La chaîne aborde sur un ton décalé dans la forme mais sérieux sur le fond les raisons qui font que notre lecture du monde est souvent bancale.

Tronche en Live N° 158 enregistrée le 2 avril 2026

Avec le regard croisé de :

  • François Goerhinger, médecin
  • Dominique Salmon, infectiologue et chercheuse
  • Séverine Grélois, bénévole – Pôle Recherche, Association #ApresJ20 Covid Long France
  • Faustine Hélie, cofondatrice – Association #ApresJ20 Covid Long France

 

Éditorial

Personne n’a échappé à l’émergence d’une nouvelle maladie, la covid19, en 2020. On l’a très souvent comparée à la grippe, notamment dans les milieux marginaux où on était motivé à nier sa gravité. Mais le covid n’est pas simplement une infection respiratoire.

Le SARS-CoV-2 circule dans l’organisme et peut affecter plusieurs systèmes. L’atteinte pulmonaire reste centrale, avec des troubles de l’oxygénation parfois sévères. Mais des manifestations cardiovasculaires ont été documentées : inflammation du muscle cardiaque, troubles du rythme, atteintes vasculaires. Le système nerveux est également concerné, avec des troubles cognitifs, et des atteintes de l’odorat par exemple. À cela s’ajoutent des effets sur le système immunitaire, avec des réponses inflammatoires parfois prolongées, ainsi que des atteintes digestives ou métaboliques.

Ce caractère multisystémique rend l’étude de la maladie compliquée et rend difficile la description des contours d’un syndrome post-infectieux que l’on appelle le Covid Long.

 

Sous le terme COVID long (ou post-acute sequelae of SARS-CoV-2) se trouve un état pathologique ou un ensemble de symptômes et/ou de nouvelles atteintes qui persistent, récidivent, fluctuent ou apparaissent après une infection par le SARS-CoV-2, généralement au-delà de 3 mois.

La description la plus fidèle du Covid long n’est pas celle d’une entité unique, mais d’un ensemble de mécanismes post-infectieux partiellement chevauchants, avec des phénotypes cliniques récurrents et probablement plusieurs mécanismes biologiques sous-jacents.

Le phénomène est reconnu par l’OMS, le CDC, la HAS, mais sa nature précise (mécanismes, sous-types, trajectoires) reste encore l’objet de recherche active. Plus de 5% des malades du covid sont concernés par un covid long sévère, soit en France 200 000 personnes.

Le problème du Covid long est qu’il se manifeste de manières diverses et qui peuvent ressembler à des pathologies par ailleurs considérées comme fonctionnelles plutôt que physiologiques — comprenez par là qu’elles ne sont pas directement du à des lésions aux organes mais à des dysfonctionnement, et en particulier à des troubles psychologiques liés notamment au stress. Ce qui amène souvent au point de friction nucléaire « ça se passe dans la tête ».

Et ce soir nous allons voir ce qu’il en est, tant au niveau de la recherche et de la pratique médicale que du vécu et du savoir expérientiel dont peuvent témoigner des malades qui sont légitimes à parler de leur vécu et de leurs parcours.

Dans cette émission nous allons essayer de comprendre cde qui se trouve derrière le covid long, ce que l’on sait et ce que l’on ignore et la manière dont on peut espérer faire évoluer la prise en charge pour lutter efficacement contre la maladie.

 

 

Émission enregistrée le 31 mars 2026

Invité : Jonathan Durand Folco

 

Éditorial

La fin du monde est plus proche qu’elle ne l’a jamais été. Par définition.

Et elle évolue. Hier, nous avions des prophéties religieuses ou des peurs nucléaires. Aujourd’hui ce qui nous inquiète c’est l’intelligence artificielle générale, la superintelligence hostile, et l’extinction par automatisation. Les “apocalypse nerd” et les “doomers” ressassent ces perspectives nourries de science-fiction et ils installent une question légitime mais pas dénuée d’angle mort.

La technologie constitue-t-elle le problème central ? Elle est conçue, financée, déployée dans des structures sociales, économiques et politiques dont elle dépend. Le danger imminent ne serait-il pas du côté des rapports de pouvoir déjà existants — et dans la manière dont ils peuvent s’envenimer ?

La technologie est fille de la science, et la science est sans idéologie, sans programme politique, elle peut servir à sauver des vies ou à concevoir des bombes.

La focalisation sur une catastrophe technologique future peut fonctionner comme une diversion. Pendant que nous redoutons Skynet et la révolte des machines, nous négligeons peut-être des transformations très concrètes déjà en cours. Les infrastructures numériques se concentrent entre les mains d’un nombre réduit d’acteurs. Les capacités de calcul, les données, les plateformes d’intermédiation deviennent des leviers de pouvoir. Des décisions qui engagent des millions de personnes passent par des systèmes opaques, difficilement contestables, rarement contrôlés démocratiquement.

La question décisive ne porte donc pas seulement sur ce que la technologie peut faire, mais sur qui la contrôle, selon quelles règles, et dans quel but. Un acteur capable de contrôler une super IA pour orienter l’information, automatiser des décisions ou surveiller des populations dispose d’un outil d’une puissance inédite. Lorsque ces capacités s’agrègent à des intérêts économiques massifs et à des stratégies politiques, elles redessinent les équilibres.

La concentration actuelle du pouvoir technologique constitue un fait. Quelques entreprises contrôlent des infrastructures critiques, structurent les flux d’information, influencent les conditions du débat public. Des alliances se dessinent entre capital, technologie et projet politique. Et le citoyen peut avoir le sentiment de ne rien peser dans la balance. Comme toujours.

Les transformations en cours sont rapides, globales, souvent difficiles à appréhender. Les outils de régulation existent, mais leur efficacité dépend de rapports de force. Les sociétés peuvent décider de reprendre la main, d’imposer des règles, de redistribuer le pouvoir. Elles peuvent aussi laisser s’installer des formes de domination plus discrètes, plus techniques, mais tout aussi structurantes.

Une domination technologique, financière, politique, peut-être total : un technofascisme. Faute de meilleur terme, nous verrons ce que celui-ci peut vouloir dire et dans quelle mesure nous pouvons rester optimistes dans la capacité de nos sociétés à ne pas donner les clefs à des hommes dont les projets ne s’embarrassent pas du respect des droits des autres.

Avec moi pour en parler Jonathan DURAND FOLCO : philosophe politique et professeur à l’Université Saint-Paul à Ottawa, où il travaille sur les transformations contemporaines de la démocratie, les communs et les formes de pouvoir liées au capitalisme numérique. Ses recherches portent notamment sur les alternatives démocratiques à l’échelle locale, la réappropriation collective des infrastructures et les moyens de répondre à la concentration du pouvoir économique et technologique. Il s’inscrit dans une réflexion critique sur les mutations du capitalisme et les conditions d’une démocratisation réelle des sociétés contemporaines.

 

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Une étude toute récente

 

Pendant que certains essayent de faire passer les fausses médecines pour de vrais moyens d’aider les patients à travers des agences lucratives qui bénéficient d’appuis politiques et administratif scandaleux — Je finirai par traiter le sujet, je suis en contact avec des gens qui regardent ça de très près.

Pendant ce temps donc, il y a des gens qui font de la science.

Une étude publiée il y a quelques jours à peine par une équipe américaine dans le JAMA Network Open — JAMA = Journal of the American Medical Association— a pour titre « Utilisation des médecines complémentaires et alternatives dans la prise en charge du cancer du sein. » SOURCE

Les auteurs ont analysé plus de 2,1 millions de femmes atteintes d’un cancer du sein issues de la National Cancer Database américaine. L’objectif était de comprendre ce qui se produit lorsque les patientes utilisent des médecines complémentaires ou alternatives, souvent regroupées sous l’acronyme CAM (complementary and alternative medicine). Les résultats sont instructifs.

Chez les patientes traitées uniquement par la médecine conventionnelle — chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie ou hormonothérapie — la survie à cinq ans atteint environ 85 %. Lorsque les patientes utilisent uniquement des médecines alternatives, la survie chute à environ 60 %. L’analyse statistique indique que leur risque de décès est 3,67 fois plus élevé que celui des patientes traitées par la médecine conventionnelle.

 

 

Ce résultat est présenté dans un graphe sur le site Science 20 dot com : 

https://www.science20.com/content/for_cancer_alternative_medicine_is_the_same_as_doing_nothing

Jusque-là, l’interprétation paraît simple : remplacer la médecine par des thérapies alternatives réduit fortement les chances de survie. On le savait déjà puisque d’un coté on a des traitements qui marchent et de l’autre du charlatanisme.

Ce résultat n’est d’ailleurs pas isolé. Une étude publiée dans le Journal of the National Cancer Institute a analysé les données de patients atteints de cancers potentiellement curables (sein, poumon, colorectal et prostate) ayant choisi une médecine alternative à la place des traitements conventionnels. Les chercheurs ont observé que ces patients présentaient un risque de décès environ 2,5 fois plus élevé que ceux recevant les traitements standards (Johnson et al., 2017).
Pour certains cancers, l’écart était encore plus marqué : chez les patientes atteintes d’un cancer du sein, le risque de décès était plus de cinq fois plus élevé lorsque les traitements médicaux étaient remplacés par des thérapies alternatives.

 

Un sur-risque de 45%

Si l’étude est intéressante, c’est parce qu’elle révèle un phénomène plus subtil. Certaines patientes combinent dans leur parcours à la fois la médecine conventionnelle et des médecines alternatives. On pourrait imaginer que ces approches soient un simple support, un ajout, un accompagnement qui ne peut pas faire de mal : c’est l’argument central des défenseurs des PSNC !

Hélas, l’étude contredit cette idée. La combinaison des traitements valides et des thérapies alternatives provoque chez ces patientes une mortalité plus élevée que chez les patientes qui suivent uniquement les traitements médicaux standard. L’étude estime ce sur-risque par un hazard ratio d’environ 1,45.

Un hazard ratio est une mesure statistique utilisée en analyse de survie. Une valeur de 1 signifie que deux groupes ont le même risque de décès. Une valeur de 1,45 signifie que, à chaque instant du suivi statistique, le groupe utilisant des médecines alternatives en complément des traitements médicaux présente environ 45 % de risque de décès supplémentaire par rapport au groupe traité uniquement selon les protocoles standards (Ayoade et al., 2026).

Dans un domaine comme la cancérologie, où les gains thérapeutiques se comptent souvent en quelques points de survie, un sur-risque de 45 % constitue un signal épidémiologique important.

Comment expliquer ce sur-risque causé par des pratiques qui sont censées ne pas pouvoir faire de mal ?

La réponse apparaît dans l’analyse détaillée des parcours de soins. Les patientes qui utilisent des médecines alternatives reçoivent moins souvent certains traitements clés, notamment la radiothérapie ou l’hormonothérapie lorsque celles-ci sont indiquées (Ayoade et al., 2026).

Autrement dit, le problème ne réside pas forcément dans la tisane, l’acupuncture ou l’énergie cosmique en tant que telles. Le problème réside dans ce que ces croyances conduisent les patients à faire — ou à ne pas faire.

 

Le mécanisme du risque

Depuis plusieurs années, la recherche en oncologie observe un phénomène similaire : les patients qui adhèrent fortement aux médecines alternatives retardent ou refusent plus fréquemment les traitements efficaces.

En 2016, une cohorte prospective portant sur des patientes atteintes de cancer du sein a montré que l’utilisation de certaines approches CAM était associée à une probabilité plus faible d’initier une chimiothérapie pourtant recommandée (Greenlee et al., 2016).

Le danger se situe donc moins dans la substance elle-même que dans l’écosystème de croyances qui l’accompagne. Lorsqu’un patient pense qu’une thérapie « naturelle » peut remplacer la médecine, plusieurs comportements deviennent plus probables : retarder une chirurgie, refuser une chimiothérapie, interrompre un traitement ou diminuer l’adhésion à des thérapies longues comme l’hormonothérapie.

Or, dans un cancer, chaque mois perdu peut permettre à la maladie de progresser.

 

Le risque cognitif

Il devient alors trompeur de présenter les médecines alternatives comme « inoffensives ». Même lorsqu’elles ne produisent aucun effet biologique direct, elles peuvent produire un effet comportemental puissant. La croyance agit comme un déterminant de décision.

Dans certaines situations médicales — notamment en cancérologie — ces décisions ont une conséquence simple : vivre plus longtemps ou mourir plus tôt.

 

Ce que montre réellement cette étude

La conclusion de l’étude reste prudente : elle ne démontre pas que chaque thérapie alternative provoque directement des décès. Elle met en évidence que l’usage des CAM est associé à des parcours de soins moins complets et à une survie plus faible.

Le danger principal réside dans l’histoire que l’on raconte autour des pratiques de soin, et l’érosion de confiance envers les protocoles scientifiques qui sont proposés parce qu’ils marchent et pas en raison d’un narratif séduisant qui permet de les faire accepter aux patients. Il se produit une sorte de compétition narrative pour prendre le contrôle du paysage cognitif du patient ; et dans ce genre de course les balivernes disposent d’avantages considérables, et notamment celui de pouvoir s’adapter constamment, de changer de prétention, d’argument, de décor, d’acteurs ou de vocabulaire jusqu’à plaire, flatter, persuader, et parfois tuer.

L’étude, il faut le souligner, est entièrement disponible sans qu’il soit nécessaire de payer une fortune aux industriels de l’édition scientifique pour pouvoir lire les résultats de chercheurs travaillant à l’université et donc financés par l’argent des contribuables américains. D’ailleurs on les remercie et on leur souhaite de continuer à produire de la recherche de qualité.

L’étude est consultable en un clic : https://jamanetwork.com/journals/jamanetworkopen/fullarticle/2845669

 

Acermendax


Références

  • Ayoade, O. F., Caturegli, G., Canavan, M. E., Resio, B. J., Berger, E. R., & Boffa, D. J. (2026). Use of complementary and alternative medicine in the management of breast cancer and association with survival. JAMA Network Open, 9(3), e260337. https://doi.org/10.1001/jamanetworkopen.2026.0337
  • Greenlee, H., Neugut, A. I., Falci, L., Hillyer, G. C., Buono, D., Mandelblatt, J. S., Roh, J. M., Ergas, I. J., Kwan, M. L., Lee, M., Tsai, W. Y., Shi, Z., Lamerato, L., Kushi, L. H., & Hershman, D. L. (2016). Association Between Complementary and Alternative Medicine Use and Breast Cancer Chemotherapy Initiation: The Breast Cancer Quality of Care (BQUAL) Study. JAMA Oncology, 2(9), 1170-1176.
  • Johnson, S. B., Park, H. S., Gross, C. P., & Yu, J. B. (2017). Use of alternative medicine for cancer and its impact on survival. Journal of the National Cancer Institute, 110(1), 121-124. https://doi.org/10.1093/jnci/djx145
  • Johnson, S. B., Park, H. S., Gross, C. P., & Yu, J. B. (2018). Complementary medicine, refusal of conventional cancer therapy, and survival among patients with curable cancers. JAMA Oncology, 4(10), 1375-1381.

Quand la critique scientifique devient matière disciplinaire

En mars 2018, une tribune publiée dans Le Figaro et signée par 124 médecins et professionnels de santé appelait à sortir les pratiques non validées scientifiquement — notamment l’homéopathie — du périmètre de la médecine scientifique. Les auteurs écrivaient que ces pratiques sont « inefficaces au-delà de l’effet placebo » et appelaient à ce que les formations universitaires ainsi que le financement public ne cautionnent plus des pratiques dépourvues de validation scientifique.

L’homéopathie fait l’objet d’un consensus scientifique critique depuis longtemps, comme l’ont souligné les autorités de santé : celle-ci ne repose sur aucune base physiologique plausible, et les essais cliniques rigoureux n’ont pas démontré un effet au-delà de l’effet placebo. Les produits homéopathes n’ont aucune efficacité spécifique.

Plusieurs praticiens signataires ont été visés dès 2020 par des procédures disciplinaires pour “non-confraternité” devant les chambres régionales de l’Ordre des médecins, après de nombreuses plaintes d’associations et syndicats de médecins homéopathes.

Les sanctions prononcées dans cette affaire n’étaient pas que des « simples avertissements » anonymes : dans la chambre disciplinaire régionale d’Île-de-France, neuf médecins ont reçu des blâmes et un dixième praticien a été condamné à une suspension d’exercice de trois mois avec sursis pour « non-confraternité » suite à leur signature de la tribune anti-homéopathie de 2018. Ces décisions ont été contestées et l’Ordre a fait appel de ces sanctions.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/blames-et-interdiction-dexercice-pour-des-medecins-anti-homeopathie-les-sanctions-de-trop

Un recours au Conseil d’État pour faire reconnaître la liberté d’expression scientifique

Face à ces sanctions, certains médecins ont décidé de contester ces décisions devant le Conseil d’État. C’est ce qui explique la décision rendue le 20 février 2026, par laquelle la plus haute juridiction administrative a accordé un sursis à l’exécution d’une condamnation ordinale, en attendant qu’elle se prononce sur le pourvoi au fond.

Le juge des référés a considéré que l’exécution immédiate de la sanction — même un simple avertissement — pouvait entraîner pour le praticien des conséquences difficilement réparables (perte de siège ordinal, atteinte à la carrière), ce qui justifiait de geler cette sanction jusqu’à ce que le Conseil d’État examine l’affaire sur le fond.

Il ne s’agit pas d’une annulation définitive de la décision disciplinaire ; mais d’un arrêt de suspension motivé par le constat qu’il existe un doute sérieux sur sa légalité, notamment au regard de la liberté d’expression dans un débat de santé publique.

 

Une institution à la croisée des chemins

Ce qui s’est joué dans ces dernières années dévoile une contradiction profonde dans l’exercice de la régulation médicale en France.

Selon ses statuts, l’Ordre des médecins est chargé de veiller au respect du code de déontologie, dont l’article sur la confraternité impose que les médecins entretiennent entre eux des rapports respectueux et qu’un différend soit recherché par conciliation.

Mais l’application de cette obligation de confraternité a, dans le cas présent, conduit à poursuivre des praticiens pour avoir formulé une critique argumentée contre une pratique cliniquement infondée, alors même que l’homéopathie a par la suite été déremboursée à la suite d’une évaluation indépendante.

Ce paradoxe a conduit des groupes comme le Collectif No Fakemed et l’Association française pour l’information scientifique (Afis) à dénoncer l’usage de la discipline ordinale comme outil juridique contre la liberté d’expression scientifique, et à réclamer une clarification du statut de lanceur d’alerte dans le domaine sanitaire.

https://www.lequotidiendumedecin.fr/liberal-soins-de-ville/exercice/homeopathie-des-medecins-encore-condamnes-pour-non-confraternite-lordre-taxe-de-complaisance

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Une institution en tension entre corporatisme et exigence scientifique

L’affaire pose des questions lourdes de sens pour l’avenir de la profession et son rôle social.

D’un côté, l’Ordre est investi d’une charge disciplinaire qui vise à garantir l’éthique de l’exercice — un instrument important pour protéger les patients contre les dérives individuelles.

De l’autre, lorsque cette régulation est mobilisée pour sanctionner des médecins qui ont dénoncé une pratique scientifiquement contestée, elle finit par apparaître comme un outil de neutralisation du débat scientifique, ce qui est paradoxal lorsqu’on se réclame de l’intérêt du patient.

 

La décision du Conseil d’État de suspendre une sanction disciplinaire suscite une lueur d’espoir quant à la capacité administrative à prendre au sérieux la rigueur scientifique et l’éthique médicale. Elle appelle à réfléchir sur la gouvernance de la profession, la définition même de la confraternité, et la manière dont l’institution ordinale accueille ou rejette la critique scientifique.

À l’heure où la médecine est confrontée à des défis de désinformation et de déficit de confiance, la capacité des médecins à s’exprimer librement sur des pratiques non éprouvées constitue un élément central de la responsabilité professionnelle — au bénéfice des patients autant que de la médecine et la science elles-mêmes.

 

Acermendax


Documentation :

Émission enregistrée le 24 février 2026

Invité : Léo FITOUCHI, chercheur post-doctoral au Institute for Advanced Study in Toulouse et au Toulouse School of Economics.

 

Éditorial

Le phénomène religieux est pour ainsi dire universel chez l’espèce humaine actuelle. Tous les peuples connus, ou presque, ont une forme de relation avec des entités invisibles et leur accordent des pouvoirs et une forme de capacité à négocier. Les exceptions sont si rares qu’elles deviennent en elles-mêmes des anomalies à expliquer par les sciences humaines. Les religions, elles, de l’animisme aux doctrines du livre en passant par les panthéons sont un invariant transculturel et ils relèvent de ce qu’on pourrait appeler la nature humaine, même si devant cette expression si souvent galvaudée, il semble en général raisonnable de hausser un sourcil sceptique.

Il existe des disciplines scientifiques qui s’intéressent aux contenus des doctrines, c’est l’histoire des religions et il existe une théologie qui tente de se faire passer pour scientifique et qui consiste à apprendre à gérer les incohérences d’un lore religieux particulier pour le rendre compatible avec les besoins du siècle. Mais il y a une dimension que ces disciplines n’interrogent pas, n’examinent pas, voire ont de bonne raisons de refuser de prendre en compte, c’est l’analyse anthropologique sur le temps long et la recherche des mécanismes évolutionnaires qui ont rendu possible l’émergence du phénomène religieux.

 

En effet la quasi universalité de ce phénomène réclame des explications qui ne peuvent pas se cantonner à la dimension culturelle, laquelle est évidemment très pertinente pour en expliquer les contenus, les structures, les motifs actuels et surtout leurs variations. Mais c’est bel et bien dans l’analyse des mécanismes de la psyché permettant par exemple d’attribuer des états mentaux à autrui, que nous pouvons trouver les ingrédients de la capacité à imaginer des dieux. Et toutes ces facultés ont nécessairement une histoire ; elles n’ont pas toujours existé chez nos ancêtres. Il s’est passé quelque chose dans notre passé d’humain, d’hominidé, de mammifère pour que le cerveau dont nous avons hérité soit doté de capacités d’où émergent avec une spontanéité et une régularité remarquables les cognitions, les croyances, les attitudes qui rendent possible les religions dans les formes que nous leur connaissons.

Le problème c’est qu’il n’est pas évident d’interroger nos ancêtres ; les croyances des australopithèques n’ont laissé aucun fossile ; des cerveaux de nos prédécesseurs subsistent quelques rares empreintes dans un os crânien. Il reste pour étancher notre curiosité sur l’apparition des mécanismes mentaux du passé l’étude des cerveaux du présent, leur organisation, et les traces presque fossilisées des aptitudes jadis sélectionnées par l’évolution et fixées dans les populations dont l’histoire court jusqu’à nous, et parmi elles : les biais cognitifs, les ontologies intuitives, les heuristiques de raisonnement, les raccourcis mentaux.

Le métier de l’invité de ce soir consiste justement à interroger, dans les coulisses de la cognition humaine contemporaine, les fonctionnements qui nous éclairent sur l’apparition des religions, avec une question qui reste posée parmi les spécialistes : les religions sont-elles le produit direct des mécanismes de l’évolution, autrement dit ont-elles été favorisées et fixées en tant que religion par la sélection naturelle, ce qui voudrait dire qu’elles apportaient un avantage sélectif, qu’elles aidaient à la survie et au succès reproductif de ceux qui exprimaient ce caractère ? Comme je vous le disais, pour le moment un consensus n’est pas encore solidement établi.

L’émission de ce soir n’a pas pour but de vous expliquer pourquoi votre cousine croit en Shiva ou pourquoi vous-même vous croyez aux anges gardiens, ni les raisons précises qui font un protestant, un chiite ou un hindouiste. Les déterminants individuels sont hors de portée des outils dont nous allons parler ce soir. Par ailleurs –au cas où ce serait utile– je précise que ces recherches et leurs résultats n’impliquent pas que ces croyances soient nécessairement fausses, et donc ces disciplines n’ont pas vocation à réfuter les croyances, à nier Dieu, les djinns, les avatars et tout le saint frusquin. On peut toujours trouver des moyens de concilier les connaissances apportées par les sciences avec une relecture des doctrine qui permet de continuer à croire ; c’est notamment le job des théologiens.

Je reçois ce soir Léo Fitouchi, docteur en psychologie et spécialiste de la question des origines des religions.

Émission enregistrée le 17 février

Invités

  • Peter Barrett: créateur du projet Debatology et professeur invité à l’ESSEC.
  • Jason Bloch: président de l’association Opinions sur Rue et formateur en Entretien Épistémique. Il a traduit un livre de référence sur le sujet de l’anglais

 

 

Éditorial

Faire la promotion de l’esprit critique peut se faire en vue d’une multitude d’objectifs qui occupent autant de mouvements ou de créateurs de contenus de la sphère sceptique, que ce soit la lutte contre les pseudosciences, les sectes, les baratineurs ou la promotion des connaissances, des méthodes et des valeurs humanistes

Un certain nombre de ces objectifs ont en commun la nécessité de questionner les croyances : les nôtres comme celles d’autrui, et parfois le désir de les faire changer. Nous préférons tous que nos proches évitent de croire des bêtises qui mettent en danger leur santé, ou les incitent à des comportements néfastes.

Si l’objectif est de faire évoluer les croyances, notamment en direction de ce que les sciences nous donnent à connaître, il faut se demander comment y arriver de la manière la plus efficace, et en fonction des sujets que l’on souhaite traiter, savoir évaluer si l’on fait œuvre utile ou pas.

Parmi les outils et techniques mis en avant à cette fin, il y a l’entretien épistémique, aussi appelé entretien socratique, et l’ensemble des moyens par lesquels on parle de métacognition de manière à amener chacun à réfléchir sur les raisons qu’il a de penser ce qu’il pense.

Mais, nous pourrions bien avoir un problème si, notre objectif étant de faire changer les croyances (et je précise que cela n’est pas forcément le but en zététique où il est plus modestement question de s’entrainer à douter avec méthode) ; nous pourrions avoir un problème disais-je, si nous avons sur les croyances humaines des croyances erronées.

La manière dont les croyances se forment, dont elles se fixent et se transmettent est d’une très grande complexité, et nous aurions tort de croire qu’il suffit de réfuter une idée pour qu’elle soit aussitôt rejetée — En réalité c’est bien souvent parce que nous constatons que tel n’est pas le cas que nous nous intéressons au rationalisme.

Nos croyances sur le monde et sur nous-même ne sont pas toutes de la même nature, ne servent pas toutes à la même chose, et n’ont pas toute la même vulnérabilité à l’argumentation.

Et à cause de cela il faut se demander si nos outils dialectiques sont bien calibrés pour atteindre les croyances que nous souhaitons voir évoluer. L’entretien épistémique est-il un outil efficace ? La métacognition est-elle vraiment secourable ?

Eh bien mes deux invités du jour ne sont pas d’accord sur le sujet. Ils ont des croyances contraires, et nous allons en débattre avec quelque part l’idée que malgré tout l’exercice même du débat sera utile à quelque chose, même si ce n’est pas à faire changer les croyances de ceux qui y prennent part.

 

 

Qui a aidé la manifestation de la vérité ? Qui l’a rendue au contraire plus difficile ? Vous allez être surpris. Ou pas.

Quatre avant-propos

Avant-propos : pour vous rappeler que mes compétences, spécialités, centre d’intérêt et pouvoirs d’enquête ne font pas de moi quelqu’un qui est apte à éplucher des documents juridiques ou issus d’enquêtes policières. Je m’intéresse au phénomène de croyance au sens large et à la manière dont on peut se demander efficacement pourquoi on croit ce qu’on croit et comment on sait ce qu’on sait ?

Si je vous parle de l’affaire Epstein, c’est donc totalement dans la ligne éditoriale de mon travail de zététique et pas du tout comme enquêteur du FBI ou juge d’instruction. Je n’ai pas le fin mot de l’histoire, je ne sais pas qui est coupable de quoi et je laisse ceux dont c’est le travail faire en sorte que ces vérités soient reconnues. À mon niveau, j’analyse les discours et les postures de ceux qui disent qu’ils savent, qu’ils ont raison, qu’ils ont toujours eu raison. C’est ça qui m’intéresse parce que ça recoupe exactement ma ligne éditoriale : pourquoi on croit ce qu’on croit et comment on sait ce qu’on sait ?

Deuxième avant-propos :  L’affaire Epstein met aussi en lumière un phénomène structurel qui dépasse largement ce cas particulier : l’asymétrie de pouvoir produite par une concentration extrême de richesse. Lorsqu’un individu dispose de ressources financières, juridiques et relationnelles hors normes, il acquiert de facto une capacité accrue à retarder, contourner ou neutraliser les mécanismes ordinaires de contrôle judiciaire et institutionnel. Les arrangements procéduraux, les accords de non-poursuite ou les régimes de détention exceptionnellement favorables observés dans cette affaire ne relèvent pas d’un mystère occulte, mais de logiques sociales bien documentées liant richesse, accès au droit et inégalités devant la justice.

Autrement dit, les dysfonctionnements mis au jour dans le dossier Epstein ne requièrent aucune hypothèse conspirationniste : ils s’inscrivent dans un cadre structurel où la puissance économique crée des zones d’impunité relative. C’est ce cadre — et non un récit de cabales secrètes — qu’il convient d’interroger si l’on veut comprendre comment de tels crimes ont pu se prolonger pendant des années. Pour le dire encore autrement : la réponse est politique, et elle passe par la défense de la démocratie contre les milliardaires.

Troisième avant-propos : il y a tellement de noms dans ces dossiers —qui rassemblent des documents de toutes natures— que figurer dans ces pages ne signifie pas qu’on est un pédocriminel— Dieudonné y apparait, et personne ne porte cette accusation contre lui. Il y a donc des innocents parmi ceux dont circule le nom et vous ne pouvez pas savoir lesquels tant qu’il n’y aura pas eu de procès. Bill Gates, Jack Lang, Elon Musk et les autres sont peut-être des individus sinistres, mais dans un état de droit on a droit à un procès avant d’être déclaré coupable.

Dernier avant-propos : Je n’utilise pas le mot complotiste comme une insulte, et je ne considère pas que vous êtes un complotiste indécrottable parce que vous seriez en désaccord avec moi sur ces sujets ; notamment parce que qu’il n’y a pas de fatalité ; la mentalité complotiste, le complotisme est un comportement, une attitude rhétorique, et pas une caractéristique attachée à une personne.


 


Démarrons : L’histoire dite des Epstein files fait dire très fort à tout l’écosystème complotiste du net que « les complotistes avaient raison », mettant en accusation la sphère de celles et ceux qui luttent contre le complotisme et qui seraient de facto les complices d’Epstein.

L’esprit critique, dans un tel contexte, consiste à s’interroger d’abord sur la chronologie de cette affaire, car elle ne date pas de la publication des documents la semaine dernière. Elle s’inscrit dans une temporalité longue, heurtée, faite de plaintes ignorées, de compromis juridiques discutables, de relances journalistiques décisives et de procédures judiciaires tardives. Elle montre, de manière presque pédagogique, comment la vérité progresse dans les sociétés démocratiques — et comment les récits complotistes parasitent ce mouvement en produisant du bruit, de la confusion et de la défiance stérile.

Dans ce billet, je vais d’abord rappeler une chronologie rigoureuse, puis je vais livrer une courte analyse critique des rôles respectifs des acteurs qui ont facilité l’accès à la vérité ou, au contraire, contribué à l’éloigner. Je conclurai en évaluant la question de la posture complotiste, en montrant en quoi elle constitue une fraude intellectuelle lorsqu’elle prétend se substituer au travail d’enquête rationnel. Nous avons affaire à des gens qui prétendent savoir ce qu’ils ne savent pas.

 

I. Chronologie d’une affaire judiciaire ordinaire… rendue extraordinairement difficile

2005-2006 : les victimes parlent, la police enquête

 

Le point de départ est documenté. En 2005, à Palm Beach, la famille d’une adolescente signale à la police des faits d’agressions sexuelles impliquant Jeffrey Epstein. L’enquête locale met rapidement au jour un schéma récurrent : recrutement de mineures, paiements, abus sexuels. Plusieurs victimes décrivent des faits concordants.

Chronologie détaillée.

À ce stade, on a déjà de sérieuses accusations et des victimes. Mais rien de spectaculaire au sens médiatique : une plainte, une enquête, des auditions. C’est le fonctionnement normal d’un État de droit.

NB —  Les documents récemment publiés montrent que l’un des premiers signalements adressés au FBI impliquant Jeffrey Epstein remonte en fait à 1996, lorsqu’une femme, l’artiste Maria Farmer, a déposé une plainte indiquant que des images de mineures étaient en possession d’Epstein et décrivant des comportements préoccupants, susceptibles de relever de matériel d’abus sexuels sur mineurs.

→ https://www.washingtonpost.com/politics/2025/12/20/jeffrey-epstein-maria-farmer-fbi/

Ce rapport, de septembre 1996, avait été ignoré à l’époque par les autorités fédérales et n’avait pas donné lieu à une enquête approfondie avant des années plus tard — un vide de réaction qui exige qu’on sache ce qui s’est passé. Comment se fait-il qu’un tel signalement ait dormi pendant 9 ans ? Y a-t-il besoin de complicité ou l’inefficacité de la bureaucratie est-elle une explication suffisante ? Ceux qui réclament des réponses ne sont pas des tarés complotistes.

 

2007–2008 : l’art de la négociation quand on est milliardaire

La suite est plus troublante. Alors que des procureurs fédéraux envisagent des poursuites, l’affaire est déviée vers un accord de non-poursuite (non-prosecution agreement). Epstein plaide coupable de chefs limités au niveau de l’État de Floride et bénéficie d’un régime de détention particulièrement accommodant. Pendant 13 mois il dort en prison mais passe 12h par jours dehors pour aller à son bureau. Ce régime est rarissime pour des faits de cette nature et a été largement documenté comme une anomalie.

Analyse rétrospective du “sweetheart deal”

On peut juger que tout cela est anormal, que cela relève d’une justice à deux vitesses où la puissance financière et relationnelle de l’accusé entrave la manifestation de la vérité. Et si vous voulez mon avis, c’est déjà un scandale en soi, mais malheureusement c’est parfaitement légal aux États-Unis.

Le rapport ultérieur de l’Office of Professional Responsibility du Department of Justice conclura à l’absence de faute disciplinaire formelle dans cette transaction pénale asymétrique, tout en décrivant précisément le cadre ayant rendu cet accord possible. La conformité procédurale y côtoie un profond malaise éthique. À partir de 2008, aucun de ceux qui côtoient Epstein n’est censé ignorer sa condamnation.

 

 

2008–2017 : le silence institutionnel, la persistance des victimes

Pendant près d’une décennie, l’affaire disparaît du devant de la scène judiciaire. Elle ne disparaît pas pour les victimes, qui continuent de porter les conséquences psychologiques et sociales des violences subies. L’absence de poursuites n’équivaut pas à l’absence de faits, mais elle rend leur reconnaissance publique plus difficile. Pour mémoire : entre 2008 et 2017 trois présidents se succèdent : Georges W Bush, Barack Obama et Donald Trump.

 

2018 : le rôle décisif du journalisme d’enquête

La relance majeure vient en particulier de la série publiée par le Miami Herald à partir de 2018, sous la plume de Julie K. Brown. Ce travail reconstruit l’accord de 2008, donne la parole aux victimes et révèle l’ampleur des concessions accordées à Epstein.

→ https://www.miamiherald.com/news/local/article220097825.html

Ici, aucun “lanceur d’alerte anonyme” sorti d’un forum. C’est un travail patient, sourcé, éditorialement encadré, juridiquement prudent qui met la pression sur le système judiciaire. La presse joue son rôle classique, même si c’est tardivement : rendre visible ce que des procédures ont contribué à invisibiliser.

 

2019 : La justice rattrape Epstein

En juillet 2019, Jeffrey Epstein est arrêté par les autorités fédérales à New York.

https://www.justice.gov/usao-sdny/programs/victim-witness-services/united-states-v-jeffrey-epstein-19-cr-490-rmb

Il meurt en détention un mois plus tard. Dans des conditions très discutées, je ne sais pas étonné qu’on apprenne des choses graves autour de cette mort mais je vais éviter de faire comme si j’en savais plus que vous sur le sujet. Je sais que je ne peux pas savoir avec certitude ce qu’il en est.

Sa mort clôt l’action pénale à son encontre, et c’est bien dommage, tout en ouvrant un autre chapitre : celui de la responsabilité de son entourage et des complicités éventuelles.

→ https://www.bbc.com/news/world-us-canada-49306032

 

2019–2020 : une politisation diffuse, pas un enjeu électoral structurant

Après la mort de Jeffrey Epstein en août 2019, l’affaire acquiert une forte charge symbolique et nourrit un climat de suspicion dans l’espace public. Elle est commentée, instrumentalisée et surinterprétée par divers acteurs médiatiques et complotistes, mais elle ne constitue pas un enjeu électoral central de la campagne présidentielle de 2020.

Si des documents liés à Epstein circulent à l’approche de l’élection — certains contenant des allégations ultérieures qualifiées par le Department of Justice de “false and sensational” —, Donald Trump n’intègre pas l’affaire comme axe structurant de sa campagne, dominée par d’autres crises majeures. La politisation existe, mais elle reste périphérique et indirecte, sans promesse explicite de transparence ou de déclassification à ce stade. 10 ans après la condamnation d’Epstein, Trump ne manifeste aucune envie de faire plus de lumière dans l’affaire.

→ https://www.nbcconnecticut.com/news/national-international/epstein-document-multiple-trump-mentions-little-revelatory-news/3679067/

 

2020–2022 : Ghislaine Maxwell, la condamnation

Ghislaine Maxwell est inculpée en 2020, jugée et reconnue coupable en 2021, puis condamnée à 20 ans de prison en 2022.

→ https://www.lemonde.fr/en/international/article/2022/07/08/ghislaine-maxwell-appeals-sex-crimes-conviction-sentence_5989405_4.html

→  https://www.justice.gov/usao-sdny/pr/ghislaine-maxwell-sentenced-20-years-prison-conspiring-jeffrey-epstein-sexually-abuse

Cette condamnation constitue un point souvent occulté par les récits complotistes : la justice a bien sanctionné une figure centrale du système Epstein, sur la base de preuves et de témoignages évalués contradictoirement.

 

2025–2026 : les “Epstein files” et la bataille de la transparence

Dans la bataille politique autour de la publication des Epstein Files, un épisode est rapidement devenu emblématique des contradictions, des attentes irrationnelles générées par des promesses imprécises, et de la façon dont ces dérapages nourrissent les récits complotistes.

→ https://www.politifact.com/article/2025/jul/08/timeline-trump-admin-epstein-files-release/

Au début de l’année 2025, peu après sa nomination comme procureure générale, Pam Bondi a multiplié les déclarations à la télévision sur l’imminence de nouvelles révélations concernant l’affaire Epstein. Interrogée le 21 février 2025 sur Fox News sur l’existence éventuelle d’une “liste de clients” contenant des personnalités influentes, elle a répondu :

“C’est sur mon bureau en ce moment pour être examiné” en ajoutant que ce serait fait à la directive du président. (source)

 

Dans les semaines suivantes, elle a aussi annoncé publiquement que son bureau allait rendre publics des éléments nouveaux — logs de vols, noms, informations — suscitant l’espoir de révélations spectaculaires.

https://ca.news.yahoo.com/bondi-pledged-transparency-epstein-files-090434503.html

Puis, quelques mois plus tard, le **ministère de la Justice et le FBI ont rendu public un mémorandum indiquant qu’**il n’existait en fait aucune “liste de clients” incriminante dans les fichiers, et que aucune autre divulgation ne serait appropriée ou justifiée. On annonce la fin de l’affaire.

https://wausaupilotandreview.com/fr/2025/07/07/epstein-client-list-doesnt-exist-justice-department-says-walking-back-theory-bondi-had-promoted/

Face à cette contradiction apparente, Bondi a tenté de rétropédaler, précisant qu’elle ne faisait pas référence à une liste spécifique de clients mais à l’ensemble des fichiers relatifs à Epstein, ce qui a été interprété par de nombreux observateurs comme une reformulation opportuniste pour désamorcer le fiasco communicationnel.

Dans l’espace politique et médiatique, cette séquence a donné lieu à des réactions fortes : certaines personnalités conservatrices ont dénoncé le revirement comme une trahison des promesses de transparence, citant notamment que des “influenceurs” avaient reçu des dossiers en février qui ne contenaient rien de substantiellement nouveau mais plutôt des documents déjà publics, caviardés ou dépourvus d’éléments inédits.

→ https://www.thewrap.com/attorney-general-fbi-jeffrey-epstein-files/

Ce décalage entre promesse sensationnelle et livraison de documents routiniers — suivi d’un message officiel qui nie l’existence même d’une liste de noms — a non seulement alimenté la défiance envers l’administration, mais renforcé les mécanismes complotistes : ceux qui voulaient croire à des réseaux occultes y voient la preuve d’une dissimulation, tandis que les observateurs prudents y voient une communication incohérente et un manque de maîtrise du dossier par les autorités concernées.


Parmi les autres atermoiements, décisions bizarres et retards orchestrés, un élément clé de ce conflit fut la décision du président de la Chambre, le républicain Mike Johnson, de ne pas faire prêter serment immédiatement à la députée élue Adelita Grijalva (D-AZ) après sa victoire lors d’une élection partielle en septembre 2025. Grijalva n’a finalement été assermentée que plus de sept semaines après son élection, ce qui constitue le retard le plus long de l’histoire récente pour une entrée en fonction après une élection spéciale.

→ https://time.com/7333146/adelita-grijalva-johnson-house-swearing-in-epstein-government-shutdown/

→ https://www.pbs.org/newshour/politics/watch-delay-swearing-in-rep-grijalva-has-nothing-to-do-with-epstein-petition-johnson-says

Cette attente n’était pas anodine : Grijalva devait fournir la 218ᵉ signature nécessaire à une discharge petition qui aurait forcé une mise au vote sur le projet de loi Epstein Files Transparency Act, visant à obliger la publication complète des documents. Pendant ce délai, la Chambre était en cessation d’activité (government shutdown) et Johnson a utilisé la règle selon laquelle il n’y a pas de cérémonie de prestation de serment hors session régulière, une interprétation que certains critiques ont décrite comme une manœuvre délibérée pour retarder le vote.

Des élus démocrates ont dénoncé cette stratégie comme antidémocratique et directement liée à l’enjeu des fichiers.

Une fois finalement assermentée, Grijalva a immédiatement ajouté sa signature à la discharge petition, ce qui a permis au texte de parvenir au vote à la Chambre. Le projet de loi a ensuite été adopté par 427 voix contre 1, avant d’être rapidement approuvé par le Sénat et signé par le président Donald Trump.

Ce passage illustre que la publication des Epstein Files est le résultat d’un jeu politique agressif où le Speaker de la Chambre, Mike Johnson, a retardé l’entrée en fonction d’une élue démocrate, Adelita Grijalva, précisément parce que son vote était décisif pour forcer une mise au vote sur la transparence de ces fichiers.

Texte de loi.

Ce n’est qu’une fois la loi votée que le Department of Justice a été légalement contraint de publier des millions de pages de documents, dans un cadre strictement défini par le texte adopté par le Congrès… La loi exigeait une publication avant le 19 décembre. Cela aura lieu le 30 janvier. Avec beaucoup plus de caviardage que prévu et l’identité des victimes mal protégé, comme si la priorité était de protéger d’autres personnes.

Communiqué officiel du DOJ.

https://www.theguardian.com/us-news/2026/jan/30/epstein-files-3-million-new-pages

Il est donc légitime de considérer que l’exécutif trumpien n’a pas favorisé la transparence, alors même que l’affaire Epstein était devenue un puissant outil de mobilisation politique auprès de son électorat. La publication actuelle résulte d’un rapport de force institutionnel, non d’une volonté présidentielle de faire éclater la vérité.

Cette séquence illustre un point central : la vérité progresse ici par des mécanismes ordinaires de contre-pouvoirs démocratiques, non par des révélations sauvages ou des intuitions complotistes.


Cette publication massive, accompagnée de caviardages et d’exclusions, déclenche une controverse politique et médiatique : qu’a-t-on réellement publié ? Qu’est-ce qui manque ? Qui contrôle l’exhaustivité ?

 

 

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 II. Qui a rapproché la vérité, qui l’a tenue à distance ?

L’affaire Epstein permet de distinguer très nettement deux dynamiques opposées face à la vérité : celles qui, malgré leurs lenteurs, ont permis l’établissement progressif des faits, et celles qui ont entretenu la confusion, la défiance et l’impossibilité de hiérarchiser les preuves.

Du côté de la vérité factuelle, les acteurs sont identifiables et leurs rôles traçables. Les victimes d’abord, qui ont parlé, parfois très tôt, souvent sans être entendues. La police locale ensuite, qui a enquêté à partir de plaintes concrètes. Les procureurs fédéraux, qui ont parfois failli mais dans un cadre institutionnel documentable. Le journalisme d’enquête, enfin, qui a joué un rôle décisif en reconstituant les responsabilités et en révélant l’architecture juridique ayant protégé Epstein pendant des années.

Ce travail se prolonge aujourd’hui par des mécanismes démocratiques classiques : contrôle parlementaire, demandes d’accès aux documents non expurgés, et interrogations sur le périmètre réel des fichiers publiés. La demande officielle adressée au Department of Justice par des élus démocrates pour accéder aux documents complets illustre cette dynamique de contrôle institutionnel, lente mais essentielle :

→ https://democrats-judiciary.house.gov/sites/evo-subsites/democrats-judiciary.house.gov/files/evo-media-document/2026-01-31-raskin-to-blanche-doj-re-epstein-files.pdf

Face à ces demandes, le DOJ, par la voix de son numéro deux Todd Blanche, a défendu la publication opérée comme un effort de transparence conforme au cadre légal, tout en reconnaissant les contraintes juridiques et les caviardages imposés :

https://abcnews.go.com/Politics/deputy-ag-defends-epstein-files-release-survivors-slam/story?id=129749781

Dans le même temps, des organisations de surveillance et des journalistes ont pointé le risque d’un périmètre documentaire incomplet, soulignant que certains ensembles de documents pourraient ne pas avoir été inclus dans la publication.

https://www.axios.com/2026/02/06/epstein-bondi-patel-records-withheld

À cela s’ajoutent des interrogations persistantes sur le traitement carcéral réservé à Ghislaine Maxwell, qui font l’objet de courriers, d’enquêtes et de signalements officiels, là encore dans un cadre institutionnel explicite.

→ https://www.whitehouse.senate.gov/wp-content/uploads/2025/11/Maxwell.pdf

https://democrats-judiciary.house.gov/media-center/press-releases/whistleblower-shares-evidence-that-federal-prison-camp-warden-is-pampering-ghislaine-maxwell-maxwell-also-filing-a-commutation-application-with-trump-administration

Tous ces éléments ont un point commun : ils relèvent d’un travail de vérité lent, conflictuel, imparfait, mais responsable, fondé sur des procédures, des sources identifiables et des mécanismes de reddition de comptes.

 

III. La fraude intellectuelle du complotisme face aux faits

La posture complotiste affirme aujourd’hui avoir « toujours eu raison » sur Epstein. Cette revendication repose sur une confusion majeure entre deux choses radicalement différentes : l’existence de crimes réels, d’une part, et la validité d’un cadre explicatif conspirationniste, d’autre part.

Les faits établis dans l’affaire Epstein n’ont jamais émergé grâce aux récits complotistes. Ils sont le produit de plaintes, d’enquêtes, de procédures judiciaires, de journalisme d’investigation, puis de mécanismes légaux de transparence. À aucun moment, les accusations globales, les hypothèses occultes ou les récits totalisants n’ont permis d’établir un fait nouveau juridiquement exploitable.

La littérature scientifique montre au contraire que les récits conspirationnistes liés à la traite et à la protection de l’enfance nuisent à l’action réelle. Ils brouillent la compréhension des phénomènes, parasitent la prévention et affaiblissent la crédibilité des victimes en saturant l’espace public d’accusations invérifiables (Benton & Peterka-Benton, 2021 ; FitzGerald & Graham, 2024 ; Moran et al., 2023).

Ce mécanisme apparaît de manière caricaturale dans les déclarations de Tucker Carlson, qui a affirmé sans preuve que « Pizzagate est essentiellement réel » et a présenté l’affaire Epstein comme l’expression d’un vaste réseau occulto-démoniaque impliquant des élites mondiales. Ce type de discours ne vise pas à établir des faits : il transforme des éléments disparates en un récit total, imperméable à la vérification.

On retrouve exactement la même logique dans la complosphère francophone. Idriss Aberkane, par exemple, agrège des événements sans rapport direct — Biden, vaccins, Nordstream, Epstein — pour affirmer que « les complotistes avaient raison », substituant à l’analyse critique une validation narrative globale. Dans le cas d’Epstein, cela va jusqu’à la diffusion d’hypothèses relevant du fantasme pur, comme l’adrénochrome ou des rituels occultes  (voir cet extrait d’une vidéo d’Aberkane).

 

Ce type de discours a un effet très concret : en mettant toutes les pistes sur le même plan, il détruit la hiérarchie de la preuve. Les faits avérés, les soupçons plausibles et les délires accusatoires sont amalgamés dans un même récit émotionnel, rendant toute accusation sérieuse suspecte par contamination.

Le résultat est paradoxal mais constant : la complosphère rend objectivement service aux bourreaux. — C’est certainement involontaire pour la plupart de celles et ceux qui répètent, mais on peut se demander si les boutiquiers du complotisme le font à dessein ou pas. Le fait demeure : la complosphère offre aux négateurs, aux responsables institutionnels défaillants et aux stratégies de diversion un alibi idéal : tout peut être rejeté comme « complotiste », puisque tout a été noyé dans un bruit narratif haineux et héroïque. La vérité, au lieu d’émerger, est dissoute.


La parole des victimes

Des associations de survivants de Jeffrey Epstein ont vivement critiqué la publication des fichiers, dénonçant leur caractère incomplet et le fait que leurs noms aient été exposés sans que des responsables présumés ne soient dévoilés ou poursuivis, qualifiant cette démarche de “outrageuse”. Ces critiques soulignent que la manière dont les documents ont été rendus publics — partielle, confuse et traumatisante — finit par détourner l’attention des faits établis vers des spéculations, des interprétations médiatiques hâtives et, parfois, des récits complotistes, ce qui nuit à une véritable compréhension et à la reconnaissance des victimes.

→ https://people.com/epstein-survivors-condemn-doj-incomplete-epstein-files-release-lawmakers-demand-full-disclosure-11897878

 


Conclusion

On entend aujourd’hui répéter que « les complotistes avaient raison ». Mais raison sur quoi, exactement — et par opposition à qui ?

Raison sur l’existence de réseaux pédosatanistes buvant l’adrénochrome du sang d’enfants ? Raison sur une pandémie de Covid-19 prétendument programmée par des élites, au motif que des échanges scientifiques sur la préparation aux futures pandémies figurent dans des documents rendus publics ?

La question centrale est ailleurs. Qui a minimisé l’affaire Epstein pendant des années ? Qui a protégé Epstein et Ghislaine Maxwell ? Qui a permis des arrangements judiciaires d’une indulgence exceptionnelle ? Et, surtout, qui a su distinguer les théories délirantes issues de Pizzagate — sacrifices d’enfants, rituels occultes, meurtres de masse — des réalités documentées de trafics sexuels, de violences, de complicités et de défaillances institutionnelles ?

Avant de proclamer que « les complotistes avaient raison », il faudrait être capable de répondre honnêtement à ces questions. Or ce que montrent de manière convergente les recherches en sciences sociales et cognitives, c’est que la mentalité complotiste n’est ni un moteur d’enquête ni un outil de progrès de la connaissance. Elle fonctionne au contraire comme un accélérateur de radicalisation, une machine à surinterpréter, à produire de l’escalade rhétorique, à empoisonner le débat public et à brouiller systématiquement la hiérarchie des preuves.

Ce brouillage ne sert ni la vérité ni la justice. Il affaiblit au contraire les accusations sérieuses, en les noyant dans un flot d’allégations extravagantes. Il offre aux responsables et aux puissants un refuge commode : celui où tout peut être disqualifié comme « théorie du complot ». Et il détourne l’attention des mécanismes bien réels — juridiques, économiques, politiques — qui ont permis à des individus extrêmement riches et influents d’échapper durablement à la prison, parfois même au jugement.

Dire que « les complotistes avaient raison », ce n’est donc pas seulement une erreur analytique. C’est participer à une confusion qui protège les coupables, fragilise les victimes et affaiblit les instruments mêmes dont les sociétés démocratiques disposent pour approcher la vérité.

 

Acermendax


Sources

Benton & Peterka-Benton (Anti-Trafficking Review) — article sur les effets de QAnon et des mythes sur l’éducation/advocacy anti-traite.
Benton, B., & Peterka-Benton, D. (2021). Truth as a Victim: The challenge of anti-trafficking education in the age of Q. Anti-Trafficking Review, (17), 113–131. https://doi.org/10.14197/atr.201221177

FitzGerald & Graham (HKS Misinformation Review) — étude “#SaveTheChildren” (cooptation conspirationniste).
FitzGerald, K. M., & Graham, T. (2024). #SaveTheChildren: A pilot study of a social media movement co-opted by conspiracy theorists. Harvard Kennedy School (HKS) Misinformation Review. https://doi.org/10.37016/mr-2020-143

Moran et al. (PACM HCI / CSCW) — information seeking en contexte conspirationniste autour de l’anti-traite (post-QAnon).
Moran, R. E., Prochaska, S., Grasso, I., & Schlegel, I. (2023). Navigating information-seeking in conspiratorial waters: Anti-trafficking advocacy and education post QAnon. Proceedings of the ACM on Human-Computer Interaction, 7(CSCW1), 1–27. https://doi.org/10.1145/3579510

Des pratiques d’enfermement documentées

L’enquête publiée par L’Express porte sur la Fondation Vallée, hôpital pédopsychiatrique situé à Gentilly, établissement public accueillant des enfants présentant des troubles du neurodéveloppement et d’autres pathologies psychiatriques. Le travail journalistique s’appuie sur des témoignages, sur des documents administratifs consultés par la rédaction et sur des prises de position d’autorités sanitaires.

Un ancien patient, Mathieu, décrit une petite pièce qualifiée par lui de « panic room » : espace exigu, hauts vasistas, absence de poignée à l’intérieur, pas d’accès à des sanitaires, quelques coussins au sol. Selon son témoignage, des enfants y étaient enfermés seuls, parfois plusieurs fois par jour, parfois durant des heures, y compris en dehors de crises majeures.

Le journal situe ces pratiques dans une période récente, indiquant qu’elles ont perduré au moins jusqu’au dernier trimestre 2025. Le 7 octobre 2025, après réception d’alertes qualifiées de « concordantes et documentées », l’Agence régionale de santé d’Île-de-France adresse un courrier à la direction de l’établissement. L’Express en reproduit des extraits. L’ARS y dénonce « la fermeture à clef de chambres d’enfants en hospitalisation libre » et « l’usage abusif de locaux d’apaisement constituant de fait des isolements non conformes à la réglementation », pratiqués sans prescription, sans réévaluation médicale et sans dispositif matériel garantissant la sécurité et la dignité des enfants. Le courrier exige l’arrêt immédiat de ces pratiques et une mise en conformité stricte.

Une inspection est diligentée à partir du 17 novembre 2025, avec plusieurs jours sur site, suivie d’un examen des pièces transmises par l’établissement. Durant cette période, les nouvelles admissions en hospitalisation sont suspendues.

 

Le cadre juridique : hospitalisation libre et privation de liberté

L’hospitalisation libre exclut toute mesure de privation de liberté. Le verrouillage d’une chambre ou l’enfermement dans un local empêchant la sortie autonome ne relève pas d’un ajustement thérapeutique. Il s’agit d’un acte incompatible avec le statut administratif du patient.

Dans ce cadre, l’argument thérapeutique ne constitue pas une justification juridique. L’illégalité tient au statut de l’hospitalisation, indépendamment de la finalité invoquée. Les éléments rapportés par l’enquête montrent que cette distinction a été ignorée de façon suffisamment répétées pour justifier l’intervention de l’autorité sanitaire.

 

Des alertes anciennes et répétées

Les faits rapportés s’inscrivent dans une histoire institutionnelle déjà documentée. En novembre 2021, un rapport de la Chambre régionale des comptes d’Île-de-France souligne un management déficient, un fort turnover médical et une sous-occupation persistante des capacités d’accueil, malgré des besoins élevés en pédopsychiatrie. Le rapport exprime aussi une inquiétude sur l’absence de référence explicite aux recommandations de bonnes pratiques de la Haute Autorité de santé pour la prise en charge de l’autisme, alors que ces enfants représentent une part majoritaire des patients accueillis.

À la fin de 2025, la HAS rend un avis de non-certification, événement rare dans le paysage hospitalier français. Parmi les motifs figurent l’enfermement d’enfants dans des chambres d’isolement inadaptées, sans bouton d’appel ni sanitaires, ainsi qu’une difficulté persistante à faire évoluer les pratiques. Le responsable de la certification à la HAS, cité par L’Express, insiste sur l’attente d’adaptation aux recommandations reconnues internationalement et sur les risques de dérives lorsque les équipes restent enfermées dans un cadre doctrinal.

Des démissions collectives de soignantes sont également rapportées. Elles décrivent des organisations de prise en charge générant des situations de violence, suivies de mises à l’isolement, ainsi qu’une absence de réponse médicale adaptée à ces difficultés.

 

Un cadre doctrinal structurant

L’enquête décrit un établissement revendiquant explicitement un ancrage psychanalytique. Les bâtiments portent les noms de figures majeures de cette tradition. Les projets de soins mentionnent principalement les travaux de Roger Misès. Des documents internes récents présentent l’institution comme une « fonction contenante » ou une « aire transitionnelle ». Des médecins de l’établissement ont contribué à des ouvrages défendant l’usage de grilles d’analyse psychanalytiques parallèlement aux classifications diagnostiques officielles.

Cet ancrage doctrinal a des conséquences pratiques. L’enquête rapporte des difficultés récurrentes de diagnostic, y compris dans les centres médico-psychologiques rattachés à la Fondation, ainsi que des témoignages de familles évoquant des années de suivi sans identification claire de troubles pourtant reconnus par des praticiens extérieurs. Des mères rapportent avoir été explicitement culpabilisées, tandis que les prises en charge proposées se limitaient à des dispositifs non recommandés pour les troubles du neurodéveloppement.

 

Apports de la littérature académique

La situation décrite s’inscrit dans un contexte plus large déjà analysé par la recherche. Bishop et Swendsen (2021) décrivent la France comme une exception culturelle par la place conservée par certaines approches psychanalytiques dans la prise en charge de l’autisme, en dépit de l’absence de base probante conforme aux standards de la médecine fondée sur les preuves. Les auteurs soulignent aussi les effets délétères de cadres interprétatifs pouvant conduire à la culpabilisation parentale et à une résistance institutionnelle face aux approches évaluées.

Chamak (2019) analyse la structuration historique du champ français de l’autisme, marqué par une domination durable de la psychiatrie d’inspiration psychodynamique, et montre comment les mobilisations associatives et les arbitrages publics ont progressivement remis en cause cet état de fait, sans toutefois en effacer complètement les effets institutionnels.

Sur le plan des pratiques coercitives, les revues systématiques indiquent une variabilité importante des usages d’isolement et de contention selon les établissements, ainsi qu’un faible niveau de preuve concernant leur bénéfice thérapeutique. Les mises à jour successives de la revue Cochrane initiée par Sailas et Fenton concluent à une absence de données solides permettant d’établir une efficacité clinique robuste. Chez les mineurs, la synthèse de Nielsen et al. (2021) décrit un recours fréquent à la contrainte, une association à des blessures, et un déficit de données sur l’expérience vécue et les conséquences à long terme.

 

Diagnostic épistémique et responsabilité collective

Les éléments réunis dessinent un problème de fiabilité du cadre clinique utilisé et de contrôle institutionnel. Un corpus théorique qui ne se contraint pas par des critères d’échec observables, qui ne dispose pas de mécanismes internes de révision fondés sur des données comparatives, et qui transforme la contestation en matériau interprétatif, produit une stabilité doctrinale indépendante des résultats.

Dans un tel cadre, les alertes administratives, les rapports de contrôle et les recommandations de bonnes pratiques perdent leur capacité corrective. Elles s’accumulent sans produire de modification substantielle des pratiques. Cette inertie ne relève pas d’un défaut ponctuel de gouvernance, mais d’une configuration épistémique où la doctrine conserve sa cohérence interne sans être mise en tension par la réalité des effets observables.

La psychiatrie française présente ici un symptôme clair de pathologie épistémique : la tolérance institutionnelle durable à des cadres théoriques non évalués exerçant une autorité pratique sur des mineurs. Cette tolérance résulte d’une combinaison d’entrisme doctrinal ancien et de renoncements académiques répétés à imposer des critères de preuve, de comparaison et d’abandon des pratiques inefficaces.

Dans ces conditions, la production d’abus ne relève pas d’un accident moral, mais d’une conséquence structurelle. Les faits documentés à la Fondation Vallée en fournissent une illustration précise : enfermements en hospitalisation libre, isolements non conformes, absence de garanties matérielles, interventions tardives malgré des alertes anciennes.

 

Acermendax


Références
  • Bishop, D. V. M., & Swendsen, J. (2021). Psychoanalysis in the treatment of autism: Why is France a cultural outlier? BJPsych Bulletin, 45(2), 89–93.
  • Chamak, B. (2019). Lobbying by association: The case of autism and the controversy over packing therapy in France. Social Science & Medicine, 230, 256–263.
  • Nielsen, S., Bray, L., Carter, B., & Kiernan, J. (2021). Physical restraint of children and adolescents in mental health inpatient services: A systematic review and narrative synthesis. Journal of Child Health Care, 25(3), 342–367.
  • Sailas, E., & Fenton, M. (2000). Seclusion and restraint for people with serious mental illnesses. Cochrane Database of Systematic Reviews, (2), CD001163.
Émission enregistrée le 3 février 2026
Invité : Pr. Stéphane Charpier, chercheur à l’Institut du Cerveau, auteur de « Le cauchemar de Descartes »

 

Éditorial

La tentation dualiste ne vient pas de nulle part. Le dualisme c’est la doctrine cartésienne selon laquelle il existe deux principes dans la nature : la matière et l’esprit.

Et cette tentation dualiste, elle est ancienne, profondément enracinée dans notre histoire en tant qu’espèce, et probablement liée à la manière dont l’esprit humain organise spontanément le monde. Très tôt, nous distinguons les objets inertes, les agents intentionnels, et — de façon tout aussi spontanée — des états mentaux que nous prêtons à autrui. Cette capacité à inférer des intentions, des croyances ou des désirs est centrale dans nos interactions sociales. Elle rend aussi presque intuitive l’idée qu’il existerait, quelque part, une entité mentale distincte du corps.

Pendant des millénaires, le dualisme a ainsi structuré les modèles du monde. Il a fourni un socle conceptuel commode aux systèmes religieux, aux cosmologies théologiques, et plus tard aux grandes métaphysiques philosophiques. Ce n’est qu’à partir de l’époque moderne — avec la montée des sciences naturelles, de la physiologie, puis de la biologie expérimentale — que cette vision a commencé à être sérieusement mise en difficulté. Non pas par une réfutation brutale et définitive, mais par une accumulation de travaux montrant que de nombreux phénomènes attribués à une « âme » pouvaient être décrits, expliqués et parfois prédits à partir du fonctionnement des organismes vivants. Sans disparaître, le dualisme a reculé, se repliant progressivement vers les sphères philosophiques, puis vers des discours plus spéculatifs.

Il reste aujourd’hui très présent, y compris chez des penseurs qui ne se revendiquent pas comme tels. Il arrive même qu’il s’exprime à l’insu de ceux qui le mobilisent, lorsque l’on postule, par exemple, une séparation implicite entre une conscience souveraine et un cerveau relégué au rôle de simple exécutant. J’ai vu lors d’un débat contre Monsieur Phi sur ma chaîne, Raphaël Enthoven rejeter explicitement le dualisme tout en défendant un point de vue qui y correspond malgré tout, comme si cette intuition nous collait parfois aux neurones.

Et ce n’est pas si surprenant, car ce dualisme diffus constitue une composante normale de notre rapport naïf / spontané au réel. Mais il peut devenir un obstacle lorsqu’il empêche de comprendre ce que disent réellement les travaux contemporains sur la conscience, ou lorsqu’il ouvre la voie à des discours séduisants, riches en vocabulaire, mais pauvres en contenu épistémique — qu’il s’agisse de non-localité mentale, de panpsychisme vague ou de conscience dite « quantique », comme j’ai pu m’en lamenter en regardant récemment une vidéo du mentaliste Fabien Olicard [qui a d’ailleurs eu une réaction exemplaire et à qui je renouvelle l‘invitation de venir discuter de ces sujets avec moi quand il le désire].

La conscience est un objet trop vaste pour appartenir entièrement à un seul champ disciplinaire. Philosophie, psychologie, anthropologie et sciences cognitives ont toutes quelque chose à en dire. Il paraît toutefois raisonnable d’accorder un poids particulier aux travaux de celles et ceux qui étudient directement le fonctionnement du cerveau et des organismes vivants — Non pas en présupposant qu’ils auraient d’ores et déjà raison de penser ce qu’ils pensent, mais parce qu’ils disposent d’outils permettant de tester, d’évaluer et de contraindre empiriquement une grande partie des hypothèses en circulation.

Ce soir, nous ne vivrons pas une révélation fulgurante ni une expérience transcendante. L’objectif est plus modeste, et sans doute plus exigeant : examiner ce que l’on peut raisonnablement dire de la conscience à la lumière des connaissances actuelles, identifier les fausses évidences, se débarrasser de quelques idées tenaces mais trompeuses, et retrouver un peu de liberté intellectuelle face aux questions qui se posent réellement aujourd’hui, à mesure que les travaux en biologie et en sciences du comportement progressent.

Et je reçois à cette fin le professeur Stéphane CHARPIER, auteur du livre « Le cauchemar de Descartes ».

 

 

 

 

La récente diffusion par Le Figaro d’une intervention du psychologue Cyril Tarquinio, dans laquelle il interprète des liens entre traumatismes de l’enfance et maladies tout au long de la vie, pose de sérieux problèmes d’éthique scientifique et journalistique.

Source : https://x.com/Le_Figaro/status/2014700266419876270

Dans cette intervention, l’orateur traite de manière affirmative des expériences négatives de l’enfance comme origine des maladies, et évoque des approches thérapeutiques non validées scientifiquement telles que l’homéopathie. L’association de ces deux registres — interprétation psychologisante globale et indulgence envers une thérapeutique dépourvue de fondement scientifique — n’est pas anodine. Elle appelle une mise au point rigoureuse, précisément parce qu’elle émane d’un universitaire.

La thématique mobilisée n’a pourtant rien de marginal. Depuis la fin des années 1990, la recherche épidémiologique s’intéresse aux Adverse Childhood Experiences (ACEs), c’est-à-dire à l’exposition précoce à des violences, des négligences ou des environnements familiaux dysfonctionnels. L’étude fondatrice menée par Felitti et Anda, sur une large cohorte suivie aux États-Unis, a mis en évidence une association statistique entre le cumul de ces expériences et un risque accru de certaines issues défavorables à l’âge adulte, incluant des maladies cardiovasculaires, des troubles métaboliques, et, selon les études et les contextes, certains cancers, ainsi qu’une mortalité prématurée plus élevée (Felitti et al., 1998). Ces résultats ont été largement reproduits et étendus par la suite, confirmant l’existence de relations dose-effet à l’échelle des populations.

Mais ce point est décisif : ces travaux décrivent des associations statistiques, non des mécanismes causaux simples et universels. Ils montrent que, toutes choses égales par ailleurs, les individus exposés à davantage d’adversités précoces présentent en moyenne des profils de santé moins favorables. Ils ne démontrent pas que les maladies seraient l’expression directe d’un traumatisme ancien, ni que le corps « parlerait » à travers la pathologie pour signaler un désordre psychique. La littérature insiste au contraire sur la multiplicité des médiations possibles : conditions socio-économiques, comportements de santé, accès aux soins, stress chronique, facteurs environnementaux et biologiques interagissent de manière complexe tout au long de la vie (Felitti et al., 1998).

C’est précisément cette distinction que le discours médiatisé de Cyril Tarquinio tend à effacer. Lorsque les maladies sont présentées comme des « signaux » du psychisme, l’analyse quitte le terrain de la santé publique et de l’épidémiologie pour entrer dans celui d’une interprétation globale et téléologique du corps. Une corrélation observée dans des cohortes devient un récit explicatif général. Ce glissement n’est pas une simple maladresse de vulgarisation : il transforme un savoir probabiliste et prudent en une causalité implicite, simplificatrice, qui excède clairement ce que les données permettent d’affirmer.

La référence simultanée à l’homéopathie achève de situer le problème. Je ne vais pas m’attarder ici sur cette question, mais il est clair qu’un professionnel de santé qui défend l’homéopathie est de facto dans un discours de charlatan – par définition.

 

J’ai déjà analysé ce mécanisme dans un article consacré aux constellations familiales, en montrant comment ce type de discours fonctionne comme une grammaire commune des fausses médecines : un récit totalisant, psychologisant, qui prétend donner du sens à la maladie en la reliant à une histoire intime supposée défaillante, tout en se dispensant de toute validation clinique sérieuse. Cette logique n’est pas marginale ; elle constitue l’un des socles idéologiques des pratiques à fort risque d’emprise, précisément parce qu’elle déplace la causalité de la biologie vers la psyché, et la responsabilité de la maladie vers l’individu lui-même.

 

Article : Constellations familiales : Imposture à l’université ?

 

Le problème devient plus grave encore lorsque l’on examine ce que Tarquinio écrit noir sur blanc dans la présentation de son ouvrage Les maladies ne tombent peut-être pas du ciel (2022). Il y affirme, sans ambiguïté, qu’il existe « sans aucun doute » un lien entre traumatismes d’enfance et maladies déclenchées par le corps, et que des pathologies aussi diverses que les douleurs chroniques, les troubles cardiovasculaires ou les cancers ne seraient pas seulement le signe d’un dérèglement physiologique, mais également le signal fort que « quelque chose ne va pas dans notre mental ». Autrement dit, cancers = signal d’un désordre psychique. Il ne s’agit plus ici d’une extrapolation de lecteur critique : c’est la thèse centrale mise en avant.

Tarquinio écrit explicitement : «  Ces maladies [notamment le cancer] ne sont pas seulement le signe physique d’un dérèglement de notre organisme, elles sont aussi un signal fort que quelque chose ne va pas dans notre mental. »

Cette idée, qui irrigue depuis des décennies les fausses médecines les plus problématiques, est fausse au regard de l’état des connaissances scientifiques, et elle est dangereuse pour les malades. Elle suggère une causalité psychique directe là où les données n’établissent que des associations complexes et probabilistes. Elle alimente des schémas culpabilisants de la maladie, où le patient devient implicitement comptable de son état de santé, sommé d’interroger son passé plutôt que de bénéficier d’une prise en charge fondée sur des preuves. Elle constitue enfin un point d’entrée classique vers des dispositifs thérapeutiques parallèles, souvent coûteux, parfois intrusifs, et parfois clairement sectaires.

Et c’est au vu de ce type de conséquence que la question de l’impunité doit être posée. Car un tel discours ne circule pas dans un vide social. Il bénéficie d’une légitimation académique plus ou moins directe, dès lors qu’il est porté par un universitaire et relayé sans mise à distance critique par un grand média. Les universités disposent pourtant des outils conceptuels et normatifs pour rappeler les frontières entre science établie, hypothèse prudente et croyance personnelle. Lorsqu’elles choisissent de ne pas intervenir, elles laissent s’installer un entrisme discret mais efficace des fausses médecines, sous couvert d’ouverture d’esprit, de refus de l’orthodoxie, de psychologie humaniste et de neurosciences vaguement invoquées.

L’enjeu dépasse donc largement le cas Tarquinio. Il concerne la capacité — ou l’incapacité — des institutions académiques à assumer leur responsabilité épistémique dans l’espace public. Tant que des discours psychologisants globalisants, scientifiquement infondés et potentiellement délétères pour les patients pourront être tenus sans contradiction institutionnelle, l’université cessera progressivement d’être un rempart contre les impostures pour devenir, malgré elle, l’un de leurs relais.

« Nous préférons la science » nous disait le président Macron récemment à Davos en incarnant une forme de résistance rationaliste face au trumpisme dérangé. Oui, nous préférons la science, surtout dans la bouche des universitaires.

Acermendax 


Références

  • Felitti, V. J., Anda, R. F., Nordenberg, D., Williamson, D. F., Spitz, A. M., Edwards, V., Koss, M. P., & Marks, J. S. (1998). Relationship of childhood abuse and household dysfunction to many of the leading causes of death in adults: The Adverse Childhood Experiences (ACE) Study. American Journal of Preventive Medicine, 14(4), 245-258. https://doi.org/10.1016/S0749-3797(98)00017-8
  • Shang, A., Huwiler-Müntener, K., Nartey, L., Jüni, P., Dörig, S., Sterne, J. A. C., Pewsner, D., & Egger, M. (2005). Are the clinical effects of homoeopathy placebo effects? Comparative study of placebo-controlled trials of homoeopathy and allopathy. The Lancet, 366(9487), 726-732.