcheurs, ni le tombeau vide, ni les accusations juives, ni les miracles, ni les prophéties. Le bloc lu à l’antenne ressemble à une compilation apologétique tardive qui consacre pratiquement tout le credo chrétien : miracles, résurrection, expansion providentielle, prédictions accomplies. Le présenter comme une citation de Suétone, c’est transformer un montage chrétien du XVIIIe siècle en témoignage romain du IIe siècle.

C’est ridicule.

Je répète les propos : « Pilate, à leur sollicitation [aux juifs], le fit expirer ignominieusement sur une croix. Son corps, quelques jours après sa mort, ne se trouva point dans le tombeau où il avait été placé, ses disciples assurèrent qu’il était ressuscité. Les juifs, au contraire, publièrent qu’on avait enlevé son corps pendant la nuit pour faire croire qu’il avait recouvré la vie. Ils dirent ensuite qu’il avait été ressuscité par la force de la nécromancie. Enfin, ils écrivirent que le corps de Jésus avait été pris et caché par Judas, qui le fit voir au peuple lorsque les apôtres prêchèrent sa résurrection. Etc. »

C’est totalement ridicule. Et c’est pourtant prononcé à l’antenne, puis l’animateur laisse partir l’émission en pause musicale. Je comprends mal que cette tartufferie passe comme une présentation sérieuse de la thèse historiciste. Les défenseurs sérieux de l’historicité de Jésus devraient être les premiers à protester contre ce genre de caricature de bénitier : elle affaiblit leur dossier en le chargeant d’une fausse preuve.

Que dit VRAIMENT Suétone ?

Suétone, c’est Caius Suetonius Tranquillus, biographe et antiquaire romain, né vers 69 et mort après 122. Son œuvre majeure, La Vie des douze Césars, rassemble des biographies impériales de Jules César à Domitien.

Dans la Vie de Claude, au chapitre 25, Suétone écrit que Claude expulsa de Rome les Juifs qui provoquaient des troubles continuels « sous l’impulsion de Chrestus ». Cette phrase est ambiguë : « Chrestus » peut être une déformation de « Christus », mais aussi un nom propre courant. Même dans l’hypothèse chrétienne, Suétone semble parler de troubles à Rome sous Claude, pas de la vie de Jésus sous Tibère.

Dans la Vie de Néron, au chapitre 16, Suétone écrit seulement : « On infligea des supplices aux chrétiens, sorte de gens adonnés à une superstition nouvelle et malfaisante. » Voilà Suétone. Une ligne sur les chrétiens sous Néron. Une ligne sur des troubles juifs sous Claude autour de « Chrestus ». Rien sur Jésus enfant pauvre, rien sur le fils du charpentier, rien sur le tombeau vide, rien sur la résurrection, rien sur Judas exhibant un cadavre.

Ce que Suétone documente c’est l’existence de tensions autour de groupes juifs ou chrétiens à Rome au Ier siècle. Il ne constitue pas une source biographique sur Jésus.

Et puisqu’on intoxique tout le monde jusque sur France Culture, j’ai bien peur qu’on embrouille l’esprit des gens ailleurs également en leur faisant croire qu’il existe des documents de cette époque qui parleraient de la vie de jésus. Il n’y en a pas.

 

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6) 16:18 — La Via Dolorosa

16:18 — « Le chemin du calvaire emprunté par le Christ serait, selon la tradition, ça existe toujours à Jérusalem, c’est la via dolorosa, c’est-à-dire voie douloureuse. Certains spécialistes en doutent, mais il est à noter que la voie actuelle a été marquée par des siècles de respect et de vénération, moi je pense que cela n’est pas neutre. »

Après la purge du faux texte de Suétone, malheureusement on s’enfonce dans un préchi-précha, avec une tradition de vénération qui devient un indice historique.

Or la Via Dolorosa actuelle relève d’une histoire liturgique et pèlerine médiévale, avec des itinéraires successifs. Netta Amir montre que le « chemin de croix » de Jérusalem émerge comme axe dévotionnel entre le XIIe et la fin du XIIIe siècle, dans un contexte de pratiques pèlerines latines ; David Pringle souligne de son côté que l’itinéraire a changé après la perte de Jérusalem par les Latins, puis plus nettement après 1244, pour adopter un trajet situé au nord du Ḥaram al-Sharīf. On parle donc d’une construction rituelle médiévale, parfaitement reconnue comme telle par les historiens, et on ne devait pas laisser Lefebvre-Filleau nous dire le contraire sur le service public.

 

Désinformation publique ?

L’émission et le livre de l’invité nous annoncent des « preuves » de l’existence historique. Vous constatez avec moi ce qu’on nous sert à la place.

A 20min 40 « je rappelle que votre ouvrage est une synthèse de différentes preuves qui existent dans les différents textes et du monde chrétien bien sûr, mais surtout du monde païen, du monde juif, et c’est très souvent corroboré par l’histoire et la géographie. »

 

Et moi je rappelle que l’émission en question est clairement confessionnelle mais que cela ne donne le droit à personne de mentir sur des sources, de trafiquer l’histoire et de prétendre appeler preuve ce qui n’en est pas.

Acermendax

La conférence donnée par Renaud Evrard à l’occasion des Rencontres de l’Esprit Critique de Toulouse en 2022, « Si le psi existait, ça se saurait ! » avance avec une prudence apparente. Elle commence par reconnaître que la charge de la preuve appartient aux parapsychologues, mais progressivement le problème central devient l’ignorance supposée du public, la confiance excessive dans la science instituée, les biais des sceptiques, les médias, les conflits éditoriaux, les frontières sociales entre science et paranormal. À la fin du plaidoyer, c’est surtout la légitimité académique de ceux qui prétendent étudier le psi que l’on demande à l’auditeur d’accepter.

Je vais examiner la rhétorique déployée sans réaliser une analyse exhaustive de l’heure de conférence.

Le même propos existe aussi en version article publié par le Comité Para.

  • Evrard, R. (2022). Si le psi existait, ça se saurait ! Défiances et préjugés quant à l’étude scientifique du paranormal. Scepticisme scientifique, 1, 19-36.

 

1. La charge de la preuve est reconnue, puis aussitôt reconfigurée

[1min30] « On entend parfois dire que si on avait prouvé l’existence du psi, cela se saurait. Cette affirmation exprime un présupposé épistémologique comme quoi il serait potentiellement possible de faire une expérience décisive. C’est en réalité impossible. Une seule recherche ne pourra jamais convaincre la communauté scientifique de la réalité d’un phénomène en dehors de la norme. En effet, face à une seule expérience au résultat qui semble extravagant, il sera toujours tentant de considérer que l’on est face à une fraude, à de l’embellissement de données, ou qu’il y a eu forcément une erreur quelque part. Si les parapsychologues […] arrivent un jour à convaincre le reste de la communauté scientifique de l’existence du psi, cela se fera progressivement, à travers de nombreuses recherches, en convainquant les jeunes chercheurs de la réalité du psi, et en attendant la mort des critiques de la génération précédente. […] Je vous invite simplement à évaluer votre propre positionnement : si le psi existait, le sauriez-vous, et comment, en fait ? Et c’est évident que c’est aux parapsychologues de faire la preuve du psi, de ces phénomènes qui sont rebaptisés psi ; mais n’ont-ils pas déjà livré l’information dont vous n’avez pas, ou nous n’avons pas, accusé réception ? »

Renaud Evrard commence par une thèse raisonnable : une seule expérience spectaculaire suffira rarement à faire basculer une communauté scientifique. Rien à redire. Une anomalie isolée appelle d’abord une enquête sur l’erreur, le biais, la fraude, l’analyse statistique, les conditions de réplication. Cette prudence constitue une norme scientifique ordinaire.

Mais est aussitôt introduite une autre idée : les parapsychologues auraient peut-être déjà « livré l’information », et le public sceptique aurait simplement manqué l’accusé de réception. La charge de la preuve reste officiellement du côté des parapsychologues, mais le soupçon est inséminé : le sceptique pourrait avoir raté, ignoré, filtré ou refusé le dossier. Et le retournement a déjà eu lieu : nous sommes priés de ne pas résister sans avoir consulté en profondeur la littérature où se cache la preuve potentiellement déjà fournie. C’est habile.

Les théologiens emploient eux aussi ce tour : l’interlocuteur qui n’aurait pas lu la Somme théologique de Thomas d’Aquin, La Cité de Dieu d’Augustin ou la Dogmatique de l’Église de Karl Barth se voit taxé d’ignorance ou d’incompétence, et cet ad hominem produit une diversion utile à la conversation rationnelle sur les faits.

 

2. La fausse symétrie entre croyance psi et suspension du jugement

[8 min] — « Le commentateur […] décrit une sorte de biais propre à l’attitude des croyances qui ne seraient pas portées vers la recherche de preuves scientifiques, ou sur qui les travaux scientifiques n’auraient aucune prise. Mais la question pourrait lui être tournée par symétrie : on pourrait se demander, en tant qu’incroyant, n’est-il pas susceptible lui-même d’être biaisé dans sa propre collection de preuves en faveur de ses idées ? »

Evrard a raison sur un point limité : les sceptiques peuvent mal raisonner, sélectionner les arguments confortables, ignorer des sources, céder à l’ironie facile. Aucun groupe humain ne possède une immunité cognitive. Mais la symétrie proposée écrase une différence décisive. Le croyant au psi affirme l’existence d’un phénomène (télépathie, clairvoyance, précognition, psychokinèse et/ou influence mentale à distance). Le sceptique rigoureux suspend l’adhésion tant que les preuves restent insuffisantes, sans juger égales toutes les hypothèses en présence. Ces deux positions ne sont aucunement équivalentes ou symétriques. La première ajoute une hypothèse coûteuse. La seconde réclame des raisons proportionnées au coût de cette hypothèse.

James Alcock formulait déjà ce diagnostic dans Parapsychology: Science of the Anomalous or Search for the Soul? : l’enquête parapsychologique vise moins l’explication d’anomalies bien établies que la démonstration d’un aspect non matériel de l’existence humaine (Alcock, 1987). Il ajoute que la notion même de « paranormal » reste souvent définie contre la science ordinaire, plutôt que par un mécanisme positif clairement testable. Quand une hypothèse survit à tous les échecs en invoquant l’insaisissable, l’effet expérimentateur ou la fragilité du phénomène (voir mon article sur le Trickster), elle finit par se protéger contre la réfutation au lieu de s’exposer franchement au test.

Même si un sceptique peut être biaisé, il n’est jamais celui à qui incombe la charge de la preuve. La conférence utilise une vérité psychologique générale pour tenter de neutraliser une asymétrie épistémique fondamentale.

3. La masse bibliographique comme instrument de légitimation

[12 min 30] — « Pour vous décrire un petit peu ce que représente la littérature parapsychologique, c’est actuellement six revues spécialisées qui publient régulièrement des numéros avec des articles […] À titre personnel, je ne connais personne qui lise chaque année tous les travaux publiés dans ces revues, même pas moi […] En réalité, il y a qu’à se pencher pour trouver des travaux de parapsychologie publiés dans des revues non parapsychologiques, des revues qu’on va dire mainstream […] Dean Radin […] donne accès à 159 articles sur l’épreuve de la parapsychologie […] On a recensé 2691 articles, ce qui rapporte ça à 200 articles par an, soit quatre articles par semaine […] Et du coup cette prétention à être familier avec la littérature parapsychologique, on voit que c’est quand même un défaut d’humilité, un manque de prudence. »

Cette intimidation documentaire peut faire son petit effet. Six revues, 159 articles, 2691 textes, quatre articles par semaine, un siècle et demi d’histoire : cette quantité nous renseigne-t-elle sur le sérieux des travaux publiés ? L’auditeur sceptique se retrouve placé devant une montagne qu’il est censé avoir lue sous peine d’être disqualifié. Une fois encore, c’est l’une des stratégies fétiches des apologètes qui accusent volontiers les non-croyants de ne même pas connaître suffisamment ce en quoi ils ne croient pas pour que leur position soit rationnelle.

L’abondante littérature sur les phénomènes psi établit que le sujet fait couler beaucoup d’encre sans garantir que ce soit à bon escient. Une bibliographie abondante peut exister autour de pratiques médicales inefficaces, de traditions spéculatives ou de programmes de recherche en échec durable. Le conférencier escamote le point essentiel : quels résultats survivent à des réplications indépendantes, préenregistrées, puissantes, publiées avec analyses fixées à l’avance ? La quantité de textes peut masquer cette question au lieu d’y répondre.

Ray Hyman formulait ce reproche dans un débat antérieur sur les méta-analyses ganzfeld. En réponse à Storm, Tressoldi et Di Risio, il accusait la synthèse favorable au psi de produire une cohérence artificielle en regroupant des ensembles d’études hétérogènes et en écartant des résultats gênants (Hyman, 2010). Pour Hyman, la parapsychologie reste bloquée au même endroit : elle accumule des anomalies faibles sans théorie solide ni réplication indépendante convaincante.

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4. Le prestige des revues comme blanchiment académique

[41 min 30] — « Ces travaux-là, c’est justement parmi les arguments qui font dire à Chris French qu’il y a quelque chose qui ne tient pas de la pseudo-science, au moins sur le plan des critères sociologiques. […] Ils savent que pour interpeller la communauté scientifique, pour entraîner des réplications par d’autres chercheurs indépendants, il faut publier dans d’autres revues, ce qu’ils font […] Je vais partir du dernier état des lieux empirique qui a été publié dans la revue américaine American Psychologist […] une des revues publiées par l’American Psychological Association, la société la plus influente au monde dans le champ de la psychologie. »

Evrard s’appuie ici sur l’article d’Etzel Cardeña publié en 2018, « The Experimental Evidence for Parapsychological Phenomena: A Review ». L’article défend une lecture favorable de la littérature expérimentale sur les phénomènes dits psi. Son usage rhétorique est clair : si un article favorable au psi paraît dans une revue aussi prestigieuse, l’indifférence médiatique et scientifique devient suspecte. Evrard présente d’ailleurs l’absence de réaction publique massive comme un « non-événement » étrange : « il y a quand même tous ces résultats et il n’y a aucun média […] qui se saisisse de la controverse ». En somme : si vous n’avez pas lu Cardeña, vous ne savez pas de quoi vous parlez.

Mais l’article a reçu une réponse. American Psychologist publie ensuite le texte de Reber et Alcock, « Searching for the Impossible: Parapsychology’s Elusive Quest », critique frontale de la lecture proposée par Cardeña. Il y a donc bien eu controverse dans l’espace académique. La publication de Cardeña ne marque pas la validation du psi par la psychologie scientifique ; elle marque l’entrée d’un plaidoyer parapsychologique dans une revue prestigieuse, suivie d’une réfutation dans la même revue.

Evrard voudrait faire peser sur le public sceptique la responsabilité de savoir ce que les spécialistes auraient dû reconnaître. Ce court-circuitage est au cœur de la rhétorique antivax, et nous savons alors aisément le reconnaître pour ce qu’il est : de la manipulation.

 

5. Le cœur du dossier : des résultats « significatifs » trop faibles pour porter ce qu’on leur demande de porter

[49 min 20] — « Pour tous ces paradigmes, on a des méta-analyses qui sont positivement significatives, et tous ces paradigmes ont très bien fonctionné depuis très longtemps, ce sont des études qui s’étalent pour certaines depuis 70 ans. »

[51 min 45] — « Ça fait des décennies finalement qu’il y a des recherches en parapsychologie qui sont publiées avec des résultats positifs, parfois négatifs, mais de façon cumulative le bénéfice est là. […] Cardeña va affirmer que le psi est finalement prouvé verticalement, parce qu’on va retrouver des résultats très similaires de décennie en décennie alors qu’on améliore nos méthodes d’analyse, nos méthodes de protocole, mais ça ne change rien au résultat, et aussi de façon horizontale parce que ces différents paradigmes vont converger. »

L’affirmation repose sur le mot « significatif », qui sonne plus solide qu’il ne l’est souvent. Une significativité statistique indique seulement qu’un résultat paraît improbable sous certaines hypothèses et certaines analyses ; elle ne garantit ni l’existence d’un effet réel, ni sa robustesse, ni sa portée théorique.

La crise de la réplication en psychologie a rendu ce point incontournable. Simmons, Nelson et Simonsohn ont montré que la flexibilité non déclarée dans la collecte et l’analyse des données pouvait permettre de présenter comme significatifs des résultats faux positifs (Simmons et al., 2011). Leur article porte précisément sur ce problème : quand le chercheur dispose de trop de marges de manœuvre, la significativité peut devenir un produit de l’agencement des données plutôt qu’un indice solide d’un phénomène.

Le dossier Bem donne l’exemple le plus utile. En 2011, Daryl Bem publie dans Journal of Personality and Social Psychology des expériences interprétées comme des indices d’influences rétroactives du futur sur la cognition. Les critiques méthodologiques arrivent rapidement, puis les réplications indépendantes pèsent lourdement contre l’effet. Ritchie, Wiseman et French (2012) rapportent trois tentatives infructueuses de réplication de l’effet de facilitation rétroactive du rappel. Galak, LeBoeuf, Nelson et Simmons (2012) publient ensuite sept échecs de réplication.

Sur l’expérience de Bem, voir ma vidéo :

S’arrêter à la formule « il y a des résultats positifs » est un faux-fuyant, car encore faut-il s’assurer que ces résultats tiennent lorsque les protocoles sont préenregistrés, les analyses fixées avant collecte, les laboratoires indépendants, les effets attendus clairement définis, et les résultats négatifs rendus visibles. Pour une hypothèse aussi coûteuse que le psi, la barre probatoire monte très haut. Des effets faibles et instables ne peuvent pas porter seuls la charge d’une révolution causale, sauf à abandonner le scepticisme scientifique.

 

6. L’incommensurabilité : une phénoménologie immense, un signal expérimental minuscule

[59 min 46] — « Il y a eu une seule réponse à cet article de la communauté sceptique, et cette réponse, elle se résume finalement à cette phrase qu’ils ont écrite : les données ne sont pas pertinentes. En fait, leur argument, c’est de dire : ça ne sert à rien d’analyser les résultats des parapsychologues ; tout ce qu’ils ont fait comme recherche en laboratoire, ça ne sert à rien ; de toute façon, on sait que c’est impossible. »

[1 h 00 min 43] — « Dans la même revue de psychologie, pas de physique, des psychologues ont publié quelque chose qui, pour moi, est assez choquant : cette attitude qui se veut rationaliste mais qui est en fait profondément dogmatique, anti-empiriste. On vous dit en fait : la science n’a plus à être empirique, on sait presque d’avance que nos théories sont les bonnes. […] On est en train de basculer dans une forme de déni qui est, je pense, grave et presque scandaleuse. »

Renaud Evrard vise ici la réponse publiée par Arthur Reber et James Alcock à la revue de Cardeña parue dans American Psychologist en 2018. Cardeña y défend l’idée que l’ensemble des méta-analyses disponibles plaide en faveur des phénomènes psi ; Reber et Alcock répondent que ces données ne suffisent pas à rendre crédibles des phénomènes incompatibles avec des contraintes physiques et biologiques fondamentales.

Evrard choisit une cible commode, car Reber et Alcock formulent leur refus dans les termes les plus durs : selon eux, les revendications parapsychologiques ne peuvent pas être vraies, les effets rapportés n’ont aucun statut ontologique et les données n’ont aucune valeur existentielle (Reber & Alcock, 2020). Cette radicalité offre à Evrard une scène idéale : le parapsychologue devient l’empiriste courageux, le sceptique devient le gardien dogmatique de l’impossible. Mais l’attaque rhétorique ne dissout pas la difficulté. Télépathie, clairvoyance, précognition et psychokinèse supposent un transfert d’information ou une influence causale sans support identifié, parfois contre l’ordre temporel ordinaire. Leur position est contestable dans sa forme, mais son exigence reste rationnelle : plus une hypothèse exige de réviser la physique, la biologie, la perception et la causalité, plus les données doivent être massives, stables, indépendantes et reproductibles.

Cet écart est décisif. La parapsychologie prétend éclairer une phénoménologie immense : rêves prémonitoires, transmission de pensée, perception à distance, influence mentale sur la matière, expériences capables de bouleverser notre compréhension de l’esprit et de la causalité. Mais, au laboratoire, cette ambition se réduit à des micro-effets statistiques, fragiles, variables, dépendants de méta-analyses, souvent invisibles dès qu’une équipe indépendante tente de les reproduire proprement.

Une telle disproportion interdit la prétention au renversement de paradigme. Les parapsychologues veulent ouvrir une brèche dans le modèle causal ordinaire, mais les données qu’ils produisent les maintiennent aux marges du modèle qu’ils souhaitent renverser. Pour obtenir le crédit qu’ils réclament, il faudrait un signal massif, reproductible, prédictif, capable de s’imposer au-delà du cercle des convaincus. À la place, ils demandent au public sceptique d’accorder une portée révolutionnaire à des écarts statistiques minuscules. La mendicité épistémique peut attirer la sympathie, mais peut-elle convaincre ?

 

7. Le récit victimaire : médias, Wikipédia, sceptiques

[26 min 36] — « Il faut comprendre qu’il y a des groupes militants qui essayent de désinformer sur la parapsychologie. […] Je donne un exemple, c’est la guérilla sceptique sur Wikipédia […] il y a 900 pages Wikipédia de 144 éditeurs qui ont été modifiées […] des biographies de chercheurs qui sont modifiées par des activistes de façon à inclure des choses qui reflètent une perspective dite sceptique mais qui peuvent être finalement très mensongères, très inadaptées. »

[58 min 03] — « On a cette idée que peut-être les sceptiques ont vraiment une expertise sur ce domaine de la parapsychologie, mais j’en doute un peu, parce que finalement les connaissances sont très mal diffusées et qu’on a très peu de travaux sceptiques qui viennent critiquer tous ces travaux parapsychologiques. »

Evrard présente la « guérilla sceptique » sur Wikipédia comme une entreprise suspecte, presque clandestine, vouée à salir des biographies et à imposer une lecture hostile du paranormal. Mais une encyclopédie collaborative sur Internet constitue précisément un terrain de bataille pour les croyances organisées. Les pages consacrées aux médecines alternatives, aux miracles, au paranormal, aux gourous, aux mouvements sectaires, aux pseudo-thérapies ou aux figures de la parapsychologie attirent des contributeurs militants, des admirateurs, des praticiens, des proches, parfois des acteurs directement intéressés par l’image publique d’un sujet. Dans ce contexte, une vigilance sceptique structurée répond à un problème concret : les croyants de tout poil sont souvent les premiers à tenter de lisser, embellir, réorienter ou vandaliser les pages liées à leurs obsessions. Il faut donc surveiller les sources, retirer les affirmations promotionnelles, rappeler les controverses, empêcher les autobiographies déguisées, exiger des références indépendantes. Ce travail peut être imparfait, discutable, parfois brutal ; son principe reste nécessaire.

Evrard inverse pourtant le soupçon. Il parle de « désinformation » sceptique sans fournir, dans cette conférence, le dossier qui permettrait de juger. On ne sait pas quelles pages sont concernées, le contenu des propos trompeurs ajoutés, la nature des échanges en page de discussion, le processus de modération ; on est prié de le croire sur parole. Tout en exigeant de la bienveillance envers la parapsychologie, il lance une accusation lourde avec un niveau de preuve faible ; c’est presque une habitude.

Même si certaines erreurs éditoriales étaient établies, cela ne changerait rien au dossier expérimental. Une page Wikipédia injuste ne rend pas une expérience Ganzfeld réplicable. Une caricature médiatique ne sauve pas les réplications ratées de Bem. Un conflit de contributeurs ne fournit pas une théorie positive de la précognition. Le récit victimaire sert surtout à transformer l’échec de reconnaissance du psi en problème de réception : les parapsychologues auraient raison, mais les médias, les sceptiques et les encyclopédies empêcheraient le public de le voir. On voit très bien de quel type de rhétorique se rapproche cette mécanique du soupçon.

 

8. L’ignorance sceptique comme adversaire commode

[1 h 04 min 35] — « Si on est sceptique ou si on n’est pas sceptique, peu importe, on ne peut pas vouloir que les gens restent dans une ignorance. On peut vouloir que les gens soient critiques vis-à-vis de la parapsychologie, mais pour ça il faudrait qu’ils soient informés. […] Cette ignorance qui se donne des airs de savoir est vraiment, je pense, à combattre. »

La conclusion paraît difficile à refuser. Une critique informée vaut mieux qu’une critique paresseuse. Le scepticisme gagne à connaître les travaux qu’il critique. Les caricatures du paranormal commercial ne suffisent pas à traiter la parapsychologie de laboratoire.

Mais cette formule sert aussi à réduire le sceptique à un ignorant présomptueux. Toute la conférence prépare ce portrait : il connaît mal les revues, surestime la circulation normale de l’information scientifique, fait confiance aux médias, dépend de Wikipédia, ignore les méta-analyses, méconnaît les débats internes. Pendant ce temps, le psi bénéficie d’un décor savant : des revues, des chaires, des sociétés savantes, des publications, et des connaisseurs au doute nuancé.

Il ne faut pas recevoir ce tableau avec naïveté, ou se laisser impressionner par un discours qui, de toute évidence n’a à ce jour pas su convaincre les meilleurs chercheurs du monde, des personnes plus savantes, plus curieuses, plus à même que la moyenne de croiser les informations qu’on nous présente comme susceptibles de renverser les paradigmes en place.

Le récit d’Evrard suppose que les vérités psi dérangeraient. Tout indique l’inverse. Le public adore la télépathie, la précognition, les fantômes, les pouvoirs mentaux et les survivances de la conscience. La culture populaire en est saturée, et le marché réclame sans cesse des récits où ces phénomènes seraient enfin réels. Une démonstration solide du psi rencontrerait donc moins une résistance qu’un immense désir d’adhésion. Après 150 ans de recherches, si les preuves disponibles convainquent ceux qui les attendaient déjà et personne d’autre, l’explication n’est guère mystérieuse.

 

CONCLUSION

Cette conférence aux REC et l’article publié dans Scepticisme scientifique poursuivent le même objectif : donner à la parapsychologie exercée au sein du monde académique ce que le paranormal commercial n’obtient jamais : une crédibilité par les signes extérieurs de la science. Le scénario nous présente la quête héroïque d’un vérité dévoilée, mais pas encore comprise. Renaud Evrard est venu prononcer un évangile, une bonne nouvelle : les sceptiques n’ont qu’à vouloir savoir pour devenir croyants. Le prêche ainsi rendu, il faut se rendre à l’évidence qu’il n’a jamais été question pour le conférencier d’être réellement sceptique, et d’ailleurs on le voit dire en d’autres lieux, en abondance, combien les phénomènes paranormaux sont réels, établis, et prouvés… pour lui. Voir à cet effet mes autres analyse des discours de Renaud Evrard.

Le monde sceptique a d’immenses défis devant lui : il doit incarner l’ouverture d’esprit aux questions qui dérangent les savoirs établis — car il est par définition un refus des dogmatismes. Mais il est aussi l’espace où les prétentions faramineuses des savants, découvreurs, expertes et gourous alternatifs sont retoquées, non par snobisme ou fétichisme du statut académique, mais parce que le scepticisme est — par définition— un refus des faux savoirs.

Cette position épistémique, qui fait du doute l’outil central du rapport au savoir, attire la convoitise des croyants. Dans les années 1850, la zététique désignait déjà la doctrine platiste de Samuel Rowbotham, ainsi nommée pour donner à une croyance intenable l’allure d’une recherche libre contre les dogmes académiques. Une frange de la parapsychologie reprend ce geste : disqualifier le paradigme en vigueur par la seule force d’une attitude, faute de pouvoir le renverser par les preuves.

Le scepticisme peut accueillir les questions dérangeantes. Il n’a pas à fournir son vernis aux réponses déjà choisies.

 

Acermendax

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Mise en garde concernant la formation « Clinique des expériences exceptionnelles » de Renaud Evrard (Asadis)
  17. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

Références

  • Alcock, J. E. (1987). Parapsychology: Science of the anomalous or search for the soul? Behavioral and Brain Sciences, 10(4), 553–565.
    https://doi.org/10.1017/S0140525X00054467
  • Bem, D. J. (2011). Feeling the future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. https://doi.org/10.1037/a0021524
  • Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677. https://doi.org/10.1037/amp0000236
  • Evrard, R. (2022). Si le psi existait, ça se saurait ! Défiances et préjugés quant à l’étude scientifique du paranormal. Scepticisme scientifique, 1, 19–36. https://revue.comitepara.be/2022/11/30/si-le-psi-existait-ca-se-saurait-defiances-et-prejuges-quant-a-letude-scientifique-du-paranormal/
  • Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate ψ. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948. https://doi.org/10.1037/a0029709
  • Hyman, R. (2010). Meta-analysis that conceals more than it reveals: Comment on Storm et al. (2010). Psychological Bulletin, 136(4), 486–490. https://doi.org/10.1037/a0019676
  • Reber, A. S., & Alcock, J. E. (2020). Searching for the impossible: Parapsychology’s elusive quest. American Psychologist, 75(3), 391–399. https://doi.org/10.1037/amp0000486
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0033423
  • Simmons, J. P., Nelson, L. D., & Simonsohn, U. (2011). False-positive psychology: Undisclosed flexibility in data collection and analysis allows presenting anything as significant. Psychological Science, 22(11), 1359–1366. https://doi.org/10.1177/0956797611417632
  • Storm, L., Tressoldi, P. E., & Di Risio, L. (2010). Meta-analysis of free-response studies, 1992–2008: Assessing the noise reduction model in parapsychology. Psychological Bulletin, 136(4), 471–485. https://doi.org/10.1037/a0019457

 

Dans le Grand manuel de parapsychologie scientifique, le mot « Trickster » surgit au moment où la parapsychologie cherche à rendre compte de l’un de ses problèmes les plus anciens : pourquoi les phénomènes psi, censés bouleverser notre conception du réel, restent-ils aussi instables, ambigus, difficiles à reproduire et mal documentés ? Pourquoi la télépathie, la clairvoyance, la psychokinèse ou les poltergeists semblent-ils toujours plus convaincants dans les récits, les archives, les rumeurs et les méta-analyses que dans une démonstration claire, reproductible et méthodique ?

La réponse par le Trickster consiste à dire : cette instabilité appartient au phénomène lui-même. C’est une idée séduisante, parce qu’elle donne une profondeur mythologique à ce qui ressemble d’abord à une faiblesse probatoire. C’est aussi une idée dangereuse pour la méthode scientifique, parce qu’elle veut transformer l’échec à produire des preuves solides en propriété constitutive de l’objet étudié.

 

Le chapitre 11 du Grand manuel présente ainsi la théorie :

« Un important modèle théorique en parapsychologie (…) tire son origine de travaux socio-anthropologiques centrés sur la parapsychologie, en invoquant la figure archétypale du “Trickster”, divin fripon et malin génie, pour rendre compte à la fois des conditions de production des phénomènes psi et des conditions de leur réception. »

Le Trickster désigne, dans de nombreuses mythologies, une figure de transgression et de brouillage des frontières. Comme outil anthropologique, le motif peut éclairer des récits, des rites ou des figures liminales. Dans le Grand manuel, il sert pourtant à parler du paranormal lui-même :

« Dans plusieurs mythologies, la figure du Trickster est l’archétype gouvernant les interstices, les périodes liminales et les transitions […]. Il est farceur, ambivalent, transgressif, etc. Cette figure complexe aide à rendre compte de certaines particularités du paranormal car, selon George Hansen (2001), la fréquentation des phénomènes paranormaux évoquerait des traits similaires à ceux attribués au Trickster. »

George P. Hansen a développé cette idée dans The Trickster and the Paranormal (2001), un livre qui mobilise l’anthropologie, le folklore, la sociologie, la sémiotique et les études littéraires pour expliquer pourquoi les phénomènes psychiques et les ovnis poseraient autant de difficultés à la science ; la présentation de l’ouvrage insiste explicitement sur le paradoxe, l’irrationnel et les messages cachés de la figure du Trickster. Le point décisif n’est donc pas l’existence du Trickster comme motif culturel, mais son usage probatoire : une métaphore anthropologique finit par couvrir la faiblesse chronique des preuves du psi.

Le Trickster appartient depuis longtemps à une manière de donner une cohérence théorique aux fragilités du champ. Dès 2011, le Bulletin métapsychique consacrait un numéro entier au Trickster, avec un article de Renaud Evrard, « No Future : parapsychologie et malédiction du Trickster » (Bulletin métapsychique, 2011). L’éditorial présentait déjà le concept comme une possible « révolution » pour la métapsychique, au même rang que des notions comme télépathie, ectoplasme ou élusivité. Il faut reconnaître que le Grand manuel ne présente pas cette théorie sans réserve. Évrard signale lui-même que Hansen développe une approche « très critique » et que le modèle possède une fragilité interne : sa puissance explicative peut devenir excessive.

« sa voracité explicative trop large dessert cette théorie (Méheust, 2012). Il lui manque une transition vers une approche empirique qui lui permettrait de risquer d’infirmer certaines de ses propositions. »

Seulement, cette limite reconnue produit-elle une contrainte réelle dans l’usage du modèle, ou reste-t-elle une précaution rhétorique avant de poursuivre comme si le Trickster pouvait malgré tout éclairer l’élusivité du psi ?

 

Quand la métaphore touche à la preuve

Un passage gênant du Grand manuel arrive juste après :

« Le comportement bizarre des personnes impliquées, l’instabilité des organisations parapsychologiques, l’instrumentalisation du paranormal par des groupes charismatiques et des groupes rationalistes militants… Tous ces aspects récurrents semblent indiquer que le “paranormal” a des affinités avec certaines caractéristiques sociales (liminalité, anti-structure, marginalité, communitas, transgression, réflexivité, réversibilité, etc.) et des aversions avec d’autres caractéristiques sociales (centralité, structure, hiérarchie, puissance économique, etc.) (Hansen, 2019). »

Ceci est révélateur parce qu’on retourne la valeur des indices. Dans un champ ordinaire, l’instabilité des institutions, la présence de figures charismatiques, les fraudes récurrentes ou la mauvaise qualité des dossiers pèseraient contre la solidité du phénomène revendiqué. Ici, ces éléments sont réinscrits dans une logique du paranormal lui-même : le psi serait lié aux zones de seuil, aux cadres fragiles, aux situations ambiguës. Le Trickster permet ainsi de donner une cohérence symbolique à ce qui ressemble d’abord à un déficit de preuve.

La phrase suivante pousse encore plus loin :

« Les phénomènes psi ont tendance à subvertir les catégories, à transgresser les frontières, ce qui vaut à la fois pour leur expression naturelle et pour leur expression sociale. »

La formule prête au psi une sorte de comportement propre : il brouillerait les cadres qui permettent de le saisir. Une difficulté méthodologique devient alors un trait supposé du phénomène. Tant que la métaphore décrit l’imaginaire du paranormal, elle peut éclairer des récits et des attentes. Lorsqu’elle sert à expliquer la mauvaise qualité des preuves, elle protège l’hypothèse contre l’examen qui devrait l’évaluer.

 

L’élusivité : le cœur anti-épistémique

Évrard reprend explicitement cette théorie sous la forme de l’« élusivité sociale » :

« J’ai moi-même (Évrard, 2016, 2019) développé une interprétation de la théorie du Trickster en tant qu’élusivité “sociale” qui restreint la diffusion des phénomènes psi au-delà du système auto-organisé qui en est la source. »

Puis vient le passage décisif :

« L’élusivité “naturelle” correspond, dans certaines théories à base systémique et quantique (voir chap. 12), à des contraintes qui pèsent directement sur la phénoménologie et qui limitent la qualité des preuves obtenues. Tandis que l’élusivité “sociale” correspond à toutes les manifestations sociales de la relation d’incertitude entre la magnitude des phénomènes psi et la qualité de leur documentation : personnages ambigus et ambivalents, scientifiques multipliant les conduites irrationnelles, sujets pris de mythomanie, organisations instables, fraudes décrédibilisantes jouxtant les phénomènes authentiques, climat de suspicion générale, etc. »

Ce passage, dans la parfaite continuité de la notion de Trickster, défend une idée compromettante : la mauvaise qualité du dossier peut être interprétée comme un effet du phénomène lui-même. Le texte ne décrit plus seulement une culture du paranormal. Les acteurs ambigus, les fraudes, la mythomanie et les dossiers fragiles ne sont plus traités seulement comme des signaux d’alerte ; ils entrent dans la logique même de l’élusivité. La force de la parapsychologie, ce serait la faiblesse de ses dossiers.

 

Le glossaire du livre reconnaît pourtant le danger :

« Élusivité : les phénomènes aérospatiaux non identifiés tout comme les phénomènes psi ont la réputation d’être “élusifs” : ils réagissent aux conditions de leurs observations. Ainsi, lorsqu’ils sont contraints par un dispositif scientifique visant à les objectiver, à les contraindre à confirmer des hypothèses d’une manière fiable, les chercheurs éprouvent des difficultés à obtenir les performances attendues. […] L’hypothèse de l’élusivité fait redouter une stratégie d’auto-immunisation de l’anomalistique dans les controverses empiriques. »

Cette dernière phrase est essentielle. Le Grand manuel voit le risque, mais ne le transforme pas en contrainte. Il reconnaît que le Trickster manque d’une transition empirique capable de mettre ses propositions en danger, puis continue à l’utiliser comme grille d’intelligibilité du psi. La critique interne est mentionnée, mais ses effets sont anéantis, peut-être par une sorte d’élusivité sociale du champ de la croyance parapsychologique.

 

Une vieille difficulté maquillée en profondeur

La parapsychologie affronte depuis longtemps une difficulté embarrassante : si le psi correspond bien à une capacité humaine réelle, pourquoi apparaît-il sous une forme aussi faible, rare et instable ? James E. Kennedy, chercheur issu du champ parapsychologique, a consacré un article entier à cette question en 2001 : « Why is psi so elusive? ». Il y recense plusieurs pistes pour expliquer cette pauvreté du signal, depuis les artefacts méthodologiques jusqu’aux hypothèses les plus spéculatives sur la fonction ou le contrôle du psi.

Kennedy formule alors le problème avec une franchise utile : les hypothèses habituelles de la parapsychologie devraient conduire à des effets plus fréquents et plus réguliers que ceux observés. L’écart entre le psi attendu et le psi réellement documenté constitue, selon lui, un défi central pour le domaine.

Deux lectures s’ouvrent à partir de là. La plus économe consiste à y voir un problème de preuve : le phénomène annoncé demeure faible parce que le dossier expérimental ne parvient pas à l’établir solidement, et cela doit affaiblir la crédence dans son existence L’autre lecture cherche à sauver l’hypothèse en expliquant pourquoi un phénomène réel prendrait justement l’apparence d’un phénomène fragile, capricieux et douteux. C’est le rôle que joue Trickster dans cette histoire.

Kennedy explore lui-même cette possibilité lorsqu’il propose de faire de l’élusivité du psi un principe directeur plutôt qu’un obstacle provisoire. L’idée peut sembler profonde ; elle marque surtout un point de bascule. Lorsque l’incapacité à stabiliser l’objet entre dans sa définition même, elle cesse de peser contre l’hypothèse. L’ambiguïté devient alors le cœur du modèle, et chaque confusion supplémentaire peut encore passer pour un signe de profondeur.

 

La bonne objection sceptique

Il serait injuste d’exiger d’une grille socio-anthropologique qu’elle fonctionne comme une hypothèse physique. Si le Trickster décrit seulement les récits, les institutions marginales et les styles de croyance entourant le paranormal, une objection poppérienne directe serait mal ajustée. Mais le Grand manuel ne reste pas à ce niveau. Il relie explicitement cette sociologie à la qualité des preuves, à l’élusivité du psi, aux fraudes voisines des phénomènes dits authentiques et à l’impossibilité d’accumuler une documentation stable. La discussion ne porte donc plus seulement sur une culture du paranormal ; elle concerne bel et bien la preuve.

Et les sceptiques n’ont pas attendu le Grand manuel pour voir le piège. Leur objection ne consiste pas à dire que tout phénomène instable serait immédiatement faux. Beaucoup de phénomènes réels sont difficiles à mesurer. Une hypothèse auxiliaire peut sauver légitimement une théorie lorsqu’elle produit ensuite de nouvelles prédictions testables. Popper lui-même acceptait cette possibilité, et l’exemple classique de Neptune montre qu’une anomalie dans l’orbite d’Uranus a pu conduire à une hypothèse auxiliaire féconde, puis à une découverte (Voir ma vidéo). L’hypothèse était risquée parce qu’elle désignait une zone du ciel où l’on devait trouver quelque chose. Elle pouvait donc échouer. Le Trickster, dans l’usage discuté ici, ne fournit pas une contrainte comparable : il explique pourquoi les preuves restent pauvres sans indiquer clairement quelle observation devrait affaiblir le modèle. L’Internet Encyclopedia of Philosophy rappelle ce point : une hypothèse auxiliaire devient scientifique lorsqu’elle génère de nouvelles prédictions falsifiables ; elle devient ad hoc lorsqu’elle sauve la théorie sans appeler de nouveau test.

Le Trickster est bien commode, mais que prédit-il de précis ? Quelle observation pourrait le mettre en difficulté ? Que devrait-on constater si l’hypothèse était fausse ? À quel moment les mauvais dossiers cesseraient-ils d’entrer dans le modèle ?

Popper critiquait les théories capables d’accommoder toutes les observations, parce que cette souplesse constitue une faiblesse prédictive. La Stanford Encyclopedia of Philosophy rappelle son analyse : une théorie qui explique toute forme de comportement perd sa capacité à produire de véritables implications négatives ; une théorie compatible avec toutes les observations possibles sort du registre scientifique.

 

Boudry et Braeckman parlent de stratégie d’immunisation lorsqu’un système de croyance intègre à l’avance les objections qui devraient normalement le fragiliser (Boudry & Braeckman, 2011). L’accusation est forte ; elle ne peut pas reposer sur la seule impression que le Trickster « explique tout ». Il faut préciser le mécanisme. Dans le cas présent, l’élusivité est illégitime parce qu’elle relie directement la mauvaise qualité des dossiers du psi à la nature supposée du phénomène : preuves fragiles, acteurs ambigus, mythomanie, fraudes voisines et suspicion générale ne sont plus seulement des raisons de douter ; on invite à les lire comme des manifestations sociales de l’objet étudié. Par ailleurs, beaucoup de théories restent compatibles avec certaines anomalies sans devenir pseudoscientifiques. Le problème est plus précis, car le modèle donne une fonction explicative à ce qui devrait compter contre l’hypothèse. Si la documentation pauvre, les fraudes et l’instabilité du champ deviennent des signes attendus de l’élusivité, quelle observation pourrait encore jouer pleinement son rôle négatif ? Une définition aussi accueillante ne réfute pas directement les critiques ; elle les recycle dans son propre vocabulaire. C’est en ce sens que le Trickster prend pleinement une fonction auto-validante, au sens discuté par Boudry et Braeckman (2012).

 

« Fraudes jouxtant les phénomènes authentiques »

Une autre expression du Grand manuel mérite notre attention :

« fraudes décrédibilisantes jouxtant les phénomènes authentiques »

La coexistence de fraudes et de phénomènes potentiellement réels n’a rien d’absurde en soi. Aucun domaine d’enquête n’est invalidé par la seule existence de fraudes dans son histoire. La question décisive porte sur les critères de tri. Comment distingue-t-on, dans ce voisinage annoncé, la fraude décrédibilisante du phénomène authentique ? Quels dossiers doivent être écartés ? Quels protocoles permettent de réduire assez fortement le risque d’imposture, de sélection des cas et de reconstruction après coup ?

Cette question reste sans réponse claire puisqu’il n’y a pas de consensus au sein même de la parapsychologie sur le partage entre les cas authentiques et les forgeries manifestes. L’existence de la fraude est reconnue, mais la frontière entre impostures et vrais phénomènes demeure très floue. Dans une enquête rigoureuse, la fraude oblige à durcir la méthode, à écarter des dossiers, à revoir les chaînes de confiance, à exiger des protocoles indépendants, préenregistrés et réplicables. Dans la logique du Trickster, la fraude peut être réinterprétée comme une manifestation de l’ambivalence propre au domaine. Le faux ne réfute plus le vrai, il l’accompagne.

C’est un peu trop commode.

Le Bulletin métapsychique posait déjà la question de manière frappante en 2011 : « pourquoi les meilleurs médiums ont-ils presque tous été pris à tricher ? ». Le problème n’a rien de périphérique, il révèle un aveuglement des « spécialistes » du domaine qui veulent croire que les fraudes avérées sont sans effet sur la crédibilité des histoires qui constituent la substance de la parapsychologie. Le Trickster est un cache misère qui n’a aucune chance de convaincre un sceptique, mais peut tout à fait retenir l’adhésion d’un tenant-croyant en jouant le rôle de rustine sur les trous d’une cohérence interne illusoire.

 

Le pont avec le chapitre 12 : quand la preuve devient impossible par principe

Le chapitre 11 relie explicitement l’élusivité « naturelle » aux théories systémiques et quantiques du chapitre 12. Ce lien compte, car le chapitre 12 donne une forme plus technique à la même difficulté :

« Dans de tels systèmes, la preuve ne peut pas être accumulée car les conditions de production des preuves changent arbitrairement durant le développement du système. »

Puis :

« Dans la logique des postulats du MPI, le psi n’est pas un signal classique mais une corrélation (non locale) qui ne peut jamais être utilisée, ni les preuves de son existence être accumulées. Produire des preuves impersonnelles des phénomènes psi coûterait trop d’information pragmatique pour le “système créant des preuves scientifiques”. »

Face à une telle prose, on est transporté ou on reste sidéré, c’est tout l’un ou tout l’autre. Le passage affirme que les preuves du psi ne pourraient jamais s’accumuler de façon impersonnelle. Le psi existerait, mais le type de preuve qui permet normalement à une communauté scientifique de sortir de la controverse serait structurellement indisponible.

Une telle théorie peut fasciner. Elle peut aussi enfermer la parapsychologie dans un cercle parfait : le phénomène existe ; la science exige des preuves impersonnelles ; le phénomène empêche l’accumulation de ces preuves ; le sceptique qui réclame ces preuves se trompe donc de critère ; puisque le phénomène existe.

Ce piège épistémique absolu permet de préserver indéfiniment l’hypothèse psi tout en expliquant pourquoi elle conserve l’apparence d’une hypothèse insuffisamment prouvée.

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Le Trickster ou la science sans risque

La science accepte les hypothèses audacieuses, les anomalies et les objets difficiles à stabiliser, à condition que les théories prennent un risque empirique. Une hypothèse doit exposer quelque chose au test. Elle doit dire, au moins en principe, ce qui compterait contre elle.

Sans reconstruire ici tout le cadre lakatosien, on peut poser une exigence plus modeste : une théorie gagne en force lorsqu’elle permet d’anticiper quelque chose de nouveau, et elle s’affaiblit lorsqu’elle sert surtout à organiser après coup ce que l’on savait déjà. La Stanford Encyclopedia of Philosophy résume cette distinction : un programme dégénératif fabrique des théories pour accommoder des faits déjà connus, tandis qu’un programme progressif accroît son contenu empirique.

Appliquée au Trickster, la question devient très simple : que permet-il de prévoir que l’on n’aurait pas déjà constaté ? Je n’ai pas vu le début d’une réflexion en ce sens. Le concept de Trickster séduit parce qu’il raconte très bien pourquoi la parapsychologie ressemble à ce qu’elle est déjà. Il donne du style à l’échec, mais aucune prise à l’épreuve.

 

Quand une métaphore explique trop bien

Le Trickster est si flexible qu’il peut s’appliquer presque partout. Dans le Grand manuel, il sert à penser la sociologie de la parapsychologie, l’élusivité du psi, les poltergeists, les relations entre preuves et documentation, et même Jésus :

« Jésus est très semblable à d’autres “sujets psi”, y compris au niveau de ses traits de caractère de type “Trickster” (Hansen, 2001), l’archétype du “fripon divin” subversif et truqueur […]. En somme, Jésus est alors vu en tant que kratophanie (manifestation d’un pouvoir) plutôt que hiérophanie (manifestation du sacré) […] dans un récit qui lie l’éclosion du mouvement chrétien à un thaumaturge. »

Cette extension dit quelque chose du problème. Une grille capable d’englober les médiums, les poltergeists, les ovnis, les fraudes, les sceptiques, les groupes charismatiques et Jésus possède une force littéraire évidente. Elle peut éclairer l’imaginaire du paranormal, son goût des marges, son rapport au trouble, son pouvoir de fascination. Mais en définitive, si elle raconte beaucoup, elle n’explique en rien la faiblesse des preuves. Plus une catégorie englobe des objets hétérogènes, plus elle doit préciser ce qu’elle exclut. Sans ce travail de démarcation, le Trickster devient une machine à produire du sens autour de tout ce que le paranormal charrie déjà.

 

Ce que le scepticisme peut accepter — et ce qu’il doit refuser

L’intérêt anthropologique du Trickster mérite d’être reconnu. Le paranormal occupe souvent des zones où les catégories ordinaires se brouillent, là où l’incertitude nous pousse à interpréter plus intensément les signaux qui nous entourent. À ce niveau, Hansen peut fournir une sociologie suggestive du paranormal comme culture des marges et du trouble. Cette concession ne change pas l’exigence probatoire. Le scepticisme n’exige pas un mécanisme complet avant toute reconnaissance du psi : beaucoup de phénomènes ont été admis avant d’être entièrement expliqués. Mais une preuve positive devrait au minimum produire un effet défini à l’avance, dans un protocole préenregistré, répliqué par des équipes indépendantes, avec des contrôles aveugles solides et des critères d’échec capables de fragiliser réellement l’hypothèse.

Une parapsychologie rigoureuse pourrait défendre des méthodes adaptées à un phénomène rare ou contextuel. Encore faudrait-il que ces méthodes rendent le psi plus testable. Le Trickster fait l’inverse : il ne réduit pas l’ambiguïté, il lui donne un statut théorique. Ray Hyman formule ici l’exigence minimale à propos du Ganzfeld : une théorie positive du psi doit s’appuyer sur des preuves indépendamment réplicables (Hyman, 1994, 2010). Une théorie qui absorbe aussi bien les confirmations que les déconvenues n’est pas une théorie : c’est un scénario.

 

Conclusion

Le Trickster est une métaphore utile pour comprendre certains imaginaires du paranormal. Peut-être faudrait-il le borner à cette ambition, puisque le Grand manuel reconnaît la fragilité du modèle : sa voracité explicative et son manque de transition empirique. Le scepticisme peut reconnaître l’intérêt culturel du Trickster sans lui accorder de privilège probatoire. Une métaphore ne peut pas transformer l’échec de la preuve en profondeur supposée de l’objet. Le Trickster offre au psi une propriété trop commode : ressembler exactement à ce qu’il serait s’il n’existait pas, tout en fournissant une raison de ne jamais conclure.

Acermendax

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Mise en garde concernant la formation « Clinique des expériences exceptionnelles » de Renaud Evrard (Asadis)
  17. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues
  18. Renaud Evrard aux REC | anatomie d’un plaidoyer parapsychologique devant un public sceptique

Références

  • Boudry, M., & Braeckman, J. (2011). Immunizing strategies and epistemic defense mechanisms. Philosophia, 39(1), 145–161. DOI : 10.1007/s11406-010-9254-9.
  • Boudry, M., & Braeckman, J. (2012). How convenient! The epistemic rationale of self-validating belief systems. Philosophical Psychology, 25(3), 341–364. DOI : 10.1080/09515089.2011.579420.
  • Bulletin métapsychique. (2011, mars). Le Trickster : phénomène marginal au cœur de la métapsychique ? (No 8). Institut Métapsychique International.
  • Évrard, R. (2025). Chapitre 11. Panorama des modèles théoriques. Dans R. Évrard, C. Berghmans, & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 412-556). Dunod.
  • Évrard, R., & Philippe, J. (2025). Chapitre 12. Psi et physique quantique : un flirt heuristique ? Dans R. Évrard, C. Berghmans, & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 557-622). Dunod.
  • Hansen, G. P. (2001). The Trickster and the Paranormal. Xlibris. DOI introuvable dans les sources consultées.
  • Hyman, R. (1994). Anomaly or artifact? Comments on Bem and Honorton. Psychological Bulletin, 115(1), 19–24. DOI : 10.1037/0033-2909.115.1.19.
  • Hyman, R. (2010). Meta-analysis that conceals more than it reveals: Comment on Storm et al. (2010). Psychological Bulletin, 136(4), 486–490. DOI : 10.1037/a0019676.
  • Kennedy, J. E. (2001). Why is psi so elusive? A review and proposed model. Journal of Parapsychology, 65(3), 219–246. DOI introuvable dans les sources consultées.
  • Kennedy, J. E. (2003). The capricious, actively evasive, unsustainable nature of psi: A summary and hypotheses. Journal of Parapsychology, 67(1), 53–74. DOI introuvable dans les sources consultées.
  • Thornton, S. (2023). Karl Popper. In E. N. Zalta & U. Nodelman (Eds.), The Stanford Encyclopedia of Philosophy. DOI introuvable, encyclopédie académique en ligne.

Renaud Evrard, maître de conférences à l’Université de Lorraine, met en vente une formation qui propose d’outiller des professionnels de santé mentale pour accompagner des vécus exceptionnels — sorties hors du corps, présences invisibles, coïncidences troublantes — sans les pathologiser. La démarche se réclame d’une « troisième voie » entre réduction psychopathologique et validation crédule.

Des millions de personnes vivent des expériences de ce type et n’en parlent pas à leur thérapeute par crainte du jugement. Un cadre d’écoute respectueux a une valeur clinique réelle. Mais la crédibilité d’une formation dépend aussi du positionnement public de son auteur. Et là, nous avons un problème.

 

Un double discours documenté

Dans des interventions publiques récentes et accessibles, Renaud Evrard va sensiblement plus loin que la prudence clinique affichée dans le programme Asadis. Il ne se contente pas d’accueillir des vécus subjectifs : il abonde dans le sens d’explications paranormales sur leur réalité.

Il parle de « psychosomatique en circuit externe » pour désigner un psychisme qui agirait physiquement sur son environnement — les objets, la maison, les serrures. Il décrit un « champ d’objectivité absolue » qui empêcherait les poltergeists de se manifester devant caméra, transformant ainsi chaque absence de preuve en confirmation du phénomène. Il mentionne des dispositifs permettant « peut-être » d’entrer en contact avec des défunts, dans un contexte où le cadre expérimental est conçu pour produire des sensations de présence — sans que les participants endeuillés soient clairement avertis de cette propriété connue du dispositif.

Ces positions ne sont pas des hypothèses ouvertes prudemment encadrées. Elles installent, sous vocabulaire académique, une ontologie paranormale qui n’a pas passé les conditions ordinaires de la preuve, c’est ce que j’appelle du blanchiment académique.

Un cas particulièrement grave : les enfants autistes

Dans plusieurs contextes publics, Evrard relaie favorablement l’hypothèse d’une télépathie chez des enfants autistes non communicants, notamment à propos du podcast Telepathy Tapes. Or ce terrain est déjà connu : les errements de la communication facilitée ont montré comment une croyance séduisante peut conduire des adultes à parler à la place de personnes vulnérables, tout en présentant cette substitution comme une libération de leur parole.

Les revues systématiques sur ce sujet (Schlosser et al., 2014 ; Hemsley et al., 2018) montrent de manière convergente que les messages produits dans ces contextes sont en réalité produits par l’adulte facilitateur, pas par l’enfant. L’hypothèse télépathique, dans ce contexte précis, n’est pas une curiosité spéculative : elle est un vecteur de maltraitance documenté, où la voix d’une personne vulnérable est remplacée par celle de l’adulte qui l’entoure. L’omettre dans ce contexte affaiblit gravement la prudence clinique revendiquée.

 

Les risques cliniques

Pour des patients endeuillés, un cadre thérapeutique qui laisse planer la possibilité d’un contact réel avec les défunts — au lieu de distinguer clairement vécu subjectif et statut des phénomènes — expose à des désillusions cruelles et à une dépendance interprétative au thérapeute.

Pour des personnes traversant des expériences dissociatives ou des épisodes proches de la déréalisation, valider implicitement une lecture paranormale de leur vécu retarde ou empêche l’accès à une compréhension clinique rigoureuse.

La littérature sur la suggestion en thérapie documente ce risque : une autorité clinique peut contribuer à organiser, renforcer ou fabriquer des interprétations fragiles lorsque le cadre thérapeutique suggère fortement une lecture des événements (Otgaar et al., 2022). Et les travaux généraux sur les effets indésirables en psychothérapie rappellent que dépendance, aggravation et effets iatrogènes sont des issues réelles, pas des hypothèses rhétoriques (Linden & Schermuly-Haupt, 2014).

 

Ce que cette formation devrait garantir — et ce qu’elle ne garantit pas

Une formation clinique sérieuse sur ce sujet devrait au minimum :

  • distinguer explicitement le vécu subjectif (toujours digne d’écoute) de la réalité des phénomènes invoqués (qui n’est pas établie) ;
  • avertir des effets connus de la suggestion dans les contextes de forte attente paranormale ;
  • aborder la communication facilitée et ses risques dès lors que des patients vulnérables — notamment des personnes avec handicap — sont impliqués ;
  • former les praticiens à reconnaître quand un récit paranormale signale une urgence diagnostique plutôt qu’une expérience à explorer.

Le programme publié de cette formation ne permet pas de vérifier que ces points sont traités avec la rigueur requise. Et le discours public de son auteur donne des raisons sérieuses de douter qu’ils le soient.

 

Alerte

Des professionnels de santé mentale vont être formés, avec accréditation professionnelle, dans un cadre intellectuel où le paranormal est une hypothèse de travail rendue disponible, voire privilégiée, auprès de personnes en demande de soin. La promesse : « Au terme de cette formation, vous serez en mesure de construire une alliance thérapeutique solide avec les patients rapportant ces vécus. » doit être lue à la lumière des productions du formateur en défense de la réalité ontologique des poltergeist, de la transmission de pensée et de la télépathie des enfants autistes.

Le Code de déontologie[1] des psychologues impose notamment l’information claire du public, le discernement, l’impartialité, l’explicitation raisonnée des fondements théoriques et méthodologiques, ainsi que la prise en compte des usages possibles des interventions par des tiers. Il proscrit aussi l’exploitation d’une relation professionnelle en vue d’un intérêt idéologique.

En l’état, cette offre appelle une clarification déontologique publique : quels garde-fous empêchent que des croyances paranormales soient introduites dans le soin sous couvert d’alliance thérapeutique ?

 

Acermendax

Pour bien comprendre cette alerte, il faut la replacer dans la trajectoire publique de Renaud Evrard : ses thèses sur les phénomènes paranormaux, les réseaux avec lesquels il travaille, et sa présence durable dans des espaces du scepticisme scientifique, qui a longtemps contribué à le soustraire à l’examen critique. J’ai documenté ce parcours dans plusieurs billets, rassemblés ici :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Mise en garde concernant la formation « Clinique des expériences exceptionnelles » de Renaud Evrard (Asadis)
  17. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

 


Références :

  • Schlosser, R. W., Balandin, S., Hemsley, B., Iacono, T., Probst, P., & von Tetzchner, S. (2014). Facilitated communication and authorship: A systematic review. Augmentative and Alternative Communication, 30(4), 359–368.
  • Hemsley, B., Bryant, L., Schlosser, R. W., Shane, H. C., Lang, R., Paul, D., Banajee, M., & Ireland, M. (2018). Systematic review of facilitated communication 2014–2018 finds no new evidence that messages delivered using facilitated communication are authored by the person with disability. Autism & Developmental Language Impairments, 3.
  • Otgaar, H., Curci, A., Mangiulli, I., Battista, F., Rizzotti, E., & Sartori, G. (2022). A court ruled case on therapy-induced false memories. Journal of Forensic Sciences, 67(5), 2122–2129.
  • Linden, M., & Schermuly-Haupt, M.-L. (2014). Definition, assessment and rate of psychotherapy side effects. World Psychiatry, 13(3), 306–309.

[1] https://www.cncdp.fr/index.php/code-de-deontologie/code-de-deontologie-2021

The Conversation se présente comme un média d’expertise : des universitaires y publient des articles destinés au grand public, avec l’appui d’une rédaction journalistique. Ce label donne du poids aux textes publiés. Le média revendique l’exactitude, l’information factuelle, l’impartialité, l’indépendance éditoriale, la responsabilité par la transparence et la volonté de rendre accessible une information d’intérêt général (The Conversation France, 2025). Cette promesse crée une attente forte : dans un espace réservé à la parole académique, les sujets de santé mentale, d’autisme et de pratiques thérapeutiques controversées devraient être traités avec une vigilance maximale.

C’est précisément cette vigilance qui semble avoir manqué dans le cas des contributions de Renaud Evrard. The Conversation lui a donné au moins deux fois accès à son espace éditorial sur des thèmes situés au carrefour de la psychologie clinique, des pratiques non conventionnelles et des controverses scientifiques. En 2018, avec Déborah Kessler-Bilthauer, il signe un article intitulé Aller mieux dans sa tête : voir les « psys »… et les autres ?, rattaché au projet AlterMental (Kessler-Bilthauer & Evrard, 2018). En 2024, il publie Quelle place pour la psychanalyse à l’université ?, texte de défense de la psychanalyse universitaire, jusque dans le champ très sensible de l’autisme (Evrard, 2024).

Pris ensemble, ces deux textes dessinent une logique de blanchiment académique des marges thérapeutiques et de dilution de la frontière entre soin fondé sur les preuves et pratiques fragiles. En résulte la transformation d’approches contestées en objets respectables sous label universitaire.

Les « psys »… et les autres

Le premier article, publié en 2018, porte un titre révélateur : Aller mieux dans sa tête : voir les « psys »… et les autres ? Et il est à relier au livre codirigé par Kessler-Bilthauer et Evrard, Sur le divan des guérisseurs et des autres : À quels soins se vouer ?, notamment au chapitre intitulé Se soigner autrement ? À la rencontre de la diversité thérapeutique (Kessler-Bilthauer & Evrard, 2018).

D’emblée le vocabulaire questionne. Étudier les guérisseurs, voyants, désenvoûteurs, chamanes ou médiums comme phénomènes sociaux relève d’un travail anthropologique légitime. Des gens consultent ces praticiens, leur attribuent des effets, les intègrent à leurs récits de souffrance, de maladie ou de réparation. Il est intéressant et utile de documenter ces usages, leurs logiques, leurs risques, leurs fonctions symboliques.

Le projet AlterMental semble se présenter sous cet auspice : documenter des recours non conventionnels en santé mentale, cependant, il les inscrit dans un vocabulaire où reviennent les notions de soin, de santé mentale et de pluralisme thérapeutique. La fiche institutionnelle d’Evrard confirme cette orientation : ses travaux revendiquent une « anthropologie clinique du pluralisme thérapeutique » appliquée à des dispositifs non conventionnels en santé mentale.

Cette formulation brouille la frontière entre description et légitimation. Les recours non conventionnels peuvent être étudiés comme faits sociaux ; ils gagnent pourtant un tout autre statut lorsqu’ils sont intégrés au vocabulaire du soin. Pour un lecteur généraliste, l’expression « voir les psys… et les autres » risque de provoquer une confusion sur les prérogatives et les niveaux de formation des différents professionnels de santé mentale et des praticiens relevant de traditions, de croyances ou de méthodes non éprouvées, voire scientifiquement disqualifiées.

Un entretien antérieur donné à L’Est Républicain éclaire ce cadre intellectuel. Evrard et Kessler-Bilthauer y résument leur approche par une formule très discutable : « penser toutes les médecines comme des offres de santé complémentaires ». On comprend que le critère de preuve s’efface derrière une logique de pluralisme. Les pratiques se trouvent décrites comme complémentaires avant même que leur efficacité, leur sécurité et leurs risques aient été établis.

C’est un glissement dangereux pour le grand public. Une personne en souffrance psychique, un parent inquiet, un patient vulnérable peuvent entendre dans ce type de vulgarisation une forme d’équivalence : les psychologues se retrouvent placés dans le même paysage que les guérisseurs, les psychiatres dans la même cartographie que les voyants, et une psychothérapie encadrée dans le même vocabulaire que des pratiques spirituelles. Le rôle de l’université peut être d’étudier ces recours, mais elle commet une faute intellectuelle lorsqu’elle contribue à les normaliser comme offres de soin.

La psychanalyse sauvée par l’université

Le second article engage une critique plus frontale. Dans Quelle place pour la psychanalyse à l’université ?, Evrard répond à une enquête de L’Express portant sur les dérives supposées de la psychanalyse universitaire : homophobie, vision rétrograde de l’autisme, rapports déonto­logiquement questionnables entre enseignants-analystes et patients-analysants. Dès les premières lignes, il présente la psychanalyse comme une discipline critiquée mais durablement installée dans les facultés de psychologie (Evrard, 2024).

« Mais en dehors de quelques milliers de professionnels dont la plaque mentionne uniquement leur affiliation à la psychanalyse, ce sont des dizaines de milliers de psychologues qui réfèrent tout ou partie de leur pratique clinique à l’un ou l’autre des nombreux courants associés à la psychanalyse. »

Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. Elle ne fournit aucun ordre de grandeur vérifiable sur ce que signifie « référer tout ou partie » d’une pratique clinique à la psychanalyse. Référer une partie de sa pratique à un courant ne veut pas dire exercer comme psychanalyste, appliquer une méthode psychanalytique évaluée, ni fonder ses décisions cliniques sur des preuves solides. La formule agrège des situations très différentes : des psychologues formés dans des universités marquées par l’histoire psychanalytique, des cliniciens qui conservent quelques concepts dans leur vocabulaire, des praticiens qui revendiquent explicitement un cadre analytique, et des professionnels dont la pratique réelle peut être bien plus éclectique. La catégorie devient donc assez large pour impressionner, mais trop floue pour démontrer.

Le chiffre impressionne d’autant plus qu’il s’appuie sur une profession nombreuse. La France comptait environ 77 000 psychologues actifs au 1er janvier 2024 selon la DREES, mais l’article ne cite aucune donnée permettant de savoir combien d’entre eux orientent réellement leur pratique par la psychanalyse, ni à quel degré (DREES, 2024). « Des dizaines de milliers » ressemble alors moins à un résultat objectivé qu’à une manière de transformer l’ampleur supposée d’un héritage en argument d’autorité.

Le texte mobilise donc fortement la légitimité par l’implantation. Il ne démontre pas d’abord la solidité scientifique de la psychanalyse ; il rappelle son extension sociale, professionnelle et universitaire. La psychanalyse y apparaît comme une tradition diverse, encore présente dans des masters, des laboratoires, des revues, des bibliographies, des carrières et des pratiques revendiquées par certains cliniciens. Mais l’ampleur d’un héritage ne répond pas à la question centrale : quelles affirmations tiennent encore devant les exigences actuelles de preuve ?

Ce raisonnement confond implantation institutionnelle et solidité scientifique. Une doctrine peut survivre longtemps dans l’université grâce à des héritages, des réseaux, des postes, des formations et des habitudes intellectuelles. Cette persistance prouve indéniablement son enracinement social, mais certainement pas sa validité empirique. La phrase sur les « dizaines de milliers de psychologues » fonctionne ainsi comme un appel à la popularité : beaucoup de praticiens auraient encore un lien avec la psychanalyse, donc la psychanalyse devrait conserver une place académique. Mais l’astrologie aussi a une longue histoire, un vocabulaire, des praticiens, des écoles, des livres et un public ; cela ne lui donne aucune valeur scientifique.

Evrard tente ensuite de donner à cette implantation une assise empirique. C’est là qu’intervient la phrase la plus importante du texte : « les psychothérapies structurées d’inspirations psychanalytiques (…) démontrent désormais leur efficacité égale, voire supérieure, aux autres approches pour la plupart des troubles psychiatriques, tels que la dépression. »

L’affirmation s’appuie sur une synthèse de méta-analyses publiée dans World Psychiatry (Leichsenring et al., 2023). Or cette référence ne dit pas exactement cela. Elle conclut que les psychothérapies psychodynamiques disposent de données favorables chez l’adulte pour certains troubles courants, notamment les troubles dépressifs, anxieux, de la personnalité et à symptomatologie somatique. Elle indique aussi que ces thérapies sont supérieures aux conditions contrôle et globalement comparables aux autres thérapies actives dans les troubles étudiés. Ce résultat soutient au mieux l’idée que certaines psychothérapies psychodynamiques structurées peuvent faire partie des traitements évalués pour certains troubles de l’adulte. Il ne démontre aucunement une supériorité générale sur les autres approches.

Le propos n’est pas très honnête. Une psychothérapie psychodynamique structurée, manualisée et évaluée dans des essais cliniques ne valide pas l’ensemble du champ psychanalytique. Elle ne valide pas davantage la présence générale de la psychanalyse à l’université, ses prétentions théoriques les plus larges, ni ses usages dans des domaines qui exigent des preuves spécifiques. Citer Leichsenring et ses collègues pour défendre toute la psychanalyse universitaire revient donc à faire porter à cette revue beaucoup plus qu’elle ne peut supporter.

Une faute éditoriale ?

Le passage qui engage le plus directement la responsabilité éditoriale concerne l’autisme. Evrard écrit :

 « Des travaux empiriques dans les règles de l’art viennent valider l’intérêt d’accompagnements inspirés par la psychanalyse pour des sujets autistes en souffrance. Dès qu’on y regarde de plus près, les études scientifiques mettent à mal ces clichés disqualifiant la psychanalyse dans son abord des questions qui agitent actuellement nos sociétés »

La référence placée derrière cette affirmation mérite examen. Elle renvoie à un essai randomisé publié dans Psychiatry Research par Thomas Rabeyron et ses collègues, consacré à la musicothérapie chez des enfants autistes (Rabeyron et al., 2020). L’étude compare 25 séances de musicothérapie à 25 séances d’écoute musicale chez 37 enfants de 4 à 7 ans. Elle conclut que la musicothérapie obtient une amélioration clinique supérieure à la simple écoute musicale sur certaines mesures, puis propose de l’envisager comme un ajout possible aux programmes de soins dans l’autisme.

Cette référence ne démontre donc pas ce qu’Evrard lui fait dire. Elle ne valide pas « la psychanalyse » dans l’autisme. Elle ne valide pas les concepts de Jean-Claude Maleval, la « structure autistique », ni les pratiques cliniques centrées sur les affinités subjectives. Elle porte sur une intervention musicale, conduite par des thérapeutes qualifiés, comparée à une condition d’écoute musicale seule. Le fait que l’introduction de l’article mentionne plusieurs arrière-plans théoriques possibles de la musicothérapie, parmi lesquels des écoles psychanalytiques, ne suffit pas à transformer cet essai en preuve de l’intérêt des accompagnements psychanalytiques de l’autisme.

On ne peut accepter qu’une étude sur la musicothérapie devienne une caution pour des accompagnements « inspirés par la psychanalyse ». Or l’étude elle-même rappelle que la littérature sur la musicothérapie reste discutée, notamment après un essai randomisé beaucoup plus large, mené sur 384 enfants autistes, qui n’avait pas trouvé de différence significative sur la sévérité des symptômes entre soins standards renforcés et soins standards renforcés associés à une musicothérapie. Même prise dans son domaine propre, la référence citée appelle donc une lecture prudente. Utilisée pour défendre la psychanalyse dans l’autisme, elle devient franchement trompeuse.

Ce glissement entre musicothérapie et psychanalyse est d’autant plus problématique qu’en 2024, le cadre français de référence invitait déjà à la prudence. La recommandation HAS-Anesm de 2012 constatait l’insuffisance des données disponibles pour juger de l’efficacité ou de la sécurité des prises en charge institutionnelles à référence psychanalytique. Elle indiquait aussi que l’absence de données sur leur efficacité, combinée à la divergence des avis exprimés, empêchait de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques et la psychothérapie institutionnelle (HAS & Anesm, 2012). L’actualisation de 2026 a ensuite confirmé le sens de cette critique. La HAS recommande des interventions développementales et comportementales, engagées précocement et évaluées régulièrement. Elle range désormais la psychanalyse et les autres interventions fondées sur des approches psychanalytiques parmi les interventions non recommandées, en raison d’un niveau de preuve insuffisant (HAS, 2026).

L’écart est donc majeur. En 2024, The Conversation publie un article où un universitaire présente des accompagnements psychanalytiques de l’autisme comme validés par des travaux empiriques. Le cadre sanitaire français disponible depuis 2012 jugeait déjà ces données insuffisantes pour établir leur pertinence. Deux ans plus tard, l’actualisation de la HAS enfonce le clou : ces approches doivent être rangées parmi les interventions non recommandées. Sur un sujet aussi sensible, cette divergence aurait dû conduire un média d’expertise à ajouter un cadrage très ferme : état des recommandations, niveau de preuve, statut controversé des travaux invoqués, risques pour les familles et les personnes concernées.

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L’autisme exige une vigilance renforcée

L’autisme mérite un traitement éditorial d’une prudence particulière. Pendant des décennies, des familles ont été confrontées à des cadres interprétatifs culpabilisants, à des retards de prise en charge, à des institutions attachées à des doctrines cliniques insuffisamment évaluées. La France porte encore les traces de cette histoire. L’enjeu dépasse la dispute entre écoles de pensée. Une parole académique favorable à la psychanalyse dans l’autisme peut produire des effets concrets : elle rassure des structures attachées à leurs habitudes, brouille les repères des familles et donne un surcroît de légitimité à des pratiques dont l’efficacité demeure insuffisamment établie. C’est précisément pour cette raison que l’article de 2024 demandait un cadrage éditorial plus ferme. La question concerne moins la liberté d’un universitaire à défendre son école que la responsabilité d’un média d’expertise lorsqu’il publie cette défense sur un sujet de santé publique.

À lire notamment :

 

Le fil rouge : donner un passeport académique aux pratiques non validées

Les deux contributions racontent la même histoire sous deux formes différentes.

En 2018, The Conversation accueille un propos où les recours alternatifs en santé mentale entrent dans le vocabulaire du pluralisme thérapeutique. Le sujet peut sembler anthropologique, mais la mise en récit installe les « autres » praticiens dans la périphérie du soin. En 2024, The Conversation publie une défense de la psychanalyse universitaire, avec une affirmation particulièrement contestable sur l’autisme. Dans les deux cas, le prestige académique sert de passeport à des pratiques ou doctrines dont le niveau de preuve devrait appeler une mise à distance beaucoup plus nette.

L’entrisme consiste à exploiter un espace de confiance pour donner à une idée un statut qu’elle ne pourrait obtenir seule. Une pratique contestée arrive comme objet d’étude, puis ressort comme option clinique. Une doctrine critiquée arrive comme tradition universitaire, puis ressort comme approche empiriquement validée. Une controverse scientifique arrive dans un média d’expertise, puis ressort sous une forme plus présentable, plus acceptable, plus institutionnelle.

Cette mécanique bénéficie aux fausses médecines. Elle leur offre ce qu’elles cherchent toujours : une caution universitaire, un accès au grand public par la porte de la vulgarisation savante, une illusion de sérieux.

 

La responsabilité de The Conversation

Prenons soin de distinguer deux niveaux. Le premier concerne Evrard et la représentation qu’il contribue à installer : une lecture très accueillante des pratiques thérapeutiques douteuses, présentées sous le vocabulaire du pluralisme. Le second concerne The Conversation : le média donne à ce cadrage une visibilité et une caution particulières, précisément parce qu’il se présente comme un espace d’expertise académique.

The Conversation a raison de vouloir faire dialoguer chercheurs et société. Ce rôle implique une responsabilité accrue sur les sujets de santé. Une plateforme qui revendique l’exactitude, la fiabilité et l’intérêt général devrait maintenir une frontière nette entre l’étude d’une croyance et sa promotion implicite comme recours de soin. Dans le cas Renaud Evrard, cette distinction se brouille à deux reprises. Une première fois autour des pratiques non conventionnelles en santé mentale. Une seconde fois autour de la psychanalyse dans l’autisme. Le résultat éditorial est préoccupant : The Conversation donne à des positions scientifiquement fragiles une exposition qui les rend plus acceptables aux yeux du grand public.

The Conversation devrait clarifier ses critères de publication quand un article traite de pratiques thérapeutiques controversées, en particulier dans les champs de la santé mentale et de l’autisme. Toute contribution de ce type devrait être accompagnée d’un état des recommandations sanitaires, d’une hiérarchisation explicite des preuves, et d’un avertissement clair sur les pratiques non recommandées. The Conversation peut accueillir le débat d’idées. Mais lorsqu’il s’agit d’autisme, de santé mentale et de pratiques thérapeutiques contestées, la prudence éditoriale devrait passer avant la satisfaction du pluralisme.

 

Acermendax

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

Références

Série de billets autour de mes préparatifs en vue d’un débat sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les miracles eucharistiques : le rouge, le sang et les microbes

Un corpus considérable, un scénario récurrent

Les miracles eucharistiques forment une famille particulière d’allégations catholiques : une hostie consacrée changerait d’aspect, saignerait, deviendrait chair, prendrait l’apparence d’un tissu cardiaque, résisterait au feu ou manifesterait visuellement la présence réelle du Christ. Le corpus est considérable, avec plus de 136 miracles eucharistiques reconnus par l’Église, depuis des récits anciens ou médiévaux jusqu’aux allégations contemporaines d’hosties sanglantes en Argentine, au Mexique ou en Pologne.

Les cas les plus célèbres dessinent une typologie stable. À Lanciano, en Italie, vers le VIIIᵉ siècle selon la tradition, le pain et le vin seraient devenus chair et sang. À Bolsena, en 1264, une hostie aurait saigné pendant la messe d’un prêtre doutant de la présence réelle. À Santarém, au Portugal, en 1247, une femme aurait emporté une hostie consacrée hors de l’église, dans un contexte de profanation ou de pratique magique, puis l’hostie aurait saigné dans un linge. À Faverney, en 1608, l’hostie aurait résisté à un incendie. Les cas récents reprennent surtout le motif de l’hostie rouge ou sanglante : Buenos Aires, entre 1992 et 1996 ; Tixtla, au Mexique, en 2006 ; Sokółka, en Pologne, en 2008 ; Legnica, en Pologne, en 2013.

Les prétentions modernes suivent souvent le même scénario. Une hostie tombe au sol, est placée dans l’eau afin de se dissoudre, puis prend une coloration rougeâtre, gélatineuse ou sombre. L’interprétation croyante y voit du sang, parfois du tissu humain, voire du myocarde. L’argument apologétique ajoute volontiers le groupe sanguin AB, présenté comme une concordance avec d’autres reliques chrétiennes.

Ce que les études récentes montrent

Les études récentes invitent pourtant à une lecture beaucoup plus prudente. Kearse et Ligaj (2024) ont montré que des hosties ordinaires, non consacrées, placées dans des conditions comparables à celles décrites dans plusieurs dossiers d’hosties “sanglantes”, peuvent développer des zones rouges ressemblant à du sang. Leur travail distingue ces taches rougeâtres du sang véritable par des méthodes médico-légales simples et propose un protocole minimal : contrôles, recherche spécifique de sang humain, analyse ADN, prise en compte de l’ADN non humain, microbiologie et mycologie. Une hostie rougeâtre peut être le résultat d’une contamination par des microorganismes.

L’étude de Grzybowski et collègues (2025), publiée dans Applied Microbiology and Biotechnology, va plus loin. Les auteurs analysent 25 cas réels de changements de couleur ou de structure d’hosties consacrées, transmis par des responsables ecclésiastiques en Pologne, en Allemagne, aux États-Unis et en Afrique du Sud. Les échantillons sont examinés par des approches médico-légales, génétiques, histologiques, microbiologiques et mycologiques. Résultat : aucun des 25 cas n’apporte de preuve réelle de sang humain ou de tissu humain, en dehors de quelques cellules épidermiques ou érythrocytes compatibles avec une contamination humaine de très faible niveau. Un seul cas contient une petite quantité d’ADN masculin humain, interprétée comme de l’ADN de contact transmis par manipulation.

À l’inverse, les auteurs identifient des micro-organismes capables d’expliquer l’apparence troublante des échantillons : Brevundimonas intermedia, Serratia marcescens, Epicoccum spp. et Fusarium spp. Plusieurs bactéries, champignons filamenteux et levures peuvent produire une impression de matière rougeâtre, charnue ou gélatineuse, parfois très proche de ce que les croyants appellent spontanément du sang ou de la chair.

L’étude affaiblit aussi les tests rapides ou trop généraux. Dans les cas étudiés, 6 tests biochimiques non spécifiques sur 9 réagissent positivement à la présence possible de sang ; mais 9 tests spécifiques sur 10 pour l’hémoglobine humaine donnent un résultat négatif, et le seul résultat ambigu est ensuite infirmé par des méthodes plus sensibles. Autrement dit, un premier signal impressionnant peut s’effondrer dès que l’on cherche spécifiquement du sang humain avec une méthode appropriée.

Le troisième travail utile concerne le groupe sanguin AB. Kearse (2025) rappelle que les antigènes ABO ne constituent pas une signature exclusive des globules rouges humains : des bactéries peuvent exprimer des structures antigéniques apparentées. Le fait que plusieurs reliques ou hosties testent “AB” par sérologie ne démontre donc pas la présence de sang humain, ce test est insuffisant.

Des tests impressionnants, des résultats décevants

Ces travaux soulignent que les cas estampillés “miracles” ont souvent été analysés dans le mauvais ordre. Une enquête rationnelle commence par l’hypothèse ordinaire : celle de la contamination microbienne puisque l’hostie est tombée, a été manipulée, placée dans l’eau, exposée à des contenants, à l’air, aux doigts, aux microbes et aux moisissures. On doit donc d’abord écarter la, possibilité d’une contamination. Ensuite seulement, peut s’ouvrir une discussion sur l’étrangeté du phénomène.

Or les dossiers apologétiques les plus célèbres — Buenos Aires, Tixtla, Sokółka, Legnica — mettent surtout en avant des pathologistes, des cardiologues, des lectures histologiques, des impressions de tissu cardiaque, des groupes sanguins AB, parfois des échecs d’amplification ADN transformés en mystère. L’étape microbiologique et mycologique, pourtant élémentaire, apparaît souvent absente, incomplète, tardive, ou indisponible sous forme de publication indépendante. On mobilise ainsi la science pour produire un effet d’autorité, tout en laissant de côté l’analyse qui testerait l’explication naturelle la plus évidente.

 

La conclusion rationnelle tient en peu de mots. Quand la science est mobilisée et qu’une étude microbiologique est publiée, le mystère disparait toujours derrière l’explication d’une simple contamination par des moisissures ou par des bactéries. Jusqu’à preuve du contraire. Les miracles qui résistent le font en se tenant éloigné des protocoles les plus fiables.

 

Acermendax

Références

  • Grzybowski, T., Wrzosek, M., Wołyniec, W., Hałoń, A., Chmielik, E., Gorzkiewicz, M., Woźniak, M., Mikucka, A., Lebioda, A., Jonkisz, A., Małodobra-Mazur, M., Bartnik, B., & Dobosz, T. (2025). Methodology for the analysis of biological impurities associated with peri-eucharistic phenomena. Applied Microbiology and Biotechnology, 109, Article 58. https://doi.org/10.1007/s00253-025-13439-9
  • Kearse, K., & Ligaj, F. (2024). Scientific analysis of Eucharistic miracles: Importance of a standardization in evaluation. Journal of Forensic Science and Research, 8(1), 078–088. https://doi.org/10.29328/journal.jfsr.1001068
  • Kearse, K. P. (2025). The relics of Jesus and Eucharistic miracles: Scientific analysis of shared AB blood type. Forensic Science, Medicine and Pathology, 21, 1507–1510. https://doi.org/10.1007/s12024-024-00915-3

 

À lire, un article intéressant sur les histoires de groupe sanguin AB dans les miracles liés au sang : https://parlafoi.fr/2025/11/21/groupe-sanguin-miracles-eucharistiques/

 

Le programme provisoire du congrès Parapsychology Dialogues 2026, organisé à l’Université de Sydney dans le cadre de la convention annuelle de la Parapsychological Association et de la conférence de l’Australian Institute of Parapsychological Research, annonce une communication intitulée Mapping the Characteristics and Impacts of Terminal Lucidity in Children (Cartographie des caractéristiques et des effets de la lucidité terminale chez les enfants). Elle est programmée le dimanche 16 août, et cosignée par Natasha Tassell-Matamua, Karalee Kothe, Marjorie Woollacott, Michael Nahm, Bruce Greyson, Chris Roe, Maryne Mutis et Renaud Evrard.

Ce congrès réunit la convention annuelle de la Parapsychological Association et la conférence de l’Australian Institute of Parapsychological Research, à l’Université de Sydney, du 13 au 16 août 2026. La page officielle annonce une rencontre dédiée à l’étude du « psi », avec des thèmes tels que la perception extrasensorielle, la psychokinèse, la prémonition, la médiumnité, les sorties hors du corps et les événements extraordinaires. Renaud Evrard figure parmi les deux responsables du programme, avec Lance Storm.

Le programme confirme cette orientation jusque dans l’organisation des sessions. La communication sur les enfants est placée le dimanche 16 août dans la session Experiment and Evidence (« Expérience et preuve »), juste après une intervention intitulée Experimental Exploration of GPS Tracker Teleportation Phenomenon (« Exploration expérimentale d’un phénomène de téléportation de traceur GPS ») et avant une communication sur les Anomalous Phone Calls (« appels téléphoniques anormaux ») comme communications après la mort. Le voisinage programmatique parle de lui-même : la lucidité terminale pédiatrique n’est pas présentée dans une session de soins palliatifs, de psychologie du deuil ou d’éthique médicale, mais dans un bloc consacré à l’« évidence » parapsychologique.

 

La communication sur les enfants mourants apparaît donc dans un espace intellectuel où le paranormal forme le décor normal de la discussion. Le sujet réclame pourtant une tout autre discipline. On parle d’enfants en fin de vie, de parents confrontés à une détresse extrême, de soignants placés devant des situations parmi les plus éprouvantes de leur pratique. Cette matière humaine exige des critères stricts, des dossiers médicaux, des observations indépendantes, une expertise en soins palliatifs pédiatriques, en oncologie, en réanimation, en neuropédiatrie, en psychologie du deuil et en éthique médicale. Elle exige aussi que les spéculations sur l’âme, la survie de l’esprit et la conscience non locale restent hors des discours scientifiques et thérapeutiques.

 

Le précédent : la lucidité terminale comme tremplin métaphysique

Deux critiques doivent être distinguées. La première concerne le phénomène lui-même. La lucidité terminale désigne des épisodes où une personne très diminuée semble retrouver une capacité de communication, une clarté mentale ou une énergie transitoire peu avant la mort. Chez l’adulte déjà, la notion reste fragile : les temporalités varient, les récits arrivent souvent après coup, les effets de sédation, les fluctuations de vigilance, le delirium terminal, les traitements et la reconstruction mémorielle brouillent l’analyse. Cette fragilité n’interdit pas la recherche ; elle impose au contraire une méthode très stricte.

La seconde critique concerne l’interprétation. Certains auteurs ne se contentent pas d’étudier ces épisodes comme des événements cliniques difficiles à comprendre. Ils les inscrivent dans une discussion sur la conscience non locale, le dualisme et la survie de l’esprit. C’est ce second geste qui rend le dossier Mutis-Evrard particulièrement problématique.

Le travail de Maryne Mutis, Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué illustre déjà ce glissement. Dans leur article de 2020, les auteurs présentent l’hypothèse selon laquelle la lucidité terminale pourrait être la « manifestation d’une conscience autonome vis-à-vis du corps », appuyée par d’autres « expériences paranormales » de fin de vie (Mutis, Evrard & Bacqué, 2020).

La thèse de Maryne Mutis, dirigée par Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué, pousse cette orientation beaucoup plus loin. Elle affirme qu’il existerait « beaucoup de preuves » en faveur d’une conscience ni simplement physique, ni nécessairement localisée dans le corps. Elle convoque la physique quantique pour envisager une conscience fonctionnant en plusieurs endroits, sans que ce recours soit argumenté. Elle place aussi l’approche dualiste « au même titre » que les modèles matérialistes, avec des implications concernant la « survie de l’esprit » (Mutis, 2022).

Ce précédent éclaire la suite. Le passage aux enfants arrive après un travail adulte déjà marqué par une logique d’importation de considérations métaphysiques dans le langage scientifique et thérapeutique en dehors de toute justification.

 

Le nouveau terrain : des enfants en fin de vie

L’équipe a déjà publié un article consacré à la lucidité terminale chez les enfants. La notice associée au texte indique une enquête par questionnaire en ligne de 42 items, recueillant des cas concernant 11 enfants de 16 ans ou moins. L’article cherche à documenter la progression de la maladie, les traitements, les changements comportementaux et émotionnels avant et pendant l’épisode, ainsi que la durée et la proximité temporelle avec la mort (Tassell-Matamua et al., 2026).

Un second article, consacré aux témoins, repose sur sept personnes accompagnantes décrivant onze cas. Ces témoins ont interprété les épisodes comme des signes de proximité de la mort, mais aussi comme des indices d’une conscience indépendante de l’activité cérébrale (Kothe et al., 2025).

La page du projet Mapping the characteristics and impacts of Terminal Lucidity in children (Cartographie des caractéristiques et des effets de la lucidité terminale chez les enfants), hébergée par le Centre for Indigenous Psychologies de Massey University, présente le projet comme une recherche sur la lucidité terminale chez les enfants, avec un questionnaire en ligne destiné à collecter des témoignages. La même page affirme que la lucidité terminale serait « très commune » chez les enfants en phase terminale, alors que la littérature disponible repose encore sur des corpus minuscules et des récits rétrospectifs (Centre for Indigenous Psychologies, 2023).

La prudence scientifique interdit de faire porter à sept témoins, onze cas, un questionnaire en ligne et des récits rétrospectifs une conclusion aussi lourde que l’existence d’un phénomène courant, bien décrit, et susceptible d’indiquer une conscience autonome du corps. Le recrutement, l’exposition aux biais de sélection et l’environnement intellectuel déjà orienté vers les expériences extraordinaires devraient au contraire imposer une réserve maximale. Les formulations publiques du projet vont pourtant au-delà de ces principes fondamentaux.

Un réseau déjà orienté vers la survie de la conscience

Les auteurs annoncés dans le programme ne forment pas un collectif principalement centré sur la pédiatrie palliative. Plusieurs d’entre eux appartiennent depuis longtemps au champ des expériences de fin de vie, des EMI, des expériences exceptionnelles, de la parapsychologie ou des modèles non matérialistes de la conscience.

Bruce Greyson et Michael Nahm occupent une place importante dans la littérature sur la lucidité terminale. Leur article de 2012 rassemble 83 cas repérés dans la littérature des 250 années précédentes, notamment dans des contextes psychiatriques et neurologiques sévères, tout en reconnaissant le faible nombre d’estimations quantitatives et le caractère parfois incertain des diagnostics anciens (Nahm et al., 2012). Cette littérature a ensuite nourri plusieurs travaux ultérieurs, dont ceux de Mutis et Evrard, comme nous l’avons vu dans un article précédent.

Le reste du groupe confirme l’orientation générale. Marjorie Woollacott est associée au courant post-matérialiste de la conscience. Chris Roe travaille dans le champ de la parapsychologie universitaire. Maryne Mutis et Renaud Evrard ont déjà présenté la lucidité terminale dans un cadre où le dualisme, la conscience non localisée et la survie de l’esprit deviennent des hypothèses recevables. Il ne s’agit donc pas seulement d’un collectif mobilisé autour d’un phénomène clinique rare, mais d’un réseau déjà engagé dans une lecture métaphysique de la conscience.

 

Pourquoi le passage aux enfants change tout

Chez l’adulte, l’usage métaphysique de la lucidité terminale pose déjà un problème. Chez l’enfant, compte tenu des répercussions encore plus fortes sur les familles, le niveau d’exigence doit monter d’un cran.

Un enfant en fin de vie peut se trouver dans un environnement médical très complexe : traitements lourds, douleur, fatigue extrême, sédation, épisodes d’éveil fluctuants, développement cognitif encore en cours, communication limitée par l’âge, la maladie ou les soins. Les parents vivent une catastrophe intime. Les soignants accompagnent parfois la mort d’un enfant qu’ils ont suivi pendant des mois. Le contexte est trop délicat pour s’autoriser à mélanger les registres de la science et des croyances.

Les familles doivent être écoutées et leurs récits recueillis avec respect. Un dernier échange, une parole inattendue, un signe de reconnaissance ou un retour de présence peuvent avoir une valeur humaine immense. Mais cette valeur ne donne aucun droit à la capture métaphysique du témoignage. Ce que des parents ou des soignants rapportent dans un contexte de fin de vie doit d’abord être compris avec prudence clinique ; en faire un indice de conscience non locale ou de survie de l’esprit revient à exploiter la charge émotionnelle du récit.

 

Ce qu’exigerait une recherche sérieuse

Une recherche acceptable sur la lucidité terminale pédiatrique devrait partir des services concernés. Elle devrait documenter les épisodes au plus près, préciser l’état neurologique, les traitements, la sédation, les infections, les paramètres métaboliques, la trajectoire de la maladie, le niveau de conscience antérieur, les observations indépendantes et les récits comparés des proches et des soignants. Elle devrait distinguer une communication réelle, une fluctuation attentionnelle, une agitation terminale, un rêve, un delirium, un effet médicamenteux et une reconstruction mémorielle.

Elle devrait surtout protéger les familles contre les interprétations trop rapides. La question clinique concerne l’accompagnement des enfants et de leurs proches. Elle concerne aussi la formation des soignants face à des épisodes rares, troublants et émotionnellement puissants. Elle ne concerne pas la promotion d’une métaphysique de la conscience.

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L’alerte

Les parapsychologues avancent désormais vers le terrain des enfants mourants. Ils le font avec le vocabulaire de la recherche, du soin et de l’écoute. Les travaux antérieurs du même réseau indiquent pourtant une ambition plus lourde, qui est de trouver un environnement propice à la preuve que la conscience peut survivre au cerveau.

Si cette question peut animer un congrès de parapsychologie, elle doit rester hors de l’accompagnement des familles confrontées à la mort d’un enfant. À ce niveau de vulnérabilité, la confusion devient dangereuse. Les parents endeuillés ont besoin d’une aide professionnelle de haut niveau, fondée sur la pédiatrie, les soins palliatifs, l’éthique médicale et la psychologie du deuil. Ils ont besoin de mots justes, de prudence, de compétence. Ils n’ont pas besoin que les derniers instants de leur enfant deviennent le matériau d’une croyance en quête de légitimation académique.

Le milieu parapsychologique n’offre pas les garanties nécessaires pour conduire une recherche aussi sensible. L’alerte s’adresse donc d’abord aux comités d’éthique, aux universités impliquées, aux revues qui publient ces travaux, et aux sociétés savantes de pédiatrie, de soins palliatifs et de psychologie du deuil. Étudier les derniers épisodes de communication d’enfants mourants relève d’une responsabilité clinique majeure. Un tel sujet ne devrait pas être laissé à un réseau qui l’inscrit déjà dans une enquête sur la survie de la conscience.

 

Acermendax

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Références

  • Centre for Indigenous Psychologies. (2023). Mapping the characteristics and impacts of Terminal Lucidity in children. Massey University.
  • Kothe, K., Tassell-Matamua, N., Woollacott, M., Nahm, M., Roe, C., Greyson, B., Mutis, M., & Evrard, R. (2025). Impacts on caregivers of witnessing terminal lucidity in children. OMEGA — Journal of Death and Dying. DOI : 10.1177/00302228251391552.
  • Mutis, M. (2022). Le chant du cygne : approche exploratoire des répercussions cliniques de la lucidité terminale [Thèse de doctorat, Université de Lorraine]. HAL, tel-04123577.
  • Mutis, M., Evrard, R., & Bacqué, M.-F. (2020). La lucidité terminale : facteur de facilitation du deuil ou de complication traumatique ? Études sur la mort, 154(2), 121–135. DOI : 10.3917/eslm.154.0121.
  • Nahm, M., Greyson, B., Kelly, E. W., & Haraldsson, E. (2012). Terminal lucidity: A review and a case collection. Archives of Gerontology and Geriatrics, 55(1), 138–142. DOI : 10.1016/j.archger.2011.06.031.
  • Parapsychological Association. (2026). Parapsychology Dialogues 2026.
  • Tassell-Matamua, N., Kothe, K., Nahm, M., Woollacott, M., Roe, C., Greyson, B., Mutis, M., & Evrard, R. (2026). Terminal lucidity in children: A contemporary case collection. Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice. DOI : 10.1037/cns0000458.

 

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Le chapitre 10 du Grand manuel de parapsychologie scientifique, coécrit par Renaud Évrard et Jérémy Royaux, s’intitule « Approche critique du paranormal et résistances ». Il occupe une place stratégique dans l’ouvrage. Après des chapitres consacrés aux perceptions extrasensorielles, à la précognition, à la micro-psychocinèse, aux hantises, aux expériences de fin de vie ou aux modèles théoriques du psi, ce chapitre se tourne vers les contradicteurs. Il propose une histoire du scepticisme, une typologie des formes de critique, puis une explication des « résistances » rencontrées par la parapsychologie. Le volume est publié chez Dunod en juin 2025, dans une collection professionnelle, sous la direction de Renaud Évrard, Claude Berghmans et Paul-Louis Rabeyron.

 

Le chapitre pose une vraie question. Le scepticisme peut devenir une identité de groupe, une posture d’incroyance, un réflexe de disqualification. Certaines productions zététiques réduisent parfois le paranormal à un terrain d’exercice pour illustrer les biais cognitifs, sans présenter les meilleurs arguments revendiqués par la parapsychologie. Cette critique mérite examen. Mais Évrard et Royaux construisent une réponse asymétrique : les faiblesses du scepticisme sont abondamment historicisées, sociologisées et psychologisées ; les faiblesses probatoires de la parapsychologie sont, elles, réintégrées dans un récit de marginalisation, de méconnaissance ou de « résistances ».

Le résultat est un retournement méthodologique : au lieu de demander d’abord si les phénomènes psi sont établis, le chapitre demande pourquoi tant de gens refusent de les reconnaître.

 

Une taxonomie qui distribue les bons et les mauvais rôles

Le chapitre commence par définir l’approche critique comme une composante normale de la démarche scientifique. Jusque-là, rien à redire. Il faut douter, comparer les hypothèses, examiner les explications non-psi, chercher les artefacts, les illusions, les fraudes et les erreurs. Puis les auteurs proposent une typologie :

« Critique scientifique : poursuivre une approche scientifique en produisant méthodiquement les données permettant de vérifier la valeur des hypothèses contradictoires ;
Critique a posteriori : ré-analyser les données produites par d’autres afin de les contester ;
Critique a priori : contester la capacité de certains chercheurs à produire des données scientifiques ; Critique non scientifique : proposer des hypothèses contradictoires sans jamais se donner les moyens de les vérifier.

On voit donc que l’approche critique pourrait intervenir à différents niveaux du processus scientifique, dont il doit être différencié. Les parapsychologues pratiquent couramment la critique scientifique et la critique a posteriori ; alors que le cœur d’activité de certains groupes sceptiques militants est la critique a priori et la critique non scientifique. »

 

La distinction pourrait servir à clarifier les débats. Elle pourrait séparer une objection méthodologique fondée d’un refus dogmatique. Mais l’application proposée produit une distribution très orientée. Les catégories valorisantes — critique scientifique, critique a posteriori — sont spontanément associées aux parapsychologues. Les catégories disqualifiantes — critique a priori, critique non scientifique — sont rattachées au cœur d’activité de « certains groupes sceptiques militants ».

Le problème apparaît dès que l’on regarde ce que cette typologie fait aux désaccords réels. Une objection sceptique portant sur la faiblesse des effets, l’instabilité des résultats, la dépendance aux méta-analyses, la plausibilité théorique très basse, les biais de publication ou la flexibilité analytique peut être rangée du côté de la critique « a priori », même si elle relève de la méthodologie scientifique ordinaire. À l’inverse, une discipline qui revendique depuis plus d’un siècle des phénomènes extraordinaires, sans produire d’effet robuste, stable, prédictif, manipulable et théoriquement intégré, reçoit ici le bénéfice du vocabulaire de l’autocorrection.

Le chapitre parle de doute, mais il encadre le doute par une hiérarchie implicite : les parapsychologues seraient les praticiens patients de l’enquête ; les sceptiques organisés seraient les « gardiens de la raison » (le livre de Stéphane Foucart est convoqué à cette fin).

 

 

Le cas Wundt : une critique historique valable, puis un usage trop large

Le traitement de Wilhelm Wundt illustre la méthode du chapitre. Évrard et Royaux rappellent que Wundt a joué un rôle majeur dans la délimitation de la psychologie expérimentale et qu’il a rejeté les sciences psychiques. Ils insistent aussi sur ses convictions religieuses, son protestantisme mystique et l’influence supposée d’une expérience de mort imminente dans la formation de son programme :

« De son propre aveu, ce sont donc ses impulsions mystico-religieuses bien plus qu’un quelconque raisonnement qui ont guidé la formation de son programme de recherche mature, lequel cherche à placer fermement et irréversiblement la conscience de veille sur le trône de la psychologie. »

Puis ils concluent :

« La critique de Wundt est donc purement a priori et non scientifique. »

Sur ce point précis, la critique d’Évrard et Royaux peut avoir une part de validité. Si Wundt a réellement rejeté les sciences psychiques depuis des présupposés métaphysiques antérieurs à l’examen des données, le qualifier de critique a priori se défend. Le problème vient de l’usage narratif du cas Wundt. Il devient une matrice : le sceptique apparaît comme un sujet à expliquer par ses affects, sa religion cachée, ses frontières disciplinaires ou ses fidélités institutionnelles.

Ce traitement contraste avec la manière dont la croyance psi est abordée dans le reste du chapitre. Les expériences paranormales appellent la nuance clinique, l’anthropologie, la sociologie, la prudence face aux récits vécus. L’incroyance psi reçoit plus volontiers une lecture psychologisante. Le double standard se joue là : la croyance est en quelque sorte intrinsèquement valide tandis que le refus de croire reçoit une explication.

 

La fraude : le bon argument posé trop vite comme généralisation abusive

Le chapitre aborde ensuite l’argument de la fraude. Il commence par une remarque incontestable : accuser un champ entier de fraude sans démonstration n’est pas une bonne critique. Puis il ajoute :

« Il y a plusieurs cas documentés de fraude en parapsychologie, y compris par des expérimentateurs de premier plan. Dans la grande majorité des cas, ce sont d’autres chercheurs en parapsychologie qui ont détecté et rendu public ces agissements […] Toutefois, proportionnellement à la taille du champ parapsychologique, les cas connus de fraude par des expérimentateurs ne sont pas plus fréquents que la proportion de fraudes connues dans les autres disciplines scientifiques. Là encore, la pertinence de l’argument s’évalue au cas par cas, mais il ne peut être employé avec une portée générale. »

Le passage a raison de refuser l’accusation vague. Mais il traite la fraude comme une question de fréquence relative, alors que la question décisive concerne la vulnérabilité d’un domaine à de très petits biais. La parapsychologie revendique des effets faibles, difficiles à isoler, souvent établis par accumulation statistique. Dans un tel contexte, quelques fraudes, quelques pratiques de recherche discutables, quelques choix analytiques souples ou quelques biais de publication peuvent suffire à produire un signal apparent.

Cette fragilité concerne beaucoup de champs expérimentaux, mais elle pèse encore davantage sur la parapsychologie. Lorsqu’un domaine cherche de très petits effets, avec des protocoles nombreux, des analyses statistiques multiples et une forte attente de résultats positifs, le risque augmente mécaniquement de produire de faux signaux. Un résultat publié paraît alors « significatif », mais il peut refléter la manière dont les données ont été triées, analysées ou accumulées plutôt qu’un phénomène réel. Ioannidis a formalisé ce problème en montrant que la crédibilité d’un résultat dépend notamment de la puissance des études, du niveau de biais, du nombre d’hypothèses testées et de la plausibilité préalable de l’hypothèse examinée (Ioannidis, 2005). Dans un champ où l’hypothèse de départ est très coûteuse théoriquement et où les effets rapportés restent faibles, ces facteurs invitent à beaucoup de prudence. Simmons, Nelson et Simonsohn ont montré que la flexibilité non déclarée dans la collecte et l’analyse des données augmente fortement le risque de faux positifs, même avec des pratiques qui peuvent paraître ordinaires aux chercheurs (Simmons et al., 2011). (PLOS)

Le chapitre cite d’ailleurs une étude importante de Bierman, Spottiswoode et Bijl sur les pratiques de recherche discutables dans une méta-analyse Ganzfeld. Le Ganzfeld est l’un des dispositifs expérimentaux les plus souvent invoqués par les parapsychologues pour défendre l’existence d’une perception extrasensorielle. Le principe, très schématiquement, consiste à placer un participant dans un état de faible stimulation sensorielle, puis à tester s’il peut identifier une image ou une vidéo choisie à distance. Comme les résultats d’une seule expérience sont généralement faibles ou ambigus, les défenseurs du psi s’appuient beaucoup sur des méta-analyses, c’est-à-dire des synthèses statistiques regroupant de nombreuses études.

C’est là qu’intervient l’étude de Bierman, Spottiswoode et Bijl. Les auteurs demandent en substance : que se passe-t-il si les résultats positifs du Ganzfeld ont été amplifiés par des pratiques de recherche discutables ? Par exemple, des choix d’analyse faits après coup, une sélection plus ou moins consciente des résultats favorables, ou des décisions méthodologiques qui augmentent les chances d’obtenir un effet. Leur conclusion est prudente : même avec des hypothèses sévères sur ces biais, un petit signal statistique subsiste. Mais ce signal devient nettement moins impressionnant. L’étude montre donc surtout que les résultats positifs du Ganzfeld peuvent être fragilisés par des biais ordinaires de recherche. Pour une hypothèse aussi coûteuse que la télépathie, cela change beaucoup la portée de l’argument : un effet statistique faible qui survit à une correction ne devient pas pour autant une preuve robuste du psi (Bierman et al., 2016).

 

Les biais ne suffisent peut-être pas, dans ce modèle, à tout effacer ; mais ils suffisent à réduire l’ampleur de l’effet et à rappeler la fragilité du signal. Pour une revendication aussi extraordinaire que la télépathie, ce résultat ne donne pas un triomphe à la parapsychologie. Il confirme que le champ dépend d’effets assez fins pour être sensiblement affectés par les pratiques discutables que la crise de reproductibilité a précisément rendues suspectes.

 

La zététique pédagogique : une critique recevable, une conclusion excessive

Le chapitre vise ensuite la pédagogie zététique. Il écrit :

« La focalisation sur l’analyse des discours et des paralogismes et sophismes qu’ils contiennent, ainsi que sur les biais cognitifs qui expliqueraient leurs postures, peut malheureusement aboutir à des analyses assez réductrices voire caricaturales. »

Sur ce point, Évrard et Royaux touchent une faiblesse réelle de certaines productions sceptiques. Le paranormal y sert parfois de décor pédagogique : on y apprend l’effet Barnum, les coïncidences, la lecture froide, les biais de confirmation, sans présenter précisément les meilleurs protocoles revendiqués par la parapsychologie. Une critique honnête doit le reconnaître. Un scepticisme rigoureux gagne à distinguer un médium de plateau, une croyance populaire, une étude Ganzfeld, une méta-analyse de précognition et un récit clinique d’expérience exceptionnelle.

Mais le chapitre transforme cette remarque utile en accusation plus large :

« Or cette pédagogie zététique utilise très souvent le paranormal comme support pédagogique pour montrer comment ces outils permettent de trier le bon grain et l’ivraie […] La recherche parapsychologique n’y est logiquement jamais présentée sous son meilleur jour, ce qui permet en fait d’en faire indirectement la critique (non scientifique). »

La conclusion dépasse les prémisses. Enseigner les mécanismes ordinaires qui produisent des récits paranormaux — illusion, mémoire reconstructive, coïncidence, attente, effet Barnum, biais de confirmation, lecture froide — relève d’une éducation scientifique légitime. Le paranormal constitue un bon terrain pédagogique parce qu’il rassemble des erreurs d’interprétation fréquentes, des récits séduisants et des enjeux sociaux concrets. Une pédagogie zététique peut être simplificatrice ; elle peut aussi être parfaitement justifiée.

Le chapitre va plus loin en présentant cette pédagogie comme potentiellement problématique pour les élèves croyant au paranormal :

« Même si le paranormal est, selon un consensus tacite, un sujet marginal qui prête facilement le flanc à la critique, il ne doit pas être considéré comme un sujet neutre et anodin puisqu’une majorité de la population croit à la réalité d’au moins un phénomène paranormal et que 30 % à 50 % des Occidentaux affirment avoir vécu une expérience paranormale au cours de leur vie (Évrard, 2014). Dans une situation pédagogique banale avec une classe de trente élèves, toute critique déguisée de cette thématique pourrait donc mettre en difficulté ce tiers des élèves identifié à une minorité coupable de biais cognitifs et d’erreurs de jugement. »

Le glissement est significatif. La critique d’une croyance devient un risque pour une minorité. L’examen rationnel d’une affirmation se retrouve encadré par une logique de protection identitaire. La prudence pédagogique est évidemment souhaitable : humilier des élèves ou ridiculiser une expérience vécue serait une faute. Mais cette prudence ne peut pas transformer la critique du paranormal en quasi-stigmatisation. Que l’on puisse souhaiter plus de délicatesse de la part de la zététique est une chose, mais qu’on lui demande de ne douter que là où ça ne dérange personne est un geste dogmatique.

 

Le Ganzfeld : les méta-analyses positives ne règlent pas la question

La section sur le Ganzfeld occupe une fonction centrale dans le chapitre. Le Ganzfeld désigne une famille d’expériences où un participant, placé dans un état de faible stimulation sensorielle, doit identifier une cible — image ou vidéo — supposément transmise à distance. Comme les résultats pris isolément sont faibles, le débat s’est rapidement déplacé vers les méta-analyses, c’est-à-dire des synthèses statistiques regroupant plusieurs séries d’expériences.

Évrard et Royaux présentent cette histoire comme une montée en rigueur de la parapsychologie expérimentale. Ils rappellent d’abord le communiqué commun de Ray Hyman, sceptique, et Charles Honorton, parapsychologue, qui avait fixé des exigences méthodologiques pour améliorer les protocoles. Puis ils opposent deux moments : la méta-analyse positive de Bem et Honorton, la méta-analyse négative de Milton et Wiseman, ensuite contestée, puis les méta-analyses ultérieures, décrites comme globalement favorables au psi.

« Dès lors, à l’exception de la méta-analyse de Milton et Wiseman (1999), toutes les méta-analyses suivantes, avec des bases de données plus complètes, furent positives (Utts et al., 2010 ; Storm, Tressoldi & Di Risio, 2010 ; Williams, 2011 ; Tressoldi & Storm, 2020). »

Il y a ici un choix de cadrage. Oui, certaines méta-analyses Ganzfeld ont donné des résultats positifs. Mais le fait que des méta-analyses produisent des significativités statistiques dans un domaine fragile ne règle pas la question. Milton et Wiseman ont précisément publié dans Psychological Bulletin une méta-analyse concluant à l’absence de réplication de l’effet d’information anormale. Le chapitre insiste sur les critiques adressées à cette méta-analyse, mais il sous-estime sa signification dans un domaine qui revendique une reproductibilité expérimentale.

Le niveau d’exigence reste décisif. Un effet psi établi devrait idéalement pouvoir être stabilisé, amplifié, manipulé, prédit, puis reproduit par des équipes ordinaires à partir d’un protocole clair. Une littérature qui reste dépendante de méta-analyses discutées, de critères d’inclusion contestables et de petits écarts statistiques ne transforme pas le psi en phénomène scientifique établi, mais entretient une controverse statistique.

Le chapitre reconnaît partiellement cette difficulté quand il évoque la méta-analyse prospective d’études préenregistrées :

« Dès lors, les parapsychologues sont parvenus à relever leurs exigences en proposant un outil encore plus sophistiqué : la méta-analyse prospective d’études préenregistrées. Si les études Ganzfeld précédentes suggèrent l’existence d’une anomalie, il serait nécessaire, pour la confirmer, de réaliser des milliers de nouveaux essais qui suivent tous strictement un protocole prédéfini, et dont il serait prévu d’avance que les résultats soient inclus dans une méta-analyse, peu importe leur direction (Watt & Kennedy, 2017). Les conclusions de ce nouveau travail titanesque, comparable au mythe de Sisyphe, ne sont pas encore connues. »

Cette phrase reconnaît implicitement que le dossier reste en attente d’une confirmation prospective préenregistrée. Le texte présente cette exigence comme une surenchère presque sisyphéenne. On peut y voir, plus simplement, le niveau normal de contrôle pour une revendication extraordinaire et historiquement instable.

 

Bem : le chapitre raconte une crise méthodologique comme une résistance au psi

Le cas Daryl Bem est encore plus instructif. Le chapitre explique que Bem aurait rapproché la parapsychologie de la psychologie expérimentale ordinaire en inversant des protocoles classiques. Puis il raconte la controverse statistique qui a suivi. Les auteurs écrivent :

« Dans leur analyse des travaux de Bem (2011), Wagenmakers et ses collègues (2011) ont d’abord défini une probabilité a priori de la possibilité du psi et l’ont ensuite appliqué sur les résultats des études sur le rétropriming et autres influences rétroactives sur la cognition et l’affect. Aucun des phénomènes n’était plus significatif. Si l’on examine en détail leur article, on comprend qu’ils ont considéré que le psi était si peu plausible que sa probabilité a priori correspond à 10-20. Les auteurs ont justifié ce chiffre extrêmement faible en prétextant que, puisque les casinos ne connaissaient pas la faillite, c’était donc un signe clair de la non-existence de quelconques pouvoirs précognitifs ! »

La présentation donne l’impression que Wagenmakers et ses collègues auraient imposé un a priori extravagant pour neutraliser des résultats embarrassants. Le choix d’un a priori extrêmement défavorable au psi, notamment l’illustration par l’absence de faillite des casinos, se discute ; Évrard et Royaux peuvent légitimement y voir une manière maladroite de charger le débat. Mais l’argument de Wagenmakers ne tient pas tout entier dans ce chiffre. Son enjeu principal était plus large : montrer que les valeurs de p utilisées par Bem ne suffisaient pas à établir une hypothèse aussi coûteuse que la précognition, et que les pratiques statistiques ordinaires de la psychologie expérimentale pouvaient produire des résultats spectaculaires à partir de standards trop permissifs. L’article de Wagenmakers et ses collègues, publié dans Journal of Personality and Social Psychology, porte explicitement sur la nécessité de changer la manière dont les psychologues analysent leurs données, à partir du cas psi (Wagenmakers et al., 2011).

Les réplications ultérieures ont lourdement fragilisé le dossier Bem. Ritchie, Wiseman et French ont conduit trois tentatives indépendantes et préenregistrées de réplication de l’expérience de facilitation rétroactive du rappel ; les trois ont échoué, avec un p combiné de .83 (Ritchie et al., 2012). Galak, LeBoeuf, Nelson et Simmons ont ensuite mené sept expériences, pour un total de 3 289 participants, afin de répliquer les expériences 8 et 9 de Bem ; ils échouent à répliquer l’effet et rapportent un effet moyen indistinguable de zéro (Galak et al., 2012).

Le chapitre peut répondre que certaines réplications sont discutées, que d’autres analyses existent, que les débats statistiques se poursuivent. Mais il est très réducteur de raconter l’épisode Bem comme une simple panique sceptique face à des résultats dérangeants. L’affaire Bem a surtout servi de révélateur : si les standards ordinaires de la psychologie expérimentale pouvaient publier de la précognition dans une grande revue, alors ces standards étaient trop permissifs. La crise de reproductibilité a donné beaucoup de poids à cette inquiétude. Le projet collaboratif de reproductibilité en psychologie publié dans Science en 2015 a précisément montré que de nombreux résultats psychologiques publiés résistaient mal à la réplication (Open Science Collaboration, 2015).

Dans ce contexte, le cas Bem ne prouve pas que le scepticisme déplace les règles pour éviter le psi. Il montre plutôt que la parapsychologie exploite les failles ordinaires d’une psychologie expérimentale alors en pleine crise.

 

Proportionner les preuves : prudence scientifique ou a priori déguisé ?

Le cas Reber-Alcock permet au chapitre de toucher une difficulté philosophique réelle. Où placer le seuil de preuve ? À partir de quand l’exigence de données plus fortes devient-elle un refus de principe ? À partir de quand la prudence cesse-t-elle d’être méthodologique pour devenir dogmatique ?

La réponse tient dans une règle simple à énoncer (et correspondant d’ailleurs au fonctionnement bayésien de l’intuition humaine) : la plausibilité préalable fixe le niveau de contrôle requis. Une hypothèse ordinaire peut être provisoirement admise sur des données modestes, parce qu’elle s’insère dans un réseau de connaissances déjà robuste. Une hypothèse qui suppose une transmission d’information sans médiation sensorielle connue, une influence rétrocausale ou une action mentale à distance doit franchir un seuil plus élevé parce qu’elle contredit beaucoup plus d’éléments établis.

Ce critère devient un a priori déguisé s’il rend la preuve impossible par construction. Il demeure légitime lorsqu’il demande des données plus fortes : réplications indépendantes, protocoles préenregistrés, effets d’amplitude suffisante, stabilité inter-laboratoires, prédictions nouvelles et mécanismes compatibles avec le reste du savoir disponible. La parapsychologie échoue surtout sur cette seconde marche : elle produit des signaux statistiques discutés, mais rarement des phénomènes assez robustes pour contraindre les autres sciences à se réorganiser autour d’eux.

 

Reber et Alcock : un mauvais raccourci sceptique, utilisé comme repoussoir général

Le chapitre consacre ensuite une section à l’article de Reber et Alcock, publié dans American Psychologist en réponse à la revue favorable de Cardeña. Cardeña avait publié en 2018 une synthèse très favorable aux phénomènes psi. Reber et Alcock répondent en 2020 par un article très frontal, affirmant que les revendications parapsychologiques cherchaient l’impossible.

Évrard et Royaux citent ce cas comme une sorte de point culminant du dogmatisme sceptique :

« Les psychologues sceptiques Arthur Reber et James Alcock (2019, 2020) ont publié dans la même revue un article affirmant que la parapsychologie s’égarait dans une vaine quête à la recherche de l’impossible. Selon eux, il ne servait à rien de faire des expérimentations en laboratoire, d’analyser les résultats et de compiler les données obtenues par des chercheurs indépendants du monde entier. Une de leur formule résume bien leur propos : “Les données ne sont pas pertinentes” (Reber & Alcock, 2019). »

Ici encore, une concession s’impose. Une formule comme « les données ne sont pas pertinentes » offre un angle d’attaque facile. Elle peut donner l’impression d’un refus empirique de principe. Un scepticisme méthodologique solide gagne à éviter ce genre de formulation, car elle permet aux parapsychologues de se présenter comme les seuls vrais empiristes.

Mais Évrard et Royaux utilisent ce cas extrême pour incriminer le scepticisme en général. Deux positions doivent être distinguées. La première consiste à refuser d’examiner des données par principe. Elle est méthodologiquement mauvaise. La seconde consiste à considérer que des données faibles, hétérogènes, statistiquement fragiles et théoriquement déconnectées ne suffisent pas à renverser des connaissances très établies. Cette seconde position relève d’une prudence scientifique ordinaire, proche de ce que la tradition humienne appelle un scepticisme mitigé : un doute proportionné, compatible avec l’enquête, mais attentif au poids différentiel des preuves.

La plausibilité préalable ne donne pas le droit d’ignorer les données ; elle fixe le niveau de preuve attendu. Plus une affirmation heurte des connaissances robustes, plus les données doivent être fortes, indépendantes, reproductibles, convergentes et prédictives. La parapsychologie demande souvent que cette exigence soit traitée comme un préjugé. Elle constitue pourtant un principe élémentaire de hiérarchisation des preuves.

 

L’argument de la « littératie parapsychologique »

La dernière section du chapitre propose une notion révélatrice : la « compréhension de la parapsychologie par le public ». Les auteurs citent une petite enquête menée par Évrard auprès de 89 personnes recrutées sur les réseaux sociaux. Ils écrivent :

« Quant à savoir qui connaît le mieux le domaine, la réponse obtenue sur ce petit échantillon est clairement favorable aux Tenants, les Sceptiques ne faisant mieux que sur l’item requérant de nommer un sceptique ou zététicien. »

Puis ils concluent :

« Le minimum commun – ou niveau de “littératie parapsychologique” – est probablement très faible dans la population générale, y compris pour les personnes qui ont l’impression d’être familières avec ce domaine. Dès lors, il semble nécessaire d’œuvrer de manière pédagogique à faire progresser cette littératie – ce à quoi s’emploie ce livre – plutôt que de proposer des explications simplistes et peu soutenues empiriquement sur les raisons qui conduisent la parapsychologie à sa marginalité actuelle. »

Le passage montre parfaitement le biais général du chapitre. La marginalité scientifique de la parapsychologie est réinterprétée comme un problème de représentation, de connaissance publique et de littératie. Celui qui rejette la parapsychologie devient quelqu’un qui, probablement, la connaît mal.

Il existe évidemment des sceptiques mal informés. Il existe aussi des croyants très informés sur l’histoire interne de la parapsychologie. Mais la connaissance d’un domaine ne suffit pas à valider ses prétentions. On peut très bien connaître une littérature et conclure qu’elle échoue à établir son objet. La familiarité avec la parapsychologie ne règle pas la question probatoire.

Il faut même ajouter que la familiarité avec une littérature interne peut produire ses propres biais. Plus on fréquente longuement un champ, plus ses catégories, ses auteurs de référence, ses controverses historiques et ses critères de discussion peuvent sembler naturels. Cette immersion donne une compétence réelle, mais elle peut aussi réduire la distance critique. Un lecteur très informé sur la parapsychologie peut connaître les noms, les revues, les protocoles, les querelles statistiques et les figures historiques du domaine, tout en ayant intégré l’idée que le psi constitue un objet durablement plausible. La connaissance interne d’un champ ne garantit donc pas une meilleure évaluation de ses prétentions. Elle doit être complétée par des critères externes : robustesse expérimentale, indépendance des équipes, stabilité des effets, articulation avec les connaissances établies et pouvoir prédictif.

La question scientifique reste première : quels effets psi sont établis, avec quelle amplitude, quelle stabilité, quelle indépendance expérimentale, quelle valeur prédictive et quelle intégration théorique ? Tant que la réponse demeure fragile, la marginalité de la parapsychologie s’explique d’abord par l’insuffisance de ses preuves, avant toute hypothèse sur les résistances culturelles.

 

Le co-auteur comme indice institutionnel

La co-signature avec Jérémy Royaux donne au chapitre une portée particulière. Le texte consacre plusieurs pages aux organisations rationalistes, dont le Comité Para. Il rappelle l’histoire du Comité, son rôle dans la critique des praticiens du paranormal, son activité médiatique et pédagogique, puis décrit son évolution récente :

« Le comité était également assez actif au niveau de la communication avec les médias. Il reprochait à ceux-ci la mise en avant des “charlatans” et le manque de rigueur scientifique lors du traitement d’informations relatives phénomènes paranormaux. Le Comité intervenait également dans les écoles, ainsi que dans d’autres structures sur demande, afin de présenter le scepticisme scientifique et sa mise en application. […] Actuellement, le Comité organise des conférences régulières en Belgique, porte une revue en accès libre baptisée Scepticisme scientifique et développe une certaine présence sur internet […] Ses sujets se sont encore élargis de sorte que l’objectif de vulgarisation des sciences y a pris une place plus importante que celle de dénonciation critique des dérives du paranormal. »

Le passage pourrait se lire comme une simple notice historique. Mais la co-signature change son effet. Une critique de la zététique, de l’Union rationaliste, du CSICOP, des pédagogies sceptiques et des résistances au psi arrive ici sous une double autorité : celle d’un universitaire engagé dans la défense académique de la parapsychologie et celle d’un responsable d’une organisation sceptique historique.

Pour un lecteur extérieur, cette association peut donner l’impression que le scepticisme organisé valide de l’intérieur le cadrage proposé par Évrard : les sceptiques seraient trop souvent militants, a priori, non scientifiques, socialement peu inclusifs, insuffisamment informés sur la parapsychologie. Le texte parle au nom de la parapsychologie tout en bénéficiant d’une caution issue d’un espace censé examiner les prétentions paranormales avec distance.

La conclusion du chapitre rend ce point plus net :

« Les institutionnalisations d’une approche critique confondue avec une position d’incroyance n’ont pas profité à l’examen scientifique des anomalies, contrairement aux sociétés d’anomalistique qui intègrent l’approche critique en tant que processus commun, auquel sont soumis chaque revendication et chaque individu. »

Sous la plume d’Évrard, cette phrase prolonge une orientation connue : remplacer le scepticisme de contrôle par une anomalistique plus hospitalière, où le psi conserve durablement son statut de candidat scientifique. Sous la plume conjointe d’un président du Comité Para, elle prend une valeur institutionnelle plus troublante. Elle donne à ce programme un vernis de reconnaissance sceptique, et cela est de nature à déranger les membres d’une telle association.

 

Le vrai point aveugle du chapitre

Le chapitre 10 formule plusieurs critiques recevables. Un scepticisme réduit à une identité d’incroyance perd de sa valeur méthodologique. Certaines vulgarisations zététiques traitent le paranormal comme un simple matériau pédagogique, sans toujours présenter correctement les meilleurs arguments revendiqués par la parapsychologie. Reber et Alcock, avec leur formule sur les données « non pertinentes », offrent aussi aux parapsychologues un exemple facile de refus empirique de principe.

Ces concessions posées, le déséquilibre du chapitre devient plus visible. Évrard et Royaux examinent longuement les faiblesses possibles du scepticisme, mais traitent avec beaucoup plus de ménagement les fragilités propres au dossier psi. Les problèmes de preuve, de stabilité expérimentale, de réplication indépendante et de portée théorique apparaissent surtout comme des étapes dans une controverse méthodologique, rarement comme des raisons suffisantes de maintenir la parapsychologie à distance du consensus scientifique.

C’est ce cadrage qui mérite discussion. La marginalité du psi se trouve rapportée à des résistances, à des malentendus ou à une littératie insuffisante, alors qu’une explication plus directe reste disponible : les preuves présentées demeurent trop faibles pour imposer un changement de statut. En rabattant le débat vers la réception du psi, le chapitre atténue la question première, celle de la solidité des résultats.

 

Conclusion

Le chapitre 10 accomplit un geste plus subtil qu’une défense directe du psi. Il prend le scepticisme pour objet et le soumet à son tour à l’examen critique. Sur ce terrain, Évrard et Royaux formulent plusieurs remarques recevables : un scepticisme transformé en identité d’incroyance perd une partie de sa force méthodologique, et une vulgarisation qui traite le paranormal comme un simple réservoir d’erreurs cognitives peut manquer ce que ces croyances ont de structurant pour ceux qui les vivent.

Mais le chapitre franchit une limite lorsqu’il transforme cette autocritique nécessaire en grille générale de lecture du refus sceptique. Le doute change alors de cible. Il sert moins à éprouver les revendications psi qu’à interroger la légitimité de ceux qui les contestent. La parapsychologie conserve le bénéfice d’une enquête toujours ouverte, tandis que le scepticisme se voit ramené à une posture d’incroyance dont il faudrait soupçonner les ressorts.

La co-signature avec Jérémy Royaux donne à ce mouvement une portée particulière. Le texte parle du scepticisme depuis un espace qui participe lui-même de son histoire institutionnelle. Cette position hybride crée l’illusion que sa critique du scepticisme reçoit une caution sceptique, tandis que l’anomalistique gagne en légitimité comme forme supposément plus mûre et plus accueillante du doute.

La vraie question laissée par ce chapitre concerne donc la frontière entre autocorrection et neutralisation. Une tradition sceptique vivante doit accepter d’examiner ses propres habitudes. Mais lorsque cette exigence sert surtout à déplacer l’attention des preuves vers les dispositions des contradicteurs, elle cesse d’éclairer le débat scientifique. Elle protège l’hypothèse psi en faisant du sceptique le principal objet du soupçon.

 

Acermendax

Références

  • Bem, D. J. (2011). Feeling the future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. DOI : 10.1037/a0021524. (PubMed)
  • Bierman, D. J., Spottiswoode, J. P., & Bijl, A. (2016). Testing for questionable research practices in a meta-analysis: An example from experimental parapsychology. PLOS ONE, 11(5), e0153049. DOI : 10.1371/journal.pone.0153049. (PLOS)
  • Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677. DOI : 10.1037/amp0000236. (ResearchGate)
  • Évrard, R., & Royaux, J. (2025). Chapitre 10. Approche critique du paranormal et résistances. Dans R. Évrard, C. Berghmans, & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 377–411). Dunod. DOI : 10.3917/dunod.evrar.2025.01.0377. (SHS Cairn.info)
  • Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate psi. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948. DOI : 10.1037/a0029709. (WashU Research Profiles)
  • Ioannidis, J. P. A. (2005). Why most published research findings are false. PLOS Medicine, 2(8), e124. DOI : 10.1371/journal.pmed.0020124. (PLOS)
  • Milton, J., & Wiseman, R. (1999). Does psi exist? Lack of replication of an anomalous process of information transfer. Psychological Bulletin, 125(4), 387–391. DOI : 10.1037/0033-2909.125.4.387. (ResearchGate)
  • Open Science Collaboration. (2015). Estimating the reproducibility of psychological science. Science, 349(6251), aac4716. DOI : 10.1126/science.aac4716. (science.org)
  • Reber, A. S., & Alcock, J. E. (2020). Searching for the impossible: Parapsychology’s elusive quest. American Psychologist, 75(3), 391–399. DOI : 10.1037/amp0000486. (ResearchGate)
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423. DOI : 10.1371/journal.pone.0033423. (ResearchGate)
  • Simmons, J. P., Nelson, L. D., & Simonsohn, U. (2011). False-positive psychology: Undisclosed flexibility in data collection and analysis allows presenting anything as significant. Psychological Science, 22(11), 1359–1366. DOI : 10.1177/0956797611417632. (PubMed)
  • Wagenmakers, E.-J., Wetzels, R., Borsboom, D., & van der Maas, H. L. J. (2011). Why psychologists must change the way they analyze their data: The case of psi: Comment on Bem (2011). Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 426–432. DOI : 10.1037/a0022790. (PubMed)

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

Lecture critique de | Evrard, R., & Le Maléfan, P. (2010). Une marge de la psychopathologie contemporaine : les « enfants indigo ». L’Information psychiatrique, 86(5), 413-421. https://doi.org/10.3917/inpsy.8605.0413

 

Dès l’ouverture, le texte, prudent, semble donner des gages critiques : les « enfants indigo » relèvent de mouvements New Age, de promesses de surhumanité, de difficultés infantiles recodées en signes d’exception, et les risques sectaires sont mentionnés. Mais ce cadrage critique reste placé à distance :

« Les “enfants indigo” est le nom générique donné par un ensemble de mouvements New Age à des enfants considérés comme “surhumains” et qui se présentent généralement avec des difficultés censées découler de l’inadaptation de leur environnement à leur supposé haut potentiel. […] Les organismes de lutte anti-sectes ont déjà répertorié les nombreux dangers accompagnant ce discours. Cet article n’est pas le lieu pour rappeler ces conseils de prudence […]. »

Une fois le danger nommé, la croyance suffisamment identifiée comme New Age pour rassurer le lecteur académique, le texte choisit de suspendre le travail frontal de réfutation pour lui préférer une enquête sur sa « niche écologique ». Cette décision permet ensuite d’aborder le paranormal comme une matière clinique.

Le passage sur la catégorie « enfant indigo » pousse ce louvoiement beaucoup plus loin :

« Ainsi, de ce point de vue, les enfants indigo existent vraiment. Quelque [sic] soit l’artificialité de la catégorie qui les englobe, les enfants indigo ne sont pas des artefacts : ils sont des êtres humains adaptés à une niche écologique. Ce constat est important car il doit conditionner la réaction du psychopathologue : plutôt que de nier en bloc l’existence de cette catégorie, il se doit d’apprendre à connaître sa niche écologique. »

La lecture savante peut comprendre : une catégorie artificielle produit des effets réels sur des personnes. La lecture croyante peut comprendre : les enfants indigo existent vraiment, et le clinicien doit apprendre à les reconnaître. L’ambiguïté n’était pas une fatalité, mais elle sera maintenue tout au long du texte, et elle relève donc d’un choix de ne jamais remettre en question les attributs de ces « enfants indigos ».

 

La scène clinique de Victor rend cette logique plus visible encore :

« Victor, 7 ans, est décrit comme un “enfant doré”, autre appellation pour l’enfant “indigo”. En effet, il aurait des “dons”, notamment celui de guérir et celui de communiquer par télépathie. Mais sa mère a encore du mal avec cette catégorisation qu’elle a trouvé sur Internet. Elle souhaiterait que son enfant “reste normal”. […] Si elle contacte le Service d’Orientation et de Soutien des Personnes Sensibles aux Expériences Exceptionnelles, un espace clinique développé par la plus ancienne fondation consacrée à la recherche en parapsychologie en France, l’Institut Métapsychique International (IMI), c’est qu’elle cherche quelqu’un capable d’entendre cette paranormalité. »

Le récit contient tous les ingrédients d’une situation préoccupante : un enfant de sept ans investi comme guérisseur et télépathe, une mère en contact avec des réseaux ésotériques, une amie médium, un service adossé à l’IMI. Pourtant, l’urgence serait « d’entendre cette paranormalité ». La question probatoire s’efface devant une exigence d’accueil doxastique. Le texte signale le danger en arrière-plan, puis installe le dispositif parapsychologique comme lieu clinique capable d’entendre ce que les autres espaces recevraient mal.

 

Le passage suivant concentre le procédé :

« Le psychologue est donc d’emblée mis en face du “fait paranormal” et de sa réaction va dépendre la suite de la prise en charge. Car s’il se contente d’expliquer le phénomène par une coïncidence ou une inférence logique de Victor basée sur les informations infraverbales transmises au téléphone par la mère, alors le psychologue ne ferait que plaquer son scepticisme sur ce qui devrait plutôt relever de l’indécidable. Il sortirait effectivement de sa neutralité en prétendant maîtriser un réel qu’il n’a pas investigué. »

Le problème principal devient le risque de « plaquer son scepticisme ». Une explication ordinaire — coïncidence, inférence, indices transmis par la mère — reçoit presque le statut d’une faute clinique. L’anecdote de télépathie, elle, bénéficie d’un statut protégé : « fait paranormal », « indécidable », « réel » que le clinicien aurait tort de prétendre maîtriser. Un tenant des pouvoirs paranormaux peut lire ce passage comme une défense directe de sa position : son récit mérite mieux qu’une explication sceptique, et le clinicien vraiment neutre doit suspendre toute objection, et même toute expression d’un doute ?

Le même mécanisme revient avec la paralysie du sommeil :

« Là encore, le psychologue peut disposer d’un modèle explicatif : celui de la paralysie du sommeil. Ce trouble, encore méconnu par le grand public, touche environ 25 % de la population sans être lié avec une psychopathologie […]. Mais la tentation de rassurer la mère avec cette explication toute faite peut être dommageable : ne risque-t-on pas de passer à côté des enjeux psychiques ? »

Le modèle naturaliste est donné, puis immédiatement affaibli par l’expression « explication toute faite ». La science ordinaire rassure peut-être, mais elle risque surtout de manquer la profondeur du cas. Le texte garde donc une explication rationnelle en réserve, tout en valorisant le détour par l’élaboration de la croyance. La croyance conserve son intérêt, sa densité, son droit à la complexité.

 

« Victor subit ce divorce et cette pression sans trop s’en plaindre, comme pour protéger une unité familiale. Ses dons de guérison peuvent s’inscrire dans ce désir d’être un palliatif, tout comme la télépathie vient faire le lien entre des personnes distantes mais affectivement liées. Or, toute cette problématique de la paranormalité dans le fonctionnement psychique de la famille ne peut être entendue nulle part. »

C’est ici que le texte cesse presque de marquer la distance entre croyance et analyse. Les « dons de guérison » et la « télépathie » entrent dans la phrase comme des opérateurs psychiques. Une lecture clinique charitable dira que ces mots désignent les représentations familiales. Une lecture croyante y trouvera un appui : les dons de l’enfant font lien, la télépathie répare la séparation, et seule une clinique ouverte à la paranormalité peut saisir cette fonction. Si le texte permet cette lecture sans heurt, nous sommes obligés d’en conclure que tel est probablement le propos des auteurs.

 

La conclusion confirme cette architecture :

« Cette bienveillance permet de n’être pas un simple “Moldu”, pour utiliser le vocable de la saga Harry Potter et repris à leur compte par certains protagonistes […], désignant ceux qui ignorent et stigmatisent de fait la magie. Ici, il s’agit d’accepter l’existence d’enfants indigo, à la fois comme effets d’une catégorie artificiellement construite que comme être humains incarnant ces catégories. »

Le sceptique se retrouve implicitement associé au « Moldu », celui qui ignore et stigmatise. Le clinicien éclairé, lui, accepte « l’existence d’enfants indigo ». Là encore, deux lectures cohabitent. Le lecteur académique peut retenir l’idée d’une catégorie sociale incarnée dans un cadre constructiviste. Le lecteur croyant peut retenir que l’article invite à accepter l’existence des enfants indigo et à dépasser la fermeture sceptique.

Ce louvoiement constant, qui rend le texte problématique, contient assez de distance critique pour paraître raisonnable, mais jamais assez d’aspérité pour heurter frontalement la croyance paranormale. Le parent convaincu que son enfant possède des dons, le thérapeute New Age, le lecteur favorable à la parapsychologie peuvent traverser l’article en se sentant reconnus plutôt que contredits. Les risques sont mentionnés, les explications ordinaires apparaissent, les références critiques existent ; mais chaque fois, le texte les réinscrit dans une exigence plus vaste d’écoute, de neutralité, de bienveillance, d’indécidabilité.

 

Quelques explications peuvent être utiles. L’effet Forer-Barnum explique pourquoi des descriptions vagues, valorisantes et générales peuvent être vécues comme personnellement exactes, mécanisme particulièrement pertinent pour les listes de traits attribués aux enfants indigo (Forer, 1949). Les travaux récents sur les expériences anomales invitent aussi à distinguer soigneusement l’expérience inhabituelle elle-même et l’attribution paranormale qui lui est donnée : cette distinction affaiblit directement le geste d’Evrard et Le Maléfan, qui transforme trop vite des récits familiaux de télépathie et de guérison en « paranormalité » cliniquement signifiante (Ross et al., 2017 ; Lange et al., 2019). La littérature sur la paralysie du sommeil montre enfin qu’un cadre explicatif naturaliste peut avoir une valeur clinique, surtout lorsque des hallucinations nocturnes sont interprétées à travers des entités, des attaques ou des sorties du corps (Denis et al., 2018). Le texte d’Evrard et Le Maléfan cite bien cette piste, puis la disqualifie aussitôt comme « explication toute faite », ce qui révèle exactement son biais : la rationalisation protectrice est rabaissée, tandis que l’élaboration paranormalisée reçoit le prestige de la profondeur clinique.

 

Dans ce papier, comme dans d’autres contenus d’Evrard, le paranormal entre dans le champ académique par une stratégie oblique. Il arrive rarement sous la forme d’une affirmation brutale, mais plus volontiers comme expérience vécue, langage familial, ressource symbolique ou fait social, et surtout comme matériau clinique. Cette méthode offre aux croyances une hospitalité presque parfaite : le sujet peut conserver ses pouvoirs, son vocabulaire, ses récits, tout en recevant une traduction d’apparence savante. Ce confort de lecture relève soit d’un hasard méthodologique très mystérieux, soit d’un choix d’écriture parfaitement cohérent avec l’ensemble de cette trajectoire.

Ce qu’il en ressort, c’est que les patients de ces auteurs n’auront pas le droit de recevoir une parole pédagogique et rationnelle en mesure de leur redonner de la liberté et de l’agentivité face aux croyances qui les contaminent et représentent un danger pourtant bien identifié dès les premières lignes.

 

Acermendax

Références

  • Denis, D., French, C. C., & Gregory, A. M. (2018). A systematic review of variables associated with sleep paralysis. Sleep Medicine Reviews, 38, 141–157. https://doi.org/10.1016/j.smrv.2017.05.005
  • Forer, B. R. (1949). The fallacy of personal validation: A classroom demonstration of gullibility. The Journal of Abnormal and Social Psychology, 44(1), 118–123. https://doi.org/10.1037/h0059240
  • Lange, R., Ross, R. M., Dagnall, N., Irwin, H. J., Houran, J., & Drinkwater, K. (2019). Anomalous experiences and paranormal attributions: Psychometric challenges in studying their measurement and relationship. Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice, 6(4), 346–358. https://doi.org/10.1037/cns0000187
  • Ross, R. M., Hartig, B., & McKay, R. (2017). Analytic cognitive style predicts paranormal explanations of anomalous experiences but not the experiences themselves: Implications for cognitive theories of delusions. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 56, 90–96. https://doi.org/10.1016/j.jbtep.2016.08.018