Archive pour la catégorie : Zététique

La zététique consiste à questionner les raisons pour lesquelles nous pensons que quelque chose est vrai.

Courrier international titre l’un de ses articles : « Les prières semblent faire tomber la pluie dans certains endroits, découvrent des chercheurs. » L’article présente une étude publiée dans le Quarterly Journal of Economics, consacrée aux prières publiques organisées pour obtenir la pluie. Et le journaliste choisit un titre qui dit l’inverse du résultat du travail scientifique. C’est phénoménal.

Arrêtons-nous sur une phrase particulièrement problématique : « Une prière pour la pluie prononcée le mois précédent augmente de 71 % la probabilité de précipitations importantes un jour donné. »

Grammaticalement, la messe est dite. La phrase nous affirme tranquillement que la prière agit sur la météo. Elle devient la cause d’une augmentation de la probabilité de pluie. L’étude décrit un mécanisme entièrement différent : à Murcie, en Espagne, les prières publiques pour obtenir la pluie, appelées « rogations », étaient organisées après de longues périodes sèches. Or, dans cette région, plus la sécheresse se prolonge, plus la probabilité qu’il pleuve au cours des jours suivants augmente.

Rien de mystérieux : plus cela fait longtemps qu’il n’a pas plus alors qu’il fait sec, et plus il y a de chance que demain, il finisse par pleuvoir. C’est de l’ordre de la Lapalissade. Les gens ont ainsi tendance à organiser des prières à des moments qui coïncident avec un augmentation de la probabilité qu’il pleuve. En conséquence : lorsque l’on observe une prière en faveur de la pluie, on peut prédire que la pluie a des chances de se produire sans avoir besoin d’invoquer le moindre mécanisme et la moindre causalité.

Les auteurs observent une hausse relative de 71 % de la probabilité de pluie. Ce chiffre paraît considérable, mais il porte sur une probabilité de départ très faible. La probabilité quotidienne moyenne de précipitations remarquables est d’environ 0,203 %. Après une prière récente, elle augmente de 0,144 point de pourcentage et atteint environ 0,347 %. — Autrement dit, on passe d’environ deux jours de forte pluie pour mille jours à un peu plus de trois jours pour mille. L’écart relatif est bien de 71 %, tandis que l’écart absolu reste inférieur à deux dixièmes de point de pourcentage.

L’intérêt du papier commence précisément ici. Les chercheurs cherchent à comprendre comment une pratique sans efficacité matérielle peut accumuler des succès apparents et conserver sa crédibilité pendant des siècles. Le calendrier des prières constitue une sorte de machine à sélectionner les réussites. Le clergé attend que le besoin de pluie soit intense. Les cérémonies commencent après une sécheresse déjà longue, puis se poursuivent jusqu’à l’arrivée de la pluie. Le rituel occupe ainsi la période durant laquelle l’événement attendu devient de plus en plus probable. Lorsque la pluie tombe, elle paraît répondre à la prière.

L’échec reçoit aussi un traitement favorable à la croyance. Tant que la pluie tarde, les autorités peuvent intensifier les cérémonies, multiplier les processions ou invoquer une ferveur insuffisante. Une pluie finira toujours par survenir et clore la séquence sur une réussite mémorable.

Les auteurs prolongent leur enquête avec des données portant sur 1 208 groupes humains décrits dans la littérature ethnographique. Ils trouvent des rituels destinés à provoquer la pluie chez 39 % d’entre eux. Ces pratiques sont 47 % plus fréquentes dans les régions où la probabilité quotidienne de pluie augmente au cours d’une période sèche. Elles apparaissent également davantage dans les sociétés dépendantes d’une agriculture intensive ou irriguée.

Deux conditions favorisent donc leur développement. La population éprouve un besoin impérieux de contrôler la pluie. Le climat fournit régulièrement des coïncidences capables de rendre le rituel persuasif.


NB : Courrier International, alerté par Nicolas R., un lecteur qui leur a envoyé un lien vers Ca Coule de Source, a diligemment corrigé le titre et le chapo de son article. Je salue ce geste.


Sélection culturelle

Cette étude décrit une forme de sélection culturelle. Les pratiques les mieux placées dans le temps obtiennent davantage de succès apparents. Elles attirent plus facilement la confiance, le soutien et les ressources. Elles se transmettent alors au détriment des rituels dont le calendrier produit des échecs trop visibles. Une croyance peut ainsi s’adapter à la réalité sans acquérir la moindre efficacité, il lui suffit d’intervenir au bon moment.

Ce mécanisme dépasse largement les prières pour la pluie. Il concerne aussi, en santé, les traitements employés lorsque les symptômes atteignent leur maximum avant de régresser spontanément. On le retrouve dans les rituels appliqués à des phénomènes cycliques, ou avec les prédictions formulées assez tard pour bénéficier d’une évolution déjà engagée.

Le papier offre donc une excellente leçon sur la causalité. Un événement peut annoncer correctement ce qui va suivre tout en restant totalement étranger à sa production. Quand ma voisine sort avec son parapluie, il est probable qu’il va pleuvoir, et pourtant elle n’en est pas la cause. La formulation du titre dans Courrier international efface cette distinction alors qu’elle est au cœur de ce qui a besoin d’être expliqué. À une époque où les croyances se renforcent d’un rien et où l’on partage des articles sans les lire en ne retenant que leur titre, appeler ce papier « Les prières semblent faire tomber la pluie dans certains endroits, découvrent des chercheurs. » relève de la faute professionnelle alors même que l’étude relayée est, comme vous l’avez constaté, très éclairante. C’est dommage

Mais retenons la leçon de l’étude de Espín-Sánchez : certaines croyances survivent parce que leur environnement leur fournit d’excellentes occasions de paraître vraies.

 

Acermendax

Je pense ce message assez important pour vous demander de prendre soin de lire l’article jusqu’au bout.

 

Commençons avec ce communiqué :

« Le cancer essaie de guérir, pas de tuer.
Une tumeur cancéreuse est en gros un sac que le corps crée pour collecter les toxines qui contaminent le sang. Une biopsie ouvre simplement ce sac et relâche les matières toxiques dans le corps.
La radiothérapie provoque un état de choc du corps, qui détourne l’énergie nécessaire pour décomposer la tumeur.
La chimiothérapie empoisonne tout le corps, empoisonne le sang, ce qui pousse seulement le corps à créer davantage de tumeurs. Renseignez-vous sur la guérison du cancer par le jeûne. »

Il circule avec un visuel sur le Net, au grès des partages et des likes par milliers :

Le message paraît simple, rassurant et presque logique : le cancer serait un mécanisme de nettoyage, les traitements médicaux empêcheraient le corps de se réparer, et le jeûne permettrait de retrouver une voie “naturelle”. Cette histoire fonctionne parce qu’elle donne du sens à une maladie qui fait peur. Elle donne aussi une cible claire — la médecine — et une solution accessible — la détox, le jeûne, les compléments alimentaires et toute une immense galaxie de produits et de formations achetables en en clic.

Mais cette histoire repose sur une fausse description du cancer. Une tumeur cancéreuse n’est pas un sac à toxines. Une biopsie n’ouvre pas une poche de poison. La radiothérapie et la chimiothérapie ne détournent pas une énergie de guérison. Pour comprendre pourquoi ce message est dangereux, il faut revenir à quelques bases simples.

 

Comprendre un peu le cancer

Voici une explication simple de ce qui se passe réellement lors d’un cancer.

Une tumeur cancéreuse se forme quand certaines cellules accumulent des altérations qui dérèglent leur division, leur survie, leurs interactions avec les tissus voisins et parfois leur capacité à migrer dans l’organisme. L’Institut national du cancer décrit le cancer comme un dysfonctionnement cellulaire : des cellules se multiplient de manière anarchique, prolifèrent localement, envahissent les tissus voisins, puis peuvent former des métastases à distance. La Ligue contre le cancer précise que ces cellules modifient leur environnement, produisent des tumeurs qui grossissent, envahissent et détruisent les zones autour d’elles, puis essaiment parfois vers d’autres organes.

La tumeur cancéreuse correspond à un tissu dérégulé, mais organisé et en évolution continue, qui contient des cellules tumorales, des cellules immunitaires, des vaisseaux, du tissu conjonctif…

 

La cancérologie n’utilise pas le mot « toxine » !

Le mot “toxines” donne au message une apparence scientifique, mais il reste vide tant qu’aucune substance précise n’est nommée. En biologie, une toxine désigne une substance toxique produite par un organisme vivant : la toxine botulique d’une bactérie, la ricine du ricin, l’amanitine de certains champignons, certaines molécules présentes dans des venins. Une toxine possède un nom, une origine, une structure, un effet mesurable. Dans les discours anti-médecine, rien de tout cela n’apparaît : aucune molécule, aucun dosage, aucun mécanisme. Le mot sert surtout à fabriquer une image mentale inquiétante.

La biopsie inquiète facilement, parce qu’elle consiste à prélever un fragment de tissu. Elle sert pourtant à savoir ce que l’on traite : type de cancer, agressivité, récepteurs, mutations utiles au choix du traitement. Des déplacements de cellules le long d’un trajet de biopsie ont été décrits dans certains contextes, avec une fréquence faible et des précautions techniques prévues pour réduire ce risque. Présenter la biopsie comme l’ouverture d’un sac de toxines inverse donc la réalité : le geste sert d’abord à poser un diagnostic fiable et à choisir une stratégie adaptée.

L’American Cancer Society résume l’état pratique des connaissances : la dissémination d’un cancer à cause d’une biopsie reste extrêmement rare, tandis que le bénéfice diagnostique guide la prise en charge. Une étude sur les sarcomes n’a pas trouvé d’augmentation du risque de récidive locale après biopsie percutanée. Une revue récente sur le cancer du sein traite aussi du déplacement cellulaire lié aux biopsies et des moyens de le limiter.

Voici les références de ces travaux :

  • Berger-Richardson D, Swallow CJ. Needle tract seeding after percutaneous biopsy of sarcoma: Risk/benefit considerations. 2017 Feb 15;123(4):560-567. doi: 10.1002/cncr.30370. Epub 2016 Nov 2. PMID: 27859013.
  • Holmes DR. Reducing the Risk of Needle Tract Seeding or Tumor Cell Dissemination during Needle Biopsy Procedures. Cancers (Basel). 2024 Jan 11;16(2):317. doi: 10.3390/cancers16020317. PMID: 38254806; PMCID: PMC10814235.

La radiothérapie agit par rayonnements ionisants ciblés. Elle endommage l’ADN des cellules cancéreuses, entraîne leur mort ou ralentit leur croissance. Elle sert à traiter certaines tumeurs, réduire une masse tumorale, prévenir une récidive locale ou soulager des symptômes. Ses effets secondaires proviennent de l’irradiation de tissus sains proches de la zone traitée, avec des risques connus, dosés, surveillés et mis en balance avec le bénéfice attendu. Le discours des vendeurs de solutions alternatives remplace ce mécanisme par une histoire vague de “choc” et nous parle d’une « énergie détournée », et là encore le mot ‘énergie’ est emprunté à la science, mais dans ce contexte il ne veut rien dire. Aucune « énergie » n’est « détournée » quand on utilise des rayonnements pour blesser et tuer des cellules cancéreuses.

La chimiothérapie utilise des médicaments capables de tuer des cellules cancéreuses ou de freiner leur division. Sa toxicité existe, parfois lourdement : fatigue, nausées, infections, atteintes des muqueuses, chute des cheveux, baisse des cellules sanguines, effets organiques selon les molécules. Cette toxicité explique la surveillance, les protocoles, les adaptations de dose et les arbitrages médicaux. Elle ne valide pas l’idée d’un sang “empoisonné” qui pousserait le corps à fabriquer davantage de tumeurs puisque les cancers naissent d’altérations cellulaires, de processus évolutifs et de microenvironnements tumoraux, et pas d’un réflexe de stockage de déchets.

Le jeûne ajoute le vernis “naturel” au message. Des recherches évaluent le jeûne court ou des régimes mimant le jeûne comme adjuvants possibles dans certains traitements, sous encadrement médical. Ces travaux portent sur la tolérance, les effets métaboliques, l’inflammation, parfois la réponse aux traitements ; ils ne démontrent pas une guérison du cancer par privation alimentaire. Une revue systématique sur le jeûne pendant les traitements anticancéreux conclut que les preuves disponibles ne montrent pas d’amélioration de la qualité de vie ni de réduction solide des toxicités de chimiothérapie, et rappelle que la perte de poids involontaire aggrave les résultats cliniques.

  • Voici la référence : Drexler U, Dörfler J, von Grundherr J, Erickson N, Hübner J. Fasting during cancer treatment: a systematic review. Qual Life Res. 2023 May;32(5):1427-1446. doi: 10.1007/s11136-022-03300-1. Epub 2022 Nov 28. PMID: 36441383; PMCID: PMC10123040.

Nous voyons que la réalité de la maladie et des traitements est très éloignée de la présentation alarmante de cette annonce par David Wolf qui n’a aucune formation en médecine et dont le parcours est associé au droit, aux sciences politiques et l’entrepreneuriat en plus d’un faux diplôme en nutrition.

Le message que nous venons d’analyser incite à redouter la biopsie, à interpréter les traitements comme des agressions inutiles, puis à chercher une solution alimentaire présentée comme plus “logique” ou plus “naturelle”, une solution qui est justement proposée par l’entreprise commerciale de l’auteur du message. Comme par hasard.

Chez une personne qui vient de recevoir un diagnostic, ce récit favorise le retard de prise en charge, l’abandon de traitements efficaces ou le recours exclusif à des pratiques non validées. En cancérologie, ces délais changent parfois le pronostic : une maladie localisée et traitable aujourd’hui évolue vers une maladie plus avancée demain.

Pourquoi ce message circule-t-il s’il n’est pas vrai ?

Ce type de message circule parce qu’il répond à une angoisse réelle. Le cancer fait peur. Les traitements impressionnent. Leurs effets secondaires existent. Dans ce contexte, une explication simple, une accusation claire et une solution “naturelle” se partagent très vite. Le lecteur reçoit une histoire complète : le corps essaierait de guérir, la médecine l’en empêcherait, et une pratique accessible permettrait de reprendre le contrôle.

Les réseaux sociaux amplifient ce format. Un contenu qui inquiète, indigne ou donne l’impression de révéler une vérité cachée déclenche des commentaires, des partages, des réponses indignées. Sa visibilité augmente. La fausseté du message participe alors à son efficacité : elle simplifie tout, dramatise tout, et donne au partage une valeur morale. Et c’est pourquoi vous croiserez beaucoup plus souvent le message faux que son débunkage.

Il est donc utile de dire un mot sur l’auteur de ce visuel viral. David “Avocado” Wolfe affiche plus de 11 millions de followers sur Facebook, plus de 440k sur Instagram, et son site personnel renvoie vers un écosystème de diffusion plus large : TikTok, X/Twitter, Substack, Telegram, BitChute, Rumble et YouTube. En 2017, ABC News le présentait déjà comme un conspirationniste internationalement connu, dans un article consacré aux inquiétudes suscitées par ses positions antivaccins lors d’une tournée australienne. En 2020, Media Matters le décrivait comme un influenceur santé au moment où il promouvait de l’argent colloïdal pendant la pandémie. Il agit à travers un mégaphone mondial de la pseudo-santé.

 

Il y a beaucoup d’argent à engranger en captant, sur Internet, des personnes inquiètes avec des récits qui les éloignent de la médecine. Ces discours transforment la peur en dépendance : dépendance à des conseils, à des contenus, à des produits, à des figures qui se présentent comme plus lucides que les soignants.

Les cancers restent des maladies graves, complexes, parfois terriblement difficiles à traiter. La médecine progresse pourtant, notamment grâce aux diagnostics précoces, aux traitements mieux ciblés et aux protocoles évalués. Chaque retard provoqué par une fausse promesse peut coûter une chance de soin. Les vies encore sauvables deviennent alors les proies des vendeurs de solutions imaginaires, mais aussi de tous ceux qui relaient des informations avariées en croyant aider.

Acermendax

 

Voir aussi :

Une enquête publiée dans L’Express ce matin s’intéresse à Julien Nizard, vice-doyen de la faculté de médecine de Nantes.  Au cœur de la « médecine intégrative » française, elle décrit des pratiques fragiles, ésotériques ou franchement farfelues circulant avec le tampon rassurant de l’université, de l’hôpital et de la recherche.

Le cas le plus spectaculaire concerne le LineQuartz, un appareil présenté comme un mélange de luminothérapie, chromothérapie, musicothérapie et lithothérapie, mobilisant des « quartz spécifiques », la mémoire de l’eau, des énergies et des références à la physique quantique. Son inventeur revendique des effets sur les douleurs chroniques, le stress, l’anxiété, la fibromyalgie, la spondylarthrite ankylosante, et évoque même des patients atteints de cancers. Une lampe à sept branches, des faisceaux colorés, de la musique classique, des pierres, un vocabulaire quantique : tout l’imaginaire pseudo-thérapeutique contemporain tient dans cet objet.

 

Une lampe pseudo-quantique comme vitrine

Un tel dispositif mérite-t-il une caution académique ? Julien Nizard figure parmi les auteurs d’une étude pilote consacrée au LineQuartz. L’étude porte sur une quarantaine de patients, sans groupe contrôle, avec des conflits d’intérêts massifs, des évaluations réalisées par les personnes impliquées dans la proposition du traitement, des praticiens issus de la naturopathie, de la réflexologie ou du coaching, et une plausibilité biologique famélique. Malgré cette faiblesse méthodologique, l’article suggère une amélioration de la douleur, du sommeil, de l’humeur, du stress et de l’activité générale.

Notez bien qu’une part centrale de la promesse commerciale vise les praticiens : formations, accompagnement, installation du dispositif dans les cabinets, diversification de l’offre de soin. La première chose que tente de vendre l’inventeur du LineQuartz, ce sont des formations à l’utilisation de son appareil. Un invariant du charlatanisme veut que la véritable escroquerie se tourne vers des ventes de formation à un public qui veut aider, plutôt que vers le soin lui-même qui est moins rémunérateur et plus risqué.

 

Un réseau académique pour les fausses médecines

Ce qui se passe autour de Julien Nizard n’est pas nouveau, car c’est tout un écosystème de la promotion des PSNC ésotériques, énergétiques et plus ou moins spirituelles qui se bat depuis des années pour tenter de disqualifier la critique rationaliste depuis l’intérieur du monde académique et médical

Sur la Tronche en Biais et La Menace Théoriste a déjà été documenté ce lobbying : les promoteurs de « médecines intégratives » (un terme qu’ils utilisent et qu’il ne faut pas accepter d’utiliser, pas plus qu’il ne faut valider l’existence d’une allopathie) — ces promoteurs de non-médecines se présentent comme les seuls capables de réguler les dérives qu’ils contribuent à légitimer. Fabrice Berna, professeur de psychiatrie à Strasbourg et vice-président du CUMIC, a été critiqué pour ses liens avec le Samadeva, son rôle dans les réseaux de médecine intégrative, ses attaques contre les critiques rationalistes et sa manière de relativiser la médecine fondée sur les preuves.

À chaque fois le même schéma revient : les critères scientifiques ordinaires sont présentés comme trop étroits, trop occidentaux, trop réductionnistes ; les pratiques sans preuves solides reçoivent l’étiquette plus acceptable de « thérapies complémentaires » ; la critique des dérives se transforme en prétendue violence rationaliste.

 

L’enquête de L’Express ajoute une pièce importante à cette cartographie. Elle montre que le CUMIC, présidé par Julien Nizard, s’inscrit dans un réseau où se croisent médecine intégrative, anthroposophie, homéopathie, fasciathérapie, Samadeva, revue Hegel, Getcop et Alliance santé intégrative.

Je cite : « Le collège a en effet été cofondé, aux côtés de Julien Nizard, par Jacques Kopferschmitt, qui avait signé la préface d’un livre blanc de la médecine anthroposophique, inspirée des principes de l’occultiste Steiner et maintes fois dénoncée par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Son vice-président est toujours le Pr Fabrice Berna, dont Le Point avait révélé en septembre 2025 la proximité avec le Samadeva, un organisme également de longue date dans le viseur de la Miviludes. Son secrétaire, François Paille, est aussi vice-président (comme Jacques Kopferschmitt) du Getcop, le groupe d’évaluation des thérapies complémentaires.

Le Getcop, qui compte le Cumic parmi ses partenaires, est présidé par un cardiologue également homéopathe et spécialiste de fasciathérapie – autre pratique épinglée par la Miviludes. Le Cumic, comme le Getcop, est lui-même partenaire de la revue Hegel,
dédiée à la santé intégrative. L’un de ses rédacteurs en chef n’est autre que François
Paille. Julien Nizard figure à son comité de rédaction, aux côtés, notamment, de Florian Petitjean, le fondateur d’un laboratoire de compléments alimentaires (Olisma) ou de Robert Kempenich, autre membre du Getcop et président de l’Arema, l’association pour la recherche et l’enseignement en médecine anthroposophique. Cette revue a déjà ouvert ses colonnes à cette pratique, comme à de nombreuses autres pseudothérapies aquasophrologie, yogathérapie, auriculothérapie, homéopathie, fasciathérapie…). On retrouve également le Cumic (comme le Getcop et Hegel) au sein de l’Alliance santé intégrative, dont l’un des objectifs assumés est de « favoriser l’accès de la population aux thérapies complémentaires. »

 

Cette nébuleuse produit une impression de sérieux par accumulation de titres, d’associations, de revues, de diplômes et de comités. Elle fabrique surtout un brouillard institutionnel où des pratiques sans preuves solides, à force de circuler dans les médias et sous le blanc-seing des institution, acquièrent une crédibilité qui n‘a rien à voir avec leur efficacité réelle ni la qualité des travaux qui étayent leurs prétentions.

Cette stratégie fonctionne grâce à une confusion entretenue entre évaluation et promotion. Évaluer une pratique réclame une distance méthodologique, une hypothèse claire, des critères définis, des groupes comparateurs, une déclaration rigoureuse des intérêts en jeu, une interprétation proportionnée aux données. Promouvoir une pratique, c’est plus facile ; il suffit d’avoir une belle histoire, des mots clefs, des témoignages, des complices, un réseau, des lieux associés à la crédibilité de la recherche.

 

La régulation captée par les promoteurs

Notons toutefois que le contexte politique a peut-être changé au printemps 2026. Philippe Baptiste, ministre chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a annoncé une mission de « cartographie et d’évaluation de la qualité » des formations universitaires qui se réclament des médecines « douces », « alternatives » ou intégratives.

Cette mission confiée au Hcéres vise les formations existantes, avec des propositions attendues pour mieux les réguler. Selon L’Express, Julien Nizard a écrit à Emmanuel Touzé, conseiller spécial santé du ministre Philippe Baptiste, après l’annonce de cette évaluation. Il y reprend la ligne du CUMIC : réserver ces formations aux professionnels de santé, les inscrire dans un parcours de soins, enseigner des pratiques évaluées pour leurs bénéfices et leurs risques, et écarter les contenus religieux, spirituels ou politiques.

Cette position paraît raisonnable sur le papier. Elle est difficile à croire quand elle émane d’un réseau qui côtoie l’anthroposophie, la fasciathérapie, l’homéopathie, la revue Hegel, le Getcop, le Samadeva et plusieurs pratiques déjà signalées dans le champ des dérives sectaires ou pseudo-thérapeutiques. Les mêmes acteurs ouvrent des formations, signent des articles, siègent dans des revues, créent des collèges et sollicitent les pouvoirs publics. Ils présentent ensuite cette présence institutionnelle comme une garantie de sérieux des pratiques ainsi promues. Comment ne pas appeler cela de l’imposture intellectuelle ?

Quand une faculté enseigne l’hypnose, l’acupuncture, l’ostéopathie médicale ou la phytothérapie sous des formats diplômants, elle accorde à ces pratiques un capital symbolique considérable. Les patients y voient une validation. Les praticiens y voient une vitrine. Les promoteurs y voient un levier politique. Les étudiants y apprennent que les frontières entre médecine, croyance, expérience personnelle et marketing thérapeutique se négocient au nom du « care » et de la complexité.

Une rétractation pour faute éthique

La séquence récente autour de Fabrice Berna et de ses coauteurs éclaire aussi ce rapport de force. L’article d’opinion What the “FakeMed”? or “fake medicines” according to a collective of French doctors, signé Fabrice Berna, Jean-Arthur Micoulaud-Franchi, François Paille, Julien Nizard et Laurence Verneuil, a été publié dans Douleurs : Évaluation – Diagnostic – Traitement en janvier 2025. Il est depuis quelques jours rétracté — « RETRACTED » .

La notice indique une rétractation demandée par le rédacteur en chef et les auteurs après identification d’un problème éthique et de la citation dans la ‘recherche’ d’extraits de conversation sur les réseaux sociaux pour incriminer le Collectif No FakeMed. Les auteurs ont annoncé qu’ils allaient re-soumettre ce travail une fois corrigé. Mais notons les faits : un texte d’opinion cosigné par des figures de la pseudo-« médecine intégrative », hostile aux critiques rationalistes des « FakeMed » est sanctionné pour manque d’éthique.

Le manque d’éthique apparait ailleurs dans l’article de L’Express quand l’autrice Stéphanie Benz évoque des réactions agressives face à la critique : mail de menaces à peine voilées adressé au chercheur Lonni Besançon, saisine ordinale contre Jean-François Dumas après ses critiques du CUMIC, puis échec de cette démarche.

On constate que les réseaux de médecine intégrative qui se présentent volontiers comme des espaces de douceur, d’écoute et d’ouverture mobilisent sans problème des outils de pression, de plainte ou d’intimidation contre ceux qui prononcent des critiques sur la qualité de leurs travaux. La bienveillance affichée s’arrête là où commence l’examen public des intérêts, des méthodes et des alliances.

 

Les patients paient le prix des promesses

Je termine avec un rappel lexical, parce que les mots sont les armes des manipulateurs : il n’y a pas de « médecine douce », il n’y a pas de « médecine complémentaire », il n’y a pas de « médecine intégrative », il y a la médecine très imparfaite, pratiquée par des médecins parfois incompétents ou désagréables, mais encadrés par des règles et à jour des connaissances produites par la recherche ; et ceux qui parlent de « médecines alternatives » tentent en réalité de promouvoir des alternatives à la médecine aux dépends de ceux qui les croient.

Pendant que des acteurs du monde académique, financés par l’argent public, promeuvent de fausses solutions, les personnes atteintes d’affections douloureuses, chroniques, incapacitantes ou anxiogènes continuent de subir l’errance médicale. Cette errance les conduit de promesses en déceptions, puis parfois vers des discours de plus en plus problématiques et dangereux.

Nous sommes en droit d’exiger que les hôpitaux et les universités réservent leurs ressources limitées au recrutement de chercheurs et d’enseignants rigoureux, ainsi qu’au financement de recherches sérieuses. Il est temps de résister à l’entrisme des fausses médecines, qui servent aussi de portes d’entrée vers des dérives sectaires coûteuses pour les patients, les familles et les institutions.

 

Acermendax

L’article publié par The Conversation sous le titre « Pourquoi de plus en plus de médecins reconnaissent-ils la validité des expériences de mort imminente ? » traite d’un vrai sujet clinique. Des patients reviennent d’un arrêt cardiaque ou d’une situation critique avec des récits intenses, structurés, parfois bouleversants. Ces récits modifient leur rapport à la mort, à leur identité, à leurs proches. Les soignants doivent les recevoir avec sérieux, tact, et compétence.

Mais un écueil doit être évité, celui d’une écoute clinique qui dérive vers la validation de « perceptions anomales ». Une expérience vécue mérite d’être entendue, mais une perception paranormale exige des preuves. L’article brouille cette distinction.

L’auteur, Jorge Andrés Delgado-Ron, est médecin et spécialiste de l’épidémiologie sociale ; il indique sur son site personnel[1] : « Depuis 2025, je me suis plongé dans l’exploration scientifique des expériences de mort imminente et de la réincarnation. »

 

Des expériences vérifiées ?

L’article écrit :

« Certaines personnes ayant vécu une EMI rapportent avoir eu le sentiment de sortir de leur corps et de pouvoir observer ce qui se passait autour d’elles. Une partie de ces expériences implique des perceptions pouvant être vérifiées. Autrement dit, le patient se souvient avoir perçu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir alors qu’il était inconscient, et ce, au-delà d’une simple reconstitution de la mémoire. »

Cette phrase présente comme acquis ce qui demande démonstration. Pour parler de perception « vérifiée », il faut établir que le patient était réellement incapable d’accéder à l’information par les voies ordinaires, que le souvenir date bien de la période d’inconscience alléguée, que l’entourage médical ou familial n’a pas fourni l’information après coup, que la vérification s’est faite de manière indépendante, et que le dossier contient assez d’éléments pour permettre une évaluation critique.

Sans ce travail, la formule « il n’aurait pas dû voir » reste une impression narrative. Elle impressionne parce qu’elle épouse la forme classique du récit paranormal : un patient inconscient, une information inaccessible, une confirmation ultérieure. Mais la force d’un récit ne mesure pas la qualité de sa preuve. Et la littérature scientifique, sur le plan de la vérification de ces allégations, est absolument désertique.

 

Une source engagée présentée trop sobrement

L’article cite ensuite une compilation :

« L’Association of Near Death Studies a publié une compilation de plus de 100 cas de ce type dans la deuxième édition de The Self Does Not Die, en 2023. (…)  On y trouve des descriptions d’objets situés à des endroits hors de portée des personnes présentes dans la pièce, même si elles avaient tenté de les voir. Par exemple, une pièce de 25 cents de 1985 posée dans le coin droit d’un moniteur cardiaque de 2,40 mètres de haut, qu’un médecin a découverte après être monté sur une échelle. Dans un autre cas, un patient souffrant de troubles obsessionnels compulsifs a rapporté un numéro de série à 12 chiffres situé sur le dessus d’un respirateur de 2,10 mètres. Le numéro a été confirmé par un technicien. »

 

L’IANDS (International Association for Near-Death Studies) est une organisation engagée dans l’étude et la promotion des EMI. Le titre de l’ouvrage parle carrément de phénomènes paranormaux « vérifiés ». Le livre cité correspond aux canons du genre depuis des décennies : une compilation d’anecdotes très éloignée des critères qui permettent d’établir une vérité scientifique ou même journalistique.

Les exemples accumulés ont tout pour frapper : un détail minuscule, un emplacement inaccessible, une confirmation technique. Ils manquent pourtant des éléments qui transformeraient une bonne histoire en donnée probante. Il faudrait par exemple commencer par pouvoir répondre aux questions suivantes. Où sont les entretiens originaux ? Qui a interrogé le patient ? À quel moment ? Avec quelles questions ? Qui connaissait déjà les informations révélées par le sujet ? Le personnel a-t-il discuté du cas avant la vérification ? L’information a-t-elle circulé dans la chambre, dans le dossier, dans la famille ? La confirmation a-t-elle eu lieu en aveugle ?

L’histoire des sciences nous a démontré que, sans protocole strict permettant d’éliminer les explications alternatives, il est risqué d’accorder du crédit à une hypothèse qui coïncide avec nos attentes.

 

AWARE : le protocole intéressant aux résultats vides de paranormal

L’article mobilise ensuite l’étude AWARE :

« Des auteurs de l’étude AWAreness during Resuscitation (AWARE) racontent : Notre cas de conscience visuelle avérée, alors que la fonction cérébrale est normalement absente ou, au mieux, gravement altérée, est déroutant… Nos conclusions ne laissent pas supposer qu’en cas d’arrêt cardiaque, la conscience visuelle soit de nature hallucinatoire ou illusoire, car les souvenirs correspondaient à des événements réels et vérifiés. »

L’étude AWARE de Parnia et al. (2014) mérite une lecture précise. Elle documente des souvenirs rapportés après arrêt cardiaque et conclut que des survivants décrivent parfois une activité consciente malgré une absence de conscience cliniquement détectable. Elle rapporte aussi un taux très faible de conscience complète avec rappel explicite : 2 % des survivants interrogés.

L’article donne lui-même le résultat expérimental le plus important :

« L’équipe de l’étude AWARE, par exemple, a installé plus de 1 000 signes dans cinq hôpitaux, à une hauteur trop élevée pour le regard, et orientés vers le plafond (un point de vue uniquement visible depuis le plafond). Bien qu’ils aient suivi plus de 2 000 patients victimes d’un arrêt cardiaque, seuls quelques-uns d’entre eux ont survécu et ont pu être interrogés. Deux d’entre eux ont fait état d’une expérience extracorporelle, mais aucune de ces expériences ne s’est produite à l’endroit où les chercheurs avaient placé les signes. »

Les résultats sont honnêtement présentés, mais peut-être faut-il rappeler ce qu’ils montrent : l’étude qui a mis en place les moyens de vérifier les témoignages de perception extra corporelle aboutit à… zéro vérification. L’étude reste intéressante sur ce qu’elle montre de la conscience pendant la réanimation, mais elle n’établit pas une perception hors du corps. Pas plus que l’étude AWARE II (Parnia et al., 2023) qui examine la conscience et ses marqueurs électrocorticaux pendant la réanimation. Le résumé signale 567 arrêts cardiaques intrahospitaliers, 53 survivants, 28 entretiens complétés et 11 personnes rapportant des souvenirs ou perceptions suggérant une forme de conscience. Là encore, rien ne valide les récits de nature paranormale.

 

Le mot « valider » brouille la lecture.

L’article écrit : « Pourtant, les approches centrées sur le patient et fondées sur des données probantes suggèrent que les professionnels de santé devraient valider et explorer ces expériences, en faisant preuve d’ouverture d’esprit et sans porter de jugement. »

Dans un cabinet médical, cette approche non jugeante est tout à fait appropriée. Face à un patient qui a vécu quelque chose d’intense, l’écoute aide à intégrer ce souvenir tandis que le mépris aggrave parfois la détresse. Le court article de Delgado-Ron dans le CMAJ s’inscrit dans cette logique clinique. (Delgado-Ron, 2026)

Mais dans un article qui consacre une section à la « Véracité des perceptions anomales », le mot « valider » demande une précision. Valider le vécu du patient signifie reconnaître son expérience subjective. Valider une perception paranormale signifie produire des preuves contrôlées. Ces deux sens n’ont pas le même statut. Les mélanger favorise exactement la confusion que la vulgarisation scientifique devrait prévenir.

L’article de The Conversation écrit :

« Une innovation récente dans ce domaine consiste en la mise au point d’une échelle d’évaluation de la véracité des EMI, que les médecins peuvent utiliser pour juger de la validité des perceptions et de la capacité perceptive du patient à un instant donné. »

Cette échelle existe bien : la (veridical) vNDE Scale, publiée par Greyson et al. en 2025, vise à évaluer la force probatoire de perceptions rapportées pendant des EMI. Mais son nom et son ambition risquent de donner une impression excessive. L’outil ne vérifie pas une perception en temps réel ; il classe la qualité apparente de dossiers déjà constitués, à partir de critères comme le délai d’enquête, l’état du patient, la corroboration par un tiers, l’existence d’une explication physique et la présence d’erreurs. Sa première validation repose sur 17 cas et produit un accord inter-évaluateurs modéré. La vNDE Scale, qui ne « valide » aucune preuve du paranormal, a pour seul intérêt d’améliorer le tri des récits.

 

The Conversation est en faute

Un article solide aurait défendu un message simple : les EMI existent comme expériences humaines puissantes ; elles méritent une prise en charge clinique sérieuse ; leur contenu spirituel ou métaphysique appartient d’abord au récit du patient ; les allégations de perception véridique restent fragiles, dominées par des cas rétrospectifs et quelques études prospectives aux résultats très limités sur le paranormal.

L’article publié par The Conversation avance une idée moins honnête. Sous couvert d’expliquer l’écoute clinique des EMI, il accrédite l’idée beaucoup plus forte que des perceptions paranormales auraient déjà reçu une validation scientifique. Il cite une compilation engagée comme un corpus de données valides. Il raconte des anecdotes spectaculaires sans dossier probatoire accessible. Il invoque AWARE alors que le test expérimental des cibles visuelles n’a rien confirmé.

Les EMI relèvent pleinement d’un traitement universitaire, à condition de séparer l’expérience vécue, la prise en charge clinique et les allégations paranormales. Dans cet article, cette séparation cède trop souvent devant le prestige narratif des cas spectaculaires. Le risque éditorial tient déjà dans le titre : « Pourquoi de plus en plus de médecins reconnaissent-ils la validité des expériences de mort imminente ? » Un lecteur pressé retient que la médecine reconnaît désormais la validité des EMI. Le texte, lui, ne démontre rien de tel. Il se borne à rappeler des éléments connus sur l’impact psychologique des EMI, puis ajoute une couche fragile sur les perceptions « véridiques ».

C’est un cas presque scolaire de contrebande éditoriale : le titre avance une prétention contraire aux données de la science, mais son contenu, lui, ne dit rien ou presque. The Conversation doit prendre ce risque au sérieux. Sa place dans le paysage intellectuel en fait une cible privilégiée pour les stratégies d’entrisme académique des défenseurs de pseudosciences.

Le précédent Renaud Evrard avait déjà montré ce risque dans le même environnement éditorial. Des pratiques ou doctrines fragiles y gagnent un supplément de légitimité par simple passage sous enseigne universitaire. (https://menace-theoriste.fr/renaud-evrard-the-conversation-la-caution-academique-fakemeds/)

 

L’équipe éditoriale de The Conversation s’engage-t-elle à renforcer son contrôle sur les articles qui touchent aux pratiques non validées, aux allégations paranormales et aux usages abusifs du prestige académique ?  Sans vigilance accrue, ce magazine sera exploité pour tromper les lecteurs au profit de quelques auteurs qui veulent faire croire que la science a tranché là où elle n’a rien établi.

 

Acermendax

 


Références

  • Delgado-Ron, J. A. (2026). Near-death experiences. CMAJ, 198(20), E780. https://doi.org/10.1503/cmaj.252003
  • Greyson, B., Long, J., Tressoldi, P., Holden, J. M., & al. (2025). The veridical Near-Death Experience Scale: construction and a first validation with human and artificial raters. Frontiers in Psychology, 16, 1661390. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2025.1661390
  • Parnia, S., Spearpoint, K., de Vos, G., Fenwick, P., Goldberg, D., Yang, J., Zhu, J., Baker, K., Killingback, H., McLean, P., Wood, M., Zafari, A. M., Dickert, N., Beisteiner, R., Sterz, F., Berger, M., Warlow, C., Bullock, S., Lovett, S., & Schoenfeld, E. R. (2014). AWARE—AWAreness during REsuscitation—A prospective study. Resuscitation, 85(12), 1799–1805. https://doi.org/10.1016/j.resuscitation.2014.09.004
  • Parnia, S., Keshavarz Shirazi, T., Patel, J., Kwiecien, T. D., Brand, E., Stetz, N., D’Arcy, R. C. N., Rocha, S., Yang, J., Zhu, J., & al. (2023). AWAreness during REsuscitation – II: A multi-center study of consciousness and awareness in cardiac arrest. Resuscitation, 191, 109903. https://doi.org/10.1016/j.resuscitation.2023.109903
  • Rivas, T., Dirven, A., & Smit, R. H. (2023). The Self Does Not Die: Verified Paranormal Phenomena from Near-Death Experiences (2e éd.). DOI introuvable ; ouvrage publié par l’IANDS, organisation engagée dans l’étude et la promotion des EMI comme défi au modèle cerveau-conscience.
  • van Lommel, P., van Wees, R., Meyers, V., & Elfferich, I. (2001). Near-death experience in survivors of cardiac arrest: A prospective study in the Netherlands. The Lancet, 358(9298), 2039–2045. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(01)07100-8

 

[1] https://doctor.delgado.ec/ (consulté le 25 juin 2026)

 

 

 

Camille avait 36 ans. Elle était psychologue. Sa grossesse arrivait après un parcours lourd de PMA, une endométriose, des années de médicalisation du corps et une méfiance croissante envers l’hôpital. Pendant sa grossesse, elle a consommé des vidéos, podcasts et formations en ligne consacrés à la naissance « souveraine », à l’accouchement naturel et au freebirth, cette pratique qui consiste à accoucher sans sage-femme, sans obstétricien, sans présence médicale qualifiée. D’après le récit publié par Marie Claire et repris par Santé Magazine, elle a notamment acheté une préparation en ligne d’Ema Krusi à 329 euros, avant de prévoir un accouchement non assisté avec une « gardienne des naissances » trouvée sur Instagram.

À 39 semaines de grossesse, la poche des eaux se fissure. Le liquide devient verdâtre et malodorant. Dans un suivi obstétrical ordinaire, ce signe impose une évaluation médicale rapide : il peut signaler la présence de méconium dans le liquide amniotique. et une souffrance fœtale. Camille, elle, reste chez elle. Elle relit les supports des réseaux de freebirth. Elle dira ensuite à Marie Claire : « Au lieu d’écouter mon instinct et mon système d’alarme, je suis allée chercher la ressource théorique qui me rassurait. »

 

Le travail dure trois jours. Après une nuit de contractions intenses, il s’arrête. Camille contacte sa « gardienne des naissances », qui temporise à distance et lui indique qu’un accouchement physiologique peut durer sept à neuf jours. Interrogée par Marie Claire, la professeure Anne Chantry, sage-femme à Port-Royal, explique qu’un tel délai expose le fœtus à un risque grave : des contractions longues et fortes diminuent les échanges sanguins entre la mère et l’enfant. La partenaire de Camille finit par appeler les pompiers. À la maternité, le couple apprend que le bébé est mort, probablement depuis plus de quarante-huit heures.

Le drame de Camille vient d’un enchaînement qui commence avec une défiance envers l’hôpital, des contenus qui présentent cette défiance comme une lucidité, une figure d’autorité en ligne, une personne non médicale placée en position de conseil au moment critique, puis l’interprétation d’un signal d’alerte comme une étape normale d’un processus « physiologique ». Le bébé meurt dans cet intervalle.

 

Ema Krusi vend précisément le type de cadre mental qui autorise ce genre de drame. Sur la page commerciale de son Mastermind de la Naissance™, elle affirme que « la naissance n’est pas un acte médical » mais « un acte de souveraineté ». Son texte oppose les protocoles médicaux, associés à la pathologie, à une promesse de récupération du corps, de l’intuition, du couple et de la lignée. Le programme revendique une « formation non médicale à l’accouchement naturel », mais la page promet aussi une communauté active dans seize pays, deux lives par semaine, du coaching 24/7 en vingt-trois langues, sept modules, des centaines de membres, un travail sur la décision, la posture, les options, les risques et les alternatives.

Ce discours avance par glissements successifs. Il parle de droits des patientes, sujet réel. Il évoque les violences obstétricales, sujet documenté. Il dénonce la standardisation des maternités, critique recevable lorsqu’elle vise les sous-effectifs, la brutalité de certains gestes ou les défauts d’information. Puis il transforme cela en soupçon généralisé et paranoïaque. Sur la page du programme, l’hôpital apparaît comme un lieu de pression, d’obéissance, de perte de pouvoir. La patiente qui accepte un protocole devient une femme qui cède. La femme qui résiste devient une femme « souveraine ».

Cette rhétorique a une efficacité redoutable parce qu’elle s’appuie sur une part de vérité. Des femmes ont été maltraitées en maternité. Des consentements ont été bâclés. Des actes ont été imposés ou mal expliqués. Mais un discours charlatanesque se reconnaît souvent à sa manière d’utiliser une blessure réelle pour vendre une réponse totale. Ici, l’expérience négative du soin sert à installer une méfiance de principe envers le soin. L’autonomie de la patiente, principe essentiel, se retrouve convertie en retrait du monde médical, y compris lorsque les signes cliniques réclament une intervention.

 

Le cas Ema Krusi

Le parcours public d’Ema Krusi aurait dû alerter les rédactions qui lui ont ouvert leurs pages et dont elle affiche les titres sur son site : Marie Claire, Magicmaman et Forbes. Pourtant dès novembre 2020 sa présence dans le documentaire complotiste Hold Up, sous l’étiquette flatteuse de « lanceuse d’alerte », ne laisse guère de doute sur la nature de son discours. Celle qui est alors gérante d’un magasin de chaussures à Genève, anime un blog et une chaîne YouTube où elle diffuse des théories conspirationnistes sur l’épidémie, accuse les autorités d’exagérer les dangers du virus, se présente comme anti-vaccins, anti-masques et anti-tests, et relève de la mouvance QAnon.

Avant de vendre la “naissance souveraine”, Ema Krusi avait déjà construit sa notoriété dans un milieu où la défiance sanitaire, le rejet des institutions et les récits conspirationnistes servaient de carburant médiatique et commercial. Nous n’avons pas le droit d’être surpris

Son nom apparaît aussi dans un entretien de la Commission fédérale contre le racisme suisse avec Rudy Reichstadt, fondateur de Conspiracy Watch. À la question sur les plateformes et figures complotistes en Suisse, il cite Ema Krusi parmi les figures influentes du complotisme européen en Suisse romande, aux côtés de Piero San Giorgio et Chloé Frammery.

Autre élément lourd : la CICAD, Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation, affirme qu’Emanuela Krusi a été condamnée le 23 mars 2023 par le Ministère public de Genève pour discrimination raciale. En cause : la complotiste a édité et vendu sur son site et depuis son magasin de chaussures des ouvrages de Sylvain Laforest, contenant des passages négationnistes. Une telle trajectoire interdit le portrait maternité aimable, dépolitisé, décoré de douceur et de “puissance féminine” ; c’est pourquoi, la responsabilité médiatique mérite un examen.

Magicmaman a publié le 10 novembre 2025 un contenu consacré à Ema Krusi « en partenariat avec Médias France », dans une rubrique « Nos coups de cœur ». Le texte la présente comme mère de trois enfants, autrice, fondatrice du Mastermind de la Naissance™, et relaie son message selon lequel le corps des femmes serait « profondément sage ». Il affirme que ses contenus seraient « validés par des experts » et que des sages-femmes viendraient se former à son programme. Aucune contextualisation sérieuse de son passé complotiste n’apparaît.

 

Économie de l’influence

Un tel article pèse dans une économie de l’influence. Il offre un décor éditorial à une entrepreneuse de la défiance. Il transforme une vendeuse de baratin en figure maternelle inspirante. Il fournit une caution réutilisable dans une page de vente, une story Instagram, une bio, un tunnel commercial. Pour une lectrice enceinte, le logo d’un magazine parental peut valoir brevet de sérieux. Cette caution peut modifier la perception du risque. Peut-on parler de complicité ? Je ne fais que poser des question ?

Magicmaman avait plusieurs manières de traiter Ema Krusi : l’enquête, le portrait critique, la mise à distance, la vérification de ses titres, l’examen de son passé complotiste, la confrontation de ses promesses aux connaissances obstétricales. Le magazine a publié un contenu promotionnel dans une rubrique de « coups de cœur ». Ce choix éditorial compte. Il installe une vendeuse de programmes dans le paysage rassurant de la presse parentale.

Marie Claire occupe une place plus embarrassante qu’une simple enquête tardive. Ema Krusi affiche (ou affichait) le magazine dans sa rubrique « Presse — Ils en parlent », avec une présentation flatteuse de son Mastermind de la Naissance™ comme parcours de « transformation profonde à 360° ». Marie Claire a donc servi de caution médiatique aux côtés de Magicmaman et Forbes.

 

Dans cette histoire, Camille a raconté elle-même le moment décisif : au lieu d’appeler une maternité, elle a cherché dans les ressources du freebirth la phrase qui allait la rassurer. C’est là que se mesure le danger de ces discours. Cette mécanique devrait obséder les rédactions. Avant de publier un portrait aimable, un partenariat, un « coup de cœur » ou une enquête centrée sur une influenceuse de la santé ou du bien-être, il faut se poser des questions.

Chez Ema Krusi, les signaux existaient : Hold-Up, la complosphère du Covid, l’affaire rapportée par la CICAD, absence de compétence médicale, des programmes payants vendus à des femmes enceintes à travers des tunnels de vente de margoulin. Le drame de Camille aurait pu être évité si le discours trompeur d’Ema Krusi n’avait pas été relayé par tous ces gens.

 

Acermendax

 

 

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Marie Borel, de Mende, est présentée comme guérie les 21-22 août 1907, à 27 ans, de six fistules pyo-stercorales situées dans les régions lombaire et abdominale ; la reconnaissance diocésaine intervient à Mende le 4 juin 1911.

Dans le récit favorable, elle aurait souffert depuis plusieurs années de complications abdominales graves après des épisodes d’appendicite et une opération réalisée en 1903. Elle était affectée d’une terrible fistulose purulente, compliquée par une péritonite, avec six fistules pyo‑stercorales au niveau lombaire et abdominal, ce qui relevait, à l’époque, de pathologies très invalidantes et potentiellement mortelles, sans traitement antibiotique.

Le site Miracle Hunter affirme qu’elle arrive à Lourdes en août 1907 dans un état très dégradé, puis que les fistules se ferment brutalement après les bains ou au cours du pèlerinage, avec récupération rapide.

Des fistules pyo-stercorales multiples, chroniques, suppurantes, dans un contexte post-opératoire abdominal, ne sont pas censées se fermer spontanément sans traitement chirurgical. Si l’état initial est correctement établi et si la fermeture a réellement été soudaine, complète et durable, les défenseurs du miracle y voient une guérison impossible naturellement.

 

Sur quoi repose le dossier ?

— Les fiches de Lourdes insistent sur la gravité de la fistulose et de la péritonite, avec risque de mort, voire d’abcès généralisé, et sur le fait que Marie Borel était dans un état de grande souffrance, quasi immobilisée, à son arrivée à Lourdes

— Le récit officiel rapporte que, après avoir participé aux cérémonies, elle aurait subitement cessé de souffrir, s’est levée, a marché, et a continué à vivre normalement sans rechute, ce que les apologètes jugent incompatible avec l’évolution habituelle de ce type de maladie.

— Peu d’informations médicales sont accessibles en ligne. Les récits apologétiques et les reprises secondaires citent des médecins, comme Dr Henri Guinier et le Dr Bardol, mais pour se faire un avis véritable, il faut accéder aux certificats originaux, aux comptes rendus complets et aux conditions exactes de constatation. Aucune contre-expertise indépendante ne semble avoir été publiée.

— Le cas est mentionné dans le BMJ, par le jésuite Herbert Thurston dans “Faith Healing And Miracles”, British Medical Journal, en 1910. Mais cette mention ne constitue pas une publication médicale dédiée au cas et attestant de la réalité des détails du récit miraculeux.

 

Analyse critique

Le cas Marie Borel a un avantage rhétorique pour l’apologétique : contrairement à des troubles fonctionnels, une fistule pyo-stercorale est censée être une lésion organique visible, matérielle, médicalement objectivable. Sur le papier, le cas paraît donc mieux cadré qu’une douleur, une paralysie mal documentée ou une récupération subjective. Mais toute la question tient dans l’accès aux pièces.

Les sources publiques disponibles font état de la reconnaissance du récit apologétique, et de rien d’autre. Nous ne sommes pas en mesure de vérifier la réalité précise des six fistules, leur localisation, leur ancienneté, leur communication exacte avec le tube digestif, les traitements reçus, les examens pratiqués, l’évolution spontanée possible, ni l’état constaté immédiatement avant et immédiatement après le passage dans les bains de Lourdes.

Le matériel dont nous disposons est une histoire dont tout ce qu’on peut dire c’est qu’elle a été reconnue comme miraculeuse par l’autorité diocésaine en 1911. C’est peu. Cette histoire n’a à aucun moment fait l’objet d’une publication académique permettant de revendiquer quelle aurait été scientifiquement validée.

Si toutefois on voulait raisonner sur le peu d’informations disponibles, alors on s’aviserait qu’une fistule digestive peut parfois évoluer, s’améliorer ou se fermer selon sa cause, son trajet, son drainage, l’état infectieux, les traitements, l’alimentation, la chirurgie préalable et l’état général.  Une revue récente donne une fourchette de 15 à 75 % de fermetures spontanées selon les séries (Denicu et al., 2022)[1]. Cela ne prouve pas que Marie Borel a guéri ainsi, mais cela interdit de présenter la fermeture d’une fistule digestive comme biologiquement impossible sans disposer du dossier clinique primaire.

Marie Borel fait partie des quelques cas que Matthieu Lavagna a soumis à mon attention car il s’agit pour lui de l’un des meilleurs arguments scientifiques de l’existence des miracles. Et nous constatons qu’il s’agit d’une guérison inhabituelle et impressionnante, mais sans rien d’impossible si l’on s’en tient à ce qui est connu.

 

Questions à se poser

  • Avons-nous accès aux certificats des médecins qui ont examiné les fistules juste avant le pèlerinage d’août 1907 ? Quelle information est réellement vérifiable ?
  • Disposons-nous d’un compte rendu de l’opération de 1903 et d’un suivi chirurgical décrivant précisément les fistules apparues ensuite ?
  • Les six fistules pyo-stercorales ont-elles été objectivées par des examens médicaux contemporains, ou seulement décrites dans des récits postérieurs ?
  • Qui constate la fermeture des fistules après Lourdes, à quelle date exacte, et avec quel examen ?
  • Existe-t-il une contre-expertise chirurgicale ou gastro-entérologique indépendante, publiée, qui reprenne les pièces primaires du dossier ?
  • Le dossier montre-t-il une fermeture instantanée objectivée médicalement, ou une guérison racontée et reconnue après coup par le dispositif de Lourdes ?
  • Si ce miracle est attestée par la science, comment se fait-il que personne ne le sache ? (Dieu ferait le travail à moitié ?)
Acermendax

[1] Denicu, M. M., Buga, A. M., Gheonea, I. A., Găman, A. E., & Gheonea, D. I. (2022). Therapeutic options in postoperative enterocutaneous fistula—A narrative review. Medicina, 58(7), 880. https://doi.org/10.3390/medicina58070880

Propos introductif

Il faut se méfier de notre tendance à tous, à croire que nous avons compris un phénomène au prétexte que nous avons posé dessus un mot, une étiquette, une image.

Je suis non-croyant, je n’utilise jamais la notion de miracle car à ma connaissance elle est vide de sens. Ce n’est pas une attaque de ma part ; simplement quand quelque chose est mystérieux je considère qu’il faut accepter qu’on ne sait pas ce qui se passe, que c’est inexpliqué, mas pas que c’est inexplicable et donc surnaturel.

C’est pour cela qu’il ne me revient pas de livrer ici une définition d’un miracle, c’est un travail qui incombe à Matthieu, et j’espère que dans nos échanges nous aurons le temps d’examiner la robustesse de sa définition, parce que sinon nous aurons parlé dans le vide, les gens auront écouté pour rien.

J’ai accepté ce débat en raison de l’intitulé précis qui m’a été proposé : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? », c’est cela la question à laquelle nous devons essayer de répondre. La question n’est pas : Dieu existe-t-il ? Dieu fait-il des miracles de temps à autre ? mais : Y a-t-il des miracles attestés par la science ?

Les miracles, je vous l’ai dit je ne sais pas ce que c’est, mais il suffit que l’on me l’explique et je devrais pouvoir comprendre ; à ma connaissance, il n’est pas établi en théologie que cette notion soit réservée à des esprits supérieurs. Les actes de Dieu sont censés être reconnus comme tels par des individus aussi médiocres que moi. Je suppose que Matthieu pense la même chose, sinon évidemment je comprendrais mal qu’il perde du temps à débattre avec moi. J’ai donc bon espoir que nous progressions dans la compréhension de cette notion qui pour l’heure m’échappe. Et j’en serai ravi, car dans un débat nous devons avoir envie de repartir avec les bonnes idées apportées par le contradicteur.

Dans le titre de notre débat « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? » il y a aussi la notion de science, et cela je comprends beaucoup mieux de quoi il s’agit.

Grosso modo, la science est la démarche intellectuelle de celles et ceux qui enquêtent sur le réel en émettant des hypothèses sur la nature et les causes des phénomènes — des hypothèses qu’ils mettent à l’épreuve de protocoles spécifiquement conçus pour ne pas laisser survivre une idée fausse. En science on ne doit jamais être amoureux de ses hypothèses ou démarrer avec la conclusion déjà établie : on s’efforce de rendre raison des phénomènes par des causes naturelles, c’est la formule de l’épistémologue canadien Yves Gingras. Et si jamais on échoue à expliquer pleinement, à poser une hypothèse testable qui résiste aux expériences, alors on ne se réfugie pas derrière le surnaturel mais on adopte une posture intellectuelle beaucoup plus humble et rationnelle –et souvent inconfortable– qui consiste à dire « Je ne sais pas ».

Quand on ne sait pas ce qui est la cause d’un évènement, c’est une erreur intellectuelle de l’attribuer à Dieu, c’est une faute contre la science de rejeter le doute, c’est une impasse doctrinale que de conclure que l’on tient une vérité, c’est probablement un péché d’orgueil de croire avoir un accès privilégié à un message qui reste obscur aux autres. Quand on fait cela, on perd la capacité de mettre à l’épreuve notre conclusion, et déjà on est très loin de la science, or c’est notre sujet.

 

« Y a-t-il des miracles attestés par la science ? » : pour répondre à cette question, il serait certes souhaitable d’avoir une définition des miracles, mais je conteste que cela soit nécessaire, et cela pour des raisons de sociologie des sciences.

Il y a autour de nous des centaines de milliers de chercheurs dans des domaines immensément variés, qui concernent l’histoire, et notamment l’histoire des reliques, l’histoire des croyances, des récits, des légendes : les miracles sont-ils autre chose que des histoires que vous avez entendues, qu’on vous a racontées ? Il y a des spécialistes de la datation des objets, des spécialistes de la psyché humaine, de la conscience, de l’univers et de ses origines, de l’évolution du vivant, des chercheurs spécialisés dans la compréhension de nos croyances sur le monde et sur le surnaturel ou le paranormal. Matthieu et moi sommes bien peu de chose en comparaison de l’immensité du collectif des chercheurs du monde entier, et nos connaissances sont minuscules au regard du corpus des savoirs élaborés et raffinés par l’humanité.

Nous ne sommes pas censés l’ignorer.

Et en raison de cela je connais la réponse à la question du débat « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? ». La réponse est évidemment non car dans le cas contraire, le cas de l’existence d’une preuve scientifique d’une intervention divine, alors cette information ferait la une des journaux et un buzz interrompu occuperait tous nos réseaux sociaux, personne n’aurait la moindre chance d’échapper à cette information renversante, et l’on verrait les grandes religions s’opposer ou se mettre d’accord sur ce que ce miracle attesté dit de la véracité ou de la fausseté des dogmes et des doctrines.

 

Si la science attestait l’existence d’un seul miracle, vous seriez tous déjà au courant, cela n’aurait aucun sens de débattre de la question à laquelle Mathieu Lavagna a pourtant voulu que nous nous attaquions aujourd’hui.

Mais il semble croire le contraire, il semble croire que la science a prouvé que les miracles existent, il a même de nombreux exemples. Et cela peut s’expliquer par une mauvaise compréhension de ce qu’est la science, ou par une définition défectueuse de ce qu’est un miracle. Notre travail ici va donc consister à nous demander si nous avons de bonnes raisons d’affirmer des choses ou s’il est plus raisonnable de douter.

 

Acermendax

Regardons l’émission Orthodoxie du 31 mai sur France Culture.

Source

Le programme est explicitement une émission religieuse, « sous l’égide de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France ». L’invité, Jean-Paul Lefebvre-Filleau, est prêtre orthodoxe et auteur d’un livre dont le projet consiste à répondre aux thèses mythicistes. Le cadre de l’entretien est donc confessionnel et apologétique. On a le droit d’avoir de tels programmes sur le service public, à condition me semble-t-il ne pas prétendre faire de l’histoire quand en réalité on fait du catéchisme.

En 22 min on nous propose de faire le tour des preuves de l’existence historique de Jésus. Et cela parait court mais cela sera suffisant.

 

1) 03:18 — Le décor historique transformé en preuve de Jésus

03:18 — « Donc le personnage de Jésus de Nazareth s’insère dans un contexte historique bien identifié, il n’a nullement le reflet d’un personnage mythique ou légendaire comme celui d’un Krishna. Jésus est un homme réel qui a été signalé par les écrivains antiques, religieux ou profanes, qui confirment le contenu, souvent le contenu historique des évangiles. »

D’emblée, c’est frappant, de voir que le première argument, la première preuve historique… ne prouve rien sur Jésus.

Il prouve que les évangiles situent leur récit dans un décor historiquement reconnaissable : la Judée romaine, Jérusalem, le Temple, les tensions religieuses, les autorités locales, et des figures comme Pilate, attestées par ailleurs. Tout cela appartient à une époque sur laquelle nous avons des connaissances réelles. Ce cadre existe. Il est documenté. Les auteurs chrétiens l’ont utilisé.

Mais ce constat ne fait pas avancer la preuve du personnage. Un récit situé dans un monde historiquement identifiable reste un récit. Pilate est historique ; cela ne rend pas historiques les scènes évangéliques où il apparaît. Jérusalem est historique ; cela ne prouve pas le procès, les paroles prononcées, les miracles, le tombeau vide ou la résurrection.

Vous savez que les comics de Spider-Man représentent New York avec ses rues, ses ponts, ses quartiers, ses journaux, ses institutions, parfois même des événements historiques réels. Cette fidélité au décor new-yorkais ne constitue ni une preuve ni un indice de l’existence de Spider-Man. Elle montre que les auteurs ont situé leur personnage dans un environnement connu.

Si New York ne prouve pas Spider-Man alors ce premier argument est tout à fait embarrassant. Et il n’augure rien de bon sur la force de la démonstration qui vient de commencer.

 

2) 03:45 — L’argument du silence.

03:45 — « Certes, les textes non chrétiens auraient pu être plus nombreux, mais un mouvement religieux à ses débuts est en général peu perçu par la société profane. Seules les personnes mêlées à ce mouvement peuvent en parler les premières, et c’est ensuite quand ce nouveau groupe se heurte dans son expansion, c’est ce qui s’est passé, à d’autres mouvements religieux, tels que le judaïsme de cette époque, et aussi super politique, je dirais, à l’Empire romain, quand il inquiète des intérêts divers, que l’attention était tirée vers lui. »

Il faut tout de suite se rendre compte que cet argument sert à rendre acceptable l’absence de trace historique. S’il existait des preuves solides contemporaines de l’existence de Jésus personne ne prendrait la peine de nous expliquer que c’est logique qu’il n’y en ait pas.

Mais admettons qu’il y a du vrai dans cette ligne argumentative. En effet pour un prédicateur galiléen exécuté par Rome, l’absence de mentions contemporaines abondantes n’a rien d’extraordinaire. La plupart des personnages populaires, prophétiques ou marginaux de Judée ont laissé peu de traces directes. Cet argument affaiblit les versions simplistes du mythisme qui exigent des archives romaines complètes pour chaque crucifixion.

Mais cela plaide aussi contre la thèse historiciste parce qu’il n’est pas possible de dire sérieusement que l’absence de preuve d’existence plaide en faveur de l’existence.

 

3) 06:12 — Flavius Josèphe

06:12 — « Alors évidemment il faut dire que c’est le fameux testimonium flavianum qui a tellement occupé les chercheurs, certains contestent tellement l’authenticité de ce passage, on estime que c’est une interpolation. Il y aurait eu des rajouts, voilà. D’autres disent qu’il y a eu juste un rajout pour parler de la résurrection, et d’autres le considèrent comme authentique en entier. C’est très important parce que Flavius Joseph est tout près de l’époque de Jésus. »

On parle toujours de Flavius Josèphe dans ces débats parce que les sources sont misérables. Le texte date des années 93-94 soit soixante ans après les faits allégués. C’est l’écart entre l’évènement de Roswell et l’an 2007, une période au cours de laquelle l’histoire de l’ovni a considérablement enflé et pris des directions parfaitement fictionnelles.

Jean-Paul Lefebvre-Filleau nous dit que pour certains le texte est entièrement authentique et on ne peut pas le prendre au sérieux. C’est ridicule. Le texte que nous avons de Josephe contient des formules comme « c’était le Christ » ou « il apparut ressuscité le troisième jour », ce qui est théologiquement incompatible avec un auteur juif non converti. Josèphe n’avait aucune raison d’écrire ça, et s’il l’avait écrit, il aurait dû expliquer pourquoi il n’était pas lui-même chrétien.

La position courante dans la recherche contemporaine consiste plutôt à envisager un noyau joséphien, sans témoignage oculaire, mais mentionnant probablement un Jésus « connu comme Christ », exécuté sous Pilate, dont les disciples ont persisté

Ce texte a été retouché par des copistes chrétiens qui estimaient justement que le texte n’était pas, en soi, suffisant. Ce remaniement du texte nous dit au minimum que la version originale n’était pas suffisamment favorable pour les apologètes chrétiens. Et j’estime sage d’être d’accord avec eux et de considérer que le véritable texte de Josèphe ne constitue absolument pas une preuve d’existence.

 

4) 07:00 — Tacite

07:00 — « Il y a le philosophe historien Tacite qui est né en 55. Dans ses fameuses annales, il parle des chrétiens, c’est assez intéressant. Il dit “C’était des gens haïs pour leur infamie que le peuple appelait chrétien à cause de Christ, leur auteur qui fut puni du dernier supplice sous le règne de Tibère par Pons Pilate, gouverneur de la Judée…” »

Tacite est probablement le meilleur témoignage non chrétien. Mais il date de 115 ou 117, soit 85 ans après la mort supposée de Jésus. Tacite ne donne aucune source, il rapporte vraisemblablement ce que les chrétiens disaient eux-mêmes de leurs origines, ce qui en fait potentiellement un témoignage sur la tradition chrétienne du début du IIe siècle plutôt qu’une source indépendante sur Jésus lui-même.

L’existence des chrétiens de l’an 115 ne nous dit pas grand-chose du prédicateur des années 30, et pour le comprendre, il suffit de se rappeler du culte de John Frum.

Sur l’île de Tanna, au Vanuatu, un mouvement politico-religieux apparaît à la fin des années 1930 et prend de l’ampleur autour de 1941, dans le contexte colonial et bientôt dans celui de la présence militaire américaine dans le Pacifique. John Frum est présenté comme une figure messianique appelée à revenir avec des biens, de la prospérité et une libération des contraintes coloniales. Les archives coloniales documentent très bien le mouvement dès 1941, mais personne ne croit qu’il y a eu un véritable homme derrière le nom de John Frum.

L’existence d’un culte centré sur une figure fondatrice prouve d’abord l’existence du culte, de ses croyances et de son récit d’origine. Elle ne suffit pas à établir la biographie certaine de cette figure. Tacite atteste donc au maximum qu’au début du IIe siècle, les chrétiens étaient rattachés à un Christus qu’on disait exécuté sous Pilate. Il ne valide ni les évangiles, ni les miracles, ni la résurrection, ni même la réalité du prédicateur.

 

 

5) 07:53 — Suétone. Et là c’est NON

07:53 — « Et Suétone ? Alors Suétone, lui, confirme l’existence de Jésus :  «  sous l’empire de Tibère, un homme nommé Jésus, juif de nation, né d’une pauvre femme, un homme qui passait pour le fils d’un charpentier artisan lui-même, d’une figure peu avantageuse et de petite stature, assembla dans la Judée une troupe de pêcheurs. Gens sans lettres, grossiers, ignorants et selon les païens, décrié par leur désordre. Il se donna pour le Messie promis aux juifs, le Christ, l’envoyé du ciel, le fils de Dieu.

Il enseigna une doctrine si relevée que la raison ne peut la comprendre et une morale si pure que ses ennemis ont été forcés d’en admirer la perfection, ou se sont vous réduits à la censurer comme impraticable. Il chargea ses disciples d’aller par tout l’univers, faire recevoir ses dogmes et adopter sa morale, établir sa religion sur les ruines du judaïsme et de l’idolâtrie. Les juifs le regardèrent comme un imposteur et attribuèrent les prodiges qu’il faisait au pouvoir du démon. Pilate, à leur sollicitation, le fit expirer ignominieusement sur une croix. Son corps, quelques jours après sa mort, ne se trouva point dans le tombeau où il avait été placé. Ses disciples assurèrent qu’il était ressuscité. Les juifs, au contraire, publièrent qu’on avait enlevé son corps pendant la nuit pour faire croire qu’il avait recouvré la vie. Ils dirent ensuite qu’il avait été ressuscité par la force de la nécromancie. Enfin, ils écrivirent que le corps de Jésus avait été pris et caché par Judas, qui le fit voir au peuple lorsque les apôtres prêchèrent sa résurrection.

Après la mort de Jésus, une partie des juifs fit profession de sa doctrine, mais ceux qui s’étaient déclarés ses disciples furent si violemment persécutés que les païens crurent le christianisme anéanti.

Tout au contraire, cette religion prit de nouvelles forces et de la Judée, elle se répandit dans tout l’univers avec une rapidité surprenante. Un nombre infini de personnes l’embrassa, ceux qui la prêchaient opérairent des prodiges, qui furent attribués par les païens à la magie d’eux-mêmes que ceux de Jésus, leur maître. Ils firent des prédictions qui furent suivies de l’événement.

Les juifs établis à Rome eurent entre eux de si grandes disputes au sujet du Christ qui leur étaient annoncées que l’empereur Claude les chassa de cette capitale du monde.

— (Animateur) Nous faisons maintenant une pause »

Ce passage n’est pas de Suétone. On nous enfume sur France Culture. Il vient très probablement de Jean-Baptiste Bullet, théologien catholique du XVIIIe siècle, dans Histoire de l’établissement du christianisme, tirée des seuls auteurs juifs et païens, où l’on trouve une preuve solide de la vérité de cette religion. Google Books donne bien cet ouvrage, attribué à Bullet, publié en 1764 puis réédité en 1814, avec un titre qui annonce déjà le programme apologétique : prouver la vérité du christianisme par les auteurs juifs et païens. Le catalogue « Voltaire, ses livres et lectures » identifie aussi l’édition de 1764 et présente Bullet comme « professeur royal de théologie » et doyen de l’Université de Besançon.

Lefebvre-Filleau le lit comme si Suétone « confirmait l’existence de Jésus sous Tibère ». C’est faux. Suétone ne donne pas ce récit. Suétone ne raconte ni la vie de Jésus, ni les disciples pêcheurs, ni le tombeau vide, ni les accusations juives, ni les miracles, ni les prophéties. Le bloc lu à l’antenne ressemble à une compilation apologétique tardive qui consacre pratiquement tout le credo chrétien : miracles, résurrection, expansion providentielle, prédictions accomplies. Le présenter comme une citation de Suétone, c’est transformer un montage chrétien du XVIIIe siècle en témoignage romain du IIe siècle.

C’est ridicule.

Je répète les propos : « Pilate, à leur sollicitation [aux juifs], le fit expirer ignominieusement sur une croix. Son corps, quelques jours après sa mort, ne se trouva point dans le tombeau où il avait été placé, ses disciples assurèrent qu’il était ressuscité. Les juifs, au contraire, publièrent qu’on avait enlevé son corps pendant la nuit pour faire croire qu’il avait recouvré la vie. Ils dirent ensuite qu’il avait été ressuscité par la force de la nécromancie. Enfin, ils écrivirent que le corps de Jésus avait été pris et caché par Judas, qui le fit voir au peuple lorsque les apôtres prêchèrent sa résurrection. Etc. »

C’est totalement ridicule. Et c’est pourtant prononcé à l’antenne, puis l’animateur laisse partir l’émission en pause musicale. Je comprends mal que cette tartufferie passe comme une présentation sérieuse de la thèse historiciste. Les défenseurs sérieux de l’historicité de Jésus devraient être les premiers à protester contre ce genre de caricature de bénitier : elle affaiblit leur dossier en le chargeant d’une fausse preuve.

Que dit VRAIMENT Suétone ?

Suétone, c’est Caius Suetonius Tranquillus, biographe et antiquaire romain, né vers 69 et mort après 122. Son œuvre majeure, La Vie des douze Césars, rassemble des biographies impériales de Jules César à Domitien.

Dans la Vie de Claude, au chapitre 25, Suétone écrit que Claude expulsa de Rome les Juifs qui provoquaient des troubles continuels « sous l’impulsion de Chrestus ». Cette phrase est ambiguë : « Chrestus » peut être une déformation de « Christus », mais aussi un nom propre courant. Même dans l’hypothèse chrétienne, Suétone semble parler de troubles à Rome sous Claude, pas de la vie de Jésus sous Tibère.

Dans la Vie de Néron, au chapitre 16, Suétone écrit seulement : « On infligea des supplices aux chrétiens, sorte de gens adonnés à une superstition nouvelle et malfaisante. » Voilà Suétone. Une ligne sur les chrétiens sous Néron. Une ligne sur des troubles juifs sous Claude autour de « Chrestus ». Rien sur Jésus enfant pauvre, rien sur le fils du charpentier, rien sur le tombeau vide, rien sur la résurrection, rien sur Judas exhibant un cadavre.

Ce que Suétone documente c’est l’existence de tensions autour de groupes juifs ou chrétiens à Rome au Ier siècle. Il ne constitue pas une source biographique sur Jésus.

Et puisqu’on intoxique tout le monde jusque sur France Culture, j’ai bien peur qu’on embrouille l’esprit des gens ailleurs également en leur faisant croire qu’il existe des documents de cette époque qui parleraient de la vie de jésus. Il n’y en a pas.

 

Pour suivre mon travail plus facilement :


inscrivez-vous à la NEWS’Zet

6) 16:18 — La Via Dolorosa

16:18 — « Le chemin du calvaire emprunté par le Christ serait, selon la tradition, ça existe toujours à Jérusalem, c’est la via dolorosa, c’est-à-dire voie douloureuse. Certains spécialistes en doutent, mais il est à noter que la voie actuelle a été marquée par des siècles de respect et de vénération, moi je pense que cela n’est pas neutre. »

Après la purge du faux texte de Suétone, malheureusement on s’enfonce dans un préchi-précha, avec une tradition de vénération qui devient un indice historique.

Or la Via Dolorosa actuelle relève d’une histoire liturgique et pèlerine médiévale, avec des itinéraires successifs. Netta Amir montre que le « chemin de croix » de Jérusalem émerge comme axe dévotionnel entre le XIIe et la fin du XIIIe siècle, dans un contexte de pratiques pèlerines latines ; David Pringle souligne de son côté que l’itinéraire a changé après la perte de Jérusalem par les Latins, puis plus nettement après 1244, pour adopter un trajet situé au nord du Ḥaram al-Sharīf. On parle donc d’une construction rituelle médiévale, parfaitement reconnue comme telle par les historiens, et on ne devait pas laisser Lefebvre-Filleau nous dire le contraire sur le service public.

 

Désinformation publique ?

L’émission et le livre de l’invité nous annoncent des « preuves » de l’existence historique. Vous constatez avec moi ce qu’on nous sert à la place.

A 20min 40 « je rappelle que votre ouvrage est une synthèse de différentes preuves qui existent dans les différents textes et du monde chrétien bien sûr, mais surtout du monde païen, du monde juif, et c’est très souvent corroboré par l’histoire et la géographie. »

 

Et moi je rappelle que l’émission en question est clairement confessionnelle mais que cela ne donne le droit à personne de mentir sur des sources, de trafiquer l’histoire et de prétendre appeler preuve ce qui n’en est pas.

Acermendax

La conférence donnée par Renaud Evrard à l’occasion des Rencontres de l’Esprit Critique de Toulouse en 2022, « Si le psi existait, ça se saurait ! » avance avec une prudence apparente. Elle commence par reconnaître que la charge de la preuve appartient aux parapsychologues, mais progressivement le problème central devient l’ignorance supposée du public, la confiance excessive dans la science instituée, les biais des sceptiques, les médias, les conflits éditoriaux, les frontières sociales entre science et paranormal. À la fin du plaidoyer, c’est surtout la légitimité académique de ceux qui prétendent étudier le psi que l’on demande à l’auditeur d’accepter.

Je vais examiner la rhétorique déployée sans réaliser une analyse exhaustive de l’heure de conférence.

Le même propos existe aussi en version article publié par le Comité Para.

  • Evrard, R. (2022). Si le psi existait, ça se saurait ! Défiances et préjugés quant à l’étude scientifique du paranormal. Scepticisme scientifique, 1, 19-36.

 

1. La charge de la preuve est reconnue, puis aussitôt reconfigurée

[1min30] « On entend parfois dire que si on avait prouvé l’existence du psi, cela se saurait. Cette affirmation exprime un présupposé épistémologique comme quoi il serait potentiellement possible de faire une expérience décisive. C’est en réalité impossible. Une seule recherche ne pourra jamais convaincre la communauté scientifique de la réalité d’un phénomène en dehors de la norme. En effet, face à une seule expérience au résultat qui semble extravagant, il sera toujours tentant de considérer que l’on est face à une fraude, à de l’embellissement de données, ou qu’il y a eu forcément une erreur quelque part. Si les parapsychologues […] arrivent un jour à convaincre le reste de la communauté scientifique de l’existence du psi, cela se fera progressivement, à travers de nombreuses recherches, en convainquant les jeunes chercheurs de la réalité du psi, et en attendant la mort des critiques de la génération précédente. […] Je vous invite simplement à évaluer votre propre positionnement : si le psi existait, le sauriez-vous, et comment, en fait ? Et c’est évident que c’est aux parapsychologues de faire la preuve du psi, de ces phénomènes qui sont rebaptisés psi ; mais n’ont-ils pas déjà livré l’information dont vous n’avez pas, ou nous n’avons pas, accusé réception ? »

Renaud Evrard commence par une thèse raisonnable : une seule expérience spectaculaire suffira rarement à faire basculer une communauté scientifique. Rien à redire. Une anomalie isolée appelle d’abord une enquête sur l’erreur, le biais, la fraude, l’analyse statistique, les conditions de réplication. Cette prudence constitue une norme scientifique ordinaire.

Mais est aussitôt introduite une autre idée : les parapsychologues auraient peut-être déjà « livré l’information », et le public sceptique aurait simplement manqué l’accusé de réception. La charge de la preuve reste officiellement du côté des parapsychologues, mais le soupçon est inséminé : le sceptique pourrait avoir raté, ignoré, filtré ou refusé le dossier. Et le retournement a déjà eu lieu : nous sommes priés de ne pas résister sans avoir consulté en profondeur la littérature où se cache la preuve potentiellement déjà fournie. C’est habile.

Les théologiens emploient eux aussi ce tour : l’interlocuteur qui n’aurait pas lu la Somme théologique de Thomas d’Aquin, La Cité de Dieu d’Augustin ou la Dogmatique de l’Église de Karl Barth se voit taxé d’ignorance ou d’incompétence, et cet ad hominem produit une diversion utile à la conversation rationnelle sur les faits.

 

2. La fausse symétrie entre croyance psi et suspension du jugement

[8 min] — « Le commentateur […] décrit une sorte de biais propre à l’attitude des croyances qui ne seraient pas portées vers la recherche de preuves scientifiques, ou sur qui les travaux scientifiques n’auraient aucune prise. Mais la question pourrait lui être tournée par symétrie : on pourrait se demander, en tant qu’incroyant, n’est-il pas susceptible lui-même d’être biaisé dans sa propre collection de preuves en faveur de ses idées ? »

Evrard a raison sur un point limité : les sceptiques peuvent mal raisonner, sélectionner les arguments confortables, ignorer des sources, céder à l’ironie facile. Aucun groupe humain ne possède une immunité cognitive. Mais la symétrie proposée écrase une différence décisive. Le croyant au psi affirme l’existence d’un phénomène (télépathie, clairvoyance, précognition, psychokinèse et/ou influence mentale à distance). Le sceptique rigoureux suspend l’adhésion tant que les preuves restent insuffisantes, sans juger égales toutes les hypothèses en présence. Ces deux positions ne sont aucunement équivalentes ou symétriques. La première ajoute une hypothèse coûteuse. La seconde réclame des raisons proportionnées au coût de cette hypothèse.

James Alcock formulait déjà ce diagnostic dans Parapsychology: Science of the Anomalous or Search for the Soul? : l’enquête parapsychologique vise moins l’explication d’anomalies bien établies que la démonstration d’un aspect non matériel de l’existence humaine (Alcock, 1987). Il ajoute que la notion même de « paranormal » reste souvent définie contre la science ordinaire, plutôt que par un mécanisme positif clairement testable. Quand une hypothèse survit à tous les échecs en invoquant l’insaisissable, l’effet expérimentateur ou la fragilité du phénomène (voir mon article sur le Trickster), elle finit par se protéger contre la réfutation au lieu de s’exposer franchement au test.

Même si un sceptique peut être biaisé, il n’est jamais celui à qui incombe la charge de la preuve. La conférence utilise une vérité psychologique générale pour tenter de neutraliser une asymétrie épistémique fondamentale.

3. La masse bibliographique comme instrument de légitimation

[12 min 30] — « Pour vous décrire un petit peu ce que représente la littérature parapsychologique, c’est actuellement six revues spécialisées qui publient régulièrement des numéros avec des articles […] À titre personnel, je ne connais personne qui lise chaque année tous les travaux publiés dans ces revues, même pas moi […] En réalité, il y a qu’à se pencher pour trouver des travaux de parapsychologie publiés dans des revues non parapsychologiques, des revues qu’on va dire mainstream […] Dean Radin […] donne accès à 159 articles sur l’épreuve de la parapsychologie […] On a recensé 2691 articles, ce qui rapporte ça à 200 articles par an, soit quatre articles par semaine […] Et du coup cette prétention à être familier avec la littérature parapsychologique, on voit que c’est quand même un défaut d’humilité, un manque de prudence. »

Cette intimidation documentaire peut faire son petit effet. Six revues, 159 articles, 2691 textes, quatre articles par semaine, un siècle et demi d’histoire : cette quantité nous renseigne-t-elle sur le sérieux des travaux publiés ? L’auditeur sceptique se retrouve placé devant une montagne qu’il est censé avoir lue sous peine d’être disqualifié. Une fois encore, c’est l’une des stratégies fétiches des apologètes qui accusent volontiers les non-croyants de ne même pas connaître suffisamment ce en quoi ils ne croient pas pour que leur position soit rationnelle.

L’abondante littérature sur les phénomènes psi établit que le sujet fait couler beaucoup d’encre sans garantir que ce soit à bon escient. Une bibliographie abondante peut exister autour de pratiques médicales inefficaces, de traditions spéculatives ou de programmes de recherche en échec durable. Le conférencier escamote le point essentiel : quels résultats survivent à des réplications indépendantes, préenregistrées, puissantes, publiées avec analyses fixées à l’avance ? La quantité de textes peut masquer cette question au lieu d’y répondre.

Ray Hyman formulait ce reproche dans un débat antérieur sur les méta-analyses ganzfeld. En réponse à Storm, Tressoldi et Di Risio, il accusait la synthèse favorable au psi de produire une cohérence artificielle en regroupant des ensembles d’études hétérogènes et en écartant des résultats gênants (Hyman, 2010). Pour Hyman, la parapsychologie reste bloquée au même endroit : elle accumule des anomalies faibles sans théorie solide ni réplication indépendante convaincante.

Pour suivre mon travail plus facilement :


inscrivez-vous à la NEWS’Zet

4. Le prestige des revues comme blanchiment académique

[41 min 30] — « Ces travaux-là, c’est justement parmi les arguments qui font dire à Chris French qu’il y a quelque chose qui ne tient pas de la pseudo-science, au moins sur le plan des critères sociologiques. […] Ils savent que pour interpeller la communauté scientifique, pour entraîner des réplications par d’autres chercheurs indépendants, il faut publier dans d’autres revues, ce qu’ils font […] Je vais partir du dernier état des lieux empirique qui a été publié dans la revue américaine American Psychologist […] une des revues publiées par l’American Psychological Association, la société la plus influente au monde dans le champ de la psychologie. »

Evrard s’appuie ici sur l’article d’Etzel Cardeña publié en 2018, « The Experimental Evidence for Parapsychological Phenomena: A Review ». L’article défend une lecture favorable de la littérature expérimentale sur les phénomènes dits psi. Son usage rhétorique est clair : si un article favorable au psi paraît dans une revue aussi prestigieuse, l’indifférence médiatique et scientifique devient suspecte. Evrard présente d’ailleurs l’absence de réaction publique massive comme un « non-événement » étrange : « il y a quand même tous ces résultats et il n’y a aucun média […] qui se saisisse de la controverse ». En somme : si vous n’avez pas lu Cardeña, vous ne savez pas de quoi vous parlez.

Mais l’article a reçu une réponse. American Psychologist publie ensuite le texte de Reber et Alcock, « Searching for the Impossible: Parapsychology’s Elusive Quest », critique frontale de la lecture proposée par Cardeña. Il y a donc bien eu controverse dans l’espace académique. La publication de Cardeña ne marque pas la validation du psi par la psychologie scientifique ; elle marque l’entrée d’un plaidoyer parapsychologique dans une revue prestigieuse, suivie d’une réfutation dans la même revue.

Evrard voudrait faire peser sur le public sceptique la responsabilité de savoir ce que les spécialistes auraient dû reconnaître. Ce court-circuitage est au cœur de la rhétorique antivax, et nous savons alors aisément le reconnaître pour ce qu’il est : de la manipulation.

 

5. Le cœur du dossier : des résultats « significatifs » trop faibles pour porter ce qu’on leur demande de porter

[49 min 20] — « Pour tous ces paradigmes, on a des méta-analyses qui sont positivement significatives, et tous ces paradigmes ont très bien fonctionné depuis très longtemps, ce sont des études qui s’étalent pour certaines depuis 70 ans. »

[51 min 45] — « Ça fait des décennies finalement qu’il y a des recherches en parapsychologie qui sont publiées avec des résultats positifs, parfois négatifs, mais de façon cumulative le bénéfice est là. […] Cardeña va affirmer que le psi est finalement prouvé verticalement, parce qu’on va retrouver des résultats très similaires de décennie en décennie alors qu’on améliore nos méthodes d’analyse, nos méthodes de protocole, mais ça ne change rien au résultat, et aussi de façon horizontale parce que ces différents paradigmes vont converger. »

L’affirmation repose sur le mot « significatif », qui sonne plus solide qu’il ne l’est souvent. Une significativité statistique indique seulement qu’un résultat paraît improbable sous certaines hypothèses et certaines analyses ; elle ne garantit ni l’existence d’un effet réel, ni sa robustesse, ni sa portée théorique.

La crise de la réplication en psychologie a rendu ce point incontournable. Simmons, Nelson et Simonsohn ont montré que la flexibilité non déclarée dans la collecte et l’analyse des données pouvait permettre de présenter comme significatifs des résultats faux positifs (Simmons et al., 2011). Leur article porte précisément sur ce problème : quand le chercheur dispose de trop de marges de manœuvre, la significativité peut devenir un produit de l’agencement des données plutôt qu’un indice solide d’un phénomène.

Le dossier Bem donne l’exemple le plus utile. En 2011, Daryl Bem publie dans Journal of Personality and Social Psychology des expériences interprétées comme des indices d’influences rétroactives du futur sur la cognition. Les critiques méthodologiques arrivent rapidement, puis les réplications indépendantes pèsent lourdement contre l’effet. Ritchie, Wiseman et French (2012) rapportent trois tentatives infructueuses de réplication de l’effet de facilitation rétroactive du rappel. Galak, LeBoeuf, Nelson et Simmons (2012) publient ensuite sept échecs de réplication.

Sur l’expérience de Bem, voir ma vidéo :

S’arrêter à la formule « il y a des résultats positifs » est un faux-fuyant, car encore faut-il s’assurer que ces résultats tiennent lorsque les protocoles sont préenregistrés, les analyses fixées avant collecte, les laboratoires indépendants, les effets attendus clairement définis, et les résultats négatifs rendus visibles. Pour une hypothèse aussi coûteuse que le psi, la barre probatoire monte très haut. Des effets faibles et instables ne peuvent pas porter seuls la charge d’une révolution causale, sauf à abandonner le scepticisme scientifique.

 

6. L’incommensurabilité : une phénoménologie immense, un signal expérimental minuscule

[59 min 46] — « Il y a eu une seule réponse à cet article de la communauté sceptique, et cette réponse, elle se résume finalement à cette phrase qu’ils ont écrite : les données ne sont pas pertinentes. En fait, leur argument, c’est de dire : ça ne sert à rien d’analyser les résultats des parapsychologues ; tout ce qu’ils ont fait comme recherche en laboratoire, ça ne sert à rien ; de toute façon, on sait que c’est impossible. »

[1 h 00 min 43] — « Dans la même revue de psychologie, pas de physique, des psychologues ont publié quelque chose qui, pour moi, est assez choquant : cette attitude qui se veut rationaliste mais qui est en fait profondément dogmatique, anti-empiriste. On vous dit en fait : la science n’a plus à être empirique, on sait presque d’avance que nos théories sont les bonnes. […] On est en train de basculer dans une forme de déni qui est, je pense, grave et presque scandaleuse. »

Renaud Evrard vise ici la réponse publiée par Arthur Reber et James Alcock à la revue de Cardeña parue dans American Psychologist en 2018. Cardeña y défend l’idée que l’ensemble des méta-analyses disponibles plaide en faveur des phénomènes psi ; Reber et Alcock répondent que ces données ne suffisent pas à rendre crédibles des phénomènes incompatibles avec des contraintes physiques et biologiques fondamentales.

Evrard choisit une cible commode, car Reber et Alcock formulent leur refus dans les termes les plus durs : selon eux, les revendications parapsychologiques ne peuvent pas être vraies, les effets rapportés n’ont aucun statut ontologique et les données n’ont aucune valeur existentielle (Reber & Alcock, 2020). Cette radicalité offre à Evrard une scène idéale : le parapsychologue devient l’empiriste courageux, le sceptique devient le gardien dogmatique de l’impossible. Mais l’attaque rhétorique ne dissout pas la difficulté. Télépathie, clairvoyance, précognition et psychokinèse supposent un transfert d’information ou une influence causale sans support identifié, parfois contre l’ordre temporel ordinaire. Leur position est contestable dans sa forme, mais son exigence reste rationnelle : plus une hypothèse exige de réviser la physique, la biologie, la perception et la causalité, plus les données doivent être massives, stables, indépendantes et reproductibles.

Cet écart est décisif. La parapsychologie prétend éclairer une phénoménologie immense : rêves prémonitoires, transmission de pensée, perception à distance, influence mentale sur la matière, expériences capables de bouleverser notre compréhension de l’esprit et de la causalité. Mais, au laboratoire, cette ambition se réduit à des micro-effets statistiques, fragiles, variables, dépendants de méta-analyses, souvent invisibles dès qu’une équipe indépendante tente de les reproduire proprement.

Une telle disproportion interdit la prétention au renversement de paradigme. Les parapsychologues veulent ouvrir une brèche dans le modèle causal ordinaire, mais les données qu’ils produisent les maintiennent aux marges du modèle qu’ils souhaitent renverser. Pour obtenir le crédit qu’ils réclament, il faudrait un signal massif, reproductible, prédictif, capable de s’imposer au-delà du cercle des convaincus. À la place, ils demandent au public sceptique d’accorder une portée révolutionnaire à des écarts statistiques minuscules. La mendicité épistémique peut attirer la sympathie, mais peut-elle convaincre ?

 

7. Le récit victimaire : médias, Wikipédia, sceptiques

[26 min 36] — « Il faut comprendre qu’il y a des groupes militants qui essayent de désinformer sur la parapsychologie. […] Je donne un exemple, c’est la guérilla sceptique sur Wikipédia […] il y a 900 pages Wikipédia de 144 éditeurs qui ont été modifiées […] des biographies de chercheurs qui sont modifiées par des activistes de façon à inclure des choses qui reflètent une perspective dite sceptique mais qui peuvent être finalement très mensongères, très inadaptées. »

[58 min 03] — « On a cette idée que peut-être les sceptiques ont vraiment une expertise sur ce domaine de la parapsychologie, mais j’en doute un peu, parce que finalement les connaissances sont très mal diffusées et qu’on a très peu de travaux sceptiques qui viennent critiquer tous ces travaux parapsychologiques. »

Evrard présente la « guérilla sceptique » sur Wikipédia comme une entreprise suspecte, presque clandestine, vouée à salir des biographies et à imposer une lecture hostile du paranormal. Mais une encyclopédie collaborative sur Internet constitue précisément un terrain de bataille pour les croyances organisées. Les pages consacrées aux médecines alternatives, aux miracles, au paranormal, aux gourous, aux mouvements sectaires, aux pseudo-thérapies ou aux figures de la parapsychologie attirent des contributeurs militants, des admirateurs, des praticiens, des proches, parfois des acteurs directement intéressés par l’image publique d’un sujet. Dans ce contexte, une vigilance sceptique structurée répond à un problème concret : les croyants de tout poil sont souvent les premiers à tenter de lisser, embellir, réorienter ou vandaliser les pages liées à leurs obsessions. Il faut donc surveiller les sources, retirer les affirmations promotionnelles, rappeler les controverses, empêcher les autobiographies déguisées, exiger des références indépendantes. Ce travail peut être imparfait, discutable, parfois brutal ; son principe reste nécessaire.

Evrard inverse pourtant le soupçon. Il parle de « désinformation » sceptique sans fournir, dans cette conférence, le dossier qui permettrait de juger. On ne sait pas quelles pages sont concernées, le contenu des propos trompeurs ajoutés, la nature des échanges en page de discussion, le processus de modération ; on est prié de le croire sur parole. Tout en exigeant de la bienveillance envers la parapsychologie, il lance une accusation lourde avec un niveau de preuve faible ; c’est presque une habitude.

Même si certaines erreurs éditoriales étaient établies, cela ne changerait rien au dossier expérimental. Une page Wikipédia injuste ne rend pas une expérience Ganzfeld réplicable. Une caricature médiatique ne sauve pas les réplications ratées de Bem. Un conflit de contributeurs ne fournit pas une théorie positive de la précognition. Le récit victimaire sert surtout à transformer l’échec de reconnaissance du psi en problème de réception : les parapsychologues auraient raison, mais les médias, les sceptiques et les encyclopédies empêcheraient le public de le voir. On voit très bien de quel type de rhétorique se rapproche cette mécanique du soupçon.

 

8. L’ignorance sceptique comme adversaire commode

[1 h 04 min 35] — « Si on est sceptique ou si on n’est pas sceptique, peu importe, on ne peut pas vouloir que les gens restent dans une ignorance. On peut vouloir que les gens soient critiques vis-à-vis de la parapsychologie, mais pour ça il faudrait qu’ils soient informés. […] Cette ignorance qui se donne des airs de savoir est vraiment, je pense, à combattre. »

La conclusion paraît difficile à refuser. Une critique informée vaut mieux qu’une critique paresseuse. Le scepticisme gagne à connaître les travaux qu’il critique. Les caricatures du paranormal commercial ne suffisent pas à traiter la parapsychologie de laboratoire.

Mais cette formule sert aussi à réduire le sceptique à un ignorant présomptueux. Toute la conférence prépare ce portrait : il connaît mal les revues, surestime la circulation normale de l’information scientifique, fait confiance aux médias, dépend de Wikipédia, ignore les méta-analyses, méconnaît les débats internes. Pendant ce temps, le psi bénéficie d’un décor savant : des revues, des chaires, des sociétés savantes, des publications, et des connaisseurs au doute nuancé.

Il ne faut pas recevoir ce tableau avec naïveté, ou se laisser impressionner par un discours qui, de toute évidence n’a à ce jour pas su convaincre les meilleurs chercheurs du monde, des personnes plus savantes, plus curieuses, plus à même que la moyenne de croiser les informations qu’on nous présente comme susceptibles de renverser les paradigmes en place.

Le récit d’Evrard suppose que les vérités psi dérangeraient. Tout indique l’inverse. Le public adore la télépathie, la précognition, les fantômes, les pouvoirs mentaux et les survivances de la conscience. La culture populaire en est saturée, et le marché réclame sans cesse des récits où ces phénomènes seraient enfin réels. Une démonstration solide du psi rencontrerait donc moins une résistance qu’un immense désir d’adhésion. Après 150 ans de recherches, si les preuves disponibles convainquent ceux qui les attendaient déjà et personne d’autre, l’explication n’est guère mystérieuse.

 

CONCLUSION

Cette conférence aux REC et l’article publié dans Scepticisme scientifique poursuivent le même objectif : donner à la parapsychologie exercée au sein du monde académique ce que le paranormal commercial n’obtient jamais : une crédibilité par les signes extérieurs de la science. Le scénario nous présente la quête héroïque d’un vérité dévoilée, mais pas encore comprise. Renaud Evrard est venu prononcer un évangile, une bonne nouvelle : les sceptiques n’ont qu’à vouloir savoir pour devenir croyants. Le prêche ainsi rendu, il faut se rendre à l’évidence qu’il n’a jamais été question pour le conférencier d’être réellement sceptique, et d’ailleurs on le voit dire en d’autres lieux, en abondance, combien les phénomènes paranormaux sont réels, établis, et prouvés… pour lui. Voir à cet effet mes autres analyse des discours de Renaud Evrard.

Le monde sceptique a d’immenses défis devant lui : il doit incarner l’ouverture d’esprit aux questions qui dérangent les savoirs établis — car il est par définition un refus des dogmatismes. Mais il est aussi l’espace où les prétentions faramineuses des savants, découvreurs, expertes et gourous alternatifs sont retoquées, non par snobisme ou fétichisme du statut académique, mais parce que le scepticisme est — par définition— un refus des faux savoirs.

Cette position épistémique, qui fait du doute l’outil central du rapport au savoir, attire la convoitise des croyants. Dans les années 1850, la zététique désignait déjà la doctrine platiste de Samuel Rowbotham, ainsi nommée pour donner à une croyance intenable l’allure d’une recherche libre contre les dogmes académiques. Une frange de la parapsychologie reprend ce geste : disqualifier le paradigme en vigueur par la seule force d’une attitude, faute de pouvoir le renverser par les preuves.

Le scepticisme peut accueillir les questions dérangeantes. Il n’a pas à fournir son vernis aux réponses déjà choisies.

 

Acermendax

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Mise en garde concernant la formation « Clinique des expériences exceptionnelles » de Renaud Evrard (Asadis)
  17. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

Références

  • Alcock, J. E. (1987). Parapsychology: Science of the anomalous or search for the soul? Behavioral and Brain Sciences, 10(4), 553–565.
    https://doi.org/10.1017/S0140525X00054467
  • Bem, D. J. (2011). Feeling the future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. https://doi.org/10.1037/a0021524
  • Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677. https://doi.org/10.1037/amp0000236
  • Evrard, R. (2022). Si le psi existait, ça se saurait ! Défiances et préjugés quant à l’étude scientifique du paranormal. Scepticisme scientifique, 1, 19–36. https://revue.comitepara.be/2022/11/30/si-le-psi-existait-ca-se-saurait-defiances-et-prejuges-quant-a-letude-scientifique-du-paranormal/
  • Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate ψ. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948. https://doi.org/10.1037/a0029709
  • Hyman, R. (2010). Meta-analysis that conceals more than it reveals: Comment on Storm et al. (2010). Psychological Bulletin, 136(4), 486–490. https://doi.org/10.1037/a0019676
  • Reber, A. S., & Alcock, J. E. (2020). Searching for the impossible: Parapsychology’s elusive quest. American Psychologist, 75(3), 391–399. https://doi.org/10.1037/amp0000486
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0033423
  • Simmons, J. P., Nelson, L. D., & Simonsohn, U. (2011). False-positive psychology: Undisclosed flexibility in data collection and analysis allows presenting anything as significant. Psychological Science, 22(11), 1359–1366. https://doi.org/10.1177/0956797611417632
  • Storm, L., Tressoldi, P. E., & Di Risio, L. (2010). Meta-analysis of free-response studies, 1992–2008: Assessing the noise reduction model in parapsychology. Psychological Bulletin, 136(4), 471–485. https://doi.org/10.1037/a0019457

 

Dans le Grand manuel de parapsychologie scientifique, le mot « Trickster » surgit au moment où la parapsychologie cherche à rendre compte de l’un de ses problèmes les plus anciens : pourquoi les phénomènes psi, censés bouleverser notre conception du réel, restent-ils aussi instables, ambigus, difficiles à reproduire et mal documentés ? Pourquoi la télépathie, la clairvoyance, la psychokinèse ou les poltergeists semblent-ils toujours plus convaincants dans les récits, les archives, les rumeurs et les méta-analyses que dans une démonstration claire, reproductible et méthodique ?

La réponse par le Trickster consiste à dire : cette instabilité appartient au phénomène lui-même. C’est une idée séduisante, parce qu’elle donne une profondeur mythologique à ce qui ressemble d’abord à une faiblesse probatoire. C’est aussi une idée dangereuse pour la méthode scientifique, parce qu’elle veut transformer l’échec à produire des preuves solides en propriété constitutive de l’objet étudié.

 

Le chapitre 11 du Grand manuel présente ainsi la théorie :

« Un important modèle théorique en parapsychologie (…) tire son origine de travaux socio-anthropologiques centrés sur la parapsychologie, en invoquant la figure archétypale du “Trickster”, divin fripon et malin génie, pour rendre compte à la fois des conditions de production des phénomènes psi et des conditions de leur réception. »

Le Trickster désigne, dans de nombreuses mythologies, une figure de transgression et de brouillage des frontières. Comme outil anthropologique, le motif peut éclairer des récits, des rites ou des figures liminales. Dans le Grand manuel, il sert pourtant à parler du paranormal lui-même :

« Dans plusieurs mythologies, la figure du Trickster est l’archétype gouvernant les interstices, les périodes liminales et les transitions […]. Il est farceur, ambivalent, transgressif, etc. Cette figure complexe aide à rendre compte de certaines particularités du paranormal car, selon George Hansen (2001), la fréquentation des phénomènes paranormaux évoquerait des traits similaires à ceux attribués au Trickster. »

George P. Hansen a développé cette idée dans The Trickster and the Paranormal (2001), un livre qui mobilise l’anthropologie, le folklore, la sociologie, la sémiotique et les études littéraires pour expliquer pourquoi les phénomènes psychiques et les ovnis poseraient autant de difficultés à la science ; la présentation de l’ouvrage insiste explicitement sur le paradoxe, l’irrationnel et les messages cachés de la figure du Trickster. Le point décisif n’est donc pas l’existence du Trickster comme motif culturel, mais son usage probatoire : une métaphore anthropologique finit par couvrir la faiblesse chronique des preuves du psi.

Le Trickster appartient depuis longtemps à une manière de donner une cohérence théorique aux fragilités du champ. Dès 2011, le Bulletin métapsychique consacrait un numéro entier au Trickster, avec un article de Renaud Evrard, « No Future : parapsychologie et malédiction du Trickster » (Bulletin métapsychique, 2011). L’éditorial présentait déjà le concept comme une possible « révolution » pour la métapsychique, au même rang que des notions comme télépathie, ectoplasme ou élusivité. Il faut reconnaître que le Grand manuel ne présente pas cette théorie sans réserve. Évrard signale lui-même que Hansen développe une approche « très critique » et que le modèle possède une fragilité interne : sa puissance explicative peut devenir excessive.

« sa voracité explicative trop large dessert cette théorie (Méheust, 2012). Il lui manque une transition vers une approche empirique qui lui permettrait de risquer d’infirmer certaines de ses propositions. »

Seulement, cette limite reconnue produit-elle une contrainte réelle dans l’usage du modèle, ou reste-t-elle une précaution rhétorique avant de poursuivre comme si le Trickster pouvait malgré tout éclairer l’élusivité du psi ?

 

Quand la métaphore touche à la preuve

Un passage gênant du Grand manuel arrive juste après :

« Le comportement bizarre des personnes impliquées, l’instabilité des organisations parapsychologiques, l’instrumentalisation du paranormal par des groupes charismatiques et des groupes rationalistes militants… Tous ces aspects récurrents semblent indiquer que le “paranormal” a des affinités avec certaines caractéristiques sociales (liminalité, anti-structure, marginalité, communitas, transgression, réflexivité, réversibilité, etc.) et des aversions avec d’autres caractéristiques sociales (centralité, structure, hiérarchie, puissance économique, etc.) (Hansen, 2019). »

Ceci est révélateur parce qu’on retourne la valeur des indices. Dans un champ ordinaire, l’instabilité des institutions, la présence de figures charismatiques, les fraudes récurrentes ou la mauvaise qualité des dossiers pèseraient contre la solidité du phénomène revendiqué. Ici, ces éléments sont réinscrits dans une logique du paranormal lui-même : le psi serait lié aux zones de seuil, aux cadres fragiles, aux situations ambiguës. Le Trickster permet ainsi de donner une cohérence symbolique à ce qui ressemble d’abord à un déficit de preuve.

La phrase suivante pousse encore plus loin :

« Les phénomènes psi ont tendance à subvertir les catégories, à transgresser les frontières, ce qui vaut à la fois pour leur expression naturelle et pour leur expression sociale. »

La formule prête au psi une sorte de comportement propre : il brouillerait les cadres qui permettent de le saisir. Une difficulté méthodologique devient alors un trait supposé du phénomène. Tant que la métaphore décrit l’imaginaire du paranormal, elle peut éclairer des récits et des attentes. Lorsqu’elle sert à expliquer la mauvaise qualité des preuves, elle protège l’hypothèse contre l’examen qui devrait l’évaluer.

 

L’élusivité : le cœur anti-épistémique

Évrard reprend explicitement cette théorie sous la forme de l’« élusivité sociale » :

« J’ai moi-même (Évrard, 2016, 2019) développé une interprétation de la théorie du Trickster en tant qu’élusivité “sociale” qui restreint la diffusion des phénomènes psi au-delà du système auto-organisé qui en est la source. »

Puis vient le passage décisif :

« L’élusivité “naturelle” correspond, dans certaines théories à base systémique et quantique (voir chap. 12), à des contraintes qui pèsent directement sur la phénoménologie et qui limitent la qualité des preuves obtenues. Tandis que l’élusivité “sociale” correspond à toutes les manifestations sociales de la relation d’incertitude entre la magnitude des phénomènes psi et la qualité de leur documentation : personnages ambigus et ambivalents, scientifiques multipliant les conduites irrationnelles, sujets pris de mythomanie, organisations instables, fraudes décrédibilisantes jouxtant les phénomènes authentiques, climat de suspicion générale, etc. »

Ce passage, dans la parfaite continuité de la notion de Trickster, défend une idée compromettante : la mauvaise qualité du dossier peut être interprétée comme un effet du phénomène lui-même. Le texte ne décrit plus seulement une culture du paranormal. Les acteurs ambigus, les fraudes, la mythomanie et les dossiers fragiles ne sont plus traités seulement comme des signaux d’alerte ; ils entrent dans la logique même de l’élusivité. La force de la parapsychologie, ce serait la faiblesse de ses dossiers.

 

Le glossaire du livre reconnaît pourtant le danger :

« Élusivité : les phénomènes aérospatiaux non identifiés tout comme les phénomènes psi ont la réputation d’être “élusifs” : ils réagissent aux conditions de leurs observations. Ainsi, lorsqu’ils sont contraints par un dispositif scientifique visant à les objectiver, à les contraindre à confirmer des hypothèses d’une manière fiable, les chercheurs éprouvent des difficultés à obtenir les performances attendues. […] L’hypothèse de l’élusivité fait redouter une stratégie d’auto-immunisation de l’anomalistique dans les controverses empiriques. »

Cette dernière phrase est essentielle. Le Grand manuel voit le risque, mais ne le transforme pas en contrainte. Il reconnaît que le Trickster manque d’une transition empirique capable de mettre ses propositions en danger, puis continue à l’utiliser comme grille d’intelligibilité du psi. La critique interne est mentionnée, mais ses effets sont anéantis, peut-être par une sorte d’élusivité sociale du champ de la croyance parapsychologique.

 

Une vieille difficulté maquillée en profondeur

La parapsychologie affronte depuis longtemps une difficulté embarrassante : si le psi correspond bien à une capacité humaine réelle, pourquoi apparaît-il sous une forme aussi faible, rare et instable ? James E. Kennedy, chercheur issu du champ parapsychologique, a consacré un article entier à cette question en 2001 : « Why is psi so elusive? ». Il y recense plusieurs pistes pour expliquer cette pauvreté du signal, depuis les artefacts méthodologiques jusqu’aux hypothèses les plus spéculatives sur la fonction ou le contrôle du psi.

Kennedy formule alors le problème avec une franchise utile : les hypothèses habituelles de la parapsychologie devraient conduire à des effets plus fréquents et plus réguliers que ceux observés. L’écart entre le psi attendu et le psi réellement documenté constitue, selon lui, un défi central pour le domaine.

Deux lectures s’ouvrent à partir de là. La plus économe consiste à y voir un problème de preuve : le phénomène annoncé demeure faible parce que le dossier expérimental ne parvient pas à l’établir solidement, et cela doit affaiblir la crédence dans son existence L’autre lecture cherche à sauver l’hypothèse en expliquant pourquoi un phénomène réel prendrait justement l’apparence d’un phénomène fragile, capricieux et douteux. C’est le rôle que joue Trickster dans cette histoire.

Kennedy explore lui-même cette possibilité lorsqu’il propose de faire de l’élusivité du psi un principe directeur plutôt qu’un obstacle provisoire. L’idée peut sembler profonde ; elle marque surtout un point de bascule. Lorsque l’incapacité à stabiliser l’objet entre dans sa définition même, elle cesse de peser contre l’hypothèse. L’ambiguïté devient alors le cœur du modèle, et chaque confusion supplémentaire peut encore passer pour un signe de profondeur.

 

La bonne objection sceptique

Il serait injuste d’exiger d’une grille socio-anthropologique qu’elle fonctionne comme une hypothèse physique. Si le Trickster décrit seulement les récits, les institutions marginales et les styles de croyance entourant le paranormal, une objection poppérienne directe serait mal ajustée. Mais le Grand manuel ne reste pas à ce niveau. Il relie explicitement cette sociologie à la qualité des preuves, à l’élusivité du psi, aux fraudes voisines des phénomènes dits authentiques et à l’impossibilité d’accumuler une documentation stable. La discussion ne porte donc plus seulement sur une culture du paranormal ; elle concerne bel et bien la preuve.

Et les sceptiques n’ont pas attendu le Grand manuel pour voir le piège. Leur objection ne consiste pas à dire que tout phénomène instable serait immédiatement faux. Beaucoup de phénomènes réels sont difficiles à mesurer. Une hypothèse auxiliaire peut sauver légitimement une théorie lorsqu’elle produit ensuite de nouvelles prédictions testables. Popper lui-même acceptait cette possibilité, et l’exemple classique de Neptune montre qu’une anomalie dans l’orbite d’Uranus a pu conduire à une hypothèse auxiliaire féconde, puis à une découverte (Voir ma vidéo). L’hypothèse était risquée parce qu’elle désignait une zone du ciel où l’on devait trouver quelque chose. Elle pouvait donc échouer. Le Trickster, dans l’usage discuté ici, ne fournit pas une contrainte comparable : il explique pourquoi les preuves restent pauvres sans indiquer clairement quelle observation devrait affaiblir le modèle. L’Internet Encyclopedia of Philosophy rappelle ce point : une hypothèse auxiliaire devient scientifique lorsqu’elle génère de nouvelles prédictions falsifiables ; elle devient ad hoc lorsqu’elle sauve la théorie sans appeler de nouveau test.

Le Trickster est bien commode, mais que prédit-il de précis ? Quelle observation pourrait le mettre en difficulté ? Que devrait-on constater si l’hypothèse était fausse ? À quel moment les mauvais dossiers cesseraient-ils d’entrer dans le modèle ?

Popper critiquait les théories capables d’accommoder toutes les observations, parce que cette souplesse constitue une faiblesse prédictive. La Stanford Encyclopedia of Philosophy rappelle son analyse : une théorie qui explique toute forme de comportement perd sa capacité à produire de véritables implications négatives ; une théorie compatible avec toutes les observations possibles sort du registre scientifique.

 

Boudry et Braeckman parlent de stratégie d’immunisation lorsqu’un système de croyance intègre à l’avance les objections qui devraient normalement le fragiliser (Boudry & Braeckman, 2011). L’accusation est forte ; elle ne peut pas reposer sur la seule impression que le Trickster « explique tout ». Il faut préciser le mécanisme. Dans le cas présent, l’élusivité est illégitime parce qu’elle relie directement la mauvaise qualité des dossiers du psi à la nature supposée du phénomène : preuves fragiles, acteurs ambigus, mythomanie, fraudes voisines et suspicion générale ne sont plus seulement des raisons de douter ; on invite à les lire comme des manifestations sociales de l’objet étudié. Par ailleurs, beaucoup de théories restent compatibles avec certaines anomalies sans devenir pseudoscientifiques. Le problème est plus précis, car le modèle donne une fonction explicative à ce qui devrait compter contre l’hypothèse. Si la documentation pauvre, les fraudes et l’instabilité du champ deviennent des signes attendus de l’élusivité, quelle observation pourrait encore jouer pleinement son rôle négatif ? Une définition aussi accueillante ne réfute pas directement les critiques ; elle les recycle dans son propre vocabulaire. C’est en ce sens que le Trickster prend pleinement une fonction auto-validante, au sens discuté par Boudry et Braeckman (2012).

 

« Fraudes jouxtant les phénomènes authentiques »

Une autre expression du Grand manuel mérite notre attention :

« fraudes décrédibilisantes jouxtant les phénomènes authentiques »

La coexistence de fraudes et de phénomènes potentiellement réels n’a rien d’absurde en soi. Aucun domaine d’enquête n’est invalidé par la seule existence de fraudes dans son histoire. La question décisive porte sur les critères de tri. Comment distingue-t-on, dans ce voisinage annoncé, la fraude décrédibilisante du phénomène authentique ? Quels dossiers doivent être écartés ? Quels protocoles permettent de réduire assez fortement le risque d’imposture, de sélection des cas et de reconstruction après coup ?

Cette question reste sans réponse claire puisqu’il n’y a pas de consensus au sein même de la parapsychologie sur le partage entre les cas authentiques et les forgeries manifestes. L’existence de la fraude est reconnue, mais la frontière entre impostures et vrais phénomènes demeure très floue. Dans une enquête rigoureuse, la fraude oblige à durcir la méthode, à écarter des dossiers, à revoir les chaînes de confiance, à exiger des protocoles indépendants, préenregistrés et réplicables. Dans la logique du Trickster, la fraude peut être réinterprétée comme une manifestation de l’ambivalence propre au domaine. Le faux ne réfute plus le vrai, il l’accompagne.

C’est un peu trop commode.

Le Bulletin métapsychique posait déjà la question de manière frappante en 2011 : « pourquoi les meilleurs médiums ont-ils presque tous été pris à tricher ? ». Le problème n’a rien de périphérique, il révèle un aveuglement des « spécialistes » du domaine qui veulent croire que les fraudes avérées sont sans effet sur la crédibilité des histoires qui constituent la substance de la parapsychologie. Le Trickster est un cache misère qui n’a aucune chance de convaincre un sceptique, mais peut tout à fait retenir l’adhésion d’un tenant-croyant en jouant le rôle de rustine sur les trous d’une cohérence interne illusoire.

 

Le pont avec le chapitre 12 : quand la preuve devient impossible par principe

Le chapitre 11 relie explicitement l’élusivité « naturelle » aux théories systémiques et quantiques du chapitre 12. Ce lien compte, car le chapitre 12 donne une forme plus technique à la même difficulté :

« Dans de tels systèmes, la preuve ne peut pas être accumulée car les conditions de production des preuves changent arbitrairement durant le développement du système. »

Puis :

« Dans la logique des postulats du MPI, le psi n’est pas un signal classique mais une corrélation (non locale) qui ne peut jamais être utilisée, ni les preuves de son existence être accumulées. Produire des preuves impersonnelles des phénomènes psi coûterait trop d’information pragmatique pour le “système créant des preuves scientifiques”. »

Face à une telle prose, on est transporté ou on reste sidéré, c’est tout l’un ou tout l’autre. Le passage affirme que les preuves du psi ne pourraient jamais s’accumuler de façon impersonnelle. Le psi existerait, mais le type de preuve qui permet normalement à une communauté scientifique de sortir de la controverse serait structurellement indisponible.

Une telle théorie peut fasciner. Elle peut aussi enfermer la parapsychologie dans un cercle parfait : le phénomène existe ; la science exige des preuves impersonnelles ; le phénomène empêche l’accumulation de ces preuves ; le sceptique qui réclame ces preuves se trompe donc de critère ; puisque le phénomène existe.

Ce piège épistémique absolu permet de préserver indéfiniment l’hypothèse psi tout en expliquant pourquoi elle conserve l’apparence d’une hypothèse insuffisamment prouvée.

Pour suivre mon travail plus facilement :


inscrivez-vous à la NEWS’Zet

Le Trickster ou la science sans risque

La science accepte les hypothèses audacieuses, les anomalies et les objets difficiles à stabiliser, à condition que les théories prennent un risque empirique. Une hypothèse doit exposer quelque chose au test. Elle doit dire, au moins en principe, ce qui compterait contre elle.

Sans reconstruire ici tout le cadre lakatosien, on peut poser une exigence plus modeste : une théorie gagne en force lorsqu’elle permet d’anticiper quelque chose de nouveau, et elle s’affaiblit lorsqu’elle sert surtout à organiser après coup ce que l’on savait déjà. La Stanford Encyclopedia of Philosophy résume cette distinction : un programme dégénératif fabrique des théories pour accommoder des faits déjà connus, tandis qu’un programme progressif accroît son contenu empirique.

Appliquée au Trickster, la question devient très simple : que permet-il de prévoir que l’on n’aurait pas déjà constaté ? Je n’ai pas vu le début d’une réflexion en ce sens. Le concept de Trickster séduit parce qu’il raconte très bien pourquoi la parapsychologie ressemble à ce qu’elle est déjà. Il donne du style à l’échec, mais aucune prise à l’épreuve.

 

Quand une métaphore explique trop bien

Le Trickster est si flexible qu’il peut s’appliquer presque partout. Dans le Grand manuel, il sert à penser la sociologie de la parapsychologie, l’élusivité du psi, les poltergeists, les relations entre preuves et documentation, et même Jésus :

« Jésus est très semblable à d’autres “sujets psi”, y compris au niveau de ses traits de caractère de type “Trickster” (Hansen, 2001), l’archétype du “fripon divin” subversif et truqueur […]. En somme, Jésus est alors vu en tant que kratophanie (manifestation d’un pouvoir) plutôt que hiérophanie (manifestation du sacré) […] dans un récit qui lie l’éclosion du mouvement chrétien à un thaumaturge. »

Cette extension dit quelque chose du problème. Une grille capable d’englober les médiums, les poltergeists, les ovnis, les fraudes, les sceptiques, les groupes charismatiques et Jésus possède une force littéraire évidente. Elle peut éclairer l’imaginaire du paranormal, son goût des marges, son rapport au trouble, son pouvoir de fascination. Mais en définitive, si elle raconte beaucoup, elle n’explique en rien la faiblesse des preuves. Plus une catégorie englobe des objets hétérogènes, plus elle doit préciser ce qu’elle exclut. Sans ce travail de démarcation, le Trickster devient une machine à produire du sens autour de tout ce que le paranormal charrie déjà.

 

Ce que le scepticisme peut accepter — et ce qu’il doit refuser

L’intérêt anthropologique du Trickster mérite d’être reconnu. Le paranormal occupe souvent des zones où les catégories ordinaires se brouillent, là où l’incertitude nous pousse à interpréter plus intensément les signaux qui nous entourent. À ce niveau, Hansen peut fournir une sociologie suggestive du paranormal comme culture des marges et du trouble. Cette concession ne change pas l’exigence probatoire. Le scepticisme n’exige pas un mécanisme complet avant toute reconnaissance du psi : beaucoup de phénomènes ont été admis avant d’être entièrement expliqués. Mais une preuve positive devrait au minimum produire un effet défini à l’avance, dans un protocole préenregistré, répliqué par des équipes indépendantes, avec des contrôles aveugles solides et des critères d’échec capables de fragiliser réellement l’hypothèse.

Une parapsychologie rigoureuse pourrait défendre des méthodes adaptées à un phénomène rare ou contextuel. Encore faudrait-il que ces méthodes rendent le psi plus testable. Le Trickster fait l’inverse : il ne réduit pas l’ambiguïté, il lui donne un statut théorique. Ray Hyman formule ici l’exigence minimale à propos du Ganzfeld : une théorie positive du psi doit s’appuyer sur des preuves indépendamment réplicables (Hyman, 1994, 2010). Une théorie qui absorbe aussi bien les confirmations que les déconvenues n’est pas une théorie : c’est un scénario.

 

Conclusion

Le Trickster est une métaphore utile pour comprendre certains imaginaires du paranormal. Peut-être faudrait-il le borner à cette ambition, puisque le Grand manuel reconnaît la fragilité du modèle : sa voracité explicative et son manque de transition empirique. Le scepticisme peut reconnaître l’intérêt culturel du Trickster sans lui accorder de privilège probatoire. Une métaphore ne peut pas transformer l’échec de la preuve en profondeur supposée de l’objet. Le Trickster offre au psi une propriété trop commode : ressembler exactement à ce qu’il serait s’il n’existait pas, tout en fournissant une raison de ne jamais conclure.

Acermendax

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Mise en garde concernant la formation « Clinique des expériences exceptionnelles » de Renaud Evrard (Asadis)
  17. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues
  18. Renaud Evrard aux REC | anatomie d’un plaidoyer parapsychologique devant un public sceptique

Références

  • Boudry, M., & Braeckman, J. (2011). Immunizing strategies and epistemic defense mechanisms. Philosophia, 39(1), 145–161. DOI : 10.1007/s11406-010-9254-9.
  • Boudry, M., & Braeckman, J. (2012). How convenient! The epistemic rationale of self-validating belief systems. Philosophical Psychology, 25(3), 341–364. DOI : 10.1080/09515089.2011.579420.
  • Bulletin métapsychique. (2011, mars). Le Trickster : phénomène marginal au cœur de la métapsychique ? (No 8). Institut Métapsychique International.
  • Évrard, R. (2025). Chapitre 11. Panorama des modèles théoriques. Dans R. Évrard, C. Berghmans, & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 412-556). Dunod.
  • Évrard, R., & Philippe, J. (2025). Chapitre 12. Psi et physique quantique : un flirt heuristique ? Dans R. Évrard, C. Berghmans, & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 557-622). Dunod.
  • Hansen, G. P. (2001). The Trickster and the Paranormal. Xlibris. DOI introuvable dans les sources consultées.
  • Hyman, R. (1994). Anomaly or artifact? Comments on Bem and Honorton. Psychological Bulletin, 115(1), 19–24. DOI : 10.1037/0033-2909.115.1.19.
  • Hyman, R. (2010). Meta-analysis that conceals more than it reveals: Comment on Storm et al. (2010). Psychological Bulletin, 136(4), 486–490. DOI : 10.1037/a0019676.
  • Kennedy, J. E. (2001). Why is psi so elusive? A review and proposed model. Journal of Parapsychology, 65(3), 219–246. DOI introuvable dans les sources consultées.
  • Kennedy, J. E. (2003). The capricious, actively evasive, unsustainable nature of psi: A summary and hypotheses. Journal of Parapsychology, 67(1), 53–74. DOI introuvable dans les sources consultées.
  • Thornton, S. (2023). Karl Popper. In E. N. Zalta & U. Nodelman (Eds.), The Stanford Encyclopedia of Philosophy. DOI introuvable, encyclopédie académique en ligne.