Archive pour la catégorie : Zététique

La zététique consiste à questionner les raisons pour lesquelles nous pensons que quelque chose est vrai.

 

Dans le Grand manuel de parapsychologie scientifique, le mot « Trickster » surgit au moment où la parapsychologie cherche à rendre compte de l’un de ses problèmes les plus anciens : pourquoi les phénomènes psi, censés bouleverser notre conception du réel, restent-ils aussi instables, ambigus, difficiles à reproduire et mal documentés ? Pourquoi la télépathie, la clairvoyance, la psychokinèse ou les poltergeists semblent-ils toujours plus convaincants dans les récits, les archives, les rumeurs et les méta-analyses que dans une démonstration claire, reproductible et méthodique ?

La réponse par le Trickster consiste à dire : cette instabilité appartient au phénomène lui-même. C’est une idée séduisante, parce qu’elle donne une profondeur mythologique à ce qui ressemble d’abord à une faiblesse probatoire. C’est aussi une idée dangereuse pour la méthode scientifique, parce qu’elle veut transformer l’échec à produire des preuves solides en propriété constitutive de l’objet étudié.

 

Le chapitre 11 du Grand manuel présente ainsi la théorie :

« Un important modèle théorique en parapsychologie (…) tire son origine de travaux socio-anthropologiques centrés sur la parapsychologie, en invoquant la figure archétypale du “Trickster”, divin fripon et malin génie, pour rendre compte à la fois des conditions de production des phénomènes psi et des conditions de leur réception. »

Le Trickster désigne, dans de nombreuses mythologies, une figure de transgression et de brouillage des frontières. Comme outil anthropologique, le motif peut éclairer des récits, des rites ou des figures liminales. Dans le Grand manuel, il sert pourtant à parler du paranormal lui-même :

« Dans plusieurs mythologies, la figure du Trickster est l’archétype gouvernant les interstices, les périodes liminales et les transitions […]. Il est farceur, ambivalent, transgressif, etc. Cette figure complexe aide à rendre compte de certaines particularités du paranormal car, selon George Hansen (2001), la fréquentation des phénomènes paranormaux évoquerait des traits similaires à ceux attribués au Trickster. »

George P. Hansen a développé cette idée dans The Trickster and the Paranormal (2001), un livre qui mobilise l’anthropologie, le folklore, la sociologie, la sémiotique et les études littéraires pour expliquer pourquoi les phénomènes psychiques et les ovnis poseraient autant de difficultés à la science ; la présentation de l’ouvrage insiste explicitement sur le paradoxe, l’irrationnel et les messages cachés de la figure du Trickster. Le point décisif n’est donc pas l’existence du Trickster comme motif culturel, mais son usage probatoire : une métaphore anthropologique finit par couvrir la faiblesse chronique des preuves du psi.

Le Trickster appartient depuis longtemps à une manière de donner une cohérence théorique aux fragilités du champ. Dès 2011, le Bulletin métapsychique consacrait un numéro entier au Trickster, avec un article de Renaud Evrard, « No Future : parapsychologie et malédiction du Trickster » (Bulletin métapsychique, 2011). L’éditorial présentait déjà le concept comme une possible « révolution » pour la métapsychique, au même rang que des notions comme télépathie, ectoplasme ou élusivité. Il faut reconnaître que le Grand manuel ne présente pas cette théorie sans réserve. Évrard signale lui-même que Hansen développe une approche « très critique » et que le modèle possède une fragilité interne : sa puissance explicative peut devenir excessive.

« sa voracité explicative trop large dessert cette théorie (Méheust, 2012). Il lui manque une transition vers une approche empirique qui lui permettrait de risquer d’infirmer certaines de ses propositions. »

Seulement, cette limite reconnue produit-elle une contrainte réelle dans l’usage du modèle, ou reste-t-elle une précaution rhétorique avant de poursuivre comme si le Trickster pouvait malgré tout éclairer l’élusivité du psi ?

 

Quand la métaphore touche à la preuve

Un passage gênant du Grand manuel arrive juste après :

« Le comportement bizarre des personnes impliquées, l’instabilité des organisations parapsychologiques, l’instrumentalisation du paranormal par des groupes charismatiques et des groupes rationalistes militants… Tous ces aspects récurrents semblent indiquer que le “paranormal” a des affinités avec certaines caractéristiques sociales (liminalité, anti-structure, marginalité, communitas, transgression, réflexivité, réversibilité, etc.) et des aversions avec d’autres caractéristiques sociales (centralité, structure, hiérarchie, puissance économique, etc.) (Hansen, 2019). »

Ceci est révélateur parce qu’on retourne la valeur des indices. Dans un champ ordinaire, l’instabilité des institutions, la présence de figures charismatiques, les fraudes récurrentes ou la mauvaise qualité des dossiers pèseraient contre la solidité du phénomène revendiqué. Ici, ces éléments sont réinscrits dans une logique du paranormal lui-même : le psi serait lié aux zones de seuil, aux cadres fragiles, aux situations ambiguës. Le Trickster permet ainsi de donner une cohérence symbolique à ce qui ressemble d’abord à un déficit de preuve.

La phrase suivante pousse encore plus loin :

« Les phénomènes psi ont tendance à subvertir les catégories, à transgresser les frontières, ce qui vaut à la fois pour leur expression naturelle et pour leur expression sociale. »

La formule prête au psi une sorte de comportement propre : il brouillerait les cadres qui permettent de le saisir. Une difficulté méthodologique devient alors un trait supposé du phénomène. Tant que la métaphore décrit l’imaginaire du paranormal, elle peut éclairer des récits et des attentes. Lorsqu’elle sert à expliquer la mauvaise qualité des preuves, elle protège l’hypothèse contre l’examen qui devrait l’évaluer.

 

L’élusivité : le cœur anti-épistémique

Évrard reprend explicitement cette théorie sous la forme de l’« élusivité sociale » :

« J’ai moi-même (Évrard, 2016, 2019) développé une interprétation de la théorie du Trickster en tant qu’élusivité “sociale” qui restreint la diffusion des phénomènes psi au-delà du système auto-organisé qui en est la source. »

Puis vient le passage décisif :

« L’élusivité “naturelle” correspond, dans certaines théories à base systémique et quantique (voir chap. 12), à des contraintes qui pèsent directement sur la phénoménologie et qui limitent la qualité des preuves obtenues. Tandis que l’élusivité “sociale” correspond à toutes les manifestations sociales de la relation d’incertitude entre la magnitude des phénomènes psi et la qualité de leur documentation : personnages ambigus et ambivalents, scientifiques multipliant les conduites irrationnelles, sujets pris de mythomanie, organisations instables, fraudes décrédibilisantes jouxtant les phénomènes authentiques, climat de suspicion générale, etc. »

Ce passage, dans la parfaite continuité de la notion de Trickster, défend une idée compromettante : la mauvaise qualité du dossier peut être interprétée comme un effet du phénomène lui-même. Le texte ne décrit plus seulement une culture du paranormal. Les acteurs ambigus, les fraudes, la mythomanie et les dossiers fragiles ne sont plus traités seulement comme des signaux d’alerte ; ils entrent dans la logique même de l’élusivité. La force de la parapsychologie, ce serait la faiblesse de ses dossiers.

 

Le glossaire du livre reconnaît pourtant le danger :

« Élusivité : les phénomènes aérospatiaux non identifiés tout comme les phénomènes psi ont la réputation d’être “élusifs” : ils réagissent aux conditions de leurs observations. Ainsi, lorsqu’ils sont contraints par un dispositif scientifique visant à les objectiver, à les contraindre à confirmer des hypothèses d’une manière fiable, les chercheurs éprouvent des difficultés à obtenir les performances attendues. […] L’hypothèse de l’élusivité fait redouter une stratégie d’auto-immunisation de l’anomalistique dans les controverses empiriques. »

Cette dernière phrase est essentielle. Le Grand manuel voit le risque, mais ne le transforme pas en contrainte. Il reconnaît que le Trickster manque d’une transition empirique capable de mettre ses propositions en danger, puis continue à l’utiliser comme grille d’intelligibilité du psi. La critique interne est mentionnée, mais ses effets sont anéantis, peut-être par une sorte d’élusivité sociale du champ de la croyance parapsychologique.

 

Une vieille difficulté maquillée en profondeur

La parapsychologie affronte depuis longtemps une difficulté embarrassante : si le psi correspond bien à une capacité humaine réelle, pourquoi apparaît-il sous une forme aussi faible, rare et instable ? James E. Kennedy, chercheur issu du champ parapsychologique, a consacré un article entier à cette question en 2001 : « Why is psi so elusive? ». Il y recense plusieurs pistes pour expliquer cette pauvreté du signal, depuis les artefacts méthodologiques jusqu’aux hypothèses les plus spéculatives sur la fonction ou le contrôle du psi.

Kennedy formule alors le problème avec une franchise utile : les hypothèses habituelles de la parapsychologie devraient conduire à des effets plus fréquents et plus réguliers que ceux observés. L’écart entre le psi attendu et le psi réellement documenté constitue, selon lui, un défi central pour le domaine.

Deux lectures s’ouvrent à partir de là. La plus économe consiste à y voir un problème de preuve : le phénomène annoncé demeure faible parce que le dossier expérimental ne parvient pas à l’établir solidement, et cela doit affaiblir la crédence dans son existence L’autre lecture cherche à sauver l’hypothèse en expliquant pourquoi un phénomène réel prendrait justement l’apparence d’un phénomène fragile, capricieux et douteux. C’est le rôle que joue Trickster dans cette histoire.

Kennedy explore lui-même cette possibilité lorsqu’il propose de faire de l’élusivité du psi un principe directeur plutôt qu’un obstacle provisoire. L’idée peut sembler profonde ; elle marque surtout un point de bascule. Lorsque l’incapacité à stabiliser l’objet entre dans sa définition même, elle cesse de peser contre l’hypothèse. L’ambiguïté devient alors le cœur du modèle, et chaque confusion supplémentaire peut encore passer pour un signe de profondeur.

 

La bonne objection sceptique

Il serait injuste d’exiger d’une grille socio-anthropologique qu’elle fonctionne comme une hypothèse physique. Si le Trickster décrit seulement les récits, les institutions marginales et les styles de croyance entourant le paranormal, une objection poppérienne directe serait mal ajustée. Mais le Grand manuel ne reste pas à ce niveau. Il relie explicitement cette sociologie à la qualité des preuves, à l’élusivité du psi, aux fraudes voisines des phénomènes dits authentiques et à l’impossibilité d’accumuler une documentation stable. La discussion ne porte donc plus seulement sur une culture du paranormal ; elle concerne bel et bien la preuve.

Et les sceptiques n’ont pas attendu le Grand manuel pour voir le piège. Leur objection ne consiste pas à dire que tout phénomène instable serait immédiatement faux. Beaucoup de phénomènes réels sont difficiles à mesurer. Une hypothèse auxiliaire peut sauver légitimement une théorie lorsqu’elle produit ensuite de nouvelles prédictions testables. Popper lui-même acceptait cette possibilité, et l’exemple classique de Neptune montre qu’une anomalie dans l’orbite d’Uranus a pu conduire à une hypothèse auxiliaire féconde, puis à une découverte (Voir ma vidéo). L’hypothèse était risquée parce qu’elle désignait une zone du ciel où l’on devait trouver quelque chose. Elle pouvait donc échouer. Le Trickster, dans l’usage discuté ici, ne fournit pas une contrainte comparable : il explique pourquoi les preuves restent pauvres sans indiquer clairement quelle observation devrait affaiblir le modèle. L’Internet Encyclopedia of Philosophy rappelle ce point : une hypothèse auxiliaire devient scientifique lorsqu’elle génère de nouvelles prédictions falsifiables ; elle devient ad hoc lorsqu’elle sauve la théorie sans appeler de nouveau test.

Le Trickster est bien commode, mais que prédit-il de précis ? Quelle observation pourrait le mettre en difficulté ? Que devrait-on constater si l’hypothèse était fausse ? À quel moment les mauvais dossiers cesseraient-ils d’entrer dans le modèle ?

Popper critiquait les théories capables d’accommoder toutes les observations, parce que cette souplesse constitue une faiblesse prédictive. La Stanford Encyclopedia of Philosophy rappelle son analyse : une théorie qui explique toute forme de comportement perd sa capacité à produire de véritables implications négatives ; une théorie compatible avec toutes les observations possibles sort du registre scientifique.

 

Boudry et Braeckman parlent de stratégie d’immunisation lorsqu’un système de croyance intègre à l’avance les objections qui devraient normalement le fragiliser (Boudry & Braeckman, 2011). L’accusation est forte ; elle ne peut pas reposer sur la seule impression que le Trickster « explique tout ». Il faut préciser le mécanisme. Dans le cas présent, l’élusivité est illégitime parce qu’elle relie directement la mauvaise qualité des dossiers du psi à la nature supposée du phénomène : preuves fragiles, acteurs ambigus, mythomanie, fraudes voisines et suspicion générale ne sont plus seulement des raisons de douter ; on invite à les lire comme des manifestations sociales de l’objet étudié. Par ailleurs, beaucoup de théories restent compatibles avec certaines anomalies sans devenir pseudoscientifiques. Le problème est plus précis, car le modèle donne une fonction explicative à ce qui devrait compter contre l’hypothèse. Si la documentation pauvre, les fraudes et l’instabilité du champ deviennent des signes attendus de l’élusivité, quelle observation pourrait encore jouer pleinement son rôle négatif ? Une définition aussi accueillante ne réfute pas directement les critiques ; elle les recycle dans son propre vocabulaire. C’est en ce sens que le Trickster prend pleinement une fonction auto-validante, au sens discuté par Boudry et Braeckman (2012).

 

« Fraudes jouxtant les phénomènes authentiques »

Une autre expression du Grand manuel mérite notre attention :

« fraudes décrédibilisantes jouxtant les phénomènes authentiques »

La coexistence de fraudes et de phénomènes potentiellement réels n’a rien d’absurde en soi. Aucun domaine d’enquête n’est invalidé par la seule existence de fraudes dans son histoire. La question décisive porte sur les critères de tri. Comment distingue-t-on, dans ce voisinage annoncé, la fraude décrédibilisante du phénomène authentique ? Quels dossiers doivent être écartés ? Quels protocoles permettent de réduire assez fortement le risque d’imposture, de sélection des cas et de reconstruction après coup ?

Cette question reste sans réponse claire puisqu’il n’y a pas de consensus au sein même de la parapsychologie sur le partage entre les cas authentiques et les forgeries manifestes. L’existence de la fraude est reconnue, mais la frontière entre impostures et vrais phénomènes demeure très floue. Dans une enquête rigoureuse, la fraude oblige à durcir la méthode, à écarter des dossiers, à revoir les chaînes de confiance, à exiger des protocoles indépendants, préenregistrés et réplicables. Dans la logique du Trickster, la fraude peut être réinterprétée comme une manifestation de l’ambivalence propre au domaine. Le faux ne réfute plus le vrai, il l’accompagne.

C’est un peu trop commode.

Le Bulletin métapsychique posait déjà la question de manière frappante en 2011 : « pourquoi les meilleurs médiums ont-ils presque tous été pris à tricher ? ». Le problème n’a rien de périphérique, il révèle un aveuglement des « spécialistes » du domaine qui veulent croire que les fraudes avérées sont sans effet sur la crédibilité des histoires qui constituent la substance de la parapsychologie. Le Trickster est un cache misère qui n’a aucune chance de convaincre un sceptique, mais peut tout à fait retenir l’adhésion d’un tenant-croyant en jouant le rôle de rustine sur les trous d’une cohérence interne illusoire.

 

Le pont avec le chapitre 12 : quand la preuve devient impossible par principe

Le chapitre 11 relie explicitement l’élusivité « naturelle » aux théories systémiques et quantiques du chapitre 12. Ce lien compte, car le chapitre 12 donne une forme plus technique à la même difficulté :

« Dans de tels systèmes, la preuve ne peut pas être accumulée car les conditions de production des preuves changent arbitrairement durant le développement du système. »

Puis :

« Dans la logique des postulats du MPI, le psi n’est pas un signal classique mais une corrélation (non locale) qui ne peut jamais être utilisée, ni les preuves de son existence être accumulées. Produire des preuves impersonnelles des phénomènes psi coûterait trop d’information pragmatique pour le “système créant des preuves scientifiques”. »

Face à une telle prose, on est transporté ou on reste sidéré, c’est tout l’un ou tout l’autre. Le passage affirme que les preuves du psi ne pourraient jamais s’accumuler de façon impersonnelle. Le psi existerait, mais le type de preuve qui permet normalement à une communauté scientifique de sortir de la controverse serait structurellement indisponible.

Une telle théorie peut fasciner. Elle peut aussi enfermer la parapsychologie dans un cercle parfait : le phénomène existe ; la science exige des preuves impersonnelles ; le phénomène empêche l’accumulation de ces preuves ; le sceptique qui réclame ces preuves se trompe donc de critère ; puisque le phénomène existe.

Ce piège épistémique absolu permet de préserver indéfiniment l’hypothèse psi tout en expliquant pourquoi elle conserve l’apparence d’une hypothèse insuffisamment prouvée.

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Le Trickster ou la science sans risque

La science accepte les hypothèses audacieuses, les anomalies et les objets difficiles à stabiliser, à condition que les théories prennent un risque empirique. Une hypothèse doit exposer quelque chose au test. Elle doit dire, au moins en principe, ce qui compterait contre elle.

Sans reconstruire ici tout le cadre lakatosien, on peut poser une exigence plus modeste : une théorie gagne en force lorsqu’elle permet d’anticiper quelque chose de nouveau, et elle s’affaiblit lorsqu’elle sert surtout à organiser après coup ce que l’on savait déjà. La Stanford Encyclopedia of Philosophy résume cette distinction : un programme dégénératif fabrique des théories pour accommoder des faits déjà connus, tandis qu’un programme progressif accroît son contenu empirique.

Appliquée au Trickster, la question devient très simple : que permet-il de prévoir que l’on n’aurait pas déjà constaté ? Je n’ai pas vu le début d’une réflexion en ce sens. Le concept de Trickster séduit parce qu’il raconte très bien pourquoi la parapsychologie ressemble à ce qu’elle est déjà. Il donne du style à l’échec, mais aucune prise à l’épreuve.

 

Quand une métaphore explique trop bien

Le Trickster est si flexible qu’il peut s’appliquer presque partout. Dans le Grand manuel, il sert à penser la sociologie de la parapsychologie, l’élusivité du psi, les poltergeists, les relations entre preuves et documentation, et même Jésus :

« Jésus est très semblable à d’autres “sujets psi”, y compris au niveau de ses traits de caractère de type “Trickster” (Hansen, 2001), l’archétype du “fripon divin” subversif et truqueur […]. En somme, Jésus est alors vu en tant que kratophanie (manifestation d’un pouvoir) plutôt que hiérophanie (manifestation du sacré) […] dans un récit qui lie l’éclosion du mouvement chrétien à un thaumaturge. »

Cette extension dit quelque chose du problème. Une grille capable d’englober les médiums, les poltergeists, les ovnis, les fraudes, les sceptiques, les groupes charismatiques et Jésus possède une force littéraire évidente. Elle peut éclairer l’imaginaire du paranormal, son goût des marges, son rapport au trouble, son pouvoir de fascination. Mais en définitive, si elle raconte beaucoup, elle n’explique en rien la faiblesse des preuves. Plus une catégorie englobe des objets hétérogènes, plus elle doit préciser ce qu’elle exclut. Sans ce travail de démarcation, le Trickster devient une machine à produire du sens autour de tout ce que le paranormal charrie déjà.

 

Ce que le scepticisme peut accepter — et ce qu’il doit refuser

L’intérêt anthropologique du Trickster mérite d’être reconnu. Le paranormal occupe souvent des zones où les catégories ordinaires se brouillent, là où l’incertitude nous pousse à interpréter plus intensément les signaux qui nous entourent. À ce niveau, Hansen peut fournir une sociologie suggestive du paranormal comme culture des marges et du trouble. Cette concession ne change pas l’exigence probatoire. Le scepticisme n’exige pas un mécanisme complet avant toute reconnaissance du psi : beaucoup de phénomènes ont été admis avant d’être entièrement expliqués. Mais une preuve positive devrait au minimum produire un effet défini à l’avance, dans un protocole préenregistré, répliqué par des équipes indépendantes, avec des contrôles aveugles solides et des critères d’échec capables de fragiliser réellement l’hypothèse.

Une parapsychologie rigoureuse pourrait défendre des méthodes adaptées à un phénomène rare ou contextuel. Encore faudrait-il que ces méthodes rendent le psi plus testable. Le Trickster fait l’inverse : il ne réduit pas l’ambiguïté, il lui donne un statut théorique. Ray Hyman formule ici l’exigence minimale à propos du Ganzfeld : une théorie positive du psi doit s’appuyer sur des preuves indépendamment réplicables (Hyman, 1994, 2010). Une théorie qui absorbe aussi bien les confirmations que les déconvenues n’est pas une théorie : c’est un scénario.

 

Conclusion

Le Trickster est une métaphore utile pour comprendre certains imaginaires du paranormal. Peut-être faudrait-il le borner à cette ambition, puisque le Grand manuel reconnaît la fragilité du modèle : sa voracité explicative et son manque de transition empirique. Le scepticisme peut reconnaître l’intérêt culturel du Trickster sans lui accorder de privilège probatoire. Une métaphore ne peut pas transformer l’échec de la preuve en profondeur supposée de l’objet. Le Trickster offre au psi une propriété trop commode : ressembler exactement à ce qu’il serait s’il n’existait pas, tout en fournissant une raison de ne jamais conclure.

Acermendax

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Mise en garde concernant la formation « Clinique des expériences exceptionnelles » de Renaud Evrard (Asadis)
  17. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

Références

  • Boudry, M., & Braeckman, J. (2011). Immunizing strategies and epistemic defense mechanisms. Philosophia, 39(1), 145–161. DOI : 10.1007/s11406-010-9254-9.
  • Boudry, M., & Braeckman, J. (2012). How convenient! The epistemic rationale of self-validating belief systems. Philosophical Psychology, 25(3), 341–364. DOI : 10.1080/09515089.2011.579420.
  • Bulletin métapsychique. (2011, mars). Le Trickster : phénomène marginal au cœur de la métapsychique ? (No 8). Institut Métapsychique International.
  • Évrard, R. (2025). Chapitre 11. Panorama des modèles théoriques. Dans R. Évrard, C. Berghmans, & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 412-556). Dunod.
  • Évrard, R., & Philippe, J. (2025). Chapitre 12. Psi et physique quantique : un flirt heuristique ? Dans R. Évrard, C. Berghmans, & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 557-622). Dunod.
  • Hansen, G. P. (2001). The Trickster and the Paranormal. Xlibris. DOI introuvable dans les sources consultées.
  • Hyman, R. (1994). Anomaly or artifact? Comments on Bem and Honorton. Psychological Bulletin, 115(1), 19–24. DOI : 10.1037/0033-2909.115.1.19.
  • Hyman, R. (2010). Meta-analysis that conceals more than it reveals: Comment on Storm et al. (2010). Psychological Bulletin, 136(4), 486–490. DOI : 10.1037/a0019676.
  • Kennedy, J. E. (2001). Why is psi so elusive? A review and proposed model. Journal of Parapsychology, 65(3), 219–246. DOI introuvable dans les sources consultées.
  • Kennedy, J. E. (2003). The capricious, actively evasive, unsustainable nature of psi: A summary and hypotheses. Journal of Parapsychology, 67(1), 53–74. DOI introuvable dans les sources consultées.
  • Thornton, S. (2023). Karl Popper. In E. N. Zalta & U. Nodelman (Eds.), The Stanford Encyclopedia of Philosophy. DOI introuvable, encyclopédie académique en ligne.

Renaud Evrard, maître de conférences à l’Université de Lorraine, met en vente une formation qui propose d’outiller des professionnels de santé mentale pour accompagner des vécus exceptionnels — sorties hors du corps, présences invisibles, coïncidences troublantes — sans les pathologiser. La démarche se réclame d’une « troisième voie » entre réduction psychopathologique et validation crédule.

Des millions de personnes vivent des expériences de ce type et n’en parlent pas à leur thérapeute par crainte du jugement. Un cadre d’écoute respectueux a une valeur clinique réelle. Mais la crédibilité d’une formation dépend aussi du positionnement public de son auteur. Et là, nous avons un problème.

 

Un double discours documenté

Dans des interventions publiques récentes et accessibles, Renaud Evrard va sensiblement plus loin que la prudence clinique affichée dans le programme Asadis. Il ne se contente pas d’accueillir des vécus subjectifs : il abonde dans le sens d’explications paranormales sur leur réalité.

Il parle de « psychosomatique en circuit externe » pour désigner un psychisme qui agirait physiquement sur son environnement — les objets, la maison, les serrures. Il décrit un « champ d’objectivité absolue » qui empêcherait les poltergeists de se manifester devant caméra, transformant ainsi chaque absence de preuve en confirmation du phénomène. Il mentionne des dispositifs permettant « peut-être » d’entrer en contact avec des défunts, dans un contexte où le cadre expérimental est conçu pour produire des sensations de présence — sans que les participants endeuillés soient clairement avertis de cette propriété connue du dispositif.

Ces positions ne sont pas des hypothèses ouvertes prudemment encadrées. Elles installent, sous vocabulaire académique, une ontologie paranormale qui n’a pas passé les conditions ordinaires de la preuve, c’est ce que j’appelle du blanchiment académique.

Un cas particulièrement grave : les enfants autistes

Dans plusieurs contextes publics, Evrard relaie favorablement l’hypothèse d’une télépathie chez des enfants autistes non communicants, notamment à propos du podcast Telepathy Tapes. Or ce terrain est déjà connu : les errements de la communication facilitée ont montré comment une croyance séduisante peut conduire des adultes à parler à la place de personnes vulnérables, tout en présentant cette substitution comme une libération de leur parole.

Les revues systématiques sur ce sujet (Schlosser et al., 2014 ; Hemsley et al., 2018) montrent de manière convergente que les messages produits dans ces contextes sont en réalité produits par l’adulte facilitateur, pas par l’enfant. L’hypothèse télépathique, dans ce contexte précis, n’est pas une curiosité spéculative : elle est un vecteur de maltraitance documenté, où la voix d’une personne vulnérable est remplacée par celle de l’adulte qui l’entoure. L’omettre dans ce contexte affaiblit gravement la prudence clinique revendiquée.

 

Les risques cliniques

Pour des patients endeuillés, un cadre thérapeutique qui laisse planer la possibilité d’un contact réel avec les défunts — au lieu de distinguer clairement vécu subjectif et statut des phénomènes — expose à des désillusions cruelles et à une dépendance interprétative au thérapeute.

Pour des personnes traversant des expériences dissociatives ou des épisodes proches de la déréalisation, valider implicitement une lecture paranormale de leur vécu retarde ou empêche l’accès à une compréhension clinique rigoureuse.

La littérature sur la suggestion en thérapie documente ce risque : une autorité clinique peut contribuer à organiser, renforcer ou fabriquer des interprétations fragiles lorsque le cadre thérapeutique suggère fortement une lecture des événements (Otgaar et al., 2022). Et les travaux généraux sur les effets indésirables en psychothérapie rappellent que dépendance, aggravation et effets iatrogènes sont des issues réelles, pas des hypothèses rhétoriques (Linden & Schermuly-Haupt, 2014).

 

Ce que cette formation devrait garantir — et ce qu’elle ne garantit pas

Une formation clinique sérieuse sur ce sujet devrait au minimum :

  • distinguer explicitement le vécu subjectif (toujours digne d’écoute) de la réalité des phénomènes invoqués (qui n’est pas établie) ;
  • avertir des effets connus de la suggestion dans les contextes de forte attente paranormale ;
  • aborder la communication facilitée et ses risques dès lors que des patients vulnérables — notamment des personnes avec handicap — sont impliqués ;
  • former les praticiens à reconnaître quand un récit paranormale signale une urgence diagnostique plutôt qu’une expérience à explorer.

Le programme publié de cette formation ne permet pas de vérifier que ces points sont traités avec la rigueur requise. Et le discours public de son auteur donne des raisons sérieuses de douter qu’ils le soient.

 

Alerte

Des professionnels de santé mentale vont être formés, avec accréditation professionnelle, dans un cadre intellectuel où le paranormal est une hypothèse de travail rendue disponible, voire privilégiée, auprès de personnes en demande de soin. La promesse : « Au terme de cette formation, vous serez en mesure de construire une alliance thérapeutique solide avec les patients rapportant ces vécus. » doit être lue à la lumière des productions du formateur en défense de la réalité ontologique des poltergeist, de la transmission de pensée et de la télépathie des enfants autistes.

Le Code de déontologie[1] des psychologues impose notamment l’information claire du public, le discernement, l’impartialité, l’explicitation raisonnée des fondements théoriques et méthodologiques, ainsi que la prise en compte des usages possibles des interventions par des tiers. Il proscrit aussi l’exploitation d’une relation professionnelle en vue d’un intérêt idéologique.

En l’état, cette offre appelle une clarification déontologique publique : quels garde-fous empêchent que des croyances paranormales soient introduites dans le soin sous couvert d’alliance thérapeutique ?

 

Acermendax

Pour bien comprendre cette alerte, il faut la replacer dans la trajectoire publique de Renaud Evrard : ses thèses sur les phénomènes paranormaux, les réseaux avec lesquels il travaille, et sa présence durable dans des espaces du scepticisme scientifique, qui a longtemps contribué à le soustraire à l’examen critique. J’ai documenté ce parcours dans plusieurs billets, rassemblés ici :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Mise en garde concernant la formation « Clinique des expériences exceptionnelles » de Renaud Evrard (Asadis)
  17. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

 


Références :

  • Schlosser, R. W., Balandin, S., Hemsley, B., Iacono, T., Probst, P., & von Tetzchner, S. (2014). Facilitated communication and authorship: A systematic review. Augmentative and Alternative Communication, 30(4), 359–368.
  • Hemsley, B., Bryant, L., Schlosser, R. W., Shane, H. C., Lang, R., Paul, D., Banajee, M., & Ireland, M. (2018). Systematic review of facilitated communication 2014–2018 finds no new evidence that messages delivered using facilitated communication are authored by the person with disability. Autism & Developmental Language Impairments, 3.
  • Otgaar, H., Curci, A., Mangiulli, I., Battista, F., Rizzotti, E., & Sartori, G. (2022). A court ruled case on therapy-induced false memories. Journal of Forensic Sciences, 67(5), 2122–2129.
  • Linden, M., & Schermuly-Haupt, M.-L. (2014). Definition, assessment and rate of psychotherapy side effects. World Psychiatry, 13(3), 306–309.

[1] https://www.cncdp.fr/index.php/code-de-deontologie/code-de-deontologie-2021

The Conversation se présente comme un média d’expertise : des universitaires y publient des articles destinés au grand public, avec l’appui d’une rédaction journalistique. Ce label donne du poids aux textes publiés. Le média revendique l’exactitude, l’information factuelle, l’impartialité, l’indépendance éditoriale, la responsabilité par la transparence et la volonté de rendre accessible une information d’intérêt général (The Conversation France, 2025). Cette promesse crée une attente forte : dans un espace réservé à la parole académique, les sujets de santé mentale, d’autisme et de pratiques thérapeutiques controversées devraient être traités avec une vigilance maximale.

C’est précisément cette vigilance qui semble avoir manqué dans le cas des contributions de Renaud Evrard. The Conversation lui a donné au moins deux fois accès à son espace éditorial sur des thèmes situés au carrefour de la psychologie clinique, des pratiques non conventionnelles et des controverses scientifiques. En 2018, avec Déborah Kessler-Bilthauer, il signe un article intitulé Aller mieux dans sa tête : voir les « psys »… et les autres ?, rattaché au projet AlterMental (Kessler-Bilthauer & Evrard, 2018). En 2024, il publie Quelle place pour la psychanalyse à l’université ?, texte de défense de la psychanalyse universitaire, jusque dans le champ très sensible de l’autisme (Evrard, 2024).

Pris ensemble, ces deux textes dessinent une logique de blanchiment académique des marges thérapeutiques et de dilution de la frontière entre soin fondé sur les preuves et pratiques fragiles. En résulte la transformation d’approches contestées en objets respectables sous label universitaire.

Les « psys »… et les autres

Le premier article, publié en 2018, porte un titre révélateur : Aller mieux dans sa tête : voir les « psys »… et les autres ? Et il est à relier au livre codirigé par Kessler-Bilthauer et Evrard, Sur le divan des guérisseurs et des autres : À quels soins se vouer ?, notamment au chapitre intitulé Se soigner autrement ? À la rencontre de la diversité thérapeutique (Kessler-Bilthauer & Evrard, 2018).

D’emblée le vocabulaire questionne. Étudier les guérisseurs, voyants, désenvoûteurs, chamanes ou médiums comme phénomènes sociaux relève d’un travail anthropologique légitime. Des gens consultent ces praticiens, leur attribuent des effets, les intègrent à leurs récits de souffrance, de maladie ou de réparation. Il est intéressant et utile de documenter ces usages, leurs logiques, leurs risques, leurs fonctions symboliques.

Le projet AlterMental semble se présenter sous cet auspice : documenter des recours non conventionnels en santé mentale, cependant, il les inscrit dans un vocabulaire où reviennent les notions de soin, de santé mentale et de pluralisme thérapeutique. La fiche institutionnelle d’Evrard confirme cette orientation : ses travaux revendiquent une « anthropologie clinique du pluralisme thérapeutique » appliquée à des dispositifs non conventionnels en santé mentale.

Cette formulation brouille la frontière entre description et légitimation. Les recours non conventionnels peuvent être étudiés comme faits sociaux ; ils gagnent pourtant un tout autre statut lorsqu’ils sont intégrés au vocabulaire du soin. Pour un lecteur généraliste, l’expression « voir les psys… et les autres » risque de provoquer une confusion sur les prérogatives et les niveaux de formation des différents professionnels de santé mentale et des praticiens relevant de traditions, de croyances ou de méthodes non éprouvées, voire scientifiquement disqualifiées.

Un entretien antérieur donné à L’Est Républicain éclaire ce cadre intellectuel. Evrard et Kessler-Bilthauer y résument leur approche par une formule très discutable : « penser toutes les médecines comme des offres de santé complémentaires ». On comprend que le critère de preuve s’efface derrière une logique de pluralisme. Les pratiques se trouvent décrites comme complémentaires avant même que leur efficacité, leur sécurité et leurs risques aient été établis.

C’est un glissement dangereux pour le grand public. Une personne en souffrance psychique, un parent inquiet, un patient vulnérable peuvent entendre dans ce type de vulgarisation une forme d’équivalence : les psychologues se retrouvent placés dans le même paysage que les guérisseurs, les psychiatres dans la même cartographie que les voyants, et une psychothérapie encadrée dans le même vocabulaire que des pratiques spirituelles. Le rôle de l’université peut être d’étudier ces recours, mais elle commet une faute intellectuelle lorsqu’elle contribue à les normaliser comme offres de soin.

La psychanalyse sauvée par l’université

Le second article engage une critique plus frontale. Dans Quelle place pour la psychanalyse à l’université ?, Evrard répond à une enquête de L’Express portant sur les dérives supposées de la psychanalyse universitaire : homophobie, vision rétrograde de l’autisme, rapports déonto­logiquement questionnables entre enseignants-analystes et patients-analysants. Dès les premières lignes, il présente la psychanalyse comme une discipline critiquée mais durablement installée dans les facultés de psychologie (Evrard, 2024).

« Mais en dehors de quelques milliers de professionnels dont la plaque mentionne uniquement leur affiliation à la psychanalyse, ce sont des dizaines de milliers de psychologues qui réfèrent tout ou partie de leur pratique clinique à l’un ou l’autre des nombreux courants associés à la psychanalyse. »

Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. Elle ne fournit aucun ordre de grandeur vérifiable sur ce que signifie « référer tout ou partie » d’une pratique clinique à la psychanalyse. Référer une partie de sa pratique à un courant ne veut pas dire exercer comme psychanalyste, appliquer une méthode psychanalytique évaluée, ni fonder ses décisions cliniques sur des preuves solides. La formule agrège des situations très différentes : des psychologues formés dans des universités marquées par l’histoire psychanalytique, des cliniciens qui conservent quelques concepts dans leur vocabulaire, des praticiens qui revendiquent explicitement un cadre analytique, et des professionnels dont la pratique réelle peut être bien plus éclectique. La catégorie devient donc assez large pour impressionner, mais trop floue pour démontrer.

Le chiffre impressionne d’autant plus qu’il s’appuie sur une profession nombreuse. La France comptait environ 77 000 psychologues actifs au 1er janvier 2024 selon la DREES, mais l’article ne cite aucune donnée permettant de savoir combien d’entre eux orientent réellement leur pratique par la psychanalyse, ni à quel degré (DREES, 2024). « Des dizaines de milliers » ressemble alors moins à un résultat objectivé qu’à une manière de transformer l’ampleur supposée d’un héritage en argument d’autorité.

Le texte mobilise donc fortement la légitimité par l’implantation. Il ne démontre pas d’abord la solidité scientifique de la psychanalyse ; il rappelle son extension sociale, professionnelle et universitaire. La psychanalyse y apparaît comme une tradition diverse, encore présente dans des masters, des laboratoires, des revues, des bibliographies, des carrières et des pratiques revendiquées par certains cliniciens. Mais l’ampleur d’un héritage ne répond pas à la question centrale : quelles affirmations tiennent encore devant les exigences actuelles de preuve ?

Ce raisonnement confond implantation institutionnelle et solidité scientifique. Une doctrine peut survivre longtemps dans l’université grâce à des héritages, des réseaux, des postes, des formations et des habitudes intellectuelles. Cette persistance prouve indéniablement son enracinement social, mais certainement pas sa validité empirique. La phrase sur les « dizaines de milliers de psychologues » fonctionne ainsi comme un appel à la popularité : beaucoup de praticiens auraient encore un lien avec la psychanalyse, donc la psychanalyse devrait conserver une place académique. Mais l’astrologie aussi a une longue histoire, un vocabulaire, des praticiens, des écoles, des livres et un public ; cela ne lui donne aucune valeur scientifique.

Evrard tente ensuite de donner à cette implantation une assise empirique. C’est là qu’intervient la phrase la plus importante du texte : « les psychothérapies structurées d’inspirations psychanalytiques (…) démontrent désormais leur efficacité égale, voire supérieure, aux autres approches pour la plupart des troubles psychiatriques, tels que la dépression. »

L’affirmation s’appuie sur une synthèse de méta-analyses publiée dans World Psychiatry (Leichsenring et al., 2023). Or cette référence ne dit pas exactement cela. Elle conclut que les psychothérapies psychodynamiques disposent de données favorables chez l’adulte pour certains troubles courants, notamment les troubles dépressifs, anxieux, de la personnalité et à symptomatologie somatique. Elle indique aussi que ces thérapies sont supérieures aux conditions contrôle et globalement comparables aux autres thérapies actives dans les troubles étudiés. Ce résultat soutient au mieux l’idée que certaines psychothérapies psychodynamiques structurées peuvent faire partie des traitements évalués pour certains troubles de l’adulte. Il ne démontre aucunement une supériorité générale sur les autres approches.

Le propos n’est pas très honnête. Une psychothérapie psychodynamique structurée, manualisée et évaluée dans des essais cliniques ne valide pas l’ensemble du champ psychanalytique. Elle ne valide pas davantage la présence générale de la psychanalyse à l’université, ses prétentions théoriques les plus larges, ni ses usages dans des domaines qui exigent des preuves spécifiques. Citer Leichsenring et ses collègues pour défendre toute la psychanalyse universitaire revient donc à faire porter à cette revue beaucoup plus qu’elle ne peut supporter.

Une faute éditoriale ?

Le passage qui engage le plus directement la responsabilité éditoriale concerne l’autisme. Evrard écrit :

 « Des travaux empiriques dans les règles de l’art viennent valider l’intérêt d’accompagnements inspirés par la psychanalyse pour des sujets autistes en souffrance. Dès qu’on y regarde de plus près, les études scientifiques mettent à mal ces clichés disqualifiant la psychanalyse dans son abord des questions qui agitent actuellement nos sociétés »

La référence placée derrière cette affirmation mérite examen. Elle renvoie à un essai randomisé publié dans Psychiatry Research par Thomas Rabeyron et ses collègues, consacré à la musicothérapie chez des enfants autistes (Rabeyron et al., 2020). L’étude compare 25 séances de musicothérapie à 25 séances d’écoute musicale chez 37 enfants de 4 à 7 ans. Elle conclut que la musicothérapie obtient une amélioration clinique supérieure à la simple écoute musicale sur certaines mesures, puis propose de l’envisager comme un ajout possible aux programmes de soins dans l’autisme.

Cette référence ne démontre donc pas ce qu’Evrard lui fait dire. Elle ne valide pas « la psychanalyse » dans l’autisme. Elle ne valide pas les concepts de Jean-Claude Maleval, la « structure autistique », ni les pratiques cliniques centrées sur les affinités subjectives. Elle porte sur une intervention musicale, conduite par des thérapeutes qualifiés, comparée à une condition d’écoute musicale seule. Le fait que l’introduction de l’article mentionne plusieurs arrière-plans théoriques possibles de la musicothérapie, parmi lesquels des écoles psychanalytiques, ne suffit pas à transformer cet essai en preuve de l’intérêt des accompagnements psychanalytiques de l’autisme.

On ne peut accepter qu’une étude sur la musicothérapie devienne une caution pour des accompagnements « inspirés par la psychanalyse ». Or l’étude elle-même rappelle que la littérature sur la musicothérapie reste discutée, notamment après un essai randomisé beaucoup plus large, mené sur 384 enfants autistes, qui n’avait pas trouvé de différence significative sur la sévérité des symptômes entre soins standards renforcés et soins standards renforcés associés à une musicothérapie. Même prise dans son domaine propre, la référence citée appelle donc une lecture prudente. Utilisée pour défendre la psychanalyse dans l’autisme, elle devient franchement trompeuse.

Ce glissement entre musicothérapie et psychanalyse est d’autant plus problématique qu’en 2024, le cadre français de référence invitait déjà à la prudence. La recommandation HAS-Anesm de 2012 constatait l’insuffisance des données disponibles pour juger de l’efficacité ou de la sécurité des prises en charge institutionnelles à référence psychanalytique. Elle indiquait aussi que l’absence de données sur leur efficacité, combinée à la divergence des avis exprimés, empêchait de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques et la psychothérapie institutionnelle (HAS & Anesm, 2012). L’actualisation de 2026 a ensuite confirmé le sens de cette critique. La HAS recommande des interventions développementales et comportementales, engagées précocement et évaluées régulièrement. Elle range désormais la psychanalyse et les autres interventions fondées sur des approches psychanalytiques parmi les interventions non recommandées, en raison d’un niveau de preuve insuffisant (HAS, 2026).

L’écart est donc majeur. En 2024, The Conversation publie un article où un universitaire présente des accompagnements psychanalytiques de l’autisme comme validés par des travaux empiriques. Le cadre sanitaire français disponible depuis 2012 jugeait déjà ces données insuffisantes pour établir leur pertinence. Deux ans plus tard, l’actualisation de la HAS enfonce le clou : ces approches doivent être rangées parmi les interventions non recommandées. Sur un sujet aussi sensible, cette divergence aurait dû conduire un média d’expertise à ajouter un cadrage très ferme : état des recommandations, niveau de preuve, statut controversé des travaux invoqués, risques pour les familles et les personnes concernées.

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L’autisme exige une vigilance renforcée

L’autisme mérite un traitement éditorial d’une prudence particulière. Pendant des décennies, des familles ont été confrontées à des cadres interprétatifs culpabilisants, à des retards de prise en charge, à des institutions attachées à des doctrines cliniques insuffisamment évaluées. La France porte encore les traces de cette histoire. L’enjeu dépasse la dispute entre écoles de pensée. Une parole académique favorable à la psychanalyse dans l’autisme peut produire des effets concrets : elle rassure des structures attachées à leurs habitudes, brouille les repères des familles et donne un surcroît de légitimité à des pratiques dont l’efficacité demeure insuffisamment établie. C’est précisément pour cette raison que l’article de 2024 demandait un cadrage éditorial plus ferme. La question concerne moins la liberté d’un universitaire à défendre son école que la responsabilité d’un média d’expertise lorsqu’il publie cette défense sur un sujet de santé publique.

À lire notamment :

 

Le fil rouge : donner un passeport académique aux pratiques non validées

Les deux contributions racontent la même histoire sous deux formes différentes.

En 2018, The Conversation accueille un propos où les recours alternatifs en santé mentale entrent dans le vocabulaire du pluralisme thérapeutique. Le sujet peut sembler anthropologique, mais la mise en récit installe les « autres » praticiens dans la périphérie du soin. En 2024, The Conversation publie une défense de la psychanalyse universitaire, avec une affirmation particulièrement contestable sur l’autisme. Dans les deux cas, le prestige académique sert de passeport à des pratiques ou doctrines dont le niveau de preuve devrait appeler une mise à distance beaucoup plus nette.

L’entrisme consiste à exploiter un espace de confiance pour donner à une idée un statut qu’elle ne pourrait obtenir seule. Une pratique contestée arrive comme objet d’étude, puis ressort comme option clinique. Une doctrine critiquée arrive comme tradition universitaire, puis ressort comme approche empiriquement validée. Une controverse scientifique arrive dans un média d’expertise, puis ressort sous une forme plus présentable, plus acceptable, plus institutionnelle.

Cette mécanique bénéficie aux fausses médecines. Elle leur offre ce qu’elles cherchent toujours : une caution universitaire, un accès au grand public par la porte de la vulgarisation savante, une illusion de sérieux.

 

La responsabilité de The Conversation

Prenons soin de distinguer deux niveaux. Le premier concerne Evrard et la représentation qu’il contribue à installer : une lecture très accueillante des pratiques thérapeutiques douteuses, présentées sous le vocabulaire du pluralisme. Le second concerne The Conversation : le média donne à ce cadrage une visibilité et une caution particulières, précisément parce qu’il se présente comme un espace d’expertise académique.

The Conversation a raison de vouloir faire dialoguer chercheurs et société. Ce rôle implique une responsabilité accrue sur les sujets de santé. Une plateforme qui revendique l’exactitude, la fiabilité et l’intérêt général devrait maintenir une frontière nette entre l’étude d’une croyance et sa promotion implicite comme recours de soin. Dans le cas Renaud Evrard, cette distinction se brouille à deux reprises. Une première fois autour des pratiques non conventionnelles en santé mentale. Une seconde fois autour de la psychanalyse dans l’autisme. Le résultat éditorial est préoccupant : The Conversation donne à des positions scientifiquement fragiles une exposition qui les rend plus acceptables aux yeux du grand public.

The Conversation devrait clarifier ses critères de publication quand un article traite de pratiques thérapeutiques controversées, en particulier dans les champs de la santé mentale et de l’autisme. Toute contribution de ce type devrait être accompagnée d’un état des recommandations sanitaires, d’une hiérarchisation explicite des preuves, et d’un avertissement clair sur les pratiques non recommandées. The Conversation peut accueillir le débat d’idées. Mais lorsqu’il s’agit d’autisme, de santé mentale et de pratiques thérapeutiques contestées, la prudence éditoriale devrait passer avant la satisfaction du pluralisme.

 

Acermendax

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

Références

Série de billets autour de mes préparatifs en vue d’un débat sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les miracles eucharistiques : le rouge, le sang et les microbes

Un corpus considérable, un scénario récurrent

Les miracles eucharistiques forment une famille particulière d’allégations catholiques : une hostie consacrée changerait d’aspect, saignerait, deviendrait chair, prendrait l’apparence d’un tissu cardiaque, résisterait au feu ou manifesterait visuellement la présence réelle du Christ. Le corpus est considérable, avec plus de 136 miracles eucharistiques reconnus par l’Église, depuis des récits anciens ou médiévaux jusqu’aux allégations contemporaines d’hosties sanglantes en Argentine, au Mexique ou en Pologne.

Les cas les plus célèbres dessinent une typologie stable. À Lanciano, en Italie, vers le VIIIᵉ siècle selon la tradition, le pain et le vin seraient devenus chair et sang. À Bolsena, en 1264, une hostie aurait saigné pendant la messe d’un prêtre doutant de la présence réelle. À Santarém, au Portugal, en 1247, une femme aurait emporté une hostie consacrée hors de l’église, dans un contexte de profanation ou de pratique magique, puis l’hostie aurait saigné dans un linge. À Faverney, en 1608, l’hostie aurait résisté à un incendie. Les cas récents reprennent surtout le motif de l’hostie rouge ou sanglante : Buenos Aires, entre 1992 et 1996 ; Tixtla, au Mexique, en 2006 ; Sokółka, en Pologne, en 2008 ; Legnica, en Pologne, en 2013.

Les prétentions modernes suivent souvent le même scénario. Une hostie tombe au sol, est placée dans l’eau afin de se dissoudre, puis prend une coloration rougeâtre, gélatineuse ou sombre. L’interprétation croyante y voit du sang, parfois du tissu humain, voire du myocarde. L’argument apologétique ajoute volontiers le groupe sanguin AB, présenté comme une concordance avec d’autres reliques chrétiennes.

Ce que les études récentes montrent

Les études récentes invitent pourtant à une lecture beaucoup plus prudente. Kearse et Ligaj (2024) ont montré que des hosties ordinaires, non consacrées, placées dans des conditions comparables à celles décrites dans plusieurs dossiers d’hosties “sanglantes”, peuvent développer des zones rouges ressemblant à du sang. Leur travail distingue ces taches rougeâtres du sang véritable par des méthodes médico-légales simples et propose un protocole minimal : contrôles, recherche spécifique de sang humain, analyse ADN, prise en compte de l’ADN non humain, microbiologie et mycologie. Une hostie rougeâtre peut être le résultat d’une contamination par des microorganismes.

L’étude de Grzybowski et collègues (2025), publiée dans Applied Microbiology and Biotechnology, va plus loin. Les auteurs analysent 25 cas réels de changements de couleur ou de structure d’hosties consacrées, transmis par des responsables ecclésiastiques en Pologne, en Allemagne, aux États-Unis et en Afrique du Sud. Les échantillons sont examinés par des approches médico-légales, génétiques, histologiques, microbiologiques et mycologiques. Résultat : aucun des 25 cas n’apporte de preuve réelle de sang humain ou de tissu humain, en dehors de quelques cellules épidermiques ou érythrocytes compatibles avec une contamination humaine de très faible niveau. Un seul cas contient une petite quantité d’ADN masculin humain, interprétée comme de l’ADN de contact transmis par manipulation.

À l’inverse, les auteurs identifient des micro-organismes capables d’expliquer l’apparence troublante des échantillons : Brevundimonas intermedia, Serratia marcescens, Epicoccum spp. et Fusarium spp. Plusieurs bactéries, champignons filamenteux et levures peuvent produire une impression de matière rougeâtre, charnue ou gélatineuse, parfois très proche de ce que les croyants appellent spontanément du sang ou de la chair.

L’étude affaiblit aussi les tests rapides ou trop généraux. Dans les cas étudiés, 6 tests biochimiques non spécifiques sur 9 réagissent positivement à la présence possible de sang ; mais 9 tests spécifiques sur 10 pour l’hémoglobine humaine donnent un résultat négatif, et le seul résultat ambigu est ensuite infirmé par des méthodes plus sensibles. Autrement dit, un premier signal impressionnant peut s’effondrer dès que l’on cherche spécifiquement du sang humain avec une méthode appropriée.

Le troisième travail utile concerne le groupe sanguin AB. Kearse (2025) rappelle que les antigènes ABO ne constituent pas une signature exclusive des globules rouges humains : des bactéries peuvent exprimer des structures antigéniques apparentées. Le fait que plusieurs reliques ou hosties testent “AB” par sérologie ne démontre donc pas la présence de sang humain, ce test est insuffisant.

Des tests impressionnants, des résultats décevants

Ces travaux soulignent que les cas estampillés “miracles” ont souvent été analysés dans le mauvais ordre. Une enquête rationnelle commence par l’hypothèse ordinaire : celle de la contamination microbienne puisque l’hostie est tombée, a été manipulée, placée dans l’eau, exposée à des contenants, à l’air, aux doigts, aux microbes et aux moisissures. On doit donc d’abord écarter la, possibilité d’une contamination. Ensuite seulement, peut s’ouvrir une discussion sur l’étrangeté du phénomène.

Or les dossiers apologétiques les plus célèbres — Buenos Aires, Tixtla, Sokółka, Legnica — mettent surtout en avant des pathologistes, des cardiologues, des lectures histologiques, des impressions de tissu cardiaque, des groupes sanguins AB, parfois des échecs d’amplification ADN transformés en mystère. L’étape microbiologique et mycologique, pourtant élémentaire, apparaît souvent absente, incomplète, tardive, ou indisponible sous forme de publication indépendante. On mobilise ainsi la science pour produire un effet d’autorité, tout en laissant de côté l’analyse qui testerait l’explication naturelle la plus évidente.

 

La conclusion rationnelle tient en peu de mots. Quand la science est mobilisée et qu’une étude microbiologique est publiée, le mystère disparait toujours derrière l’explication d’une simple contamination par des moisissures ou par des bactéries. Jusqu’à preuve du contraire. Les miracles qui résistent le font en se tenant éloigné des protocoles les plus fiables.

 

Acermendax

Références

  • Grzybowski, T., Wrzosek, M., Wołyniec, W., Hałoń, A., Chmielik, E., Gorzkiewicz, M., Woźniak, M., Mikucka, A., Lebioda, A., Jonkisz, A., Małodobra-Mazur, M., Bartnik, B., & Dobosz, T. (2025). Methodology for the analysis of biological impurities associated with peri-eucharistic phenomena. Applied Microbiology and Biotechnology, 109, Article 58. https://doi.org/10.1007/s00253-025-13439-9
  • Kearse, K., & Ligaj, F. (2024). Scientific analysis of Eucharistic miracles: Importance of a standardization in evaluation. Journal of Forensic Science and Research, 8(1), 078–088. https://doi.org/10.29328/journal.jfsr.1001068
  • Kearse, K. P. (2025). The relics of Jesus and Eucharistic miracles: Scientific analysis of shared AB blood type. Forensic Science, Medicine and Pathology, 21, 1507–1510. https://doi.org/10.1007/s12024-024-00915-3

 

À lire, un article intéressant sur les histoires de groupe sanguin AB dans les miracles liés au sang : https://parlafoi.fr/2025/11/21/groupe-sanguin-miracles-eucharistiques/

 

Le programme provisoire du congrès Parapsychology Dialogues 2026, organisé à l’Université de Sydney dans le cadre de la convention annuelle de la Parapsychological Association et de la conférence de l’Australian Institute of Parapsychological Research, annonce une communication intitulée Mapping the Characteristics and Impacts of Terminal Lucidity in Children (Cartographie des caractéristiques et des effets de la lucidité terminale chez les enfants). Elle est programmée le dimanche 16 août, et cosignée par Natasha Tassell-Matamua, Karalee Kothe, Marjorie Woollacott, Michael Nahm, Bruce Greyson, Chris Roe, Maryne Mutis et Renaud Evrard.

Ce congrès réunit la convention annuelle de la Parapsychological Association et la conférence de l’Australian Institute of Parapsychological Research, à l’Université de Sydney, du 13 au 16 août 2026. La page officielle annonce une rencontre dédiée à l’étude du « psi », avec des thèmes tels que la perception extrasensorielle, la psychokinèse, la prémonition, la médiumnité, les sorties hors du corps et les événements extraordinaires. Renaud Evrard figure parmi les deux responsables du programme, avec Lance Storm.

Le programme confirme cette orientation jusque dans l’organisation des sessions. La communication sur les enfants est placée le dimanche 16 août dans la session Experiment and Evidence (« Expérience et preuve »), juste après une intervention intitulée Experimental Exploration of GPS Tracker Teleportation Phenomenon (« Exploration expérimentale d’un phénomène de téléportation de traceur GPS ») et avant une communication sur les Anomalous Phone Calls (« appels téléphoniques anormaux ») comme communications après la mort. Le voisinage programmatique parle de lui-même : la lucidité terminale pédiatrique n’est pas présentée dans une session de soins palliatifs, de psychologie du deuil ou d’éthique médicale, mais dans un bloc consacré à l’« évidence » parapsychologique.

 

La communication sur les enfants mourants apparaît donc dans un espace intellectuel où le paranormal forme le décor normal de la discussion. Le sujet réclame pourtant une tout autre discipline. On parle d’enfants en fin de vie, de parents confrontés à une détresse extrême, de soignants placés devant des situations parmi les plus éprouvantes de leur pratique. Cette matière humaine exige des critères stricts, des dossiers médicaux, des observations indépendantes, une expertise en soins palliatifs pédiatriques, en oncologie, en réanimation, en neuropédiatrie, en psychologie du deuil et en éthique médicale. Elle exige aussi que les spéculations sur l’âme, la survie de l’esprit et la conscience non locale restent hors des discours scientifiques et thérapeutiques.

 

Le précédent : la lucidité terminale comme tremplin métaphysique

Deux critiques doivent être distinguées. La première concerne le phénomène lui-même. La lucidité terminale désigne des épisodes où une personne très diminuée semble retrouver une capacité de communication, une clarté mentale ou une énergie transitoire peu avant la mort. Chez l’adulte déjà, la notion reste fragile : les temporalités varient, les récits arrivent souvent après coup, les effets de sédation, les fluctuations de vigilance, le delirium terminal, les traitements et la reconstruction mémorielle brouillent l’analyse. Cette fragilité n’interdit pas la recherche ; elle impose au contraire une méthode très stricte.

La seconde critique concerne l’interprétation. Certains auteurs ne se contentent pas d’étudier ces épisodes comme des événements cliniques difficiles à comprendre. Ils les inscrivent dans une discussion sur la conscience non locale, le dualisme et la survie de l’esprit. C’est ce second geste qui rend le dossier Mutis-Evrard particulièrement problématique.

Le travail de Maryne Mutis, Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué illustre déjà ce glissement. Dans leur article de 2020, les auteurs présentent l’hypothèse selon laquelle la lucidité terminale pourrait être la « manifestation d’une conscience autonome vis-à-vis du corps », appuyée par d’autres « expériences paranormales » de fin de vie (Mutis, Evrard & Bacqué, 2020).

La thèse de Maryne Mutis, dirigée par Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué, pousse cette orientation beaucoup plus loin. Elle affirme qu’il existerait « beaucoup de preuves » en faveur d’une conscience ni simplement physique, ni nécessairement localisée dans le corps. Elle convoque la physique quantique pour envisager une conscience fonctionnant en plusieurs endroits, sans que ce recours soit argumenté. Elle place aussi l’approche dualiste « au même titre » que les modèles matérialistes, avec des implications concernant la « survie de l’esprit » (Mutis, 2022).

Ce précédent éclaire la suite. Le passage aux enfants arrive après un travail adulte déjà marqué par une logique d’importation de considérations métaphysiques dans le langage scientifique et thérapeutique en dehors de toute justification.

 

Le nouveau terrain : des enfants en fin de vie

L’équipe a déjà publié un article consacré à la lucidité terminale chez les enfants. La notice associée au texte indique une enquête par questionnaire en ligne de 42 items, recueillant des cas concernant 11 enfants de 16 ans ou moins. L’article cherche à documenter la progression de la maladie, les traitements, les changements comportementaux et émotionnels avant et pendant l’épisode, ainsi que la durée et la proximité temporelle avec la mort (Tassell-Matamua et al., 2026).

Un second article, consacré aux témoins, repose sur sept personnes accompagnantes décrivant onze cas. Ces témoins ont interprété les épisodes comme des signes de proximité de la mort, mais aussi comme des indices d’une conscience indépendante de l’activité cérébrale (Kothe et al., 2025).

La page du projet Mapping the characteristics and impacts of Terminal Lucidity in children (Cartographie des caractéristiques et des effets de la lucidité terminale chez les enfants), hébergée par le Centre for Indigenous Psychologies de Massey University, présente le projet comme une recherche sur la lucidité terminale chez les enfants, avec un questionnaire en ligne destiné à collecter des témoignages. La même page affirme que la lucidité terminale serait « très commune » chez les enfants en phase terminale, alors que la littérature disponible repose encore sur des corpus minuscules et des récits rétrospectifs (Centre for Indigenous Psychologies, 2023).

La prudence scientifique interdit de faire porter à sept témoins, onze cas, un questionnaire en ligne et des récits rétrospectifs une conclusion aussi lourde que l’existence d’un phénomène courant, bien décrit, et susceptible d’indiquer une conscience autonome du corps. Le recrutement, l’exposition aux biais de sélection et l’environnement intellectuel déjà orienté vers les expériences extraordinaires devraient au contraire imposer une réserve maximale. Les formulations publiques du projet vont pourtant au-delà de ces principes fondamentaux.

Un réseau déjà orienté vers la survie de la conscience

Les auteurs annoncés dans le programme ne forment pas un collectif principalement centré sur la pédiatrie palliative. Plusieurs d’entre eux appartiennent depuis longtemps au champ des expériences de fin de vie, des EMI, des expériences exceptionnelles, de la parapsychologie ou des modèles non matérialistes de la conscience.

Bruce Greyson et Michael Nahm occupent une place importante dans la littérature sur la lucidité terminale. Leur article de 2012 rassemble 83 cas repérés dans la littérature des 250 années précédentes, notamment dans des contextes psychiatriques et neurologiques sévères, tout en reconnaissant le faible nombre d’estimations quantitatives et le caractère parfois incertain des diagnostics anciens (Nahm et al., 2012). Cette littérature a ensuite nourri plusieurs travaux ultérieurs, dont ceux de Mutis et Evrard, comme nous l’avons vu dans un article précédent.

Le reste du groupe confirme l’orientation générale. Marjorie Woollacott est associée au courant post-matérialiste de la conscience. Chris Roe travaille dans le champ de la parapsychologie universitaire. Maryne Mutis et Renaud Evrard ont déjà présenté la lucidité terminale dans un cadre où le dualisme, la conscience non localisée et la survie de l’esprit deviennent des hypothèses recevables. Il ne s’agit donc pas seulement d’un collectif mobilisé autour d’un phénomène clinique rare, mais d’un réseau déjà engagé dans une lecture métaphysique de la conscience.

 

Pourquoi le passage aux enfants change tout

Chez l’adulte, l’usage métaphysique de la lucidité terminale pose déjà un problème. Chez l’enfant, compte tenu des répercussions encore plus fortes sur les familles, le niveau d’exigence doit monter d’un cran.

Un enfant en fin de vie peut se trouver dans un environnement médical très complexe : traitements lourds, douleur, fatigue extrême, sédation, épisodes d’éveil fluctuants, développement cognitif encore en cours, communication limitée par l’âge, la maladie ou les soins. Les parents vivent une catastrophe intime. Les soignants accompagnent parfois la mort d’un enfant qu’ils ont suivi pendant des mois. Le contexte est trop délicat pour s’autoriser à mélanger les registres de la science et des croyances.

Les familles doivent être écoutées et leurs récits recueillis avec respect. Un dernier échange, une parole inattendue, un signe de reconnaissance ou un retour de présence peuvent avoir une valeur humaine immense. Mais cette valeur ne donne aucun droit à la capture métaphysique du témoignage. Ce que des parents ou des soignants rapportent dans un contexte de fin de vie doit d’abord être compris avec prudence clinique ; en faire un indice de conscience non locale ou de survie de l’esprit revient à exploiter la charge émotionnelle du récit.

 

Ce qu’exigerait une recherche sérieuse

Une recherche acceptable sur la lucidité terminale pédiatrique devrait partir des services concernés. Elle devrait documenter les épisodes au plus près, préciser l’état neurologique, les traitements, la sédation, les infections, les paramètres métaboliques, la trajectoire de la maladie, le niveau de conscience antérieur, les observations indépendantes et les récits comparés des proches et des soignants. Elle devrait distinguer une communication réelle, une fluctuation attentionnelle, une agitation terminale, un rêve, un delirium, un effet médicamenteux et une reconstruction mémorielle.

Elle devrait surtout protéger les familles contre les interprétations trop rapides. La question clinique concerne l’accompagnement des enfants et de leurs proches. Elle concerne aussi la formation des soignants face à des épisodes rares, troublants et émotionnellement puissants. Elle ne concerne pas la promotion d’une métaphysique de la conscience.

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L’alerte

Les parapsychologues avancent désormais vers le terrain des enfants mourants. Ils le font avec le vocabulaire de la recherche, du soin et de l’écoute. Les travaux antérieurs du même réseau indiquent pourtant une ambition plus lourde, qui est de trouver un environnement propice à la preuve que la conscience peut survivre au cerveau.

Si cette question peut animer un congrès de parapsychologie, elle doit rester hors de l’accompagnement des familles confrontées à la mort d’un enfant. À ce niveau de vulnérabilité, la confusion devient dangereuse. Les parents endeuillés ont besoin d’une aide professionnelle de haut niveau, fondée sur la pédiatrie, les soins palliatifs, l’éthique médicale et la psychologie du deuil. Ils ont besoin de mots justes, de prudence, de compétence. Ils n’ont pas besoin que les derniers instants de leur enfant deviennent le matériau d’une croyance en quête de légitimation académique.

Le milieu parapsychologique n’offre pas les garanties nécessaires pour conduire une recherche aussi sensible. L’alerte s’adresse donc d’abord aux comités d’éthique, aux universités impliquées, aux revues qui publient ces travaux, et aux sociétés savantes de pédiatrie, de soins palliatifs et de psychologie du deuil. Étudier les derniers épisodes de communication d’enfants mourants relève d’une responsabilité clinique majeure. Un tel sujet ne devrait pas être laissé à un réseau qui l’inscrit déjà dans une enquête sur la survie de la conscience.

 

Acermendax

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

Références

  • Centre for Indigenous Psychologies. (2023). Mapping the characteristics and impacts of Terminal Lucidity in children. Massey University.
  • Kothe, K., Tassell-Matamua, N., Woollacott, M., Nahm, M., Roe, C., Greyson, B., Mutis, M., & Evrard, R. (2025). Impacts on caregivers of witnessing terminal lucidity in children. OMEGA — Journal of Death and Dying. DOI : 10.1177/00302228251391552.
  • Mutis, M. (2022). Le chant du cygne : approche exploratoire des répercussions cliniques de la lucidité terminale [Thèse de doctorat, Université de Lorraine]. HAL, tel-04123577.
  • Mutis, M., Evrard, R., & Bacqué, M.-F. (2020). La lucidité terminale : facteur de facilitation du deuil ou de complication traumatique ? Études sur la mort, 154(2), 121–135. DOI : 10.3917/eslm.154.0121.
  • Nahm, M., Greyson, B., Kelly, E. W., & Haraldsson, E. (2012). Terminal lucidity: A review and a case collection. Archives of Gerontology and Geriatrics, 55(1), 138–142. DOI : 10.1016/j.archger.2011.06.031.
  • Parapsychological Association. (2026). Parapsychology Dialogues 2026.
  • Tassell-Matamua, N., Kothe, K., Nahm, M., Woollacott, M., Roe, C., Greyson, B., Mutis, M., & Evrard, R. (2026). Terminal lucidity in children: A contemporary case collection. Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice. DOI : 10.1037/cns0000458.

 

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

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  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

 

Le chapitre 10 du Grand manuel de parapsychologie scientifique, coécrit par Renaud Évrard et Jérémy Royaux, s’intitule « Approche critique du paranormal et résistances ». Il occupe une place stratégique dans l’ouvrage. Après des chapitres consacrés aux perceptions extrasensorielles, à la précognition, à la micro-psychocinèse, aux hantises, aux expériences de fin de vie ou aux modèles théoriques du psi, ce chapitre se tourne vers les contradicteurs. Il propose une histoire du scepticisme, une typologie des formes de critique, puis une explication des « résistances » rencontrées par la parapsychologie. Le volume est publié chez Dunod en juin 2025, dans une collection professionnelle, sous la direction de Renaud Évrard, Claude Berghmans et Paul-Louis Rabeyron.

 

Le chapitre pose une vraie question. Le scepticisme peut devenir une identité de groupe, une posture d’incroyance, un réflexe de disqualification. Certaines productions zététiques réduisent parfois le paranormal à un terrain d’exercice pour illustrer les biais cognitifs, sans présenter les meilleurs arguments revendiqués par la parapsychologie. Cette critique mérite examen. Mais Évrard et Royaux construisent une réponse asymétrique : les faiblesses du scepticisme sont abondamment historicisées, sociologisées et psychologisées ; les faiblesses probatoires de la parapsychologie sont, elles, réintégrées dans un récit de marginalisation, de méconnaissance ou de « résistances ».

Le résultat est un retournement méthodologique : au lieu de demander d’abord si les phénomènes psi sont établis, le chapitre demande pourquoi tant de gens refusent de les reconnaître.

 

Une taxonomie qui distribue les bons et les mauvais rôles

Le chapitre commence par définir l’approche critique comme une composante normale de la démarche scientifique. Jusque-là, rien à redire. Il faut douter, comparer les hypothèses, examiner les explications non-psi, chercher les artefacts, les illusions, les fraudes et les erreurs. Puis les auteurs proposent une typologie :

« Critique scientifique : poursuivre une approche scientifique en produisant méthodiquement les données permettant de vérifier la valeur des hypothèses contradictoires ;
Critique a posteriori : ré-analyser les données produites par d’autres afin de les contester ;
Critique a priori : contester la capacité de certains chercheurs à produire des données scientifiques ; Critique non scientifique : proposer des hypothèses contradictoires sans jamais se donner les moyens de les vérifier.

On voit donc que l’approche critique pourrait intervenir à différents niveaux du processus scientifique, dont il doit être différencié. Les parapsychologues pratiquent couramment la critique scientifique et la critique a posteriori ; alors que le cœur d’activité de certains groupes sceptiques militants est la critique a priori et la critique non scientifique. »

 

La distinction pourrait servir à clarifier les débats. Elle pourrait séparer une objection méthodologique fondée d’un refus dogmatique. Mais l’application proposée produit une distribution très orientée. Les catégories valorisantes — critique scientifique, critique a posteriori — sont spontanément associées aux parapsychologues. Les catégories disqualifiantes — critique a priori, critique non scientifique — sont rattachées au cœur d’activité de « certains groupes sceptiques militants ».

Le problème apparaît dès que l’on regarde ce que cette typologie fait aux désaccords réels. Une objection sceptique portant sur la faiblesse des effets, l’instabilité des résultats, la dépendance aux méta-analyses, la plausibilité théorique très basse, les biais de publication ou la flexibilité analytique peut être rangée du côté de la critique « a priori », même si elle relève de la méthodologie scientifique ordinaire. À l’inverse, une discipline qui revendique depuis plus d’un siècle des phénomènes extraordinaires, sans produire d’effet robuste, stable, prédictif, manipulable et théoriquement intégré, reçoit ici le bénéfice du vocabulaire de l’autocorrection.

Le chapitre parle de doute, mais il encadre le doute par une hiérarchie implicite : les parapsychologues seraient les praticiens patients de l’enquête ; les sceptiques organisés seraient les « gardiens de la raison » (le livre de Stéphane Foucart est convoqué à cette fin).

 

 

Le cas Wundt : une critique historique valable, puis un usage trop large

Le traitement de Wilhelm Wundt illustre la méthode du chapitre. Évrard et Royaux rappellent que Wundt a joué un rôle majeur dans la délimitation de la psychologie expérimentale et qu’il a rejeté les sciences psychiques. Ils insistent aussi sur ses convictions religieuses, son protestantisme mystique et l’influence supposée d’une expérience de mort imminente dans la formation de son programme :

« De son propre aveu, ce sont donc ses impulsions mystico-religieuses bien plus qu’un quelconque raisonnement qui ont guidé la formation de son programme de recherche mature, lequel cherche à placer fermement et irréversiblement la conscience de veille sur le trône de la psychologie. »

Puis ils concluent :

« La critique de Wundt est donc purement a priori et non scientifique. »

Sur ce point précis, la critique d’Évrard et Royaux peut avoir une part de validité. Si Wundt a réellement rejeté les sciences psychiques depuis des présupposés métaphysiques antérieurs à l’examen des données, le qualifier de critique a priori se défend. Le problème vient de l’usage narratif du cas Wundt. Il devient une matrice : le sceptique apparaît comme un sujet à expliquer par ses affects, sa religion cachée, ses frontières disciplinaires ou ses fidélités institutionnelles.

Ce traitement contraste avec la manière dont la croyance psi est abordée dans le reste du chapitre. Les expériences paranormales appellent la nuance clinique, l’anthropologie, la sociologie, la prudence face aux récits vécus. L’incroyance psi reçoit plus volontiers une lecture psychologisante. Le double standard se joue là : la croyance est en quelque sorte intrinsèquement valide tandis que le refus de croire reçoit une explication.

 

La fraude : le bon argument posé trop vite comme généralisation abusive

Le chapitre aborde ensuite l’argument de la fraude. Il commence par une remarque incontestable : accuser un champ entier de fraude sans démonstration n’est pas une bonne critique. Puis il ajoute :

« Il y a plusieurs cas documentés de fraude en parapsychologie, y compris par des expérimentateurs de premier plan. Dans la grande majorité des cas, ce sont d’autres chercheurs en parapsychologie qui ont détecté et rendu public ces agissements […] Toutefois, proportionnellement à la taille du champ parapsychologique, les cas connus de fraude par des expérimentateurs ne sont pas plus fréquents que la proportion de fraudes connues dans les autres disciplines scientifiques. Là encore, la pertinence de l’argument s’évalue au cas par cas, mais il ne peut être employé avec une portée générale. »

Le passage a raison de refuser l’accusation vague. Mais il traite la fraude comme une question de fréquence relative, alors que la question décisive concerne la vulnérabilité d’un domaine à de très petits biais. La parapsychologie revendique des effets faibles, difficiles à isoler, souvent établis par accumulation statistique. Dans un tel contexte, quelques fraudes, quelques pratiques de recherche discutables, quelques choix analytiques souples ou quelques biais de publication peuvent suffire à produire un signal apparent.

Cette fragilité concerne beaucoup de champs expérimentaux, mais elle pèse encore davantage sur la parapsychologie. Lorsqu’un domaine cherche de très petits effets, avec des protocoles nombreux, des analyses statistiques multiples et une forte attente de résultats positifs, le risque augmente mécaniquement de produire de faux signaux. Un résultat publié paraît alors « significatif », mais il peut refléter la manière dont les données ont été triées, analysées ou accumulées plutôt qu’un phénomène réel. Ioannidis a formalisé ce problème en montrant que la crédibilité d’un résultat dépend notamment de la puissance des études, du niveau de biais, du nombre d’hypothèses testées et de la plausibilité préalable de l’hypothèse examinée (Ioannidis, 2005). Dans un champ où l’hypothèse de départ est très coûteuse théoriquement et où les effets rapportés restent faibles, ces facteurs invitent à beaucoup de prudence. Simmons, Nelson et Simonsohn ont montré que la flexibilité non déclarée dans la collecte et l’analyse des données augmente fortement le risque de faux positifs, même avec des pratiques qui peuvent paraître ordinaires aux chercheurs (Simmons et al., 2011). (PLOS)

Le chapitre cite d’ailleurs une étude importante de Bierman, Spottiswoode et Bijl sur les pratiques de recherche discutables dans une méta-analyse Ganzfeld. Le Ganzfeld est l’un des dispositifs expérimentaux les plus souvent invoqués par les parapsychologues pour défendre l’existence d’une perception extrasensorielle. Le principe, très schématiquement, consiste à placer un participant dans un état de faible stimulation sensorielle, puis à tester s’il peut identifier une image ou une vidéo choisie à distance. Comme les résultats d’une seule expérience sont généralement faibles ou ambigus, les défenseurs du psi s’appuient beaucoup sur des méta-analyses, c’est-à-dire des synthèses statistiques regroupant de nombreuses études.

C’est là qu’intervient l’étude de Bierman, Spottiswoode et Bijl. Les auteurs demandent en substance : que se passe-t-il si les résultats positifs du Ganzfeld ont été amplifiés par des pratiques de recherche discutables ? Par exemple, des choix d’analyse faits après coup, une sélection plus ou moins consciente des résultats favorables, ou des décisions méthodologiques qui augmentent les chances d’obtenir un effet. Leur conclusion est prudente : même avec des hypothèses sévères sur ces biais, un petit signal statistique subsiste. Mais ce signal devient nettement moins impressionnant. L’étude montre donc surtout que les résultats positifs du Ganzfeld peuvent être fragilisés par des biais ordinaires de recherche. Pour une hypothèse aussi coûteuse que la télépathie, cela change beaucoup la portée de l’argument : un effet statistique faible qui survit à une correction ne devient pas pour autant une preuve robuste du psi (Bierman et al., 2016).

 

Les biais ne suffisent peut-être pas, dans ce modèle, à tout effacer ; mais ils suffisent à réduire l’ampleur de l’effet et à rappeler la fragilité du signal. Pour une revendication aussi extraordinaire que la télépathie, ce résultat ne donne pas un triomphe à la parapsychologie. Il confirme que le champ dépend d’effets assez fins pour être sensiblement affectés par les pratiques discutables que la crise de reproductibilité a précisément rendues suspectes.

 

La zététique pédagogique : une critique recevable, une conclusion excessive

Le chapitre vise ensuite la pédagogie zététique. Il écrit :

« La focalisation sur l’analyse des discours et des paralogismes et sophismes qu’ils contiennent, ainsi que sur les biais cognitifs qui expliqueraient leurs postures, peut malheureusement aboutir à des analyses assez réductrices voire caricaturales. »

Sur ce point, Évrard et Royaux touchent une faiblesse réelle de certaines productions sceptiques. Le paranormal y sert parfois de décor pédagogique : on y apprend l’effet Barnum, les coïncidences, la lecture froide, les biais de confirmation, sans présenter précisément les meilleurs protocoles revendiqués par la parapsychologie. Une critique honnête doit le reconnaître. Un scepticisme rigoureux gagne à distinguer un médium de plateau, une croyance populaire, une étude Ganzfeld, une méta-analyse de précognition et un récit clinique d’expérience exceptionnelle.

Mais le chapitre transforme cette remarque utile en accusation plus large :

« Or cette pédagogie zététique utilise très souvent le paranormal comme support pédagogique pour montrer comment ces outils permettent de trier le bon grain et l’ivraie […] La recherche parapsychologique n’y est logiquement jamais présentée sous son meilleur jour, ce qui permet en fait d’en faire indirectement la critique (non scientifique). »

La conclusion dépasse les prémisses. Enseigner les mécanismes ordinaires qui produisent des récits paranormaux — illusion, mémoire reconstructive, coïncidence, attente, effet Barnum, biais de confirmation, lecture froide — relève d’une éducation scientifique légitime. Le paranormal constitue un bon terrain pédagogique parce qu’il rassemble des erreurs d’interprétation fréquentes, des récits séduisants et des enjeux sociaux concrets. Une pédagogie zététique peut être simplificatrice ; elle peut aussi être parfaitement justifiée.

Le chapitre va plus loin en présentant cette pédagogie comme potentiellement problématique pour les élèves croyant au paranormal :

« Même si le paranormal est, selon un consensus tacite, un sujet marginal qui prête facilement le flanc à la critique, il ne doit pas être considéré comme un sujet neutre et anodin puisqu’une majorité de la population croit à la réalité d’au moins un phénomène paranormal et que 30 % à 50 % des Occidentaux affirment avoir vécu une expérience paranormale au cours de leur vie (Évrard, 2014). Dans une situation pédagogique banale avec une classe de trente élèves, toute critique déguisée de cette thématique pourrait donc mettre en difficulté ce tiers des élèves identifié à une minorité coupable de biais cognitifs et d’erreurs de jugement. »

Le glissement est significatif. La critique d’une croyance devient un risque pour une minorité. L’examen rationnel d’une affirmation se retrouve encadré par une logique de protection identitaire. La prudence pédagogique est évidemment souhaitable : humilier des élèves ou ridiculiser une expérience vécue serait une faute. Mais cette prudence ne peut pas transformer la critique du paranormal en quasi-stigmatisation. Que l’on puisse souhaiter plus de délicatesse de la part de la zététique est une chose, mais qu’on lui demande de ne douter que là où ça ne dérange personne est un geste dogmatique.

 

Le Ganzfeld : les méta-analyses positives ne règlent pas la question

La section sur le Ganzfeld occupe une fonction centrale dans le chapitre. Le Ganzfeld désigne une famille d’expériences où un participant, placé dans un état de faible stimulation sensorielle, doit identifier une cible — image ou vidéo — supposément transmise à distance. Comme les résultats pris isolément sont faibles, le débat s’est rapidement déplacé vers les méta-analyses, c’est-à-dire des synthèses statistiques regroupant plusieurs séries d’expériences.

Évrard et Royaux présentent cette histoire comme une montée en rigueur de la parapsychologie expérimentale. Ils rappellent d’abord le communiqué commun de Ray Hyman, sceptique, et Charles Honorton, parapsychologue, qui avait fixé des exigences méthodologiques pour améliorer les protocoles. Puis ils opposent deux moments : la méta-analyse positive de Bem et Honorton, la méta-analyse négative de Milton et Wiseman, ensuite contestée, puis les méta-analyses ultérieures, décrites comme globalement favorables au psi.

« Dès lors, à l’exception de la méta-analyse de Milton et Wiseman (1999), toutes les méta-analyses suivantes, avec des bases de données plus complètes, furent positives (Utts et al., 2010 ; Storm, Tressoldi & Di Risio, 2010 ; Williams, 2011 ; Tressoldi & Storm, 2020). »

Il y a ici un choix de cadrage. Oui, certaines méta-analyses Ganzfeld ont donné des résultats positifs. Mais le fait que des méta-analyses produisent des significativités statistiques dans un domaine fragile ne règle pas la question. Milton et Wiseman ont précisément publié dans Psychological Bulletin une méta-analyse concluant à l’absence de réplication de l’effet d’information anormale. Le chapitre insiste sur les critiques adressées à cette méta-analyse, mais il sous-estime sa signification dans un domaine qui revendique une reproductibilité expérimentale.

Le niveau d’exigence reste décisif. Un effet psi établi devrait idéalement pouvoir être stabilisé, amplifié, manipulé, prédit, puis reproduit par des équipes ordinaires à partir d’un protocole clair. Une littérature qui reste dépendante de méta-analyses discutées, de critères d’inclusion contestables et de petits écarts statistiques ne transforme pas le psi en phénomène scientifique établi, mais entretient une controverse statistique.

Le chapitre reconnaît partiellement cette difficulté quand il évoque la méta-analyse prospective d’études préenregistrées :

« Dès lors, les parapsychologues sont parvenus à relever leurs exigences en proposant un outil encore plus sophistiqué : la méta-analyse prospective d’études préenregistrées. Si les études Ganzfeld précédentes suggèrent l’existence d’une anomalie, il serait nécessaire, pour la confirmer, de réaliser des milliers de nouveaux essais qui suivent tous strictement un protocole prédéfini, et dont il serait prévu d’avance que les résultats soient inclus dans une méta-analyse, peu importe leur direction (Watt & Kennedy, 2017). Les conclusions de ce nouveau travail titanesque, comparable au mythe de Sisyphe, ne sont pas encore connues. »

Cette phrase reconnaît implicitement que le dossier reste en attente d’une confirmation prospective préenregistrée. Le texte présente cette exigence comme une surenchère presque sisyphéenne. On peut y voir, plus simplement, le niveau normal de contrôle pour une revendication extraordinaire et historiquement instable.

 

Bem : le chapitre raconte une crise méthodologique comme une résistance au psi

Le cas Daryl Bem est encore plus instructif. Le chapitre explique que Bem aurait rapproché la parapsychologie de la psychologie expérimentale ordinaire en inversant des protocoles classiques. Puis il raconte la controverse statistique qui a suivi. Les auteurs écrivent :

« Dans leur analyse des travaux de Bem (2011), Wagenmakers et ses collègues (2011) ont d’abord défini une probabilité a priori de la possibilité du psi et l’ont ensuite appliqué sur les résultats des études sur le rétropriming et autres influences rétroactives sur la cognition et l’affect. Aucun des phénomènes n’était plus significatif. Si l’on examine en détail leur article, on comprend qu’ils ont considéré que le psi était si peu plausible que sa probabilité a priori correspond à 10-20. Les auteurs ont justifié ce chiffre extrêmement faible en prétextant que, puisque les casinos ne connaissaient pas la faillite, c’était donc un signe clair de la non-existence de quelconques pouvoirs précognitifs ! »

La présentation donne l’impression que Wagenmakers et ses collègues auraient imposé un a priori extravagant pour neutraliser des résultats embarrassants. Le choix d’un a priori extrêmement défavorable au psi, notamment l’illustration par l’absence de faillite des casinos, se discute ; Évrard et Royaux peuvent légitimement y voir une manière maladroite de charger le débat. Mais l’argument de Wagenmakers ne tient pas tout entier dans ce chiffre. Son enjeu principal était plus large : montrer que les valeurs de p utilisées par Bem ne suffisaient pas à établir une hypothèse aussi coûteuse que la précognition, et que les pratiques statistiques ordinaires de la psychologie expérimentale pouvaient produire des résultats spectaculaires à partir de standards trop permissifs. L’article de Wagenmakers et ses collègues, publié dans Journal of Personality and Social Psychology, porte explicitement sur la nécessité de changer la manière dont les psychologues analysent leurs données, à partir du cas psi (Wagenmakers et al., 2011).

Les réplications ultérieures ont lourdement fragilisé le dossier Bem. Ritchie, Wiseman et French ont conduit trois tentatives indépendantes et préenregistrées de réplication de l’expérience de facilitation rétroactive du rappel ; les trois ont échoué, avec un p combiné de .83 (Ritchie et al., 2012). Galak, LeBoeuf, Nelson et Simmons ont ensuite mené sept expériences, pour un total de 3 289 participants, afin de répliquer les expériences 8 et 9 de Bem ; ils échouent à répliquer l’effet et rapportent un effet moyen indistinguable de zéro (Galak et al., 2012).

Le chapitre peut répondre que certaines réplications sont discutées, que d’autres analyses existent, que les débats statistiques se poursuivent. Mais il est très réducteur de raconter l’épisode Bem comme une simple panique sceptique face à des résultats dérangeants. L’affaire Bem a surtout servi de révélateur : si les standards ordinaires de la psychologie expérimentale pouvaient publier de la précognition dans une grande revue, alors ces standards étaient trop permissifs. La crise de reproductibilité a donné beaucoup de poids à cette inquiétude. Le projet collaboratif de reproductibilité en psychologie publié dans Science en 2015 a précisément montré que de nombreux résultats psychologiques publiés résistaient mal à la réplication (Open Science Collaboration, 2015).

Dans ce contexte, le cas Bem ne prouve pas que le scepticisme déplace les règles pour éviter le psi. Il montre plutôt que la parapsychologie exploite les failles ordinaires d’une psychologie expérimentale alors en pleine crise.

 

Proportionner les preuves : prudence scientifique ou a priori déguisé ?

Le cas Reber-Alcock permet au chapitre de toucher une difficulté philosophique réelle. Où placer le seuil de preuve ? À partir de quand l’exigence de données plus fortes devient-elle un refus de principe ? À partir de quand la prudence cesse-t-elle d’être méthodologique pour devenir dogmatique ?

La réponse tient dans une règle simple à énoncer (et correspondant d’ailleurs au fonctionnement bayésien de l’intuition humaine) : la plausibilité préalable fixe le niveau de contrôle requis. Une hypothèse ordinaire peut être provisoirement admise sur des données modestes, parce qu’elle s’insère dans un réseau de connaissances déjà robuste. Une hypothèse qui suppose une transmission d’information sans médiation sensorielle connue, une influence rétrocausale ou une action mentale à distance doit franchir un seuil plus élevé parce qu’elle contredit beaucoup plus d’éléments établis.

Ce critère devient un a priori déguisé s’il rend la preuve impossible par construction. Il demeure légitime lorsqu’il demande des données plus fortes : réplications indépendantes, protocoles préenregistrés, effets d’amplitude suffisante, stabilité inter-laboratoires, prédictions nouvelles et mécanismes compatibles avec le reste du savoir disponible. La parapsychologie échoue surtout sur cette seconde marche : elle produit des signaux statistiques discutés, mais rarement des phénomènes assez robustes pour contraindre les autres sciences à se réorganiser autour d’eux.

 

Reber et Alcock : un mauvais raccourci sceptique, utilisé comme repoussoir général

Le chapitre consacre ensuite une section à l’article de Reber et Alcock, publié dans American Psychologist en réponse à la revue favorable de Cardeña. Cardeña avait publié en 2018 une synthèse très favorable aux phénomènes psi. Reber et Alcock répondent en 2020 par un article très frontal, affirmant que les revendications parapsychologiques cherchaient l’impossible.

Évrard et Royaux citent ce cas comme une sorte de point culminant du dogmatisme sceptique :

« Les psychologues sceptiques Arthur Reber et James Alcock (2019, 2020) ont publié dans la même revue un article affirmant que la parapsychologie s’égarait dans une vaine quête à la recherche de l’impossible. Selon eux, il ne servait à rien de faire des expérimentations en laboratoire, d’analyser les résultats et de compiler les données obtenues par des chercheurs indépendants du monde entier. Une de leur formule résume bien leur propos : “Les données ne sont pas pertinentes” (Reber & Alcock, 2019). »

Ici encore, une concession s’impose. Une formule comme « les données ne sont pas pertinentes » offre un angle d’attaque facile. Elle peut donner l’impression d’un refus empirique de principe. Un scepticisme méthodologique solide gagne à éviter ce genre de formulation, car elle permet aux parapsychologues de se présenter comme les seuls vrais empiristes.

Mais Évrard et Royaux utilisent ce cas extrême pour incriminer le scepticisme en général. Deux positions doivent être distinguées. La première consiste à refuser d’examiner des données par principe. Elle est méthodologiquement mauvaise. La seconde consiste à considérer que des données faibles, hétérogènes, statistiquement fragiles et théoriquement déconnectées ne suffisent pas à renverser des connaissances très établies. Cette seconde position relève d’une prudence scientifique ordinaire, proche de ce que la tradition humienne appelle un scepticisme mitigé : un doute proportionné, compatible avec l’enquête, mais attentif au poids différentiel des preuves.

La plausibilité préalable ne donne pas le droit d’ignorer les données ; elle fixe le niveau de preuve attendu. Plus une affirmation heurte des connaissances robustes, plus les données doivent être fortes, indépendantes, reproductibles, convergentes et prédictives. La parapsychologie demande souvent que cette exigence soit traitée comme un préjugé. Elle constitue pourtant un principe élémentaire de hiérarchisation des preuves.

 

L’argument de la « littératie parapsychologique »

La dernière section du chapitre propose une notion révélatrice : la « compréhension de la parapsychologie par le public ». Les auteurs citent une petite enquête menée par Évrard auprès de 89 personnes recrutées sur les réseaux sociaux. Ils écrivent :

« Quant à savoir qui connaît le mieux le domaine, la réponse obtenue sur ce petit échantillon est clairement favorable aux Tenants, les Sceptiques ne faisant mieux que sur l’item requérant de nommer un sceptique ou zététicien. »

Puis ils concluent :

« Le minimum commun – ou niveau de “littératie parapsychologique” – est probablement très faible dans la population générale, y compris pour les personnes qui ont l’impression d’être familières avec ce domaine. Dès lors, il semble nécessaire d’œuvrer de manière pédagogique à faire progresser cette littératie – ce à quoi s’emploie ce livre – plutôt que de proposer des explications simplistes et peu soutenues empiriquement sur les raisons qui conduisent la parapsychologie à sa marginalité actuelle. »

Le passage montre parfaitement le biais général du chapitre. La marginalité scientifique de la parapsychologie est réinterprétée comme un problème de représentation, de connaissance publique et de littératie. Celui qui rejette la parapsychologie devient quelqu’un qui, probablement, la connaît mal.

Il existe évidemment des sceptiques mal informés. Il existe aussi des croyants très informés sur l’histoire interne de la parapsychologie. Mais la connaissance d’un domaine ne suffit pas à valider ses prétentions. On peut très bien connaître une littérature et conclure qu’elle échoue à établir son objet. La familiarité avec la parapsychologie ne règle pas la question probatoire.

Il faut même ajouter que la familiarité avec une littérature interne peut produire ses propres biais. Plus on fréquente longuement un champ, plus ses catégories, ses auteurs de référence, ses controverses historiques et ses critères de discussion peuvent sembler naturels. Cette immersion donne une compétence réelle, mais elle peut aussi réduire la distance critique. Un lecteur très informé sur la parapsychologie peut connaître les noms, les revues, les protocoles, les querelles statistiques et les figures historiques du domaine, tout en ayant intégré l’idée que le psi constitue un objet durablement plausible. La connaissance interne d’un champ ne garantit donc pas une meilleure évaluation de ses prétentions. Elle doit être complétée par des critères externes : robustesse expérimentale, indépendance des équipes, stabilité des effets, articulation avec les connaissances établies et pouvoir prédictif.

La question scientifique reste première : quels effets psi sont établis, avec quelle amplitude, quelle stabilité, quelle indépendance expérimentale, quelle valeur prédictive et quelle intégration théorique ? Tant que la réponse demeure fragile, la marginalité de la parapsychologie s’explique d’abord par l’insuffisance de ses preuves, avant toute hypothèse sur les résistances culturelles.

 

Le co-auteur comme indice institutionnel

La co-signature avec Jérémy Royaux donne au chapitre une portée particulière. Le texte consacre plusieurs pages aux organisations rationalistes, dont le Comité Para. Il rappelle l’histoire du Comité, son rôle dans la critique des praticiens du paranormal, son activité médiatique et pédagogique, puis décrit son évolution récente :

« Le comité était également assez actif au niveau de la communication avec les médias. Il reprochait à ceux-ci la mise en avant des “charlatans” et le manque de rigueur scientifique lors du traitement d’informations relatives phénomènes paranormaux. Le Comité intervenait également dans les écoles, ainsi que dans d’autres structures sur demande, afin de présenter le scepticisme scientifique et sa mise en application. […] Actuellement, le Comité organise des conférences régulières en Belgique, porte une revue en accès libre baptisée Scepticisme scientifique et développe une certaine présence sur internet […] Ses sujets se sont encore élargis de sorte que l’objectif de vulgarisation des sciences y a pris une place plus importante que celle de dénonciation critique des dérives du paranormal. »

Le passage pourrait se lire comme une simple notice historique. Mais la co-signature change son effet. Une critique de la zététique, de l’Union rationaliste, du CSICOP, des pédagogies sceptiques et des résistances au psi arrive ici sous une double autorité : celle d’un universitaire engagé dans la défense académique de la parapsychologie et celle d’un responsable d’une organisation sceptique historique.

Pour un lecteur extérieur, cette association peut donner l’impression que le scepticisme organisé valide de l’intérieur le cadrage proposé par Évrard : les sceptiques seraient trop souvent militants, a priori, non scientifiques, socialement peu inclusifs, insuffisamment informés sur la parapsychologie. Le texte parle au nom de la parapsychologie tout en bénéficiant d’une caution issue d’un espace censé examiner les prétentions paranormales avec distance.

La conclusion du chapitre rend ce point plus net :

« Les institutionnalisations d’une approche critique confondue avec une position d’incroyance n’ont pas profité à l’examen scientifique des anomalies, contrairement aux sociétés d’anomalistique qui intègrent l’approche critique en tant que processus commun, auquel sont soumis chaque revendication et chaque individu. »

Sous la plume d’Évrard, cette phrase prolonge une orientation connue : remplacer le scepticisme de contrôle par une anomalistique plus hospitalière, où le psi conserve durablement son statut de candidat scientifique. Sous la plume conjointe d’un président du Comité Para, elle prend une valeur institutionnelle plus troublante. Elle donne à ce programme un vernis de reconnaissance sceptique, et cela est de nature à déranger les membres d’une telle association.

 

Le vrai point aveugle du chapitre

Le chapitre 10 formule plusieurs critiques recevables. Un scepticisme réduit à une identité d’incroyance perd de sa valeur méthodologique. Certaines vulgarisations zététiques traitent le paranormal comme un simple matériau pédagogique, sans toujours présenter correctement les meilleurs arguments revendiqués par la parapsychologie. Reber et Alcock, avec leur formule sur les données « non pertinentes », offrent aussi aux parapsychologues un exemple facile de refus empirique de principe.

Ces concessions posées, le déséquilibre du chapitre devient plus visible. Évrard et Royaux examinent longuement les faiblesses possibles du scepticisme, mais traitent avec beaucoup plus de ménagement les fragilités propres au dossier psi. Les problèmes de preuve, de stabilité expérimentale, de réplication indépendante et de portée théorique apparaissent surtout comme des étapes dans une controverse méthodologique, rarement comme des raisons suffisantes de maintenir la parapsychologie à distance du consensus scientifique.

C’est ce cadrage qui mérite discussion. La marginalité du psi se trouve rapportée à des résistances, à des malentendus ou à une littératie insuffisante, alors qu’une explication plus directe reste disponible : les preuves présentées demeurent trop faibles pour imposer un changement de statut. En rabattant le débat vers la réception du psi, le chapitre atténue la question première, celle de la solidité des résultats.

 

Conclusion

Le chapitre 10 accomplit un geste plus subtil qu’une défense directe du psi. Il prend le scepticisme pour objet et le soumet à son tour à l’examen critique. Sur ce terrain, Évrard et Royaux formulent plusieurs remarques recevables : un scepticisme transformé en identité d’incroyance perd une partie de sa force méthodologique, et une vulgarisation qui traite le paranormal comme un simple réservoir d’erreurs cognitives peut manquer ce que ces croyances ont de structurant pour ceux qui les vivent.

Mais le chapitre franchit une limite lorsqu’il transforme cette autocritique nécessaire en grille générale de lecture du refus sceptique. Le doute change alors de cible. Il sert moins à éprouver les revendications psi qu’à interroger la légitimité de ceux qui les contestent. La parapsychologie conserve le bénéfice d’une enquête toujours ouverte, tandis que le scepticisme se voit ramené à une posture d’incroyance dont il faudrait soupçonner les ressorts.

La co-signature avec Jérémy Royaux donne à ce mouvement une portée particulière. Le texte parle du scepticisme depuis un espace qui participe lui-même de son histoire institutionnelle. Cette position hybride crée l’illusion que sa critique du scepticisme reçoit une caution sceptique, tandis que l’anomalistique gagne en légitimité comme forme supposément plus mûre et plus accueillante du doute.

La vraie question laissée par ce chapitre concerne donc la frontière entre autocorrection et neutralisation. Une tradition sceptique vivante doit accepter d’examiner ses propres habitudes. Mais lorsque cette exigence sert surtout à déplacer l’attention des preuves vers les dispositions des contradicteurs, elle cesse d’éclairer le débat scientifique. Elle protège l’hypothèse psi en faisant du sceptique le principal objet du soupçon.

 

Acermendax

Références

  • Bem, D. J. (2011). Feeling the future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. DOI : 10.1037/a0021524. (PubMed)
  • Bierman, D. J., Spottiswoode, J. P., & Bijl, A. (2016). Testing for questionable research practices in a meta-analysis: An example from experimental parapsychology. PLOS ONE, 11(5), e0153049. DOI : 10.1371/journal.pone.0153049. (PLOS)
  • Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677. DOI : 10.1037/amp0000236. (ResearchGate)
  • Évrard, R., & Royaux, J. (2025). Chapitre 10. Approche critique du paranormal et résistances. Dans R. Évrard, C. Berghmans, & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 377–411). Dunod. DOI : 10.3917/dunod.evrar.2025.01.0377. (SHS Cairn.info)
  • Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate psi. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948. DOI : 10.1037/a0029709. (WashU Research Profiles)
  • Ioannidis, J. P. A. (2005). Why most published research findings are false. PLOS Medicine, 2(8), e124. DOI : 10.1371/journal.pmed.0020124. (PLOS)
  • Milton, J., & Wiseman, R. (1999). Does psi exist? Lack of replication of an anomalous process of information transfer. Psychological Bulletin, 125(4), 387–391. DOI : 10.1037/0033-2909.125.4.387. (ResearchGate)
  • Open Science Collaboration. (2015). Estimating the reproducibility of psychological science. Science, 349(6251), aac4716. DOI : 10.1126/science.aac4716. (science.org)
  • Reber, A. S., & Alcock, J. E. (2020). Searching for the impossible: Parapsychology’s elusive quest. American Psychologist, 75(3), 391–399. DOI : 10.1037/amp0000486. (ResearchGate)
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423. DOI : 10.1371/journal.pone.0033423. (ResearchGate)
  • Simmons, J. P., Nelson, L. D., & Simonsohn, U. (2011). False-positive psychology: Undisclosed flexibility in data collection and analysis allows presenting anything as significant. Psychological Science, 22(11), 1359–1366. DOI : 10.1177/0956797611417632. (PubMed)
  • Wagenmakers, E.-J., Wetzels, R., Borsboom, D., & van der Maas, H. L. J. (2011). Why psychologists must change the way they analyze their data: The case of psi: Comment on Bem (2011). Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 426–432. DOI : 10.1037/a0022790. (PubMed)

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

Lecture critique de | Evrard, R., & Le Maléfan, P. (2010). Une marge de la psychopathologie contemporaine : les « enfants indigo ». L’Information psychiatrique, 86(5), 413-421. https://doi.org/10.3917/inpsy.8605.0413

 

Dès l’ouverture, le texte, prudent, semble donner des gages critiques : les « enfants indigo » relèvent de mouvements New Age, de promesses de surhumanité, de difficultés infantiles recodées en signes d’exception, et les risques sectaires sont mentionnés. Mais ce cadrage critique reste placé à distance :

« Les “enfants indigo” est le nom générique donné par un ensemble de mouvements New Age à des enfants considérés comme “surhumains” et qui se présentent généralement avec des difficultés censées découler de l’inadaptation de leur environnement à leur supposé haut potentiel. […] Les organismes de lutte anti-sectes ont déjà répertorié les nombreux dangers accompagnant ce discours. Cet article n’est pas le lieu pour rappeler ces conseils de prudence […]. »

Une fois le danger nommé, la croyance suffisamment identifiée comme New Age pour rassurer le lecteur académique, le texte choisit de suspendre le travail frontal de réfutation pour lui préférer une enquête sur sa « niche écologique ». Cette décision permet ensuite d’aborder le paranormal comme une matière clinique.

Le passage sur la catégorie « enfant indigo » pousse ce louvoiement beaucoup plus loin :

« Ainsi, de ce point de vue, les enfants indigo existent vraiment. Quelque [sic] soit l’artificialité de la catégorie qui les englobe, les enfants indigo ne sont pas des artefacts : ils sont des êtres humains adaptés à une niche écologique. Ce constat est important car il doit conditionner la réaction du psychopathologue : plutôt que de nier en bloc l’existence de cette catégorie, il se doit d’apprendre à connaître sa niche écologique. »

La lecture savante peut comprendre : une catégorie artificielle produit des effets réels sur des personnes. La lecture croyante peut comprendre : les enfants indigo existent vraiment, et le clinicien doit apprendre à les reconnaître. L’ambiguïté n’était pas une fatalité, mais elle sera maintenue tout au long du texte, et elle relève donc d’un choix de ne jamais remettre en question les attributs de ces « enfants indigos ».

 

La scène clinique de Victor rend cette logique plus visible encore :

« Victor, 7 ans, est décrit comme un “enfant doré”, autre appellation pour l’enfant “indigo”. En effet, il aurait des “dons”, notamment celui de guérir et celui de communiquer par télépathie. Mais sa mère a encore du mal avec cette catégorisation qu’elle a trouvé sur Internet. Elle souhaiterait que son enfant “reste normal”. […] Si elle contacte le Service d’Orientation et de Soutien des Personnes Sensibles aux Expériences Exceptionnelles, un espace clinique développé par la plus ancienne fondation consacrée à la recherche en parapsychologie en France, l’Institut Métapsychique International (IMI), c’est qu’elle cherche quelqu’un capable d’entendre cette paranormalité. »

Le récit contient tous les ingrédients d’une situation préoccupante : un enfant de sept ans investi comme guérisseur et télépathe, une mère en contact avec des réseaux ésotériques, une amie médium, un service adossé à l’IMI. Pourtant, l’urgence serait « d’entendre cette paranormalité ». La question probatoire s’efface devant une exigence d’accueil doxastique. Le texte signale le danger en arrière-plan, puis installe le dispositif parapsychologique comme lieu clinique capable d’entendre ce que les autres espaces recevraient mal.

 

Le passage suivant concentre le procédé :

« Le psychologue est donc d’emblée mis en face du “fait paranormal” et de sa réaction va dépendre la suite de la prise en charge. Car s’il se contente d’expliquer le phénomène par une coïncidence ou une inférence logique de Victor basée sur les informations infraverbales transmises au téléphone par la mère, alors le psychologue ne ferait que plaquer son scepticisme sur ce qui devrait plutôt relever de l’indécidable. Il sortirait effectivement de sa neutralité en prétendant maîtriser un réel qu’il n’a pas investigué. »

Le problème principal devient le risque de « plaquer son scepticisme ». Une explication ordinaire — coïncidence, inférence, indices transmis par la mère — reçoit presque le statut d’une faute clinique. L’anecdote de télépathie, elle, bénéficie d’un statut protégé : « fait paranormal », « indécidable », « réel » que le clinicien aurait tort de prétendre maîtriser. Un tenant des pouvoirs paranormaux peut lire ce passage comme une défense directe de sa position : son récit mérite mieux qu’une explication sceptique, et le clinicien vraiment neutre doit suspendre toute objection, et même toute expression d’un doute ?

Le même mécanisme revient avec la paralysie du sommeil :

« Là encore, le psychologue peut disposer d’un modèle explicatif : celui de la paralysie du sommeil. Ce trouble, encore méconnu par le grand public, touche environ 25 % de la population sans être lié avec une psychopathologie […]. Mais la tentation de rassurer la mère avec cette explication toute faite peut être dommageable : ne risque-t-on pas de passer à côté des enjeux psychiques ? »

Le modèle naturaliste est donné, puis immédiatement affaibli par l’expression « explication toute faite ». La science ordinaire rassure peut-être, mais elle risque surtout de manquer la profondeur du cas. Le texte garde donc une explication rationnelle en réserve, tout en valorisant le détour par l’élaboration de la croyance. La croyance conserve son intérêt, sa densité, son droit à la complexité.

 

« Victor subit ce divorce et cette pression sans trop s’en plaindre, comme pour protéger une unité familiale. Ses dons de guérison peuvent s’inscrire dans ce désir d’être un palliatif, tout comme la télépathie vient faire le lien entre des personnes distantes mais affectivement liées. Or, toute cette problématique de la paranormalité dans le fonctionnement psychique de la famille ne peut être entendue nulle part. »

C’est ici que le texte cesse presque de marquer la distance entre croyance et analyse. Les « dons de guérison » et la « télépathie » entrent dans la phrase comme des opérateurs psychiques. Une lecture clinique charitable dira que ces mots désignent les représentations familiales. Une lecture croyante y trouvera un appui : les dons de l’enfant font lien, la télépathie répare la séparation, et seule une clinique ouverte à la paranormalité peut saisir cette fonction. Si le texte permet cette lecture sans heurt, nous sommes obligés d’en conclure que tel est probablement le propos des auteurs.

 

La conclusion confirme cette architecture :

« Cette bienveillance permet de n’être pas un simple “Moldu”, pour utiliser le vocable de la saga Harry Potter et repris à leur compte par certains protagonistes […], désignant ceux qui ignorent et stigmatisent de fait la magie. Ici, il s’agit d’accepter l’existence d’enfants indigo, à la fois comme effets d’une catégorie artificiellement construite que comme être humains incarnant ces catégories. »

Le sceptique se retrouve implicitement associé au « Moldu », celui qui ignore et stigmatise. Le clinicien éclairé, lui, accepte « l’existence d’enfants indigo ». Là encore, deux lectures cohabitent. Le lecteur académique peut retenir l’idée d’une catégorie sociale incarnée dans un cadre constructiviste. Le lecteur croyant peut retenir que l’article invite à accepter l’existence des enfants indigo et à dépasser la fermeture sceptique.

Ce louvoiement constant, qui rend le texte problématique, contient assez de distance critique pour paraître raisonnable, mais jamais assez d’aspérité pour heurter frontalement la croyance paranormale. Le parent convaincu que son enfant possède des dons, le thérapeute New Age, le lecteur favorable à la parapsychologie peuvent traverser l’article en se sentant reconnus plutôt que contredits. Les risques sont mentionnés, les explications ordinaires apparaissent, les références critiques existent ; mais chaque fois, le texte les réinscrit dans une exigence plus vaste d’écoute, de neutralité, de bienveillance, d’indécidabilité.

 

Quelques explications peuvent être utiles. L’effet Forer-Barnum explique pourquoi des descriptions vagues, valorisantes et générales peuvent être vécues comme personnellement exactes, mécanisme particulièrement pertinent pour les listes de traits attribués aux enfants indigo (Forer, 1949). Les travaux récents sur les expériences anomales invitent aussi à distinguer soigneusement l’expérience inhabituelle elle-même et l’attribution paranormale qui lui est donnée : cette distinction affaiblit directement le geste d’Evrard et Le Maléfan, qui transforme trop vite des récits familiaux de télépathie et de guérison en « paranormalité » cliniquement signifiante (Ross et al., 2017 ; Lange et al., 2019). La littérature sur la paralysie du sommeil montre enfin qu’un cadre explicatif naturaliste peut avoir une valeur clinique, surtout lorsque des hallucinations nocturnes sont interprétées à travers des entités, des attaques ou des sorties du corps (Denis et al., 2018). Le texte d’Evrard et Le Maléfan cite bien cette piste, puis la disqualifie aussitôt comme « explication toute faite », ce qui révèle exactement son biais : la rationalisation protectrice est rabaissée, tandis que l’élaboration paranormalisée reçoit le prestige de la profondeur clinique.

 

Dans ce papier, comme dans d’autres contenus d’Evrard, le paranormal entre dans le champ académique par une stratégie oblique. Il arrive rarement sous la forme d’une affirmation brutale, mais plus volontiers comme expérience vécue, langage familial, ressource symbolique ou fait social, et surtout comme matériau clinique. Cette méthode offre aux croyances une hospitalité presque parfaite : le sujet peut conserver ses pouvoirs, son vocabulaire, ses récits, tout en recevant une traduction d’apparence savante. Ce confort de lecture relève soit d’un hasard méthodologique très mystérieux, soit d’un choix d’écriture parfaitement cohérent avec l’ensemble de cette trajectoire.

Ce qu’il en ressort, c’est que les patients de ces auteurs n’auront pas le droit de recevoir une parole pédagogique et rationnelle en mesure de leur redonner de la liberté et de l’agentivité face aux croyances qui les contaminent et représentent un danger pourtant bien identifié dès les premières lignes.

 

Acermendax

Références

  • Denis, D., French, C. C., & Gregory, A. M. (2018). A systematic review of variables associated with sleep paralysis. Sleep Medicine Reviews, 38, 141–157. https://doi.org/10.1016/j.smrv.2017.05.005
  • Forer, B. R. (1949). The fallacy of personal validation: A classroom demonstration of gullibility. The Journal of Abnormal and Social Psychology, 44(1), 118–123. https://doi.org/10.1037/h0059240
  • Lange, R., Ross, R. M., Dagnall, N., Irwin, H. J., Houran, J., & Drinkwater, K. (2019). Anomalous experiences and paranormal attributions: Psychometric challenges in studying their measurement and relationship. Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice, 6(4), 346–358. https://doi.org/10.1037/cns0000187
  • Ross, R. M., Hartig, B., & McKay, R. (2017). Analytic cognitive style predicts paranormal explanations of anomalous experiences but not the experiences themselves: Implications for cognitive theories of delusions. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 56, 90–96. https://doi.org/10.1016/j.jbtep.2016.08.018

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

Analyse critique de « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show » https://www.youtube.com/watch?v=w6z6qKI6GgY

 

 

Renaud Evrard dans The Paranormal Show : quand la clinique garde la porte ouverte au paranormal

L’entretien de Renaud Evrard dans The Paranormal Show, diffusé le 16 octobre 2025, permet de comprendre beaucoup plus clairement son positionnement que ses interventions dans des médias généralistes. Le cadre est affinitaire, les relances accompagnent le récit, et la contradiction méthodologique arrive rarement au moment où elle serait nécessaire. Evrard peut donc dérouler, pendant près de trois heures, une vision du paranormal qui déborde largement l’écoute clinique des personnes troublées par des expériences inhabituelles.

Le fil conducteur de l’entretien n’est pas seulement : « il faut écouter les gens », une position raisonnable qui est le point de repli d’Evrard, le message étendard derrière lequel se fait si souvent oublier sa prise de position ontologique. Dans cet entretien, nous allons voir qu’Evrard stabilise un espace interprétatif où le paranormal reste constamment disponible. Rêves prémonitoires, poltergeists, psychokinèse, voyance au service des enquêtes policières, remote viewing militaire, télépathie, mémoire extracérébrale, souvenirs transmis par greffe d’organes, conscience rapprochée de l’âme, puis « solidarité cosmique » : tout cela entre dans une même constellation de possibles. Les phénomènes allégués sont maintenus dans le champ du pensable et de la pratique, y compris quand les preuves sont ténues, quand la caméra ne capte rien, quand l’effet disparaît devant le contrôle, ou quand l’explication physique fait totalement défaut.

Le problème éthique vient aussi de la position depuis laquelle ce discours est tenu. Evrard parle comme maître de conférences en psychologie clinique, ancien directeur de l’Institut métapsychique international, cofondateur d’un service d’écoute consacré aux expériences exceptionnelles, et interlocuteur possible de personnes inquiètes, endeuillées, dissociées ou déjà suivies par des soignants. Dans ce contexte, la question ne se limite pas à l’existence ou non des fantômes. Elle concerne l’usage d’un statut académique et clinique pour donner de la consistance à des hypothèses non établies.

 

Une clinique adossée à la parapsychologie

[6 min] — « L’Institut métapsychique international, qui est une fondation de recherche parapsychologique, est la seule qui existe en France depuis plus d’une centaine d’années, a accepté d’accueillir mon projet […]. J’ai créé ce service gratuit qui était aussi une sorte de recherche. Donc c’est ce qu’on appelle une recherche-action. C’était la base de ma thèse de doctorat qui portait sur la clinique des expériences exceptionnelles. — (intervieweuse) Vous êtes en train de nous dire : vous avez utilisé les gens qui avaient une certaine détresse pour nourrir vos travaux de recherche ? — (Evrard) Ouais, tout à fait. Mais après, ils ont pas payé donc c’est un deal. »

La phrase du « deal » peut choquer par sa désinvolture, mais l’enjeu principal dépasse l’asymétrie économique. Un service d’écoute reçoit des personnes désorientées, parfois déjà suivies par un médecin, un psychiatre ou un psychologue. Elles viennent avec des récits liés au deuil, aux voix, aux apparitions, aux sensations de présence, aux rêves inquiétants, aux expériences de mort imminente, parfois à la peur de sombrer dans la folie. Et ces récits deviennent un matériau de recherche dans l’orbite de l’Institut métapsychique international, structure historiquement liée à la parapsychologie française. L’éthique de la recherche est-elle pleinement respectée dans un projet de ce genre ?

Le vocabulaire employé, « Expérience exceptionnelle », évite de pathologiser immédiatement, mais évite aussi de trancher sur la croyance paranormale. Cette neutralité peut protéger les personnes contre le mépris. Mais dans cet entretien, elle sert surtout de zone d’attente : le paranormal reste prêt à reprendre place dans l’interprétation.

Evrard le dit lui-même : les personnes reçues cherchent souvent un lieu où parler sans être renvoyées vers l’exorciste, le magnétiseur, le voyant ou le médium, mais aussi sans craindre une réduction psychiatrique brutale. Il précise que l’équipe se présente comme composée de psychologues cliniciens et que l’objectif affiché consiste à écouter, informer, orienter.

Pourtant la finalité de ce service d’écoute nous est révélée : travailler avec une approche de parapsychologie sur des catégories qui maintiennent ouvertes les hypothèses de rêve prémonitoire, de hantise, de poltergeist, de psychokinèse ou de perception extrasensorielle. Le consentement éclairé des sujets est-il établi ?

 

Le rêve peut être prémonitoire – Circulez !

[9 min] — « Ça peut être par exemple un rêve dont une partie du contenu va se révéler vrai plus tard, (Intervieweuse : ce qu’on appelle un rêve prémonitoire). Voilà, tout simplement. Ça spontanément, c’est l’expérience que les gens rapportent le plus […]. Je peux donner un exemple : une personne qui a déjà rêvé que son compagnon avait un accident de moto et mourait. Et quand ça se réalise, la fois suivante, qu’elle a un nouveau compagnon et qu’elle a un nouveau rêve prémonitoire d’accident de moto, ça devient extrêmement difficile. J’ai une personne à qui s’est arrivé trois fois. »

Bien sûr, le récit aurait pu être introduit par les mécanismes ordinaires de sélection rétrospective, d’imprécision des rêves, de souvenir reconstruit, de corrélations trouvées après coup, de rêves oubliés par millions et de quelques coïncidences marquantes conservées par la mémoire. Evrard part au contraire de la catégorie qui donne au vécu une orientation paranormale et ne prend aucune distance avec le terme « prémonitoire » qu’il valide.

Le poltergeist de Nancy fuit la caméra, donc il est là.

[12 min] — « Je suis contacté par le service de police […] qui dit : “Là, monsieur Evrard, c’est pour vous, c’est un poltergeist […]. Il y a pas d’effraction, personne comprend rien.” […] C’est même moi qui ai dû presque leur dire : “Mais vous imaginez que ça pourrait être autre chose qu’un cambrioleur qui ne vole rien ?” […] C’est une expérience effectivement surprenante à vivre, mais c’est aussi quelque chose qui envoie un peu un message. Il y a vraiment un sens en suspens. »

Ce récit installe une scène très efficace : la police, l’absence d’effraction, les objets déplacés, la serrure inquiétante, le jeune couple apparemment ordinaire, puis le psychologue universitaire appelé comme spécialiste du poltergeist. La prudence demanderait de séparer trois niveaux : ce qui a été constaté, ce qui a été rapporté, ce qui a été interprété. Evrard raconte pourtant l’affaire dans une continuité qui donne au poltergeist une densité progressive.

« Il y a une caméra dans la maison, installée un peu plus tard […]. Et il ne se passe rien quand il y a la caméra. »

La caméra aurait pu introduire un critère matériel plus solide. Le récit rapporté précise seulement qu’« il se passe rien quand il y a la caméra ». Ce constat ne démontre pas à lui seul l’inexistence des événements allégués. Il devrait cependant suspendre la montée interprétative. Dans l’entretien, le récit continue vers le « message », le « sens en suspens », puis l’hypothèse d’un conflit psychique inscrit dans le lieu.

« J’ai fait des entretiens, et quand j’interviens, les phénomènes évoluent, les phénomènes changent en fonction du regard qu’on va porter sur eux. […] Il y avait des pannes de tous les appareils bien sur ça peut être lié à une sorte d’interprétation (…) on peut avoir une grille d’interprétation (…) ou on voit du paranormal partout. Mais là en l’occurrence c’était assez prononcé (…) le micro-onde tombe en panne, le jeune homme du couple l’a vécu à l’intérieur de lui. Il dit qu’il a comme une sorte d’empathie avec le micro-onde. Je prends ça comme un matériel psychique comme le serait un rêve (…) il y a un truc qui se dit à travers ces phénomènes-là, et j’ai pas besoin de prouver que c’est vrai ou pas. (…) dans notre culture on n’a pas les bons modèles explicatifs, les modes de résolution

Au bout de cette longue description de cas où le psychologue se garde de porter un jugement sur la réalité des phénomènes allégués vient malgré tout un temps de jugement qui fait plus que reconnaître le vécu des concernés et établit qu’il faut changer de modèle explicatif pour comprendre et résoudre une telle histoire.

 

Le “psychosomatique en circuit externe”

[24 min]— « Les parapsychologues font des expériences de ce qu’ils appellent la psychocinèse, qui est comment un être vivant, peut altérer le monde du hasard et le monde des objets. Et comme ils arrivent à avoir quelques résultats dans un cadre contrôlé, ils élargissent cette hypothèse à des phénomènes spontanés comme seraient les phénomènes de hantise. On parle également de poltergeist, d’esprit frappeur. Mais cette énergie n’a jamais pu être démontrée ; il n’y a pas de support physique de cette énergie. Et pour un psychologue, on est très vite limité dès qu’on essaie de parler de physique quantique pour rendre compte de tous ces phénomènes. On a plutôt des descriptions de la phénoménologie. (…) Et là, en l’occurrence, on a une idée d’un psychosomatique —le fait que quand je suis stressé, je vais avoir des tâches ou des boutons ou très mal au ventre — mais un psychosomatique (…) en circuit externe. Donc à quel point l’enveloppe de ma maison, mon environnement fait aussi partie de mon identité et est une surface de projection de mes souffrances, de mes inquiétudes. (…) Ces gens-là vont avoir des phénomènes psychosomatiques assez forts. Quand ils ont le poltergeist, ils n’ont plus les problèmes psychosomatiques. Et quand le poltergeist ou leur hantise s’arrête, les problèmes psychosomatiques peuvent revenir si la chose est pas résolue.»

C’est l’un des passages les plus problématiques. Le terme « psychosomatique » appartient déjà à un domaine complexe ; l’étendre aux objets, aux logements et aux phénomènes de hantise transforme une métaphore clinique en quasi-mécanisme paranormal. Dire que la maison devient surface de projection psychique peut servir de métaphore thérapeutique. Présenté comme explication de pannes, d’objets déplacés ou de poltergeists, le concept devient dangereux dans la compréhension que peut en avoir un public de croyants.

 

Somnambules lucides, lecture de livres fermés,

[43 min] — Évoquant l’époque du magnétisme animal (le Mesmérisme) « une sorte de thérapie qu’on pourrait dire new Age aujourd’hui avec des fluides, des énergies subtiles qui s’est transformé bien plus tard en hypnose, et qui a amené son cortège de phénomènes merveilleux. Notamment quand on magnétisait les gens, certains rentraient dans d’une transe extrêmement calme (…) Ils parlaient différemment, ils pensaient différemment et ils étaient beaucoup plus lucides. (…) capable de rentrer dans la tête du magnétiseur ou des personnes présentes et de décrire des phénomènes qui vont se produire en même temps à distance ou dans le futur. Donc là, on est sur une sorte de découverte assez imprévue des phénomènes paranormaux facilité par la transe. En tout cas en Occident parce que dans plein d’autres cultures, c’est déjà très installé ce genre de choses. »

Aucune prise de recul sur la véracité des capacités hors du commun de ces extra-lucides, tout est raconté à l’indicatif, on nous relate des faits établis. Il n’y a même pas à discuter. Et il n’y a en fait rien à analyser, sauf à dire que ces récits sont de l’ordre de la légende et ne devraient jamais être présentés comme factuels.

 

Les belles histoires et les “très très bons résultats”

[44 min] — « Un des cas qu’a beaucoup travaillé Bertrand Meheust, c’est Alexis Didier qui au milieu du 19e siècle est un voyant prodigieux et il arrive au pire moment. L’académie de médecine après 60 ans de controverse sur ces phénomènes magnétiques en 1842 décide par vote qu’elle n’examinerait plus aucun mémoire qui porterait sur les faits de magnétisme. C’est comme les gens qui ont envoyé des mémoires pour résoudre le problème de la quadrature du cercle ou du sexe des anges. On est au même niveau d’arrêt et ça fait basculer dans la clandestinité toutes ces études. Et là arrive le voyant, le somnambule lucide le plus important du 19e siècle, qui toque à la porte des scientifiques mais qui n’ont plus le droit de travailler avec lui. Et donc il va œuvrer dans des cercle privés et avoir des exploits qui sont reportés dans des petits compte-rendus diffusés à gauche à droite. Il va rencontrer des élites, il va rencontrer des gens très importants, il va aussi avoir du succès en Angleterre, il va rencontrer des magiciens comme le fameux Robert Houdin (…) qui va essayer de trouver les trucs qu’utilise ce somnambule. (…) On lui donne une page d’un livre fermé et il lit la page qui est toujours fermée et ensuite on ouvre le livre à la bonne page qui a été tirée au sort et on retrouve le passage que lui lisait comme si le livre était apparu devant lui. (…) ça demande à bien voir quel est le protocole, quelles sont les précautions qui sont prises ? Qui amène le livre ? (…) Robert Houdin a essayé de reproduire les mêmes tours dans les mêmes conditions. ( …) Et il n’y est pas parvenu. »

Au terme de cette histoire, Renaud Evrard conclut habilement « on a toujours cette incertitude infinie qu’il faut tolérer et qui est très problématique », mais il faut refuser ce constat insidieux, car l’histoire racontée ne nous plonge dans l’incertitude que si nous avons réellement de bonnes raisons de penser que quelque chose d’inexplicable s’est produit et pas simplement une banale affaire d’élite fortunée et crédule bernée par un bonimenteur comme on en croise tant [Cf l’histoire de Psalmanazar]. L’hypothèse la plus probable n’a pas eu le bonheur d’être évoquée par le Dr Evrard.

 

[48 min ] — « On arrive jusqu’à un certain point à provoquer ces phénomènes dans des conditions de laboratoire […]. Il y a vraiment 100, 150 ans d’accumulation de protocoles. […] [Il y a une] sorte de scandale scientifique qui est que l’un de mes collègues Etzel Cardena, professeur de parapsychologie et d’hypnose en Suède à Lund publie un article dans une des meilleures revues de psychologie. Cet article, c’est l’accumulation des preuves en faveur des phénomènes paranormaux (psi). (…) On fait la somme des résultats des essais des participants du monde entier qui ont suivi le même protocole. (…) Et en gros l’état des lieux empirique en 2018 de la parapsychologie, c’est qu’on a des très très bons résultats. On a des résultats tout à fait conformes à tous les autres résultats qu’on a en psychologie. C’est pas parfait. C’est des effets qui sont moyennement forts… on pourrait même dire assez faible au sens où ça ne marche pas à chaque fois. Un voyant qui a une chance sur quatre de réussir va réussir une fois sur trois. Donc il y a bien des cas deux fois sur trois où il échoue. Majoritairement, la plupart du temps, il se trompe. Par contre, il réussit plus qu’il ne pourrait le faire au hasard. Et ce décalage-là, c’est ça ce qu’on appelle une taille d’effet. »

Le public entend ici que la parapsychologie fonctionne en laboratoire, qu’on y produit des preuves. Pourtant le contraste avec le reste de l’entretien est considérable. Evrard parle d’objets déplacés, d’objets traversant des murs, de serrures qui s’ouvrent, de rêves annonçant des morts, de médiums aidant la police, de souvenirs hors cerveau et de perceptions venues du futur. Mais lorsque la discussion arrive au laboratoire, les phénomènes deviennent de petits écarts statistiques : une chance sur quatre qui deviendrait environ une chance sur trois, des effets « pas parfaits », « assez faibles », obtenus par accumulation de protocoles.

L’erreur fondamentale de la parapsychologie se situe dans cette incommensurabilité. Les récits décrivent des événements macroscopiques, observables, bouleversants ; mais la preuve expérimentale se réduit à des écarts faibles, agrégés, sensibles aux choix méthodologiques. Si le psi existe sous la forme racontée par les histoires de poltergeists, de voyance policière ou de rêves prémonitoires, pourquoi se manifeste-t-il uniquement comme un léger décalage statistique dans les conditions contrôlées ? À aucun moment ce simple fait n’est apporté u public pour éclairer son avis sur ce qui lui est raconté.

  • Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677. https://doi.org/10.1037/amp0000236.

 

Fuite argumentative face au bon sens

[56 min 30 ] — « Le seul argument pour dire que c’est problématique ces phénomènes, c’est que sinon les casinos auraient fait faillite. Donc ils disent : puisque les casinos fonctionnent, c’est bien que les gens n’arrivent pas à tricher grâce à la voyance, à la prémonition et donc voilà, c’est fini. Un argument d’autorité. Ceci dit, c’est une question que l’on peut poser à des gens qui ont des capacités. Pourquoi ne les utilisent-ils pas pour gagner un peu d’argent par exemple ? C’est une bonne question, c’est une question morale aussi. »

Evrard s’emploie à balayer comme un rien ce qui est à la fois une observation parfaitement objective et une objection majeure contre l’existence des phénomènes allégués. Si des individus accèdent à des informations futures ou cachées, l’usage stratégique de ces capacités devrait produire des effets visibles dans les jeux, la finance, les paris, les casinos ou les loteries.

Le qualifier d’« argument d’autorité » est méthodologiquement absurde : aucune autorité n’est invoquée, seulement une conséquence attendue si la précognition ou la voyance donnaient un accès exploitable à l’information. La transformer en question morale est une fuite en avant puisque des extralucides pourraient récolter cet argent et en faire profiter les nécessiteux ; s’ils ne le font pas, alors on peut retenir contre eux la question de la moralité ! Que reste-t-il, dès lors, de la réponse d’Evrard à cet argument contre la voyance ou la précognition ? Rien.

 

La preuve par le « champ d’objectivité absolue ».

[58 min] — « Est-ce que je peux filmer mon fantôme sur la caméra ? Ben non, en fait je peux pas. On n’a pas de bonnes vidéos de fantômes ni même d’OVNI. Il y a comme quelque chose qui est toujours en fuite, qu’on appelle l’élusivité ; une sorte de limite intrinsèque dans la capacité de maîtrise, de fiabilité des preuves qu’on va obtenir. Et d’ailleurs, certains chercheurs en parapsychologie qui font aussi cette approche clinique comme en Allemagne Walter von Lucadou que j’avais rencontré quand j’étais étudiant, lui il met ça en place. Il dit « Bon, OK, vous flippez. Dans votre chambre à coucher, il y a des phénomènes partout, vous êtes tiré du lit, il y a des objets qui bougent. Voilà, c’est pénible. Faites ce que je vous dis : prenez une caméra et mettez en face de cette caméra un miroir de manière à ce que la caméra soit elle-même dans son propre champ de vision. Parce que si on ne met pas le miroir, la caméra tombe en panne. […] Ça crée une sorte de champ d’objectivité absolue. Rien ne peut passer dans la caméra qui ne soit pas enregistré à un niveau matériel capable de convaincre n’importe qui. Là il y a de vraies réflexions épistémologiques : à quel type de phénomène on a affaire ? Est-ce que la science va vraiment permettre de de créer des connaissances, d’aller au bout, de comprendre vraiment ce qui se passe si on observe ce type de résistance assez étrange ? »

Tout ce segment répète une idée centrale dans les interventions de Renaud Evrard : l’élusivité qui constitue une preuve d’étrangeté et devient une sorte de preuve de l’impossibilité de prouver ce qui est pourtant là : on le sait puisque c’est élusif.

L’échec de l’enregistrement nous est présenté comme une propriété supposée du phénomène. Quand la caméra ne montre rien, le phénomène serait « en fuite ». Quand elle tombe en panne, ce n’est pas une coïncidence. Quand le miroir est ajouté, il créerait un « champ d’objectivité absolue » censé démontrer l’existence d’une « résistance assez étrange » du phénomène à l’observation probante.

Derrière l’élégance du récit, on doit constater l’irréfutabilité intégrale du raisonnement. C’est parce que le test échoue que nous apprenons des choses sur la nature du phénomène non observé. Bien sûr, une hypothèse n’est scientifique que si elle expose ce qui pourrait la faire tomber. Ici, le dispositif interprétatif absorbe tous les possibles. Renaud Evrard tient un discours pseudoscientifique caractérisé.

 

La fraude nous indique que les phénomènes sont vrais

[1h04] — « Il y a des gens qui trichent dans tous les milieux (…) plein de raisons bassement matérielles ou de prestige, et cetera. Il y a aussi la tricherie parce que ben j’ai été capable de le faire, je ne suis plus capable, j’ai une réputation à défendre. (…) Mais encore au-delà de ça les phénomènes paranormaux se nourrissent de la confusion, ils se nourrissent de terrains où on ne sait pas très bien ce qui se passe où il y a parfois de la fraude et parfois peut-être des phénomènes authentiques et donc tout peut être mélangé. Il y a toujours finalement comme des (…) hypothèses alternatives qui rendent très difficile d’avoir des certitudes absolues sur la réalité de tel phénomène. (…) Et pour vous dire Pierre Curry, s’est retrouvé dans un cas comme ça puisque la médium qu’il étudiait, Eusapia Palladino, avait la réputation que si vous lui laissez les moyens de tricher, elle triche ! Elle a triché, parfois de façon grotesque. Par exemple, elle prenait un de ses cheveux et elle arrivait à appuyer avec son cheveux sur une balance de pression pour montrer qu’elle modifiait le poids de quelque chose. (…) Les conclusions ont été pour moi extrêmement juste mais du coup très déconcertante. Le rapport de 1908 par Jules Courtier qui était secrétaire de l’Institut général psychologique dit « Nous nous n’arrivons pas à dégager une certitude qui nous permettrait de convaincre d’autres chercheurs. » Par contre les trois quarts des gens qui étaient là, ils sont sûrs. Ils sont sûrs de ce qu’ils ont vécu, vu, mais très clairement, ils n’ont pas réussi à dégager des preuves scientifiques. Donc, il y a vraiment une différence entre la conviction personnelle qu’on peut appeler l’impérience et l’expérience qui est la preuve qui peut se dégager. »

Au terme de cette belle histoire, voici réhabilité l’argument de l’expérience personnelle : l’idée que mon vécu m’informe mieux sur le réel que ne le peut un protocole objectif. C’est la négation pure et simple du scepticisme scientifique adossée à l’escamotage habile d’un fait établi : la tricherie est omniprésente dans les allégations liées au paranormal.

 

[1h 07] — « On n’a pas une technologie qui nous permet de maîtriser ces phénomènes »

Pur Appel à l’ignorance.

 

[1h26] — « Ce programme militaire de Remote Viewing, une fois qu’il a été déclassifié, que ça a pu rentrer dans l’espace public, certains des gens qui étaient des formateurs ou des sujets là-dedans ont écrit des bouquins, ont communiqué et ont créé des écoles, des instituts pour rendre démocratiser finalement cette vision à distance et faire qu’on puisse accéder à ces services, le développer soi-même et finalement, c’est peut-être quelque chose qui manquait dans notre culture. Reconnecter avec cette intuition qui serait finalement à portée de main. »

Evrard s’appuie sur l’existence réelle du programme Star Gate pour soutenir l’idée d’une possible utilité du remote viewing. Or l’évaluation commandée par la CIA à l’American Institutes for Research en 1995 concluait que les informations produites n’avaient pas démontré de valeur opérationnelle exploitable pour le renseignement.

 

La voyance policière : 60 % de réussite !

[1h28] — Au sujet des personnes qui prétendent enquêter sur des crimes grâce à leurs capacités paranormales : « la police n’a aucune légitimité officiellement à puiser dans ces informations. Ils ne peuvent pas s’en revendiquer parce que sur le plan judiciaire, ça fait capoter l’enquête. Donc ils sont dans un entre deux où officieusement ils vont pouvoir faire appel [à des voyants]. Parfois il y a des cas où ils ont même été emprisonnés la personne qui a donné l’info parce que c’était beaucoup trop suspect. (..) En Pologne […], récemment un livre de Zophia Weaver porte sur une personne qui est toujours vivante, qui est médium voyant et qui aide la police sur des dizaines et des dizaines d’affaires. Il ne réussit pas tout le temps. Je crois qu’il est à 60 % de réussite, mais 60 %, c’est gigantesque. C’est gigantesque. Et donc il y a plein de cas extrêmement bien documentés. Je crois que le livre est coécrit avec un commissaire de police. Et là on voit que dans certaines cultures, si on laisse un peu ce passage-là, (…) peut-être qu’on pourrait trouver un usage. »

Si les pouvoirs paranormaux existent, alors on s’attend à ce que leurs effets se constatent dans la recherche de la vérité sur des affaires criminelles. Et il existe bien de rares allégations en ce sens. Rien en France, apparemment, où les voyants ne résolvent aucune affaire, mais il y aurait des résultats « gigantesques » en Pologne !

Le livre de Zofia Weaver existe : The Mind at Large: Clairvoyance, Psychics, Police and Life after Death: A Polish Perspective, publié chez White Crow Booksen 2023, co-signé par le policier Krzysztof Janoszka, et mettant en scène le clairvoyant Krzysztof Jackowski. Il s’agit d’un ouvrage issu du monde de la recherche psychique et publié par une maison spécialisée dans ce registre, pas d’une évaluation policière ou judiciaire indépendante. Aucune source robuste ne permet de confirmer le « 60 % de réussite » comme statistique contrôlée.

Les travaux disponibles vont même dans le sens inverse de l’insinuation. Smithey, dans un papier professionnel du Florida Department of Law Enforcement, rappelle que les représentations médiatiques gonflent à la fois la fréquence d’usage des « psychic detectives » et leur efficacité. Dans son enquête auprès de 102 professionnels, 28,4 % disent avoir personnellement sollicité un voyant dans une enquête d’homicide ou de disparition, tandis que 71,6 % disent ne l’avoir jamais fait ; parmi ceux qui l’ont fait, seuls 26,9 % jugent l’information utile ou déterminante, contre 73,1 % qui la jugent inutile (Smithey, 2012). Seulement 6,3 % des répondants disent avoir une connaissance directe d’un voyant ayant aidé ou joué un rôle déterminant dans une enquête. Smithey ajoute que ce chiffre surestime la performance, car les affaires médiatisées attirent des dizaines ou des centaines de voyants ; si un seul tombe juste après une masse d’échecs, le dossier devient un « succès » dans le récit public. Et justement : encore faudrait-il savoir comment on définit une réussite. Dans ce domaine, une indication vague après médiatisation, une localisation approximative, une intuition transmise à une famille, une hypothèse déjà envisagée par la police, une information obtenue indirectement, puis réinterprétée après la résolution, peuvent devenir un « succès ».

La revue de Schouten, publiée en 2025 dans le Journal of Anomalistics, et partant d’un cadre ouvert à l’étude des phénomènes anomaux, indique que les cas anecdotiques de voyants aidant la police continuent d’apparaître, mais que la plupart ont une faible valeur probatoire. Les informations fournies dans des situations réelles sont fréquemment contaminées par des connaissances déjà acquises : médias, proches, policiers, environnement local, souvenirs reconstruits. Les récits publics privilégient les succès, alors que les échecs disparaissent massivement du dossier. Il conclut que le nombre de contributions réussies est trop faible pour supposer un processus informationnel inconnu ; les quelques succès peuvent s’expliquer par l’expérience locale et des conjectures chanceuses, et une recherche systématique sur les disparitions pourrait permettre à des policiers formés de faire mieux que des voyants (Schouten, 2025).

L’argument d’Evrard sur les personnes « emprisonnées » parce qu’elles donnaient des informations « trop suspectes » mérite qu’on le démystifie. Dans une enquête criminelle, une personne qui fournit des détails non publics devient suspecte pour des raisons ordinaires : implication directe, fuite d’information, contact avec un témoin, accès à la famille… Ce fait ne crédibilise pas la voyance ; il rappelle que l’enquête doit d’abord chercher des canaux d’information normaux. Evrard transforme une règle élémentaire de police judiciaire en effet de mystère : le voyant saurait trop de choses. La conclusion rationnelle est inverse. Si quelqu’un sait trop de choses, l’hypothèse prioritaire concerne l’accès à l’information, pas l’existence d’un pouvoir psi.

  • Schouten, S. A. (2025). The use of psychics in police investigations of missing persons. Journal of Anomalistics / Zeitschrift für Anomalistik, 25(2), 306–389. DOI : 10.23793/zfa.2025.306.
  • Smithey, W. J. (2012, September). The use of psychics in homicide and missing persons investigations (SLP-15). Florida Department of Law Enforcement.

 

Evard insiste :

« Je peux donner l’exemple de d’un voyant hollandais qui s’appelle Gérard Croiset qui était officier dans les années 60, 70, 80 qui a résolu plein d’enquêtes criminelles. Il avait manqué de mourir noyé, et sa spécialité c’était de retrouver les gens noyés, de savoir à quel endroit du cours d’eau ils allaient ressurgir. »

Croiset est précisément l’un des cas les mieux démontés de l’histoire des “psychic detectives”. Les enquêtes de Piet Hein Hoebens montrent que sa réputation repose sur des récits médiatiques et parapsychologiques largement enjolivés. Dans l’affaire Wim Slee, souvent présentée comme un succès, les pistes ordinaires pointaient déjà vers le canal : l’enfant y jouait, un chien policier avait conduit les recherches vers ce secteur, l’affaire était médiatisée, et Croiset intervient ensuite avec une indication assez vague — près d’un pont, d’une écluse, « ou quelque chose comme ça » (Hoebens, 1981)

Les vérifications ultérieures sont encore plus gênantes. Des cas rapportés comme des succès par Tenhaeff s’effondrent lorsqu’un policier néerlandais les vérifie : un meurtre censément résolu par Croiset ne correspond à aucune affaire retrouvée, et un suspect arrêté sur son conseil se révèle innocent. Les tests de Filippus Brink, menés pendant plus d’un an avec quatre voyants dont Croiset, donnent des résultats nuls (Hoebens, 1982). Même la Psi Encyclopedia, pourtant issue de la Society for Psychical Research, mentionne des échecs graves : les enfants Beaumont annoncés sous un entrepôt démoli sans résultat, un garçon déclaré mort puis retrouvé vivant, et une personne faussement associée à un meurtre qui sera enlevée et torturée par des proches.

Présenter comme un voyant ayant « résolu plein d’enquêtes criminelles » revient à citer une légende parapsychologique déjà largement désossée. Ce cas illustre exactement le mécanisme que la voyance policière exploite : des informations vagues, des indices déjà disponibles, quelques coïncidences, beaucoup d’échecs, puis une mémoire publique qui ne conserve que le récit spectaculaire.

Même des sources issues du monde psychicaliste, comme la Psi Encyclopedia, reconnaissent que la réputation de Croiset a été affectée par des révélations postérieures sur l’exagération, voire la falsification, de certains récits attribués à Tenhaeff.

  • https://psi-encyclopedia.spr.ac.uk/articles/gerard-croiset

Un spécialiste de cette littérature peut difficilement ignorer que Croiset est un cas lourdement contesté. Le citer comme exemple de voyant ayant « résolu plein d’enquêtes criminelles » revient donc à donner au public la version légendaire d’un dossier déjà démonté.

  • Hoebens, P. H. (1981). Gerard Croiset: Investigation of the Mozart of “Psychic Sleuths”. Skeptical Inquirer, 6(1), 18–28. DOI non trouvé.
  • Hoebens, P. H. (1982). Croiset and Professor Tenhaeff: Discrepancies in Claims of Clairvoyance. Skeptical Inquirer, 6(2), 32–40. DOI non trouvé.
  • Schellinger, U. (2020). Clairvoyance for the security of the Republic: Gerard Croiset and the search for Hanns Martin Schleyer (1977). In E. Voss (Ed.), Mediality on Trial (pp. 284–314). De Gruyter. https://doi.org/10.1515/9783110416411-011.
  • Society for Psychical Research. (2019). Gerard Croiset. Psi Encyclopedia. DOI non trouvé.

 

Puisque c’est introuvable, c’est immatériel.

[1h39] « Est-ce que la télépathie, c’est pas un truc qui est caché en nous, un potentiel d’attente qu’il s’agirait de faire ressortir ? Si j’arrive à me connecter à une autre personne, il y a comme un canal entre nous. Mais ça circule comment ? C’est quoi le support physique énergétique de ces informations qui circulent ? Eh bien, on n’en a jamais trouvé. […] Il y a rien qui coupe un message télépathique, ni l’espace ni le temps. Et donc on est là physiquement un peu dépourvu, ce qui nous fait dire que ce serait pas dans le registre du matériel qu’il faudrait chercher. Et bien sûr là, c’est une porte ouverte à des visions très spirituelles parce que quand on dit conscience aujourd’hui, on peut aussi entendre l’âme plus largement. »

Dire que rien ne coupe le message télépathique valide le présupposé que le phénomène est bien réel. Mais ce présupposé est précisément la chose à prouver, car à l’heure actuelle un paradigme matérialiste rend très bien compte de l’existence des croyances, des récits et de l’existence de travaux biaisés. La fuite vers la notion d’âme peut exercer un puissant pouvoir de séduction, mais c’est aussi un propos que l’on ne peut pas tenir depuis une position universitaire digne de ce nom.

 

Une mémoire transplantée en même temps que les organes

[2h25] — « J’ai découvert quelques articles où il y a des gens qui ont des organes transplantés et ils se réveillent avec les souvenirs d’autres personnes. Voilà. Donc là, j’ai pas encore d’explication. Alors la mémoire, on parle de mémoire cellulaire, elle ne serait pas forcément que dans le cerveau. Il y aurait possiblement peut-être des traces dans des organes qu’on transmet. Mais du coup, c’est absolument fascinant. Ça révolutionne tous les modèles corps-esprit qu’on a. Et je suis psychologue et ben bah let’s go en fait. Pourquoi s’arrêter à des choses banales quoi ? »

Ce passage condense la mauvaise méthode face aux récits extraordinaires. Evrard part de quelques articles sur des transplantés qui rapporteraient des souvenirs ou des traits liés à leurs donneurs, puis glisse vers la spéculation gratuite d’une « mémoire cellulaire » qui ne serait « pas forcément que dans le cerveau ».

 

Une source souvent mobilisée dans ce dossier est l’étude de Pearsall, Schwartz et Russek, publiée d’abord en 2000 puis reprise/circulant aussi sous la référence du Journal of Near-Death Studies en 2002. Elle repose sur dix cas de receveurs de greffe cardiaque ou cœur-poumon, recueillis par entretiens ouverts, où les auteurs repèrent des parallèles entre les changements rapportés par les receveurs et l’histoire des donneurs. Les auteurs eux-mêmes reconnaissent que l’incidence du phénomène chez les greffés cardiaques reste inconnue, mais s’autorisent à conclure que la mémoire cellulaire serait une explication plausible (Pearsall et al., 2002).

Un article plus récent, publié dans Transplantology, rapporte que 89 % des participants déclarent des changements de personnalité après une greffe. Mais l’étude repose sur seulement 47 répondants, recrutés largement via des groupes Facebook, avec questionnaire en ligne ; les auteurs reconnaissent que leur méthode expose fortement au biais de volontariat et que l’étude ne permet ni de confirmer les changements par des tiers, ni d’en établir la cause (Carter et al., 2024).

Le péril interprétatif est majeur à partir d’un tel matériel. Une transplantation est un événement biographique, chirurgical, pharmacologique et symbolique majeur. On peut raisonnablement attendre qu’elle modifie l’humeur, les goûts, le rapport au corps, le rapport à la mort, la gratitude envers le donneur, l’identité personnelle et les récits que l’on se raconte pour survivre à cette expérience. Les immunosuppresseurs et corticoïdes peuvent aussi agir sur l’humeur, le sommeil, la cognition et parfois produire des effets psychiatriques marqués (Warrington et Bostwick, 2006). Avant d’évoquer une mémoire contenue dans les organes, il faut donc vérifier les explications ordinaires : informations déjà connues sur le donneur, coïncidences, sélection des cas spectaculaires, absence de registre des échecs, interprétation rétrospective, attentes culturelles autour du cœur, reconstruction autobiographique après une chirurgie vitale.

Comme d’habitude en parapsychologie, on démarre avec des récits « fascinants » dont on a tendance à considérer la portée comme révolutionnaire pour les modèles corps-esprit. Le mot « mémoire cellulaire » existe en biologie pour désigner des états fonctionnels ou immunitaires des cellules ; il n’a rien à voir avec l’idée qu’un organe transplanté transmette des souvenirs autobiographiques. Evrard dit qu’il n’a « pas encore d’explication », mais aussitôt il propose pourtant l’explication la plus spectaculaire. Un raisonnement scientifique ferait l’inverse : il commencerait par tester tout ce qui peut produire l’illusion d’un souvenir transmis avant d’ouvrir la porte à une hypothèse qui bouleverserait la neurologie, la psychologie de la mémoire et la biologie de l’identité.

Cette séquence montre la logique d’expansion permanente du paranormal. Les récits de mémoire transplantée circulent depuis longtemps et les personnes concernées méritent que les professionnels de santé les informent sur les explications psycho-sociales parfaitement à même de rendre compte de la circulation de ces idées, au lieu d’exploiter leur récit et leur ressenti pour alimenter une littérature parascientifique.

  • Carter, B., Khoshnaw, L., Simmons, M., Hines, L., Wolfe, B., & Liester, M. (2024). Personality changes associated with organ transplants. Transplantology, 5(1), 12–26. https://doi.org/10.3390/transplantology5010002
  • Pearsall, P., Schwartz, G. E. R., & Russek, L. G. S. (2002). Changes in heart transplant recipients that parallel the personalities of their donors. Journal of Near-Death Studies, 20, 191–206.
  • Warrington, T. P., & Bostwick, J. M. (2006). Psychiatric adverse effects of corticosteroids. Mayo Clinic Proceedings, 81(10), 1361–1367. https://doi.org/10.4065/81.10.1361.

 

[2h27] — « La parapsychologie scientifique est un oxymore, c’est des mots qui vont pas ensemble normalement. »

C’est assez patent, en effet.

 

[2h33min40] « Je me considère comme un sceptique mais bon voilà ça c’est ma vision des choses. Du côté d’une communauté d’activistes sceptiques, je suis un énergumène parce que j’en sais trop, je suis très difficile dans un débat. Je suis extrêmement pénible en fait. Et donc je comprends qu’il a des gens qui essaient d’éviter de débattre de ces sujets avec moi. »

Well…

[2h34] — « Et j’espère un jour que certains des étudiants qui mènent des doctorats actuellement avec moi, j’en ai une dizaine actuellement, ben il y en a d’autres qui puissent poursuivre à l’université ou dans des postes de chercheur. »

 

Diagnostic général

Ce long entretien dans The Paranormal Show éclaire le profil intellectuel de Renaud Evrard avec une netteté rare. Dans un média acquis au mystère, il parle beaucoup plus librement que dans les formats généralistes. La posture de départ reste défendable : écouter des personnes troublées par des expériences inhabituelles, éviter la moquerie, éviter la pathologisation automatique, orienter vers des professionnels quand une souffrance apparaît. Cette porte d’entrée clinique constitue son meilleur bouclier public. Elle lui permet de se présenter comme un psychologue attentif aux récits et aux vulnérabilités.

Mais l’entretien montre autre chose. L’écoute clinique devient un espace où le paranormal demeure disponible presque partout. Les rêves peuvent être « prémonitoires », les pannes et objets déplacés peuvent entrer dans une logique de poltergeist, l’absence d’image peut devenir « élusivité » car la caméra qui tombe en panne peut participer au phénomène, la fraude peut cohabiter avec un reste « authentique », les médiums policiers peuvent obtenir des « 60 % » de réussite, Croiset peut redevenir un grand résolveur d’enquêtes, la télépathie sans support physique peut ouvrir vers l’âme, et les récits de greffes d’organes peuvent suggérer une mémoire hors du cerveau. À chaque fois l’hypothèse fétiche est sauvée du naufrage épistémique par des tournures pseudo-constructivistes ou des déclarations qui ont tout de l’acte de foi.

L’étude des phénomènes étranges est évidemment toujours légitime, mais elle doit être scientifique quand elle est défendue par un universitaire.

 

Renaud Evrard utilise son statut, ses réseaux institutionnels et son langage professionnel pour donner une consistance savante à des hypothèses non établies. L’écart entre l’apparence prudente et la pratique discursive est décisif. Evrard dilue dans des récits anecdotiques la défense d’une métaphysique élusive et irréfutable qu’il élève pourtant au rang d‘hypothèse de travail scientifique, ce qui relève de l’imposture intellectuelle. Il laisse au public paranormaliste le soin d’entendre ce qu’il espère déjà entendre.

Cette méthode discursive produit une légitimation académique du paranormal par capillarité : à partir d’un cas clinique bizarre, d’un échec probatoire, on élabore une piste parapsychologique qui promet une révolution du modèle corps-esprit.  Dans un contexte où des personnes vulnérables cherchent du sens à des vécus de deuil, de peur, de dissociation ou de crise, cette disponibilité permanente du paranormal pose un problème déontologique majeur.

Evrard ne se contente pas de protéger les témoins contre le mépris. Il protège surtout les hypothèses paranormales contre les exigences ordinaires de la preuve, et il éloigne nécessairement les personnes concernées des explications les plus pertinentes sur leur vécu et leur ressenti, ce qui peut porter atteinte à leur chances thérapeutiques. Primum non nocere

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

 

L’article signé par Antoine Frigaux, Renaud Evrard et Joëlle Lighezzolo-Alnot paraît dans L’Évolution Psychiatrique sous un titre d’apparence strictement clinique : « L’intérêt du test de Rorschach dans l’évaluation diagnostique des troubles du spectre autistique » (Frigaux et al., 2020).

Il faut lire ce texte comme une production collective ; Antoine Frigaux y occupe une place centrale dans le travail sur le Rorschach et le diagnostic différentiel ; Joëlle Lighezzolo-Alnot apporte l’ancrage en psychologie clinique projective ; Renaud Evrard intervient ici dans un champ qui recoupe ses intérêts plus larges pour les marges cliniques, les savoirs contestés et les frontières de la validation. La critique portera donc d’abord sur l’argument publié par les trois auteurs, avant d’interroger ce que cette publication ajoute au dossier Evrard.

 

Le papier traite d’un vrai problème : le diagnostic des troubles du spectre autistique, en particulier chez l’adulte, dans les formes dites complexes, face aux chevauchements avec la schizophrénie, la schizotypie, les troubles de la personnalité ou d’autres tableaux psychiatriques. Les auteurs partent donc d’un terrain sérieux. Les outils standardisés possèdent des limites. Les diagnostics tardifs existent. Les profils avec compensation peuvent échapper aux procédures routinières. Le diagnostic différentiel exige davantage qu’un remplissage mécanique de cases.

À partir de cette difficulté réelle, les auteurs défendent une conclusion clinique qui excède constamment le niveau de preuve qu’ils rapportent. Leur thèse consiste à réhabiliter le Rorschach, utilisé dans une approche « d’inspiration psychanalytique », comme outil « différent et ampliatif » dans l’évaluation diagnostique des TSA, notamment dans les situations différentielles difficiles. Le texte annonce d’emblée cette intention : présenter le Rorschach comme ressource complémentaire aux modalités diagnostiques déjà pratiquées.

La prudence affichée donne au papier une allure raisonnable. Les auteurs parlent de complémentarité, de dialogue entre méthodes, de croisement clinique, de singularité du sujet. Leur propos semble modeste. Pourtant, la conclusion franchit un seuil beaucoup plus fort : le Rorschach y devient un outil « adapté et efficace » pour participer aux échanges diagnostiques autour de l’autisme, alors même que les auteurs reconnaissent l’hétérogénéité des populations étudiées, les différences de critères nosographiques, la diversité des systèmes d’interprétation mobilisés et la réplicabilité comme « défi majeur » encore devant eux.

C’est le point décisif. L’article aurait pu conclure ceci : les données disponibles forment un ensemble d’hypothèses préliminaires, justifiant éventuellement un programme de recherche sur certaines variables du Rorschach dans des protocoles contrôlés. Cette conclusion aurait été défendable. Elle aurait maintenu la frontière entre exploration et recommandation clinique. Les auteurs choisissent une voie plus ambitieuse : ils installent le Rorschach dans l’espace du diagnostic, sous couvert de complémentarité, avant que les conditions élémentaires de validation soient réunies.

 

Transformer l’absence de preuve en conflit d’écoles

Le papier reconnaît pourtant l’objection institutionnelle majeure. La HAS indique qu’aucune étude méthodologique identifiée ne montre la validité des tests projectifs dans la démarche diagnostique du TSA, et que ces outils n’ont pas fait consensus. Les auteurs citent cette position, puis la contournent par une série d’arguments portant sur la liberté du psychologue, la créativité clinique, la souplesse des évaluations et le caractère parfois trop formalisé des recommandations.

Ce contournement mérite une attention particulière. L’argument ne consiste pas seulement à dire : « testons mieux le Rorschach ». Il consiste à transformer l’absence de validation en symptôme d’un conflit épistémologique. Le Rorschach aurait été écarté pour des raisons techniques, mais aussi à cause de sa mauvaise réputation, de son association à la psychanalyse, de clivages entre cliniciens psychodynamiques et psychologues cognitivistes. Ainsi, la question probatoire se trouve peu à peu absorbée dans un récit de marginalisation. La discussion quitte le terrain direct — validité, fiabilité, étalonnage, valeur incrémentale — pour rejoindre un terrain plus favorable aux auteurs : celui de la reconnaissance d’une tradition clinique.

La fragilité du socle empirique apparaît dans le corpus mobilisé. Les auteurs eux-mêmes indiquent que la littérature francophone repose largement sur des travaux cliniques, des études de cas, des monographies et des conceptualisations psychanalytiques centrées sur l’espace psychique, l’enveloppe, le contenant-contenu, les angoisses archaïques ou les « états post-autistiques ». Ces notions peuvent avoir une fécondité dans certains cadres thérapeutiques ou descriptifs. Leur usage dans une procédure de diagnostic différentiel impose un autre niveau d’exigence : opérationnalisation, cotation fiable, critères externes indépendants, comparaison avec des groupes contrôles, évaluation en aveugle, sensibilité, spécificité, validité prédictive et valeur ajoutée face aux procédures existantes.

Le papier fournit surtout une accumulation de signes suggestifs. Des cas uniques. Des études pilotes. Des échantillons modestes. Des travaux anciens. Des systèmes de cotation concurrents. Des traditions interprétatives différentes. Des rapprochements entre variables psychométriques et concepts psychodynamiques. Cette accumulation donne l’impression d’un paysage de recherche. Elle ne produit pas une validation diagnostique.

Le cas du diagnostic différentiel avec la schizophrénie illustre cette faiblesse. Les auteurs citent des travaux sur les troubles de la pensée au Rorschach chez des personnes autistes, notamment une étude exploratoire sur onze adultes autistes de haut niveau, puis d’autres travaux tentant de distinguer TSA et schizophrénie à partir de variables comme le WSum6, le PTI, le CDI, les réponses humaines, les mouvements humains ou les indicateurs de qualité formelle. Certaines pistes présentent un intérêt de recherche. Mais une piste et un outil diagnostique validé appartiennent à deux niveaux distincts.

La méta-analyse de Mihura et al. (2013) permet ici une critique plus précise. Elle ne permet pas de balayer le Rorschach d’un revers de main : certaines variables du Comprehensive System disposent d’un appui empirique réel, notamment celles liées aux processus perceptifs et cognitifs. Le Perceptual-Thinking Index, par exemple, fait partie des indices les mieux soutenus pour les troubles de la pensée et les perceptions distordues, en particulier dans la détection de troubles psychotiques (Mihura et al., 2013).

Mais cette nuance renforce la critique du papier de Frigaux, Evrard et Lighezzolo-Alnot. Le fait qu’une variable du Rorschach possède un appui dans un domaine donné — par exemple les troubles perceptivo-idéatifs associés à la psychose — ne valide pas l’usage du Rorschach dans le diagnostic différentiel des TSA. Mihura et al. montrent au contraire une grande variation selon les variables : certaines sont fortement soutenues, d’autres disposent d’un appui modeste, faible ou inexistant, et plusieurs manquent d’études publiées pertinentes. Leur méta-analyse recommande une lecture par variable, par construit, par critère externe. Elle s’oppose donc à toute promotion globale du « Rorschach » comme instrument utile en bloc.

Prenons les variables évoquées dans l’article. Le PTI dispose d’un meilleur appui, mais son domaine de validité concerne surtout les troubles de la pensée et les perceptions distordues, en particulier la psychose. Le CDI, mobilisé dans certaines grilles autour du syndrome d’Asperger, montre un effet plus modeste dans Mihura et al., avec une relation aux déficits interpersonnels ou émotionnels, et une base d’études limitée. Quant aux scores de type WSum6 ou « Critical Special Scores », leur intérêt porte sur les troubles de la pensée ; une application au diagnostic différentiel TSA/schizophrénie demanderait des études dédiées, sur des échantillons suffisants, avec des groupes cliniques comparables et des évaluateurs aveugles.

Autrement dit, la littérature favorable la plus sérieuse ne dit pas : « le Rorschach peut servir au diagnostic de l’autisme ». Elle dit plutôt : certaines variables codées du Rorschach possèdent une validité empirique pour certains construits, surtout lorsqu’elles reposent sur des comportements observables dans la tâche et des critères externes. Le papier critiqué emprunte cette crédibilité partielle, puis l’étend vers une proposition clinique beaucoup plus large.

La revue de Baghdadli, Russet et Mottron (2017), citée par les auteurs, doit elle aussi être maniée avec précision. Elle montre que les outils de dépistage et de diagnostic de l’autisme chez les adultes sans déficience intellectuelle présentent encore des limites de mesure. Elle souligne la nécessité d’études de validation supplémentaires et l’importance de combiner instruments, auto-questionnaires et expertise clinique. Mais cette limite des outils existants ne crée aucun privilège pour le Rorschach. Les auteurs de Baghdadli et al. raisonnent dans un cadre de validation psychométrique, avec PRISMA, COSMIN et QUADAS-2 ; ils évaluent les outils selon leurs propriétés de mesure et leurs risques de biais. Ce standard méthodologique souligne justement ce qui manque dans le plaidoyer pour le Rorschach : un dispositif robuste permettant de savoir ce que l’outil ajoute réellement aux procédures déjà disponibles.

La revue de Huang et al. (2020) renforce ce cadrage. Elle synthétise 82 études issues de 13 pays sur le diagnostic de l’autisme à l’âge adulte et montre que les parcours diagnostiques restent hétérogènes, que les processus d’évaluation varient fortement, que les comorbidités compliquent l’interprétation clinique et que les besoins de recherche demeurent importants. Cette littérature justifie la prudence devant les outils existants ; elle justifie aussi l’exigence d’études plus solides. Elle ne soutient pas l’introduction d’un outil projectif sans étalonnage spécifique dans les procédures diagnostiques. Au contraire, elle rappelle que l’adulte autiste arrive souvent au diagnostic après un parcours long, incertain, émotionnellement chargé, parfois marqué par des erreurs antérieures. Dans ce contexte, chaque instrument ajouté à l’évaluation devrait réduire l’incertitude plutôt que lui offrir un langage interprétatif supplémentaire.

 

La richesse interprétative contre la réduction de l’erreur

Le texte de Frigaux, Evrard et Lighezzolo-Alnot repose souvent sur une opposition implicite entre l’outil standardisé, supposé pauvre ou trop formel, et l’outil projectif, supposé riche, souple, capable d’accéder à la singularité. Cette opposition séduit parce qu’elle parle à une intuition clinique : un patient ne se réduit jamais à un score. Mais le diagnostic n’exige pas seulement de la richesse interprétative. Il exige une réduction contrôlée de l’erreur. L’outil qui produit le plus de sens pour le clinicien peut aussi produire davantage de latitude interprétative, davantage de biais de confirmation, davantage d’accord illusoire entre cliniciens partageant les mêmes présupposés.

La question de la fidélité inter-juges devrait alors devenir centrale. Les systèmes standardisés du Rorschach, comme le Comprehensive System ou le R-PAS, disposent au moins d’une littérature dédiée à la fidélité de cotation, avec des résultats discutés, parfois favorables, parfois contestés selon les variables et les contextes (Meyer et al., 2002 ; Grove et al., 2002). Mais l’article défend principalement un usage qualitatif, clinique et psychodynamique du Rorschach, précisément là où l’accord entre évaluateurs devient le plus difficile à garantir. Les auteurs assument que la méthode qu’ils privilégient interprète le Rorschach « sous un angle qualitatif et clinique » et que sa nature rend « la quantification parfois difficile » (Frigaux et al., 2020). Dans une procédure diagnostique, cette difficulté change de statut : elle devient un risque. Quand deux cliniciens formés dans des cadres différents peuvent tirer des inférences différentes à partir du même protocole, la richesse herméneutique se paie en instabilité diagnostique. Une méthode appelée à contribuer au différentiel TSA/schizophrénie devrait démontrer non seulement que ses cotations élémentaires tiennent, mais que ses interprétations cliniques complexes convergent entre juges indépendants, idéalement aveugles au diagnostic préalable. Or ce niveau de preuve demeure précisément absent du plaidoyer proposé ici.

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La psychanalyse comme langage d’autorisation

Le problème réside moins dans le référentiel psychodynamique comme horizon de réflexion qu’à son usage comme langage d’autorisation. Winnicott, Bion ou les théories de l’enveloppe psychique peuvent inspirer des hypothèses cliniques, des cadres thérapeutiques, des manières d’écouter un patient. Leur fécondité éventuelle dans la relation de soin ne les rend pas automatiquement utilisables dans un protocole de diagnostic différentiel. Dès qu’il s’agit d’orienter une personne vers un diagnostic de TSA, la question devient plus sèche : quel indicateur, codé comment, par qui, avec quel accord inter-juges, contre quel critère indépendant, dans quel groupe clinique, avec quelle capacité à distinguer TSA, schizophrénie, anxiété sociale, schizotypie ou trouble de personnalité ? Dans cet article, le vocabulaire psychodynamique donne une densité clinique à une proposition qui demanderait surtout une validation indépendante : quel indicateur, codé comment, avec quelle fidélité, contre quel critère externe, et avec quelle valeur ajoutée face aux procédures existantes ? Cette fonction rhétorique importe : elle permet de présenter une faiblesse probatoire comme une profondeur clinique.

 

C’est ici que l’article devient préoccupant pour un regard rationaliste. Il ne défend pas frontalement une croyance extravagante. Il ne ressemble pas à une pseudoscience spectaculaire. Il fonctionne plutôt par extension douce du domaine du plausible. D’abord, les outils standards ont des limites. Ensuite, le clinicien doit rester créatif. Ensuite, les tests projectifs apportent une richesse singulière. Ensuite, certaines variables du Rorschach disposent d’un appui empirique dans certains domaines. Ensuite, le diagnostic différentiel des TSA a besoin d’aides nouvelles. À la fin de la chaîne, le Rorschach se retrouve présenté comme « adapté et efficace », alors que chaque maillon pris séparément justifierait seulement une hypothèse de recherche.

Cette rhétorique constitue une forme d’entrisme méthodologique. Elle introduit une méthode fragile en douceur, avec une apparence de prudence, un vocabulaire de la complémentarité, un appel à la complexité, par la critique des recommandations trop rigides et l’idée qu’une tradition marginalisée aurait été injustement tenue à distance. Résultat : un outil sans étalonnage spécifique pour les TSA, reconnu comme insuffisamment étudié par les auteurs eux-mêmes, reçoit une place clinique que les données rapportées ne permettent pas de garantir.

 

Promouvoir maintenant, valider plus tard

L’article aurait dû conclure autrement. Il aurait pu affirmer que certains indices du Rorschach, en particulier les variables perceptivo-idéatives mieux soutenues dans la littérature, méritent une évaluation spécifique dans des protocoles de recherche sur le diagnostic différentiel TSA/schizophrénie. Il aurait pu appeler à des études prospectives, multicentriques, préenregistrées, avec groupes cliniques contrastés, cotateurs aveugles, critères diagnostiques indépendants, analyse de validité incrémentale et comparaison directe avec l’ADOS-2, l’ADI-R, les entretiens spécialisés et les évaluations neuropsychologiques. Il aurait pu réserver le Rorschach au statut d’objet de recherche. Cette conclusion aurait protégé le patient, la clinique et la science.

Les auteurs préfèrent une conclusion plus conquérante. Ils parlent d’un outil « adapté et efficace », tout en plaçant la réplicabilité dans l’avenir. Cette chronologie épistémique pose problème : on promeut maintenant, on validera plus tard. Dans un champ aussi sensible que l’autisme, cet ordre des opérations devrait alerter. Le diagnostic structure des vies ; il donne accès à des droits ; il oriente des prises en charge ; il modifie l’identité sociale et personnelle des personnes concernées. Un outil qui entre dans ce champ doit arriver lesté de preuves, pas porté par une promesse de profondeur.

 

Dans le cadre plus large de mon enquête sur Renaud Evrard, cet article garde toutefois une importance particulière. Non parce qu’il serait seul responsable de cette réhabilitation du Rorschach, ni parce que le texte se réduirait à sa signature. Il s’agit d’un article collectif, inscrit dans une tradition clinique projective plus large. Mais sa présence parmi les auteurs éclaire un motif récurrent dans son parcours : la défense de zones marginales ou contestées au nom de l’ouverture clinique, de la complexité des phénomènes et d’une critique des standards dominants de validation. Ce motif mérite discussion lorsqu’il concerne la parapsychologie. Il mérite plus encore de prudence lorsqu’il touche au diagnostic de l’autisme. Dans ce domaine, l’enjeu n’est pas seulement théorique : le diagnostic oriente des droits, des prises en charge, des parcours de vie et parfois une identité personnelle longtemps cherchée. Introduire dans cette chaîne un outil projectif dont la validité spécifique, la valeur incrémentale et la fidélité interprétative restent à démontrer exige davantage qu’un plaidoyer pour la complémentarité.

Dans d’autres contextes, cette même disposition peut servir à légitimer des recherches sur le paranormal ou des expériences extraordinaires au nom du sérieux accordé à ce que les approches dominantes auraient trop vite écarté. Ici, elle sert à réhabiliter un test projectif dans le diagnostic de l’autisme.

La critique rationaliste gagne à rester chirurgicale. L’intérêt d’un clinicien pour le Rorschach relève d’une pratique possible, à condition de rester à sa place : l’exploration, la formulation d’hypothèses, éventuellement la recherche. Le point contestable surgit lorsqu’un article académique transforme un corpus exploratoire, hétérogène et faiblement réplicatif en argument pour une utilité clinique dans l’évaluation diagnostique des TSA. Le papier part d’une difficulté authentique : le diagnostic différentiel des TSA chez l’adulte peut être complexe, incertain, parfois insuffisamment couvert par les outils existants. Mais on ne peut troquer un test controversé et sans valeur ajoutée à des protocoles standardisés, imparfaits mais méthodologiquement balisés, et qui font l’objet d’évaluations psychométriques explicites.

 

Acermendax

Références

  • Baghdadli, A., Russet, F., & Mottron, L. (2017). Measurement properties of screening and diagnostic tools for autism spectrum adults of mean normal intelligence: A systematic review. European Psychiatry, 44, 104–124. DOI : 10.1016/j.eurpsy.2017.04.009.
  • Frigaux, A., Evrard, R., & Lighezzolo-Alnot, J. (2020). L’intérêt du test de Rorschach dans l’évaluation diagnostique des troubles du spectre autistique. L’Évolution Psychiatrique, 85(1), 133–154. DOI : 10.1016/j.evopsy.2019.11.002.
  • Grove, W. M., Barden, R. C., Garb, H. N., & Lilienfeld, S. O. (2002). Failure of Rorschach-Comprehensive-System-based testimony to be admissible under the Daubert-Joiner-Kumho standard. Psychology, Public Policy, and Law, 8(2), 216–234. DOI : 10.1037/1076-8971.8.2.216.
  • Meyer, G. J., Hilsenroth, M. J., Baxter, D., Exner, J. E., Fowler, J. C., Piers, C. C., & Resnick, J. (2002). An examination of interrater reliability for scoring the Rorschach Comprehensive System in eight data sets. Journal of Personality Assessment, 78(2), 219–274. DOI : 10.1207/S15327752JPA7802_03.
  • Mihura, J. L., Meyer, G. J., Dumitrascu, N., & Bombel, G. (2013). The validity of individual Rorschach variables: Systematic reviews and meta-analyses of the Comprehensive System. Psychological Bulletin, 139(3), 548–605. DOI : 10.1037/a0029406.
  • Huang, Y., Arnold, S. R. C., Foley, K.-R., & Trollor, J. N. (2020). Diagnosis of autism in adulthood: A scoping review. Autism, 24(6), 1311–1327. DOI : 10.1177/1362361320903128.

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

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  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
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  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

 

L’entretien « Étudier scientifiquement le paranormal » est publié le 18 août 2019 dans Inexploré[1], magazine lié à l’INREES. La page indique que le texte est « à retrouver dans Inexploré n°43 », et le bas de page précise qu’« Inexploré est édité par INREES ».  La page affiche même cette annonce : « Praticiens : bientôt votre label & annuaire, engagez-vous ! »

Nous sommes dans un environnement qui mêle magazine, télévision, offres de contenus, univers de praticiens et discours sur l’extraordinaire. Inexploré se présente par ailleurs sous la formule « À la croisée des mondes », ce qui résume assez bien sa fonction culturelle : faire circuler des récits situés entre spiritualité, paranormal, psychologie, thérapie et prétention savante.

Il s’agit d’un entretien de vulgarisation dans un média dont l’écosystème a tout intérêt à rendre l’extraordinaire présentable.

 

La mise en scène : le chercheur courageux face au paranormal

L’invité est ainsi présenté « Renaud Évrard est un enseignant chercheur enthousiaste et intarissable, surtout lorsqu’il s’agit de parler de parapsychologie. » Le paranormal entre par la même porte que le chercheur universitaire, puis se trouve immédiatement rebaptisé parapsychologie.

Le même extrait ajoute : « En France, il n’existe pas d’équivalent universitaire à ces unités. » La phrase construit une géographie implicite de la légitimité : ailleurs, des unités universitaires ; en France, un retard. Le lecteur reçoit alors la marginalité de la parapsychologie française comme un défaut institutionnel, plutôt que comme la conséquence possible d’un déficit probatoire massif.  Ce procédé est récurrent dans les discours de légitimation du paranormal savant où la marginalité devient une preuve d’audace. Le chercheur apparaît comme celui qui répare un provincialisme sceptique français.

 

Blanchiment académique : changer le nom des objets

L’entretien fonctionne par substitution lexicale. Les objets bruts — télépathie, précognition, hantises, synchronicités, psi — passent dans un bain de vocabulaire académique. On parle alors d’« expériences exceptionnelles », de « clinique », de « parapsychologie », d’« anomalies », de « recherche », de « conscience ». Ce ripolinage ne change pas la nature des discours quand ils relèvent de la croyance.

Un universitaire est évidemment totalement libre d’étudier les croyances paranormales. Nous avons besoin de travaux sur les récits d’apparitions, les impressions de communication avec les morts, les coïncidences vécues comme significatives, les effets psychologiques des expériences limites. Cette recherche appartient pleinement aux sciences humaines, à condition de ne pas se tromper sur la nature des objets étudiés, à savoir des récits, des croyances, des expériences subjectives, des contextes culturels, des significations psychiques.

À ce premier mécanisme de maquillage s’ajoute, dans cet entretien, une deuxième technique narrative. On nous raconte l’histoire de la métapsychique, le centenaire de l’IMI, et on évoque des figures prestigieuses. Le paranormal entre par les récits d’expériences extraordinaires, traverse la parapsychologie, s’adosse à l’université, puis s’autorise même un détour par Pauli, Jung et la physique quantique.

Par ce blanchiment académique, le paranormal quitte le registre des croyances, des médiums, des tables tournantes ou des intuitions invérifiables, pour se changer en un champ de recherche présenté comme injustement marginalisé. Derrière cette mise en scène disparaissent les questions pourtant décisives : quels phénomènes sont démontrés, par quels protocoles, avec quelles réplications indépendantes, et avec quelle puissance explicative ?

 

Le moment quantique : Pauli, Jung et le prestige volé à la physique

On peut lire : « Le dialogue qu’ont entretenu Carl Gustav Jung, le spécialiste de la psychologie des profondeurs, et Wolfgang Pauli, le physicien quantique et prix Nobel, a donné naissance à la notion de synchronicité. Cela a aussi fini par faire école. »

Arrêtons-nous un instant. Pauli était bien un physicien majeur. Il a bien reçu le prix Nobel de physique. Il a bien correspondu avec Jung. Il a bien participé à la maturation intellectuelle de la synchronicité jungienne. Mais aucune de ces vérités historiques ne transforme la synchronicité en résultat de physique. L’association Pauli-Jung permet ici un transfert de prestige : la mécanique quantique prête son aura à une notion psychologique et métaphysique, puis cette notion vient nourrir l’imaginaire paranormal.

C’est précisément le mécanisme du bullshit quantique savant. Il ne se présente pas forcément sous la forme grossière « la pensée crée la réalité ». Il prend ici une forme plus cultivée : Pauli, Jung, synchronicité, acausalité, psi, conscience, physique moderne. Le résultat reste le même : la physique quantique devient un réservoir d’analogies pour donner une profondeur savante à des affirmations qui devraient être jugées sur leur niveau de preuve.

Evrard formule ailleurs le glissement de manière encore plus explicite :

« Le premier postulat qui est mis en défaut, c’est le postulat de la clôture causale du monde physique […] nous savons que nous ne pouvons plus tenir un tel raisonnement. Ne serait-ce qu’à cause du fameux problème de la mesure en physique quantique. »

Evrard transforme ici un problème interne à l’interprétation de la mécanique quantique en autorisation métaphysique. Le problème de la mesure porte sur la manière dont le formalisme quantique articule l’évolution d’un état et l’obtention d’un résultat défini lors d’une mesure. Il a suscité plusieurs familles d’interprétations — théorie de l’effondrement, mondes multiples, approches bohmiennes, lectures relationnelles ou informationnelles — sans fournir pour autant un mécanisme par lequel l’esprit, la conscience ou des phénomènes psi interviendraient causalement dans le monde physique (Myrvold, 2022).

La clôture causale du physique relève d’un autre débat. Elle concerne la possibilité d’expliquer les événements physiques par des causes physiques suffisantes. La mécanique quantique peut être probabiliste, indéterministe et conceptuellement déroutante ; cela ne donne aucun appui expérimental à la télépathie, aux poltergeists ou aux synchronicités objectives. La confusion consiste donc à faire passer une difficulté réelle de la physique pour une brèche ouverte dans laquelle le paranormal pourrait s’installer. Rien, dans le problème de la mesure, ne produit une prédiction testable en faveur des hypothèses psi.

 

La suite de la trajectoire d’Evrard confirme que cet usage du quantique dépasse l’entretien de 2019. En 2025, il co-signe avec Jérémie Philippe un chapitre intitulé « Psi et physique quantique : un flirt heuristique ? » dans le Grand manuel de parapsychologie scientifique. Le chapitre est publié dans un ouvrage dirigé par Evrard, Claude Berghmans et Paul-Louis Rabeyron. Le titre lui-même est révélateur. « Flirt heuristique » offre une prudence de surface. Le mot « flirt » autorise la proximité sans engagement. Le mot « heuristique » protège contre l’accusation de démonstration abusive. Mais pour le lecteur ordinaire, le signal reçu reste limpide : le psi et la physique quantique auraient quelque chose à se dire. Or ce « quelque chose » a tout du brouillard conceptuel.

 

Pourquoi le quantique ne sauve pas le psi

Renaud Evrard n’avance pas toujours masqué :

« La théorie quantique généralisée explique que des corrélations d’intrications non locales peuvent perturber un système et provoquer, par exemple, un effet de type poltergeist.»

Cette affirmation ébouriffante prête à la physique quantique le pouvoir d’expliquer les fantômes, mais vous ne trouverez nulle part un physicien pour la défendre dans un article de recherche. Parce que c’est une baliverne !

L’intrication quantique produit des corrélations entre systèmes physiques formalisés, préparés, mesurés selon des contraintes précises ; elle ne constitue pas un mécanisme causal permettant de déplacer des objets. La théorie de l’information quantique encadre très précisément ces limites. Evrard ne les mentionne pas. La mécanique quantique ne fournit aucun raccourci vers la télépathie, la précognition, les hantises, les synchronicités ou la survie de la conscience.

Pauli appartient à la physique du XXe siècle. La synchronicité appartient à l’histoire intellectuelle de Jung. Les coïncidences significatives appartiennent à la psychologie des croyances, à la clinique, à l’interprétation biographique, parfois au deuil, à l’angoisse ou aux biais de détection de motifs. Les phénomènes psi relèvent d’allégations extraordinaires. Les faire converser dans une même phrase crée un joli narratif qui apporte beaucoup au lustre de la parapsychologie, mas rien à la compréhension des phénomènes

 

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La fausse ouverture d’esprit

Evrard mobilise souvent une posture d’ouverture qui serait, dans sa forme personnelle, la seule, authentiquement sceptique, par opposition à un dogmatisme matérialiste obtus ambient.

Il faut reconnaître qu’une certaine douceur épistémique est souvent préférable pour éviter de maltraiter malgré nous les personnes qui racontent des vécus intimes, parfois liés au deuil, au trauma, à l’angoisse ou à la quête de sens. Mais ce qui relève de l’attitude, de l’écoute et in fine de la bienveillance, et donc de l’éthos, ne peut à lui seul faire la leçon au logos des sceptiques dont le rôle est de résister aux discours assertifs mal fagotés.

« Je ne tombe ni dans un travers sceptique de rejet en bloc de l’hypothèse psi, ni dans l’affirmation abusive selon laquelle la preuve est faite, je maintiens la question grandement ouverte »

Cet agnosticisme de façade coexiste dans le même entretien avec des affirmations comme « la théorie quantique généralisée explique les poltergeists », et lorsqu’on s’en avise, on ne peut être dupe de l’imposture qui se joue. Le masque tombe, car l’ouverture d’esprit, vertu cardinale de la pensée critique, n’a rien à voir avec la valse constante de la promotion entêtée d’une parapsychologie présentée comme ouverte à toutes les hypothèses. L’ouverture d’esprit consiste à ne pas être amoureux de ses hypothèses et accepter le verdict du réel quand il se prononce. C’est accepter les preuves, même quand elles nous donnent tort, et reconnaitre dans l’absence de preuve qui persiste une bonne raison d’éviter certaines prétentions.

 

Conclusion : une question d’abus académique

Evrard évite la plupart du temps de dire frontalement : « le paranormal existe, la science le prouve », mais quel autre message envoie-t-il, interview après interview, livre après livre, et même dans certaines publications à vocation scientifique ?

Son discours fonctionne comme un dog whistle académique : un signal discret, audible surtout par ceux qui attendent déjà une validation. À l’oreille du grand public, il garde les formes de la prudence : il accueille des vécus, il ouvre des hypothèses, il refuse les diagnostics trop rapides. À l’oreille d’un public paranormaliste, le message est limpide : la recherche sérieuse commencerait à prendre ces phénomènes au sérieux, les sceptiques seraient trop fermés, la science matérialiste aurait raté quelque chose.

Grâce à cette double adresse, Evrard peut toujours répondre qu’il explore et accompagne en suspendant son jugement. Il peut même passer pour sage, nuancé, plus ouvert d’esprit que ses critiques. Mais ce qui se donne ici pour prudence scientifique ressemble surtout à une sélection orientée : des informations, des références et des concepts sont mobilisés de façon à rendre compatibles des croyances préalables avec les apparences de la recherche.

L’invocation du quantique illustre ce mécanisme avec une netteté particulière. Evrard mobilise un domaine extérieur à sa compétence dans une atmosphère de vertige intellectuel, comme si la physique contemporaine avait déjà fragilisé les objections rationalistes.

L’abus d’autorité académique qui se répète à chaque prise de parole pose une question plus large que Renaud Evrard. Elle engage la responsabilité de son laboratoire, de son université et du champ disciplinaire de la psychologie. Un chercheur peut-il gloser sur la télépathie chez des enfants autistes, le contact avec les morts ou les poltergeists « psychophysiques », tout en ayant la responsabilité de former de futurs psychologues ?

 

Acermendax

Références

  • Evrard, R., Berghmans, C., & Rabeyron, P.-L. (dir.). (2025). Grand manuel de parapsychologie scientifique. Dunod. DOI : 10.3917/dunod.evrar.2025.01.
  • Evrard, R., & Philippe, J. (2025). Psi et physique quantique : un flirt heuristique ? Dans R. Evrard, C. Berghmans & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 453-510). Dunod. DOI : 10.3917/dunod.evrar.2025.01.0453.
  • Keller, L., Szymkiewicz, A., Mutis, M., & Evrard, R. (2021). Complaisance du hasard et expériences de coïncidences. L’Évolution Psychiatrique, 86(2), 285-306. DOI : 10.1016/j.evopsy.2020.08.005.
  • Myrvold, W. C. (2022). Philosophical Issues in Quantum Theory. In E. N. Zalta (Ed.), The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Spring 2022 ed.). Stanford University. https://plato.stanford.edu/entries/qt-issues/
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423. DOI : 10.1371/journal.pone.0033423.
  • Inexploré « Étudier scientifiquement le paranormal », publiée le 18 août 2019 ; page éditoriale Inexploré/INREES consultée via l’extraction publique.

[1] https://www.inexplore.com/articles/etudier-scientifiquement-paranormal