Archive pour la catégorie : La Tronche en Biais

La chaîne aborde sur un ton décalé dans la forme mais sérieux sur le fond les raisons qui font que notre lecture du monde est souvent bancale.

Le décodage biologique est une Pratique de soin non conventionnelle (une PSNC) que l‘on retrouve dans divers pratiques et qui a pour point de départ de définir toute maladie comme le résultat d’un « choc psychologique », d’un « conflit biologique ». Ses premières théorisations datent des années 1980-90 avec la Médecine Nouvelle germanique et la Biologie Totale qui promettent globalement 100% de guérison aux maladies jugées incurables par la médecine.

Pour savoir si l’on peut s’y fier, nous allons explorer son histoire, sa théorie, ses prétentions et ses dangers éventuels

Pour réaliser cette vidéo j’ai consulté de multiples sources librement disponibles : le rapport de l’inserm de 2011 dédié à l’évaluation de cette pratique, une fiche du CNOM[1] sur cette théorie, les pages wikipédia associées, des sites de défenseurs de la Biologie totale, un article d’anthropologie, et le travail en ligne de rationalistes comme le site Psiram et celui de l’AFIS.

Histoire et principes

La Médecine Nouvelle Germanique est développée dans les années 1980 par Ryke Geerd Hamer (1935-2017), un médecin allemand, fils de pasteur et longtemps étudiant en théologie lui-même. Hamer aurait découvert une nouvelle approche médicale après un drame personnel : la mort de son fils, Dirk, en 1978. À l’en croire, cet événement traumatique aurait déclenché chez lui un cancer, et pas n’importe lequel : un cancer testiculaire, qu’il a interprété comme un lien avec son fils décédé… Un cancer qu’il aurait guéri en résolvant ce qu’il appelle un « conflit psychologique »… Mais sans que cela l’empêche de demander l’ablation chirurgicale conventionnelle recommandée par la médecine, comme quoi il n’a pas mis tous ses œufs dans le même panier.

Hamer prétend avoir découvert, comme ça, spontanément, par la simple puissance de sa réflexion, cinq lois biologiques universelles expliquant l’origine des maladies et leur évolution. Son fils est venu en rêve l’encourager dans ses découvertes ; il s’agit, et c’est récurrent dans le monde des pseudo-médecines, d’une découverte par révélation.

Ces 5 lois, non reconnues scientifiquement, postulent que le cancer et d’autres maladies ne seraient pas des dysfonctionnements, mais des réponses biologiques programmées visant à résoudre un conflit. Voici les 5 lois de Hamer :

  1. La loi d’airain du cancer — tout cancer, ou maladie équivalente, résulte d’un choc psychique extrêmement brutal.
  2. La loi biphasique des pathologies — toute pathologie a deux phases : la phase active et la phase de réparation après la solution du ressenti conflictuel.
  3. Le système ontogénétique des tumeurs — le type de conflit psychologique vécu par une personne détermine quel feuillet embryonnaire sera affecté : endoderme, mésodermes ou ectoderme, et donc la nature de la maladie
  4. Le système ontogénétique des microbes — chaque type de microbe intervient selon un feuillet embryonnaire qui lui correspond (endoderme pour le champignons, ectoderme pour les virus par exemple), et constitue un partenaire plutôt qu’un pathogène.
  5. La quintessence : toute maladie est un programme spécial de la Nature. En vertu de cela les symptômes et les maladies auraient toujours un sens, ils sont utiles et même vitaux pour la survie de l’individu

Il présente ces 5 lois dans une thèse pour un doctorat de médecine, mais la faculté de médecine de Tübingen n’est pas convaincue. Il devra se contenter d’en faire un livre.

Hamer affirme que le cerveau est toujours impliqué dans les maladies comme le cancer, car le « choc psychologique » y ferait des dégâts appelés « foyers de Hamer » à partir desquels des directives anarchiques seraient envoyées à l‘organe dépendant de cette zone cérébrale. Le bon docteur n’aurait qu’à regarder un scanner du cerveau d’un malade pour diagnostiquer immédiatement la nature de sa maladie nous dit la légende.


Parenthèse…

Je ne vais pas pouvoir passer sous silence le fait que Ryke Geed Hamer avait quelques obsessions… antisémites.

Hamer qui a multiplié les propos négationnistes, prétendait que la chimiothérapie et la morphine faisaient partie d’une conspiration juive visant à réaliser un génocide de la population non juive. Évidemment, le rejet de ses théories médicales par la communauté scientifique et la révocation de son autorisation d’exercer la médecine étaient aussi le résultat d’un complot juif contre lui, puisque de toute façon, je le cite, les juifs dirigent une « gigantesque entreprise criminelle mondiale ». Hamer a également nié l’existence du SIDA, le qualifiant d' »escroquerie ».

L’idéologie de Hamer n’est pas juste une dérive personnelle : elle s’est diffusée avec ses théories médicales. Son rejet de la médecine conventionnelle n’est pas seulement basé sur une remise en question des traitements classiques : il s’inscrit dans un imaginaire où la science médicale serait une « arme » entre les mains d’un groupe qui manipule les masses. Les héritiers de ses idées, hélas, lui ressemblent, et ça n’est pas un détail sans importance.


Une variante, la Biologie Totale, est inventée par Claude Sabbah (1947-2022), un médecin généraliste marseillais. Il reprend et adapte la doctrine de Hamer pour créer la « Biologie Totale des Êtres Vivants ». Sabbah a intégré des éléments de la psychanalyse, de la psychogénéalogie et de la programmation neurolinguistique (PNL) pour former un corpus théorique qui prétend offrir une explication globale du fonctionnement de la vie et des maladies[2]. Pendant des années, il organise des formations et conférences en France, en Belgique et au Canada, forme des centaines de gens, dont certains professionnels de santé à ses applications pratiques, telles que la « déprogrammation biologique » des maladies. Ces formations ouvertes à un large public, sans prérequis de diplômes liés à la santé, ont produit une nébuleuse de praticiens aux compétences variées. La pratique se diffuse via des réseaux de thérapeutes alternatifs, de très nombreux livres parfois à grand tirage, parfois a destination des enfants[3], des séminaires et des vidéos en ligne. Aujourd’hui, on estime qu’il existe plusieurs centaines de praticiens en Biologie Totale en Europe, bien que leur nombre exact soit difficile à déterminer, car cette pratique n’est pas régulée.

NB : La collection Dis-moi pourquoi ?, aux éditions Pyge, coécrite par Gérard Athias, apprend aux jeunes lecteurs à rechercher derrière une allergie, un herpès ou une varicelle un événement émotionnel et un ressenti à dépasser. Athias avait suivi les séminaires de Claude Sabbah et reconnaissait s’être nourri de ses enseignements, tout en revendiquant ensuite une doctrine personnelle mêlant sens de la maladie, mémoires familiales, symbolique et kabbale.

Interrogé par le Sénat le 3 avril 2013 dans le cadre d’un rapport sur « Dérives thérapeutiques et dérives sectaires », Gérard Athias, par ailleurs docteur en médecine, explique sa pratique avec un jeu de mot en hébreu : « Comme le même mot signifie à la fois le foie et le respect, je relie les problématiques de foie à l’irrespect, afin de permettre à ceux qui l’ont subi de se libérer de ces émotions douloureuses. Je ne dis pas avoir raison mais, dans ma logique, il existe un lien entre l’organe et l’émotion. ». Il explique par ailleurs avoir été guéri par Claude Sabbah en séminaire : « J’ai guéri grâce à une phrase prononcée à plusieurs reprises par Claude Sabbah : « chapeau ou pas chapeau » ? La douleur que j’ai alors ressentie dans ma tête a mis en lumière le problème qui me taraudait : suis-je chrétien ou juif ? La pertinence de cette phrase a brisé mes chaînes. »

 

Un troisième théoricien est Christian Flèche, infirmier de formation, qui revendique la découverte du « Biodédodage » ou « bio-psycho-thérapie » et dirige l’École de Décodage Biologique Pratique[4].

La nouvelle Medecine Germanique de Ryke Hamer est une marque déposée[5] sous son nom anglais German New Medicine®, parce que le docteur Hamer n’avait pas envie que l’on plagie son œuvre et que des petits malins se fassent de l’argent alors que tout devrait lui revenir à lui. Christian Flèche accompagne l’expression « Décodage Biologique Pratique » du symbole de marque déposée sur ses supports commerciaux, sans que j’aie pu retrouver le dossier d’enregistrement correspondant.

Aucune structure officielle n’encadre la pratique ou l’enseignement de cette PSNC, ce qui en fait un terrain particulièrement prompt aux dérives sectaires.

 

Les prétentions du décodage biologique

La Biologie Totale prétend offrir une explication universelle des maladies, ainsi qu’une méthode de guérison « naturelle ». Outre les cancers, la méthode de Hamer permettrait de soigner[6] la sclérose en plaques, l’hypothyroïdie, le syndrome de Gilles de la Tourette, l’obésité, la fibromyalgie, les caries dentaires[7] , les douleurs, les fièvres et la paralysie. En fait, c’est bien simple : elle peut tout guérir, puisqu’elle est totale.

La méthode employée est la suivante :

  • Pour traiter une maladie, le praticien tente d’identifier l’événement traumatisant qui l’aurait déclenchée à l’aide d’une grille d’analyse.
  • Le patient est ensuite encouragé à « résoudre » ce conflit psychologique, ce qui est censé entraîner la guérison.
  • Dans certains cas, les praticiens recommandent l’abandon des traitements médicaux conventionnels, ce qui peut être extrêmement dangereux, en particulier pour des maladies graves comme le cancer

 

Voici quelques exemples de traitements proposés :

La doctrine affirme que les cancers sont liés à des conflits émotionnels profonds. Le cancer du sein gauche d’une femme droitière serait associé à un « conflit de nid » dans la relation parent-enfant alors que celui du sein droit proviendrait d’un conflit avec le partenaire. Le cancer du poumon serait lié à une peur existentielle ou à un sentiment d’étouffement dans une situation de vie. Les messages de prévention sur les paquets de tabac « Fumer tue » seraient à l’origine de « conflit de peur », et c’est cela qui causerait le cancer du fumeur. Le cancer de la peau serait relié à des conflits de séparation ou de perte de contact.

Audition de Christian Flèche, formateur en décodage biologique, 27 février 2013 — 17min22– « À quoi sert la peau ? La peau sert à toucher, être touché. Donc un enfant qui vient avec de l’eczéma, un problème de peau […] l’écoute va être centrée sur la séparation, la perte de contact. »

Pour soigner le patient, le praticien l’aide à identifier le conflit émotionnel à l’origine du cancer et à le résoudre par des techniques de visualisation, des discussions thérapeutiques ou des « déprogrammations » psychologiques. Aucun traitement médical conventionnel n’est recommandé.

La doctrine explique et guérit les maladies cardiovasculaires. L’Infarctus du myocarde serait associé à un conflit de territoire (par exemple, une dispute familiale ou professionnelle). L’Hypertension artérielle serait liée à un sentiment de devoir tenir bon face à une pression extérieure. Le traitement consiste à inviter le patient à explorer les situations de sa vie où il se sent menacé ou sous pression, puis à « libérer » ces émotions par des exercices de respiration ou des techniques de relaxation.

La doctrine comprend et soigne les troubles digestifs. Les Ulcères gastriques seraient associés à un conflit de colère rentrée ou à un sentiment d’injustice. La maladie de Crohn serait liée à un conflit de dévalorisation ou à un sentiment d’être « incapable de digérer » une situation. Comme traitement, le praticien guide le patient pour identifier la source de sa colère ou de son sentiment d’injustice, puis l’aide à « digérer » symboliquement cette émotion.

La doctrine détient la solution aux maladies respiratoires. L’Asthme serait associé à une peur de manquer d’air ou à un sentiment d’étouffement dans une relation. La Bronchite serait liée à un conflit de territoire ou à une dispute non résolue. Le traitement est exactement de la même nature que les précédents : une sorte de psychanalyse pour libérer ses émotions.

La doctrine fait des merveilles sur les Troubles musculo-squelettiques. L’arthrite serait associée à un conflit de dévalorisation ou à un sentiment d’être « bloqué » dans une situation. La Lombalgie serait Liée à un conflit de soutien (par exemple, un sentiment de ne pas être soutenu par son entourage). Pour guérir, le praticien aide le patient à identifier les situations où il se sent dévalorisé ou non soutenu, puis à « débloquer » ces émotions par des techniques de dialogue intérieur ou des exercices corporels.

Je pourrais poursuivre et citer les maladies dermatologiques, les troubles neurologiques (comme la migraine et la sclérose en plaques), les troubles psychologiques, les maladies auto-immunes ou les maladies infectieuses… Sachez qu’une Infection urinaire serait liée à un conflit de marquage de territoire (par exemple, une dispute avec un partenaire. Etc.

Audition de Christian Flèche, formateur en décodage biologique, 27 février 2013 20min06– Le sénateur cite les propres documents de Flèche : « Toute maladie démarre en un instant, suite à un biochoc que l’on appelle un conflit déclenchant, car il déclencherait une histoire conflictuelle passée, ou conflit programmant. »

Vous l’aurez compris, l’univers de la Biologie Totale et du Décodage Biologique est celui des jeux de mots et des calembours, déjà popularisé par la psychanalyse, une forme de pensée magique où l’interprétation symbolique tient lieu d’étiologie et de science du diagnostic.

Pour vous donner une idée du niveau, voici comment on justifie que le cancer est un message que le malade doit écouter pour changer sa vie et aller vers la santé. C’est la fameuse idée que le « mal a dit », je cite un entretien publié par les anthropologues Aline Sarradon-Eck et Coralie Caudullo[8]. C’est une « psychothérapeute » formée à Nice qui parle :

« les symptômes sont des témoins de quelque chose… nous, le symptôme, on le considère entre guillemets, comme le Saint Homme, c’est…le Saint Homme qui vient parler, qui vient raconter quelque chose »

 

Voici un extrait du site Psiram qui répertorie les fausses médecines et leurs dérives :

« Le 30 juin 2007, Claude Sabbah a donné une conférence exceptionnelle d’une journée dans un amphithéâtre de la prestigieuse université Panthéon-Sorbonne à Paris[9]. Devant environ 400 personnes qui avaient payé entre 125 et 145€ l’entrée, il a fait l’apologie d’une psychothérapie qui prétend soigner instantanément toutes les maladies, mêmes les plus graves : cancers, SIDA, sclérose en plaques, dépressions, paralysies etc. Cet ancien médecin généraliste, retiré de l’ordre, va jusqu’à affirmer avoir soigné en une seule consultation, des malades atteints d’une sclérose en plaques ou encore d’une leucémie. Sa méthode, appelée aussi « Déprogrammation biologique » serait efficace lors de consultations téléphoniques et par transmission de pensées. »

Dans le travail des anthropologues Aline Sarradon-Eck et Coralie Caudullo est cité ce texte de Claude Sabbah :  « La maladie a un sens. Au niveau biologique tout est programmé en termes de survie. Le dysfonctionnement, la maladie ou son équivalent, a un sens très précis et cohérent dans le plan de la biologie. La mémoire des événements traumatisants qui circulent dans le clan familial est stockée et exprimée dans des cycles biologiques cellulaires mémorisés. La maladie est la solution parfaite du Cerveau en réponse à un conflit biologique précis, dont le projet se trouve dans la mémoire des ascendants qui circule dans le clan. »

 

Examen scientifique

Je pense que cette présentation aura éveillé votre prudence, et même votre méfiance vis-à-vis de cette vision de la maladie. Mais qu’en dit la science ? Que valent les travaux qui permettent de défendre la Biologie Totale ? La réponse est simple et accessible à tout le monde : Aucune publication dans des revues scientifiques reconnues ne vient étayer les théories de la biologie totale. Rien. Zéro. Nada.

Les travaux de Hamer et Sabbah n’ont pas été soumis à la validation par les pairs, une étape cruciale dans le processus scientifique. Il n’existe pas d’études cliniques contrôlées évaluant l’efficacité de la biologie totale, et sa réputation repose uniquement sur le bagou de ses représentants et sur des témoignages de guérison, qui sont de l’ordre de l’anecdote et pas de la preuve scientifique. Par ailleurs les concepts mobilisés sont vagues et non falsifiables, ce qui les rend difficiles à tester scientifiquement.

L’absence de fondement scientifique est donc elle aussi : totale ! Les rares écrits qui existent malgré tout sont l’œuvre de partisans de la méthode, et ne répondent pas aux standards scientifiques. La seule évaluation scientifique disponible est un rapport de l’Inserm de 2011[10].

Le corpus théorique de Hamer et Sabbah fait l’unanimité contre lui du côté des experts. L’idée que toutes les maladies seraient exclusivement causées par un facteur psychologique va à l’encontre de tout ce que nous savons sur la complexité des processus pathologiques. Les spécialistes soulignent que les maladies ont des causes multifactorielles : génétiques, environnementales, infectieuses, etc. Réduire leur origine à un seul facteur psychologique est non seulement simpliste, mais potentiellement dangereux. Par exemple, l’idée qu’un cancer pourrait être guéri simplement en résolvant un conflit émotionnel ignore complètement les mécanismes biologiques complexes à l’œuvre dans ce type de maladie.

Position des autorités de santé

Les autorités de santé et les associations de lutte contre les dérives sectaires ont émis des mises en garde concernant la biologie totale. Des organisations médicales, telles que la Ligue suisse contre le cancer, ont exprimé leur désaccord avec les théories de Hamer et, par extension, avec celles de la biologie totale.

Au minimum on peut dire que les praticiens de la médecine nouvelle germanique et de la biologie totale, du décodage biologie etc. ont des prétentions thérapeutiques qui ne reposent sur rien de solide et qu’ils sont censés le savoir. Ils ne peuvent pas ignorer qu’aucune preuve d’efficacité n’existe. Ils ne peuvent pas ignorer qu’ils sont des charlatans.

 

Dérives & dangers

Le danger principal de la biologie totale, c’est qu’elle raconte une belle histoire qui donne tous les pouvoirs à l’esprit humain pour guérir le corps, qui offre la liberté de croire qu’on peut s’autoguérir sans passer par un parcours médical pénible… Et cela peut pousser les patients à abandonner des traitements médicaux conventionnels dont l’efficacité a été prouvée. En pathologisant des symptômes bénins et en prétendant guérir des maladies graves par des moyens psychologiques, la biologie totale peut induire une fausse sensation de sécurité chez les patients, les détournant de soins médicaux appropriés. C’est particulièrement problématique dans le cas de maladies graves comme le cancer.

Le discours est par ailleurs totalement culpabilisant : le malade est responsable de sa maladie puisqu’elle provient de son incapacité à gérer ses émotions, à résoudre un conflit intérieur. Non seulement c’est faux, mais c’est aussi potentiellement traumatisant. Les malades ont déjà facilement tendance à se sentir coupables de ce qui leur arrive ; ce n’est pas le genre d’aide dont ils ont besoin.

C’est là aussi un marqueur fort des fausses médecines : elles rendent le malade responsable de tout échec dans la thérapie.

Enfin, certains praticiens exploitent la vulnérabilité des patients pour les maintenir sous leur influence, parfois à des fins financières. C’est pourquoi la biologie totale est citée par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) comme une pratique à risque de dérive sectaire. Les patients sont souvent isolés de leur entourage, incités à suivre des formations coûteuses et à couper les ponts avec la médecine conventionnelle (Miviludes, 2018). La (Miviludes) a notamment qualifié la méthode Hamer, dont s’inspire la biologie totale, de « fléau sectaire pour les malades atteints d’un cancer ».

 

Malheureusement, les conséquences de la Biologie Totale peuvent être dramatiques. Plusieurs cas ont été documentés où des patients ont abandonné des traitements médicaux efficaces pour se tourner vers cette méthode, avec des résultats tragiques.

En mai 1995, Olivia Pilhar, une fillette autrichienne de 6 ans, est diagnostiquée avec une tumeur de Wilms (cancer du rein) à l’hôpital pour enfants de Wiener-Neustadt. Les médecins de l’hôpital Sainte-Anne de Vienne recommandent une chimiothérapie immédiate.

Cependant, les parents d’Olivia, Helmut et Erika Pilhar, effrayés par les effets secondaires de la chimiothérapie, décident de consulter Ryke Geerd Hamer. Celui-ci diagnostique « plusieurs conflits » chez Olivia et propose un traitement alternatif basé sur sa théorie. Les parents suivent les conseils de Hamer et fuient l’Autriche pour éviter le traitement conventionnel, d’abord en Suisse puis en Espagne. Pendant ce temps, l’état de santé d’Olivia se détériore gravement. Sa tumeur grossit jusqu’à atteindre 4 kilos, et ses chances de survie chutent à seulement 10%. Face à cette situation critique, une cour de justice autrichienne intervient, ordonnant qu’Olivia reçoive un traitement conventionnel, incluant une chimiothérapie. Les parents acceptent finalement de ramener Olivia en Autriche où elle subit une intervention chirurgicale pour retirer sa tumeur et son rein droit. Grâce au traitement conventionnel ordonné par la justice, Olivia a survécu. Les parents d’Olivia sont condamnés à 8 mois de prison avec sursis. Hamer n’est pas inquiété et il osera par la suite présenter Olivia Pilhar comme ayant survécu grâce à sa thérapie…

 

Autre victime : Claude Saksik, ancien kinésithérapeute atteint d’un cancer de la prostate, il a refusé les traitements conventionnels pendant trois ans, préférant suivre les préceptes de la « biologie totale des êtres vivants » promue par Claude Sabbah.

Selon le témoignage de sa femme, Maryse Saksik, il était « totalement endoctriné ». Il écoutait constamment les cassettes de Sabbah, assistait à ses conférences et dépensait beaucoup d’argent pour cette pratique. Lorsque sa femme a finalement réussi à le convaincre de consulter un spécialiste, il était trop tard : le cancer s’était propagé aux os. Claude Saksik est décédé en 2007 des suites de son cancer, à l’âge de 68 ans. Sur son lit de mort, il a reconnu avoir été « victime de [ses] croyances et de ses marchands d’illusion ».

Ce cas a conduit à des poursuites judiciaires contre Claude Sabbah[11]. Maryse Saksik a déposé plainte dès 2004. Cependant, le procès qui s’est tenu en 2015 à Montpellier n’a finalement retenu que des charges de publicité mensongère contre Sabbah, faute de preuves pour établir un lien direct entre ses actions et le décès de Claude Saksik. Mais il est condamné pour cela, et la sentence est 2 ans de prison ferme et 30 000 € d’amende !

Je pourrais citer bien d’autres victimes de cette doctrine : frappés par des maladies graves, et abusés, volés ou tués par des menteurs. Une liste se trouve sur cette page.

 

 

Procès, Prison et extrémisme

Ryke Geerd Hamer avait perdu son droit d’exercer la médecine en 1986 après avoir été jugé inapte à respecter l’éthique de sa profession et à se remettre en cause. En 1997, suite à la mort de sept patients atteints du cancer, il est condamné en Allemagne pour « exercice illégal de la médecine » à un an de prison qu’il purge partiellement.

En 2001, il est condamné par contumace en France à 18 mois de prison, dont 9 mois fermes, et à une amende de 50 000 francs pour « complicité d’exercice illégal de la médecine ». Il ne se présente pas au tribunal, invoquant des raisons médicales. Puis, en 2004, Hamer est arrêté en Espagne suite à un mandat d’arrêt européen émis par des magistrats français. Il est extradé vers la France. Condamné à trois ans de prison ferme par la cour d’appel de Chambéry pour escroquerie et complicité d’exercice illégal de la médecine, il purge sa peine à la prison de Fleury-Mérogis.

Après sa libération conditionnelle en 2006, Hamer se déclare « président d’un futur Reich allemand » puisqu’il a rédigé la constitution d’un nouvel État, la Germanie. Cette déclaration s’inscrit dans une logique proche de celle des Reichsbürger, un mouvement d’extrême droite qui rejette la légitimité de la République fédérale d’Allemagne et considère que l’Allemagne actuelle est une entité illégitime, le véritable « Reich allemand » étant toujours en vigueur. Le Mouvement des citoyens du Reich est connu pour ses idées conspirationnistes et son rejet des institutions officielles. Bien que Hamer ne soit pas officiellement affilié à ce mouvement, son discours et ses actions reflétaient des éléments similaires, notamment son rejet de l’autorité étatique et son adhésion à des théories complotistes. Par exemple, il a transformé son organisation en une secte complotiste mêlant des éléments contradictoires comme le sionisme et le néo-nazisme, tout en se réclamant à la fois du World Union for Progressive Judaism et du Mouvement des citoyens du Reich.

En 2007, il ouvre une nouvelle clinique en Espagne, mais les autorités médicales espagnoles le tiennent pour responsable de dizaines de décès évitables. Quand des mandats d’arrêt internationaux sont émis par l’Espagne et l’Allemagne, Hamer fuit en Norvège où il fonde une université privée et où il reste en exil volontaire jusqu’à sa mort en 2017. Il est considéré comme responsable de la mort prématurée d’au moins 140 personnes

 

Claude Sabbah, comme on l’a vu, a été condamné lui aussi. Et c’est aussi le cas de plusieurs de ses élèves.

  • Le 7 mai 2021, Sébastien Plante, un physiothérapeute de la région de Montréal, est sanctionné par l’Ordre professionnel de la physiothérapie du Québec (OPPQ). Le comité disciplinaire l’a jugé coupable de huit chefs d’accusation. Deux d’entre eux concernaient directement la promotion de la biologie totale dans ses livres et articles en ligne. Le comité a estimé que cette promotion portait atteinte à la réputation de la profession, qui se veut rigoureusement basée sur des données scientifiques.
  • Didier Frère, un pseudo-thérapeute et formateur belge en « Biologie Totale », a été accusé « d’exercice illégal de l’art de guérir » (équivalent de l’exercice illégal de la médecine en France). Frère aurait poussé Domizzio Danieli à refuser tout traitement médical conventionnel pour son cancer du cerveau, préférant une approche basée sur la résolution de conflits émotionnels. L’homme en meurt en 2013, et ses enfants portent plainte contre Frère. Cette affaire jugée au tribunal correctionnel de Charleroi a fait l’objet d’un reportage diffusé par la RTBF en 2018 puis d’un autre en 2024. Il est difficile de trouver le verdict de cette affaire.
  • Louis Vliegen, se présentant comme thérapeute en « Biologie Totale », a été condamné par la justice belge en 2011[12]. En 2002, Maria Schommers, atteinte d’un cancer de l’estomac jugé incurable par les oncologues, consulte Louis Vliegen, qui se présente comme un psychothérapeute adepte de la Biologie Totale. Vliegen, qui n’a aucun diplôme de médecine, lui promet 80% de chances de guérison en suivant les théories pseudo-scientifiques de la Biologie Totale. Le couple Schommers décide d’abandonner les traitements médicaux conventionnels et de suivre les séances de psychothérapie. Vliegen explique à la malade que son cancer est lié à un problème avec son grand-père et qu’il suffit de résoudre ce conflit pour vaincre la maladie. Au fil des semaines, l’état de santé de Maria se dégrade. Elle vomit du sang, son ventre gonfle, mais Vliegen interprète ces symptômes comme des signes de guérison (le gonflement du ventre devait être comparé à une grossesse), affirmant que le corps est en train d’éliminer la tumeur. Il déconseille à la patiente de recourir aux soins palliatifs. Maria Schommers décède finalement en 2002, dans un état de grande souffrance. Reconnu coupable d’exercice illégal de la médecine, de coups et blessures involontaires et d’escroquerie, Louis Vliegen est condamné à 6 mois de prison avec sursis et à une amende de 5.500 euros.

Les pères fondateurs, Hamer et Sabbah, ont été condamnés par la justice, et maintenant ils sont morts, mais leur doctrine est toujours là, et leur parcours judiciaire fait figure de validation du narratif de la persécution et du martyr qui plait aux tenants-croyants des pratiques qui dérivent de leurs théories. Les leaders actuels de ce type de pratique ont tous une activité de formateur, car souvenez-vous qu’une véritable médecine se pratique, tandis qu’une fausse médecine, on a plutôt tendance à l’enseigner :  c’est moins risqué, on va moins en prison pour avoir mal enseigné que pour avoir mal soigné[13]. C’est la leçon que les charlatans ont retenu des déboires de Hamer et Sabbah.

L’endoctrinement et la formation, c’est notamment l’activité du gourou Jean-Jacques Crèvecœur qui répand sur Internet ses délires complotistes sur les virus, les vaccins et une élite mondiale génocidaire, et qui a consacré un film documentaire intitulé Seul contre tous à Ryke Geerd Hamer en 2008[14] où le génial héros est comparé à Galilée.

En novembre 2023, le Conseil national de l’Ordre des infirmiers en France a signalé que, malgré l’interdiction de la Médecine germanique de Hamer et de ses variantes, considérées comme un exercice illégal de la médecine, le site annuaire-therapeutes.com répertoriait en 2022 au moins 266 praticiens se revendiquant du décodage biologique. La plupart se présentent avant tout comme des naturopathes, des sophrologues, des ostéopathes des ayurvédiques, etc[15].

 

Un paradoxe ?

Il y a un paradoxe avec le décodage biologique comme avec toutes les pratiques qui ont une lecture psychosomatique totalisante de la santé. Ces théoriciens nous disent que nos maladies viennent de nos émotions mal gérées, et ce récit séduit pas mal de gens dont certains se détournent de la médecine conventionnelle parce qu’elle ne leur apporte pas de réponse satisfaisante, voire en réaction à un parcours qui leur conseille une prise en charge psychologique. La médecine leur dit « c’est dans la tête que ça se passe » et cela est vécu comme une forme d’insulte, de non prise en compte de leurs souffrances, et l’offre alternative leur dit « C’est dans la tet que ça se passe » et là ils sont d’accord.

Il y a de toute évidence une différence de perception entre ces deux proposition que « c’est dans la tête que ça se passe » et peut-être que la médecine conventionnelle devrait s’y intéresser davantage.

 

Conclusion

En conclusion, la biologie totale / le décodage biologique / la nouvelle médecine germanique est une pratique qui, malgré ses prétentions séduisantes, n’a aucun fondement scientifique et peut s’avérer extrêmement dangereuse. Si l’idée de relier le corps et l’esprit n’est pas en soi absurde, elle doit être abordée avec rigueur et prudence, en s’appuyant sur des preuves scientifiques solides. Il ne suffit pas de prétendre qu’il s’agit d’une pratique complémentaire et non pas alternative pour effacer les risques inhérents d’un corpus théorique fondamenta­lement culpabilisant, paranoïaque et complotiste, qui est une invitation aux pires dérives sectaires, au radicalisme et aux drames humains.

Si quelqu’un dans votre entourage a recours aux services d’une pratique de ce genre, ne lui envoyez pas cette vidéo dans l’espoir de la déconvertir. Si cette personne est malade, elle a besoin de votre soutien plus que de votre jugement ou de mes analyse. Elle a besoin de votre écoute et de votre vigilance pour l’aider avant tout à continuer de suivre les conseils des professionnels, et à garder un contact avec la réalité pour ne pas que la seule source de réconfort devienne la parole d’un faux thérapeute armé d’une doctrine illusoire.

 

Acermendax

Sources

[1] Page 63 https://www.conseil-national.medecin.fr/sites/default/files/external-package/rapport/4xh6th/cnom_psnc.pdf

[2] Source [bullshit !] https://www.neosante.info/la-biologie-totale-exactement/

[3] https://www.souffledor.fr/accueil/6849-Moi-malade-mais-pourquoi-9782840589167.html

https://www.fnac.com/a1573069/Gerard-Athias-Dis-moi-pourquoi-Allergie-au-pollen / https://www.google.com/search?q=pictorius+g%C3%A9rard+athias+dis+moi+pourquoi&num=10&sca_esv=df75e0f1ec09a3b7&rlz=1C1GCEA_enFR991FR991&udm=2&biw=2276&bih=1092&sxsrf=AHTn8zpkO0j6T98uXCwiKTs5HfD6sPmlMA%3A1741282538178&ei=6tzJZ9rRCvmjkdUP2NOFsQQ&ved=0ahUKEwja7pD5_vWLAxX5UaQEHdhpIUYQ4dUDCBE&uact=5&oq=pictorius+g%C3%A9rard+athias+dis+moi+pourquoi&gs_lp=EgNpbWciKXBpY3Rvcml1cyBnw6lyYXJkIGF0aGlhcyBkaXMgbW9pIHBvdXJxdW9pSIYbUMcGWI4ZcAF4AJABAJgBRKABmweqAQIxN7gBA8gBAPgBAZgCAKACAJgDAIgGAZIHAKAH_QU&sclient=img

[4] https://biodecodage.com/

[5] https://www.trademarkia.com/german-new-medicine-g-n-m-77278598 NB : Cet enregistrement a été radié en 2015.

[6] Source : Dépliant Biologie Totale du ministère des affaires sociales et de la santé (2012) https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/depliant_biologie_totale_dec2012_2.pdf

[7] Supposément causées par l’incapacité des jeunes enfants à « mordre » symboliquement l’autorité (comme un maître d’école). Le traitement proposé consiste à leur faire mordre une pomme représentant cette figure d’autorité

[8] — Aline Sarradon-Eck et Coralie Caudullo, « Le décodage biologique. Diffusion d’une nouvelle médecine non-conventionnelle contre le cancer », Anthropologie & Santé [En ligne], 2 | 2011, mis en ligne le 24 juillet 2014, consulté le 05 mars 2025. URL : http://journals.openedition.org/anthropologiesante/539 ; DOI : https://doi.org/10.4000/anthropologiesante.539

[9] Article de Science et avenir https://www.psiram.com/fr/images/1/12/Claude_Sabbah_%C3%A0_la_Sorbonne.pdf

Article du Nouvel Obs : https://web.archive.org/web/20080906101652/http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/sciences/sante/20070711.OBS6167/une_secte_a_luniversite_pantheonsorbonne.html

[10] https://www.inserm.fr/w p-content/uploads/2017-11/inserm-rapportthematique-efficacitebiologietotaleetresvivantsdeprogrammationbiologique-2011.pdf

[11] Le Parisien, « Le fantasme de l’autoguérison au tribunal », 7 octobre 2015. https://www.unadfi.org/actualites/domaines-dinfiltration/sante-et-bien-etre/pratiques-non-conventionnelles/biologie-totale-des-etres-vivants-proces-sabbah/

[12] https://canalordinair e.wordpress.com/journalistes/chloe-andries/sectes/biologie-totale-vliegen/

[13] Cf le site de Christian Flèche : première page. Ce sont des formations qui sont proposées.

[14] https://www.youtube.com/watch?v=bRIKeXubeZM&ab_channel=AdvitaeSant%C3%A9Naturelle

[15] Source : Aline Sarradon-Eck et Coralie Caudullo 2011

Une question traverse toute l’histoire de la philosophie et des sciences cognitives : pensons-nous avec des mots ?

Quand nous réfléchissons, nous avons souvent l’impression d’entendre une voix intérieure. Nous formulons un problème, nous comparons des possibilités, nous nous donnons des consignes. Cette expérience donne facilement l’idée que le langage constitue le support même de la pensée. Une équipe réunissant des chercheurs du MIT et de plusieurs universités britanniques a voulu tester cette hypothèse à partir d’un cas précis : le raisonnement logique formel. Leur étude a été publiée en 2026 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (Kean et al., 2026).

  • Kean, H. H., Fung, A., Jaggers, P., Chen, J., Rule, J. S., Benn, Y., Tenenbaum, J. B., Piantadosi, S. T., Varley, R. A., & Fedorenko, E. (2026). Evidence from formal logical reasoning reveals that the language of thought is not natural language. Proceedings of the National Academy of Sciences, 123(28), e2520095123. https://doi.org/10.1073/pnas.2520095123

 

Les chercheurs ont combiné deux approches. Ils ont d’abord placé des adultes en bonne santé dans un appareil d’IRM fonctionnelle. Les participants devaient découvrir des règles à partir de séries de nombres, résoudre des problèmes abstraits ou vérifier la validité de petits raisonnements logiques.

  • L’IRM fonctionnelle, c’est de l’imagerie qui permet de suivre en temps réel l’activité physiologique des tissus vivants, et donc en l’espèce de mesurer l’activité des zones du cerveau en fonction des taches demandées.

Avant cela, les chercheurs avaient repéré chez chaque participant les régions cérébrales spécialisées dans le langage. Ils pouvaient donc observer si ces régions s’activaient lorsque la personne raisonnait. Le résultat principal est assez net : les tâches logiques mobilisent surtout des réseaux cérébraux distincts du réseau du langage. La découverte de règles active fortement un ensemble de régions impliquées dans l’attention, la mémoire de travail et la résolution de problèmes. La déduction logique mobilise encore d’autres régions frontales et pariétales. Pendant ce temps, les zones spécialisées dans les mots, la syntaxe et la compréhension des phrases restent peu sollicitées.

Le langage sert évidemment à lire la consigne et à formuler la réponse. L’opération logique réalisée entre les deux semble reposer sur un autre système.

Les chercheurs ont ensuite étudié deux personnes atteintes d’une aphasie très sévère après une lésion cérébrale. Ces patients éprouvaient de grandes difficultés à parler et à comprendre certaines constructions grammaticales. Ils conservaient pourtant d’excellentes capacités de raisonnement abstrait. Ils pouvaient découvrir des règles complexes, résoudre des matrices visuelles et montrer leur solution par des nombres, des dessins ou des gestes. Ces deux cas apportent un argument particulièrement fort. La maîtrise du langage peut s’effondrer alors que certaines formes élaborées de raisonnement restent accessibles.

L’étude conduit donc à distinguer le langage intérieur du mécanisme même de la pensée logique. Nous pouvons utiliser des mots pour soutenir notre réflexion, retenir une prémisse ou organiser les étapes d’un problème. Le cerveau semble toutefois effectuer les inférences dans un format qui ne correspond pas simplement à une phrase prononcée mentalement.

 

Cette conclusion soulève plusieurs questions.

Quel est exactement ce format non linguistique ? S’agit-il d’images mentales, de relations abstraites, de symboles, de représentations spatiales, ou d’un mélange de plusieurs systèmes ?

Toutes les formes de pensée sont-elles aussi indépendantes du langage ? L’étude porte sur des problèmes logiques relativement formels… Mais le raisonnement moral, la planification d’une action, la compréhension d’autrui ou la réflexion sur soi pourraient dépendre du langage de manière différente.

Le langage transforme-t-il malgré tout nos capacités intellectuelles au cours du développement ? Un adulte peut raisonner après avoir perdu une partie de ses capacités linguistiques. Cela ne signifie pas que le langage n’a joué aucun rôle dans la construction antérieure de ses concepts.

Enfin, cette étude rappelle une distinction essentielle : la qualité de l’expression et la qualité du raisonnement sont deux choses différentes. Une personne aphasique peut conserver une pensée complexe derrière une parole très limitée. À l’inverse, un discours fluide et convaincant peut masquer un raisonnement médiocre.

Nous pensons souvent avec des mots. Cette étude indique que nous ne pensons probablement pas seulement grâce à eux.

 

Acermendax

Le missionnaire numérique frère Paul-Adrien propose avec ironie une recette prétendument impossible : pour fabriquer un faux suaire de Turin, il faudrait reproduire un tissu du Ier siècle, y déposer des pollens de Jérusalem, utiliser le sang d’un crucifié, puis mobiliser des milliers de lasers capables d’inscrire une image tridimensionnelle en quelques nanosecondes. Faute de quoi, nous serions forcés d’admettre… le miracle.

 

Texte de sa vidéo

« Comment fabriquer un faux suaire de Turin en quatre étapes simples.

Étape 1. D’abord, procurez-vous du lin venant du Moyen-Orient, et tissez-le exactement comme au premier siècle, surtout pas comme au Moyen Âge.

Étape 2. Imprégnez-le de pollen venant de plantes qui ne poussent qu’à Jérusalem et fleurissent à Pâques, l’endroit exact où Jésus a été crucifié.

Étape 3. Procurez-vous du vrai sang humain, d’un homme qui a été crucifié exactement à la manière des Romains. Un sang contenant la chimie protéique, l’hémoglobine et la bilirubine d’une personne ayant subi un traumatisme physique sévère. Oui, il vous en faudra beaucoup. Et puis débrouillez-vous alors pour créer une image sans peinture uniquement à la surface du tissu, plus fine qu’un cheveu humain, le tout agissant comme un négatif photo. Ah, et encodez-y aussi des informations 3D avec des propriétés que personne ne peut reproduire, car cela nécessiterait une lumière ultraviolette sous vide à des puissances extrêmement élevées, le tout délivré en nanoseconde.

Étape 4. En fait, il va falloir des lasers, des milliers de lasers.

Dans les commentaires, dites-moi si vous avez eu des difficultés. »


Cette démonstration impressionne parce qu’elle accumule les détails techniques. Elle repose pourtant sur une succession d’affirmations fausses, floues ou privées de leur contexte scientifique.

« Procurez-vous du lin venant du Moyen-Orient »

Aucune analyse reconnue du suaire n’établit que le lin a poussé au Moyen-Orient. Le tissu est bien composé de lin, mais cette fibre était cultivée dans une grande partie de l’Europe et du bassin méditerranéen.

Une étude publiée en 2015 a trouvé sur des fibres du suaire des traces d’ADN végétal provenant de régions très diverses, allant de la Méditerranée à l’Asie. Les auteurs soulignent eux-mêmes que ces traces peuvent provenir de contaminations accumulées au cours des siècles et qu’elles ne permettent pas de déterminer l’origine géographique du tissu.

  • Barcaccia, G., Galla, G., Achilli, A., Olivieri, A., Torroni, A., & Battista, M. (2015). Uncovering the sources of DNA found on the Turin Shroud. Scientific Reports, 5, 14484. https://doi.org/10.1038/srep14484

La provenance moyen-orientale du lin constitue donc une simple possibilité, ici présentée comme une certitude. Et sans aucune source.

« Tissez-le exactement comme au premier siècle »

Le suaire possède une armure en sergé chevron 3/1, réalisée avec des fils présentant une torsion en Z. Cette description technique est bien établie, et elle ne colle par vraiment avec un objet contemporain de l’histoire racontée sur Jésus.

  • Vial, G. (1989). The Shroud of Turin: A technical study. Bulletin du CIETA, 67, 11–24.
  • Freer-Waters, R., Jull, A.J.T. Analysis of textile fragments from the 1988 radiocarbon samples of the Turin Shroud. npj Herit. 14, 263 (2026). https://doi.org/10.1038/s40494-026-02530-7

La seule sépulture du Ier siècle fouillée à Jérusalem ayant livré un suaire — la tombe d’Akeldama — utilise un tissage simple en lin et laine, très différent du sergé chevron complexe du suaire de Turin.

  • Shamir, O. (2015). A burial textile from the first century CE in Jerusalem compared to Roman textiles in the Land of Israel and the Turin Shroud. SHS Web of Conferences, 15, 00010. https://doi.org/10.1051/shsconf/20151500010

Même si aucun exemplaire connu provenant de la Judée du Ier siècle ne correspond au grand sergé chevron 3/1 du suaire, admettons —par charité !— qu’une armure complexe puisse exister dans l’Antiquité. Mais alors il reviendrait au frère Paul-Adrien de faire la preuve de ce qu’il dit au lieu d’affirmer d’emblée qu’il sait déjà ce qu’il veut croire.

Surtout, rappelons que trois laboratoires indépendants — Oxford, Zurich et l’université d’Arizona — ont daté par radiocarbone des échantillons du tissu. Leur intervalle calibré situe sa fabrication entre 1260 et 1390 avec un niveau de confiance de 95 %.

  • Damon, P. E., Donahue, D. J., Gore, B. H., Hatheway, A. L., Jull, A. J. T., Linick, T. W., Sercel, P. J., Toolin, L. J., Bronk, C. R., Hall, E. T., Hedges, R. E. M., Housley, R., Law, I. A., Perry, C., Bonani, G., Trumbore, S., Woelfli, W., Ambers, J. C., Bowman, S. G. E., Leese, M. N., & Tite, M. S. (1989). Radiocarbon dating of the Shroud of Turin. Nature, 337, 611–615. https://doi.org/10.1038/337611a0

Il faut répéter que ces résultats sont en parfaite cohérence avec toutes les autres données autour de l’objet et qu’ils n’ont jamais été remis en question sérieusement par des travaux scientifiques. Le tissus ne peut pas dater d’avant le 13e siècle.

« Imprégnez-le de pollen venant de plantes qui ne poussent qu’à Jérusalem »

Cette affirmation reprend les travaux de Max Frei, qui avait prélevé des poussières au moyen de rubans adhésifs dans les années 1970. Frei prétendait avoir identifié des dizaines d’espèces et reconstitué un itinéraire passant par Jérusalem, l’Anatolie et l’Europe.

  • Frei, M. (1982). Nine years of palynological studies on the Shroud. Shroud Spectrum International, 1(3), 2–7.

Ces résultats présentent plusieurs problèmes majeurs :

  • Frei n’a publié aucun décompte complet permettant d’établir la distribution des pollens
  • Plusieurs identifications au niveau de l’espèce dépassaient les capacités habituelles de la morphologie pollinique – Cela jette un soupçon sur sa méthode.
  • Le suaire a été exposé, manipulé et présenté publiquement pendant des siècles ; il a donc été nécessairement pollué
  • Une partie des taxons concernés possède une aire géographique étendue.

Une nouvelle étude palynologique a réexaminé les photographies publiées par Frei et ses successeurs. Marzia Boi conclut que plusieurs identifications centrales étaient erronées. Le pollen attribué à Gundelia tournefortii, souvent présenté comme la grande preuve de Jérusalem, correspondrait plus vraisemblablement à un type d’Helichrysum, genre largement répandu dans le bassin méditerranéen. L’étude précise également que la possibilité de localiser géographiquement l’origine du tissu à partir de ces pollens a été écartée.

Aucune « plante qui ne pousse qu’à Jérusalem » n’a donc été identifiée de manière robuste sur le suaire. Le Frère Paul Adrien est-il en train de mentir pour sa cause ?

 

« Des plantes qui fleurissent à Pâques. » « L’endroit exact où Jésus a été crucifié »

Le raisonnement consiste à remarquer que certaines plantes supposément identifiées fleurissent au printemps, puis à les associer à la Pâque juive et à la mort de Jésus. Et c’est gênant à entendre parce que cela n’a pas de lien avec la réalité.

Une floraison printanière couvre des semaines ou des mois et concerne une région entière. Même une identification botanique irréprochable pourrait au mieux indiquer seulement qu’un grain de pollen provenant d’une plante donnée a atteint le tissu à un moment indéterminé. Le scénario implicité évoqué par le frère est digne d’une fiction ; jamais un résultat scientifique ne serait en mesure de le prouver.

Le suaire est documenté avec certitude en France, en Champagne, à partir des années 1350.

« Procurez-vous du vrai sang humain »

Des travaux menés par des membres du Shroud of Turin Research Project, le STURP, ont détecté dans certaines zones des signaux compatibles avec des constituants sanguins, notamment l’hémoglobine et des porphyrines (Heller & Adler, 1980 ; Pellicori, 1980).

Cette question reste pourtant discutée. Les échantillons sont microscopiques, anciens, contaminés et issus de rubans adhésifs. Les méthodes employées au début des années 1980 apportaient des indices chimiques, sans permettre une caractérisation moderne complète du matériau.

D’autres chercheurs, dont Walter McCrone, ont observé dans les zones rouges des particules d’ocre et de vermillon compatibles avec des pigments. Nous n’avons pas la preuve de la présence de sang humain sur le suaire. Si tel était le cas, d’ailleurs il existerait des controverses pour tenter d’obtenir un séquence du génome de ce sang. Curieusement cette possibilité n’excite pas l’imagination des sindonologues.

  • McCrone, W. C., & Skirius, C. (1980). Light microscopical study of the Turin « Shroud » I. The Microscope, 28(3), 105–113.

Une revue médicale consacrée à ces travaux rappelle que l’attribution au sang humain, au groupe AB et à divers constituants sériques repose sur des éléments indirects et circonstanciels qui ont été contestés (Di Minno et al., 2016).

  • Di Minno, G., Scala, R., Ventre, I., & de Gaetano, G. (2016). Blood stains of the Turin Shroud 2015: Beyond personal hopes and limitations of techniques. Internal and Emergency Medicine, 11, 615–618. https://doi.org/10.1007/s11739-016-1433-7

« Le sang d’un homme crucifié exactement à la manière des Romains »

Aucun test biochimique ne révèle la cause d’un saignement ancien à partir de traces aussi dégradées. Une analyse peut éventuellement détecter une protéine, un pigment héminique ou un produit de dégradation. Elle ne lit ni le supplice, ni la méthode d’exécution.

Les plaies visibles sur le suaire ressemblent à l’iconographie de la Passion. Cette ressemblance constitue précisément le phénomène à expliquer. Elle ne peut servir de preuve indépendante que l’image provient d’une crucifixion réelle.

L’argument tourne en cercle :

  1. l’image représente un crucifié ;
  2. les marques sont interprétées comme du sang de crucifié ;
  3. ce « sang de crucifié » authentifie l’image.

« Un sang contenant l’hémoglobine et la bilirubine d’une personne ayant subi un traumatisme physique sévère »

L’hémoglobine appartient normalement au sang. Sa présence éventuelle ne renseigne donc aucunement sur un traumatisme extrême.

La bilirubine pose un problème plus net. Alan Adler avait proposé que la coloration rouge persistante provenait d’une forte concentration de bilirubine causée par un traumatisme intense. Cette hypothèse a circulé dans la littérature sindonologique comme un diagnostic physiologique.

Les travaux publiés ne démontrent pourtant aucun « taux de bilirubine » mesuré dans le sang du suaire. Ils rapportent des réactions chimiques interprétées comme compatibles avec des pigments biliaires ou testent expérimentalement si du sang riche en bilirubine pourrait conserver une certaine couleur.

Une étude expérimentale de 2018 conclut que les hypothèses faisant intervenir la bilirubine et l’exposition aux ultraviolets restent discutables et ne rendent pas correctement compte de toutes les propriétés optiques observées (Di Lascio et al., 2018).

  • Di Lascio, A., Di Lazzaro, P., Iacomussi, P., Missori, M., & Murra, D. (2018). Investigating the color of the blood stains on archaeological cloths: The case of the Shroud of Turin. Applied Optics, 57(23), 6626–6631. https://doi.org/10.1364/AO.57.006626

Aucun laboratoire n’a diagnostiqué chez « l’homme du suaire » un traumatisme physiologique sévère. Ce diagnostic reconstruit une histoire à partir d’un scénario religieux déjà connu. C’est l’inverse de la méthode scientifique.

« Créer une image sans peinture »

Le STURP avait conclu que l’image corporelle globale ne se comportait pas comme une peinture conventionnelle appliquée au pinceau. Cette conclusion signifie que les méthodes employées n’ont pas mis en évidence une couche picturale continue expliquant à elle seule toute l’image.

Mais cela ne signifie pas moins que « toute intervention artistique est exclue ».

Des techniques utilisant un frottage, un bas-relief, une poudre pigmentaire faiblement liée, une coloration chimique ou une combinaison de procédés peuvent produire une image sans traits de pinceau et avec une pénétration limitée.

En 2010, Luigi Garlaschelli et ses collaborateurs ont fabriqué une reproduction grandeur nature présentant une image monochrome, superficielle, comparable visuellement au suaire, avec des propriétés de négatif et une absence de traits directionnels évidents. Leur méthode utilisait un bas-relief, un pigment acide et un vieillissement artificiel (Garlaschelli, 2010).

Cette reproduction ne prétend pas retrouver avec certitude le procédé historique exact. Elle suffit à réfuter l’affirmation selon laquelle aucune méthode simple ne peut approcher les propriétés principales de l’image.

« Uniquement à la surface du tissu, plus fine qu’un cheveu humain »

L’image est effectivement très superficielle : la coloration concerne principalement les fibrilles externes de certains fils. Mais ce résultat peut avoir des causes banales : oxydation, déshydratation, dépôt très fin, réaction chimique ou irradiation.

Une coloration superficielle ne requiert aucun mécanisme surnaturel. Elle exige seulement que le processus agisse davantage sur la surface que dans la masse, ce qui correspond au comportement ordinaire de nombreux traitements textiles. On peut ajouter que le temps a agi sur l’objet et que l’image actuelle est fine parce que l’usure l’a en partie effacée.

« Le tout agissant comme un négatif photo »

Le suaire ressemble à un négatif au sens où l’inversion des valeurs claires et sombres rend le visage plus lisible et plus naturel.

Il ne s’agit pourtant pas d’un négatif photographique complet. Un négatif encode les luminances d’une scène optique. Le suaire possède une distribution de tons qui, une fois inversée, produit une image plus familière. De nombreuses images réalisées par contact, frottage ou transfert direct présentent cette propriété.

On cherche ici à nous impressionner avec un effet banal que l’on peut obtenir avec un bas-relief. On devrait trouver suspect cette tentative de nous forcer à accepter un mauvais argument.

 

 

« Encodez-y aussi des informations 3D »

Cette formule désigne une expérience menée avec l’analyseur VP-8. Cet appareil convertissait la luminosité d’une image en hauteur : les zones claires ou sombres étaient artificiellement élevées selon une règle déterminée.

Appliqué à une photographie ordinaire, ce traitement produit souvent un relief déformé, puisque la luminosité dépend de l’éclairage, de la couleur et des ombres. Appliqué au suaire, il donne un visage reconnaissable, car l’intensité de l’image varie grossièrement avec certaines formes du visage.

Le tissu ne contient aucun fichier tridimensionnel, aucune mesure de profondeur et aucun code caché. Il contient une image en niveaux de gris à laquelle un appareil attribue une hauteur.

Une étude de modélisation publiée dans Archaeometry en 2026 a comparé les déformations attendues lorsqu’un tissu enveloppe un corps humain et lorsqu’il entre en contact avec un bas-relief. Les résultats correspondent davantage à une projection produite depuis un relief peu profond qu’à l’empreinte d’un véritable corps tridimensionnel (Moraes, 2026).

L’argument de « l’information 3D » se retourne donc contre l’interprétation d’un linceul moulant un cadavre : un tissu réellement enroulé autour d’un visage produirait d’importantes distorsions latérales. La forme de l’image sur le linge ne peut PAS être l’empreinte d’un corps enveloppé.

« Des propriétés que personne ne peut reproduire »

Cette affirmation utilise une exigence conçue pour rester invincible. Toute reproduction qui retrouve plusieurs caractéristiques est rejetée parce qu’elle ne reproduit pas chaque détail microscopique, chimique, optique et historique d’un objet âgé de plusieurs siècles.

La science expérimentale demande autre chose : une hypothèse doit expliquer les observations essentielles et produire des résultats comparables. Elle n’exige pas de recréer atome par atome un artefact ancien.

« Cela nécessiterait une lumière ultraviolette sous vide »

Cette phrase détourne complètement les expériences de Paolo Di Lazzaro et de ses collègues. Ces chercheurs ont irradié de petits échantillons modernes de lin avec des lasers excimères ultraviolets. Ils ont montré que certaines impulsions pouvaient produire une coloration très superficielle ressemblant, à l’échelle microscopique, à celle de certaines fibres du suaire (Baldacchini et al., 2008 ; Di Lazzaro et al., 2010).

  • Baldacchini, G., Di Lazzaro, P., Murra, D., Santoni, A., Fanti, G., & Moroni, M. (2008). Coloring linens with excimer lasers to simulate the body image of the Turin Shroud. Applied Optics, 47(9), 1278–1285. https://doi.org/10.1364/AO.47.001278
  • Di Lazzaro, P., Murra, D., Santoni, A., Fanti, G., Nichelatti, E., & Baldacchini, G. (2010). Deep ultraviolet radiation simulates the Turin Shroud image. Journal of Imaging Science and Technology, 54(4), 040302. https://doi.org/10.2352/J.ImagingSci.Technol.2010.54.4.040302

Ils ont étudié une manière possible de reproduire une propriété, et non démontré que l’image du suaire avait été fabriquée par des ultraviolets. Le raisonnement de Paul-Adrien prend la forme suivante :

  1. un laser ultraviolet peut produire une coloration comparable ;
  2. donc seule une radiation ultraviolette peut produire cette coloration ;
  3. donc le suaire a requis une radiation gigantesque ;
  4. donc un faussaire médiéval ne pouvait pas le fabriquer.

La première proposition ne justifie aucune des trois suivantes. Une allumette peut carboniser du bois. Cette observation ne prouve pas que chaque morceau de bois carbonisé a été exposé à une allumette.

 

À ce jour, plusieurs expériences ont obtenu différentes propriétés du suaire :

  • Garlaschelli a produit une image grandeur nature par application sur un bas-relief ;
  • des lasers ultraviolets et infrarouges ont produit des colorations superficielles ;
  • des réactions chimiques et des procédés thermiques ont fourni d’autres images comparables ;
  • des simulations numériques récentes reproduisent mieux la géométrie de l’image avec un bas-relief qu’avec un corps humain.

Tous ces éléments ont en commun d’écarter l’hypothèse surnaturelle et de coïncider avec ce qu’implique la datation au carbone 14 : un objet liturgique et lucratif né en Champagne au moyen age.

Ce que le discours laisse de côté

Le mode d’emploi manipulatoire évite très adroitement l’indice le plus directement pertinent : la datation du textile.

Trois laboratoires ont obtenu une période comprise entre 1260 et 1390. Le suaire apparaît dans les archives au milieu du XIVe siècle. Son image correspond à une production religieuse de cette période. Plusieurs techniques accessibles à un artisan permettent de reproduire ses propriétés générales. Aucun test n’identifie Jésus, Jérusalem, une crucifixion réelle ou une émission lumineuse liée à une résurrection.

Les pollens ne localisent pas le Golgotha. La bilirubine ne diagnostique pas la Passion. Le VP-8 n’extrait pas un modèle 3D caché. Les lasers expérimentaux ne révèlent pas le procédé de formation de l’image.

Le frère Paul-Adrien transforme chaque incertitude en prodige : lorsqu’une propriété reçoit plusieurs explications possibles, il affirme qu’elle demeure irréalisable ; lorsqu’une expérience moderne reproduit cette propriété, il présente l’appareil employé comme le seul moyen capable de la produire.

La véritable recette tient donc en quatre étapes plus simples :

  1. sélectionner les résultats favorables à l’authenticité ;
  2. effacer les incertitudes et les controverses ;
  3. convertir des expériences de simulation en conditions nécessaires ;
  4. passer sous silence la datation médiévale.

 

Et surtout emballez cela dans une vidéo de moins d’une minute qui sera partagez à la vitesse de l’éclair.

 

Acermendax

 

À lire également :

Réflexions à partir de la revue de synthèse :  Iordanou, K., Antoniou, A., & De Vos, M. (2026). Public Trust in Science: A Systematic Literature Review. Journal of Academic Ethics, 24, article 56. DOI : 10.1007/s10805-026-09732-5.

La confiance dans la science se joue aujourd’hui dans un espace saturé de conflits : santé publique, climat, vaccins, pesticides, intelligence artificielle, alimentation, énergie. Les désaccords scientifiques se cristallisent autour des appartenances politiques, des identités religieuses, des récits complotistes et des usages des réseaux sociaux. Une revue systématique publiée en mars 2026 dans le Journal of Academic Ethics propose une cartographie utile de ce qui nourrit ou fragilise cette confiance. Ses auteurs, Kalypso Iordanou, Antonis Antoniou et Maura De Vos qui travaillent sur le campus chypriote de l’université britannique de Central Lancashire, ont analysé 124 études empiriques portant sur la confiance du public dans la science.

La question posée paraît simple : de quoi dépend la confiance envers la science ? La réponse oblige à quitter l’explication paresseuse par l’ignorance du public. Le modèle du “déficit de connaissance”, selon lequel la défiance viendrait surtout d’un manque d’information scientifique, explique mal les phénomènes observés. Les auteurs défendent une approche en écosystème : la confiance dépend à la fois des caractéristiques du public, de la manière dont les messages scientifiques sont formulés et des pratiques des scientifiques eux-mêmes (Fig 2) C’est pourquoi la revue organise les résultats en trois ensembles : le récepteur, le message et la source.

Le récepteur désigne les valeurs, croyances, orientations politiques, croyances religieuses, niveau d’éducation, croyances épistémiques et dispositions complotistes des publics. Le message désigne le canal, le ton, la présentation du consensus, l’explication de l’incertitude, les supports utilisés. La source désigne les scientifiques, les institutions, les méthodes, la transparence, l’intégrité, la reproductibilité et l’ouverture des pratiques de recherche.

Le récepteur

Les résultats sur le public confirment un point majeur : la confiance dans la science dépend fortement des visions du monde.

Le facteur le plus étudié dans le corpus est l’orientation politique. La revue recense 32 articles qui trouvent une association entre croyances politiques de droite, conservatrices ou populistes et confiance plus faible dans la science. Vingt-et-une de ces études viennent des États-Unis ; les autres viennent surtout d’Europe, avec quelques travaux en Australie et une étude multinationale portant sur vingt pays. Les auteurs précisent que les tailles d’effet sont faibles à modestes. La tendance est celle-ci : lorsque la science est perçue comme une autorité liée aux élites, à l’État, aux universités ou aux agences publiques, les publics marqués par un imaginaire populiste lui accordent moins facilement leur confiance.

Les croyances complotistes pèsent également. Elles transforment les désaccords scientifiques en indices de manipulation, les institutions en appareils de dissimulation, les corrections méthodologiques en aveux de fraude. Le complotisme modifie la fonction même de la preuve : une donnée contraire au récit devient suspecte parce qu’elle contredit le récit. La science perd alors son statut de méthode d’arbitrage ; elle se trouve ramenée au rang d’un discours de pouvoir parmi d’autres.

Attention — Cette dynamique dépasse le complotisme. Des travaux sur le biais de confirmation montrent que la confiance accordée à un résultat scientifique dépend aussi de sa compatibilité avec les croyances déjà installées. Dans une étude menée auprès de 414 enseignants allemands, Kirstin Schmidt et ses collègues observent que les participants font davantage confiance aux résultats de recherche en éducation quand ceux-ci confirment leurs croyances préalables, et moins quand ils les contredisent. Notre confiance dans la science fonctionne trop souvent comme une forme de clientélisme où nous choisissons les résultats qui nous plaisent. C’est particulièrement vrai lorsqu’on a de fortes convictions préalables.

Le niveau d’éducation joue un rôle plus complexe. Plusieurs études associent une formation plus élevée à une confiance plus forte dans la science, mais cette relation varie selon les sujets. Sur des thèmes fortement politisés, l’éducation renforce parfois la capacité à défendre une position préalable plutôt qu’à réviser son jugement. Le point décisif semble alors moins résider dans l’accumulation de connaissances que dans les croyances épistémiques : comprendre comment une connaissance se construit, se teste, se corrige, se discute et se stabilise.

Ce résultat éclaire directement les enjeux de l’éducation critique. Apprendre des faits scientifiques c’est important, mais apprendre le fonctionnement de la preuve compte davantage dans les controverses. La confiance informée repose sur la compréhension des méthodes, des incertitudes, des degrés de preuve, du rôle du consensus, des conflits d’intérêts et des mécanismes de correction. Une société exposée à des crises sanitaires ou climatiques a besoin d’individus capables de distinguer désaccord scientifique réel, controverse artificielle et exploitation idéologique du doute.

Le message

La forme des messages modifie aussi la confiance. Les études recensées montrent l’importance de la crédibilité du canal, de la clarté des supports, de la présentation du consensus et du ton employé. La communication du consensus scientifique tend à renforcer la confiance et l’acceptation des résultats. Les messages agressifs, les controverses mises en scène comme des affrontements de personnes, les discours trop péremptoires ou trop enthousiastes fragilisent la perception d’expertise et d’intégrité.

L’incertitude scientifique constitue un point sensible. Présentée brutalement, elle peut donner l’impression d’une faiblesse. Expliquée correctement, elle montre au contraire la rigueur du travail scientifique. Une incertitude située indique ce que l’on sait, ce que l’on ignore encore, ce que les données permettent d’affirmer, les options qu’elles ménagent. Nous vivons hélas une époque de l’instantanéité où des résultats sûr et certains sont réclamés bien avant qu’ils soient disponible et ou l’incertitude devient le terrain du soupçon et de l’agitation médiatique de tout un tas d’acteurs de remplacement qui tirent profit du silence et de la pondération des véritables experts. Nous avons donc besoin d‘une éducation à l’incertitude, autrement dit au doute. Abonnez-vous aux contenus zététiques !

La source

Enfin la source du message joue un rôle central. Les publics font davantage confiance aux scientifiques perçus comme compétents, honnêtes, soucieux de l’intérêt général et transparents sur leurs méthodes. L’intégrité apparaît comme un facteur pivot. Les pratiques de science ouverte, la reproductibilité, la déclaration des conflits d’intérêts, l’accès aux données et la clarté des méthodes contribuent à rendre la science digne de confiance. La confiance dans la science dépend donc aussi de la qualité visible des institutions scientifiques.

La réponse au déficit de confiance ne se réduit pas à une opération de pédagogie tournée vers un public supposé mal informé. Elle engage aussi les chercheurs, les revues, les universités, les agences, les médias et les décideurs. Il faut que les universités soient exemplaires, que la fraude soit systématiquement sanctionnée, que les impostures soit dénoncées et que les bonimenteurs plus moins diplômés ne soient pas laissés libre de se réclamer du CNRS, de polytechnique ou la Sorbonne quand ils baratinent. Une science opaque, mal corrigée, soumise aux intérêts économiques ou mal défendue par ses institutions offre un terrain idéal aux entrepreneurs du soupçon.

La question de l’intégrité scientifique doit être une priorité si nous voulons éviter des polémiques aux conséquences mortelles lors de prochaines crises sanitaires ou sociales à forte composante scientifique.

 

Quelques pistes de réflexion

Les auteurs soulignent la forte concentration géographique des travaux : la moitié des études recensées proviennent des États-Unis, suivis par l’Allemagne, tandis que de nombreuses régions du monde restent peu représentées. Les recherches disponibles décrivent donc surtout la confiance dans des sociétés occidentales, riches, médiatisées, polarisées, dotées d’institutions scientifiques visibles. L’état de la confiance scientifique dans d’autres contextes politiques, religieux, économiques ou postcoloniaux reste à documenter plus finement.

Autre limite : les études utilisent des définitions variables de la confiance. Certaines mesurent la confiance dans la science comme méthode, d’autres dans les scientifiques, dans les institutions, dans les résultats, dans une discipline ou dans une recommandation précise. Or une personne peut faire confiance à la méthode scientifique tout en se méfiant d’une agence sanitaire, d’un laboratoire privé, d’un gouvernement ou d’un expert médiatique. Cette distinction devient cruciale dans les sociétés modernes, où “la science” arrive souvent au public par des institutions, des porte-parole et des décisions politiques.

La revue éclaire surtout le traitement public des sciences controversées. Vaccins, climat, pesticides, nucléaire : les résultats scientifiques y circulent dans des espaces déjà polarisés. Les désaccords entre chercheurs, les corrections d’articles, les incertitudes ou les conflits d’intérêts déclarés deviennent des munitions. Une partie du public ne s’en sert plus pour évaluer le niveau de preuve, mais pour confirmer un soupçon préalable envers les experts, les agences, les universités ou l’État.

 

 

CONCLUSION

Le débat public traite encore trop souvent la confiance comme une affaire de tempérament : naïfs contre sceptiques, crédules contre lucides, peuple contre experts. Cette grille arrange ceux qui vivent du soupçon. Elle cache derrière une caricature la vraie question difficile :

Comment faire confiance à des savoirs que presque personne ne peut vérifier seul ?

La réponse est une éducation qui alerte contre l’individualisme épistémique – l’illusion que je peux trouver en moi-même un mécanisme autonome de perception du vrai. Nous avons besoin de comprendre que c’est à travers les autres que nous savons.

 

La confiance scientifique est précisément l’aboutissement du raffinement de notre manière d’avoir accès à des informations correctes, vérifiées, solides. Nous avons besoin de rendre explicite les mécanismes et procédures qui la rendent possible : accessibilité des données et des méthodes, publicité des critiques et des controverses, réplication des résultats, déclaration des conflits d’intérêts, correction des erreurs. À travers le processus scientifique, il devient possible d’accepter l’autorité d’un résultat parce que cette autorité reste contrôlable.

Les marchands de soupçon attaquent précisément ce point. Ils réclament des preuves, puis discréditent les procédures qui les produisent. Ils invoquent l’esprit critique, puis le réduisent à une suspicion permanente. Ils prétendent défendre le citoyen contre l’autorité, mais l’orientent vers des autorités beaucoup moins contrôlables : influenceurs, gourous, démagogues, médias possédés par des milliardaires au grand cœur, et autres militants de l’intuition.

La confiance dans la science se joue donc dans un rapport très concret au contrôle. Une société démocratique a besoin de savoir pourquoi elle accorde du poids à une expertise, comment elle vérifie ses limites, comment elle corrige ses erreurs, comment elle distingue une controverse scientifique d’une polémique fabriquée.

Il y a donc, au cœur de notre responsabilité partagée de prendre de bonnes décisions et d’animer des débats d’idée utiles à tous —et donc je parle de politique et de démocratie— il y a au cœur de notre responsabilité commune le devoir de nous apprendre les uns aux autres la meilleure manière de distinguer le vrai du faux et les situations où il est prudent de suspendre notre jugement.

Acermendax

1.  Fraude scientifique : un lanceur d’alerte acquitté

En janvier 2023, Solal Pirelli publie un billet consacré à plusieurs conférences associées à l’Association for Computing Machinery, l’une des grandes sociétés savantes internationales en informatique. Il y documente des anomalies de citation dans des actes de conférence. Le dossier vise notamment des citations massives au bénéfice de Shadi Aljawarneh, professeur à la Jordan University of Science and Technology, et de Vangipuram Radhakrishna, chercheur en Inde. Dans certains articles, les bibliographies contiennent des dizaines de références vers les mêmes auteurs, parfois sans usage identifiable dans le corps du texte. Pirelli indique aussi avoir signalé ces problèmes à l’ACM avant de publier son billet.

Le cas décrit une forme très concrète de fraude scientifique : la manipulation d’un indicateur bibliométrique devenu central dans la carrière académique. Plus vous êtes cité, plus vous paraissez crédible ; plus vous paraissez crédible, plus vous êtes invité, publié, intégré à des réseaux, et donc cité à nouveau.

En réaction Shadi Aljawarneh dépose plainte pour diffamation en Suisse. En juin 2025, le Tribunal d’arrondissement de Lausanne condamne Solal Pirelli. Selon Retraction Watch, le tribunal considère alors que le billet dépasse la critique de qualité scientifique et impute une fraude scientifique (ce qui peut constituer une diffamation). Pirelli fait appel. C’était il y a un an.

Pendant ce temps, l’ACM poursuit son enquête… avec un retard difficile à justifier. En septembre 2025, elle commence à rétracter des articles pour falsification de citations. Retraction Watch rapporte que les notices de rétractation évoquent des violations de la politique de l’ACM sur le plagiat, la représentation trompeuse et la falsification. Scott Delman, directeur des publications de l’ACM, confirme ensuite 38 rétractations liées à cette affaire.

Enfin, tout récemment, la Cour d’appel pénale vaudoise annule la condamnation.

Le jugement publié le 1er mai 2026 retient que les allégations de Pirelli ont été confirmées par l’ACM et que la conduite intentionnelle de falsification et d’inflation des citations peut recevoir, au sens large, la qualification de fraude scientifique. Le plaignant doit payer les frais de défense de Pirelli : 19 967 francs suisses pour la première procédure et 7044 francs pour l’appel (environ 30 000 euros)

Cette affaire devrait embarrasser tous ceux qui parlent d’intégrité scientifique avec de grands mots mais réagissent mollement quand l’alerte arrive. La fraude bibliométrique paraît technique, presque ennuyeuse ; elle touche pourtant au cœur du système, parce qu’elle transforme un instrument d’évaluation en fabrique de prestige. Quand des citations truquées permettent de construire une réputation, ce sont les carrières honnêtes, les comités sérieux et les contribuables qui paient.

 

En zététique, nous adoptons souvent la posture de défenseur des sciences, des connaissances établies et nous revendiquons la confiance dans les procédures qui valident les travaux de recherche. Mais évidemment le monde académique a ses travers. Et nous serions bien naïfs et dogmatiques si nous n’étions pas attachés à regarder sous le tapis avec les outils des métasciences. Et d’ailleurs nous en avons parlé sur La Tronche en Biais, notamment le 4 juillet 2024 dans l’émission « Ca Coule de Source 19 — La Traque de la Fraude scientifique »

Et j’avais pour invités Lonni BESANCON et… Solal PIRELLI. Le jeune chercheur qui vient d’être acquitté !

Je salue donc une fois de plus sa démarche, son courage, son obstination. Il rappelle que la vigilance scientifique demande aussi des personnes capables de signaler des anomalies, de soutenir leurs accusations par des pièces vérifiables, puis d’encaisser les représailles quand l’alerte dérange.

Reste une question très concrète : combien de dossiers similaires reposent aujourd’hui sur la peur du procès, l’épuisement personnel ou l’isolement professionnel ? Une communauté scientifique qui prend l’intégrité au sérieux doit protéger les lanceurs d’alerte de bonne foi avant que les tribunaux aient à réparer les dégâts.

Et cela nous amène directement au sujet suivant !


2.  Forensic scientométrie : défendre la science contre ses renégats

 

Un nouveau mouvement vient de publier son premier grand rapport : Forensic Scientometrics, abrégé FoSci, que l’on pourrait traduire par « scientométrie forensique ». Le texte s’intitule Forensic Scientometrics Report 2026: Understanding, Detecting, and Documenting Manipulation in the Research Ecosystem (« Rapport 2026 de scientométrie forensique : comprendre, détecter et documenter les manipulations dans l’écosystème de la recherche »). Il a été lancé en mai 2026, à Vancouver, lors de la World Conference on Research Integrity (« Conférence mondiale sur l’intégrité de la recherche »).

Dans ce groupe on trouve des gens que vous avez croisé sur la chaine : Elisabeth BIK, Guillaume Cabanac, Lonni Besançon et Solal Pirelli

 

FoSci se présente comme un champ émergent à l’intersection de la scientométrie, de la métascience, de l’intégrité scientifique et de l’enquête documentaire. Son objet est d’utiliser les données de publication, les réseaux de citations, les métadonnées, les anomalies textuelles, les images, les signatures d’articles et les circuits éditoriaux pour repérer les manipulations qui abîment la littérature scientifique. La science produit des articles, des index, des revues, des citations, des classements, des métriques. Ces traces permettent aussi d’enquêter sur ceux qui truquent le système.

Le rapport FoSci 2026 défend une idée centrale : les mauvaises pratiques scientifiques ont changé d’échelle. La fraude existe toujours au niveau individuel, avec l’image retouchée, la donnée inventée, le résultat enjolivé, l’auteur ajouté pour rendre service. Mais l’écosystème contemporain de la publication a aussi vu apparaître des formes beaucoup plus industrielles : paper mills, auteurs à vendre, revues prédatrices, revues piratées, relectures truquées, cartels de citation, manipulations coordonnées d’indicateurs. La fraude scientifique ressemble alors moins à une faute isolée qu’à une économie parallèle de la publication.

Le rapport distingue plusieurs niveaux d’analyse.

  • Au niveau micro, on cherche les traces dans l’article lui-même : figures dupliquées, références incohérentes, phrases artificielles, statistiques improbables, affiliations suspectes.
  • Au niveau méso, on observe les réseaux : groupes d’auteurs qui se citent entre eux de manière disproportionnée, revues qui gonflent artificiellement leur visibilité, circuits de relecture où les mêmes acteurs contrôlent l’entrée et la validation des articles.
  • Au niveau macro, l’enquête porte sur les incitations du système : pression à publier, carrières indexées sur les métriques, compétition internationale, failles éditoriales, usages politiques ou économiques de la recherche.

Cette approche a un intérêt majeur pour le scepticisme scientifique. La zététique s’est construite sur une exigence précieuse : douter avec méthode. Elle demande des preuves aux guérisseurs, aux prophètes, aux marchands de miracles, aux entrepreneurs de croyances prétentieuses et normatives. Elle apprend à repérer les promesses trop belles, les discours qui s’immunisent contre la critique, les récits qui prennent la forme de la science pour obtenir le prestige de la science.

Mais comme je vous le disais tout à l’heure quand les discours trompeurs viennent de l’intérieur, tout se complique terriblement.

Une partie du monde rationaliste sait très bien dénoncer l’astrologue, le magnétiseur, le gourou, le complotiste. Elle devient souvent plus hésitante face au chercheur titulaire, qui publie pour de vrai, qui enseigne à l’Université, et qui peut se prétendre plus expert que vous. C’est le problème que posent les renégats de la science. Ils connaissent précisément les mots de passe de l’institution. Ils savent produire une apparence de normalité académique. Ils savent que le public et les médias confondent facilement « publié » avec « solide », « cité » avec « fiable », « universitaire » avec « expertise impeccable ».

La défense de la science exige donc aussi une critique des machines internes qui fabriquent du faux savoir, du savoir fragile, du savoir opportuniste ou du prestige artificiel.

Les paper mills illustrent très concrètement cette dérive : des entreprises produisent ou assemblent des manuscrits, vendent des places d’auteur, infiltrent des revues et laissent dans la littérature des articles qui auront ensuite une vie propre, parfois dans des revues biomédicales ou techniques où les conséquences dépassent largement le théâtre académique (Parker et al., 2024). Les cartels de citation posent un autre problème : ils déforment les indicateurs qui servent à évaluer les chercheurs, les revues et les institutions (Fister et al., 2016 ; Kojaku et al., 2021).

Le rapport de Forensic Scientometrics a aussi le mérite de reconnaître le rôle des enquêteurs de terrain. Depuis des années, des chercheurs, des éditrices, des spécialistes de la détection d’images manipulées dans les articles scientifiques, des informaticiens, des bibliométriciens et des enquêteurs indépendants travaillent à repérer les anomalies de la littérature. Leurs signalements passent souvent par PubPeer, par des analyses de réseaux, par des bases d’articles suspects, par des méthodes de détection semi-automatisées. Le présent rapport propose de donner un cadre commun à ce travail : des méthodes, un vocabulaire, une reconnaissance, des protections et une capacité d’action. Un nouveau champ disciplinaire est-il sur le point de naître sous nos yeux émus ?

 

La scientométrie forensique, en bon français, est peut-être la réponse que nous attendions au problème des acteurs qui exploitent les failles de la publication savante, et de la dégradation de la confiance publique envers une science qui à ce jour ne sait pas encore vraiment se corriger toute seule comme elle le devrait.

Acermendax

Références

  • Fister, I., Fister, I., Jr., & Perc, M. (2016). Toward the discovery of citation cartels in citation networks. Frontiers in Physics, 4, Article 49. https://doi.org/10.3389/fphy.2016.00049
  • Kojaku, S., Livan, G., & Masuda, N. (2021). Detecting anomalous citation groups in journal networks. Scientific Reports, 11, Article 14524. https://doi.org/10.1038/s41598-021-93572-3
  • McIntosh, L. D., Bishop, D., & Cabanac, G. (Eds.). (2026). Forensic Scientometrics Report 2026: Understanding, Detecting, and Documenting Manipulation in the Research Ecosystem. Figshare. https://doi.org/10.6084/m9.figshare.32178456
  • Parker, L., Boughton, S., Bero, L., & Byrne, J. A. (2024). Paper mill challenges: Past, present, and future. Journal of Clinical Epidemiology, 176, Article 111549. https://doi.org/10.1016/j.jclinepi.2024.111549

Emission enregistrée le 12 mai 2026

Invité : Sébastien POINT

 

Éditorial

La médecine a ses limites. Elle laisse parfois des patients sans réponse, sans solution satisfaisante, parfois même dans une errance cruelle. Elle peut aussi maltraiter les gens, par manque de temps, de moyens, d’écoute ou d’humanité. Certains médecins adoptent une attitude insupportable, froide, hautaine, expéditive, et finissent par éloigner des malades de parcours de soin pourtant indispensables.

C’est dans cet espace de fragilité que prospèrent quantité de pratiques étranges, souvent présentées comme douces, naturelles, globales, bienveillantes. En dehors des périmètres de la médecine fondée sur les preuves, on rencontre des individus qui prétendent pouvoir soulager grâce à des méthodes bizarres, affublées de noms ronflants ou mystérieux : thérapies lumineuses, énergiologie, kinésiologie, géobiologie, lithothérapie, harmonisation quantique, rééquilibrage vibratoire, soins informationnels.

On nous promet alors que le soignant serait capable de manipuler des énergies subtiles, de lever des blocages invisibles, d’harmoniser les vibrations de notre corps. Car, dans ce monde-là, tout est vibration. Tout circule. Tout se canalise. Tout se rééquilibre. Et ces idées d’énergie à capter, canaliser, libérer ou harmoniser se retrouvent aussi dans des pratiques à l’image parfois plus respectable, comme l’ostéopathie, la naturopathie ou l’acupuncture. Il existe même une acupuncture laser, preuve assez savoureuse que le vocabulaire du soin alternatif sait très bien se moderniser quand le marché le demande.

Le problème central tient à l’usage du mot « énergie ». Dans la bouche d’un physicien, ce mot possède un sens précis, mesurable, contraignant. Dans beaucoup de discours thérapeutiques, il devient un mot-valise, un habillage savant, une promesse assez floue pour séduire et assez vague pour échapper à la vérification. On parle d’énergie vitale, d’énergie subtile, d’énergie bloquée, d’énergie négative, d’énergie quantique, comme si le prestige du vocabulaire scientifique suffisait à donner corps à l’affirmation.

Pour comprendre ce que ce mot signifie vraiment, ce qu’il permet de dire, et surtout ce qu’il sert parfois à faire croire, je reçois Sébastien Point. Il est ingénieur en électronique et en optique, docteur en physique des plasmas, titulaire d’un master en énergétique et d’une licence en psychopathologie. Il est aussi l’auteur de Thérapies énergétiques, publié chez Book-e-Book. Avec lui, nous allons examiner ces pratiques, leurs promesses, leurs discours, leurs réseaux d’intérêt, et la manière dont un vocabulaire pseudo-scientifique peut transformer la détresse humaine en marché du soin invisible.

 

Tronche en Live N° 158 enregistrée le 2 avril 2026

Avec le regard croisé de :

  • François Goerhinger, médecin
  • Dominique Salmon, infectiologue et chercheuse
  • Séverine Grélois, bénévole – Pôle Recherche, Association #ApresJ20 Covid Long France
  • Faustine Hélie, cofondatrice – Association #ApresJ20 Covid Long France

 

Éditorial

Personne n’a échappé à l’émergence d’une nouvelle maladie, la covid19, en 2020. On l’a très souvent comparée à la grippe, notamment dans les milieux marginaux où on était motivé à nier sa gravité. Mais le covid n’est pas simplement une infection respiratoire.

Le SARS-CoV-2 circule dans l’organisme et peut affecter plusieurs systèmes. L’atteinte pulmonaire reste centrale, avec des troubles de l’oxygénation parfois sévères. Mais des manifestations cardiovasculaires ont été documentées : inflammation du muscle cardiaque, troubles du rythme, atteintes vasculaires. Le système nerveux est également concerné, avec des troubles cognitifs, et des atteintes de l’odorat par exemple. À cela s’ajoutent des effets sur le système immunitaire, avec des réponses inflammatoires parfois prolongées, ainsi que des atteintes digestives ou métaboliques.

Ce caractère multisystémique rend l’étude de la maladie compliquée et rend difficile la description des contours d’un syndrome post-infectieux que l’on appelle le Covid Long.

 

Sous le terme COVID long (ou post-acute sequelae of SARS-CoV-2) se trouve un état pathologique ou un ensemble de symptômes et/ou de nouvelles atteintes qui persistent, récidivent, fluctuent ou apparaissent après une infection par le SARS-CoV-2, généralement au-delà de 3 mois.

La description la plus fidèle du Covid long n’est pas celle d’une entité unique, mais d’un ensemble de mécanismes post-infectieux partiellement chevauchants, avec des phénotypes cliniques récurrents et probablement plusieurs mécanismes biologiques sous-jacents.

Le phénomène est reconnu par l’OMS, le CDC, la HAS, mais sa nature précise (mécanismes, sous-types, trajectoires) reste encore l’objet de recherche active. Plus de 5% des malades du covid sont concernés par un covid long sévère, soit en France 200 000 personnes.

Le problème du Covid long est qu’il se manifeste de manières diverses et qui peuvent ressembler à des pathologies par ailleurs considérées comme fonctionnelles plutôt que physiologiques — comprenez par là qu’elles ne sont pas directement du à des lésions aux organes mais à des dysfonctionnement, et en particulier à des troubles psychologiques liés notamment au stress. Ce qui amène souvent au point de friction nucléaire « ça se passe dans la tête ».

Et ce soir nous allons voir ce qu’il en est, tant au niveau de la recherche et de la pratique médicale que du vécu et du savoir expérientiel dont peuvent témoigner des malades qui sont légitimes à parler de leur vécu et de leurs parcours.

Dans cette émission nous allons essayer de comprendre cde qui se trouve derrière le covid long, ce que l’on sait et ce que l’on ignore et la manière dont on peut espérer faire évoluer la prise en charge pour lutter efficacement contre la maladie.

 

 

Émission enregistrée le 31 mars 2026

Invité : Jonathan Durand Folco

 

Éditorial

La fin du monde est plus proche qu’elle ne l’a jamais été. Par définition.

Et elle évolue. Hier, nous avions des prophéties religieuses ou des peurs nucléaires. Aujourd’hui ce qui nous inquiète c’est l’intelligence artificielle générale, la superintelligence hostile, et l’extinction par automatisation. Les “apocalypse nerd” et les “doomers” ressassent ces perspectives nourries de science-fiction et ils installent une question légitime mais pas dénuée d’angle mort.

La technologie constitue-t-elle le problème central ? Elle est conçue, financée, déployée dans des structures sociales, économiques et politiques dont elle dépend. Le danger imminent ne serait-il pas du côté des rapports de pouvoir déjà existants — et dans la manière dont ils peuvent s’envenimer ?

La technologie est fille de la science, et la science est sans idéologie, sans programme politique, elle peut servir à sauver des vies ou à concevoir des bombes.

La focalisation sur une catastrophe technologique future peut fonctionner comme une diversion. Pendant que nous redoutons Skynet et la révolte des machines, nous négligeons peut-être des transformations très concrètes déjà en cours. Les infrastructures numériques se concentrent entre les mains d’un nombre réduit d’acteurs. Les capacités de calcul, les données, les plateformes d’intermédiation deviennent des leviers de pouvoir. Des décisions qui engagent des millions de personnes passent par des systèmes opaques, difficilement contestables, rarement contrôlés démocratiquement.

La question décisive ne porte donc pas seulement sur ce que la technologie peut faire, mais sur qui la contrôle, selon quelles règles, et dans quel but. Un acteur capable de contrôler une super IA pour orienter l’information, automatiser des décisions ou surveiller des populations dispose d’un outil d’une puissance inédite. Lorsque ces capacités s’agrègent à des intérêts économiques massifs et à des stratégies politiques, elles redessinent les équilibres.

La concentration actuelle du pouvoir technologique constitue un fait. Quelques entreprises contrôlent des infrastructures critiques, structurent les flux d’information, influencent les conditions du débat public. Des alliances se dessinent entre capital, technologie et projet politique. Et le citoyen peut avoir le sentiment de ne rien peser dans la balance. Comme toujours.

Les transformations en cours sont rapides, globales, souvent difficiles à appréhender. Les outils de régulation existent, mais leur efficacité dépend de rapports de force. Les sociétés peuvent décider de reprendre la main, d’imposer des règles, de redistribuer le pouvoir. Elles peuvent aussi laisser s’installer des formes de domination plus discrètes, plus techniques, mais tout aussi structurantes.

Une domination technologique, financière, politique, peut-être total : un technofascisme. Faute de meilleur terme, nous verrons ce que celui-ci peut vouloir dire et dans quelle mesure nous pouvons rester optimistes dans la capacité de nos sociétés à ne pas donner les clefs à des hommes dont les projets ne s’embarrassent pas du respect des droits des autres.

Avec moi pour en parler Jonathan DURAND FOLCO : philosophe politique et professeur à l’Université Saint-Paul à Ottawa, où il travaille sur les transformations contemporaines de la démocratie, les communs et les formes de pouvoir liées au capitalisme numérique. Ses recherches portent notamment sur les alternatives démocratiques à l’échelle locale, la réappropriation collective des infrastructures et les moyens de répondre à la concentration du pouvoir économique et technologique. Il s’inscrit dans une réflexion critique sur les mutations du capitalisme et les conditions d’une démocratisation réelle des sociétés contemporaines.

 

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Une étude toute récente

 

Pendant que certains essayent de faire passer les fausses médecines pour de vrais moyens d’aider les patients à travers des agences lucratives qui bénéficient d’appuis politiques et administratif scandaleux — Je finirai par traiter le sujet, je suis en contact avec des gens qui regardent ça de très près.

Pendant ce temps donc, il y a des gens qui font de la science.

Une étude publiée il y a quelques jours à peine par une équipe américaine dans le JAMA Network Open — JAMA = Journal of the American Medical Association— a pour titre « Utilisation des médecines complémentaires et alternatives dans la prise en charge du cancer du sein. » SOURCE

Les auteurs ont analysé plus de 2,1 millions de femmes atteintes d’un cancer du sein issues de la National Cancer Database américaine. L’objectif était de comprendre ce qui se produit lorsque les patientes utilisent des médecines complémentaires ou alternatives, souvent regroupées sous l’acronyme CAM (complementary and alternative medicine). Les résultats sont instructifs.

Chez les patientes traitées uniquement par la médecine conventionnelle — chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie ou hormonothérapie — la survie à cinq ans atteint environ 85 %. Lorsque les patientes utilisent uniquement des médecines alternatives, la survie chute à environ 60 %. L’analyse statistique indique que leur risque de décès est 3,67 fois plus élevé que celui des patientes traitées par la médecine conventionnelle.

 

 

Ce résultat est présenté dans un graphe sur le site Science 20 dot com : 

https://www.science20.com/content/for_cancer_alternative_medicine_is_the_same_as_doing_nothing

Jusque-là, l’interprétation paraît simple : remplacer la médecine par des thérapies alternatives réduit fortement les chances de survie. On le savait déjà puisque d’un coté on a des traitements qui marchent et de l’autre du charlatanisme.

Ce résultat n’est d’ailleurs pas isolé. Une étude publiée dans le Journal of the National Cancer Institute a analysé les données de patients atteints de cancers potentiellement curables (sein, poumon, colorectal et prostate) ayant choisi une médecine alternative à la place des traitements conventionnels. Les chercheurs ont observé que ces patients présentaient un risque de décès environ 2,5 fois plus élevé que ceux recevant les traitements standards (Johnson et al., 2017).
Pour certains cancers, l’écart était encore plus marqué : chez les patientes atteintes d’un cancer du sein, le risque de décès était plus de cinq fois plus élevé lorsque les traitements médicaux étaient remplacés par des thérapies alternatives.

 

Un sur-risque de 45%

Si l’étude est intéressante, c’est parce qu’elle révèle un phénomène plus subtil. Certaines patientes combinent dans leur parcours à la fois la médecine conventionnelle et des médecines alternatives. On pourrait imaginer que ces approches soient un simple support, un ajout, un accompagnement qui ne peut pas faire de mal : c’est l’argument central des défenseurs des PSNC !

Hélas, l’étude contredit cette idée. La combinaison des traitements valides et des thérapies alternatives provoque chez ces patientes une mortalité plus élevée que chez les patientes qui suivent uniquement les traitements médicaux standard. L’étude estime ce sur-risque par un hazard ratio d’environ 1,45.

Un hazard ratio est une mesure statistique utilisée en analyse de survie. Une valeur de 1 signifie que deux groupes ont le même risque de décès. Une valeur de 1,45 signifie que, à chaque instant du suivi statistique, le groupe utilisant des médecines alternatives en complément des traitements médicaux présente environ 45 % de risque de décès supplémentaire par rapport au groupe traité uniquement selon les protocoles standards (Ayoade et al., 2026).

Dans un domaine comme la cancérologie, où les gains thérapeutiques se comptent souvent en quelques points de survie, un sur-risque de 45 % constitue un signal épidémiologique important.

Comment expliquer ce sur-risque causé par des pratiques qui sont censées ne pas pouvoir faire de mal ?

La réponse apparaît dans l’analyse détaillée des parcours de soins. Les patientes qui utilisent des médecines alternatives reçoivent moins souvent certains traitements clés, notamment la radiothérapie ou l’hormonothérapie lorsque celles-ci sont indiquées (Ayoade et al., 2026).

Autrement dit, le problème ne réside pas forcément dans la tisane, l’acupuncture ou l’énergie cosmique en tant que telles. Le problème réside dans ce que ces croyances conduisent les patients à faire — ou à ne pas faire.

 

Le mécanisme du risque

Depuis plusieurs années, la recherche en oncologie observe un phénomène similaire : les patients qui adhèrent fortement aux médecines alternatives retardent ou refusent plus fréquemment les traitements efficaces.

En 2016, une cohorte prospective portant sur des patientes atteintes de cancer du sein a montré que l’utilisation de certaines approches CAM était associée à une probabilité plus faible d’initier une chimiothérapie pourtant recommandée (Greenlee et al., 2016).

Le danger se situe donc moins dans la substance elle-même que dans l’écosystème de croyances qui l’accompagne. Lorsqu’un patient pense qu’une thérapie « naturelle » peut remplacer la médecine, plusieurs comportements deviennent plus probables : retarder une chirurgie, refuser une chimiothérapie, interrompre un traitement ou diminuer l’adhésion à des thérapies longues comme l’hormonothérapie.

Or, dans un cancer, chaque mois perdu peut permettre à la maladie de progresser.

 

Le risque cognitif

Il devient alors trompeur de présenter les médecines alternatives comme « inoffensives ». Même lorsqu’elles ne produisent aucun effet biologique direct, elles peuvent produire un effet comportemental puissant. La croyance agit comme un déterminant de décision.

Dans certaines situations médicales — notamment en cancérologie — ces décisions ont une conséquence simple : vivre plus longtemps ou mourir plus tôt.

 

Ce que montre réellement cette étude

La conclusion de l’étude reste prudente : elle ne démontre pas que chaque thérapie alternative provoque directement des décès. Elle met en évidence que l’usage des CAM est associé à des parcours de soins moins complets et à une survie plus faible.

Le danger principal réside dans l’histoire que l’on raconte autour des pratiques de soin, et l’érosion de confiance envers les protocoles scientifiques qui sont proposés parce qu’ils marchent et pas en raison d’un narratif séduisant qui permet de les faire accepter aux patients. Il se produit une sorte de compétition narrative pour prendre le contrôle du paysage cognitif du patient ; et dans ce genre de course les balivernes disposent d’avantages considérables, et notamment celui de pouvoir s’adapter constamment, de changer de prétention, d’argument, de décor, d’acteurs ou de vocabulaire jusqu’à plaire, flatter, persuader, et parfois tuer.

L’étude, il faut le souligner, est entièrement disponible sans qu’il soit nécessaire de payer une fortune aux industriels de l’édition scientifique pour pouvoir lire les résultats de chercheurs travaillant à l’université et donc financés par l’argent des contribuables américains. D’ailleurs on les remercie et on leur souhaite de continuer à produire de la recherche de qualité.

L’étude est consultable en un clic : https://jamanetwork.com/journals/jamanetworkopen/fullarticle/2845669

 

Acermendax


Références

  • Ayoade, O. F., Caturegli, G., Canavan, M. E., Resio, B. J., Berger, E. R., & Boffa, D. J. (2026). Use of complementary and alternative medicine in the management of breast cancer and association with survival. JAMA Network Open, 9(3), e260337. https://doi.org/10.1001/jamanetworkopen.2026.0337
  • Greenlee, H., Neugut, A. I., Falci, L., Hillyer, G. C., Buono, D., Mandelblatt, J. S., Roh, J. M., Ergas, I. J., Kwan, M. L., Lee, M., Tsai, W. Y., Shi, Z., Lamerato, L., Kushi, L. H., & Hershman, D. L. (2016). Association Between Complementary and Alternative Medicine Use and Breast Cancer Chemotherapy Initiation: The Breast Cancer Quality of Care (BQUAL) Study. JAMA Oncology, 2(9), 1170-1176.
  • Johnson, S. B., Park, H. S., Gross, C. P., & Yu, J. B. (2017). Use of alternative medicine for cancer and its impact on survival. Journal of the National Cancer Institute, 110(1), 121-124. https://doi.org/10.1093/jnci/djx145
  • Johnson, S. B., Park, H. S., Gross, C. P., & Yu, J. B. (2018). Complementary medicine, refusal of conventional cancer therapy, and survival among patients with curable cancers. JAMA Oncology, 4(10), 1375-1381.

Quand la critique scientifique devient matière disciplinaire

En mars 2018, une tribune publiée dans Le Figaro et signée par 124 médecins et professionnels de santé appelait à sortir les pratiques non validées scientifiquement — notamment l’homéopathie — du périmètre de la médecine scientifique. Les auteurs écrivaient que ces pratiques sont « inefficaces au-delà de l’effet placebo » et appelaient à ce que les formations universitaires ainsi que le financement public ne cautionnent plus des pratiques dépourvues de validation scientifique.

L’homéopathie fait l’objet d’un consensus scientifique critique depuis longtemps, comme l’ont souligné les autorités de santé : celle-ci ne repose sur aucune base physiologique plausible, et les essais cliniques rigoureux n’ont pas démontré un effet au-delà de l’effet placebo. Les produits homéopathes n’ont aucune efficacité spécifique.

Plusieurs praticiens signataires ont été visés dès 2020 par des procédures disciplinaires pour “non-confraternité” devant les chambres régionales de l’Ordre des médecins, après de nombreuses plaintes d’associations et syndicats de médecins homéopathes.

Les sanctions prononcées dans cette affaire n’étaient pas que des « simples avertissements » anonymes : dans la chambre disciplinaire régionale d’Île-de-France, neuf médecins ont reçu des blâmes et un dixième praticien a été condamné à une suspension d’exercice de trois mois avec sursis pour « non-confraternité » suite à leur signature de la tribune anti-homéopathie de 2018. Ces décisions ont été contestées et l’Ordre a fait appel de ces sanctions.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/blames-et-interdiction-dexercice-pour-des-medecins-anti-homeopathie-les-sanctions-de-trop

Un recours au Conseil d’État pour faire reconnaître la liberté d’expression scientifique

Face à ces sanctions, certains médecins ont décidé de contester ces décisions devant le Conseil d’État. C’est ce qui explique la décision rendue le 20 février 2026, par laquelle la plus haute juridiction administrative a accordé un sursis à l’exécution d’une condamnation ordinale, en attendant qu’elle se prononce sur le pourvoi au fond.

Le juge des référés a considéré que l’exécution immédiate de la sanction — même un simple avertissement — pouvait entraîner pour le praticien des conséquences difficilement réparables (perte de siège ordinal, atteinte à la carrière), ce qui justifiait de geler cette sanction jusqu’à ce que le Conseil d’État examine l’affaire sur le fond.

Il ne s’agit pas d’une annulation définitive de la décision disciplinaire ; mais d’un arrêt de suspension motivé par le constat qu’il existe un doute sérieux sur sa légalité, notamment au regard de la liberté d’expression dans un débat de santé publique.

 

Une institution à la croisée des chemins

Ce qui s’est joué dans ces dernières années dévoile une contradiction profonde dans l’exercice de la régulation médicale en France.

Selon ses statuts, l’Ordre des médecins est chargé de veiller au respect du code de déontologie, dont l’article sur la confraternité impose que les médecins entretiennent entre eux des rapports respectueux et qu’un différend soit recherché par conciliation.

Mais l’application de cette obligation de confraternité a, dans le cas présent, conduit à poursuivre des praticiens pour avoir formulé une critique argumentée contre une pratique cliniquement infondée, alors même que l’homéopathie a par la suite été déremboursée à la suite d’une évaluation indépendante.

Ce paradoxe a conduit des groupes comme le Collectif No Fakemed et l’Association française pour l’information scientifique (Afis) à dénoncer l’usage de la discipline ordinale comme outil juridique contre la liberté d’expression scientifique, et à réclamer une clarification du statut de lanceur d’alerte dans le domaine sanitaire.

https://www.lequotidiendumedecin.fr/liberal-soins-de-ville/exercice/homeopathie-des-medecins-encore-condamnes-pour-non-confraternite-lordre-taxe-de-complaisance

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Une institution en tension entre corporatisme et exigence scientifique

L’affaire pose des questions lourdes de sens pour l’avenir de la profession et son rôle social.

D’un côté, l’Ordre est investi d’une charge disciplinaire qui vise à garantir l’éthique de l’exercice — un instrument important pour protéger les patients contre les dérives individuelles.

De l’autre, lorsque cette régulation est mobilisée pour sanctionner des médecins qui ont dénoncé une pratique scientifiquement contestée, elle finit par apparaître comme un outil de neutralisation du débat scientifique, ce qui est paradoxal lorsqu’on se réclame de l’intérêt du patient.

 

La décision du Conseil d’État de suspendre une sanction disciplinaire suscite une lueur d’espoir quant à la capacité administrative à prendre au sérieux la rigueur scientifique et l’éthique médicale. Elle appelle à réfléchir sur la gouvernance de la profession, la définition même de la confraternité, et la manière dont l’institution ordinale accueille ou rejette la critique scientifique.

À l’heure où la médecine est confrontée à des défis de désinformation et de déficit de confiance, la capacité des médecins à s’exprimer librement sur des pratiques non éprouvées constitue un élément central de la responsabilité professionnelle — au bénéfice des patients autant que de la médecine et la science elles-mêmes.

 

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