Archive pour la catégorie : Zététique

La zététique consiste à questionner les raisons pour lesquelles nous pensons que quelque chose est vrai.

Quand un universitaire donne au paranormal les habits de la science

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

Le passé modifié : un écart statistique transformé en métaphysique

La vidéo « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable » est publiée le 27 novembre 2025 par la chaîne Helgoand, sous la forme d’un entretien avec Renaud Evrard, présenté dès les premières secondes comme psychologue clinicien et enseignant-chercheur en psychologie à l’université de Lorraine. Le contexte compte autant que le contenu. On ne regarde pas ici un médium de plateau, un influenceur ésotérique ou un vendeur de stages d’intuition, mais un universitaire, habilité à diriger des recherches, maître de conférences à l’université de Lorraine, responsable depuis 2024 d’un master de psychologie clinique psychanalytique, dont la fiche institutionnelle mentionne explicitement ses responsabilités académiques.

Cette légitimité produit un effet immédiat : le chercheur donne à la chaîne un surplus d’autorité. Le média peut alors mettre en scène une promesse spectaculaire — le passé serait modifiable — tout en bénéficiant du ton professoral, du vocabulaire technique, de la mention d’études, de méta-analyses, de laboratoires et de protocoles. Lorsqu’un académique intervient dans un espace médiatique consacré au paranormal, il peut soit y apporter de la méthode, soit y apporter un vernis confortant les croyances en place. Dans cette vidéo, Renaud Evrard choisit trop souvent la seconde option.

L’intervieweur démarre avec la « fameuse expérience » de Helmut Schmidt, présentée comme un phénomène de rétro-psychocinèse. Evrard explique que le physicien utilisait des générateurs d’événements aléatoires, enregistrait des suites de 0 et de 1, puis demandait ensuite à un sujet d’orienter les résultats :

  • « Et à sa grande surprise, la personne était capable de modifier le hasard qui avait pourtant été déjà tiré au sort un temps auparavant. (…) On a un réel qui a été complètement bouleversé simplement parce que quelqu’un a eu l’intention de l’orienter dans un sens plutôt que dans un autre. »

Evrard ne dit pas seulement qu’un protocole ancien aurait produit un écart statistique intéressant. Il affirme que « la personne était capable de modifier le hasard », puis que « le réel » a été « complètement bouleversé », et c’est une déclaration qui prend place dans le champ ontologique : le chercheur affirme scientifiquement l’existence de capacités paranormales. D’un écart statistique, surtout dans un champ miné par les effets faibles, les analyses multiples, les biais de publication et les réplications incertaines, il tire une conclusion métaphysique. Le passé, le réel, l’intention, la matière : tout bascule dès les deux premières minutes.

 

La littérature scientifique invite pourtant à beaucoup plus de prudence. La méta-analyse de Bösch, Steinkamp et Boller consacrée à l’interaction alléguée entre intention humaine et générateurs de nombres aléatoires rassemble 380 études. Elle trouve un effet global statistiquement significatif mais très petit, accompagné d’une forte hétérogénéité et d’indices compatibles avec un biais de publication. Les auteurs concluent que le résultat global pourrait, en principe, résulter d’un biais de publication (Bösch et al., 2006). Cette conclusion autorise un débat méthodologique sur la littérature parapsychologique. Elle annonce aussi, par certains aspects, les problèmes qui deviendront centraux dans la crise de reproductibilité en psychologie : effets faibles, biais de publication, liberté analytique, réplications incertaines. L’affaire Bem en offrira quelques années plus tard un exemple beaucoup plus visible.

 

Une prudence de façade

Le plus préoccupant tient à la manière dont Evrard gère la fragilité de cette littérature. Plus loin, l’intervieweur lui soumet directement l’hypothèse du biais de publication. Sa réponse reconnaît le cœur du problème : « On soupçonne que peut-être que si on avait inclus certaines études qui seraient des échecs, l’effet serait nul. Et donc, on est très modéré sur les conclusions qu’on peut avoir à ce niveau-là. »

Cette phrase devrait arrêter la machine. Une hypothèse aussi extraordinaire que la modification du passé exige des preuves massives, indépendantes, préenregistrées, robustes et reproductibles. Si l’effet peut s’annuler quand on tient compte des études manquantes, la conclusion rationnelle consiste à suspendre l’interprétation paranormale. Evrard fait pourtant l’inverse quelques secondes plus tard : il maintient que « des types d’études comme la rétro-psychocinèse ont très bien fonctionné », puis ajoute que, « si cette expérience est correcte », elle suggère que « le passé n’est pas complètement déterminé tant qu’il n’est pas observé ».

Cette structure rhétorique revient sans cesse : une concession méthodologique, puis une envolée métaphysique. Le doute est mentionné mais sans affecter la conclusion paranormale qui continue son chemin. Le public entend les mots de la prudence, mais il reçoit tout de même l’idée spectaculaire et peut-être n’est-il pas armé pour se défendre contre l’autorité académique dont on abuse dans cette interview.

 

Le même mécanisme apparaît quand Evrard parle des « effets robustes ». À propos des phénomènes psi en laboratoire, il explique :

  • « Donc, on a des anomalies qui se maintiennent dans le temps […] Même des chercheurs différents qui reproduisent ça dans des labos différents vont constater les mêmes choses. Donc les effets sont robustes. »

Là encore, le vocabulaire donne une impression de solidité. « Robuste » a un sens fort dans les sciences expérimentales : un effet robuste survit aux variations de protocole, aux réplications adversariales, aux préenregistrements, aux analyses conservatrices et aux changements de laboratoire. Or l’histoire récente de la psychologie a montré à quel point des effets statistiquement séduisants peuvent s’effondrer sous de meilleures pratiques. Le cas Daryl Bem l’illustre de façon exemplaire. En 2011, Bem publie dans le Journal of Personality and Social Psychology une série d’expériences prétendant fournir des preuves d’influences rétroactives sur la cognition et l’affect (Bem, 2011).

Wagenmakers, Wetzels, Borsboom et van der Maas répondent la même année en montrant que le cas psi révèle surtout les faiblesses des analyses statistiques ordinaires lorsqu’elles sont appliquées à des hypothèses très improbables et à des pratiques analytiques insuffisamment contraintes (Wagenmakers et al., 2011). Ritchie, Wiseman et French publient ensuite trois tentatives indépendantes et préenregistrées de réplication de l’un des effets de Bem ; elles échouent à reproduire l’effet (Ritchie et al., 2012). Galak, LeBoeuf, Nelson et Simmons échouent eux aussi, dans sept expériences, à répliquer les effets de facilitation rétroactive du rappel (Galak et al., 2012).


Je vous parlais de cette étude bizarre dans la vidéo :


Le débunkage présenté comme une faute

Ce point importe car Evrard présente le psi comme une zone de savoir marginalisée, tandis que les sceptiques seraient trop prompts à rejeter, dénoncer, débunker. Il déclare :

  • (10min20[1]) « On n’arrive pas à imaginer qu’il y a tout un circuit pour freiner, masquer cette information, désinformer […] »
  • « Cette attitude-là d’aller débunker, d’aller dénoncer des gens, ce n’est pas une attitude favorable à la dialectique, au dialogue qui est nécessaire en science. »

La formulation adopte un registre de soupçon : l’échec de la parapsychologie à s’imposer devient moins un problème de preuve qu’un problème de circulation entravée, de culture hostile, de sceptiques qui décrédibilisent. C’est exactement le type de cadrage qui permet de déplacer la discussion hors du terrain méthodologique. Pour Evrard le débunkage devient une faute de dialogue, une thèse qu’il explicite dans un article pro-psychanalyse publié dans la revue Analysis en décembre 2025 (voir https://menace-theoriste.fr/renaud-evrard-une-drole-detude-pour-defendre-la-psychanalyse/)

C’est grave parce que dans les domaines où des croyances fausses peuvent alimenter des pratiques commerciales, thérapeutiques ou spirituelles, la critique publique remplit une fonction d’hygiène intellectuelle. Elle sert à distinguer ce qui a été montré, ce qui a été suggéré, ce qui a échoué, ce qui relève d’une hypothèse spéculative, et ce qui relève d’une histoire séduisante.

 

Quand l’effet expérimentateur devient une preuve du paranormal

Le passage le plus révélateur intervient autour de l’effet expérimentateur. L’intervieweur souligne que les résultats en parapsychologie semblent fortement liés au degré de scepticisme ou d’enthousiasme du chercheur. Evrard répond en transformant cette faiblesse en découverte :

  • (23min20) « En fait le seul phénomène qui est prouvé en parapsychologie, c’est que le résultat que vous avez va se conformer à vos attentes ,et c’est l’horreur. Pour dégager des connaissances à partir de là, c’est impossible puisque tout ce que vous allez trouver, c’est confirmer vos attentes. Vous confirmez vos croyances et ça crée des divisions puisqu’en science on aimerait que le phénomène existe naturellement, qui ne soit pas dépendant d’un individu, d’un laboratoire, d’une culture, d’une croyance et là c’est contrairement c’est le contraire mais c’est absolument génial parce que on peut obtenir des effets complètement inouis. »
  • « On est dans un monde où on a des rêves matérialisés, on a de l’oniroplastie et la frontière entre ma vie psychique, mes intentions et le monde extérieur, elle est beaucoup plus poreuse. »

Ce passage concentre l’abandon de la méthode. Dans une discipline expérimentale, si le résultat dépend des attentes de l’expérimentateur, on renforce les contrôles. On aveugle les conditions. On automatise la collecte. On préenregistre l’analyse. On organise des réplications indépendantes. On examine les degrés de liberté du protocole. On cherche les biais de sélection et les artefacts. Evrard, lui, injecte une hypothèse fétiche qui court-circuite la démarche : peut-être que la croyance modifie le réel. Ce renversement transforme un problème méthodologique en confirmation paranormale.

 

Le quantique comme décor technique

Le même phénomène se retrouve dans l’usage de la physique quantique. Evrard mobilise la symétrie temporelle des équations, la non-localité, la superposition, l’observation, puis les relie à la conscience et au psi en expliquant

  • (29min50) « Les parapsychologues disent : non, au contraire, nous on a des données empiriques qui ne s’expliqueraient que par ça [des effets à rebours du temps : des paradoxes temporels]. »
  • « Toutes les psychocinèses sont en fait des psychocinèses dans le passé parce ce qu’on vient modifier du hasard [se fait en modifiant] toute la chaîne causale déterministe. »

Plus loin, il va plus loin encore en mélangeant l’effet observateur, cher usages spiritualisants ou pseudo-techniques de la mécanique quantique, et l’idée d’une « causalité finale » où c’est un agent épistémique qui façonne la réalité en agissant à rebours dans le temps.

  • (34min50) « On pense que le passé est réel, et ce que vient montrer la parapsychologie, c’est que ce n’est pas le cas. On pense que le futur est imaginaire et bien ce que montre la parapsychologie c’est qu’il est aussi en partie réel. »

Evrard ne se limite plus à dire que des expériences controversées suscitent des questions. Il affirme que la parapsychologie « montre » que le passé, tel que nous le pensons, n’a pas le statut de réalité qu’on lui attribue. C’est une proposition métaphysique vertigineuse, présentée dans un cadre de vulgarisation comme une conséquence des données.

La mécanique quantique n’apporte pas le soutien que ce type de discours lui demande. Les débats sur la mesure, la décohérence ou les interprétations de la mécanique quantique sont réels, techniques, profonds. Schlosshauer montre que la décohérence clarifie des aspects importants du problème de la mesure, tout en laissant des débats d’interprétation ouverts (Schlosshauer, 2004). Mais rien, dans ces débats, n’autorise à faire de l’intention humaine un opérateur capable de réécrire des bandes magnétiques, d’orienter des générateurs aléatoires déjà enregistrés, ou de rendre le futur partiellement consultable par intuition. Le vocabulaire quantique sert ici de caisse de résonance à une hypothèse paranormale : un babillage pseudo-technique, autrement dit du bullshit !

 

Le seuil éthique : The Telepathy Tapes

La vidéo franchit un seuil plus grave encore lorsqu’Evrard évoque The Telepathy Tapes[2], podcast américain consacré à de prétendues capacités télépathiques chez des enfants autistes non verbaux ou lourdement entravés dans leur communication.

  • (49min30) « Il y a actuellement le numéro 1 des podcasts aux États-Unis, c’est Telepathy Tapes. Et ça présente quoi ? […] des enfants qui ont des difficultés, qui sont aveugles, qui sont autistes et cetera compensent ces déficits avec des capacités télépathiques […] des parents parlent de ça puis des chercheurs comme Diane Hennacy Powell, qui est une de mes collègues américaines, montent des protocoles pour vérifier la chose et là on se rend compte […] que ces trucs sont là. »

Ici, l’imprudence devient faute intellectuelle. Evrard présente comme une piste scientifique prometteuse un dossier bâti sur des pratiques apparentées à la communication facilitée, au Rapid Prompting Method ou au Spelling to Communicate. Dans ces dispositifs, la personne autiste pointe, épelle ou sélectionne des lettres avec l’intervention d’un tiers : un adulte peut tenir le tableau, placer le support, rythmer la séance, relancer, encourager ; parfois il connaît la cible. Ces éléments suffisent à poser la question de l’influence. Dès lors, qui produit le message ? L’enfant, ou l’adulte qui organise matériellement la réponse ?

Cette question devrait précéder toute hypothèse de télépathie. Elle devrait même l’écraser. La littérature sur la communication facilitée est claire : le problème central est l’authorship, c’est-à-dire l’auteur réel des messages. Schlosser et ses collègues ont passé en revue les travaux disponibles et concluent que les preuves disponibles ne permettent pas d’attribuer les messages à la personne handicapée plutôt qu’au facilitateur (Schlosser et al., 2014). Hemsley et ses collègues ont actualisé ce constat : aucune nouvelle étude solide ne vient établir que les messages obtenus par communication facilitée ont bien pour auteur la personne handicapée ; la littérature critique alerte au contraire sur les risques de contrôle par le facilitateur (Hemsley et al., 2018). L’ASHA déconseille explicitement le Rapid Prompting Method et le Spelling to Communicate, en raison de l’incertitude sur l’auteur réel de l’épellation, de la dépendance à un tiers, de l’absence de preuve d’efficacité pour une communication indépendante et du potentiel de dommages[3].

Ce contexte rend la formulation d’Evrard scandaleuse. Il ne dit pas : « attention, ce podcast repose sur des méthodes très controversées ». Il ne dit pas : « la première chose à vérifier serait que l’enfant produit réellement le message ». Il ne rappelle pas le passif désastreux de la communication facilitée, y compris les fausses accusations, les paroles attribuées abusivement et la confiscation possible de la voix de personnes vulnérables. Il présente Diane Hennacy Powell comme une collègue qui « monte des protocoles », puis ajoute que « ces trucs sont là ». Autrement dit, il valide le cadre paranormal avant d’avoir écarté l’hypothèse la plus triviale et la plus documentée : l’influence du facilitateur.

Comme d’habitude avec Evrard on transforme le point faible du dispositif en un argument en sa faveur. Un adulte tient le tableau, accompagne la réponse, connaît parfois la cible, intervient dans toute la scène de communication ; au lieu d’y voir le premier risque méthodologique à éliminer, Powell et ses défenseurs y voient la porte d’entrée vers la télépathie. La question élémentaire — qui parle ? — passe derrière la promesse paranormale. Dans un contexte aussi sensible, présenter cette affaire comme un succès, sans rappeler les alertes scientifiques sur l’authorship et la facilitation, relève d’une faute intellectuelle grave. Evrard avait ici l’occasion de rappeler l’état de la littérature et les alertes des sociétés savantes. Il préfère présenter l’affaire comme un succès.

 

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Les poltergeists qui fuient la preuve

La même logique parcourt les passages sur les poltergeists. Evrard explique qu’un clinicien allemand demanderait à des personnes confrontées à des hantises de placer une caméra face à un miroir afin que la caméra se filme elle-même. Selon lui, dans cet espace d’« objectivité absolue », les phénomènes cesseraient :

  • (43min) « Tout ce qui va se passer dans cet endroit-là sera forcément capté et documenté de façon absolue. Et là, il ne se passe plus rien. »
  • « Les phénomènes vont dans des espaces flous où il n’y a pas de documentation, il n’y a pas de caméra de surveillance. »

Cette proposition donne au paranormal une propriété idéale pour survivre à toute réfutation : il disparaît quand l’observation devient fiable, et son absence devient alors une confirmation de sa nature. Une hypothèse scientifique accepte un risque. Elle s’expose à des observations capables de la contraindre. Ici, l’hypothèse se loge dans les interstices : caméra défaillante, pièce non filmée, témoin isolé, récit après coup, espace « flou ». La méthode sert alors moins à tester qu’à préserver.

 

Une science marginale, ou une machine à sauver les croyances ?

À travers cette intervention et de nombreuses autres, Renaud Evrard valide le cadre général dans lequel la télépathie, la psychokinèse, la précognition, les poltergeists, les prétendus pouvoirs paranormaux attribués aux enfants autistes, les ectoplasmes et la modification du passé deviennent des hypothèses scientifiquement fréquentables.

Renaud Evrard connaît les objections. Il connaît le vocabulaire de la méthode. Il sait évoquer les biais de publication, les effets faibles, les limites des phénomènes, les controverses. C’est justement cela qui rend l’intervention plus problématique qu’un discours ésotérique ordinaire. La prudence y fonctionne comme une enveloppe, mais le contenu reste une réhabilitation du paranormal. La vidéo donne au spectateur l’impression d’entrer dans une science marginale et incomprise, alors qu’elle l’expose surtout à une collection d’hypothèses extraordinaires soutenues par des preuves fragiles, des analogies douteuses, des extrapolations massives, et parfois de pieux mensonges.

On sait le danger que représentent les charlatans, les arnaqueurs, les escrocs et tous ceux qui utilisent les croyances pour exercer une emprise sur des personnes vulnérables. Mais mesure-t-on la dangerosité que représente la complicité intellectuelle des chercheurs qui prêtent au paranormal les codes de la science sans maintenir jusqu’au bout les exigences de la science ?

Acermendax

Références

  • Bem, D. J. (2011). Feeling the future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. DOI : 10.1037/a0021524.
  • Bösch, H., Steinkamp, F., & Boller, E. (2006). Examining psychokinesis: The interaction of human intention with random number generators—A meta-analysis. Psychological Bulletin, 132(4), 497–523. DOI : 10.1037/0033-2909.132.4.497.
  • Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate psi. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948. DOI : 10.1037/a0029709.
  • Hemsley, B., Bryant, L., Schlosser, R. W., Shane, H. C., Lang, R., Paul, D., Banajee, M., & Ireland, M. (2018). Systematic review of facilitated communication 2014–2018 finds no new evidence that messages delivered using facilitated communication are authored by the person with disability. Autism & Developmental Language Impairments, 3. DOI : 10.1177/2396941518821570.
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423. DOI : 10.1371/journal.pone.0033423.
  • Schlosshauer, M. (2004). Decoherence, the measurement problem, and interpretations of quantum mechanics. Reviews of Modern Physics, 76(4), 1267–1305. DOI : 10.1103/RevModPhys.76.1267.
  • Schlosser, R. W., Balandin, S., Hemsley, B., Iacono, T., Probst, P., & von Tetzchner, S. (2014). Facilitated communication and authorship: A systematic review. Augmentative and Alternative Communication, 30(4), 359–368. DOI : 10.3109/07434618.2014.971490.
  • Schlosser, R. W., Hemsley, B., Shane, H. C., Todd, J., Lang, R., Lilienfeld, S. O., Trembath, D., Mostert, M., Fong, S., & Odom, S. L. (2019). Rapid Prompting Method and Autism Spectrum Disorder: Systematic Review Exposes Lack of Evidence. Review Journal of Autism and Developmental Disorders, 6, 403–412. https://doi.org/10.1007/s40489-019-00175-w
  • Wagenmakers, E.-J., Wetzels, R., Borsboom, D., & van der Maas, H. L. J. (2011). Why psychologists must change the way they analyze their data: The case of psi: Comment on Bem (2011). Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 426–432. DOI : 10.1037/a0022790.

[1] https://youtu.be/EfUrlsBoqzs?si=1FWS-0V40KfO1Bbq&t=622

[2] Le Guardian décrit The Telepathy Tapes comme une série revendiquant des capacités télépathiques chez des enfants autistes avec peu ou pas de parole. Il précise que Powell y accompagne Ky Dickens et que les méthodes visibles relèvent de S2C/RPM.

https://www.theguardian.com/society/2025/apr/13/it-can-break-you-life-for-parents-of-autistic-children-can-be-exhausting-one-podcast-is-offering-hope-is-it-real

[3] https://www.asha.org/slp/cautions-against-use-of-fc-and-rpm-widely-shared/

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

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  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
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  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
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  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
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  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
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Qui se ressemble s’assemble ?

Renaud Evrard occupe aujourd’hui une position singulière dans le paysage français des débats sur le paranormal, la médecine intégrative, les expériences dites exceptionnelles et les critiques adressées au rationalisme. Je vais ici laisser de côté pour un temps la réfutation détaillée de ses propos pour tenter une cartographie des réseaux où il évolue. Evrard s’est installé au croisement de plusieurs mondes qui, chacun à sa manière, cherchent à contester les lignes épistémiques posées par la médecine fondée sur les preuves, la psychologie expérimentale, la critique rationaliste ou l’examen sceptique des croyances paranormales.

Ces réseaux lui offrent un rôle particulièrement avantageux. Dans les médias paranormaux, il arrive comme l’universitaire qui prend enfin les expériences extraordinaires au sérieux. Dans les espaces de médecine intégrative, il apparaît comme le chercheur capable de critiquer les « arguments rationalistes sceptiques ». Dans les milieux parapsychologiques, il incarne la respectabilité académique d’un champ historiquement marginalisé. Auprès du public déjà sensible aux vérités alternatives, cette posture produit un effet puissant : les croyances préexistantes reçoivent un langage savant, des références, une autorité, une apparence de prudence méthodologique.

 

Le GETCOP : les thérapies complémentaires en quête de reconnaissance

Regardons d’abord sa présence dans l’écosystème des thérapies complémentaires.

Evrard figure au comité d’évaluation des premières journées thématiques du GETCOP consacrées aux « réflexothérapies », organisées à Nancy les 2 et 3 mars 2018. Le GETCOP est une association française consacrée à l’évaluation et à la promotion encadrée des thérapies complémentaires personnalisées. Elle revendique une démarche scientifique, mais son champ d’activité l’inscrit clairement dans l’écosystème de la santé intégrative, c’est-à-dire dans un espace où des pratiques situées aux marges de la médecine conventionnelle cherchent une reconnaissance institutionnelle. Le programme annonce des interventions sur les « mécanismes d’action » des réflexothérapies, leur évaluation, l’auriculothérapie ou la réflexologie cranio-sacrée. Cette présence ne vaut pas adhésion à chaque pratique promue ce jour-là, mais elle inscrit Evrard dans un dispositif institutionnel de discussion et de légitimation de pratiques situées aux marges de la médecine fondée sur les preuves.

 

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CUMIC, Berna, Evrard : la médecine intégrative sous habits universitaires

La présence de publications cosignées par Evrard dans l’environnement bibliographique du CUMIC éclaire plus avant son inscription dans la médecine intégrative universitaire. En 2019, il cosigne avec Fabrice Berna, Anja Göritz, Amaury Mengin, Jacques Kopferschmitt et Steffen Moritz un article sur les attitudes envers les médecines alternatives et complémentaires, publié dans BMC Complementary and Alternative Medicine ; l’article présente les approches complémentaires et intégratives comme fréquemment recherchées par les patients atteints de maladies chroniques, tout en distinguant leur usage « complémentaire » de leur usage « alternatif » (Berna et al., 2019). En 2024, Evrard cosigne avec Berna, Lecardeur, Verneuil et Nizard un article dans Annales Médico-psychologiques explicitement consacré à l’analyse critique de « dix arguments rationalistes sceptiques » contre la médecine intégrative (Berna et al., 2024). En 2026, toujours avec Berna et Verneuil, il cosigne dans Hegel une critique du rapport de la Fondation Descartes sur les thérapies alternatives (Berna, Evrard & Verneuil, 2026). Ce triptyque montre comment Evrard intervient comme producteur d’un contre-discours académique face aux critiques rationalistes des pratiques intégratives. Ce point compte d’autant plus que Berna, psychiatre et professeur à l’Université de Strasbourg, occupe une place structurante dans le CUMIC, espace qui cherche à installer les médecines intégratives dans un cadre universitaire, hospitalier et méthodologique. Plusieurs billets de La Menace Théoriste ont critiqué cet environnement : prépublication trop favorable aux pratiques évaluées, conférence strasbourgeoise illustrant l’entrisme des PSNC à l’université, riposte avec Brice Perrier contre les critiques rationalistes, puis mise en cause de l’écosystème Berna autour du Samadeva après l’enquête d’Olivier Hertel dans Le Point. Les collaborations d’Evrard avec Berna l’inscrivent dans cette alliance intellectuelle ; elles le rattachent à un courant universitaire qui tente de normaliser la médecine intégrative tout en contestant frontalement les critiques rationalistes des pratiques non conventionnelles.

  • Berna, F., Göritz, A. S., Mengin, A., Evrard, R., Kopferschmitt, J., & Moritz, S. (2019). Alternative or complementary attitudes toward alternative and complementary medicines. BMC Complementary and Alternative Medicine, 19, 83. https://doi.org/10.1186/s12906-019-2490-z
  • Berna, F., Lecardeur, L., Verneuil, L., Nizard, J., & Evrard, R. (2024). « Il est urgent de contrer le développement de la médecine intégrative et de sauver la vraie médecine ». Analyse critique de dix arguments rationalistes sceptiques. Annales Médico-psychologiques, 182(4), 332–339. https://doi.org/10.1016/j.amp.2023.07.003
  • Berna, F., Evrard, R., & Verneuil, L. (2026). Lutter contre la désinformation en santé : une analyse critique du rapport « Information et santé » de la Fondation Descartes sur les dénommées « thérapies alternatives ». Hegel, 161(1), 95–109. https://doi.org/10.3917/heg.161.0102
  • (2025, 27 mai). « Pas de dérive à signaler » : sauf dans l’étude Berna et al. La Menace Théoriste.
  • (2025, 28 mai). Médecines complémentaires à l’Université : une conférence en pleine dérive. La Menace Théoriste.
  • (2025, 12 juin). Rhétorique, relativisme et coups bas : l’anti-critique selon Berna et Perrier. La Menace Théoriste.
  • (2025, 28 septembre). Université sous emprise : le cas Fabrice Berna. La Menace Théoriste.

 

Hypnose, magnétisme et expériences exceptionnelles

Le même schéma se retrouve dans le champ de l’hypnose et de la santé intégrative. En 2019, Evrard publie dans le Journal de l’hypnose et de la santé intégrative un article intitulé « Janet et l’hypnose à distance : carrefour ou impasse de la psychologie ? »

  • Evrard, R. (2019). Janet et l’hypnose à distance : carrefour ou impasse de la psychologie ? Journal de l’hypnose et de la santé intégrative, 8, 84–90. https://doi.org/10.3917/jhsi.008.0084

Cairn présente le texte autour de Pierre Janet, de ses « recherches psychiques », et précise en note le vocabulaire de la « lucidité magnétique », issu de l’histoire du magnétisme animal. Là encore, l’objet peut recevoir un traitement historique ou critique ; le problème tient à l’environnement discursif dans lequel ce traitement s’insère, où l’hypnose, le magnétisme, les expériences exceptionnelles et les hypothèses psychiques cohabitent dans un même espace de respectabilité éditoriale.

Un billet de La Menace Théoriste a par ailleurs documenté, dans l’environnement du Centre Pierre Janet de l’Université de Lorraine, l’accueil de formations aux constellations familiales, ce qui renforce le constat d’une porosité institutionnelle envers des pratiques psychothérapeutiques très contestées.

 

Rorschach et autisme : le retour des outils projectifs

Un autre nœud concerne la psychanalyse institutionnelle, les outils projectifs et l’autisme. Evrard est rattaché à la psychopathologie psychanalytique à l’Université de Lorraine, et il cosigne en 2020 un article sur « l’intérêt du test de Rorschach dans l’évaluation diagnostique des troubles du spectre autistique »,

  • Frigaux, A., Evrard, R., & Lighezzolo-Alnot, J. (2020). L’intérêt du test de Rorschach dans l’évaluation diagnostique des troubles du spectre autistique. L’Évolution psychiatrique, 85(1), 133–154. https://doi.org/10.1016/j.evopsy.2019.11.002

Le texte part d’un problème réel : le diagnostic différentiel des TSA, surtout chez l’adulte, demeure complexe, avec des chevauchements symptomatiques fréquents entre autisme, schizophrénie, troubles de la personnalité ou autres troubles psychiatriques. Mais l’article mobilise cette difficulté pour réhabiliter un outil projectif absent des procédures diagnostiques recommandées, en le présentant comme une approche « différente », « ampliative » et « prometteuse ». Pourtant le statut empirique du Rorschach est désormais déchu : les revues critiques classiques lui attribuent une validité diagnostique limitée et une utilité clinique insuffisamment démontrée, en particulier dès que l’on exige une validité incrémentale réelle, c’est-à-dire un apport au-delà des données cliniques et des instruments déjà disponibles (Hunsley & Bailey, 1999 ; Wood et al., 2000 ; Hunsley & Mash, 2007). Dans l’autisme, les travaux actuels portent plutôt sur l’amélioration, l’allègement ou la combinaison des outils standardisés comme l’ADOS et l’ADI-R, avec des cohortes importantes et des mesures de sensibilité/spécificité, y compris pour les cas différentiels complexes (Kamp-Becker et al., 2021). Sous couvert de complément clinique, Evrard participe à la relégitimation universitaire d’un outil projectif et d’un vocabulaire psychodynamique dans un domaine où les conséquences diagnostiques et thérapeutiques exigent des instruments robustes, validés et reproductibles. On sait pourtant à quel point la psychanalyse a fait par le passé la preuve de ses dangers envers les autistes et leurs familles.

  • Hunsley, J., & Bailey, J. M. (1999). The clinical utility of the Rorschach: Unfulfilled promises and an uncertain future. Psychological Assessment, 11(3), 266–277. https://doi.org/10.1037/1040-3590.11.3.266
  • Hunsley, J., & Mash, E. J. (2007). Evidence-based assessment. Annual Review of Clinical Psychology, 3, 29–51. https://doi.org/10.1146/annurev.clinpsy.3.022806.091419
  • Kamp-Becker, I., Tauscher, J., Wolff, N., Küpper, C., Poustka, L., Roepke, S., Roessner, V., Heider, D., & Stroth, S. (2021). Is the combination of ADOS and ADI-R necessary to classify ASD? Rethinking the “gold standard” in diagnosing ASD. Frontiers in Psychiatry, 12, 727308. https://doi.org/10.3389/fpsyt.2021.727308
  • Wood, J. M., Lilienfeld, S. O., Garb, H. N., & Nezworski, M. T. (2000). The Rorschach test in clinical diagnosis: A critical review, with a backward look at Garfield (1947). Journal of Clinical Psychology, 56(3), 395–430. https://doi.org/10.1002/(SICI)1097-4679(200003)56:3<395::AID-JCLP15>3.0.CO;2-O

 

Parapsychologie savante et médias paranormaux

La parapsychologie constitue le centre le plus visible de cette constellation. Albin Michel présente Evrard comme enseignant-chercheur en psychologie à l’Université de Lorraine et psychologue clinicien au sein du CIRCEE, le Centre d’information, de recherche et de consultation sur les expériences exceptionnelles. La Psi Encyclopedia de la Society for Psychical Research indique qu’il a été élu président de la Parapsychological Association en 2019. Ces éléments situent Evrard dans les institutions internationales du paranormal savant, bien au-delà d’une simple observation sociologique des croyances.

La circulation médiatique amplifie encore cet effet. INREES[1] présente son livre Phénomènes inexpliqués à partir d’une série d’objets — télépathie, prémonition, poltergeist, expérience de mort imminente — et affirme que ces phénomènes « dérangent l’ordre normal ». Baglis TV[2], de son côté, héberge une page consacrée à Evrard dans un site structuré par des catégories comme « Quantique », « Mystique », « Tarot », « Alchimie », « Astrologie » et « Ésotérisme ». Sa page y présente des vidéos sur « la conscience au-delà du cerveau », les « mystères du psi », les EMI et les dimensions cliniques de la parapsychologie. Cette présence ne signifie pas qu’Evrard valide chaque contenu du site. Cependant, on comprend le type de public, de cadrage et d’imaginaire médiatique dans lequel son autorité circule.

 

Télépathie et psychanalyse : l’art de maintenir la porte ouverte

La collaboration entre Rabeyron, Evrard et Massicotte sur le « transfert de pensée » illustre une stratégie de lisière. Les auteurs ne déclarent pas frontalement que la télépathie existe ; ils évitent la thèse ontologique directe, et se placent dans un registre historique, clinique et heuristique. Mais cette prudence ne conduit pas à traiter le transfert de pensée comme une croyance à expliquer par des mécanismes ordinaires — mémoire, coïncidence, biais de confirmation, reconstruction narrative, dynamique transférentielle. Au contraire, leurs textes maintiennent ouverte la possibilité d’un phénomène réel, irréductible aux explications psychologiques classiques. Ils parlent de « réalité ontologique », de « réalité objective », de « possibilité ontologique » ou de « noyau de vérité » des croyances occultes, tout en enveloppant ces formules dans une indécidabilité méthodologique. Le résultat est caractéristique du réseau intellectuel d’Evrard : aucun engagement explicite assez net pour être réfuté simplement, mais une hospitalité théorique constante accordée au paranormal. Le paradigme ordinaire des sciences — qui demande des preuves robustes avant d’accorder une place explicative à la télépathie — se trouve ainsi contourné au nom de la clinique, de l’histoire de la psychanalyse et d’une ouverture épistémologique présentée comme plus subtile que le scepticisme rationaliste.

  • Rabeyron, T., Evrard, R., & Massicotte, C. (2019). « Es gibt Gedankenübertragung » : transfert de pensée et processus télépathiques en analyse. Revue française de psychanalyse, 83(4), 1239–1252. https://doi.org/10.3917/rfp.834.1239
  • Rabeyron, T., Evrard, R., & Massicotte, C. (2020). Psychoanalysis and the Sour Apple: Thought-Transference in Historical and Contemporary Psychoanalysis. Contemporary Psychoanalysis, 56(4), 612–652. https://doi.org/10.1080/00107530.2020.1858038

 

La caution académique des marges

Renaud Evrard bénéficie d’un double statut. Dans l’espace académique, il peut se présenter comme chercheur prudent, clinicien attentif aux expériences subjectives, historien des marges psychiques. Dans les milieux paranormaux et intégratifs, il devient une caution : celui qui parle le langage de l’université, publie dans des revues, maîtrise les controverses, et permet aux publics déjà hostiles au rationalisme de se sentir injustement méprisés par une science officielle trop étroite.

Evrard ne se contente plus d’étudier des croyances ou d’accueillir des récits cliniques. Ses publications et interventions l’installent dans une logique de contestation des critiques rationalistes, de défense des marges thérapeutiques, de requalification savante du paranormal et de mise en accusation des sceptiques. Le vocabulaire reste académique, la présentation demeure policée, mais la fonction sociale du discours apparaît nettement : offrir aux univers alternatifs une défense instruite, méthodologiquement armée, compatible avec leurs griefs contre le rationalisme.

 

Cartographier avant de réfuter

Restons prudents, toutefois. Un réseau ne prouve pas une croyance personnelle. Une présence dans un média paranormal ne vaut pas adhésion à tout son catalogue. Un article sur la télépathie, l’hypnose à distance ou les expériences exceptionnelles peut relever de l’histoire des idées, de la clinique ou de l’épistémologie. Mais l’accumulation compte. GETCOP, médecine intégrative, hypnose intégrative, Rorschach et autisme, CIRCEE, IMI, Parapsychological Association, INREES, Baglis TV : l’ensemble compose un paysage où les frontières entre étude critique, accompagnement clinique, réhabilitation savante et promotion affinitaire deviennent de plus en plus poreuses.

Dresser ce tableau est insuffisant pour démontrer une désinformation scientifique à l’œuvre. Alors il me faudra revenir et examiner les formulations exactes, les réserves, les omissions, les procédés rhétoriques, les moments où la prudence scientifique cède la place à une valorisation implicite des hypothèses paranormales ou intégratives. Mais même avant cette réfutation circonstanciée, une ligne se dégage : Renaud Evrard a construit une position d’autorité au service d’un espace intellectuel qui se définit de plus en plus contre le mouvement rationaliste. Et cet espace trouve en lui une figure idéale : assez académique pour rassurer, assez transgressive pour séduire, assez sophistiquée pour donner aux croyances marginales le sentiment d’avoir enfin trouvé leur défenseur savant.

 

Ce dossier illustre aussi une difficulté plus large : les institutions académiques réagissent rarement à temps lorsque certains de leurs membres prêtent leur autorité à des espaces où la frontière entre savoir, croyance et marché thérapeutique se brouille. Ce travail d’enquête expose à des réactions prévisibles. Vous pouvez le soutenir via les plateformes de financement indiquées au pied de la page d’accueil de La Menace Théoriste. (https://menace-theoriste.fr/)

 

Acermendax

 

[1] L’INREES, Institut de Recherche sur les Expériences Extraordinaires, est l’un des principaux espaces français de mise en récit savante du paranormal. Sa ligne éditoriale mêle recherche, psychologie, spiritualité, santé, témoignages extraordinaires et culture du mystère : télépathie, prémonition, poltergeists, EMI, médiumnité, chamanisme, voyages astraux, anges gardiens ou perceptions extrasensorielles. À travers Inexploré, ses vidéos, conférences, podcasts et articles, l’INREES construit un écosystème où les frontières entre enquête, spiritualité contemporaine, développement personnel et croyances psi restent très poreuses. Dans ce cadre, la promotion du livre d’Evrard Phénomènes inexpliqués joue un rôle clair : l’universitaire apporte une respectabilité académique à un public déjà sensible au paranormal, tandis que l’INREES lui offre une scène favorable, sans contradiction rationaliste structurée.

[2] Baglis TV est une plateforme vidéo ésotérique et spiritualiste. Sa ligne éditoriale associe développement spirituel, traditions occultes, psychologie des mythes, santé alternative et usages très extensifs du vocabulaire scientifique, en particulier autour du « quantique » et de la conscience. Dans cet environnement, Evrard apparaît comme membre de l’IMI et du comité directeur de la Parapsychological Association, avec des vidéos consacrées à la parapsychologie, aux EMI, aux « mystères du psi » ou à « la conscience au-delà du cerveau ». Baglis TV transforme la parapsychologie en objet de curiosité savante pour un public déjà familier de l’ésotérisme, et la présence d’Evrard apporte à cet univers une caution universitaire.

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Depuis 1858, Lourdes revendique plus de 7 000 déclarations de guérison. Sur cette masse, 72 guérisons sont aujourd’hui reconnues miraculeuses par l’Église, ce qui signifie que 99% des dossiers sont de faux miracles ou bien des miracles trop peu convaincant pour recevoir le blanc-seing des institutions. Les sources catholiques avancent aussi l’ordre de grandeur de 200 millions de pèlerins depuis le XIXe siècle. Cela signifie que Lourdes produit environ un miracle reconnu pour 2,8 millions de visiteurs. Admettons que chacun s’y rende en moyenne trois fois : nous restons à une guérison inexpliquée pour 1 million de pèlerins.

Ce chiffre doit être comparé à un fait médical ordinaire, dérangeant pour l’apologétique : des guérisons inattendues existent partout, y compris dans les hôpitaux où personne ne parle de miracle. Pour le cancer, la littérature médicale cite souvent un ordre de grandeur d’une régression spontanée pour 60 000 à 100 000 patients, avec de fortes variations selon les pathologies. Ce taux reste rare, mais il montre une chose essentielle : l’existence de guérisons médicalement surprenantes ne suffit pas à établir une intervention divine. Les corps évoluent parfois d’une manière que les médecins n’avaient pas anticipée.

Le bilan statistique de Lourdes n’a donc rien d’écrasant. Des millions de malades, de blessés, de personnes âgées, d’enfants handicapés, de croyants sincères, de familles désespérées, viennent prier depuis plus d’un siècle et demi. L’immense majorité repart sans aide miraculeuse, avec leur maladie, leur douleur, leur fauteuil, leur cancer, leur sclérose, leur enfant toujours malade. Le miracle de Lourdes est d’une grande rareté : le sanctuaire fastueux ne produit pas plus de guérison inexpliquée qu’un banal hôpital par ailleurs très utile pour provoquer de très nombreuses guérisons expliquées.

 

Et il faut ajouter un élément plus inconfortable encore. Venir à Lourdes implique des voyages qui se chiffrent en milliards de kilomètres parcourus en voitures, en cars, en trains, sur des routes de nuit, avec la fatigue, avec des personnes vulnérables… On retrouve dans la presse des accidents mortels liés à des pèlerinages à Lourdes : un conducteur de car italien écrasé par son véhicule en 2026, une pèlerine italienne morte sur l’A64 en 2015, un pèlerin belge mort en gare de Lourdes en 2010. Je ne prétends pas disposer d’un décompte complet des morts causées par les déplacements vers Lourdes, mais nous pouvons nous aventurer à faire une évaluation

Sur 200 millions de visites, les trajets vers Lourdes représentent probablement 50 à 120 milliards de kilomètres-voyageurs routiers, même en tenant compte des autres modes de transport. Avec des hypothèses prudentes d’accidentologie historique, cela donne un ordre de grandeur de 250 à 1 800 morts, et probablement 1 250 à 9 000 blessés graves. Le chiffre exact n’est pas connu, mais l’ordre de grandeur nous suffira pour réévaluer l’émerveillement que peuvent susciter 72 miraculés[1].

 

Le bilan devient alors très dur. Lourdes concentre des millions d’espérances. Quelques dizaines de guérisons sont retenues comme miraculeuses. En face, il y a des milliers de déclarations rejetées, des millions de prières sans effet visible, des guérisons inattendues qui existent aussi ailleurs, et les risques bien réels liés aux pèlerinages eux-mêmes. Il n’est pas raisonnable de s’émerveiller des récits émouvant de quelques heureux rescapés sans prendre en considération tout le tableau. Autour des 72 histoires réconfortantes mais douteuses, il y a un océan de cas ordinaires, tragiques et silencieux, où rien ne se produit.

 

Le dieu des miraculés est-il un salaud ?

Finissons avec une réflexion d’ordre moral. La culture du miracle repose sur l’idée que les malades, les infirmes, celles et ceux qui souffrent terriblement, se voient accorder par un être tout puissant la grâce de ne plus agoniser à la condition de se déplacer dans un sanctuaire et de mendier son aide à travers des prières à sa gloire. Quel serait votre avis sur un médecin capable de tout soigner, sans effort, mais qui réserverait ses talents uniquement à des malades qui s’agenouillent, le couvrent de louanges et abandonnent leur esprit critique pour tout miser sur ses caprices imprévisibles, car même les plus obséquieux ne recevront, en général, aucun soin ?

Un tel modèle valorise auprès de la population des croyants une attitude de parrain de la mafia qui accorde à certains de n’être pas frappé par les malheurs qu’il dispense sur les autres en échange d’une marque de loyauté, d’assujétissement. Si Dieu se comporte ainsi, alors c’est que c’est bien. Et nous perdons la capacité à dénoncer les tyrans bien réels qui sévissent dans le monde. Ce type de conséquence parfaitement concrète explique le sous-titre du livre de Christopher Hitchens : « la religion empoisonne tout ».

Les conséquences de la croyance dans les miracles ne sont pas anodines ; elles justifient que l’on prenne au sérieux le sujet et les discours de ceux qui cherchent à défendre par la raison et l’argumentation une lecture magique et tyrannique de l’univers.

 

Acermendax

[1] Plus de détails sur l’évaluation chiffrée :

Les sources catholiques et journalistiques avancent l’ordre de grandeur de plus de 200 millions de pèlerins depuis 1860. Même avec une hypothèse basse de 250 kilomètres aller-retour par visite, cela représente 50 milliards de kilomètres-voyageurs. Avec une hypothèse plus réaliste pour un sanctuaire national et international — 500 à 1 000 kilomètres aller-retour — on obtient 100 à 200 milliards de kilomètres-voyageurs. Même si l’on suppose qu’une partie importante de ces trajets s’est faite en train, il reste très probablement 50 à 120 milliards de kilomètres-voyageurs routiers. L’ONISR rappelle que le risque routier français était encore de 43 morts par milliard de kilomètres parcourus en 1980, puis 27 en 1989, et qu’il a fortement baissé depuis.

Prenons donc une hypothèse prudente : 50 à 120 milliards de kilomètres-voyageurs routiers, avec un risque moyen historique ramené très bas, entre 5 et 15 morts par milliard de kilomètres-voyageurs. On obtient déjà 250 à 1 800 morts liés aux trajets routiers vers Lourdes, selon les hypothèses. Pour les blessés graves, le rapport contemporain français donne un ordre de grandeur utile : en 2025, l’ONISR estime 3 260 morts et 16 600 blessés graves sur les routes de France métropolitaine, soit environ cinq blessés graves pour un mort. En appliquant ce ratio seulement comme repère, les trajets vers Lourdes représenteraient 1 250 à 9 000 blessés graves en plus des morts.

Notz bien qu’une partie de ces victimes étaient des pèlerins mais que d’autres victimes étaient des automobilistes, des piétons ou des usagers qui n’avaient aucun rapport avec le pèlerinage. C’est un point moralement inconfortable : si l’on compte les 72 guérisons reconnues, il faut aussi compter le coût humain massif des trajets qui rendent ces pèlerinages possibles. Le bilan réel de Lourdes ne peut pas être raconté uniquement à partir des cas sauvés par le récit religieux.

Sources :

https://www.onisr.securite-routiere.gouv.fr/en/road-safety-performance/annual-road-safety-reports/annual-road-safety-reports-from-1980-to-1989

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Francis Pascal est l’un des cas pédiatriques classiques de Lourdes. Né en 1934 à Beaucaire, il aurait contracté une méningite à l’âge d’environ trois ans, en décembre 1937. Selon le récit favorable au miracle, l’enfant survit, mais garde des séquelles lourdes : cécité complète ou quasi complète, paralysie des membres inférieurs, et atteinte plus légère des membres supérieurs. Il est conduit à Lourdes à la fin août 1938, à l’âge de trois ans et dix mois. Après un second bain dans les piscines, il aurait recouvré la vue et perdu ses paralysies. La guérison est reconnue comme miraculeuse le 31 mai 1949 par l’archevêque d’Aix-en-Provence. Le sanctuaire de Lourdes liste officiellement le cas comme « cécité, paralysie des membres inférieurs », guérison le 31 août 1938.

L’âge de l’enfant sert souvent d’argument supplémentaire : on écarte plus facilement l’hypothèse d’une mise en scène volontaire ou d’une autosuggestion consciente. Le récit insiste aussi sur la confirmation médicale ultérieure : plusieurs médecins auraient attesté la maladie avant Lourdes, puis parlé après coup d’une guérison durable et médicalement inexpliquée. Miracle Hunter, une source apologétique, affirme qu’au moins une douzaine de médecins auraient certifié l’état antérieur, puis que le Bureau médical aurait confirmé en 1946 une guérison maintenue depuis plus de huit ans.

 

Sur quoi repose le dossier ?

  • Une source apologétique affirme que l’état aurait été certifié par au moins douze médecins avant le pèlerinage[1].
  • La même source affirme qu’après le retour de Lourdes, Francis Pascal aurait été revu par « deux ou trois médecins » qui l’avaient déjà examiné avant, et qu’ils auraient parlé d’une guérison définitive « médicalement inexpliquée ». Là encore, la page ne fournit pas les noms, les comptes rendus, ni le contenu exact des certificats.
  • La guérison alléguée aurait eu lieu le 31 août 1938 : l’enfant aurait récupéré la vue et perdu ses paralysies, mais la reconnaissance médicale intervient très tardivement dans le circuit de Lourdes : il passe au Bureau médical en octobre 1946, soit plus de huit ans après les faits.
  • L’article de François, Sternberg et Fee sur les guérisons de Lourdes mentionne Francis Pascal dans les cas tirés des archives du Bureau médical, mais il ne fournit pas, dans le passage accessible, le détail nominatif des médecins du dossier Francis Pascal[2].

 

Analyse critique

Le cas Francis Pascal repose sur un récit de séquelles post-méningite, mais le détail décisif manque dans les sources publiques consultées : nature exacte de la méningite, examens disponibles, état du nerf optique, examen du fond d’œil, diagnostic différentiel entre cécité organique, atteinte corticale, troubles fonctionnels ou récupération neurologique post-infectieuse, description précise de la paralysie, réflexes, tonus, évolution avant Lourdes, traitements reçus, compte rendu médical contemporain signé dans les jours précédant le pèlerinage. Nous ne disposons de rien de tout cela.

C’est un problème majeur, parce que le mot “méningite” ne suffit pas à définir une trajectoire médicale. Les méningites bactériennes peuvent laisser des séquelles neurologiques graves, notamment troubles moteurs, atteintes visuelles ou auditives, crises et handicaps durables ; mais le spectre des séquelles varie considérablement selon l’agent infectieux, la gravité, les complications, l’âge, les traitements et la localisation des atteintes (Schiess et al., 2021 ; Lempinen et al., 2024). De plus, toutes les cécités post-infectieuses ne se valent pas : une atteinte optique irréversible, une cécité corticale, une atteinte fonctionnelle ou une récupération visuelle progressive ne relèvent pas du même pronostic. Les travaux sur la déficience visuelle cérébrale chez l’enfant montrent que la fonction visuelle peut s’améliorer, en partie grâce à la plasticité cérébrale, même après atteinte neurologique (Kozeis, 2010 ; Bennett et al., 2020). Cela ne démontre pas que Francis Pascal a bénéficié d’une telle récupération, mais puisque c’est une hypothèse que l’on ne sait pas écarter, alors à aucun moment on ne peut affirmer que le cas est inexplicable.

L’âge de l’enfant ne suffit pas à transformer le cas en miracle attesté par la science. Il réduit certaines hypothèses, comme la simulation volontaire élaborée, mais il ne règle pas les autres : diagnostic imprécis, pronostic trop pessimiste, récupération post-infectieuse inattendue, reconstruction du récit familial, ou encore sélection des témoignages. Le point le plus important reste le délai : la reconnaissance par le Bureau médical intervient en 1946, plus de huit ans après la guérison alléguée. Une guérison durable peut alors être constatée, et c’est tant mieux, mais l’instantanéité est bien plus douteuse, et la nature exacte de l’état initial reste indéterminée.

Lourdes peut reconnaître une guérison jugée inexplicable sans que cela engage la médecine ou la science à considérer que le cas est attesté en ces termes. Le cas montre peut-être une récupération neurologique remarquable. Il ne suffit pas, sans dossier clinique primaire et expertise indépendante, à établir que la science échoue à l’expliquer.

 

Questions à se poser

  • Quel document médical contemporain établit précisément l’état neurologique et ophtalmologique de l’enfant dans les jours précédant les bains de Lourdes ?
  • Les « douze médecins » souvent invoqués ont-ils laissé des rapports complets consultables, ou même des attestations dans le dossier de Lourdes ?
  • Le Bureau médical examine le cas en 1946, plus de huit ans après la guérison alléguée. Comment ce délai permet-il d’établir l’instantanéité exacte de la guérison en août 1938 ?
  • L’âge de l’enfant écarte-t-il toutes les hypothèses alternatives, ou seulement l’hypothèse d’une simulation volontaire sophistiquée ?
  • Existe-t-il une publication médicale indépendante, avec dossier clinique complet, qui permette à des neurologues et ophtalmologues extérieurs à Lourdes de réexaminer le cas ?
Acermendax

Références

[1] https://www.miraclehunter.com/marian_apparitions/approved_apparitions/lourdes/miracles3.html

[2] François B, Sternberg EM, Fee E. The Lourdes medical cures revisited. J Hist Med Allied Sci. 2014 Jan;69(1):135-62. doi: 10.1093/jhmas/jrs041. Epub 2012 Jul 27. PMID: 22843835; PMCID: PMC3854941. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3854941/

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Le cas de Pierre De Rudder est souvent présenté comme l’un des plus grands miracles de guérison associés à Lourdes, même s’il a lieu au sanctuaire d’Oostakker, près de Gand, consacré à Notre-Dame de Lourdes. En 1867, De Rudder, ouvrier agricole belge, est gravement blessé à la jambe gauche par la chute d’un arbre : les récits favorables au miracle parlent d’une fracture ouverte du tibia et du péroné, avec suppuration durable, mobilité anormale de la jambe, plaies persistantes et impossibilité de consolidation malgré les soins reçus. Après huit années d’invalidité, il se rend en pèlerinage le 7 avril 1875 et aurait été guéri instantanément : il aurait retiré ses bandages, constaté la disparition des plaies, puis marché normalement. L’argument apologétique repose sur l’idée qu’une telle consolidation osseuse, si elle a vraiment été instantanée après huit ans de pseudarthrose suppurée, dépasse radicalement ce que la médecine peut expliquer. Pour les défenseurs du miracle, les témoignages, les enquêtes ecclésiastiques, les examens ultérieurs et les traces osseuses conservées feraient converger le dossier vers une guérison soudaine, complète et durable, donc vers une intervention surnaturelle.

Le point décisif, dans leur argumentaire, consiste à dire : une jambe dans cet état ne peut pas se ressouder naturellement en quelques instants ; si l’état initial est bien établi, le miracle devient l’explication la plus raisonnable.

 

Sur quoi repose le dossier ?

  • Des témoignages affirment que la jambe était encore dans cet état non consolidé tout près du pèlerinage, avec des fragments d’os visibles, une plaie purulente et une torsion possible du membre.
  • Les mêmes témoignages ajoutent que, le 7 avril 1875, la guérison aurait été immédiate : disparition de la douleur, marche sans béquilles, plaies cicatrisées, consolidation des os.
  • Des enquêtes ecclésiastiques, à partir de témoignages de médecins ou de notables
  • Les défenseurs du cas invoquent aussi parfois une exhumation en 1899 et des radiographies, comme le fait par exemple une page de la FIAMC. Même en acceptant ces éléments, ils prouvent au mieux l’existence d’une ancienne fracture consolidée ; ils ne prouvent pas que la consolidation s’est produite instantanément le 7 avril 1875.

 

Analyse critique

  • NB : Ce cas a été débunké par Adrien Delcour en 2014. Son travail, disponible ici, n’a jamais reçu de réponse.

Le cas De Rudder illustre exactement le problème des miracles médicaux anciens. Personne ici ne conteste qu’une fracture ouverte grave ait existé après l’accident de 1867, c’est possible, cela ne pose aucun problème en soi. La question décisive porte sur autre chose : dans quel état se trouvait réellement la jambe juste avant le pèlerinage de 1875 ? Il est important de souligner que les médecins traitants ne signent aucune attestation écrite : pourquoi ? Le témoin médical central, le docteur Van Hoestenberghe, n’était pas le médecin traitant ; ses déclarations tardives deviennent beaucoup plus spectaculaires que ses premières lettres de 1875, retrouvées seulement en 1956. Les enquêtes poussées sur ce cas arrivent surtout dix-huit ans après les faits. On peut s’accorder sur le fait qu’une jambe dans l’état décrit par les récits apologétiques ne se ressoude pas instantanément. C’est impossible, et donc ce n’est pas arrivé jusqu’à preuve du contraire.

Mais en revanche, il faut aussi admettre que le dossier laisse ouverte la question décisive : la jambe était-elle encore dans cet état la veille du pèlerinage ? Le dossier établit une ancienne fracture consolidée ; il établit beaucoup moins solidement la date, la vitesse et les conditions exactes de cette consolidation.

Le récit que l’on nous livre et qui constitue la totalité du dossier, est présenté comme un cas particulièrement solide d’intervention divine, car aucune autre explication ne serait possible. En réalité on peut envisager bien des scénarios, et notamment que les gens qui racontent cette histoire aient exagéré ou inventé des détails. Cela n’aurait rien d’extraordinaire.

 

Questions à se poser

  • Quel document médical contemporain établit l’état précis de la jambe dans les jours précédant le pèlerinage ?
  • Les médecins traitants ont-ils signé une attestation écrite confirmant que la fracture était encore ouverte, suppurée et non consolidée juste avant le 7 avril 1875 ?
  • Si le dossier prouve une ancienne fracture, mais échoue à prouver l’instantanéité de la consolidation, pourquoi parler d’une violation de la biologie plutôt que d’un récit tardivement reconstruit ?
  • Certains évoquent une exhumation du corps et des radiographies faites des décennies plus tard. Si cela est vrai, qu’est-ce que cela prouve de plus au sujet de ce qui a pu se dérouler le 7 avril 1875 ?

 

Acermendax

Le 19 mars 2026, une nouvelle étude consacrée au suaire de Turin est mise en ligne sur bioRxiv. Elle propose une analyse métagénomique de l’ADN présent sur le tissu à partir d’échantillons collectés en 1978 (Barcaccia et al., 2026). L’annonce circule rapidement, accompagnée de titres suggestifs et de commentaires affirmatifs. Certains y voient déjà une confirmation de l’origine orientale du suaire, voire un argument en faveur de son authenticité.

Une lecture attentive du texte conduit à une conclusion beaucoup plus sobre.

 

L’étude met en évidence une diversité biologique considérable. On y trouve de l’ADN humain provenant de multiples individus, des traces animales, des signatures végétales variées et un ensemble de micro-organismes. Ce tableau correspond à ce que l’on attend d’un objet exposé, manipulé, transporté et vénéré pendant des siècles. Le tissu a circulé, il a été touché, il a été montré, il a été restauré. L’ADN qui s’y trouve raconte cette histoire matérielle. Il documente des contacts successifs.

Les auteurs décrivent eux-mêmes cette situation en évoquant une « complexité biologique » liée à l’exposition et aux manipulations. Rien, dans ces données, ne permet d’accéder à l’origine du textile. Rien ne permet de le dater. Rien ne permet de trancher la question de son authenticité.

Ce point suffit à mesurer l’écart avec certaines reprises médiatiques. Dans Vatican News, on peut lire que les résultats « suggèrent que le tissu provenait probablement du Moyen-Orient » et qu’ils constituent « une nouvelle pièce […] en faveur de l’authenticité du linceul ». Dans Tribune Chrétienne, l’étude « renforcerait encore l’ancrage oriental du parcours historique du tissu ». Ces formulations reposent sur de la pensée motivée, du wishful thinking, parce que ce n’est pas la conclusion que l’on peut tirer des données brutes.

L’ADN analysé dans ce travail est un ADN de surface, accumulé au fil des manipulations. Il correspond à des apports extérieurs. Il ne constitue pas une signature originelle du tissu. Dès lors, identifier des profils compatibles avec des régions du Moyen-Orient, de l’Asie ou d’ailleurs revient à constater que le suaire a été en contact avec des personnes issues de ces régions ou ayant circulé entre elles. Compte tenu de l’histoire documentée de la relique, cette observation ne surprend guère.

D’autres éléments présents dans l’étude éclairent encore davantage cette situation. Des plantes introduites en Europe après les grandes découvertes apparaissent dans les données. Des signatures modernes se mêlent aux autres. L’ensemble dessine un objet profondément contaminé. Ces aspects disparaissent souvent des commentaires enthousiastes, alors même qu’ils constituent le cœur du résultat.

Un second point appelle l’attention. L’étude est une prépublication. Elle n’a pas encore été soumise au processus d’évaluation par les pairs. Ce statut impose, par définition, une prudence supplémentaire. Les méthodes, les interprétations et les inférences proposées doivent être examinées, discutées, éventuellement corrigées.

 

Voir l’épisode du Bureau du Bizarre:  « Le faux Linceul de Jésus » :

 

 

Face à cela, le contraste avec les résultats établis demeure frappant. La datation radiocarbone publiée en 1989 dans Nature situe le tissu entre 1260 et 1390 (Damon et al., 1989). Cette mesure concerne directement la matière du suaire. Elle constitue à ce jour l’élément empirique le plus solide sur son âge. La nouvelle étude n’apporte aucun élément permettant de la contester.

Acermendax

Références

  • Gianni Barcaccia, Nicola Rambaldi Migliore, Giovanni Gabelli, Vincenzo Agostini, Fabio Palumbo, Elisabetta Moroni, Valeria Nicolini, Liangliang Gao, Grazia Mattutino, Andrew Porter, Pawel Palmowski, Noemi Procopio, Ugo A. Perego, Massimo Iorizzo, Timothy F. Sharbel, Pierluigi Baima Bollone, Antonio Torroni, Andrea Squartini, Alessandro Achilli

  • Damon, P. E., Donahue, D. J., Gore, B. H., Hatheway, A. L., Jull, A. J. T., Linick, T. W., Sercel, P. J., Toolin, L. J., Bronk, C. R., Hall, E. T., Hedges, R. E. M., Housley, R., Law, I. A., Perry, C., Bonani, G., Trumbore, S., Woelfli, W., Ambers, J. C., Bowman, S. G. E., & Tite, M. S. (1989). Radiocarbon dating of the Shroud of Turin. Nature, 337, 611–615. https://doi.org/10.1038/337611a0
  • Jull, A. J. T., Freer-Waters, R., Donahue, D. J., & Beck, J. W. (2010). Investigating a dated piece of the Shroud of Turin. Radiocarbon, 52(4), 1521–1527. https://doi.org/10.1017/S0033822200046537
  • Rogers, R. N. (2005). Studies on the radiocarbon sample from the Shroud of Turin. Thermochimica Acta, 425(1–2), 189–194. https://doi.org/10.1016/j.tca.2004.09.029
  • Vatican News. (2026). ADN sur le suaire de Turin : présence d’éléments du Moyen-Orient.
  • Tribune Chrétienne. (2026). Suaire de Turin : une nouvelle étude ADN renforce la piste du Moyen-Orient.

Les morts subites, les vaccins et la fabrique d’une panique

Depuis le début de la campagne vaccinale contre le Covid-19, des décès isolés — sportifs, adolescents, adultes jeunes — sont collectés et amplifiés sur les réseaux sociaux, puis présentés comme les indices d’un phénomène global attribué à la vaccination, sans démonstration causale

Les morts subites chez les jeunes existent depuis toujours. Elles sont rares, souvent liées à des anomalies cardiaques non diagnostiquées, et leur brutalité leur confère une puissance émotionnelle considérable. Ce qui change, à partir de 2021, tient à la manière dont ces événements sont collectés, réinterprétés et diffusés. Les réseaux sociaux permettent d’agréger des cas isolés à l’échelle mondiale, sans contexte, sans vérification, et sans distinction entre coïncidence temporelle et relation causale. Une mort survenue après une vaccination est aussitôt attribuée à celle-ci ; or les erreurs d’attribution sont un phénomène central dans l’étude des biais cognitifs.

La confusion fondamentale entre corrélation et causalité est une erreur d’attribution causale, et elle nous guette tous sur les sujets où nous avons de forts présupposés.

 

Dans le cas présent ce biais est renforcé par un autre phénomène : l’usage détourné des systèmes de pharmacovigilance. Des bases comme VAERS (Vaccine Adverse Event Reporting System[1]) aux États-Unis enregistrent des signalements bruts, destinés à détecter des signaux faibles. Elles ne constituent en aucun cas des preuves de causalité. Pourtant, ces données ont été mobilisées comme si elles décrivaient directement des effets avérés du vaccin. Une étude sur la circulation de la désinformation vaccinale a montré que ces thèmes — morts subites attribuées sans preuve, mauvaise interprétation des bases de pharmacovigilance, soupçon de dissimulation — en constituent des motifs récurrents (Calac et al., 2022).

C’est dans ce contexte que paraît l’étude publiée dans PLOS Medicine pas une équipe canadienne (Abdel-Qadir et al., 2026), qui répond à une inquiétude construite, amplifiée, et devenue structurante dans certains discours : les vaccins COVID provoqueraient une vague de morts subites chez les jeunes.

Pour traiter cette question, les auteurs adoptent une approche qui tranche avec la logique anecdotique ambiante. Après tout, les gens pourraient bien avoir raison de s’inquiéter, et il est tout à fait normal que cette inquiétude donne lieu à des travaux de vérification.

Les chercheurs mobilisent des données populationnelles couvrant plus de 6,3 millions de personnes en Ontario, âgées de 12 à 50 ans, sur une période de plus de deux ans. Ils identifient près de 5 000 décès correspondant à leur définition de mort subite, et comparent chaque cas à plusieurs témoins appariés. Ils ajustent pour plusieurs facteurs de confusion, notamment les comorbidités et certains marqueurs de santé.

Le résultat ne laisse guère de place à l’ambiguïté. Les données ne soutiennent pas l’hypothèse d’une augmentation du risque de mort subite associée à la vaccination. Les analyses complémentaires, y compris celles qui examinent les semaines suivant l’injection, ne montrent pas de signal inquiétant. En réalité, l’étude observe même une association entre vaccination et réduction du risque de mort subite, que les auteurs attribuent prudemment à des biais liés aux comportements de santé, et non à un effet protecteur direct du vaccin (Abdel-Qadir et al., 2026) : l’hypothèse est que les gens qui se font vacciner ont un rapport plus raisonnable envers la médecine qui leur est bénéfique.

Il faut ici distinguer deux questions. Une étude de ce type ne cherche pas à prouver que le vaccin est “bénéfique” sur tous les plans. Elle teste une hypothèse précise, construite à partir des inquiétudes publiques. Et sur ce point précis — une vague de morts subites chez les jeunes — elle ne trouve pas de confirmation.

Ce résultat s’inscrit dans un corpus plus large. Aux États-Unis, une analyse menée en Oregon sur les décès de jeunes entre 2021 et 2022 n’a trouvé aucun cas où la vaccination était mentionnée comme cause ou facteur contributif sur les certificats de décès. Les auteurs soulignent que les rares décès survenus après vaccination présentent, lorsqu’une cause est identifiée, des explications médicales indépendantes (Liko et al., 2024).

Dans le même temps, les recherches sur les effets indésirables réels ont permis d’identifier des risques rares mais documentés, notamment les myocardites associées à certains vaccins à ARNm. Ces travaux montrent un excès de cas dans certaines populations, en particulier chez les jeunes hommes après la deuxième dose (Oster et al., 2022). Mais ils montrent aussi que ces événements restent rares, généralement d’évolution favorable, et que le risque de complications cardiaques est plus élevé après une infection par le SARS-CoV-2 qu’après la vaccination (Block et al., 2022 ; Kracalik et al., 2022).

 

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Ce décalage entre la réalité scientifique et le récit public se retrouve sur d’autres sujets clivants où la désinformation scientifique est au service d’une posture, d’une identité, d’une stratégie d’attaque d’un ennemi désigné. Et comme la réalité n’a plus qu’une importance secondaire, les faits ne corrigent pas les discours et n’affectent pas les croyances.

Le cas des athlètes illustre ce phénomène avec une particulière netteté. Des arrêts cardiaques survenus sur les terrains ont été attribués au vaccin sans preuve, alors même que ces événements existaient bien avant la pandémie. Une analyse publiée en 2023 dans le British Journal of Sports Medicine soulignait l’absence de cas confirmés de complications cardiaques liées à la vaccination chez les athlètes, tout en documentant la circulation massive de ces interprétations erronées (Daems et al., 2023).

Ce que l’étude de PLOS Medicine permet de rétablir dépasse la seule question des vaccins. Elle rappelle ce que signifie produire une connaissance fiable dans un contexte de forte incertitude et de forte émotion. Elle montre que l’accumulation d’histoires individuelles ne remplace pas une analyse comparative. Elle montre que les intuitions, même largement partagées, doivent être confrontées à des données.

La difficulté, dans ce type de débat, tient à une asymétrie profonde. Une rumeur ou une baliverne se propage rapidement, parce qu’elle mobilise l’émotion, la suspicion et une forme de loyauté clanique. Une étude rigoureuse, elle, demande du temps, des données, des ajustements méthodologiques, et produit une conclusion nuancée moins facile à brandir contre un discours antagoniste. Cette asymétrie crée un terrain favorable aux paniques. Elle rend d’autant plus nécessaire un travail patient de clarification.

Lorsque l’on affirme qu’un phénomène existe — ici, une vague de morts subites provoquées par un vaccin — cette affirmation doit pouvoir être soutenue par des données robustes, comparatives, et reproductibles. En l’absence de telles données, la prudence consiste à suspendre le jugement, et non à combler le vide par des récits.

L’étude d’Abdel-Qadir et ses collègues ne clôt pas toutes les questions. Elle ne prétend pas le faire. Elle apporte une réponse solide à une hypothèse précise, née d’un climat de suspicion. Dans ce climat, cette réponse constitue déjà un point d’ancrage. Elle permet de distinguer ce qui relève du risque documenté de ce qui relève de la construction narrative. Et cette distinction, dans une société confrontée à des choix sanitaires collectifs, a besoin d’être soigneusement rappelée. Nous n’avons pas le droit de traiter comme une ennemie la méthode qui nous rapproche du vrai.

 

Acermendax

Références

  • Abdel-Qadir, H., Bhatt, H. A., Swayze, S., Paterson, M., Ko, D. T., Juurlink, D. N., et al. (2026). Association between COVID-19 vaccination and sudden death in apparently healthy younger individuals: A population-based case-control study. PLOS Medicine, 23(3), e1004924. https://doi.org/10.1371/journal.pmed.1004924
  • Block, J. P., Boehmer, T. K., Forrest, C. B., Carton, T. W., Lee, G. M., Ajani, U. A., et al. (2022). Cardiac complications after SARS-CoV-2 infection and mRNA COVID-19 vaccination—PCORnet, United States. MMWR, 71(14), 517–523. https://doi.org/10.15585/mmwr.mm7114e1
  • Calac, A. J., et al. (2022). Spread of COVID-19 vaccine misinformation. JMIR Infodemiology, 2(1), e33587. https://doi.org/10.2196/33587
  • Daems, J. J. N., et al. (2023). Cardiac sequelae in athletes following COVID-19 vaccination. British Journal of Sports Medicine, 57(21), 1400–1402. https://doi.org/10.1136/bjsports-2023-106847
  • Kracalik I, Oster M, Broder K et al. (2022) Outcomes at least 90 days since onset of myocarditis after mRNA COVID-19 vaccination in adolescents and young adults in the USA: a follow-up surveillance study The Lancet Child & Adolescent Health, 6, 788-798 https://doi.org/10.1016/S2352-4642(22)00244-9
  • Liko, J., et al. (2024). Risk for sudden cardiac death after COVID-19 vaccination—Oregon. MMWR, 73(14), 560–564. https://doi.org/10.15585/mmwr.mm7314a5
  • Oster, M. E., et al. (2022). Myocarditis cases after mRNA COVID-19 vaccination. JAMA, 327(4), 331–340. https://doi.org/10.1001/jama.2021.24110

[1] Système de déclaration des effets indésirables des vaccins.

Extrait de  » La société du factice journal d’un complotiste », page 37.

« J’ai demandé à ChatGPT de traiter la mortalité par tranche d’âge.¹ Si on compare à 2019, qui était une année sans événements graves, notamment en termes de grippe, la seule partie de la population qui a présenté une surmortalité en 2020 et 2021 est la population la plus âgée (plus de 85 ans), essentiellement à Paris (où on a refusé de tester les malades, à qui on a demandé de ne pas venir aux urgences) et dans le Grand Est (où on a refusé de prendre en charge les malades de plus de 70 ans). On constate même une diminution de la mortalité dans la population la moins âgée, avec une diminution de la mortalité des enfants de moins de 15 ans et des jeunes adultes de 15 à 24 ans. On ne peut donc pas parler de baisse de la longévité. J’ai donc examiné ce qu’était la longévité, c’est-à-dire l’âge moyen des décès des Français pendant dix ans en recouvrant la période du Covid-19. Que voit-on ? Compte tenu du fait que la moitié des décès concernait des gens qui avaient plus de 85 ans, la longévité moyenne des Français a plutôt augmenté pendant la crise du Covid. C’est-à-dire qu’en moyenne les gens sont morts deux ans plus vieux pendant la crise qu’avant la crise. Ces chiffres paradoxaux s’expliquent pourtant : comme beaucoup de personnes très âgées sont mortes, moins de jeunes sont proportionnellement morts. La longévité moyenne a donc augmenté ! »

¹ Celui-ci peut être aussi obtenu, mais après des calculs mathématiques que je n’aime pas, avec EuroMOMO, excess mortality for public health action, le système de surveillance de la mortalité à l’échelle européenne. Ces graphiques sont notamment visibles sur le graphique que l’on peut retrouver sur mon compte Twitter.

 

Moi aussi j’ai demandé à ChatGPT. Je lui ai donné cet extrait. Il a spontanément proposé « Si vous le souhaitez, je peux analyser ce passage point par point — il contient plusieurs problèmes méthodologiques assez nets. » J’ai dit « Avec plaisir. » Voici l’analyse


ChatGPT :

Très bien. Ce passage mérite en effet une analyse serrée, car il empile plusieurs erreurs — certaines grossières, d’autres plus subtiles mais tout aussi problématiques.

Je vais procéder point par point, en restant au plus près du texte.

  1. « J’ai demandé à ChatGPT de traiter la mortalité par tranche d’âge »

Ce point n’est pas anodin. ChatGPT ne produit pas de données primaires. Il reformule, synthétise, ou extrapole à partir de données qu’on lui fournit ou de tendances générales. Sans précision sur les sources exactes, les jeux de données utilisés ou la méthode de traitement, cette phrase n’a aucune valeur probante. On est face à un argument d’autorité technologique : on invoque un outil perçu comme sophistiqué pour donner du poids à une analyse qui n’est pas documentée.

  1. « Seule la population la plus âgée a présenté une surmortalité »

C’est une demi-vérité trompeuse. Il est exact que la surmortalité liée au Covid est massivement concentrée chez les personnes âgées. Mais cela ne signifie pas que :

  • les autres classes d’âge n’ont pas été affectées,
  • ni que l’effet global est négligeable,
  • ni que cela invalide les indicateurs globaux.

En épidémiologie, une mortalité concentrée sur une tranche d’âge reste un phénomène majeur si cette tranche représente une part importante des décès.

 

  1. « Diminution de la mortalité chez les jeunes → pas de baisse de longévité »

Ici, on observe un glissement logique. La baisse de mortalité chez les jeunes pendant les confinements (moins d’accidents, moins d’exposition à certaines maladies) est bien documentée. Mais cela n’annule pas l’impact d’une hausse de mortalité chez les personnes âgées. La longévité (ou l’espérance de vie) dépend d’un équilibre pondéré entre toutes les classes d’âge, avec un poids très particulier des décès précoces.

  1. Confusion majeure : « longévité » = âge moyen au décès

C’est le cœur du problème. Le texte redéfinit implicitement la longévité comme : « l’âge moyen des décès » Or ce n’est pas la définition utilisée en démographie. Deux indicateurs différents sont confondus :

  • Âge moyen au décès
  • Espérance de vie à la naissance

Ces deux mesures peuvent évoluer en sens opposé. Exemple simple :

  • Si beaucoup de personnes très âgées meurent → l’âge moyen au décès peut augmenter
  • Mais l’espérance de vie peut baisser, car on meurt plus que prévu à chaque âge

C’est exactement ce qui s’est produit pendant le Covid dans de nombreux pays.

 

  1. « Les gens sont morts deux ans plus vieux »

Cette phrase est extrêmement trompeuse. Elle suggère que la population a vécu plus longtemps pendant la pandémie. Alors que :

  • il y a eu une surmortalité nette
  • et une baisse de l’espérance de vie dans la plupart des pays occidentaux

Le mécanisme réel est différent :

  • les décès ont été surreprésentés chez les très âgés
  • ce qui peut mécaniquement tirer vers le haut l’âge moyen des décès

C’est un artefact statistique, pas une amélioration réelle.

 

  1. « Comme beaucoup de très âgés sont morts, moins de jeunes sont proportionnellement morts »

Ici, on touche à une erreur classique : le raisonnement en proportions trompeuses. Dire que « moins de jeunes sont morts proportionnellement » peut être vrai même si le nombre total de morts augmente. Exemple :

  • 100 morts dont 10 jeunes → 10 %
  • 1000 morts dont 20 jeunes → 2 %

→ proportion en baisse, mais nombre absolu en hausse

Le texte joue sur cette ambiguïté pour suggérer une amélioration.

 

  1. L’idée générale : une inversion du sens des indicateurs

Le raisonnement global repose sur une stratégie implicite :

  1. Remplacer un indicateur robuste (espérance de vie)
  2. Par un indicateur plus fragile (âge moyen au décès)
  3. Puis interpréter ce dernier comme s’il disait la même chose

Cela permet de produire un effet rhétorique : transformer une crise de mortalité en apparente amélioration

 

  1. Un problème de fond : absence de standardisation

Aucune correction n’est faite pour :

  • la structure d’âge de la population
  • les variations démographiques
  • les effets de cohorte

Or ce sont des éléments de base en démographie. Sans ces ajustements, les comparaisons sont structurellement biaisées.

 

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Conclusion

Ce passage donne une impression de démonstration solide, mais il repose en réalité sur :

  • une confusion entre indicateurs fondamentaux
  • un usage trompeur des proportions
  • une absence de méthode explicite
  • et une interprétation erronée des mécanismes démographiques

Le point le plus problématique reste celui-ci : utiliser l’âge moyen au décès pour contester une baisse de l’espérance de vie

C’est un contresens statistique classique, mais ici exploité de manière rhétorique pour produire une conclusion inverse de la réalité observée.


Le tout petit livre du Pr Raoult que j’ai acheté hier est rempli de saillies stupides de ce genre. Rappel : Si jamais Didier Raoult, qui n’a jamais débattu avec personne, voulait en discuter pour montrer à quel point il a raison, j’y suis tout à fait disposé.

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Congrès de “santé intégrative” à Clermont-Ferrand : un dispositif d’entrisme installé au cœur de l’université

Cf : https://congres-santeintegrative.com/

Le congrès de “santé intégrative” organisé les 20 et 21 mars 2026 à Clermont-Ferrand se présente comme la 4e édition d’un rendez-vous désormais récurrent. Il s’est tenu à la faculté de médecine de Clermont-Ferrand. Dans sa plaquette, l’événement se décrit comme une “réponse stratégique” à la crise du système de santé et affirme vouloir “modéliser le parcours de soin de demain” en intégrant les dimensions “physiques, émotionnelles et mentales” des patients et des soignants. Le programme prévoit des conférences, des ateliers, des tables rondes, un speed meeting interprofessionnel, des prises de parole de partenaires, ainsi que des soirées de networking. On n’est donc pas face à une réunion marginale de thérapeutes alternatifs, mais face à une entreprise structurée, professionnalisée et assumée.

L’événement est porté par Virginie Vandermersch et le Dr Joël Fleury. La première est présentée comme ancienne infirmière de réanimation, sophrologue, préparatrice mentale, fondatrice de Sophrocap Academy, fondatrice du congrès et fondatrice de Zencap. Le second est présenté comme oncologue médical et onco-hématologue au Pôle Santé République d’Elsan à Clermont-Ferrand. La structure organisatrice n’est donc pas extérieure au soin : elle cherche au contraire à articuler des figures du monde médical avec des réseaux de sophrologie, de coaching, d’événementiel expérientiel et de soins dits complémentaires. Sophrocap revendique d’ailleurs explicitement que Virginie Vandermersch intervient sur tous les modules de formation et qu’elle a fondé à la fois le congrès et Zencap.

Le congrès annonce aussi une architecture partenariale très large. La plaquette mentionne notamment l’Université Clermont Auvergne, le CHU de Clermont-Ferrand, le Groupe Elsan / Pôle Santé République, Boiron, Résalib, la Région Auvergne-Rhône-Alpes, Sophrocap Academy, ARRNCP pour la réflexologie, Myrtea, Fascia France / CERAP, SOS Oxygène Auvergne, Ineldea et Oasis des Dômes. Le texte de présentation attribue à plusieurs de ces partenaires un rôle de légitimation : l’UCA est décrite comme “partenaire académique de référence”, le CHU comme partenaire clé, et Boiron comme “laboratoire expert en homéopathie”. Ce n’est pas un détail de communication. C’est la mise en scène d’une coalition où les institutions publiques et hospitalo-universitaires côtoient des acteurs commerciaux et des promoteurs de pratiques non validées.

L’implication des institutions universitaires apparaît dans les formulations mêmes de la plaquette. L’UCA y est présentée comme accueillant le congrès “au sein de sa Faculté de Médecine” et comme garantissant sa “rigueur scientifique”. Le CHU de Clermont-Ferrand y est lui aussi présenté comme accueillant l’événement et comme garantissant un “cadre scientifique exigeant”. Le programme en ligne annonçait en outre une ouverture officielle par Mathias Bernard, président de l’UCA, ainsi que la présence de personnalités académiques et hospitalières, dont Virginie Guastella, professeure à l’UCA et cheffe de service de soins palliatifs au CHU, et Jean-Étienne Bazin, professeur d’anesthésie-réanimation au CHU. Il y a donc eu, au minimum, une implication institutionnelle affichée à haut niveau, bien au-delà d’une simple location anonyme de salle.

L’événement n’avait rien d’une simple rencontre associative ouverte au public. Il disposait d’une véritable billetterie : 60 € le pass une journée au tarif préférentiel, 90 € le pass deux jours, 40 € le pass solidaire, sans compter des soirées payantes à 30 € et des offres spécifiques pour les groupes et les professionnels. On retrouve ici tous les marqueurs d’une entreprise commerciale : vente de billets, espace partenaires, réseautage interprofessionnel, stands, événements annexes, packs et facturation. Le congrès ne se contente donc pas de brouiller les frontières entre médecine et pseudo-médecines ; il organise aussi leur mise en marché au sein même d’un espace universitaire.

Au programme

Le contenu du programme montre la nature exacte de ce qui est accueilli. On y trouve des intitulés comme “Du symptôme au terrain homéopathique : vers une individualisation des soins”, “La place de l’homéopathie dans la santé intégrative”, “Corégulation du système nerveux”, “Médiation corporelle”, “Qu’est-ce que l’écoute du corps ?”, ou encore une conférence-débat de Yannick Noah intitulée “De l’écoute du corps au cœur”. Le congrès articule donc des éléments relevant parfois du soin de support ou de l’accompagnement psychologique avec des pseudo-médecines identifiées, des concepts flous d’inspiration psycho-corporelle, et des dispositifs de développement personnel ou de transformation de soi. La cohérence du projet est là : produire un continuum entre médecine, bien-être, coaching, spiritualisation du corps et thérapies non éprouvées.

Du côté des intervenants, plusieurs profils posent un problème clair.

  • François Mulet intervient sur le “terrain homéopathique”. Boiron le présente comme médecin homéopathe, hypnothérapeute et enseignant au CEDH.
  • Christelle Besnard-Charvet intervient sur la place de l’homéopathie ; Boiron la présente comme gynécologue-obstétricienne et homéopathe, spécialisée en “oncologie intégrative”.
  • Sandrine Fontanive-Vieira, présente à la même séquence, est une pharmacienne d’officine dont la page professionnelle mentionne l’homéopathie parmi les offres de la pharmacie. Dans ces trois cas, il ne s’agit pas d’une présence marginale : il s’agit d’une tribune centrale accordée à des professionnels qui mettent leur titre médical ou pharmaceutique au service de la promotion de l’homéopathie.

D’autres profils relèvent d’un brouillage plus diffus, mais tout aussi problématique.

  • Baptiste Izoulet, présenté comme ostéopathe, intervient sur une “vision globale du fonctionnement humain”.
  • Sylvie Casabianca, docteure en pharmacie, anime un atelier de “corégulation du système nerveux”, avec un vocabulaire qui emprunte à la neuroscientificité tout en restant très flou sur les contenus cliniques et les preuves.
  • Christian Courraud, lié au CERAP et à Fascia France, intervient sur la médiation corporelle.
  • Joël Savatofski représente le toucher-massage.
  • Mahélie Fischbach intervient sur l’“écoute du corps” ; elle est présentée autour d’un parcours mêlant yoga, biodanza, massage Trager et tantra.
  • Arnaud Hayaert, de Sophrologie Formations, s’inscrit dans la même logique. Aucun de ces profils n’arrive isolément : ils participent ensemble à une entreprise de dilution des frontières entre soin, pratique corporelle, accompagnement subjectif et rhétorique thérapeutique.

Le rôle de Yannick Noah doit aussi être compris correctement. Il n’apporte aucune compétence scientifique particulière sur les pseudo-médecines ou sur l’évaluation clinique des pratiques présentées. Sa fonction est d’abord symbolique. Le programme le présente comme “parrain exceptionnel” incarnant “les valeurs de la santé intégrative”. Il sert d’aimant médiatique, de caution émotionnelle et de marqueur de respectabilité grand public. Cette logique est renforcée par la présence d’élus et de personnalités publiques dans le programme, dont la députée Delphine Lingemann et la sénatrice Laurence Muller-Bronn habituée de la défense de la biodynamie. Le congrès mélange ainsi prestige universitaire, présence médicale, capital médiatique et validation politique.

Critiques

Le congrès est donc la matérialisation d’un phénomène souvent dénoncé mais rarement aussi évident : d’entrisme. What’s up Doc rapporte les propos du médecin de santé publique Hervé Maisonneuve, qui explique qu’une faculté de médecine ne devrait propager que ce qui est scientifiquement validé, ou à tout le moins ce qui relève de consensus professionnels reconnus. Il alerte explicitement sur le fait que les organisateurs utilisent la mise à disposition des locaux comme caution scientifique, créant un risque de confusion pour le public. Ce diagnostic est important, parce qu’il décrit le mécanisme d’influence mise en place : le lieu et le décorum universitaire servent à élever artificiellement le niveau de crédibilité de pratiques qui ne bénéficient pas de la même assise probatoire que la médecine fondée sur les preuves.

Le mot “bullshit” s’impose ici au sens strict : un langage saturé de promesses générales, de termes englobants et de concepts qui flirtent avec l’irréfutabilité. La plaquette parle de “médecine préventive, humaine et durable”, de “parcours de soin de demain”, de “dimensions physiques, émotionnelles et mentales”, d’“écoute du corps”, de “transformation”, de “relation entre perception et développement de la personne”. Ce vocabulaire fonctionne parce qu’il emprunte des fragments de langage légitimes — prévention, soin global, qualité de vie, santé mentale, expérience des patients — pour y greffer des contenus hétérogènes et insuffisamment définis. Le résultat n’est pas seulement un abus rhétorique. C’est une désinformation pratique : le public est amené à croire que des approches de statuts épistémiques radicalement différents relèvent d’un même ensemble cohérent et sérieux.

L’homéopathie fournit ici un test simple. La HAS a conclu en 2019, après l’évaluation de près de 1 200 médicaments homéopathiques et de plus de 1 000 publications, à une efficacité insuffisamment démontrée pour justifier leur remboursement. Elle précise aussi que le recours à l’homéopathie ne doit pas retarder la prescription des soins nécessaires, en particulier pour les maladies graves et évolutives. Cette position institutionnelle française s’accorde avec les synthèses académiques qui concluent que les meilleures preuves disponibles ne justifient pas de recommandations positives pour son usage en pratique clinique. Dès lors, lorsqu’un congrès logé dans une faculté de médecine propose plusieurs séquences de promotion homéopathique avec le soutien de Boiron, il ne s’agit pas d’ouverture pluraliste. Il s’agit d’une opération de communication et commerciale en faveur d’une pratique de charlatan.

La question des conséquences n’a rien d’abstrait. En cancérologie, une étude publiée dans JAMA Oncology a montré que les patients recourant à des médecines complémentaires étaient plus susceptibles de refuser des traitements conventionnels supplémentaires et présentaient un risque de mortalité plus élevé ; les auteurs concluaient que ce sur-risque était médié par le refus des traitements conventionnels. Une revue systématique plus récente sur l’homéopathie en oncologie a trouvé des résultats hétérogènes et a souligné que la majorité des études disponibles étaient de faible qualité méthodologique. Le problème des fausses médecines n’est donc pas une simple querelle de rationalistes contre des pratiques “douces”. Lorsqu’elles acquièrent un surcroît de crédibilité institutionnelle, elles peuvent contribuer à retarder ou désorganiser la prise en charge réelle. Cela se traduit par des années de vie perdues.

https://menace-theoriste.fr/le-vrai-danger-des-medecines-alternatives/

Réactions

Face à la polémique, plusieurs responsables se sont ensuite désengagés. What’s up Doc rapporte que le doyen de la faculté et le président de l’UCA, d’abord prévus à l’ouverture, ont renoncé à intervenir. Le même article indique que Virginie Guastella se serait également retirée. L’université a alors soutenu qu’elle n’était pas la “caution scientifique” de l’événement, qu’elle mettait simplement à disposition un amphithéâtre “à titre onéreux”, et que les professeurs présents participaient à titre individuel. Cette réponse est politiquement compréhensible, mais elle ne règle pas le fond. La communication initiale du congrès attribuait bel et bien à l’UCA et au CHU un rôle de garantie scientifique. Le retrait tardif montre que la contestation a produit un effet, mais il montre aussi qu’il a fallu une exposition publique pour obtenir cette prise de distance.

La gravité de l’affaire tient précisément à cette séquence. Le problème n’est pas qu’une poignée de thérapeutes alternatifs louent une salle municipale pour faire leur promotion. Le problème est qu’un dispositif complet de légitimation a été monté au sein d’un espace universitaire médical, avec affichage d’un partenariat académique, implication annoncée de responsables institutionnels, présence de médecins hospitaliers, soutien de partenaires privés, et promotion de pratiques non reconnues scientifiquement. Cela révèle une vulnérabilité réelle du monde académique : sa difficulté à distinguer l’ouverture interdisciplinaire, qui est nécessaire, du brouillage méthodologique, qui détruit les repères de preuve.

Cette vulnérabilité n’est pas accidentelle. Les pseudo-médecines et leurs promoteurs ont compris depuis longtemps qu’ils gagnent peu à convaincre sur le terrain de la démonstration stricte, et beaucoup à investir celui de la respectabilité. Ils cherchent des lieux, des partenariats, des titres, des logos, des professeurs, des élus, des hôpitaux, des universités. Ils cherchent moins à produire des preuves qu’à produire l’apparence du sérieux. C’est cela que montre ce congrès : non pas une contre-culture médicale, mais une stratégie d’intégration symbolique au plus haut niveau des institutions de santé et d’enseignement.

 

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La conclusion est simple.

Ce congrès ne constitue pas un espace neutre d’échange sur les soins de support ou sur l’expérience des patients. C’est une entreprise d’agrégation entre médecine, pseudo-médecines, bien-être, coaching et commerce, appuyée sur des dispositifs de légitimation académique. Le retrait tardif de certains responsables montre que le scandale a été perçu. Il ne retire rien à la question centrale : comment une faculté de médecine et un CHU ont-ils pu être affichés comme garants de la rigueur scientifique d’un tel programme ? Tant que cette question restera sans réponse nette, l’affaire Clermont-Ferrand restera un symptôme sérieux de la perméabilité du monde académique aux balivernes sanitaires.

 

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Acermendax

Références

  • Ernst, E. (2002). A systematic review of systematic reviews of homeopathy. British Journal of Clinical Pharmacology, 54(6), 577–582. https://doi.org/10.1046/j.1365-2125.2002.01699.x
  • Ernst, E. (2010). Homeopathy: What does the “best” evidence tell us? Medical Journal of Australia, 192(8), 458–460. https://doi.org/10.5694/j.1326-5377.2010.tb03566.x
  • Haute Autorité de santé. (2019, 28 juin). Médicaments homéopathiques : une efficacité insuffisante pour être proposés au remboursement. Pas de DOI.
  • Johnson, S. B., Park, H. S., Gross, C. P., & Yu, J. B. (2018). Complementary medicine, refusal of conventional cancer therapy, and survival among patients with curable cancers. JAMA Oncology, 4(10), 1375–1381. https://doi.org/10.1001/jamaoncol.2018.2487
  • Université / organisateurs du congrès. (2026). Programme – Congrès Santé Intégrative 2026. Pas de DOI.
  • Vandermersch, V. (s. d.). L’Académie – Sophrocap. Pas de DOI.
  • Wagenknecht, A., Dörfler, J., Freuding, M., Josfeld, L., & Huebner, J. (2023). Homeopathy effects in patients during oncological treatment: A systematic review. Journal of Cancer Research and Clinical Oncology, 149(5), 1785–1810. https://doi.org/10.1007/s00432-022-04054-6
  • What’s up Doc. (2026, 20 mars). La fac de médecine de Clermont crée la polémique en accueillant un “congrès de santé intégrative”.

Dans son livre « La société du factice ; journal d’un complotiste » sorti il y a quelques jours, Didier Raoult développe une thèse que l’auteur répète partout au sujet de l’alcool. Selon lui, la consommation modérée — « un à deux verres par jour » — serait associée à une meilleure durée de vie, tandis que les discours de prévention relèveraient d’une construction idéologique plus que d’un savoir scientifique. Cette position est appuyée à la fois sur des arguments épidémiologiques (présentés comme censurés) et sur des mécanismes biologiques supposés en fournir l’explication. Cet argumentaire est trompeur. Didier Raoult a peut-être des motifs personnels de vouloir croire aux bénéfices de l’alcool sur la santé, mais il parle — et il est écouté — en tant que médecin. À ce titre, son propos est très grave.

— « Ils soutiennent que dès la première goutte, l’alcool est toxique. Ce qui est faux. J’ai eu l’occasion d’ailleurs, à la grande fureur de la directrice de l’Institut national contre le cancer (INCA) de l’époque, Mme Buzyn, de mettre en évidence ce mensonge dans une chronique que j’avais réalisée en m’appuyant sur le graphique qui existait sur le site même de son institut. Avec sa courbe en J typique, il montrait l’impact de l’alcool sur la durée de vie.
Ce graphique démontrait que les gens qui avaient la durée de vie la plus importante étaient ceux qui buvaient un à deux verres d’alcool ou de vin par jour. Pas ceux qui en buvaient zéro. Après que j’ai montré ce graphique, qui avait été pourtant mis en place par Catherine Hill, une des plus féroces apologistes de la santé publique, a été purement et simplement retiré. Un procédé qu’on observe fréquemment : quand on met le doigt sur des choses gênantes, la réponse consiste à faire disparaître les preuves pour repasser dans un monde factice. »

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Le point de départ est formulé sans ambiguïté : « Ce graphique montrait l’impact de l’alcool sur la durée de vie. Il montrait que les gens qui avaient la durée de vie la plus importante étaient ceux qui buvaient un à deux verres d’alcool ou de vin par jour. Pas ceux qui ne buvaient zéro. »

Cette idée renvoie à un résultat longtemps discuté en épidémiologie : la courbe en J, selon laquelle les buveurs modérés présenteraient une mortalité plus faible que les abstinents. Le problème est connu depuis plusieurs décennies : cette association est fortement biaisée. Les groupes d’« abstinents » incluent de très nombreuses personnes dont les soucis de santé les ont conduites à stopper toute consommation d’alcool ; y compris des gens souffrant d’alcoolisme ! Sur ce graphique, la santé des « abstinents » n’est pas du tout le reflet des effets de l’absence d’alcool ! Lorsque ces biais sont corrigés, l’avantage d’un verre quotidien disparaît largement. Une méta-analyse récente portant sur plus de cent cohortes conclut que les consommations faibles ou modérées ne sont pas associées à une réduction significative de la mortalité toutes causes (Zhao et al., 2023). Autrement dit, le socle empirique de l’affirmation est instable.

La difficulté ne tient pas seulement à ce point. Le passage parle de « durée de vie » comme si le bilan global de l’alcool pouvait être résumé par cet indicateur, sans intégrer les autres dimensions du risque. Or l’alcool est un cancérogène humain établi. Les travaux synthétisés par l’IARC montrent qu’il existe des relations causales solides entre la consommation d’alcool et plusieurs cancers, notamment du sein, du foie et du côlon-rectum (Gapstur et al., 2023). Une revue systématique récente indique en outre que le risque de cancer augmente même à des niveaux de consommation faibles (Jun et al., 2023). Présenter une consommation quotidienne comme favorable à la « durée de vie » sans intégrer ces effets revient à produire une image tronquée du bilan sanitaire.

Le texte ajoute une dimension polémique : « Après que j’ai montré ça, ce graphique […] a été purement et simplement retiré. Un procédé qu’on observe fréquemment : quand on met le doigt sur des choses gênantes, la réponse consiste à faire disparaître les preuves pour repasser dans un monde factice. »

Cette scène de censure joue un rôle précis dans l’argumentation. Elle permet de transformer un désaccord scientifique en suspicion de dissimulation. Pourtant, le passage ne fournit ni référence précise, ni contexte vérifiable permettant d’établir la réalité de cette suppression. L’argument ne documente pas un fait ; il installe un cadre interprétatif dans lequel l’absence de preuve devient elle-même une preuve. Nous étions prévenus dès le titre de ce « journal d’un complotiste ». Notez que des graphiques sont régulièrement mis à jour ou retirés pour des raisons méthodologiques banales, sans que cela constitue une dissimulation.

 

La seconde partie du chapitre cherche à donner un fondement biologique à la thèse. On y lit : « Cela prouvait qu’il se fabriquait de l’alcool dans leur tube digestif […] provoquant une maladie hépatique identique à celle qu’aurait entraînée une consommation excessive d’alcool. » — « mélanger sucre ou amidon avec des levures produit de l’alcool, y compris dans le tube digestif. » — « Nous avons aussi montré que le fructose […] était en réalité plus facile à transformer en alcool. » — « Il suffit donc d’avoir Candida albicans en soi et de boire du sucre pour fabriquer de l’alcool. »

Ces propositions reposent sur un phénomène réel — la production d’éthanol par le microbiote — mais elles en étendent la portée au-delà de ce que les données permettent. L’éthanol endogène existe, mais en quantités faibles chez l’individu sain. Les cas où cette production devient cliniquement significative sont rares et pathologiques. Surtout, les maladies métaboliques du foie ne se réduisent pas à une simple production d’alcool interne. Elles impliquent des mécanismes multiples, bien décrits, liés au métabolisme énergétique et à l’inflammation. L’analogie proposée simplifie excessivement ces processus et suggère une équivalence qui n’est pas établie.

C’est sur cette base que le texte avance sa conclusion générale : « Toute la rhétorique hygiéniste sur le danger de l’alcool […] relève donc de l’ignorance la plus totale. Elle ne relève pas d’un contrôle sanitaire, mais d’un contrôle social qui voudrait imposer un pouvoir sur les comportements. »

Le mot « donc » marque ici une prétention démonstrative. Il indique que ce qui précède serait suffisant pour invalider les recommandations de santé publique. Or, le lien logique ne tient pas. Le fait que l’organisme puisse produire de faibles quantités d’éthanol ne contredit en rien les données épidémiologiques montrant que la consommation d’alcool augmente le risque de maladies, notamment de cancers. Les analyses populationnelles indiquent au contraire qu’une augmentation de la consommation d’alcool est associée à une hausse de la mortalité par cancer (Dadgar et al., 2025). Le raisonnement opère un glissement : d’un mécanisme biologique partiel, il déduit une conclusion globale sur la validité des politiques de prévention.

Ce chapitre tente maladroitement de justifier une position longtemps défendue par Didier Raoult, qui se garde bien de sourcer ses propos. S’y enchaînent une étude mal interprétée, des informations importantes passées sous silence et des mécanismes biologiques simplifiés à l’extrême. La conclusion générale, qui prétend aller contre le consensus scientifique sur une question de santé publique qui concerne des millions de personnes, est donc parfaitement gratuite.

Le point le plus préoccupant tient aux effets possibles d’un tel discours. Affirmer qu’une consommation quotidienne modérée d’alcool est associée à une meilleure durée de vie, tout en présentant les messages de prévention comme une forme de contrôle social, revient à brouiller la perception du risque. Les données disponibles convergent vers une conclusion plus prudente : il n’existe pas de niveau de consommation d’alcool dépourvu de risque, et la réduction de la consommation est associée à une diminution de certains risques majeurs, en particulier cancérologiques.

 

Sur ce sujet, voir La Tronche en Live N°115

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Références

  • Dadgar, I., Norström, T., Kerr, W. C., & Raninen, J. (2025). Is there a link between per capita alcohol consumption and cancer mortality? Drug and Alcohol Review, 44(1), e13984. https://doi.org/10.1111/dar.13984
  • Gapstur, S. M., Bouvard, V., Nethan, S. T., et al. (2023). The IARC perspective on alcohol reduction or cessation and cancer risk. New England Journal of Medicine, 389(26), 2486–2494. https://doi.org/10.1056/NEJMsr2306723
  • Jun, S., Park, H., Kim, U. J., et al. (2023). Cancer risk based on alcohol consumption levels: A comprehensive systematic review and meta-analysis. Epidemiology and Health, 45, e2023092. https://doi.org/10.4178/epih.e2023092
  • Zhao, J., Stockwell, T., Naimi, T., Churchill, S., Clay, J., & Sherk, A. (2023). Association between daily alcohol intake and risk of all-cause mortality: A systematic review and meta-analyses. JAMA Network Open, 6(3), e236185. https://doi.org/10.1001/jamanetworkopen.2023.6185