Archive pour la catégorie : Zététique

La zététique consiste à questionner les raisons pour lesquelles nous pensons que quelque chose est vrai.

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

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  10. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
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Lecture critique de l’article : Mutis, M., Evrard, R., & Bacqué, M.-F. (2020). La lucidité terminale : facteur de facilitation du deuil ou de complication traumatique ? Études sur la mort, 154(2), 121–135. DOI : 10.3917/eslm.154.0121.

Et du manuscrit : Maryne Mutis. Le chant du cygne : approche exploratoire des répercussions cliniques de la lucidité terminale. Psychologie. Université de Lorraine, 2022. Français. ⟨NNT : 2022LORR0293⟩. ⟨tel-04123577⟩

 

La « lucidité terminale » désigne le retour inattendu, parfois très bref, d’une capacité de communication ou d’une clarté mentale chez une personne très diminuée, souvent peu avant la mort. Le phénomène intrigue, à juste titre. Des proches rapportent qu’un parent atteint de démence avancée les a reconnus une dernière fois. Des soignants disent avoir vu des patients jusque-là mutiques reparler, sourire, demander à manger, formuler un adieu. La scène possède une puissance émotionnelle considérable. Elle fournit aussi un matériau idéal pour les discours qui cherchent, dans les marges de la médecine, les signes d’une conscience détachable du cerveau.

C’est dans ce cadre que s’inscrit l’article de Maryne Mutis, Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué, « La lucidité terminale : facteur de facilitation du deuil ou de complication traumatique ? », publié dans Études sur la mort en 2020 (Mutis, Evrard & Bacqué, 2020). L’article annonce un objectif clinique : examiner les effets possibles de ces épisodes sur le deuil des proches. Il formule deux hypothèses, l’une où la lucidité terminale facilite les adieux, l’autre où elle aggrave le choc en produisant un faux espoir. Le matériau empirique repose sur deux témoignages rétrospectifs issus du même épisode familial : Anouck, belle-fille de la patiente, et Cédric, fils de la patiente. Les auteurs présentent eux-mêmes ce travail comme une première ébauche appuyée sur la littérature existante et sur deux cas cliniques recueillis dans une recherche doctorale.

Pris ainsi, le texte possède un intérêt limité mais réel. Il attire l’attention sur un enjeu de soin : lorsqu’un patient très atteint semble soudainement revenir à lui, les proches peuvent vivre ce moment comme une grâce intime ou comme une cruauté supplémentaire. L’article devient en revanche beaucoup plus discutable dès qu’il traite cette catégorie encore instable comme un phénomène presque constitué, mobilisable dans une discussion plus large sur les « expériences exceptionnelles » de fin de vie.

 

Une question clinique légitime, mais une catégorie douteuse

La lucidité terminale existe indéniablement sous la forme d’un ensemble de récits cliniques. Des épisodes de clarté inattendue ou de communication transitoire ont été rapportés chez des personnes atteintes de démence avancée, de troubles neurologiques graves ou de pathologies terminales. La littérature récente préfère souvent parler de paradoxical lucidity ou de lucid episodes, termes moins chargés que « lucidité terminale » et mieux adaptés aux recherches sur la démence. Mashour et al. (2019) décrivent ainsi des épisodes inattendus de lucidité cognitive et de communication chez des patients atteints de démences sévères, en insistant sur la nécessité d’une investigation systématique plutôt que sur une conclusion spectaculaire. Peterson et al. (2022) rappellent que le débat commence par la définition même du phénomène, condition préalable à toute mesure fiable.

Une catégorie aussi floue que lucidité terminale absorbe des réalités différentes : une fluctuation du delirium, un effet de médication, une levée partielle de sédation, un bref regain d’attention, une interprétation familiale généreuse, une conversation réelle, une mise en récit après coup. Or, l’article de Mutis et al. reprend une définition large : retour inattendu de facultés mentales ou physiques altérées par une pathologie grave, quelques heures à quelques jours avant la mort. Il cite aussi des cas de démences, de troubles psychiatriques, de tumeurs cérébrales, d’accidents vasculaires et de schizophrénies avancées.

Cette amplitude facilite la narration mais elle complique la recherche des limites du phénomène. Pour parler de « lucidité terminale » il serait nécessaire de caractériser l’état cognitif documenté par des observations indépendantes, il faudrait établir une temporalité précise, identifier les traitements en cours, le niveau de sédation, les antécédents neurologiques, et comparer les données avec les fluctuations habituelles du patient. Sans cela, on étudie un récit plutôt que l’événement lui-même.

 

Une fréquence impossible à établir proprement avec ces données

Les auteurs écrivent que la lucidité terminale serait « loin d’être un phénomène rare », en s’appuyant sur des sources très hétérogènes : une étude asilaire de 1844, des enquêtes auprès de soignants, une clinique suisse d’orientation anthroposophique, puis une étude coréenne rapportant environ 4 % d’épisodes dans un échantillon de 151 patients.

Ces chiffres parlent de choses différentes. Une proportion de soignants qui déclarent avoir déjà observé un épisode au cours de plusieurs années ne donne aucune prévalence chez les patients. Une enquête en maison de retraite, une étude hospitalière et une collecte de récits historiques ne construisent pas la même donnée.

L’étude coréenne de Lim et al. est plus cadrée que les enquêtes rétrospectives auprès de soignants, mais elle reste beaucoup moins tranchante qu’un simple « 4 % » pourrait le laisser croire (Lim et al., 2020). Les auteurs examinent rétrospectivement les dossiers de patients décédés en suivant leur niveau de conscience sur une fenêtre de 28 jours avant la mort. Parmi 151 décès en service général, ils identifient six cas, mais il suffit qu’un patient repasse à un état d’alerte après une phase d’obnubilation, de stupeur ou de coma. Dans les cas retenus, la lucidité dure de quelques heures à quatre jours, et le décès survient entre moins d’un jour et neuf jours après. On parle donc d’un phénomène observé dans une fenêtre temporelle assez étendue, à partir de dossiers médicaux rétrospectifs, avec seulement six cas. Ce résultat plaide pour l’existence de fluctuations de vigilance en fin de vie ; il ne permet pas de transformer la lucidité terminale en catégorie robuste, encore moins en anomalie neurologique majeure.

La littérature récente va précisément dans ce sens. Une revue sur les épisodes de lucidité chez des personnes atteintes de maladie d’Alzheimer ou de troubles apparentés souligne l’intérêt du sujet, tout en montrant la jeunesse du champ et la nécessité de protocoles capables de caractériser les épisodes avec rigueur (Ross, Post & Scheinfeld, 2024). Le National Institute on Aging présente la lucidité paradoxale comme un sujet de recherche sur la démence, avec des études orientées vers les récits de proches et la caractérisation de ces épisodes, plutôt que vers une quelconque conclusion métaphysique en lien avec la fin de vie.

 

Deux cas, deux récits, aucune démonstration

Les deux cas cliniques de l’article constituent sa partie la plus concrète. La patiente, atteinte d’un cancer du foie, sort d’un coma après une encéphalopathie toxique. Anouck, sa belle-fille, vit cette reprise de contact comme un moment précieux. La mourante parle, sourit, échange sur sa mort prochaine, sur ses enfants et petits-enfants, sur les liens familiaux. Anouck interprète ce moment comme une dernière chance de dire ce qui devait être dit.

Cédric, fils de la patiente, vit le même épisode autrement. Il reprend espoir. Sa mère dit vouloir se battre, voir grandir son petit-fils, rentrer dans une continuité de vie. Des infirmières auraient parlé de miracle. Deux jours plus tard, la mort tombe comme une trahison. Cédric dira avoir perdu sa mère « en plusieurs fois » et associera l’épisode à un faux espoir douloureux.

L’article montre très bien que la même scène peut devenir apaisante ou destructrice selon le lien affectif, les attentes, les paroles prononcées, le rôle des soignants, les croyances mobilisées. La leçon clinique saute aux yeux : au chevet d’un mourant, le vocabulaire compte. Dire « miracle » dans une chambre d’hôpital, face à une famille épuisée, agit comme une intervention psychologique sauvage. Le mot réorganise l’attente. Il transforme un regain transitoire en promesse. Lorsque la mort survient, la promesse se brise. C’est ici que le texte aurait gagné à rester prudent. Tout pousse vers une recommandation sobre : former les soignants à expliquer que de brefs regains de communication peuvent survenir en fin de vie, qu’ils peuvent offrir un moment d’échange, et qu’ils peuvent se produire à proximité du décès. Cette phrase protège mieux les familles qu’une excursion dans les « expériences exceptionnelles ».

 

Le moment où la métaphysique entre par la bibliographie

Le passage le plus révélateur arrive lorsque l’article présente les hypothèses explicatives. Les auteurs mentionnent une hypothèse biologique, puis une autre selon laquelle la lucidité terminale pourrait manifester une conscience autonome vis-à-vis du corps, dans le prolongement d’autres expériences paranormales survenant au seuil de la mort.  Les deux hypothèses sont placées sur le même plan, à égalité. Et cela n’a rien d’anodin

L’entrisme métaphysique fonctionne rarement par proclamation brutale dans les textes académiques. Il fonctionne par insinuation, par voisinage, par glissement lexical, et par équivalence apparente entre explications. Une hypothèse neurobiologique encore incomplète et une hypothèse de conscience autonome se retrouvent posées dans le même paragraphe, comme deux options disponibles dans un paysage ouvert. Le lecteur peu averti retient que la science considèrerait que le phénomène pointe vers une possible conscience indépendante. Le tour est joué.

Une fluctuation cognitive en fin de vie peut défier les modèles ordinaires de la démence avancée. Elle peut ouvrir une question neurobiologique intéressante. Elle peut conduire à réexaminer la plasticité résiduelle, les réseaux préservés, les mécanismes d’éveil, la dynamique terminale du delirium ou les effets des traitements. Elle ne fait pas avancer d’un millimètre l’idée d’une conscience qui fonctionnerait sans cerveau.

La revue de Nahm et al. de 2012 illustre bien ce problème. Elle rassemble des cas de « lucidité terminale » issus de situations très diverses et appelle à étudier les mécanismes possibles (Nahm et al., 2012). Mais cette littérature vient d’un environnement intellectuel très lié aux expériences de mort imminente et aux recherches sur la survie de la conscience. Si cela ne suffit pas à disqualifier chaque observation, cela impose en revanche une vigilance maximale sur le tri des hypothèses et la formulation des conclusions.

 

Une prudence apparente qui produit un effet très précis

Renaud Evrard occupe ici une position caractéristique : il cosigne un texte qui peut se présenter comme clinique, prudent, presque modeste, tout en participant à l’installation académique d’un vocabulaire où les phénomènes de fin de vie deviennent des « expériences exceptionnelles » ouvertes sur des questions métaphysiques. La force de cette stratégie tient à son apparence raisonnable. Le texte ne dit pas que la lucidité terminale prouve l’au-delà. Il fait plus discret : il traite comme une catégorie déjà presque constituée un ensemble de récits mal délimités, puis il insiste sur leur caractère inexpliqué en laissant paraître, au détour d’un paragraphe, l’hypothèse d’une conscience autonome. C’est malhonnête car les données appellent d’abord un travail de définition, de tri clinique et de contrôle des observations, mais le texte ouvre déjà vers une interprétation métaphysique.

Cette façon de procéder a un effet très concret : elle donne une allure savante à des notions qui circulent ensuite bien au-delà du cadre clinique, dans les milieux spiritualistes, parapsychologiques ou survivalistes. Une fois introduite dans un article universitaire, avec le vocabulaire des soins palliatifs et quelques précautions de méthode, l’idée d’une conscience indépendante du cerveau paraît moins extravagante. Elle reste pourtant au même endroit sur le plan des preuves : très loin de ce que les données permettent d’établir.

À la lecture de ce travail, il faut se demander : qu’est-ce que cet article permet réellement de savoir ? Il permet de dire que deux proches ont vécu différemment un regain apparent de lucidité avant un décès. Il permet de suggérer que le discours des soignants influence le vécu du deuil. Il permet de recommander une meilleure communication en fin de vie. Il ne permet pas d’établir la fréquence du phénomène. Il ne permet pas de trancher sa nature. Il ne permet pas d’invoquer la non-localité de la conscience. Il ne permet pas de placer la métaphysique dans le périmètre normal de l’explication clinique.

 

Le vrai sujet : accompagner sans mystifier

Le point le plus solide du dossier reste presque banal, et c’est justement sa force. Les familles ont besoin d’informations fiables au moment où la mort approche. Elles ont besoin que les soignants sachent accompagner des épisodes de fluctuation cognitive sans les sur-interpréter. Une personne qui reparle avant de mourir mérite de l’attention, de la présence, des mots justes, et pas d’être transformée en un argument ontologique.

La lucidité paradoxale doit donc devenir un objet de recherche clinique. Les protocoles utiles seront ceux qui documenteront les épisodes en temps réel, caractériseront les états antérieurs, préciseront les traitements, compareront les observations de proches et de soignants, distingueront communication réelle, fluctuation attentionnelle, agitation terminale, rêve, vision, souvenir reconstruit. Les bons travaux poseront des critères avant de raconter des merveilles.

Mutis, Evrard et Bacqué s’intéressent à une vraie question d’accompagnement, mais leur texte s’appuie sur une littérature trop composite et laisse entrer une hypothèse métaphysique sans nécessité démonstrative. Leur travail n’est évidemment pas une preuve de la conscience non locale. C’est un cas d’école de la manière dont une incertitude médicale peut devenir, par petites touches prudentes, un espace de légitimation pour des idées qui dépassent très largement les données.

Pour comprendre ce que l’article condense, il faut revenir à sa matrice : la thèse de Maryne Mutis, dirigée par Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué. Le format court de l’article rend le geste plus discret. Le manuscrit doctoral, lui, déplie le cadre théorique. Et ce qu’il révèle est beaucoup plus préoccupant.

 

La thèse de Maryne Mutis franchit la ligne rouge

Le manuscrit de Maryne Mutis se présente comme une recherche clinique exploratoire sur les répercussions de la lucidité terminale chez les proches et les soignants. À ce titre, il reconnaît plusieurs limites importantes : approche essentiellement rétrospective, biais de mémoire, petit échantillon qualitatif, difficulté à généraliser, définition encore instable du phénomène, et risque de biais lié à la manière de fixer la proximité temporelle entre l’épisode et la mort. Mais ces précautions méthodologiques cohabitent avec un cadre théorique beaucoup plus aventureux.

Dès la page 76, un schéma de synthèse des travaux de Nahm oppose une « hypothèse matérialiste » à une « hypothèse naturaliste ». La première renvoie à des explications prudentes : restauration des altérations à l’approche de la mort, préservation de facultés malgré les dégradations, absence d’explication quant à l’émergence de nouvelles compétences. La seconde, en revanche, regroupe trois propositions d’une tout autre portée : « manifestation d’une conscience autonome vis-à-vis du cerveau », « expression de la conscience entravée par la maladie » et « désengagement de la conscience à l’approche de la mort » (Mutis, 2022, p. 76). Le vocabulaire mérite attention. Ce que le schéma appelle « hypothèse naturaliste » correspond en réalité à une hypothèse dualiste : le cerveau y devient moins le support de la conscience que l’obstacle temporaire à son expression.

 

La page suivante rend cette orientation encore plus nette. En s’en référant à Nahm, le manuscrit suggère que « durant un épisode de lucidité terminale, la physiologie du cerveau ne serait que d’une importance mineure. Le renouveau de la conscience et des souvenirs serait alors à entendre comme étant largement indépendant de l’état actuel du cerveau et de ses facultés résiduelles. » (Mutis, 2022, p. 77). La thèse ajoute ensuite que la lucidité terminale pourrait être « la manifestation d’une conscience autonome vis-à-vis du corps », appuyée par d’« autres expériences paranormales au seuil de la mort », puis reprend l’idée d’un esprit « se désengageant lui-même du cerveau ». À ce stade, il ne s’agit plus simplement d’une ouverture clinique destinée à mieux accompagner les familles. Une hypothèse de survie ou d’autonomie de la conscience entre dans le cadre théorique du travail.

La suite confirme cette lecture. À la page 78, le manuscrit affirme que la relation entre l’esprit et le cerveau reste complexe, avec « la possibilité que certains aspects de l’esprit puissent fonctionner de manière indépendante des systèmes neuronaux ». Il ajoute qu’il ne serait donc « pas si inopportun » de proposer un modèle explicatif fondé sur « l’approche dualiste », « au même titre » que les modèles issus du paradigme matérialiste, avec des conséquences attendues incluant « la question de la survie de l’esprit » (Mutis, 2022, p. 78). Cette mise sur le même plan pose problème. L’incertitude médicale sur quelques récits de fin de vie ne donne pas à l’hypothèse dualiste le même statut qu’aux hypothèses neurobiologiques, même provisoires.

Le même mouvement réapparaît dans la section consacrée aux implications théoriques sur la conscience. La thèse y affirme que la lucidité terminale « interroge » la dépendance entre conscience et cerveau, puis évoque le « postulat d’un esprit non localisé dans le substrat biologique, d’une conscience libre du cerveau ». Le passage le plus problématique suit immédiatement : l’autrice écrit qu’il existerait « beaucoup de preuves » en faveur de l’idée que la conscience ne serait ni simplement physique, ni nécessairement localisée dans le corps, avant de convoquer Holden et les « découvertes récentes de la physique quantique » pour envisager une conscience capable de fonctionner en plusieurs endroits à la fois (Mutis, 2022, p. 106-107). Cette formulation excède très largement ce que les données de la littérature permettent d’établir.

La thèse permet donc de comprendre ce que l’article de 2020 ne fait qu’esquisser. Ce qui pouvait passer, dans l’article, pour une simple mention prudente d’une hypothèse marginale apparaît alors comme un élément structurant du projet : faire entrer la lucidité terminale dans un cadre où la survie de l’esprit, la conscience autonome et le dualisme deviennent des options discutables dans le langage académique.

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En prime

Le 24 novembre 2023, lors de la cérémonie des docteurs, Maryne Mutis a reçu le prix de thèse de l’Université de Lorraine pour l’école doctorale SLTC. Le laboratoire InterPsy l’indique explicitement, et le rapport d’activité 2023 de l’Université de Lorraine la liste parmi les lauréats des prix de thèse de ses huit écoles doctorales. Le procès-verbal du Conseil de l’école doctorale SLTC du 5 octobre 2023 permet même d’aller plus loin : « le bureau s’est réuni le 6 juin 2023 » et a classé Maryne Mutis première parmi cinq candidatures au prix de thèse 2023. On reste sans voix.


Abus académique

Le manuscrit de thèse révèle un mécanisme d’entrisme beaucoup plus caractérisé que l’article ne le laissait voir. Sous une apparence de prudence clinique, elle construit un passage vers une hypothèse de conscience autonome, non localisée et possiblement survivante. Le contraste entre la faiblesse des données et la portée des spéculations devient trop marqué pour relever d’une simple maladresse théorique.

Il serait trop commode de lire ces passages comme les imprudences isolées d’une doctorante fascinée par son sujet. Une thèse de doctorat s’écrit dans un cadre universitaire, sous la responsabilité intellectuelle de ses directeurs. Ici, Renaud Evrard et Marie-Frédérique Bacqué dirigent le manuscrit et sont coauteurs de l’article de 2020. La continuité importe donc. Le cadre qui autorise la conscience autonome, le dualisme et la survie de l’esprit appartient à l’orientation intellectuelle dans laquelle l’article prend place.

Les récits recueillis auraient dû appeler une enquête plus stricte sur les fluctuations de vigilance en fin de vie : temporalité, traitements, sédation, état cognitif antérieur, observations indépendantes, reconstruction mémorielle. Ils deviennent pourtant le support d’un discours où le dualisme, la physique quantique et la survie de l’esprit entrent dans une conversation académique. Évidemment ce qui est en cause ici, ce ne sont pas les témoins, ni la sincérité des proches, ni la valeur humaine de ce qu’ils ont vécu. Une famille peut vivre un épisode bouleversant sans que cet épisode autorise une conclusion métaphysique.

 

Nous sommes face à une instrumentalisation des récits. Des proches rapportent un épisode rare, intense, difficile à interpréter ; le manuscrit transforme cette matière fragile en ouverture vers la conscience autonome, le dualisme et la survie de l’esprit. Le cadre universitaire donne du poids, le vocabulaire du soin donne une apparence clinique, et la charge émotionnelle des témoignages rend la critique plus coûteuse. C’est ainsi qu’une croyance métaphysique peut circuler sous le nom d’hypothèse. À ce stade, l’entrisme est caractérisé : c’est bien une imposture intellectuelle d’autant plus grave qu’elle entache nécessairement la future carrière d’une étudiante.

 

 

Acermendax

Références

  • Lim, C.-Y., Park, J. Y., Kim, D. Y., Yoo, K. D., Kim, H. J., Kim, Y., & Shin, S. J. (2020). Terminal lucidity in the teaching hospital setting. Death Studies, 44(5), 285–291. DOI : 10.1080/07481187.2018.1554607.
  • Mashour, G. A., Frank, L., Batthyany, A., Kolanowski, A. M., Nahm, M., Schulman-Green, D., Greyson, B., Pakhomov, S., Karlawish, J., & Shah, R. C. (2019). Paradoxical lucidity: A potential paradigm shift for the neurobiology and treatment of severe dementias. Alzheimer’s & Dementia, 15(8), 1107–1114. DOI : 10.1016/j.jalz.2019.04.002.
  • Mutis, M., Evrard, R., & Bacqué, M.-F. (2020). La lucidité terminale : facteur de facilitation du deuil ou de complication traumatique ? Études sur la mort, 154(2), 121–135. DOI : 10.3917/eslm.154.0121.
  • Nahm, M., Greyson, B., Kelly, E. W., & Haraldsson, E. (2012). Terminal lucidity: A review and a case collection. Archives of Gerontology and Geriatrics, 55(1), 138–142. DOI : 10.1016/j.archger.2011.06.031.
  • Peterson, A., Clapp, J., Harkins, K., Kleid, M., Largent, E. A., Stites, S. D., & Karlawish, J. (2022). What is paradoxical lucidity? The answer begins with its definition. Alzheimer’s & Dementia, 18(3), 513–521. DOI : 10.1002/alz.12424.
  • Ross, J. P., Post, S. G., & Scheinfeld, L. (2024). Lucidity in the deeply forgetful: A scoping review. Journal of Alzheimer’s Disease, 98(1), 3–11. DOI : 10.3233/JAD-231396.

 

 

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Marie Bigot est présentée comme l’un des cas les plus spectaculaires de Lourdes, parce que le récit ne porte pas sur une seule guérison, mais sur plusieurs récupérations successives. Née en 1922 et originaire de La Richardais, le sanctuaire de Lourdes la liste officiellement comme guérie d’une « arachnoïdite fosse postérieure », avec « cécité, surdité, hémiplégie », à deux dates : le 8 octobre 1953 et le 10 octobre 1954 ; la reconnaissance diocésaine intervient le 15 août 1956.

Le récit favorable dit qu’en octobre 1953, lors d’un pèlerinage du Rosaire, elle récupère l’usage de sa jambe droite. En octobre 1954, elle revient à Lourdes, toujours sourde et aveugle, puis recouvre l’ouïe et la vue. Les défenseurs du miracle insistent donc sur la combinaison de trois éléments : une maladie neurologique grave et lésionnelle, une récupération fonctionnelle spectaculaire en deux temps, et une reconnaissance relativement rapide par les autorités de Lourdes et par l’Église. Une source apologétique résume le cas comme une « triple guérison » : marche, ouïe, vue.

 

Sur quoi repose le dossier ?

— Le dossier repose d’abord sur des attestations médicales résumées par des sources apologétiques, qui nomment plusieurs médecins intervenus avant ou autour des guérisons alléguées : Ferey, Guilherm, Sevegrand, puis Leuret au Bureau médical de Lourdes. Ces noms donnent au récit une structure médicale, mais les sources accessibles résument leurs conclusions sans reproduire les rapports originaux.

— Selon Codex Dei / Marie de Nazareth, le docteur Ferey aurait conclu en 1951 à une « arachnoïdite de la fosse postérieure avec adhérences ». La même source affirme que les docteurs Guilherm et Sevegrand auraient également suivi ou examiné Marie Bigot, sans traitement efficace durable.

— Miracle Hunter rapporte des éléments plus précis sur l’état visuel : en août 1952, l’œil droit aurait été aveugle et l’acuité de l’œil gauche réduite à 1/10. Cette indication est importante, mais elle reste une synthèse secondaire : elle ne donne pas le compte rendu ophtalmologique, le fond d’œil complet, l’état du nerf optique, ni les diagnostics différentiels.

— Codex Dei affirme que le docteur Leuret, médecin du Bureau médical, aurait constaté en octobre 1953 la disparition des troubles sensitivo-moteurs, tout en certifiant la persistance de la cécité et de la surdité. Cet élément est central pour le récit favorable, car il soutient l’idée d’une guérison en deux temps : récupération motrice en 1953, puis récupération visuelle et auditive en 1954.

— Miracle Hunter mentionne le professeur Thiébaut comme expert ou rapporteur du dossier lors de l’examen ultérieur. Là encore, le rapport complet n’est pas accessible dans les sources consultées : on dispose d’un résumé favorable, pas d’une pièce clinique réexpertisable.

 

Analyse critique

Le récit proposé combine plusieurs guérisons jugées inexplicables. Pour évaluer ce jugement, il faudrait savoir quels examens établissent précisément l’arachnoïdite de la fosse postérieure, l’hémiplégie, la cécité et la surdité. Quels examens établissent ensuite leur disparition ? Qui les a réalisés, à quelles dates, avec quels résultats chiffrés ?

Comme d’habitude, le point décisif tient au diagnostic. Une arachnoïdite de la fosse postérieure peut correspondre à une atteinte neurologique grave, mais, comme dans le dossier Francis Pascal, le dossier public ne suffit pas à déterminer la nature exacte des lésions, leur évolution, les traitements reçus, les diagnostics différentiels, ni l’état fonctionnel précis avant chaque pèlerinage.

Les symptômes de Marie Bigot sont explicitement liés, dans le récit favorable, à une arachnoïdite de la fosse postérieure, c’est-à-dire une inflammation de l’arachnoïde, l’une des membranes méningées. Cette inflammation peut provoquer la compression ou l’irritation chronique des voies motrices et ainsi entraîner une hémiplégie. Elle peut aussi, par compression du nerf cochléaire ou des voies auditives centrales, causer une surdité. De manière plus indirecte cette affection peut théoriquement affecter la vision par compression du tronc cérébral ou perturbation de la circulation du LCR entraînant une hypertension intracrânienne.

Une amélioration d’une composante inflammatoire pourrait donc, en principe, produire une récupération fonctionnelle importante. Or, l’arachnoïdite n’est pas toujours une lésion strictement irréversible. Elle peut évoluer, fluctuer selon les poussées inflammatoires, et certaines formes répondent à des traitements ou connaissent des rémissions spontanées.

  • Source : Her YF, McWilliams RT, Ovrom EA, Watson JC. Corticosteroid Therapy in Acute and Subacute Arachnoiditis – A Case Series. Int Med Case Rep J. 2024;17:235-240
    https://doi.org/10.2147/IMCRJ.S445705

Force est de constater que nous ne disposons pas d’un dossier médical suffisamment complet pour écarter la possibilité d’une rémission spontanée. Il serait donc illogique et imprudent de négliger cette possibilité scientifiquement établie pour lui préférer la conclusion que le cas est inexplicable et donc miraculeux.

 

Ce cas respecte-t-il les critères de Lambertini ?

Le cas Marie Bigot se déroule en deux épisodes, à un an d’intervalle. Ce n’est pas exactement le modèle d’une restauration instantanée et totale d’un organisme. L’hémiplégie aurait disparu en 1953, tandis que la surdité et la cécité auraient persisté jusqu’en 1954. Cette temporalité interroge l’application stricte des critères de Lambertini : guérison subite, complète, sans convalescence, retour de toutes les fonctions vitales. Ici, le récit décrit plutôt une succession de récupérations fonctionnelles attribuées au même cadre dévotionnel.

Selon la documentation reconnue par Lourdes et par l’Église, Marie Bigot a vraisemblablement vécu une récupération spectaculaire après une maladie neurologique sérieuse. En revanche, ces sources ne suffisent pas à établir que la science atteste une violation des lois naturelles. Si la documentation médicale était totalement convaincante, elle aurait fait l’objet de publications scientifiques et d’une controverse académique, puisque lorsqu’un évènement impossible se produit, les spécialistes ne restent pas indifférents aux preuves qu’apportent leurs collègues.

On se retrouve une fois de plus avec un récit porté par quelques personnes, dont des médecins, mais sans aucune espèce de validation au travers du processus de la publication scientifique.

On notera que l’histoire dans son intégralité commence avec un premier voyage à Lourdes en 1952 qui ne porte aucun fruit, puis on nous explique que Dieu s’y serait repris à deux fois pour guérir Marie Bigot d’abord un peu en 1953 puis en 1954.

 

Questions à se poser

  • Où peut-on consulter le dossier médical primaire : examens neurologiques, fond d’œil, audiogrammes, imageries et comptes rendus des spécialistes ?
  • Qui établit précisément le diagnostic d’arachnoïdite de la fosse postérieure, et sur quels examens ?
  • Pour l’hémiplégie, quels examens établissent la paralysie avant 1953, puis la récupération motrice ?
  • Si la guérison se déroule en deux temps, en 1953 puis en 1954, comment appliquez-vous le critère d’instantanéité et de retour complet des fonctions ?
  • Existe-t-il une publication médicale indépendante, avec dossier complet, permettant à des neurologues, ophtalmologues et ORL extérieurs à Lourdes de réexaminer le cas ?
  • Marie Bigot a-t-elle reçu des traitements médicaux susceptibles de faire évoluer son état ? (la réponse est oui) Cela ne viole-t-il pas les critères de Lambertini ?
Acermendax

Références

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines

 

Avant d’examiner l’entretien de Renaud Evrard sur les expériences de mort imminente, une mise en garde s’impose sur le média qui l’accueille. Brice Perrier anime Raison sensible, une lettre où il se présente comme journaliste indépendant travaillant sur les sciences et la santé. Le décor rhétorique y est constant : les institutions scientifiques seraient prisonnières de dogmes, la rationalité dominante deviendrait obscurantiste, les marges seraient injustement disqualifiées. La page de présentation de son livre L’Obscurantisme au pouvoir annonce ainsi un programme explicite : montrer comment « la raison se transforme en dogmatisme », depuis les « phénomènes inexpliqués » jusqu’à la médecine, où l’industrie pharmaceutique se serait « accaparée la possibilité de prouver l’utilité d’un traitement » .

Perrier n’est donc pas un journaliste neutre et curieux, mais un militant de l’irrationnel. Il consacre des textes à la mémoire de l’eau, à la vaccination pensée sous l’angle d’un « tabou », à la critique de l’INSERM, à la défense de la médecine anthroposophique ou des écoles Steiner contre les alertes relatives aux dérives sectaires. Le site de la Société anthroposophique en France relaie favorablement les enquêtes de Perrier, qu’elle présente comme un travail utile pour reconsidérer les accusations visant l’anthroposophie.

Il faut donc lire l’entretien en comprenant son écosystème. Perrier ne se contente pas d’ouvrir un espace de discussion ; il bâtit un théâtre intellectuel où les sceptiques, les zététiciens, les institutions sanitaires, les agences de vigilance et les neurosciences jouent le rôle de forces d’obfuscation. Les rebelles à la méthode et à la rationalité, reçoivent par contraste le prestige de la curiosité. Ce dispositif accueille idéalement Renaud Evrard, psychologue clinicien et universitaire, dont les thèmes de prédilection — paranormal, expériences exceptionnelles, parapsychologie, médiumnité, EMI — permettent de donner à des récits extraordinaires une dignité académique immédiate.

 

Une interview qui commence par distribuer les rôles

L’article présente Evrard comme un chercheur « attaché aux faits, sans a priori », capable de pallier ce qui manquerait « de façon assez chronique » dans le traitement des expériences de mort imminente. Le texte oppose ensuite ce chercheur ouvert à des approches européennes décrites par Evrard comme « neuro-réductionnistes, sceptiques, et finalement très méfiantes ». Le partage moral du terrain arrive donc avant l’examen des preuves : d’un côté l’exploration, de l’autre la fermeture ; d’un côté les témoins, de l’autre les modèles biologiques soupçonnés d’être idéologiques.

Ce cadrage invite le lecteur à confondre prudence méthodologique et préjugé matérialiste. Pourtant, dans les sciences de la conscience, refuser de conclure à partir de récits spectaculaires constitue une exigence élémentaire. Les EMI forment un objet réel : des personnes rapportent des expériences intenses, parfois transformantes, souvent mémorables. Cette réalité clinique justifie l’enquête. Elle ne justifie ni l’inflation métaphysique, ni le soupçon systématique contre les explications neurobiologiques.

Voir mon livre sur le sujet : « La vie après la mort ? Une approche rationnelle »

 

Le cas Ronald : récit spectaculaire, preuve faible

Le cas Ronald donne à l’entretien sa force narrative, mais aussi sa fragilité probatoire. Le récit repose sur une scène très précise : à huit ou neuf ans, Ronald aurait vu à la télévision un gendarme expliquer qu’en cas de guidonnage il fallait accélérer. Des années plus tard, pendant un guidonnage à grande vitesse, une expérience de type « revue de vie » lui aurait rendu ce souvenir accessible, lui permettant de reprendre le contrôle de sa moto.

Une telle histoire demande une enquête pour simplement s’assurer des faits. Pourtant, à ce stade, aucune source publique ne permet de vérifier l’épisode décisif. Perrier rapporte la scène du gendarme à la télévision, mais sans donner le nom de l’émission, la chaîne, la date ou une archive. Les autres reprises disponibles — une présentation du livre d’Evrard, puis un article beaucoup plus sensationnaliste de Nexus — répètent ou amplifient le récit sans fournir de pièce nouvelle. Le souvenir invoqué reste donc un témoignage tardif, pas un fait documenté.

Et quand bien même ce programme serait authentique, ce n’est pas suffisant pour valider la revue de vie, et encore moins pour y voir un phénomène paranormal. Le récit auquel nous avons accès est autobiographique et tardif. Le texte de Perrier précise que Ronald a attendu quatorze ans avant de contacter des chercheurs. Quatorze ans suffisent largement pour qu’un souvenir s’organise, se stabilise, se scénarise, puis gagne en cohérence au fil des récits. Sans accuser le témoin de mentir, cela rend le cas impropre à soutenir une hypothèse forte sur la mémoire, le temps ou l’accès à une source mentale extra-cérébrale.

Le cas Ronald peut très bien devenir un objet clinique intéressant : comment un sujet interprète-t-il un épisode de danger extrême ? Comment un récit de survie se structure-t-il autour d’un savoir apparemment retrouvé ? Comment une mémoire autobiographique fabrique-t-elle une continuité entre l’enfance et l’instant du péril ? En revanche, il constitue une base très faible pour affirmer qu’« aucun modèle théorique de la mémoire ne peut aujourd’hui expliquer ça ». Avant de modifier les modèles de la mémoire, il faudrait établir le fait que le souvenir invoqué correspond à une information externe précisément vérifiée. On est en droit d’en douter.

 

Le vrai apport de l’entretien : le périmètre de définition des EMI

Le point décisif de l’entretien tient à l’extension proposée de la catégorie EMI. Au départ, l’argument semble raisonnable : toutes les expériences dites de mort imminente ne surviennent pas lors d’un arrêt cardiaque ou d’une réanimation. La littérature le confirme. Charland-Verville, Jourdan et leurs collègues ont comparé des EMI rapportées après coma à des expériences analogues survenues hors situation médicalement létale, et les contenus déclarés présentent de fortes ressemblances (Charland-Verville et al., 2014). La conclusion prudente serait donc : la catégorie classique, centrée sur la proximité biologique de la mort, décrit mal l’ensemble des récits disponibles.

Mais Evrard va beaucoup plus loin. Dans l’entretien, l’EMI devient une réaction à la menace subjective, puis à la dissolution du moi, puis à des états de transe, de méditation, de jogging, d’orgasme ou de surprise existentielle. À ce niveau d’élargissement, la catégorie cesse de désigner une expérience liée à la mort imminente pour devenir une famille très large d’états modifiés de conscience marqués par l’intensité, la rupture autobiographique et la reconstruction du rapport au corps. Cette extension produit un problème épistémologique majeur. Une catégorie scientifique doit regrouper des phénomènes parce qu’ils partagent des critères robustes, pas seulement parce qu’ils se ressemblent dans des récits. Si l’arrêt cardiaque, l’accident évité, la méditation profonde, l’orgasme, la panique, la perception d’une menace et le sentiment de dissolution du moi entrent dans la même boîte, la boîte devient de moins en moins explicative. Elle classe des expériences, mais elle cesse de discriminer entre des mécanismes possibles : stress aigu, dissociation, syncope, pharmacologie, mémoire autobiographique, culture narrative, effet d’attente ou altération du schéma corporel.

La recherche actuelle va plutôt dans le sens inverse : elle cherche à améliorer les outils de description. La NDE-C scale[1] a été développée pour mieux quantifier le contenu des EMI et réévaluer les limites de l’échelle de Greyson, précisément parce que les outils disponibles laissent trop d’ambiguïtés (Martial et al., 2020). L’enjeu méthodologique consiste donc à mieux séparer les dimensions du phénomène : contexte médical, menace perçue, contenu subjectif, mémoire ultérieure, effets psychologiques, interprétation culturelle. L’entretien de Perrier et Evrard fait l’inverse : il élargit, homogénéise, puis présente cette extension comme une victoire contre les modèles réductionnistes.

Leur raisonnement a un point faible : il transforme une difficulté de définition en argument contre les explications ordinaires. Que des expériences similaires surviennent dans des contextes différents indique que la phénoménologie des EMI déborde le seul arrêt cardiaque. Cela ne démontre ni la survie de l’esprit, ni la perception extracorporelle, ni le cerveau-filtre, ni une mémoire qui échapperait aux modèles cognitifs. Cela invite d’abord à construire une typologie plus exigeante.

 

La science disponible contredit le récit anti-réductionniste

L’entretien traite les neurosciences comme une lumière commode sous laquelle les chercheurs chercheraient leurs clés. La formule sonne bien, mais elle travestit l’état réel du champ. Les études de réanimation, par exemple, tentent précisément de tester les affirmations de conscience et de perception pendant l’arrêt cardiaque. L’étude AWARE a suivi 2 060 arrêts cardiaques ; parmi les survivants interrogés, une minorité a rapporté des souvenirs compatibles avec une EMI, et les tentatives de validation par cibles visuelles n’ont fourni aucun résultat probant (Parnia et al., 2014).

AWARE-II a poursuivi ce travail avec monitoring EEG et stimuli audiovisuels. L’étude rapporte des souvenirs ou perceptions chez une partie des survivants interrogés, ainsi que des marqueurs électrocorticaux compatibles avec une activité cérébrale pendant la réanimation. Mais personne n’a identifié l’image visuelle prévue par le protocole ; une seule personne a identifié le stimulus auditif (Parnia et al., 2023).

Ces résultats montrent que la conscience en situation extrême reste un champ difficile à investiguer, ce qui doit inviter à l’humilité. Ils montrent aussi que les perceptions extracorporelles véridiques, souvent mobilisées dans les récits populaires, sont loin de jouir du support scientifique allégué dans les sphères de la parapsychologie.

La comparaison avec la kétamine apporte une autre pièce importante. Une étude de Martial et collègues a comparé 625 récits d’EMI à plus de 15 000 récits associés à 165 substances psychoactives. Les récits sous kétamine présentent la plus forte similarité sémantique avec les récits d’EMI (Martial et al., 2019). Cette donnée ne réduit pas toute EMI à la kétamine. Elle indique que des expériences subjectives proches peuvent émerger de perturbations neurochimiques connues. Pour une hypothèse dualiste, cette observation constitue une difficulté majeure.


Voir aussi le travail de Stéphane Charpier, qui était mon invité dans La Tronche en Live :


Le dualisme bergsonien : l’hypothèse qui dépasse les preuves

Lorsque Perrier interroge Evrard sur les sorties hors du corps, Evrard répond que cela remet « sur la table » l’éventualité d’un dualisme entre corps et esprit, puis défend une position inspirée de Bergson : le cerveau fonctionnerait comme un support, un filtre, une canalisation de l’esprit, plutôt que comme son générateur. Ce passage trahit la fonction réelle de l’entretien.

La discussion dépasse la clinique des récits pour donner une place académique à une métaphysique de l’esprit. Mais on s’éloigne de la rigueur scientifique censée être incarnée par l’universitaire. Les faits existent :  Des témoins décrivent des sorties de corps ; cela documente des vécus de sortie de corps. Des récits ressemblent à des EMI hors danger vital ; cela documente une continuité phénoménologique. Des personnes se souviennent fortement de leur expérience ; cela documente une mémoire autobiographique particulière. Aucun de ces éléments ne démontre que l’esprit possède une source indépendante du cerveau.

Cette distinction devrait être centrale chez un universitaire. Dans un média déjà engagé contre les rationalistes, les institutions de vigilance et les modèles scientifiques dominants, elle devient encore plus importante. Lorsque Renaud Evrard parle chez Brice Perrier, il ne s’exprime pas dans un colloque spécialisé où chaque hypothèse sera immédiatement évaluée par des pairs compétents. Il s’exprime dans un espace éditorial qui transforme l’ouverture spéculative en arme contre le scepticisme. Peut-il vraiment l’oublier et ignorer la réception de sa parole par le public ?

 

Le rôle d’Evrard : chercheur ou caution ?

Les expériences exceptionnelles, les croyances, les récits de sortie de corps, les vécus de fin de vie et leurs effets psychologiques constituent des objets légitimes pour la psychologie, l’anthropologie, les neurosciences et la sociologie des croyances.

Mais il faut se demander quel rôle joue un universitaire dans un média qui passe régulièrement de la pommade à des croyances mal étayées, à des fausses médecines, à des récits extraordinaires, à des contre-enquêtes favorables aux milieux contestés par les dispositifs anti-dérives sectaires. Dans ce cadre, la parole d’Evrard fonctionne comme une caution. Elle donne au lecteur l’impression qu’une science courageuse viendrait enfin défendre les témoignages contre l’étroitesse des rationalistes.

Et cela rejoint ses propres tentatives de cadrage en ce sens, voir mon article.

Or un universitaire qui travaille sur des sujets à forte charge croyante doit redoubler de clarté. Il peut dire que les témoins doivent être accueillis. Il peut dire que les modèles actuels restent incomplets. Il peut dire que les définitions des EMI demandent un travail plus fin. Mais il devrait aussi dire, avec la même force, que les récits de perceptions véridiques restent non établis, que les anecdotes spectaculaires ont une valeur probatoire très limitée, que les modèles dualistes s’affranchissent largement des preuves disponibles, que la parapsychologie souffre de problèmes massifs de reproductibilité et de biais de publication, et qu’en aucun cas la science ne valide les scénarios dualistes.

Dans cet entretien, ces garde-fous apparaissent trop faibles. La critique des neurosciences occupe le devant de la scène. Les faiblesses des récits extraordinaires restent en arrière-plan.

 

 

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Liberté académique et devoirs attachés à l’autorité savante

La liberté académique protège le droit d’étudier des objets étranges, minoritaires ou mal compris. Elle protège aussi le droit de réexaminer des catégories installées, de critiquer des modèles dominants, d’écouter des témoins que la médecine ou les sciences cognitives ont parfois mal accueillis. Sur ce point, Renaud Evrard a un terrain légitime.

Mais la liberté académique entraîne aussi des devoirs, surtout quand l’universitaire s’exprime dans un média qui combat le rationalisme, relativise les alertes sur les dérives sectaires et accorde une place généreuse aux marges pseudo-scientifiques. Le devoir principal consiste à maintenir les séparations : entre témoignage et preuve, entre clinique et ontologie, entre hypothèse compatible et hypothèse étayée, entre catégorie descriptive et mécanisme explicatif.

Dans cet entretien, nous assistons à une alliance commode : un média qui cherche des figures académiques pour légitimer son combat contre le rationalisme, et un chercheur qui trouve dans ce média une scène favorable à ses hypothèses les plus aventureuses. Le résultat produit moins de connaissance que de brouillard savant. On en ressort avec l’impression que la prudence méthodologique fermerait les questions, alors qu’elle les rend simplement traitables.

La science peut explorer les EMI. Elle doit même le faire. Mais explorer sérieusement exige de protéger les témoins sans protéger les hypothèses faibles. C’est précisément ce que cet entretien échoue à garantir.

 

Acermendax

Références

  • Charland-Verville, V., Jourdan, J.-P., Thonnard, M., Ledoux, D., Donneau, A.-F., Quertemont, E., & Laureys, S. (2014). Near-death experiences in non-life-threatening events and coma of different etiologies. Frontiers in Human Neuroscience, 8, 203. https://doi.org/10.3389/fnhum.2014.00203
  • Martial, C., Cassol, H., Charland-Verville, V., Pallavicini, C., Sanz, C., Zamberlan, F., Martínez Vivot, R., Erowid, F., Erowid, E., Laureys, S., Greyson, B., & Tagliazucchi, E. (2019). Neurochemical models of near-death experiences: A large-scale study based on the semantic similarity of written reports. Consciousness and Cognition, 69, 52–69. https://doi.org/10.1016/j.concog.2019.01.011
  • Martial, C., Simon, J., Puttaert, N., Gosseries, O., Charland-Verville, V., Nyssen, A.-S., Greyson, B., Laureys, S., & Cassol, H. (2020). The Near-Death Experience Content (NDE-C) scale: Development and psychometric validation. Consciousness and Cognition, 86, 103049. https://doi.org/10.1016/j.concog.2020.103049
  • Parnia, S., Spearpoint, K., de Vos, G., Fenwick, P. B., Goldberg, D., Yang, J., Zhu, J., Baker, K., Killingback, H., McLean, P., Wood, M., Zafari, A. M., Dickert, N., Beisteiner, R., Sterz, F., Berger, M., Warlow, C., Bullock, S., Lovett, S., … Schoenfeld, E. R. (2014). AWARE—AWAreness during REsuscitation—A prospective study. Resuscitation, 85(12), 1799–1805. https://doi.org/10.1016/j.resuscitation.2014.09.004
  • Parnia, S., Keshavarz Shirazi, T., Patel, J., Tran, L., Sinha, N., Sinha, P., Yang, J., Zhu, J., Baker, K., Killingback, H., et al. (2023). AWAreness during REsuscitation—II: A multi-center study of consciousness and awareness in cardiac arrest. Resuscitation, 191, 109903. https://doi.org/10.1016/j.resuscitation.2023.109903

 

Sources contextuelles consultées

 

[1] La NDE-C scale (Near-Death Experience Content scale) est une échelle psychométrique récente destinée à décrire plus finement le contenu des expériences de mort imminente. Elle complète et actualise l’échelle de Greyson, longtemps dominante, en distinguant davantage de dimensions phénoménologiques et en cherchant à améliorer la fiabilité des comparaisons entre

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Le cas de sœur Bernadette Moriau est présenté comme l’un des meilleurs dossiers récents de Lourdes, précisément parce qu’il appartient à une période moderne, avec examens médicaux, spécialistes, Comité médical international et reconnaissance ecclésiale tardive. Religieuse franciscaine, elle souffrait depuis plusieurs décennies d’un syndrome de la queue de cheval, avec douleurs lombosciatiques, handicap important, corset, attelle, neurostimulateur, traitements antalgiques lourds, et plusieurs interventions chirurgicales. En juillet 2008, elle participe à un pèlerinage à Lourdes ; quelques jours après son retour, le 11 juillet, elle déclare avoir ressenti une chaleur ou un relâchement intérieur, puis avoir retiré ses appareils et interrompu ses traitements. Le dossier est examiné pendant près de dix ans par les instances médicales de Lourdes ; en 2016, le Comité médical international conclut à une guérison « inexpliquée dans l’état actuel des connaissances scientifiques », puis l’évêque de Beauvais reconnaît en 2018 le caractère miraculeux de la guérison.

Dans l’argumentaire apologétique, le point fort est donc celui-ci : une pathologie neurologique ancienne, lourde, invalidante, sans perspective de récupération selon les médecins traitants, aurait disparu soudainement, complètement et durablement après un pèlerinage à Lourdes.

 

Sur quoi repose le dossier ?

  • Le diagnostic invoqué est un syndrome de la queue de cheval ou une atteinte sévère des racines lombaires et sacrées, avec évolution sur plusieurs décennies, douleurs chroniques, handicap fonctionnel, corset, attelle, neurostimulateur et morphine.
  • Le récit de guérison situe l’événement le 11 juillet 2008, quelques jours après le pèlerinage : sensation corporelle inhabituelle, retrait des appareils, interruption des traitements, récupération fonctionnelle rapide.
  • Le Bureau des constatations médicales et le CMIL (Comité Médical International de Lourdes) ont examiné le dossier sur plusieurs années. Egora, reprenant l’AFP, mentionne des réunions collégiales à Lourdes en 2009, 2013 et 2016, puis la confirmation par le CMIL d’une guérison inexpliquée dans l’état actuel des connaissances scientifiques.
  • Un article de Paulo Nuno Martins présente le cas comme une guérison spontanée du syndrome de la queue de cheval ; il rapporte que le dossier aurait été complété par des examens, radiographies, scanners, données biologiques, avis psychiatriques, neurologiques et électromyogramme, puis que le CMIL aurait voté à 26 voix contre 1 pour valider le caractère inexpliqué de la guérison.
  • La reconnaissance finale relève de l’évêque de Beauvais, qui déclare en 2018 la valeur de « signe divin » de cette guérison. C’est le passage décisif : la partie médicale porte sur l’absence d’explication, la partie religieuse porte sur l’interprétation miraculeuse.

 

Analyse critique

Une guérison soudaine, durable et médicalement étonnante peut constituer un cas clinique remarquable ; elle ne devient pas pour autant une preuve scientifique d’intervention divine. Pour cela, il faudrait une publication médicale complète et indépendante, donnant accès au dossier clinique, aux imageries, aux examens neurologiques, aux électromyogrammes, aux diagnostics différentiels, à la chronologie précise et aux hypothèses alternatives. Or les sources publiques donnent surtout le récit d’une reconnaissance médico-religieuse, un article de cas très dépendant du récit autobiographique de Moriau et de sources internes à Lourdes, puis la conclusion ecclésiale de l’évêque. La formule prudente est donc : guérison jugée inexpliquée par les instances médicales de Lourdes. La formule “miracle attesté par la science” va beaucoup plus loin que les sources accessibles.

La littérature médicale invite aussi à se méfier des formules d’impossibilité. Chen et Lin décrivent en 2023 un cas de syndrome de la queue de cheval ayant récupéré complètement sans chirurgie après anesthésie combinée spinale-péridurale, dans un contexte très différent de celui de sœur Bernadette Moriau. Cette publication ne fournit évidemment pas l’explication du cas Moriau. Elle montre seulement que le diagnostic de “syndrome de la queue de cheval” ne suffit pas, à lui seul, à établir une irréversibilité absolue. En médecine, tout dépend de la cause, du degré de compression, de l’ancienneté, de l’atteinte neurologique réelle, des traitements, de l’évolution et des examens.

 

Un cas conforme aux critères de Lambertini ?

Si l’on applique strictement les critères de Lambertini, le cas Bernadette Moriau devient beaucoup moins évident qu’il n’y paraît. Le premier critère, la gravité, paraît satisfait : elle souffrait d’un handicap lourd, ancien, douloureux, avec corset, attelle et fauteuil. Mais la question décisive porte sur le critère organique et lésionnel. Un syndrome de la queue de cheval est une entité médicale réelle, mais encore faut-il montrer, dans ce cas précis, la lésion objectivable avant la guérison, puis sa disparition ou sa résolution après la guérison. Or les sources publiques parlent surtout d’une récupération fonctionnelle spectaculaire : douleur disparue, marche retrouvée, appareillage abandonné. Cela ne suffit pas à établir que la lésion anatomique elle-même a disparu.

Un autre critère de Lambertini exige aussi qu’aucun traitement ne puisse interférer avec la guérison. Or, dans le cas Moriau, on parle au contraire d’une longue histoire thérapeutique : plusieurs chirurgies selon certaines présentations, morphine, anti-inflammatoires, neurostimulateur, corset, attelle. Même si ces traitements n’expliquent pas facilement une récupération présentée comme soudaine, le dossier n’est pas celui d’une patiente sans prise en charge médicale. Il faut donc demander précisément quels traitements étaient encore actifs, quels effets différés restaient plausibles, quel rôle jouaient les dispositifs, et quels diagnostics différentiels ont été exclus.

L’instantanéité doit également être précisée. Les sources catholiques situent l’événement le 11 juillet 2008, après le retour du pèlerinage à Lourdes : sensation de chaleur, retrait des appareillages, arrêt des traitements, reprise de la marche (Patrignani, A. 2019). Cela peut être décrit comme une récupération rapide et spectaculaire. Mais ce n’est pas une guérison observée sous contrôle médical au moment exact où elle se produit. Le critère de Lambertini exige une guérison subite, complète, sans convalescence. Il faut donc demander : quand la douleur disparaît-elle ? quand la force revient-elle ? quels examens objectivent immédiatement la récupération ? qui constate quoi, à quelle date ?

 

Chez Sœur Bernadette Moriau, entrée au couvent à 19 ans, le récit parle d’une guérison survenue quelques jours après le retour de Lourdes, avec retrait des appareillages et arrêt de la morphine. Ce n’est pas exactement l’image canonique d’une guérison instantanée au moment du bain, de la prière ou de la bénédiction.

Certains récits apologétiques condensent l’événement en une guérison immédiate : retrait du corset, abandon du fauteuil et des médicaments, marche de 5 km dès le lendemain. Mais cette condensation contredit la chronologie publique la plus courante, qui situe l’événement le 11 juillet, trois jours après le retour de Lourdes, dans la chambre de sœur Bernadette.

Le critère “subite, soudaine, instantanée, sans convalescence” demande une chronologie fine : quand la douleur disparaît-elle ? quand la force revient-elle ? quels examens objectivent immédiatement la récupération ? qui constate quoi, à quelle date ? Sans cette précision, on a un récit de récupération rapide, pas une démonstration médicale d’instantanéité. CBS rapporte d’ailleurs la formulation : « elle revient de Lourdes, puis trois jours après son retour, elle se dit guérie ».

 

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“Validé par 300 médecins” : formule trompeuse

Même si Le Parisien[1] rapporte une déclaration du Dr Alessandro de Franciscis : « Près de 300 médecins se sont penchés sur ce cas », ce propos du médecin du Bureau des constatations médicales, ne signifie pas que 300 médecins ont réalisé 300 examens indépendants de la personne et ont tous validé le récit miraculeux.  De Franciscis n’est pas un expert extérieur au dispositif : il préside le Bureau des constatations médicales de Lourdes et parle depuis l’intérieur de cette institution.

Ce chiffre peut désigner l’ensemble des médecins consultés, présents dans des réunions, membres de commissions, spécialistes sollicités, puisque le cas a été étudié au cours de réunions en 2009, 2013 et 2016. Une publication favorable au cas, mais de qualité scientifique faible et admettant dès l’incipit avoir pour source principale… la biographie de Sœur Bernadette et d’autres sources internes à Lourdes, affirme que le CMIL était composé de 27 médecins/professeurs, avec un vote de 26 pour et 1 contre (Martins, 2021). C’est très important : cela contredit directement “tout le monde” et ramène le noyau décisionnel à quelques dizaines de médecins, pas 300 validateurs unanimes.

 

 

Questions à se poser

  • La guérison a-t-elle été constatée instantanément par un médecin, ou racontée rétrospectivement après le retour de Lourdes ?
  • Quelle lésion anatomique précise a été objectivée avant la guérison, et quel examen montre sa disparition après ?
  • Dans le cas de Sœur Bernadette Moriau, quelle est exactement l’attestation scientifique : une publication médicale indépendante, un rapport du CMIL, ou la déclaration de l’évêque ?
  • Si le CMIL parle d’une guérison inexpliquée dans l’état actuel des connaissances, pourquoi traduire cela en “la science atteste un miracle” ?
  • Existe-t-il une publication dans une revue médicale reconnue, signée par les spécialistes du dossier, permettant une expertise indépendante ?
  • Si le même dossier était présenté dans un sanctuaire hindou ou musulman, avec la même conclusion médicale d’absence d’explication, accepteriez-vous qu’il atteste scientifiquement cette religion ?

 

Acermendax

Références

[1] Le Parisien. (2018, 13 février). Oise : miraculée, sœur Bernadette raconte sa guérison.

Critique de : Evrard, R., & Rabeyron, T. (2012). Les psychanalystes et le transfert de pensée : enjeux historiques et actuels. L’Évolution psychiatrique, 77(4), 589–598. https://doi.org/10.1016/j.evopsy.2012.05.002


Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

Critique méthodique d’une réhabilitation insidieuse

L’article de Renaud Evrard et Thomas Rabeyron, « Les psychanalystes et le transfert de pensée : enjeux historiques et actuels », publié en 2012 dans L’Évolution psychiatrique, se présente comme une revue de littérature sur la place du « transfert de pensée » dans l’histoire psychanalytique. Les auteurs annoncent d’emblée leur angle : ce concept possède une origine marginale, issue des sciences psychiques de la fin du XIXᵉ siècle ; Freud l’aurait extrait des « ténèbres de l’occultisme » comme un « noyau véridique » ; il aurait ensuite joué un rôle heuristique dans la théorisation du transfert et du contre-transfert ; enfin, il conserverait une pertinence pour des enjeux cliniques et théoriques actuels.

L’article vaut comme histoire des liens embarrassants entre psychanalyse, métapsychique et télépathie. Il devient beaucoup plus fragile lorsqu’il transforme cette histoire en ressource pour maintenir aujourd’hui le « transfert de pensée » comme objet clinique fécond.

Une histoire utile des compromissions intellectuelles de la psychanalyse

Le texte fait un travail historiographique intéressant. Freud, Ferenczi, Jung et plusieurs analystes du début du XXᵉ siècle ont effectivement fréquenté les marges de la recherche psychique. L’article rappelle que Freud a d’abord proposé des explications psychologiques ordinaires pour certains rêves prétendument prémonitoires, notamment la reconstruction après coup ou la paramnésie, avant de développer un intérêt croissant pour la télépathie.

Cette partie est utile. Elle montre que la psychanalyse s’est constituée dans un environnement où l’hypnose, le spiritisme, la métapsychique, les automatismes, la suggestion et les théories de l’inconscient circulaient ensemble. Elle rappelle aussi que les frontières disciplinaires actuelles ont été reconstruites après coup. La télépathie et le « transfert de pensée » appartiennent réellement à cette histoire.

Mais cette histoire ne peut pas produire une preuve. Le fait que Freud ou Ferenczi aient pris ces phénomènes au sérieux éclaire leurs présupposés, leur époque, leurs hésitations théoriques, et parfois leurs faiblesses épistémiques. Il ne dit rien sur l’existence d’une transmission d’information entre deux esprits sans canal sensoriel.

Le mécanisme de sauvetage : abandonner l’occultisme, préserver un noyau psi

Le geste freudien rapporté par l’article mérite une attention particulière. Freud semble prêt à abandonner une grande partie de l’occultisme — apparitions, divination, croyances superstitieuses — tout en sauvant la télépathie comme reste plausible. Evrard et Rabeyron écrivent qu’à partir de 1909 Freud en vient à accepter l’idée d’un « noyau de vérité » des faits occultes, constitué par la télépathie.

Ce mécanisme est classique : on sacrifie la périphérie la plus discréditée pour préserver un cœur plus abstrait, plus difficile à saisir, moins immédiatement ridicule. L’occultisme ordinaire peut être traité comme une illusion, un récit reconstruit, une superstition, mais on sauve la télépathie, tel un résidu noble, susceptible d’être intégré à une théorie de l’inconscient.

L’article reproduit en partie ce schéma. Les auteurs sont trop subtils pour défendre un occultisme frontal. Ils proposent plutôt de conserver le transfert de pensée comme objet marginal, complexe, théoriquement fécond, capable d’éclairer la transmission psychique, l’intersubjectivité, le transfert et le contre-transfert. Et ainsi le paranormal s’invite dans le registre de la clinique.

La distinction décisive : vécu télépathique et hypothèse télépathique

Une approche rationnelle des phénomènes psychique doit éviter de mélanger les registres.

Un vécu télépathique existe dès qu’une personne éprouve une expérience comme transmission de pensée : rêve prémonitoire, impression qu’un thérapeute devine une pensée, sentiment de recevoir un message, coïncidence investie d’un sens, perception d’une communication avec un mort ou un absent. Ce vécu peut avoir une importance clinique. Il peut traduire une angoisse, un deuil, une fragilité des frontières du soi, une dynamique transférentielle, une dissociation, une recherche de sens, ou un biais interprétatif.

Une hypothèse télépathique, elle, affirme une chose autrement plus lourde : une information passerait d’un esprit à un autre sans médiation sensorielle connue. Cette affirmation relève au domaine des protocoles expérimentaux, du contrôle des biais, des réplications indépendantes, de la neurobiologie et de la physique de l’information. Elle porte un fardeau de preuve élevé, car elle suppose un mécanisme absent des modèles connus du cerveau et de la communication.

Malheureusement, l’article circule entre ces deux niveaux. Il part d’un objet historique, passe par Freud et les débats psychanalytiques, rejoint la transmission psychique, puis conclut sur des questions actuelles : rapports entre suggestion et transfert, possibilité que le transfert de pensée constitue une « modalité intersubjective spécifique », accueil clinique des expériences spontanées de télépathie.

La prudence de cette conclusion a son importance. Les auteurs ne proclament pas que la télépathie existe. Ils formulent des questions ouvertes. Mais ce dispositif rhétorique maintient l’hypothèse en circulation : l’énoncé fort disparaît, l’insinuation demeure, et le psi reste disponible, justifié dans la pratique clinique.

Ellis : une objection forte, une dramatisation historique discutable

Le passage consacré à Albert Ellis est révélateur. Evrard et Rabeyron rapportent qu’Ellis ramenait les exemples de télépathie analytique à des coïncidences, à la loi des grands nombres et à la suggestion de l’analyste. Ils ajoutent que cette controverse fut importante pour le découpage du champ psychothérapeutique américain, puis écrivent qu’Ellis quittera la psychanalyse « notamment suite à cette controverse » pour fonder sa propre école de thérapie cognitive émotivo-rationnelle.

Ce point appelle une réserve. La rupture d’Ellis avec la psychanalyse s’explique par un ensemble de facteurs : son jugement d’inefficacité clinique, son rejet de la passivité analytique, ses influences philosophiques, stoïciennes, sémantiques et cognitives. La controverse sur la télépathie analytique appartient à ce climat, mais l’ériger en cause structurante revient à donner au débat psi un poids historique probablement excessif. L’article dramatise ainsi la querelle : Ellis devient la figure de la raison anti-occulte, et la télépathie analytique gagne une importance dans la généalogie des psychothérapies qu’elle ne mérite peut-être pas.

Sur le fond, l’objection d’Ellis demeure pourtant centrale. Une cure analytique produit une masse considérable de matériaux : rêves, affects, associations, silences, lapsus, reconstructions, interprétations. Dans un tel volume, des concordances étonnantes apparaîtront fatalement. Un analyste favorable à l’idée de télépathie risque de retenir les réussites, d’oublier les échecs, de surinterpréter les coïncidences, puis de convertir une impression de sens en indice clinique.

Les exigences d’Ellis — contrôle de la suggestion, des croyances préalables, des facteurs affectifs, du symbolisme et des reconstructions — rappellent une distinction essentielle. La clinique peut travailler sérieusement les vécus de télépathie : elle peut écouter ce qu’ils signifient pour le patient, repérer leur fonction dans une histoire personnelle, analyser la part de transfert, d’angoisse, de deuil, d’attente ou de reconstruction narrative. Elle peut même jouer un rôle protecteur en évitant que ces vécus soient captés par des médiums, des thérapeutes « intuitifs » ou des entrepreneurs du paranormal. Mais cette compétence clinique porte sur l’expérience vécue, pas sur l’authentification d’un transfert réel d’information. Dès qu’il s’agit d’établir qu’une pensée a été transmise sans canal sensoriel connu, on quitte le registre du soin pour entrer dans celui de la preuve expérimentale. Le problème de l’article d’Evrard et Rabeyron tient précisément à cette porosité : il mobilise la finesse clinique pour maintenir ouverte une hypothèse qui réclamerait des contrôles d’un autre ordre.

Devereux : un relativisme séduisant, une confusion de niveaux

La réponse de Devereux à Ellis possède une vraie séduction clinique. Dire qu’un phénomène existe par rapport à un cadre qui le formalise rappelle une évidence des sciences humaines : un rêve, un symptôme, une plainte, un récit traumatique ou une expérience d’étrangeté changent de sens selon le dispositif d’écoute et d’interprétation. L’observation clinique transforme toujours ce qu’elle observe.

Mais Devereux, tel qu’il est mobilisé par l’article, pousse ce principe trop loin. Evrard et Rabeyron rapportent son idée selon laquelle les phénomènes existeraient par rapport à un cadre, ce qui ouvrirait un accès psychanalytique aux occurrences de transfert de pensée. Ils présentent son modèle comme une forme de neutralité : l’analyste ne peut pas affirmer a priori que deux événements sont liés de façon paranormale, mais il peut les relier analytiquement.

Le problème se situe dans la confusion de niveaux. Comme dit plus haut, pour un vécu, le cadre clinique est pertinent. Pour une prétention causale — une information transmise entre deux cerveaux sans canal connu — le cadre clinique ne suffit plus. On passe d’un constructivisme méthodologique légitime à une hypothèse réaliste forte. La télépathie, si elle existe, doit produire des effets mesurables au-delà du langage qui l’accueille. Le cadre analytique peut donner sens à une impression de transmission ; il ne peut pas établir le transfert d’information.

Le lieu de publication : un espace clinique plutôt qu’un espace de test

Le choix de L’Évolution psychiatrique pour publier ce travail mérite qu’on s’y arrête. La revue est ancienne, créée en 1925, intégrée à ScienceDirect et située dans le champ large de la psychiatrie, de la psychologie clinique et des sciences humaines en santé mentale. Elsevier la présente comme une revue destinée aux praticiens, chercheurs et étudiants intéressés par la psychiatrie dans un sens étendu.

Une telle revue clinique et psychanalytique permet d’aborder la télépathie comme histoire, expérience vécue, objet transférentiel ou problème théorique. Elle impose une pression expérimentale moindre qu’une revue consacrée à la psychologie expérimentale, à la cognition ou à la méthodologie statistique.

Le choix du terrain a donc un effet. La télépathie y entre par la porte de l’histoire et de la clinique, plutôt que par celle de la réflexion expérimentale, et c’est un peu le double jeu qu’il faut relever ici. L’hypothèse psi gagne un espace hospitalier au moment même où le terrain expérimental reste incapable de lui fournir une assise robuste.

Le test expérimental : du Ganzfeld à l’échec de réplication

Avant de réhabiliter le transfert de pensée comme objet clinique ou théorique, il faut rappeler ce que la recherche expérimentale a réellement produit. La télépathie n’a pas seulement été écartée par préjugé rationaliste ; elle a été testée pendant des décennies, avec des dispositifs censés réduire les biais sensoriels et favoriser l’apparition d’un effet psi. Le plus célèbre est le Ganzfeld, où un « récepteur », placé dans un état d’homogénéisation sensorielle, doit identifier une cible supposément transmise mentalement par un « émetteur ».

Le moment le plus favorable aux défenseurs du psi est l’article de Bem et Honorton publié en 1994 dans Psychological Bulletin. Les auteurs y défendent l’idée que les résultats obtenus avec la procédure Ganzfeld justifient de porter ces données à l’attention de la psychologie académique, car ils y voient une preuve réplicable d’un processus anomal de transfert d’information. Leur article définit explicitement le psi comme un transfert d’information ou d’énergie inexpliqué par les mécanismes physiques ou biologiques connus.

La réponse critique de Ray Hyman paraît dans le même numéro de Psychological Bulletin. Hyman reconnaît que les expériences autoganzfeld sont méthodologiquement supérieures à beaucoup de travaux antérieurs, mais il conteste l’interprétation psi. Il souligne notamment l’insuffisance des contrôles de randomisation et la possibilité que les résultats relèvent d’artefacts méthodologiques plutôt que d’un phénomène paranormal.

Le point décisif vient ensuite avec Milton et Wiseman, en 1999. Leur article ne se contente pas de produire une méta-analyse concurrente de celle de Bem et Honorton : il examine 30 études Ganzfeld publiées après cette synthèse, issues de sept laboratoires indépendants, et donc la capacité du protocole à produire des réplications convaincantes. Le résultat est défavorable : les nouvelles études ne confirment pas l’effet principal d’un score supérieur au hasard, et les auteurs concluent que la technique Ganzfeld ne fournit alors pas une méthode réplicable de production d’ESP en laboratoire.

L’enjeu n’est pas simplement qu’une méta-analyse sceptique s’opposerait à une méta-analyse favorable, mais que, lorsque l’on regarde les études postérieures censées confirmer l’effet, la promesse de réplication ne tient pas. Pour une hypothèse aussi coûteuse — transmission d’information sans canal sensoriel connu et sans mécanisme neurobiologique ou physique identifié — un signal statistique fragile ne suffit pas. Il faut un phénomène stable, prédictif, robuste aux changements d’équipes, de protocoles et de laboratoires.

Cette difficulté pèse directement sur l’article d’Evrard et Rabeyron. La clinique peut accueillir des vécus de télépathie, les comprendre, les contextualiser, parfois les désamorcer. Elle ne peut pas compenser l’absence d’un effet expérimental robuste. Faire revenir le transfert de pensée par la porte de la clinique revient donc à déplacer le problème vers un espace où les standards de preuve portent sur le sens d’une expérience, pas sur l’existence objective d’un transfert d’information.

 

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La clinique comme zone de requalification du paranormal

La section consacrée à l’actualité clinique procède par transitions successives. Elle part de la transmission psychique inconsciente, des théories de la perméabilité du moi, des enveloppes psychiques et de l’intersubjectivité. Jusque-là, le terrain peut rester cliniquement défendable : des patients vivent des impressions d’intrusion, de contamination psychique, de porosité subjective ou de communication intense avec autrui.

Puis le texte franchit progressivement un seuil. Les auteurs évoquent des contenus « apparemment hétéropsychiques », des productions étranges d’une précision parfois étonnante, puis rapprochent ce champ de la psychologie des expériences exceptionnelles, des hallucinations télépathiques ou véridiques, des sorties hors du corps, des possessions et des enlèvements extraterrestres. Ils concluent que ces expériences impliquent fréquemment des formes de communication qui « réactivent l’idée d’un transfert de pensée » et peuvent mener à des « hypothèses novatrices ».

Le problème ne vient pas du fait que l’article prenne ces récits au sérieux. Une clinique digne de ce nom doit pouvoir entendre des expériences interprétées comme paranormales, surtout lorsqu’elles s’inscrivent dans un deuil, une angoisse, une fragilité identitaire ou une histoire traumatique. Mais il est bien discutable que cette écoute serve à maintenir, en arrière-plan, l’idée d’une transmission réelle de pensée. L’article part de vécus subjectifs parfaitement recevables comme matériau clinique, puis les inscrit dans un continuum où la télépathie redevient une possibilité théorique. Ce qui devrait rester une expérience à comprendre devient l’indice possible d’un phénomène à reconnaître. Sommes-nous face à une exploitation des cas cliniques visant à valider une option métaphysique marginale ?

Un article inscrit dans une trajectoire parapsychologique

Renaud Evrard est cofondateur, en 2009, du Centre d’information, de recherche et de consultation sur les expériences exceptionnelles — CIRCEE —, consacré précisément aux expériences interprétées comme paranormales ou extraordinaires. L’article de 2012 appartient à une trajectoire institutionnelle déjà constituée autour des expériences exceptionnelles. Il montre que la question n’est pas seulement historique. Elle participe d’un programme plus large : donner une place clinique, académique et théorique à des expériences souvent interprétées en termes psi.

Le papier produit donc un effet d’entrisme conceptuel. L’hypothèse psi gagne une place dans un espace clinique et théorique, sans passer par les standards de preuve requis pour une affirmation empirique sur la télépathie. Elle arrive sous forme d’histoire, de vécu, de prudence, de question ouverte, de transmission psychique. Elle ressort avec un vernis de crédibilité académique.

Conclusion

L’article d’Evrard et Rabeyron mérite lecture comme document d’histoire intellectuelle. Il montre que la psychanalyse a longtemps entretenu avec la télépathie une relation de fascination, de gêne et de recyclage théorique. Il éclaire un angle réel de l’histoire freudienne.

Quand cette histoire devient une ressource pour la clinique actuelle, il y a effraction dans le registre épistémique. Le texte maintient le transfert de pensée comme objet marginal mais fécond, susceptible d’éclairer la transmission psychique et l’intersubjectivité. Cette réhabilitation avance à couvert, par questions ouvertes plutôt que par affirmations frontales.

En définitive, la publication montre comment le psi peut survivre dans les marges d’un discours clinique quand il échoue à s’imposer comme fait expérimental. C’est moins une démonstration qu’un refuge conceptuel. Et c’est le signal d’une démarche qui louvoie entre les registres, faute d’assumer son objectif.

Acermendax

Références

Quand un universitaire donne au paranormal les habits de la science

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

Le passé modifié : un écart statistique transformé en métaphysique

La vidéo « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable » est publiée le 27 novembre 2025 par la chaîne Helgoand, sous la forme d’un entretien avec Renaud Evrard, présenté dès les premières secondes comme psychologue clinicien et enseignant-chercheur en psychologie à l’université de Lorraine. Le contexte compte autant que le contenu. On ne regarde pas ici un médium de plateau, un influenceur ésotérique ou un vendeur de stages d’intuition, mais un universitaire, habilité à diriger des recherches, maître de conférences à l’université de Lorraine, responsable depuis 2024 d’un master de psychologie clinique psychanalytique, dont la fiche institutionnelle mentionne explicitement ses responsabilités académiques.

Cette légitimité produit un effet immédiat : le chercheur donne à la chaîne un surplus d’autorité. Le média peut alors mettre en scène une promesse spectaculaire — le passé serait modifiable — tout en bénéficiant du ton professoral, du vocabulaire technique, de la mention d’études, de méta-analyses, de laboratoires et de protocoles. Lorsqu’un académique intervient dans un espace médiatique consacré au paranormal, il peut soit y apporter de la méthode, soit y apporter un vernis confortant les croyances en place. Dans cette vidéo, Renaud Evrard choisit trop souvent la seconde option.

L’intervieweur démarre avec la « fameuse expérience » de Helmut Schmidt, présentée comme un phénomène de rétro-psychocinèse. Evrard explique que le physicien utilisait des générateurs d’événements aléatoires, enregistrait des suites de 0 et de 1, puis demandait ensuite à un sujet d’orienter les résultats :

  • « Et à sa grande surprise, la personne était capable de modifier le hasard qui avait pourtant été déjà tiré au sort un temps auparavant. (…) On a un réel qui a été complètement bouleversé simplement parce que quelqu’un a eu l’intention de l’orienter dans un sens plutôt que dans un autre. »

Evrard ne dit pas seulement qu’un protocole ancien aurait produit un écart statistique intéressant. Il affirme que « la personne était capable de modifier le hasard », puis que « le réel » a été « complètement bouleversé », et c’est une déclaration qui prend place dans le champ ontologique : le chercheur affirme scientifiquement l’existence de capacités paranormales. D’un écart statistique, surtout dans un champ miné par les effets faibles, les analyses multiples, les biais de publication et les réplications incertaines, il tire une conclusion métaphysique. Le passé, le réel, l’intention, la matière : tout bascule dès les deux premières minutes.

 

La littérature scientifique invite pourtant à beaucoup plus de prudence. La méta-analyse de Bösch, Steinkamp et Boller consacrée à l’interaction alléguée entre intention humaine et générateurs de nombres aléatoires rassemble 380 études. Elle trouve un effet global statistiquement significatif mais très petit, accompagné d’une forte hétérogénéité et d’indices compatibles avec un biais de publication. Les auteurs concluent que le résultat global pourrait, en principe, résulter d’un biais de publication (Bösch et al., 2006). Cette conclusion autorise un débat méthodologique sur la littérature parapsychologique. Elle annonce aussi, par certains aspects, les problèmes qui deviendront centraux dans la crise de reproductibilité en psychologie : effets faibles, biais de publication, liberté analytique, réplications incertaines. L’affaire Bem en offrira quelques années plus tard un exemple beaucoup plus visible.

 

Une prudence de façade

Le plus préoccupant tient à la manière dont Evrard gère la fragilité de cette littérature. Plus loin, l’intervieweur lui soumet directement l’hypothèse du biais de publication. Sa réponse reconnaît le cœur du problème : « On soupçonne que peut-être que si on avait inclus certaines études qui seraient des échecs, l’effet serait nul. Et donc, on est très modéré sur les conclusions qu’on peut avoir à ce niveau-là. »

Cette phrase devrait arrêter la machine. Une hypothèse aussi extraordinaire que la modification du passé exige des preuves massives, indépendantes, préenregistrées, robustes et reproductibles. Si l’effet peut s’annuler quand on tient compte des études manquantes, la conclusion rationnelle consiste à suspendre l’interprétation paranormale. Evrard fait pourtant l’inverse quelques secondes plus tard : il maintient que « des types d’études comme la rétro-psychocinèse ont très bien fonctionné », puis ajoute que, « si cette expérience est correcte », elle suggère que « le passé n’est pas complètement déterminé tant qu’il n’est pas observé ».

Cette structure rhétorique revient sans cesse : une concession méthodologique, puis une envolée métaphysique. Le doute est mentionné mais sans affecter la conclusion paranormale qui continue son chemin. Le public entend les mots de la prudence, mais il reçoit tout de même l’idée spectaculaire et peut-être n’est-il pas armé pour se défendre contre l’autorité académique dont on abuse dans cette interview.

 

Le même mécanisme apparaît quand Evrard parle des « effets robustes ». À propos des phénomènes psi en laboratoire, il explique :

  • « Donc, on a des anomalies qui se maintiennent dans le temps […] Même des chercheurs différents qui reproduisent ça dans des labos différents vont constater les mêmes choses. Donc les effets sont robustes. »

Là encore, le vocabulaire donne une impression de solidité. « Robuste » a un sens fort dans les sciences expérimentales : un effet robuste survit aux variations de protocole, aux réplications adversariales, aux préenregistrements, aux analyses conservatrices et aux changements de laboratoire. Or l’histoire récente de la psychologie a montré à quel point des effets statistiquement séduisants peuvent s’effondrer sous de meilleures pratiques. Le cas Daryl Bem l’illustre de façon exemplaire. En 2011, Bem publie dans le Journal of Personality and Social Psychology une série d’expériences prétendant fournir des preuves d’influences rétroactives sur la cognition et l’affect (Bem, 2011).

Wagenmakers, Wetzels, Borsboom et van der Maas répondent la même année en montrant que le cas psi révèle surtout les faiblesses des analyses statistiques ordinaires lorsqu’elles sont appliquées à des hypothèses très improbables et à des pratiques analytiques insuffisamment contraintes (Wagenmakers et al., 2011). Ritchie, Wiseman et French publient ensuite trois tentatives indépendantes et préenregistrées de réplication de l’un des effets de Bem ; elles échouent à reproduire l’effet (Ritchie et al., 2012). Galak, LeBoeuf, Nelson et Simmons échouent eux aussi, dans sept expériences, à répliquer les effets de facilitation rétroactive du rappel (Galak et al., 2012).


Je vous parlais de cette étude bizarre dans la vidéo :


Le débunkage présenté comme une faute

Ce point importe car Evrard présente le psi comme une zone de savoir marginalisée, tandis que les sceptiques seraient trop prompts à rejeter, dénoncer, débunker. Il déclare :

  • (10min20[1]) « On n’arrive pas à imaginer qu’il y a tout un circuit pour freiner, masquer cette information, désinformer […] »
  • « Cette attitude-là d’aller débunker, d’aller dénoncer des gens, ce n’est pas une attitude favorable à la dialectique, au dialogue qui est nécessaire en science. »

La formulation adopte un registre de soupçon : l’échec de la parapsychologie à s’imposer devient moins un problème de preuve qu’un problème de circulation entravée, de culture hostile, de sceptiques qui décrédibilisent. C’est exactement le type de cadrage qui permet de déplacer la discussion hors du terrain méthodologique. Pour Evrard le débunkage devient une faute de dialogue, une thèse qu’il explicite dans un article pro-psychanalyse publié dans la revue Analysis en décembre 2025 (voir https://menace-theoriste.fr/renaud-evrard-une-drole-detude-pour-defendre-la-psychanalyse/)

C’est grave parce que dans les domaines où des croyances fausses peuvent alimenter des pratiques commerciales, thérapeutiques ou spirituelles, la critique publique remplit une fonction d’hygiène intellectuelle. Elle sert à distinguer ce qui a été montré, ce qui a été suggéré, ce qui a échoué, ce qui relève d’une hypothèse spéculative, et ce qui relève d’une histoire séduisante.

 

Quand l’effet expérimentateur devient une preuve du paranormal

Le passage le plus révélateur intervient autour de l’effet expérimentateur. L’intervieweur souligne que les résultats en parapsychologie semblent fortement liés au degré de scepticisme ou d’enthousiasme du chercheur. Evrard répond en transformant cette faiblesse en découverte :

  • (23min20) « En fait le seul phénomène qui est prouvé en parapsychologie, c’est que le résultat que vous avez va se conformer à vos attentes ,et c’est l’horreur. Pour dégager des connaissances à partir de là, c’est impossible puisque tout ce que vous allez trouver, c’est confirmer vos attentes. Vous confirmez vos croyances et ça crée des divisions puisqu’en science on aimerait que le phénomène existe naturellement, qui ne soit pas dépendant d’un individu, d’un laboratoire, d’une culture, d’une croyance et là c’est contrairement c’est le contraire mais c’est absolument génial parce que on peut obtenir des effets complètement inouis. »
  • « On est dans un monde où on a des rêves matérialisés, on a de l’oniroplastie et la frontière entre ma vie psychique, mes intentions et le monde extérieur, elle est beaucoup plus poreuse. »

Ce passage concentre l’abandon de la méthode. Dans une discipline expérimentale, si le résultat dépend des attentes de l’expérimentateur, on renforce les contrôles. On aveugle les conditions. On automatise la collecte. On préenregistre l’analyse. On organise des réplications indépendantes. On examine les degrés de liberté du protocole. On cherche les biais de sélection et les artefacts. Evrard, lui, injecte une hypothèse fétiche qui court-circuite la démarche : peut-être que la croyance modifie le réel. Ce renversement transforme un problème méthodologique en confirmation paranormale.

 

Le quantique comme décor technique

Le même phénomène se retrouve dans l’usage de la physique quantique. Evrard mobilise la symétrie temporelle des équations, la non-localité, la superposition, l’observation, puis les relie à la conscience et au psi en expliquant

  • (29min50) « Les parapsychologues disent : non, au contraire, nous on a des données empiriques qui ne s’expliqueraient que par ça [des effets à rebours du temps : des paradoxes temporels]. »
  • « Toutes les psychocinèses sont en fait des psychocinèses dans le passé parce ce qu’on vient modifier du hasard [se fait en modifiant] toute la chaîne causale déterministe. »

Plus loin, il va plus loin encore en mélangeant l’effet observateur, cher usages spiritualisants ou pseudo-techniques de la mécanique quantique, et l’idée d’une « causalité finale » où c’est un agent épistémique qui façonne la réalité en agissant à rebours dans le temps.

  • (34min50) « On pense que le passé est réel, et ce que vient montrer la parapsychologie, c’est que ce n’est pas le cas. On pense que le futur est imaginaire et bien ce que montre la parapsychologie c’est qu’il est aussi en partie réel. »

Evrard ne se limite plus à dire que des expériences controversées suscitent des questions. Il affirme que la parapsychologie « montre » que le passé, tel que nous le pensons, n’a pas le statut de réalité qu’on lui attribue. C’est une proposition métaphysique vertigineuse, présentée dans un cadre de vulgarisation comme une conséquence des données.

La mécanique quantique n’apporte pas le soutien que ce type de discours lui demande. Les débats sur la mesure, la décohérence ou les interprétations de la mécanique quantique sont réels, techniques, profonds. Schlosshauer montre que la décohérence clarifie des aspects importants du problème de la mesure, tout en laissant des débats d’interprétation ouverts (Schlosshauer, 2004). Mais rien, dans ces débats, n’autorise à faire de l’intention humaine un opérateur capable de réécrire des bandes magnétiques, d’orienter des générateurs aléatoires déjà enregistrés, ou de rendre le futur partiellement consultable par intuition. Le vocabulaire quantique sert ici de caisse de résonance à une hypothèse paranormale : un babillage pseudo-technique, autrement dit du bullshit !

 

Le seuil éthique : The Telepathy Tapes

La vidéo franchit un seuil plus grave encore lorsqu’Evrard évoque The Telepathy Tapes[2], podcast américain consacré à de prétendues capacités télépathiques chez des enfants autistes non verbaux ou lourdement entravés dans leur communication.

  • (49min30) « Il y a actuellement le numéro 1 des podcasts aux États-Unis, c’est Telepathy Tapes. Et ça présente quoi ? […] des enfants qui ont des difficultés, qui sont aveugles, qui sont autistes et cetera compensent ces déficits avec des capacités télépathiques […] des parents parlent de ça puis des chercheurs comme Diane Hennacy Powell, qui est une de mes collègues américaines, montent des protocoles pour vérifier la chose et là on se rend compte […] que ces trucs sont là. »

Ici, l’imprudence devient faute intellectuelle. Evrard présente comme une piste scientifique prometteuse un dossier bâti sur des pratiques apparentées à la communication facilitée, au Rapid Prompting Method ou au Spelling to Communicate. Dans ces dispositifs, la personne autiste pointe, épelle ou sélectionne des lettres avec l’intervention d’un tiers : un adulte peut tenir le tableau, placer le support, rythmer la séance, relancer, encourager ; parfois il connaît la cible. Ces éléments suffisent à poser la question de l’influence. Dès lors, qui produit le message ? L’enfant, ou l’adulte qui organise matériellement la réponse ?

Cette question devrait précéder toute hypothèse de télépathie. Elle devrait même l’écraser. La littérature sur la communication facilitée est claire : le problème central est l’authorship, c’est-à-dire l’auteur réel des messages. Schlosser et ses collègues ont passé en revue les travaux disponibles et concluent que les preuves disponibles ne permettent pas d’attribuer les messages à la personne handicapée plutôt qu’au facilitateur (Schlosser et al., 2014). Hemsley et ses collègues ont actualisé ce constat : aucune nouvelle étude solide ne vient établir que les messages obtenus par communication facilitée ont bien pour auteur la personne handicapée ; la littérature critique alerte au contraire sur les risques de contrôle par le facilitateur (Hemsley et al., 2018). L’ASHA déconseille explicitement le Rapid Prompting Method et le Spelling to Communicate, en raison de l’incertitude sur l’auteur réel de l’épellation, de la dépendance à un tiers, de l’absence de preuve d’efficacité pour une communication indépendante et du potentiel de dommages[3].

Ce contexte rend la formulation d’Evrard scandaleuse. Il ne dit pas : « attention, ce podcast repose sur des méthodes très controversées ». Il ne dit pas : « la première chose à vérifier serait que l’enfant produit réellement le message ». Il ne rappelle pas le passif désastreux de la communication facilitée, y compris les fausses accusations, les paroles attribuées abusivement et la confiscation possible de la voix de personnes vulnérables. Il présente Diane Hennacy Powell comme une collègue qui « monte des protocoles », puis ajoute que « ces trucs sont là ». Autrement dit, il valide le cadre paranormal avant d’avoir écarté l’hypothèse la plus triviale et la plus documentée : l’influence du facilitateur.

Comme d’habitude avec Evrard on transforme le point faible du dispositif en un argument en sa faveur. Un adulte tient le tableau, accompagne la réponse, connaît parfois la cible, intervient dans toute la scène de communication ; au lieu d’y voir le premier risque méthodologique à éliminer, Powell et ses défenseurs y voient la porte d’entrée vers la télépathie. La question élémentaire — qui parle ? — passe derrière la promesse paranormale. Dans un contexte aussi sensible, présenter cette affaire comme un succès, sans rappeler les alertes scientifiques sur l’authorship et la facilitation, relève d’une faute intellectuelle grave. Evrard avait ici l’occasion de rappeler l’état de la littérature et les alertes des sociétés savantes. Il préfère présenter l’affaire comme un succès.

 

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Les poltergeists qui fuient la preuve

La même logique parcourt les passages sur les poltergeists. Evrard explique qu’un clinicien allemand demanderait à des personnes confrontées à des hantises de placer une caméra face à un miroir afin que la caméra se filme elle-même. Selon lui, dans cet espace d’« objectivité absolue », les phénomènes cesseraient :

  • (43min) « Tout ce qui va se passer dans cet endroit-là sera forcément capté et documenté de façon absolue. Et là, il ne se passe plus rien. »
  • « Les phénomènes vont dans des espaces flous où il n’y a pas de documentation, il n’y a pas de caméra de surveillance. »

Cette proposition donne au paranormal une propriété idéale pour survivre à toute réfutation : il disparaît quand l’observation devient fiable, et son absence devient alors une confirmation de sa nature. Une hypothèse scientifique accepte un risque. Elle s’expose à des observations capables de la contraindre. Ici, l’hypothèse se loge dans les interstices : caméra défaillante, pièce non filmée, témoin isolé, récit après coup, espace « flou ». La méthode sert alors moins à tester qu’à préserver.

 

Une science marginale, ou une machine à sauver les croyances ?

À travers cette intervention et de nombreuses autres, Renaud Evrard valide le cadre général dans lequel la télépathie, la psychokinèse, la précognition, les poltergeists, les prétendus pouvoirs paranormaux attribués aux enfants autistes, les ectoplasmes et la modification du passé deviennent des hypothèses scientifiquement fréquentables.

Renaud Evrard connaît les objections. Il connaît le vocabulaire de la méthode. Il sait évoquer les biais de publication, les effets faibles, les limites des phénomènes, les controverses. C’est justement cela qui rend l’intervention plus problématique qu’un discours ésotérique ordinaire. La prudence y fonctionne comme une enveloppe, mais le contenu reste une réhabilitation du paranormal. La vidéo donne au spectateur l’impression d’entrer dans une science marginale et incomprise, alors qu’elle l’expose surtout à une collection d’hypothèses extraordinaires soutenues par des preuves fragiles, des analogies douteuses, des extrapolations massives, et parfois de pieux mensonges.

On sait le danger que représentent les charlatans, les arnaqueurs, les escrocs et tous ceux qui utilisent les croyances pour exercer une emprise sur des personnes vulnérables. Mais mesure-t-on la dangerosité que représente la complicité intellectuelle des chercheurs qui prêtent au paranormal les codes de la science sans maintenir jusqu’au bout les exigences de la science ?

Acermendax

Références

  • Bem, D. J. (2011). Feeling the future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. DOI : 10.1037/a0021524.
  • Bösch, H., Steinkamp, F., & Boller, E. (2006). Examining psychokinesis: The interaction of human intention with random number generators—A meta-analysis. Psychological Bulletin, 132(4), 497–523. DOI : 10.1037/0033-2909.132.4.497.
  • Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate psi. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948. DOI : 10.1037/a0029709.
  • Hemsley, B., Bryant, L., Schlosser, R. W., Shane, H. C., Lang, R., Paul, D., Banajee, M., & Ireland, M. (2018). Systematic review of facilitated communication 2014–2018 finds no new evidence that messages delivered using facilitated communication are authored by the person with disability. Autism & Developmental Language Impairments, 3. DOI : 10.1177/2396941518821570.
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423. DOI : 10.1371/journal.pone.0033423.
  • Schlosshauer, M. (2004). Decoherence, the measurement problem, and interpretations of quantum mechanics. Reviews of Modern Physics, 76(4), 1267–1305. DOI : 10.1103/RevModPhys.76.1267.
  • Schlosser, R. W., Balandin, S., Hemsley, B., Iacono, T., Probst, P., & von Tetzchner, S. (2014). Facilitated communication and authorship: A systematic review. Augmentative and Alternative Communication, 30(4), 359–368. DOI : 10.3109/07434618.2014.971490.
  • Schlosser, R. W., Hemsley, B., Shane, H. C., Todd, J., Lang, R., Lilienfeld, S. O., Trembath, D., Mostert, M., Fong, S., & Odom, S. L. (2019). Rapid Prompting Method and Autism Spectrum Disorder: Systematic Review Exposes Lack of Evidence. Review Journal of Autism and Developmental Disorders, 6, 403–412. https://doi.org/10.1007/s40489-019-00175-w
  • Wagenmakers, E.-J., Wetzels, R., Borsboom, D., & van der Maas, H. L. J. (2011). Why psychologists must change the way they analyze their data: The case of psi: Comment on Bem (2011). Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 426–432. DOI : 10.1037/a0022790.

[1] https://youtu.be/EfUrlsBoqzs?si=1FWS-0V40KfO1Bbq&t=622

[2] Le Guardian décrit The Telepathy Tapes comme une série revendiquant des capacités télépathiques chez des enfants autistes avec peu ou pas de parole. Il précise que Powell y accompagne Ky Dickens et que les méthodes visibles relèvent de S2C/RPM.

https://www.theguardian.com/society/2025/apr/13/it-can-break-you-life-for-parents-of-autistic-children-can-be-exhausting-one-podcast-is-offering-hope-is-it-real

[3] https://www.asha.org/slp/cautions-against-use-of-fc-and-rpm-widely-shared/

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

Qui se ressemble s’assemble ?

Renaud Evrard occupe aujourd’hui une position singulière dans le paysage français des débats sur le paranormal, la médecine intégrative, les expériences dites exceptionnelles et les critiques adressées au rationalisme. Je vais ici laisser de côté pour un temps la réfutation détaillée de ses propos pour tenter une cartographie des réseaux où il évolue. Evrard s’est installé au croisement de plusieurs mondes qui, chacun à sa manière, cherchent à contester les lignes épistémiques posées par la médecine fondée sur les preuves, la psychologie expérimentale, la critique rationaliste ou l’examen sceptique des croyances paranormales.

Ces réseaux lui offrent un rôle particulièrement avantageux. Dans les médias paranormaux, il arrive comme l’universitaire qui prend enfin les expériences extraordinaires au sérieux. Dans les espaces de médecine intégrative, il apparaît comme le chercheur capable de critiquer les « arguments rationalistes sceptiques ». Dans les milieux parapsychologiques, il incarne la respectabilité académique d’un champ historiquement marginalisé. Auprès du public déjà sensible aux vérités alternatives, cette posture produit un effet puissant : les croyances préexistantes reçoivent un langage savant, des références, une autorité, une apparence de prudence méthodologique.

 

Le GETCOP : les thérapies complémentaires en quête de reconnaissance

Regardons d’abord sa présence dans l’écosystème des thérapies complémentaires.

Evrard figure au comité d’évaluation des premières journées thématiques du GETCOP consacrées aux « réflexothérapies », organisées à Nancy les 2 et 3 mars 2018. Le GETCOP est une association française consacrée à l’évaluation et à la promotion encadrée des thérapies complémentaires personnalisées. Elle revendique une démarche scientifique, mais son champ d’activité l’inscrit clairement dans l’écosystème de la santé intégrative, c’est-à-dire dans un espace où des pratiques situées aux marges de la médecine conventionnelle cherchent une reconnaissance institutionnelle. Le programme annonce des interventions sur les « mécanismes d’action » des réflexothérapies, leur évaluation, l’auriculothérapie ou la réflexologie cranio-sacrée. Cette présence ne vaut pas adhésion à chaque pratique promue ce jour-là, mais elle inscrit Evrard dans un dispositif institutionnel de discussion et de légitimation de pratiques situées aux marges de la médecine fondée sur les preuves.

 

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CUMIC, Berna, Evrard : la médecine intégrative sous habits universitaires

La présence de publications cosignées par Evrard dans l’environnement bibliographique du CUMIC éclaire plus avant son inscription dans la médecine intégrative universitaire. En 2019, il cosigne avec Fabrice Berna, Anja Göritz, Amaury Mengin, Jacques Kopferschmitt et Steffen Moritz un article sur les attitudes envers les médecines alternatives et complémentaires, publié dans BMC Complementary and Alternative Medicine ; l’article présente les approches complémentaires et intégratives comme fréquemment recherchées par les patients atteints de maladies chroniques, tout en distinguant leur usage « complémentaire » de leur usage « alternatif » (Berna et al., 2019). En 2024, Evrard cosigne avec Berna, Lecardeur, Verneuil et Nizard un article dans Annales Médico-psychologiques explicitement consacré à l’analyse critique de « dix arguments rationalistes sceptiques » contre la médecine intégrative (Berna et al., 2024). En 2026, toujours avec Berna et Verneuil, il cosigne dans Hegel une critique du rapport de la Fondation Descartes sur les thérapies alternatives (Berna, Evrard & Verneuil, 2026). Ce triptyque montre comment Evrard intervient comme producteur d’un contre-discours académique face aux critiques rationalistes des pratiques intégratives. Ce point compte d’autant plus que Berna, psychiatre et professeur à l’Université de Strasbourg, occupe une place structurante dans le CUMIC, espace qui cherche à installer les médecines intégratives dans un cadre universitaire, hospitalier et méthodologique. Plusieurs billets de La Menace Théoriste ont critiqué cet environnement : prépublication trop favorable aux pratiques évaluées, conférence strasbourgeoise illustrant l’entrisme des PSNC à l’université, riposte avec Brice Perrier contre les critiques rationalistes, puis mise en cause de l’écosystème Berna autour du Samadeva après l’enquête d’Olivier Hertel dans Le Point. Les collaborations d’Evrard avec Berna l’inscrivent dans cette alliance intellectuelle ; elles le rattachent à un courant universitaire qui tente de normaliser la médecine intégrative tout en contestant frontalement les critiques rationalistes des pratiques non conventionnelles.

  • Berna, F., Göritz, A. S., Mengin, A., Evrard, R., Kopferschmitt, J., & Moritz, S. (2019). Alternative or complementary attitudes toward alternative and complementary medicines. BMC Complementary and Alternative Medicine, 19, 83. https://doi.org/10.1186/s12906-019-2490-z
  • Berna, F., Lecardeur, L., Verneuil, L., Nizard, J., & Evrard, R. (2024). « Il est urgent de contrer le développement de la médecine intégrative et de sauver la vraie médecine ». Analyse critique de dix arguments rationalistes sceptiques. Annales Médico-psychologiques, 182(4), 332–339. https://doi.org/10.1016/j.amp.2023.07.003
  • Berna, F., Evrard, R., & Verneuil, L. (2026). Lutter contre la désinformation en santé : une analyse critique du rapport « Information et santé » de la Fondation Descartes sur les dénommées « thérapies alternatives ». Hegel, 161(1), 95–109. https://doi.org/10.3917/heg.161.0102
  • (2025, 27 mai). « Pas de dérive à signaler » : sauf dans l’étude Berna et al. La Menace Théoriste.
  • (2025, 28 mai). Médecines complémentaires à l’Université : une conférence en pleine dérive. La Menace Théoriste.
  • (2025, 12 juin). Rhétorique, relativisme et coups bas : l’anti-critique selon Berna et Perrier. La Menace Théoriste.
  • (2025, 28 septembre). Université sous emprise : le cas Fabrice Berna. La Menace Théoriste.

 

Hypnose, magnétisme et expériences exceptionnelles

Le même schéma se retrouve dans le champ de l’hypnose et de la santé intégrative. En 2019, Evrard publie dans le Journal de l’hypnose et de la santé intégrative un article intitulé « Janet et l’hypnose à distance : carrefour ou impasse de la psychologie ? »

  • Evrard, R. (2019). Janet et l’hypnose à distance : carrefour ou impasse de la psychologie ? Journal de l’hypnose et de la santé intégrative, 8, 84–90. https://doi.org/10.3917/jhsi.008.0084

Cairn présente le texte autour de Pierre Janet, de ses « recherches psychiques », et précise en note le vocabulaire de la « lucidité magnétique », issu de l’histoire du magnétisme animal. Là encore, l’objet peut recevoir un traitement historique ou critique ; le problème tient à l’environnement discursif dans lequel ce traitement s’insère, où l’hypnose, le magnétisme, les expériences exceptionnelles et les hypothèses psychiques cohabitent dans un même espace de respectabilité éditoriale.

Un billet de La Menace Théoriste a par ailleurs documenté, dans l’environnement du Centre Pierre Janet de l’Université de Lorraine, l’accueil de formations aux constellations familiales, ce qui renforce le constat d’une porosité institutionnelle envers des pratiques psychothérapeutiques très contestées.

 

Rorschach et autisme : le retour des outils projectifs

Un autre nœud concerne la psychanalyse institutionnelle, les outils projectifs et l’autisme. Evrard est rattaché à la psychopathologie psychanalytique à l’Université de Lorraine, et il cosigne en 2020 un article sur « l’intérêt du test de Rorschach dans l’évaluation diagnostique des troubles du spectre autistique »,

  • Frigaux, A., Evrard, R., & Lighezzolo-Alnot, J. (2020). L’intérêt du test de Rorschach dans l’évaluation diagnostique des troubles du spectre autistique. L’Évolution psychiatrique, 85(1), 133–154. https://doi.org/10.1016/j.evopsy.2019.11.002

Le texte part d’un problème réel : le diagnostic différentiel des TSA, surtout chez l’adulte, demeure complexe, avec des chevauchements symptomatiques fréquents entre autisme, schizophrénie, troubles de la personnalité ou autres troubles psychiatriques. Mais l’article mobilise cette difficulté pour réhabiliter un outil projectif absent des procédures diagnostiques recommandées, en le présentant comme une approche « différente », « ampliative » et « prometteuse ». Pourtant le statut empirique du Rorschach est désormais déchu : les revues critiques classiques lui attribuent une validité diagnostique limitée et une utilité clinique insuffisamment démontrée, en particulier dès que l’on exige une validité incrémentale réelle, c’est-à-dire un apport au-delà des données cliniques et des instruments déjà disponibles (Hunsley & Bailey, 1999 ; Wood et al., 2000 ; Hunsley & Mash, 2007). Dans l’autisme, les travaux actuels portent plutôt sur l’amélioration, l’allègement ou la combinaison des outils standardisés comme l’ADOS et l’ADI-R, avec des cohortes importantes et des mesures de sensibilité/spécificité, y compris pour les cas différentiels complexes (Kamp-Becker et al., 2021). Sous couvert de complément clinique, Evrard participe à la relégitimation universitaire d’un outil projectif et d’un vocabulaire psychodynamique dans un domaine où les conséquences diagnostiques et thérapeutiques exigent des instruments robustes, validés et reproductibles. On sait pourtant à quel point la psychanalyse a fait par le passé la preuve de ses dangers envers les autistes et leurs familles.

  • Hunsley, J., & Bailey, J. M. (1999). The clinical utility of the Rorschach: Unfulfilled promises and an uncertain future. Psychological Assessment, 11(3), 266–277. https://doi.org/10.1037/1040-3590.11.3.266
  • Hunsley, J., & Mash, E. J. (2007). Evidence-based assessment. Annual Review of Clinical Psychology, 3, 29–51. https://doi.org/10.1146/annurev.clinpsy.3.022806.091419
  • Kamp-Becker, I., Tauscher, J., Wolff, N., Küpper, C., Poustka, L., Roepke, S., Roessner, V., Heider, D., & Stroth, S. (2021). Is the combination of ADOS and ADI-R necessary to classify ASD? Rethinking the “gold standard” in diagnosing ASD. Frontiers in Psychiatry, 12, 727308. https://doi.org/10.3389/fpsyt.2021.727308
  • Wood, J. M., Lilienfeld, S. O., Garb, H. N., & Nezworski, M. T. (2000). The Rorschach test in clinical diagnosis: A critical review, with a backward look at Garfield (1947). Journal of Clinical Psychology, 56(3), 395–430. https://doi.org/10.1002/(SICI)1097-4679(200003)56:3<395::AID-JCLP15>3.0.CO;2-O

 

Parapsychologie savante et médias paranormaux

La parapsychologie constitue le centre le plus visible de cette constellation. Albin Michel présente Evrard comme enseignant-chercheur en psychologie à l’Université de Lorraine et psychologue clinicien au sein du CIRCEE, le Centre d’information, de recherche et de consultation sur les expériences exceptionnelles. La Psi Encyclopedia de la Society for Psychical Research indique qu’il a été élu président de la Parapsychological Association en 2019. Ces éléments situent Evrard dans les institutions internationales du paranormal savant, bien au-delà d’une simple observation sociologique des croyances.

La circulation médiatique amplifie encore cet effet. INREES[1] présente son livre Phénomènes inexpliqués à partir d’une série d’objets — télépathie, prémonition, poltergeist, expérience de mort imminente — et affirme que ces phénomènes « dérangent l’ordre normal ». Baglis TV[2], de son côté, héberge une page consacrée à Evrard dans un site structuré par des catégories comme « Quantique », « Mystique », « Tarot », « Alchimie », « Astrologie » et « Ésotérisme ». Sa page y présente des vidéos sur « la conscience au-delà du cerveau », les « mystères du psi », les EMI et les dimensions cliniques de la parapsychologie. Cette présence ne signifie pas qu’Evrard valide chaque contenu du site. Cependant, on comprend le type de public, de cadrage et d’imaginaire médiatique dans lequel son autorité circule.

 

Télépathie et psychanalyse : l’art de maintenir la porte ouverte

La collaboration entre Rabeyron, Evrard et Massicotte sur le « transfert de pensée » illustre une stratégie de lisière. Les auteurs ne déclarent pas frontalement que la télépathie existe ; ils évitent la thèse ontologique directe, et se placent dans un registre historique, clinique et heuristique. Mais cette prudence ne conduit pas à traiter le transfert de pensée comme une croyance à expliquer par des mécanismes ordinaires — mémoire, coïncidence, biais de confirmation, reconstruction narrative, dynamique transférentielle. Au contraire, leurs textes maintiennent ouverte la possibilité d’un phénomène réel, irréductible aux explications psychologiques classiques. Ils parlent de « réalité ontologique », de « réalité objective », de « possibilité ontologique » ou de « noyau de vérité » des croyances occultes, tout en enveloppant ces formules dans une indécidabilité méthodologique. Le résultat est caractéristique du réseau intellectuel d’Evrard : aucun engagement explicite assez net pour être réfuté simplement, mais une hospitalité théorique constante accordée au paranormal. Le paradigme ordinaire des sciences — qui demande des preuves robustes avant d’accorder une place explicative à la télépathie — se trouve ainsi contourné au nom de la clinique, de l’histoire de la psychanalyse et d’une ouverture épistémologique présentée comme plus subtile que le scepticisme rationaliste.

  • Rabeyron, T., Evrard, R., & Massicotte, C. (2019). « Es gibt Gedankenübertragung » : transfert de pensée et processus télépathiques en analyse. Revue française de psychanalyse, 83(4), 1239–1252. https://doi.org/10.3917/rfp.834.1239
  • Rabeyron, T., Evrard, R., & Massicotte, C. (2020). Psychoanalysis and the Sour Apple: Thought-Transference in Historical and Contemporary Psychoanalysis. Contemporary Psychoanalysis, 56(4), 612–652. https://doi.org/10.1080/00107530.2020.1858038

 

La caution académique des marges

Renaud Evrard bénéficie d’un double statut. Dans l’espace académique, il peut se présenter comme chercheur prudent, clinicien attentif aux expériences subjectives, historien des marges psychiques. Dans les milieux paranormaux et intégratifs, il devient une caution : celui qui parle le langage de l’université, publie dans des revues, maîtrise les controverses, et permet aux publics déjà hostiles au rationalisme de se sentir injustement méprisés par une science officielle trop étroite.

Evrard ne se contente plus d’étudier des croyances ou d’accueillir des récits cliniques. Ses publications et interventions l’installent dans une logique de contestation des critiques rationalistes, de défense des marges thérapeutiques, de requalification savante du paranormal et de mise en accusation des sceptiques. Le vocabulaire reste académique, la présentation demeure policée, mais la fonction sociale du discours apparaît nettement : offrir aux univers alternatifs une défense instruite, méthodologiquement armée, compatible avec leurs griefs contre le rationalisme.

 

Cartographier avant de réfuter

Restons prudents, toutefois. Un réseau ne prouve pas une croyance personnelle. Une présence dans un média paranormal ne vaut pas adhésion à tout son catalogue. Un article sur la télépathie, l’hypnose à distance ou les expériences exceptionnelles peut relever de l’histoire des idées, de la clinique ou de l’épistémologie. Mais l’accumulation compte. GETCOP, médecine intégrative, hypnose intégrative, Rorschach et autisme, CIRCEE, IMI, Parapsychological Association, INREES, Baglis TV : l’ensemble compose un paysage où les frontières entre étude critique, accompagnement clinique, réhabilitation savante et promotion affinitaire deviennent de plus en plus poreuses.

Dresser ce tableau est insuffisant pour démontrer une désinformation scientifique à l’œuvre. Alors il me faudra revenir et examiner les formulations exactes, les réserves, les omissions, les procédés rhétoriques, les moments où la prudence scientifique cède la place à une valorisation implicite des hypothèses paranormales ou intégratives. Mais même avant cette réfutation circonstanciée, une ligne se dégage : Renaud Evrard a construit une position d’autorité au service d’un espace intellectuel qui se définit de plus en plus contre le mouvement rationaliste. Et cet espace trouve en lui une figure idéale : assez académique pour rassurer, assez transgressive pour séduire, assez sophistiquée pour donner aux croyances marginales le sentiment d’avoir enfin trouvé leur défenseur savant.

 

Ce dossier illustre aussi une difficulté plus large : les institutions académiques réagissent rarement à temps lorsque certains de leurs membres prêtent leur autorité à des espaces où la frontière entre savoir, croyance et marché thérapeutique se brouille. Ce travail d’enquête expose à des réactions prévisibles. Vous pouvez le soutenir via les plateformes de financement indiquées au pied de la page d’accueil de La Menace Théoriste. (https://menace-theoriste.fr/)

 

Acermendax

 

[1] L’INREES, Institut de Recherche sur les Expériences Extraordinaires, est l’un des principaux espaces français de mise en récit savante du paranormal. Sa ligne éditoriale mêle recherche, psychologie, spiritualité, santé, témoignages extraordinaires et culture du mystère : télépathie, prémonition, poltergeists, EMI, médiumnité, chamanisme, voyages astraux, anges gardiens ou perceptions extrasensorielles. À travers Inexploré, ses vidéos, conférences, podcasts et articles, l’INREES construit un écosystème où les frontières entre enquête, spiritualité contemporaine, développement personnel et croyances psi restent très poreuses. Dans ce cadre, la promotion du livre d’Evrard Phénomènes inexpliqués joue un rôle clair : l’universitaire apporte une respectabilité académique à un public déjà sensible au paranormal, tandis que l’INREES lui offre une scène favorable, sans contradiction rationaliste structurée.

[2] Baglis TV est une plateforme vidéo ésotérique et spiritualiste. Sa ligne éditoriale associe développement spirituel, traditions occultes, psychologie des mythes, santé alternative et usages très extensifs du vocabulaire scientifique, en particulier autour du « quantique » et de la conscience. Dans cet environnement, Evrard apparaît comme membre de l’IMI et du comité directeur de la Parapsychological Association, avec des vidéos consacrées à la parapsychologie, aux EMI, aux « mystères du psi » ou à « la conscience au-delà du cerveau ». Baglis TV transforme la parapsychologie en objet de curiosité savante pour un public déjà familier de l’ésotérisme, et la présence d’Evrard apporte à cet univers une caution universitaire.

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Depuis 1858, Lourdes revendique plus de 7 000 déclarations de guérison. Sur cette masse, 72 guérisons sont aujourd’hui reconnues miraculeuses par l’Église, ce qui signifie que 99% des dossiers sont de faux miracles ou bien des miracles trop peu convaincant pour recevoir le blanc-seing des institutions. Les sources catholiques avancent aussi l’ordre de grandeur de 200 millions de pèlerins depuis le XIXe siècle. Cela signifie que Lourdes produit environ un miracle reconnu pour 2,8 millions de visiteurs. Admettons que chacun s’y rende en moyenne trois fois : nous restons à une guérison inexpliquée pour 1 million de pèlerins.

Ce chiffre doit être comparé à un fait médical ordinaire, dérangeant pour l’apologétique : des guérisons inattendues existent partout, y compris dans les hôpitaux où personne ne parle de miracle. Pour le cancer, la littérature médicale cite souvent un ordre de grandeur d’une régression spontanée pour 60 000 à 100 000 patients, avec de fortes variations selon les pathologies. Ce taux reste rare, mais il montre une chose essentielle : l’existence de guérisons médicalement surprenantes ne suffit pas à établir une intervention divine. Les corps évoluent parfois d’une manière que les médecins n’avaient pas anticipée.

Le bilan statistique de Lourdes n’a donc rien d’écrasant. Des millions de malades, de blessés, de personnes âgées, d’enfants handicapés, de croyants sincères, de familles désespérées, viennent prier depuis plus d’un siècle et demi. L’immense majorité repart sans aide miraculeuse, avec leur maladie, leur douleur, leur fauteuil, leur cancer, leur sclérose, leur enfant toujours malade. Le miracle de Lourdes est d’une grande rareté : le sanctuaire fastueux ne produit pas plus de guérison inexpliquée qu’un banal hôpital par ailleurs très utile pour provoquer de très nombreuses guérisons expliquées.

 

Et il faut ajouter un élément plus inconfortable encore. Venir à Lourdes implique des voyages qui se chiffrent en milliards de kilomètres parcourus en voitures, en cars, en trains, sur des routes de nuit, avec la fatigue, avec des personnes vulnérables… On retrouve dans la presse des accidents mortels liés à des pèlerinages à Lourdes : un conducteur de car italien écrasé par son véhicule en 2026, une pèlerine italienne morte sur l’A64 en 2015, un pèlerin belge mort en gare de Lourdes en 2010. Je ne prétends pas disposer d’un décompte complet des morts causées par les déplacements vers Lourdes, mais nous pouvons nous aventurer à faire une évaluation

Sur 200 millions de visites, les trajets vers Lourdes représentent probablement 50 à 120 milliards de kilomètres-voyageurs routiers, même en tenant compte des autres modes de transport. Avec des hypothèses prudentes d’accidentologie historique, cela donne un ordre de grandeur de 250 à 1 800 morts, et probablement 1 250 à 9 000 blessés graves. Le chiffre exact n’est pas connu, mais l’ordre de grandeur nous suffira pour réévaluer l’émerveillement que peuvent susciter 72 miraculés[1].

 

Le bilan devient alors très dur. Lourdes concentre des millions d’espérances. Quelques dizaines de guérisons sont retenues comme miraculeuses. En face, il y a des milliers de déclarations rejetées, des millions de prières sans effet visible, des guérisons inattendues qui existent aussi ailleurs, et les risques bien réels liés aux pèlerinages eux-mêmes. Il n’est pas raisonnable de s’émerveiller des récits émouvant de quelques heureux rescapés sans prendre en considération tout le tableau. Autour des 72 histoires réconfortantes mais douteuses, il y a un océan de cas ordinaires, tragiques et silencieux, où rien ne se produit.

 

Le dieu des miraculés est-il un salaud ?

Finissons avec une réflexion d’ordre moral. La culture du miracle repose sur l’idée que les malades, les infirmes, celles et ceux qui souffrent terriblement, se voient accorder par un être tout puissant la grâce de ne plus agoniser à la condition de se déplacer dans un sanctuaire et de mendier son aide à travers des prières à sa gloire. Quel serait votre avis sur un médecin capable de tout soigner, sans effort, mais qui réserverait ses talents uniquement à des malades qui s’agenouillent, le couvrent de louanges et abandonnent leur esprit critique pour tout miser sur ses caprices imprévisibles, car même les plus obséquieux ne recevront, en général, aucun soin ?

Un tel modèle valorise auprès de la population des croyants une attitude de parrain de la mafia qui accorde à certains de n’être pas frappé par les malheurs qu’il dispense sur les autres en échange d’une marque de loyauté, d’assujétissement. Si Dieu se comporte ainsi, alors c’est que c’est bien. Et nous perdons la capacité à dénoncer les tyrans bien réels qui sévissent dans le monde. Ce type de conséquence parfaitement concrète explique le sous-titre du livre de Christopher Hitchens : « la religion empoisonne tout ».

Les conséquences de la croyance dans les miracles ne sont pas anodines ; elles justifient que l’on prenne au sérieux le sujet et les discours de ceux qui cherchent à défendre par la raison et l’argumentation une lecture magique et tyrannique de l’univers.

 

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[1] Plus de détails sur l’évaluation chiffrée :

Les sources catholiques et journalistiques avancent l’ordre de grandeur de plus de 200 millions de pèlerins depuis 1860. Même avec une hypothèse basse de 250 kilomètres aller-retour par visite, cela représente 50 milliards de kilomètres-voyageurs. Avec une hypothèse plus réaliste pour un sanctuaire national et international — 500 à 1 000 kilomètres aller-retour — on obtient 100 à 200 milliards de kilomètres-voyageurs. Même si l’on suppose qu’une partie importante de ces trajets s’est faite en train, il reste très probablement 50 à 120 milliards de kilomètres-voyageurs routiers. L’ONISR rappelle que le risque routier français était encore de 43 morts par milliard de kilomètres parcourus en 1980, puis 27 en 1989, et qu’il a fortement baissé depuis.

Prenons donc une hypothèse prudente : 50 à 120 milliards de kilomètres-voyageurs routiers, avec un risque moyen historique ramené très bas, entre 5 et 15 morts par milliard de kilomètres-voyageurs. On obtient déjà 250 à 1 800 morts liés aux trajets routiers vers Lourdes, selon les hypothèses. Pour les blessés graves, le rapport contemporain français donne un ordre de grandeur utile : en 2025, l’ONISR estime 3 260 morts et 16 600 blessés graves sur les routes de France métropolitaine, soit environ cinq blessés graves pour un mort. En appliquant ce ratio seulement comme repère, les trajets vers Lourdes représenteraient 1 250 à 9 000 blessés graves en plus des morts.

Notz bien qu’une partie de ces victimes étaient des pèlerins mais que d’autres victimes étaient des automobilistes, des piétons ou des usagers qui n’avaient aucun rapport avec le pèlerinage. C’est un point moralement inconfortable : si l’on compte les 72 guérisons reconnues, il faut aussi compter le coût humain massif des trajets qui rendent ces pèlerinages possibles. Le bilan réel de Lourdes ne peut pas être raconté uniquement à partir des cas sauvés par le récit religieux.

Sources :

https://www.onisr.securite-routiere.gouv.fr/en/road-safety-performance/annual-road-safety-reports/annual-road-safety-reports-from-1980-to-1989

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Francis Pascal est l’un des cas pédiatriques classiques de Lourdes. Né en 1934 à Beaucaire, il aurait contracté une méningite à l’âge d’environ trois ans, en décembre 1937. Selon le récit favorable au miracle, l’enfant survit, mais garde des séquelles lourdes : cécité complète ou quasi complète, paralysie des membres inférieurs, et atteinte plus légère des membres supérieurs. Il est conduit à Lourdes à la fin août 1938, à l’âge de trois ans et dix mois. Après un second bain dans les piscines, il aurait recouvré la vue et perdu ses paralysies. La guérison est reconnue comme miraculeuse le 31 mai 1949 par l’archevêque d’Aix-en-Provence. Le sanctuaire de Lourdes liste officiellement le cas comme « cécité, paralysie des membres inférieurs », guérison le 31 août 1938.

L’âge de l’enfant sert souvent d’argument supplémentaire : on écarte plus facilement l’hypothèse d’une mise en scène volontaire ou d’une autosuggestion consciente. Le récit insiste aussi sur la confirmation médicale ultérieure : plusieurs médecins auraient attesté la maladie avant Lourdes, puis parlé après coup d’une guérison durable et médicalement inexpliquée. Miracle Hunter, une source apologétique, affirme qu’au moins une douzaine de médecins auraient certifié l’état antérieur, puis que le Bureau médical aurait confirmé en 1946 une guérison maintenue depuis plus de huit ans.

 

Sur quoi repose le dossier ?

  • Une source apologétique affirme que l’état aurait été certifié par au moins douze médecins avant le pèlerinage[1].
  • La même source affirme qu’après le retour de Lourdes, Francis Pascal aurait été revu par « deux ou trois médecins » qui l’avaient déjà examiné avant, et qu’ils auraient parlé d’une guérison définitive « médicalement inexpliquée ». Là encore, la page ne fournit pas les noms, les comptes rendus, ni le contenu exact des certificats.
  • La guérison alléguée aurait eu lieu le 31 août 1938 : l’enfant aurait récupéré la vue et perdu ses paralysies, mais la reconnaissance médicale intervient très tardivement dans le circuit de Lourdes : il passe au Bureau médical en octobre 1946, soit plus de huit ans après les faits.
  • L’article de François, Sternberg et Fee sur les guérisons de Lourdes mentionne Francis Pascal dans les cas tirés des archives du Bureau médical, mais il ne fournit pas, dans le passage accessible, le détail nominatif des médecins du dossier Francis Pascal[2].

 

Analyse critique

Le cas Francis Pascal repose sur un récit de séquelles post-méningite, mais le détail décisif manque dans les sources publiques consultées : nature exacte de la méningite, examens disponibles, état du nerf optique, examen du fond d’œil, diagnostic différentiel entre cécité organique, atteinte corticale, troubles fonctionnels ou récupération neurologique post-infectieuse, description précise de la paralysie, réflexes, tonus, évolution avant Lourdes, traitements reçus, compte rendu médical contemporain signé dans les jours précédant le pèlerinage. Nous ne disposons de rien de tout cela.

C’est un problème majeur, parce que le mot “méningite” ne suffit pas à définir une trajectoire médicale. Les méningites bactériennes peuvent laisser des séquelles neurologiques graves, notamment troubles moteurs, atteintes visuelles ou auditives, crises et handicaps durables ; mais le spectre des séquelles varie considérablement selon l’agent infectieux, la gravité, les complications, l’âge, les traitements et la localisation des atteintes (Schiess et al., 2021 ; Lempinen et al., 2024). De plus, toutes les cécités post-infectieuses ne se valent pas : une atteinte optique irréversible, une cécité corticale, une atteinte fonctionnelle ou une récupération visuelle progressive ne relèvent pas du même pronostic. Les travaux sur la déficience visuelle cérébrale chez l’enfant montrent que la fonction visuelle peut s’améliorer, en partie grâce à la plasticité cérébrale, même après atteinte neurologique (Kozeis, 2010 ; Bennett et al., 2020). Cela ne démontre pas que Francis Pascal a bénéficié d’une telle récupération, mais puisque c’est une hypothèse que l’on ne sait pas écarter, alors à aucun moment on ne peut affirmer que le cas est inexplicable.

L’âge de l’enfant ne suffit pas à transformer le cas en miracle attesté par la science. Il réduit certaines hypothèses, comme la simulation volontaire élaborée, mais il ne règle pas les autres : diagnostic imprécis, pronostic trop pessimiste, récupération post-infectieuse inattendue, reconstruction du récit familial, ou encore sélection des témoignages. Le point le plus important reste le délai : la reconnaissance par le Bureau médical intervient en 1946, plus de huit ans après la guérison alléguée. Une guérison durable peut alors être constatée, et c’est tant mieux, mais l’instantanéité est bien plus douteuse, et la nature exacte de l’état initial reste indéterminée.

Lourdes peut reconnaître une guérison jugée inexplicable sans que cela engage la médecine ou la science à considérer que le cas est attesté en ces termes. Le cas montre peut-être une récupération neurologique remarquable. Il ne suffit pas, sans dossier clinique primaire et expertise indépendante, à établir que la science échoue à l’expliquer.

 

Questions à se poser

  • Quel document médical contemporain établit précisément l’état neurologique et ophtalmologique de l’enfant dans les jours précédant les bains de Lourdes ?
  • Les « douze médecins » souvent invoqués ont-ils laissé des rapports complets consultables, ou même des attestations dans le dossier de Lourdes ?
  • Le Bureau médical examine le cas en 1946, plus de huit ans après la guérison alléguée. Comment ce délai permet-il d’établir l’instantanéité exacte de la guérison en août 1938 ?
  • L’âge de l’enfant écarte-t-il toutes les hypothèses alternatives, ou seulement l’hypothèse d’une simulation volontaire sophistiquée ?
  • Existe-t-il une publication médicale indépendante, avec dossier clinique complet, qui permette à des neurologues et ophtalmologues extérieurs à Lourdes de réexaminer le cas ?
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Références

[1] https://www.miraclehunter.com/marian_apparitions/approved_apparitions/lourdes/miracles3.html

[2] François B, Sternberg EM, Fee E. The Lourdes medical cures revisited. J Hist Med Allied Sci. 2014 Jan;69(1):135-62. doi: 10.1093/jhmas/jrs041. Epub 2012 Jul 27. PMID: 22843835; PMCID: PMC3854941. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3854941/

Série de billets autour du débat qui m’a opposé à Matthieu Lavagna sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »

La série :

  1. Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
  2. Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
  3. Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
  4. Les meilleurs des miracles : #4 La guérison de sœur Bernadette Moriau
  5. Les meilleurs des miracles : #5 La guérison de Marie Bigot
  6. Les meilleurs des miracles : #6 La guérison de Marie Borel

L’allégation

Le cas de Pierre De Rudder est souvent présenté comme l’un des plus grands miracles de guérison associés à Lourdes, même s’il a lieu au sanctuaire d’Oostakker, près de Gand, consacré à Notre-Dame de Lourdes. En 1867, De Rudder, ouvrier agricole belge, est gravement blessé à la jambe gauche par la chute d’un arbre : les récits favorables au miracle parlent d’une fracture ouverte du tibia et du péroné, avec suppuration durable, mobilité anormale de la jambe, plaies persistantes et impossibilité de consolidation malgré les soins reçus. Après huit années d’invalidité, il se rend en pèlerinage le 7 avril 1875 et aurait été guéri instantanément : il aurait retiré ses bandages, constaté la disparition des plaies, puis marché normalement. L’argument apologétique repose sur l’idée qu’une telle consolidation osseuse, si elle a vraiment été instantanée après huit ans de pseudarthrose suppurée, dépasse radicalement ce que la médecine peut expliquer. Pour les défenseurs du miracle, les témoignages, les enquêtes ecclésiastiques, les examens ultérieurs et les traces osseuses conservées feraient converger le dossier vers une guérison soudaine, complète et durable, donc vers une intervention surnaturelle.

Le point décisif, dans leur argumentaire, consiste à dire : une jambe dans cet état ne peut pas se ressouder naturellement en quelques instants ; si l’état initial est bien établi, le miracle devient l’explication la plus raisonnable.

 

Sur quoi repose le dossier ?

  • Des témoignages affirment que la jambe était encore dans cet état non consolidé tout près du pèlerinage, avec des fragments d’os visibles, une plaie purulente et une torsion possible du membre.
  • Les mêmes témoignages ajoutent que, le 7 avril 1875, la guérison aurait été immédiate : disparition de la douleur, marche sans béquilles, plaies cicatrisées, consolidation des os.
  • Des enquêtes ecclésiastiques, à partir de témoignages de médecins ou de notables
  • Les défenseurs du cas invoquent aussi parfois une exhumation en 1899 et des radiographies, comme le fait par exemple une page de la FIAMC. Même en acceptant ces éléments, ils prouvent au mieux l’existence d’une ancienne fracture consolidée ; ils ne prouvent pas que la consolidation s’est produite instantanément le 7 avril 1875.

 

Analyse critique

  • NB : Ce cas a été débunké par Adrien Delcour en 2014. Son travail, disponible ici, n’a jamais reçu de réponse.

Le cas De Rudder illustre exactement le problème des miracles médicaux anciens. Personne ici ne conteste qu’une fracture ouverte grave ait existé après l’accident de 1867, c’est possible, cela ne pose aucun problème en soi. La question décisive porte sur autre chose : dans quel état se trouvait réellement la jambe juste avant le pèlerinage de 1875 ? Il est important de souligner que les médecins traitants ne signent aucune attestation écrite : pourquoi ? Le témoin médical central, le docteur Van Hoestenberghe, n’était pas le médecin traitant ; ses déclarations tardives deviennent beaucoup plus spectaculaires que ses premières lettres de 1875, retrouvées seulement en 1956. Les enquêtes poussées sur ce cas arrivent surtout dix-huit ans après les faits. On peut s’accorder sur le fait qu’une jambe dans l’état décrit par les récits apologétiques ne se ressoude pas instantanément. C’est impossible, et donc ce n’est pas arrivé jusqu’à preuve du contraire.

Mais en revanche, il faut aussi admettre que le dossier laisse ouverte la question décisive : la jambe était-elle encore dans cet état la veille du pèlerinage ? Le dossier établit une ancienne fracture consolidée ; il établit beaucoup moins solidement la date, la vitesse et les conditions exactes de cette consolidation.

Le récit que l’on nous livre et qui constitue la totalité du dossier, est présenté comme un cas particulièrement solide d’intervention divine, car aucune autre explication ne serait possible. En réalité on peut envisager bien des scénarios, et notamment que les gens qui racontent cette histoire aient exagéré ou inventé des détails. Cela n’aurait rien d’extraordinaire.

 

Questions à se poser

  • Quel document médical contemporain établit l’état précis de la jambe dans les jours précédant le pèlerinage ?
  • Les médecins traitants ont-ils signé une attestation écrite confirmant que la fracture était encore ouverte, suppurée et non consolidée juste avant le 7 avril 1875 ?
  • Si le dossier prouve une ancienne fracture, mais échoue à prouver l’instantanéité de la consolidation, pourquoi parler d’une violation de la biologie plutôt que d’un récit tardivement reconstruit ?
  • Certains évoquent une exhumation du corps et des radiographies faites des décennies plus tard. Si cela est vrai, qu’est-ce que cela prouve de plus au sujet de ce qui a pu se dérouler le 7 avril 1875 ?

 

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