Archive pour la catégorie : La Tronche en Biais

La chaîne aborde sur un ton décalé dans la forme mais sérieux sur le fond les raisons qui font que notre lecture du monde est souvent bancale.

En 1995, des millions de téléspectateurs découvrent à la télévision une séquence en noir et blanc censée montrer l’autopsie d’un corps non humain, filmée en 1947 par l’armée américaine. Le document dure moins de vingt minutes, et il répond à l’imaginaire d’une population en attente de preuves de ce qu’elle croit déjà savoir à propos de l’affaire Roswell.

En effet, depuis la fin des années 1970, l’affaire de Roswell a été progressivement transformée, à travers des livres, des témoignages tardifs et des récits médiatiques, en un récit cohérent mêlant crash d’OVNI, récupération de corps et dissimulation par les autorités, phénomène bien documenté comme une reconstruction progressive d’un mythe moderne (Carbone, 2023). Lorsque le producteur britannique Ray Santilli met sa bande vidéo en circulation, il fournit enfin un élément matériel, un semblant de preuve capable de transfigurer une rumeur en une vérité défendable devant les sceptiques et la presse.

Le flou artistique

Le coup de génie de cette entreprise frauduleuse réside dans la piètre qualité du matériau diffusé. Une image trop nette aurait livré ses artifices ; une image trop médiocre n’aurait intéressé personne. Mais un film modérément instable, granuleux, partiellement illisible, et commodément muet, voilà qui retient l’attention. La mauvaise qualité de la pellicule porte en elle la marque d’une authenticité ancienne, clandestine, rescapée.

À l’image, des gestes sont visibles, des formes reconnaissables, mais les détails nécessaires à une vérification rigoureuse font défaut. Ce type de configuration correspond à des situations étudiées en psychologie de la perception, où l’ambiguïté visuelle favorise les projections interprétatives et réduit la capacité de réfutation directe (Kornmeier, 2012). Ce n’est pas la crédibilité intrinsèque du corps filmé qui opère, mais la possibilité laissée à chacun d’y projeter ce qu’il attend déjà de voir.

 

La télévision comme machine à croire

La diffusion télévisuelle transforme ce matériau fragile en une preuve sociale. Alien Autopsy: Fact or Fiction?, diffusé par Fox le 28 août 1995, ne se contente pas de montrer la bande ; l’émission l’encadre, la découpe, la commente et la met en scène selon des formats déjà associés à l’enquête et à l’expertise en faisant intervenir des spécialistes. Le présentateur n’est autre que l’acteur Jonathan Frakes, connu pour son rôle dans Star Trek. La télévision prend explicitement le document au sérieux, et cela aura un impact considérable. Le titre joue un rôle décisif. Ce transfert de crédibilité par le dispositif médiatique est bien documenté dans les études sur l’autorité des formats télévisuels et documentaires (Pouliot & Cowen, 2007). En posant la question plutôt qu’en affirmant une thèse, il installe une position intermédiaire où le spectateur est invité à considérer la possibilité du phénomène sans qu’aucune preuve ne soit exigée.

« Sentez-vous libre d’y croire » nous susurre-t-on presque à l’oreille.

L’une des diffusions de l’émission réunit plus de onze millions de téléspectateurs aux États-Unis, ce qui suffit à transformer une séquence incertaine en événement culturel. Cette réception massive intervient dans un contexte où la télévision américaine valorise déjà les récits de conspiration et de secret institutionnel. La même chaîne diffuse alors The X-Files, qui popularise une esthétique du soupçon fondée sur l’idée que la vérité existe mais qu’elle est dissimulée. Le film de Santilli s’inscrit directement dans ce cadre : il rencontre un public déjà accoutumé à penser qu’une preuve capitale, si elle existait, apparaîtrait précisément sous cette forme dégradée, anonyme, instable, qui porte tous les stigmates du secret.

 

Une propagation organisée

La circulation internationale prend le relai. Le film circule aux États-Unis et au Royaume-Uni, mais il est aussi vendu pour des diffusions au Japon et dans plusieurs pays européens, où il suscite immédiatement des débats télévisés, des reprises journalistiques et suscite immédiatement des critiques, notamment dans la presse sceptique, qui pointent les incohérences techniques et narratives du document (Nickell, 1995 ; Klass, 1995). Chaque diffusion réactive le dispositif initial : présentation encadrée, commentaires, experts invités, relance de la question sans résolution. Ce mode de circulation assure la reproduction du soupçon plutôt que sa résolution.

L’étude anthropologique de Marco-Benoît Carbone insiste sur ce point : la bande a fonctionné comme un objet capable de cristalliser, dans des contextes culturels différents, des conflits déjà présents autour de l’autorité scientifique, de la confiance politique et du désir de croire que l’humanité n’est plus seule. La mondialisation du canular n’a donc pas été un simple effet de distribution ; elle a tenu à sa plasticité symbolique. Chaque espace médiatique a pu y injecter ses propres anxiétés et ses propres espoirs.

 

L’odyssée de l’étrange de Jacques Pradel

En France, le 23 octobre 1995, TF1 propose une émission spéciale de L’Odyssée de l’étrange, présentée en prime time par Jacques Pradel, consacrée à l’affaire de Roswell. Le format correspond à une cassette VHS vendue au préalable dans le commerce sous le titre « l’extra-terrestre de Roswell ». C’est une longue séquence d’« enquête », ponctuée d’interventions d’experts, notamment un chirurgien, le docteur Patrick Braun qui, dans sa blouse, commente un téléviseur installé au milieu d’un bloc opératoire. À aucun moment il ne prend de recul critique : les images sont commentées comme étant parfaitement authentiques, comme si l’on n’était pas en mesure d’avoir de vraies raisons de douter.

L’émission est un exemple chimiquement pur d’exercice d’intoxication du public, où l’extra-ordinaire, l’incroyable, le sensationnel est vendu à l’aide d’un habillage qui se veut scientifique et rationnel, et donc trompe tout le monde. Les critiques que reçoit cette imposture vue par des millions de français ne coûtent même pas sa carrière à Jacques Pradel

 

Qui gagne quoi ?

Le succès du film repose aussi sur la convergence d’intérêts matériels clairement identifiables. Ray Santilli et son associé Gary Shoefield tirent des revenus directs de la vente des droits de diffusion. Les chaînes obtiennent, pour un coût limité, un programme susceptible de générer une forte audience. La presse trouve dans l’affaire un sujet à forte visibilité, alimenté par l’absence de conclusion définitive. Autour de ces acteurs principaux il y a enfin tout un petit monde d’experts autoproclamés, d’ufologues, de commentateurs, qui se voient offrir une matière rêvée pour produire du discours, se poser en déchiffreurs de l’indéchiffrable, et gagner en visibilité à mesure que la question demeure irrésolue.

Le film a engendré d’importants revenus de distribution mondiale et une prolifération de textes, d’interventions et de gloses, tandis que l’Internet naissant lui fournissait déjà un milieu idéal pour la multiplication de lectures concurrentes, d’hypothèses alternatives et d’histoires parallèles.

Aucun de ces différents acteurs n’a intérêt à une résolution rapide. Une démonstration claire d’authenticité ou de fraude mettrait fin à l’exploitation médiatique de l’objet. À l’inverse, une incertitude entretenue permet de prolonger l’attention, de multiplier les formats et d’étendre la durée de vie économique du film. Dans ce cadre, le flou n’est pas un défaut du dispositif ; il en constitue la condition de fonctionnement.

 

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Les aveux bon marché

Au fil du temps, toutefois, le film change de statut, car plusieurs intervenants de l’émission initiale expliquent que leurs réserves ont été atténuées au montage, et des médecins relèvent des anomalies anatomiques incompatibles avec un corps viable. Les critiques ne se contentent plus de juger l’image ; ils tentent d’en reconstituer la chaîne de production, d’identifier les matériaux, les techniques, les lieux de tournage, et les conditions de diffusion (Nickell, 2006). On se lance sur les traces des individus qui ont créé et distribué ces images. La nasse se resserre tant et si bien que Ray Santilli finit par faire des aveux en 2006 (Lagerfeld, 2016). En demi-teinte, toutefois.

Il reconnaît que la séquence diffusée est une reconstitution réalisée par Spyros Melaris, tout en maintenant qu’elle aurait été réalisée à partir d’un film authentique devenu malheureusement inexploitable (BBC News, 2017). Le film de 1995 devient la trace indirecte d’un document absent, et cela fait une si belle histoire qu’un film de cinéma est déjà en cours de production, et qu’une comédie grand public produite par la Warner « Alien Autopsy » est sur le point de sortir quelques jours après des révélations qui servent de promotion.

Il sortira cette même année 2006 : dresse le portrait de Ray Santilli et Gary Shoefield en petits magouilleurs qui touchent le gros lot en vendant une vidéo truquée, mais inspirée d’une vraie bande qui finit enterrée, car trop dangereuse.

 

Ce qui aurait dû clore l’affaire — l’aveu que les images disponibles sont truquées — ne fait que relancer les spéculations, les gloses, les interprétations, les hypothèses. La machine narrative en redemande. Et l’épisode finit par devenir encore plus intéressant que l’évènement de Roswell lui-même, parce qu’il permet d’observer ce qui tient lorsque tout devrait s’effondrer. Le corps disséqué n’a aucune réalité biologique ; la pellicule ne documente aucun événement ; les conditions de production sont progressivement mises au jour. Et pourtant le narratif fait recette.

 

Le retour de l’affaire

La trajectoire de cette séquence aurait pu s’arrêter là, comme tant d’autres curiosités médiatiques promises à l’oubli après leur moment de gloire. Elle se prolonge pourtant, et ce prolongement en révèle la dimension la plus instructive. Trente ans après sa diffusion initiale, l’« autopsie extraterrestre » réapparaît dans un contexte où la question n’est plus de savoir ce que montrent les images, ni même comment elles ont été fabriquées, mais à qui appartient ce qui a été fabriqué (The Guardian, 2023).

Au milieu des années 2020, Mindhouse, société fondée par Louis Theroux, produit un documentaire réalisé par John Dower afin de raconter l’histoire du canular lui-même, ses acteurs, ses ressorts, ses effets. Ce projet analytique déclenche une contestation inattendue : Spyros Melaris, qui revendique un rôle central dans la conception et la réalisation du film de 1995, engage une action en justice afin de faire reconnaître ses droits sur l’œuvre et de contrôler les conditions de sa réutilisation.

Le litige n’implique plus aucun extra­terrestre. Il ne porte ni sur Roswell, ni sur la véracité des images, ni même sur la bonne foi de ceux qui les ont diffusées. Il porte sur des questions de droit d’auteur : qui a conçu le film, qui en détient les droits, et dans quelle mesure un tiers peut en exploiter l’histoire sans porter atteinte à ces droits. L’affaire est examinée par l’Intellectual Property Enterprise Court, où le juge Richard Hacon rend un jugement sommaire, estimant que Melaris n’a aucune chance raisonnable d’établir une titularité exclusive, notamment en raison d’accords antérieurs attribuant les droits à une tierce société[1].

Mais il faut bien comprendre ce que ce jugement nous dit sur l’affaire de l’autopsie alien. Le droit d’auteur protège l’expression d’une œuvre, mais pas la vérité de ce qu’elle montre. Une fiction peut être protégée ; et un mensonge, s’il prend la forme d’une création originale, peut l’être également. Cette distinction entre vérité factuelle et protection juridique de l’expression est centrale dans le droit de la propriété intellectuelle (Ginsburg, 2003).

Mais avouons que la démarche judiciaire agit comme un nouvel aveu. Une séquence présentée en 1995 comme une archive militaire devient, trois décennies plus tard, un objet dont la paternité artistique est disputée devant un tribunal. Ce qui était censé relever du secret d’État entre dans le régime ordinaire des biens culturels, avec ses règles, ses conflits, ses revendications concurrentes. Et l’on retrouve le profit au cœur des préoccupations des acteurs de notre histoire, aux dépends de tous ceux qui voulaient croire le contenu des images.

 

 

Le faux comme marchandise

Dès le départ, le film n’a pas seulement circulé comme une rumeur visuelle ; il a été vendu, acheté, programmé, rediffusé, commenté, intégré à des catalogues, utilisé comme matière première pour d’autres productions. Il a généré des revenus pour ceux qui le détenaient et pour ceux qui le diffusaient. Le litige des années 2020 ne fait que rendre explicite une dimension présente dès l’origine : cette autopsie imaginaire a toujours été un produit. Ceux qui dénonçaient une supercherie en 1995 avaient raison, mais l’histoire à laquelle nous avons accès ne donne toujours pas tort, factuellement, à ceux qui veulent croire qu’il a existé une bande vidéo perdue de cette autopsie incroyable.

La dissimulation, le mensonge, la duplicité, le soupçon étaient des ingrédients de la formule narrative dès le départ, et les convictions des tenants-croyants étaient, nous le constatons, parfaitement à même d’encaisser le choc de révélations qui auraient anéanti l’intérêt d’une histoire moins rocambolesque. On aurait pu s’attendre à ce que la vidéo de 1995 paye plus cher son passage du statut de preuve de l’existence d’extraterrestres à celui de propriété intellectuelle disputée, mais la réfutation n’a pas anéanti la valeur symbolique et émotionnelle de cette icône du monde d’avant Internet. L’autopsie alien est un faux techniquement démonté, publiquement reconnu, historiquement documenté comme tel, mais qui continue néanmoins d’exister comme ressource, parce que l’émoi qu’elle a suscité était bien vrai, lui, ainsi que la passion des débats qu’elle a générés. Bien que fausse, l’icône acquière une forme d’autonomie : telle une relique moderne, elle réifie le contenu de croyances qui n’ont pas de faits sur lesquels s’appuyer.

 

 

Épilogue — Ne plus en croire nos yeux

Les technologies de l’information préparent le déferlement irrépressible des deepfakes, des faux documentaires, les images synthétiques générées par des modèles numériques dans des proportions qui vont diluer les sources d’information authentiques et faire font passer l’humanité dans une ère nouvelle : celle où la plupart des preuves matérielles peuvent désormais être factices. Si « voir c’est croire », alors tout pourra être cru, tout sera vrai et faux en même temps, et les humains ne seront plus guidés que par ce qu’ils ont envie de croire.

Notre vieille autopsie extraterrestre a de quoi faire sourire, car elle était une supercherie facile à démasquer. Trente ans plus tard, nous allons nous retrouver face à des documents dont l’authenticité ne pourra plus être décidée sans une démarche de traçage méthodique et diligente des sources. Les documents en eux-mêmes : images, enregistrements et même jeux de données n’auront de valeur qu’en regard de la confiance que l’on pourra accorder aux canal par lequel ils sont diffusés. Les travaux récents sur les médias synthétiques montrent que la multiplication des images générées fragilise les repères traditionnels d’authentification, en déplaçant la question de la preuve vers celle des chaînes de confiance (Chesney & Citron, 2019).

Les humains devront apprendre ce qu’est la confiance, la fiabilité, la responsabilité. Et, hélas, c’est une leçon que l’on ne peut pas espérer tirer de l’année 1995.

 

Acermendax

 

Prochainement dans le Bureau du Bizarre :


Références

  • BBC News. (2017). Alien autopsy film-maker Spyros Melaris reveals how hoax was made.
    https://www.bbc.com/news/entertainment-arts-38738452
  • Carbone, M. B. (2023). Dissecting Aliens, Imagining Futures: Rethinking the 1995 Roswell Autopsy Video Hoax. Rivista di Antropologia Contemporanea. https://doi.org/10.48272/107942
  • Chesney, R., & Citron, D. (2019). Deepfakes and the new disinformation war. Foreign Affairs, 98(1), 147–155.
  • Ginsburg, J. C. (2003). The concept of authorship in comparative copyright law. DePaul Law Review, 52(3), 1063–1092.
  • Klass, P. J. (1997). The Real Roswell Crashed-Saucer Coverup. Prometheus Books. ISBN 978-1-57392-164-0.
  • Kornmeier, J., & Bach, M. (2012). Ambiguous figures — What happens in the brain when perception changes but not the stimulus. Frontiers in Human Neuroscience, 6, 51. https://doi.org/10.3389/fnhum.2012.00051
  • Lagerfeld, N. (2016, 24 juin). How an Alien Autopsy Hoax Captured the World’s Imagination for a Decade. TIME. https://time.com/4376871/alien-autopsy-hoax-history/
  • Nickell, J. (1995). Alien autopsy: The case of the Roswell UFO crash. Skeptical Inquirer, 19(6), 17–23.
  • Nickell, J. (2006). Postmortem on “Alien Autopsy”. Skeptical Briefs, 16(2).
  • Pouliot, L., & Cowen, P. S. (2007). Does perceived realism really matter in media effects? Media Psychology, 9(2), 241–259. https://doi.org/10.1080/15213260701285819
  • The Guardian. (2026). Alien autopsy hoax dispute heads to court amid documentary revival. https://www.theguardian.com/tv-and-radio/2026/jun/06/all-good-the-alien-autopsy-scandal-sky-documentaries

[1] https://www.lewissilkin.com/insights/2026/03/11/close-encounters-of-the-copyright-kind-102mmh4

Le Secret des Secrets de Dan Brown serait-il qu’il nous prend pour des quiches ?

 

La fiction, c’est de la fiction.

Dan Brown sait construire un thriller. Il sait accumuler les énigmes, les sociétés secrètes, les documents oubliés et les découvertes susceptibles de bouleverser notre vision du monde. Cette mécanique narrative lui a permis de vendre plus de 250 millions de livres. Elle lui confère aussi une autorité considérable auprès d’un public qui associe volontiers ses romans à un immense travail de documentation.

Avec Le Secret des secrets, cette ambiguïté devient le cœur du livre. Brown ne se contente plus d’emprunter quelques idées aux marges de la science afin de nourrir son intrigue. Il affirme désormais que ces idées décrivent réellement la conscience humaine et qu’elles offrent des raisons scientifiques de croire à une vie après la mort.

Quand le thriller devient un traité de métaphysique

Le roman s’ouvre sur une page intitulée « Faits », où Brown affirme que les expériences, les technologies et les résultats scientifiques mentionnés sont conformes à la réalité. Puis son personnage de scientifique expose la thèse centrale : le cerveau ne produirait pas la conscience ; il fonctionnerait comme un poste de radio recevant une conscience présente partout dans l’Univers. Le cerveau mort, la conscience continuerait donc d’exister.

Dans sa critique pour Le Monde l’historienne Fleur Hopkins-Loféron décrit Brown comme un « nouveau croyant » et observe que Robert Langdon, son personnage jusque-là présenté comme un rationaliste, finit par adhérer aux thèses parapsychologiques du roman. Vers la fin du roman, le personnage estime même que conserver une position matérialiste l’obligerait à « mettre de côté sa raison » et à ignorer les expériences de mort imminente, la télépathie, les prémonitions ou les rêves partagés, tous présentés comme des phénomènes avérés.

Le procédé est assez grossier. Le sceptique n’est plus celui qui demande des preuves suffisamment solides. Il devient celui qui refuse obstinément de reconnaître l’évidence. Dans Die Welt, Hannes Stein relève même une phrase imprimée en italique : « À un certain point, le scepticisme devient lui-même irrationnel. »

Hannes Stein estime que Le Secret des secrets est un traité idéologique sommairement déguisé en roman. La scientifique favorable à la noétique est belle, brillante et généreuse. La sceptique est froide, manipulatrice et se livre à d’odieuses expériences sur des êtres humains. Plutôt que mettre deux hypothèses en concurrence, Brown préfère distribuer les qualités morales en fonction des croyances qu’il souhaite faire triompher.

Cette dérive n’est pas entièrement nouvelle. Dès 2009, lors de la parution du Symbole perdu, la critique Laura Miller écrivait que Dan Brown avait remplacé la pseudohistoire du Da Vinci Code par la pseudoscience. Katherine Solomon y pratiquait déjà la « noétique » et prétendait démontrer que la pensée agit directement sur la matière. Le nouveau roman accomplit toutefois une étape supplémentaire : Brown adopte personnellement les convictions de son personnage et vient les défendre dans les médias.

 

La caution des « sciences noétiques »

Le roman fait explicitement la promotion de l’Institute of Noetic Sciences, ou IONS, un institut privé américain fondé dans les années 1970 par l’ancien astronaute Edgar Mitchell. L’organisation annonce travailler sur les capacités psychiques, la précognition, la télépathie, la vision à distance et la survie de la conscience après la mort.

À l’occasion de la sortie du roman, l’IONS a créé une page destinée aux lecteurs de Dan Brown, promettant de leur faire découvrir « les recherches réelles derrière la fiction ». L’institut propose également un entretien entre Brown et son chercheur en chef, le parapsychologue Dean Radin. L’écrivain y exprime son admiration et sa gratitude envers l’organisation.

Nous sommes donc devant une opération de légitimation réciproque. Brown offre à l’IONS l’immense audience de ses romans. L’IONS lui fournit en retour un vocabulaire scientifique, quelques chercheurs diplômés et des expériences dont les résultats sont présentés comme révolutionnaires.


Je vous parlais de « sciences noétiques » dans un épisode de tronche » de Fake : « Sors de ce corps ! » Fausses sciences de l’esprit sur Tocsin [TDF 12.1] » sur les élucubrations de Sylvie Dethiollaz.


L’existence de publications en parapsychologie ne suffit évidemment pas à démontrer les phénomènes étudiés. Etzel Cardeña a défendu en 2018 l’idée que les méta-analyses apporteraient un soutien cumulatif à l’existence du « psi ». Cette lecture reste vivement contestée. Les résultats de Daryl Bem sur la précognition, souvent invoqués dans ce débat, ont notamment échoué lors de trois réplications indépendantes préenregistrées : aucun des trois essais n’a retrouvé l’effet annoncé. Une autre série de sept expériences réunissant 3 289 participants a également échoué à reproduire le phénomène ; la méta-analyse correspondante aboutissait à un effet moyen pratiquement nul. Une réanalyse bayésienne avait par ailleurs conclu que les données initiales de Bem apportaient des preuves faibles ou inexistantes en faveur de la précognition.

  • Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677.
    https://doi.org/10.1037/amp0000236
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423.
    https://doi.org/10.1371/journal.pone.0033423
  • Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate psi. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948.
    https://doi.org/10.1037/a0029709
  • Wagenmakers, E.-J., Wetzels, R., Borsboom, D., & van der Maas, H. L. J. (2011). Why psychologists must change the way they analyze their data: The case of psi: Comment on Bem (2011). Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 426–432.
    https://doi.org/10.1037/a0022790

Les travaux de Daryl Bem sur la précognition, je vous en parlais dans Le Bureau du Bizarre :


Ces échecs répétés illustrent la fragilité du corpus utilisé pour annoncer des facultés extraordinaires. Même les défenseurs les plus sérieux du domaine réclament encore des expériences confirmatoires, des protocoles préenregistrés et des théories réfutables. Dan Brown saute toutes ces étapes et annonce directement au public que « la nouvelle science » a découvert que la conscience existe hors du cerveau.

L’un des travaux mis en avant pendant la promotion du roman mérite d’ailleurs une précision. Le texte de Michael Daw et Chris Roe consacré à la « conscience non locale » a été présenté par le Los Angeles Times comme une étude scientifique récente. Il s’agit en réalité d’un essai récompensé par un prix de 50 000 dollars décerné par l’Institute of Noetic Sciences, dans le cadre d’un concours portant précisément sur les théories de la conscience non locale. Ce texte n’établit pas expérimentalement l’existence d’une conscience extérieure au cerveau. Il rassemble des hypothèses métaphysiques et propose de futurs moyens de les tester.

La promotion transforme donc une conjecture primée par l’organisation qui la défend en découverte scientifique susceptible de renverser notre connaissance de l’esprit humain. Ce tour de passe-passe est-il vraiment honnête ? Brown peut ensuite invoquer cette « nouvelle science » sans expliquer au public qu’il ne cite ni une expérience décisive ni un résultat reproduit indépendamment.

 

Que s’est-il passé sur France 5 ?

Le 14 mars 2026, Dan Brown est reçu dans C à vous, la suite, la seconde partie du talk-show de France 5, présentée ce samedi-là par Mohamed Bouhafsi. Venu parler du Secret des secrets, l’écrivain dépasse rapidement la promotion littéraire : il présente comme le résultat de huit années de recherche sa conviction que la conscience existe hors du cerveau et qu’une partie d’elle survit à la mort. Vous allez voir qu’il ne s’agit pas de l’interview d’un auteur de fiction, mais bien de la promotion de croyances métaphysiques sur le service public ; sans la moindre contradiction.

Pendant près de douze minutes, aucune des affirmations scientifiques de Dan Brown n’est véritablement mise à l’épreuve. Aucun neuroscientifique ne lui répond, aucune étude ne lui est demandée, aucune distinction n’est faite entre une expérience vécue et la preuve d’une conscience survivant au cerveau. Le plateau va même jusqu’à lui fournir le cas spectaculaire de Derek Amato et une démonstration de l’effet Barnum, qui permet à Brown de se présenter comme un pourfendeur des croyances irrationnelles.

Les journalistes de France 5 sont-ils victimes ou complices de cette opération de communication qui constitue une véritable intoxication pseudoscientifique ?

 

« La nouvelle recherche dit que ce n’est pas vrai. La conscience existe à l’extérieur de votre cerveau. Et votre cerveau travaille comme un récepteur de cette conscience. […] Lorsque le cerveau meurt, la conscience est toujours là. Il y a beaucoup de sciences absolument fascinantes et de neurosciences pour suggérer que c’est vraiment ce qui se passe. »

Brown commence par caricaturer l’état des connaissances. Les neurosciences ne réduisent pas simplement « tous vos rêves et toutes vos pensées » à quelques réactions chimiques. Plusieurs théories concurrentes cherchent à expliquer la conscience : espace de travail global, traitement récurrent, théories d’ordre supérieur, traitement prédictif ou théorie de l’information intégrée. Le domaine est loin d’avoir résolu toutes ses difficultés, mais les principales théories scientifiques cherchent à relier les états conscients à des mécanismes cérébraux identifiables et testables.

— Je vous conseille d’ailleurs le visionnage du cours au collège de France du professeur Stanislas Dehaene « Qu’est-ce que la conscience, et quels sont ses mécanismes cérébraux ? » https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/qu-est-ce-que-la-conscience-et-quels-sont-ses-mecanismes-cerebraux

 

Aucune « nouvelle science » n’a établi que la conscience existe hors du cerveau. La conscience non locale demeure une hypothèse très minoritaire, dépourvue de mécanisme démontré et de résultats expérimentaux robustes malgré plusieurs décennies de recherche.

Brown exploite ici une confusion classique : l’absence d’une théorie complète de la conscience laisserait toutes les hypothèses sur un pied d’égalité. Or une énigme non résolue ne constitue pas une preuve en faveur de n’importe quelle solution. Nous ne savons pas encore tout expliquer, mais nous savons que les anesthésiques, les lésions cérébrales, les stimulations électriques, les maladies neurodégénératives et les modifications de l’activité neuronale altèrent de manière régulière la perception, la mémoire, la personnalité et le niveau de conscience.

Brown compare le cerveau à un poste de radio qui capterait une conscience venue d’ailleurs. Mais cette comparaison n’explique rien tant qu’elle ne permet pas de prévoir un résultat différent de celui des neurosciences. Or Brown ne propose aucun test capable de départager les deux hypothèses. Une métaphore qui permet de rendre imaginable la survie de l’esprit est forcément très séduisante, mais cela ne la dispense pas d’être prouvée avant qu’on puisse la croire.

 

« Après huit ans à parler à des physiciens […] j’en suis arrivé à croire que lorsque l’on meurt, une portion de notre conscience survit. Appeler ça conscience ou âme, peu importe. »

Brown a parfaitement le droit de tirer une conviction personnelle de ses lectures et de ses échanges. La mention de huit années de recherche ne transforme pas cette conviction en résultat scientifique. On ignore les critères qui ont guidé ses lectures, les spécialistes rencontrés, les objections examinées et la manière dont il a évalué la qualité des études.

Le décès de sa mère pendant l’écriture du livre éclaire son investissement personnel. Il n’y a aucune raison de mettre en doute la sincérité de sa démarche. Cette circonstance appelle même une certaine délicatesse mais pas de complaisance devant des allégations imprudentes.

Les expériences de mort imminente sont tout à fait réelles. Certaines personnes réanimées rapportent une sensation de paix, un tunnel, une lumière, une sortie de leur corps ou la présence de proches décédés. C’est un sujet que j’ai déjà traité en vidéo et dans un livre.

Je vous renvoie notamment vers une vidéo de synthèse où je présente les arguments survivalistes et la réponse qu’on peut leur apporter.

— « La VIE après la MORT : les réponses inattendues de la science »

Il me semble important de souligner que si des travaux sérieux avaient apporté la preuve dont parle Dan Brown, l‘information ne serait pas donnée sur un plateau de France 5 par un romancier venu faire la promotion de son livre de fiction. Ça a l’air un peu évident, mais c’est une évidence qui s’efface totalement de l’émission que nous regardons.

Comment expliquer les ressenti des expérienceurs qui ont traversé une EMI ? Une synthèse publiée en 2025 dans Nature Reviews Neurology propose un modèle intégrant l’hypoxie, les modifications des neurotransmetteurs, la désinhibition de certains circuits, les mécanismes du sommeil paradoxal, la mémoire et les perturbations de la perception corporelle. Ce modèle reste à préciser, mais il montre qu’un programme neuroscientifique fécond existe sans postuler une âme extérieure au cerveau.

Brown transforme donc des phénomènes intéressants et encore imparfaitement compris en démonstration d’une vie après la mort. La conclusion excède très largement les résultats.

  • Martial, C., Fritz, P., Gosseries, O., Bonhomme, V., Kondziella, D., Nelson, K., & Lejeune, N. (2025). A neuroscientific model of near-death experiences. Nature Reviews Neurology, 21(6), 297–311.
    https://doi.org/10.1038/s41582-025-01072-z

 

Je vous renvoie également vers mon émission avec le professeur Stéphane Charpier sur les recherches au sujet de la conscience.

— « Les mystères de la conscience [TenL 155] »

 

« Derek Amato […] se réveille virtuose du piano. […] Si vous regardez le cerveau différemment, comme un récepteur, soudain ça a du sens, comme de mettre le Soleil au centre du système. »

Le « syndrome du savant » concerne de rares personnes qui développent ou renforcent après une lésion cérébrale des capacités artistiques, musicales, mnésiques ou calculatoires inhabituelles. Le mécanisme demeure mal compris ; des hypothèses portent notamment sur la réorganisation des connexions, la désinhibition de compétences latentes ou des changements dans l’attention et la mémoire.

  • Darold A. Treffert; The savant syndrome: an extraordinary condition. A synopsis: past, present, future.  Trans. R. Soc. B27 May 2009; 364 (1522): 1351–1357. https://doi.org/10.1098/rstb.2008.0326

Le cas Derek Amato est cependant beaucoup moins spectaculaire que le raccourci qui circule à son sujet et prétend qu’il s’est « réveillé virtuose du piano ».  Comme pour la plupart de ces histoires incroyables, il vaut mieux vérifier avant de croire. Amato avait déjà une pratique musicale : batterie dans son enfance, guitare et participation à des groupes. Après son accident, il s’est mis à improviser au piano et dit percevoir des formes qui orientent ses doigts. Lors d’un entretien pour l’émission scientifique Hidden Brain, il s’est montré capable de produire de belles improvisations, mais incapable de lire une partition ou même de jouer Twinkle, Twinkle, Little Star sur demande.

Si cela n’enlève rien à l’intérêt de son changement, cela interdit d’en faire l’équivalent d’un savoir musical complet, apparu sans apprentissage, que son cerveau aurait capté dans une conscience universelle. L’argument ne tient pas, et il faudrait donc l’abandonner pour se concentrer sur de bons arguments. Or nous voyons, et nous verrons encore revenir cette histoire en lieu et place d’argument solides. Et ceci doit nous servir d’indice sur la qualité du raisonnement à l’œuvre.

Dan Brown applique ensuite un raisonnement fautif : si un phénomène ne reçoit pas encore d’explication complète, notre modèle général serait faux ; la métaphore du cerveau-récepteur deviendrait alors vraie. Plusieurs explications concurrentes restent pourtant possibles. Une anomalie peut provenir d’un mécanisme encore inconnu, d’une observation incomplète, d’une mauvaise mesure ou d’une généralisation abusive. Elle ne sélectionne pas miraculeusement l’hypothèse préférée de l’auteur.

La comparaison avec l’héliocentrisme relève du procédé rhétorique. Le modèle de Copernic, puis celui de Kepler, produisait des calculs et des prédictions susceptibles d’être confrontés aux observations. Le cerveau-récepteur de Brown fonctionne pour l’instant comme une explication ajoutée après coup à tout ce qui paraît mystérieux. Il « explique » aussi bien la télépathie que les EMI, le savantisme ou les rêves partagés parce qu’il reste assez vague pour absorber n’importe quel récit.

Brown affirme également que toutes les religions diraient finalement la même chose : « Il y a quelque chose après la mort. » Cette formule gomme d’immenses divergences. Les traditions religieuses ne décrivent ni la même âme, ni la même survie, ni le même rapport entre l’individu et ce qui persisterait. Le bouddhisme refuse notamment l’idée d’un soi permanent ; les conceptions juives de l’au-delà sont extrêmement diverses. Une convergence entre des doctrines incompatibles ne constitue pas une preuve indépendante de la réalité sous-jacente d’un phénomène ; il est plus probable que ces récits existent et se ressemblent parce qu’ils remplissent le même rôle. J’en parle dans ma conférence « D’où vient dieu » que je déclinerais peut-être un jour en livre ou en vidéo.

 

Sur le plateau : expérience des portraits identiques distribués aux chroniqueuses, puis explication de « l’effet Barnum ».

Ce passage est presque cruel pour Brown, parce qu’il explique correctement le principe général de la validation subjective : nous reconnaissons facilement notre personnalité dans des descriptions vagues et valorisantes qui pourraient convenir à presque tout le monde.

Quelques détails sont faux. L’expérience classique n’a pas été menée à Harvard. Elle a été publiée en 1949 par le psychologue Bertram Forer, d’où le nom d’effet Forer ; l’expression « effet Barnum » s’est imposée ensuite.

Mais Brown a compris l’essentiel. Il sait qu’une expérience personnellement saisissante peut recevoir une explication psychologique ordinaire. Il sait que la conviction d’un sujet ne suffit pas à valider l’astrologie.

Quelques minutes plus tôt, il appliquait pourtant une exigence beaucoup plus faible aux expériences de mort imminente. Il retenait les récits frappants, leur attribuait une cause extérieure au cerveau et les présentait comme une accumulation de preuves. Le contraste ne prouve pas que toutes les EMI relèvent de l’effet Forer. Il révèle surtout une asymétrie de méthode : Brown réclame un contrôle expérimental lorsqu’il ne croit pas au phénomène, puis se satisfait de récits et d’anomalies lorsque leur conclusion correspond à ses nouvelles convictions.

 

« Ce sont des romans de fiction. Ce sont des personnages qui traversent un monde réel, interagissent avec de véritables œuvres d’art, de véritables documents. Ce qu’ils décident de faire, c’est de l’imagination. »

Voilà la ligne de défense traditionnelle de Dan Brown : l’action serait fictive, mais le décor documentaire serait réel.

Le problème tient précisément à ce partage. Brown ne signale pas clairement où finit le décor authentique et où commencent l’erreur, la légende ou l’affabulation. Il place certaines de ses affirmations les plus contestables sous l’étiquette « Faits », puis les fait exposer par des personnages universitaires. Il conserve ainsi la liberté du romancier tout en revendiquant l’autorité de l’historien ou du scientifique.

 

Le Prieuré de Sion : un avertissement ancien

Dès le début de l’entretien, l’un des chroniqueurs raconte avoir découvert Da Vinci Code à onze ou douze ans et s’être alors passionné pour le Prieuré de Sion. Cette remarque innocente fournit un exemple concret de l’effet produit par les procédés de Brown : une invention littéraire, précédée d’une garantie de factualité, devient pour le lecteur un sujet d’histoire réelle. Or la pseudo-histoire n’est pas un sujet moins grave que les pseudo-sciences de la conscience.

 

« Je me suis intéressé au Prieuré de Sion et à toute la vie de Léonard de Vinci. »

Dans la page « Faits » du Da Vinci Code, Brown affirmait que le Prieuré de Sion était une société secrète européenne fondée en 1099 et que les Dossiers secrets conservés à la Bibliothèque nationale de France en prouvaient l’existence. Léonard de Vinci, Botticelli, Victor Hugo et Isaac Newton auraient figuré parmi ses grands maîtres.

Tout cela repose sur une affabulation. Pierre Plantard a déposé les statuts d’une association appelée Prieuré de Sion en 1956, à Annemasse. Dans les années 1960, avec l’aide de Philippe de Chérisey, il lui a fabriqué une généalogie médiévale et a déposé à la Bibliothèque nationale les documents qui devaient ensuite servir de « preuves ». De Chérisey a laissé un texte signé décrivant la fabrication des faux parchemins. Aucun historien n’a trouvé de trace de cette prétendue société avant l’association créée par Plantard.

Les faits sont donc ceux-ci. À partir du baratin de mythomane de Pierre Plantard et de son association créée en 1956 avec l’ambition de s’inventer une généalogie royale et des connexions avec des personnages historiques illustres, Dan Brown a écrit un roman à énigme très populaire, un geste de romancier très malin et parfaitement légitime. Mais, évidemment le Prieuré millénaire dirigé par Léonard de Vinci et gardien d’un secret concernant Jésus et Marie-Madeleine est une invention.

Brown ne s’est pourtant pas contenté d’utiliser cette invention dans son intrigue. Son site officiel continue à présenter le Prieuré comme une véritable société secrète fondée en 1099. En pleine promotion du roman, il avait même déclaré à Good Morning America que, s’il avait écrit un ouvrage documentaire, ses affirmations factuelles seraient restées les mêmes.

Vingt ans plus tard, Brown répète exactement la même opération. Aux faux documents historiques succèdent les expériences parapsychologiques contestées. Au Prieuré de Sion succède la conscience non locale. Dans les deux cas, le roman est précédé d’une garantie de factualité, les personnages savants transforment la thèse en cours magistral, puis l’auteur profite de la promotion du livre pour défendre personnellement ce que son intrigue vient de faire triompher.

 

Conclusion — Un traître à la fiction

On rencontre des traîtres à la science : des chercheurs qui conservent le titre, le vocabulaire et le prestige de leur métier tout en abandonnant ses contraintes. Dan Brown devient ici un traître à la fiction.

La formule est sévère, mais elle décrit une méthode. Brown entend accomplir avec un roman le travail qu’il aurait dû entreprendre dans un essai. Un essai l’aurait obligé à définir précisément sa thèse, à exposer ses sources, à présenter les résultats négatifs, à répondre aux objections et à séparer les observations des spéculations. Dans un roman, il choisit lui-même les preuves, élimine les contre-exemples, ridiculise les sceptiques et organise la victoire finale de sa croyance.

Puis, une fois ce monde truqué refermé, il se présente à la télévision comme un homme convaincu par huit années d’enquête scientifique. Il affirme ailleurs que ces recherches ont changé sa vision du monde et qu’il connaît désormais des précédents prouvant qu’une conscience peut exister hors du corps.

Cette pratique maltraite la fiction, réduite à un véhicule de persuasion. Elle maltraite les faits, transformés en accessoires dramatiques. Elle trompe enfin le lecteur, auquel on demande simultanément de croire que « tout cela est réel » et de se souvenir, au moment des critiques, qu’il ne s’agissait que d’un roman.

Cela rappelle le fameux « je ne fais que poser des questions » des auteurs de documentaires complotistes qui ne sont pas en mesure d’assumer la défense des thèses dont ils font la promotion.

 

Dan Brown a parfaitement le droit de croire qu’une partie de sa conscience survivra à sa mort. Il a heureusement le droit d’en faire une histoire même si c’est un mauvais roman incohérent et boursouflé. Sa célébrité de romancier ne lui confère par conte aucune compétence particulière pour annoncer que les neurosciences auraient démontré cette survie. Lorsqu’il utilise cette notoriété pour baratiner sur un plateau de télévision à coups de « nouvelle science », de cerveaux-récepteurs et d’anomalies miraculeusement résolues, il exploite la confiance que ses œuvres lui ont permis d’acquérir.

C’est le genre d’abus contre lequel le métier de journaliste devrait protéger le public qui se branche sur le service public à une heure de grande écoute.

Acermendax

Chronique issue de l’émission Ca Coule de Source du 30 aout 2026

 


Anthony Fauci va bientôt finir derrière les barreaux. Les complotistes avaient raison. Les « rationalistes » devront rendre des comptes. Depuis quelques semaines, cette révélation messianique circule sur les réseaux français. « Il tremble ! Qu’il dorme en prison ! », exulte Silvano Trotta. Philippe Murer annonce que « les complotistes avaient raison ». Idriss Aberkane décrit un Fauci « monstrueux et narcissique ». Aucun de ces commentateurs ne paraît avoir compris la procédure en cours, mais tous en connaissent déjà le verdict.

Commençons donc par le fait essentiel : Anthony Fauci n’est actuellement ni jugé, ni inculpé, ni reconnu coupable. Le 29 juillet 2026, l’ancien directeur de l’Institut américain des allergies et des maladies infectieuses a comparu devant une commission du Sénat. Il a refusé de répondre à plus d’une centaine de questions en invoquant le Cinquième amendement de la Constitution américaine, qui protège contre l’auto-incrimination. Le 6 août, la commission a voté une résolution d’outrage au Congrès par huit voix contre sept, strictement selon les partis. Une résolution politique votée en commission n’est pas une condamnation judiciaire.

 

Je précise d’emblée ma position : je n’ai aucun lien d’intérêt avec Anthony Fauci ou avec les autres protagonistes de cette affaire. Je n’ai vocation ni à défendre Fauci ni à prendre parti pour ses adversaires. Il s’agit d’examiner les faits, y compris lorsqu’ils sont défavorables à Fauci, et de mesurer l’écart entre ce qu’ils établissent réellement et ce qu’on leur fait dire.

 

Coupable avant la première question

L’affaire rappelle les auditions maccarthystes. Dès son propos liminaire, le président de la commission, Rand Paul, demande à Fauci d’« avouer », de reconnaître que le financement de recherches à Wuhan a provoqué une épidémie fabriquée par l’être humain, de présenter ses excuses et de « demander pardon ». Il qualifie les mesures sanitaires de « crime » dont Fauci aurait été le complice. La culpabilité du témoin est posée avant la première question.

Le sénateur Josh Hawley ouvre son intervention par : « Rien ne dit mieux l’honnêteté que d’invoquer le Cinquième amendement, hein, Doc ? » Bernie Moreno traite Fauci de mégalomane et lui lance : « Pour qui vous preniez-vous, bordel ? » Il annonce ensuite que les images des démocrates défendant Fauci seront diffusées « encore et encore » contre eux. L’objectif électoral n’est même pas dissimulé : fabriquer des séquences de campagne à quelques mois des élections de mi-mandat.

Le cinquième amendement devient apparemment moins suspect lorsqu’il protège Donald Trump : lors de sa déposition d’août 2022 dans l’enquête civile de la procureure générale de New York, il l’a invoqué plus de 400 fois, contre 111 réponses de ce type comptabilisées chez Fauci. Trump expliquait alors que quiconque, dans sa situation, ne garderait pas le silence serait « un imbécile, un imbécile absolu » ; ce rappel met en relief l’exploitation politique obscène du silence de Fauci.

Ron Johnson profite, lui, du silence du témoin pour qualifier les vaccins à ARN de « thérapie génique expérimentale », reprendre des chiffres bruts de pharmacovigilance comme s’ils indiquaient des décès causés par la vaccination, défendre l’ivermectine et affirmer que le remdésivir « tue ». Fauci ne répondant plus, chaque élu dispose de plusieurs minutes pour transformer ses obsessions en faits établis. Son avocat tente d’intervenir : Rand Paul le menace, puis le fait expulser sous les applaudissements d’une partie de la salle. On est au spectacle.

Les démocrates ne sauvent guère l’exercice. Plusieurs préfèrent réciter les mérites de Fauci et le remercier pour sa carrière plutôt que de poser les questions critiques qui demeurent légitimes. Deux camps mettent en scène leurs images concurrentes : le criminel absolu face au serviteur irréprochable de la science. Entre les deux, l’enquête disparaît.

Le 25 juillet 2026, quatre jours avant l’audition, Rand Paul met en ligne 1 141 pages du journal tenu par Fauci et récupéré par le ministère de la Santé sur des serveurs gouvernementaux. Il ne publie pas seulement les extraits utiles à son enquête, mais le document entier, sans caviardage de précaution, sous le titre accusatoire Tony’s Diary. Or ce journal évoque les menaces de mort visant Fauci et sa famille, révèle que des harceleurs savaient où vivaient et travaillaient ses filles, et livre des détails sur son dispositif de sécurité. Trump ayant supprimé sa protection fédérale en janvier 2025, cette publication inconsidérée était susceptible d’accroître un danger bien réel. Cela ressemble à une chasse à l’homme mise au service d’une mobilisation électorale, bien davantage qu’à une enquête parlementaire digne de ce nom.

 

Les questions que ce cirque empêche de poser

Anthony Fauci n’est pas au-dessus de la critique. Son influence pendant la pandémie a été considérable. Sa communication a parfois donné à des choix provisoires une assurance excessive. Sa déclaration de 2021 selon laquelle le NIH n’avait « jamais » financé de recherche de gain de fonction à l’Institut de virologie de Wuhan était inutilement catégorique. Elle reposait sur une définition réglementaire étroite, alors que les expériences financées visaient bien à modifier et étudier des coronavirus de chauves-souris et que certains résultats ont montré une croissance virale accrue. Une réponse prudente aurait distingué les manipulations qui modifient les propriétés d’un virus de la catégorie administrative beaucoup plus restreinte des agents pathogènes pandémiques renforcés. À cette époque, Fauci a préféré l’affrontement verbal avec Rand Paul. Il a ainsi offert des années de carburant à son adversaire.

En janvier 2023, l’inspection générale du ministère américain de la Santé a détaillé les défaillances entourant la subvention sur les coronavirus de chauves-souris. Le rapport couvrant les travaux de juin 2018 à mai 2019, attendu en septembre 2019, n’a été remis que le 3 août 2021 ; le NIH, qui devait réagir dans les trente jours, avait lui-même attendu près de deux ans pour le réclamer. Après examen, il a estimé qu’une expérience avait franchi le seuil de croissance virale imposant un signalement immédiat, mais ses consignes ne précisaient ni la procédure ni le délai. L’audit relève aussi des sous-traitances mal déclarées, l’impossibilité d’obtenir certains documents de Wuhan et 89 171 dollars de dépenses non admissibles. Cependant il n’établit aucun lien entre ces expériences et le SARS-CoV-2 : il documente un grave défaut de surveillance, nullement la fabrication du Covid par Fauci.

 

Un fait plus grave encore s’est ajouté le 18 août 2026. David Morens, ancien conseiller scientifique au sein de la direction du NIAID (National Institute of Allergy and Infectious Diseases), a plaidé coupable d’avoir participé à une entente destinée à soustraire des communications professionnelles aux demandes d’accès aux documents publics. Il utilisait notamment son adresse Gmail personnelle pour échanger des informations non publiques et aider EcoHealth Alliance à récupérer une subvention supprimée.

— EcoHealth Alliance est une organisation américaine à but non lucratif, installée à New York, qui étudie les maladies susceptibles de passer des animaux aux humains. Elle a reçu des subventions du NIH, puis en a confié une partie à plusieurs partenaires étrangers, dont l’Institut de virologie de Wuhan : elle servait donc d’intermédiaire scientifique, administratif et financier entre le NIH et ce laboratoire chinois.—

David Morens a aussi reconnu une entente impliquant du vin et des promesses de repas dans des restaurants étoilés en échange de démarches effectuées depuis sa fonction. Morens risque jusqu’à cinq ans de prison.

Cette culpabilité confirme une culture de l’opacité chez certains responsables proches de la direction du NIAID. Elle ne se transmet pas magiquement à Fauci. Les procureurs ne l’accusent d’aucune infraction dans le dossier Morens. Il y a donc manipulation quand le plaidé-coupable d’un ancien conseiller de Fauci se transforme dans certaines communication virales en : « le bras droit de Fauci a avoué », puis « Fauci est coupable », puis « les vaccins étaient une escroquerie », puis « nous avions raison sur tout ». L’inflation du réquisitoire héroïque est une mécanique constante des milieux concernés.

 

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Ont-ils vraiment prouvé l’origine du virus ?

Plusieurs affirmations sont constamment fusionnées. Le NIH a financé, par l’intermédiaire d’EcoHealth Alliance, des recherches sur des coronavirus à Wuhan : c’est établi. Leur surveillance a été déficiente : c’est établi. Certaines expériences peuvent être qualifiées de gain de fonction dans l’acception générale du terme : c’est défendable. Une fuite accidentelle depuis un laboratoire de Wuhan reste possible : c’est exact.

Mais c’est tout. Aucune donnée publique ne démontre que les virus manipulés grâce aux fonds du NIH étaient les précurseurs du SARS-CoV-2. Aucun document n’établit que ces recherches ont produit le virus pandémique. Rien ne prouve que Fauci aurait eu connaissance d’un tel accident ou qu’il aurait organisé la dissimulation de son origine. Rand Paul transforme cette chaîne d’hypothèses en scénario certain, puis traite le mobile supposé de Fauci — se protéger lui-même — comme « la seule réponse logique ». Une réponse unique, gravement accusatoire, lancée publiquement à partir de faits incomplets porte un nom : un raisonnement complotiste.

En juin 2025, le groupe international chargé par l’OMS d’examiner les origines du SARS-CoV-2 a conclu que le poids des données scientifiques disponibles favorisait toujours un passage naturel de l’animal à l’être humain, directement depuis une chauve-souris ou par un hôte intermédiaire. Le groupe refuse cependant d’écarter un accident de laboratoire, notamment parce que la Chine n’a pas fourni les dossiers sanitaires du personnel, les registres de biosécurité et d’autres données demandées. L’incertitude qui subsiste justifie qu’on enquête et qu’on se pose des questions, mais dans un état de droit, elle n’autorise pas un pouvoir politique à choisir sa conclusion préférée et à envoyer quelqu’un en prison.

On s’explique mal que ce type d’abus de pouvoir soit plébiscité par des influenceurs qui se font fort de s’ériger en héros de la résistance contre le système. Non ?

Rand Paul affirme aussi que le journal de Fauci révélerait son double discours. Il cite une note de janvier 2020 dans laquelle Fauci doute que l’épidémie ait commencé au marché de Wuhan, mais omet la phrase suivante : « Cela dit, quelque part, le virus est passé de l’animal à l’être humain. » Or douter que le premier passage à l’être humain ait eu lieu sur ce marché ne revient nullement à croire à une fuite de laboratoire. Paul transforme deux hypothèses distinctes en une fausse alternative : soit le marché, soit le laboratoire. Il faudrait se demander pour quelle raison on voudrait se ranger du côté d’un sénateur qui manipule le public d’une manière aussi démontrable.

 

Pourquoi invoquer le Cinquième amendement ?

Le silence de Fauci donne une image catastrophique. Il ne vaut pas aveu de culpabilité. Joe Biden lui avait accordé, le 19 janvier 2025, une grâce couvrant les éventuelles infractions fédérales liées à ses fonctions depuis 2014. Rand Paul soutient donc que Fauci ne risquait plus aucune poursuite et ne pouvait invoquer le Cinquième amendement.

La grâce ne couvre toutefois ni d’éventuelles infractions relevant d’un État, ni les déclarations prononcées après janvier 2025. Une réponse imprécise, un souvenir incertain ou une contradiction avec des milliers de pages de dépositions antérieures aurait permis d’ouvrir une nouvelle enquête pour fausse déclaration. Rand Paul avait d’ailleurs commencé l’audition en rappelant à Fauci qu’un mensonge devant le Congrès pouvait lui valoir cinq ans de prison. Il réclame publiquement son incarcération depuis plusieurs années, l’a placé au centre d’un livre intitulé Deception et l’a utilisé dans ses appels aux dons. L’audition avait donc tout du traquenard où chaque parole serait montée en épingle par le quasi-inquisiteur Rand Paul ; il restait à Fauci le simple droit de ne pas y participer.

La validité exacte du recours de Fauci au Cinquième amendement pourrait faire l’objet d’un débat judiciaire. Encore faudrait-il parvenir devant un juge. La loi et les précédents exigent normalement qu’une résolution d’outrage votée en commission soit approuvée par le Sénat entier lorsque celui-ci siège. Rand Paul a tenté de contourner ce vote, vraisemblablement parce qu’il n’obtiendrait pas les soixante voix nécessaires. Au 28 août, l’opération est enlisée : même des responsables de l’administration Trump doutent que cette procédure permette une inculpation. « Fauci bientôt en prison » décrit donc un désir politique, presque une promesse de campagne digne du temps des gladiateurs… Mais cela fera certainement des déçus.

Même dans l’hypothèse où Fauci serait finalement poursuivi et condamné pour outrage au Congrès, la peine maximale serait de douze mois de prison et de 100 000 dollars d’amende. Les publications annonçant cinquante ans de réclusion confondent plusieurs affaires, additionnent des peines qui ne le concernent pas ou inventent simplement des chiffres assez grands pour nourrir la rage.

 

Les complotistes avaient raison sur quoi ?

Certains responsables scientifiques et journalistes ont traité trop rapidement l’hypothèse d’un accident de laboratoire comme une lubie complotiste. Ils ont eu tort. Le financement de recherches risquées à Wuhan, la faiblesse de leur contrôle et les manœuvres de David Morens sont désormais documentés. Refuser de le reconnaître par peur de donner raison aux antivaccins ne ferait qu’aggraver la crise de confiance.

Mais cette reconnaissance ne valide à ce stade ni la création volontaire du SARS-CoV-2, ni la responsabilité personnelle de Fauci dans son apparition, ni l’existence d’un plan mondial, ni les mensonges sur les vaccins, ni l’efficacité de l’ivermectine, ni le prétendu « génocide » vaccinal. Après avoir publié pendant six ans des milliers de versions contradictoires, les mêmes propagandistes isolent aujourd’hui les quelques fragments qui ressemblent vaguement à certaines de leurs annonces et effacent tout le reste. Cette comptabilité garantit qu’ils ont toujours eu raison, puisqu’elle interdit de compter leurs erreurs.

Aux États-Unis, Fauci est devenu un produit politique. Il donne un visage unique aux frustrations de la pandémie et permet d’imputer à un fonctionnaire les décisions prises par deux présidents, cinquante États, des municipalités, des écoles, des hôpitaux et des entreprises. Rand Paul en a tiré un livre, des appels aux dons et une interminable campagne personnelle. Bernie Moreno a explicitement promis de transformer l’audition en clips électoraux. La haine ne constitue pas un dommage collatéral de l’enquête : elle en est l’un des rendements recherchés.

En France, Fauci sert de cérémonie d’absolution à des commentateurs qui n’ont aucune prise sur la procédure américaine. Son silence devient un aveu. La grâce devient une preuve. La faute de Morens se transmet à son ancien supérieur. Une défaillance dans le contrôle d’une subvention confirme rétrospectivement toutes leurs croyances sur les masques, les confinements, les traitements et les vaccins. Si Fauci est condamné, ils avaient raison. S’il ne l’est pas, alors le système le protège, exactement comme ils l’avaient dit, puisqu’ils avaient raison quoi qu’il arrive. Leur récit est parfaitement immunisé contre les faits.

 

Une position rationnelle sérieuse oblige à réclamer des explications à Fauci, au NIH, à EcoHealth Alliance et aux chercheurs qui manipulent des agents pathogènes dangereux. Depuis le début de la pandémie nos problèmes viennent de ce que tant de gens prétendent savoir ce qu’ils ne savent pas, accusent sans preuve, vendent des remèdes incorrectement évalués et traitent les autres de crétins ou de vendus. Nous avons été minoritaires à rappeler que lorsqu’on ne sait pas, il ne faut pas dire que l’on sait, et que les scénarios d’où qu’ils viennent ne doivent être considérés comme vrai qu’une fois qu’on dispose des preuves qu’ils le sont.

L’opération anti-Fauci ne nous rapproche pas de la vérité sur la pandémie. Elle apprend aux responsables qu’admettre une erreur les exposera à la prison réclamée par une foule, elle apprend au public que le silence vaut confession et elle remplace l’examen des institutions par la chasse à l’homme. Quand la prochaine crise sanitaire surviendra, nous aurons des administrations moins crédibles, des scientifiques plus craintifs et des citoyens mieux entraînés à confondre leur niveau de détestation avec une bonne raison de croire les histoires des accusateurs. Le sens du bien commun est le grand absent de toute cette agitation.

Aussi est-il sans doute très utile de se demander ce que cherchent vraiment ceux qui diffusent et défendent cette version malade et alternative de la réalité, puisque le vérité ne les intéresse pas.

 

Acermendax

Voici le script de la vidéo publié aujourd’hui sur La Tronche en Biais.

 


Douleurs dorsales, cervicales, troubles digestifs, fatigue chronique, pleurs inexpliqués du nourrisson… L’ostéopathie est partout. Elle jouit d’une popularité impressionnante et compte environ 35 000 praticiens en France, au point que la Sécurité Sociale rembourse partiellement certaines consultations (quand elles sont aussi des consultations médicales chez des « médecins ostéopathes »). Pourtant, cette discipline reste considérée comme une pratique non conventionnelle, alors est-elle aussi efficace qu’on le dit ? Sur quoi repose-t-elle ? Que dit la science, et quelles sont les limites, les risques, voire les dérives potentielles associées ?

Pour cette vidéo, ma méthode de travail a consisté à consulter diverses sources :

  • Le rapport de l’INSERM(2012) sur l’efficacité de l’ostéopathie.
  • Les publications de la Haute Autorité de Santé (HAS) et de l’Ordre des Médecins.
  • Une abondante littérature scientifique – en particulier les méta-analyses (Cochrane, BMJ, etc.).
  • Les sites professionnels (Syndicat Français des Ostéopathes, Registre des Ostéopathes de France).
  • Les critiques émanant de la communauté scientifique

Les sources s’afficheront à l’écran. Si vous êtes prêt, on démarre.


1. Histoire et fondements de l’ostéopathie

L’ostéopathie naît en 1874 aux États-Unis, sous l’impulsion d’Andrew Taylor Still (1828–1917), un médecin à la formation largement autodidacte comme c’était assez courant à l’époque. À cette époque, la médecine conventionnelle se résume souvent à des interventions brutales : on saigne les patients, on leur administre de l’opium, du mercure, de l’arsenic. C’est l’époque de ce qu’on appelle la médecine héroïque. Ces traitements, à la fois inefficaces et dangereux, suscitent chez Still une défiance grandissante.

Cette méfiance prend racine, selon les biographies transmises par la tradition ostéopathique elle-même, dans une tragédie personnelle. En 1859, Still perd sa femme Mary à la suite de complications lors d’un accouchement. Quelques années plus tard, en 1864, une épidémie de méningite frappe sa famille : trois de ses enfants meurent en quelques jours, ainsi qu’un quatrième, adopté. Plus tard encore, un autre de ses enfants succombe à une pneumonie. Dévasté, Still se détourne de la médecine conventionnelle, qu’il juge incapable de soulager ou de prévenir de tels drames. Cette succession de deuils l’amène à remettre radicalement en question les fondements de la médecine de son époque.

En quête d’une approche plus « naturelle », Still développe une conception mécaniste et vitaliste du corps humain. Selon lui, les maladies résultent de déséquilibres structurels — osseux ou musculaires — qui entravent la circulation des fluides et perturbent les fonctions organiques. Il postule que la restauration manuelle de l’alignement du squelette permet au corps de retrouver, seul, son équilibre et sa santé. Il affirme que « la structure gouverne la fonction » (Still, 1908), principe fondateur de sa méthode.

C’est en 1874 que Still proclame avoir découvert un système thérapeutique inédit, qu’il baptise ostéopathie, du grec osteon (« os ») et pathos (« souffrance »). Il fonde sa méthode sur quatre principes majeurs :

  1. Le corps constitue une unité fonctionnelle : tous les systèmes y interagissent.
  2. Il possède des capacités d’auto-régulation et d’auto-guérison.
  3. La circulation des fluides (sang, lymphe, liquide céphalo-rachidien) est cruciale à la santé.
  4. Une perturbation structurelle peut altérer le fonctionnement physiologique global.

Et, à vrai dire, on se demande ce qu’il y a de véritablement neuf dans ces 4 idées qui sont en tout cas parfaitement intégrées par la médecine classique contemporaine.

En 1892, Still fonde à Kirksville, dans le Missouri, la première école d’ostéopathie : The American School of Osteopathy. Il y enseigne une pratique fondamentalement hostile à la médecine dominante : les médicaments, la vaccination, la chirurgie et même la théorie des germes de Pasteur y sont rejetés. Still prétend pouvoir soigner des pathologies graves comme la dysenterie ou la scarlatine uniquement par des manipulations vertébrales — sans jamais en apporter la preuve.

À partir des années 1930, son élève William Garner Sutherland développe une dimension ésotérique à cette pratique. Il introduit la notion d’ostéopathie crânienne, fondée sur l’idée selon laquelle les os du crâne adulte possèdent une mobilité subtile, animée par un « mécanisme respiratoire primaire » perceptible à la main. Ce concept, inspiré de traditions spiritualistes comme celles de Swedenborg, ne repose sur aucun fondement empirique, mais devient un dogme central dans certaines écoles d’ostéopathie (Jordan, 2009)[1].

 

En France, l’ostéopathie s’implante également au contact de milieux spiritualistes et de médecines alternatives. Sa première trace imprimée française à 1913, avec la traduction d’un ouvrage de l’ostéopathe américain Wilfred Riggs par Lucien Moutin et Guillaume Mann[2]. Son développement devient plus visible autour du médecin Robert Lavezzari, qui enseigne l’ostéopathie à partir des années 1930 et publie en 1949 Une nouvelle méthode clinique et thérapeutique : l’ostéopathie. L’ouvrage est préfacé par Léon Vannier, figure centrale de l’homéopathie française et fondateur de plusieurs institutions consacrées à cette doctrine. L’ostéopathie française se construit ainsi au sein d’un réseau où circulent déjà vitalisme, homéopathie, spiritualisme et défiance envers la médecine scientifique. Cette origine contribue à expliquer la persistance de notions comme l’énergie vitale, la perception subtile des tissus ou l’équilibre global de l’organisme.

 

L’ostéopathie évolue ensuite en deux grandes branches géographiques et idéologiques :

  • Aux États-Unis, elle se médicalise progressivement. Les Doctors of Osteopathy (DO) suivent aujourd’hui une formation scientifique complète, similaire à celle des Medical Doctors (MD)[3]. Ils pratiquent en hôpital, prescrivent des médicaments, réalisent des interventions chirurgicales, et conservent, en parallèle, des modules spécifiques de manipulations manuelles (Johnson & Kurtz, 2001) [4].
  • En Europe, à l’inverse, l’ostéopathie reste en marge du système médical. Elle s’y développe comme une thérapie manuelle alternative, souvent pratiquée sans diplôme médical. La formation varie considérablement selon les pays et les écoles, allant de cursus universitaires à des formations privées non reconnues.

Aujourd’hui, l’étiquette « ostéopathie » recouvre une mosaïque de pratiques.

L’ostéopathie structurelle, centrée sur les manipulations articulaires et vertébrales, cohabite avec des approches plus spéculatives, comme l’ostéopathie viscérale ou crânio-sacrée, fondées sur des hypothèses physiologiques non validées. Pour le patient, la distinction entre ces approches est souvent floue : la vitrine unique masque une grande hétérogénéité de doctrines et de pratiques.

L’ostéopathie viscérale repose sur l’idée que les organes internes (foie, intestins, estomac, etc.) possèdent une mobilité propre, et qu’un dysfonctionnement viscéral peut être corrigé par des manipulations externes visant à restaurer cette mobilité. Elle postule des interactions mécaniques entre les viscères, le système musculo-squelettique et le système nerveux autonome. Ces liens, souvent évoqués sous la forme de « tensions fasciales », ne reposent sur aucun modèle anatomique ou physiologique validé. Je vous renvoie vers mon travail sur la fasciothérapie.

L’ostéopathie crânienne, quant à elle, dérive directement des travaux de Sutherland. Elle affirme que les os du crâne adulte bougent de manière rythmique sous l’effet d’un « mécanisme respiratoire primaire » (MRP), distinct de la respiration pulmonaire. Ce mouvement serait transmis à la moelle épinière via le liquide céphalo-rachidien, influençant ainsi l’équilibre global du corps. Là encore, aucune vraie donnée expérimentale ne vient confirmer l’existence de ce phénomène, ni la possibilité de le percevoir manuellement (Guillaud et al. 2016).

Il est utile de préciser que la science a peu de raisons de chercher à démontrer l’inexistence absolue du mécanisme respiratoire primaire. Ses promoteurs affirment l’existence d’un rythme crânien particulier, perceptible par les mains du praticien, lié aux mouvements du liquide céphalo-rachidien et utilisable pour diagnostiquer puis traiter des troubles. La charge de la preuve leur revient. Ils doivent établir l’existence du phénomène, définir précisément ce qui est mesuré, démontrer que plusieurs praticiens le détectent de façon concordante et montrer que sa manipulation produit un bénéfice clinique spécifique. Après plusieurs décennies de recherches, chacun de ces étages reste fragile. Les procédures diagnostiques manquent de fiabilité et les essais cliniques de bonne qualité fournissent des résultats très faibles ou inexistants (Guillaud et al., 2016 ; Ceballos-Laita, Ernst et al., 2024).

 

En plus de ces formes identifiables d’ostéopathie, on voit apparaître des praticiens se réclamant du titre d’« ostéothérapeutes » — un terme non reconnu, sans existence légale ni cadre de formation défini. Il ne s’agit pas là d’une spécialité, mais bien souvent d’une stratégie marketing visant à capitaliser sur la notoriété de l’ostéopathie tout en se soustrayant à toute exigence de diplôme ou de contrôle réglementaire. Cette étiquette floue permet à certains individus d’exercer des manipulations corporelles en toute opacité, sans formation validée, sans traçabilité, sans garantie de conformité de la pratique, et bien sûr sans gage d’efficacité. C’est l’un des symptômes du chaos épistémique dans le domaine des pratiques de soins non conventionnelles : chacun bricole sa vérité à côté de la vérité du voisin et sans égard pour le réel.

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Comment se déroule une séance ?

Une consultation d’ostéopathie commence généralement par un interrogatoire approfondi sur les motifs de consultation, les antécédents médicaux et le mode de vie du patient. L’ostéopathe procède ensuite à un examen clinique, observant la posture, la démarche et réalisant des tests de mobilité pour identifier les « dysfonctions somatiques ».

Le traitement consiste en diverses manipulations manuelles adaptées au problème identifié et à la zone concernée. Ces techniques peuvent inclure :

  • Des manipulations articulaires (parfois accompagnées d’un « craquement »)
  • Des techniques myofasciales (étirement des fascias)
  • Des mobilisations douces des organes internes
  • Des pressions sur le crâne
  • Des techniques de relâchement des tissus et des tensions

Les séances durent généralement entre 30 et 60 minutes, et leur nombre varie selon la pathologie et la réponse du patient. La plupart des ostéopathes affirment qu’une amélioration devrait être perceptible après 1 à 3 séances.

Le prix d’une consultation oscille entre 50 et 90 euros, parfois remboursé par l’Assurance Maladie quand l’ostéopathe est aussi médecin et qu’elle est présentée comme une simple consultation médicale ; mais elle est parfois prise en charge partiellement par les mutuelles.

 


2. Reconnaissance institutionnelle, popularité et pratique clinique

 

L’ostéopathie est aujourd’hui solidement implantée dans le paysage thérapeutique français. La loi du 4 mars 2002 a réglementé l’usage professionnel du titre d’ostéopathe, sans pour autant faire de l’ostéopathie une profession de santé. Les textes adoptés en 2007 ont ensuite défini les actes autorisés et les conditions d’exercice, tandis que la réforme de 2014 a profondément réorganisé la formation et l’agrément des établissements. La formation initiale complète dure cinq ans et comprend 4 860 heures, avec des dispenses prévues pour certains professionnels de santé.

Selon le Registre des ostéopathes de France, le nombre de porteurs du titre approchait 30 000 en 2022 ; et presque 37000 selon le registre officiel ADELI. L’IGAS souligne l’insuffisante fiabilité des outils de dénombrement. Une certitude : leur nombre a fortement augmenté depuis 2010.

La France comptait en 2022 trente et une écoles agréées, toutes privées et majoritairement commerciales. Elles accueillaient environ 10 300 étudiants en 2020 et ont diplômé 1 831 personnes en 2021. À pleine capacité, elles pourraient former plus de 2 300 nouveaux ostéopathes chaque année. Pour l’IGAS, cette augmentation incontrôlée alimente une situation démographique préoccupante et des difficultés d’insertion professionnelle[5].

La réforme de 2014 impose pourtant un référentiel national et prévoit, dans chaque établissement, un conseil scientifique chargé de garantir la qualité scientifique de la formation. Mais l’IGAS constate que la qualité des enseignements demeure très hétérogène. La commission nationale chargée des agréments peine notamment à vérifier la réalité des enseignements, la qualité de la pédagogie et le niveau des compétences acquises pendant les stages cliniques. Dans certaines écoles, des écarts ont été observés entre les engagements inscrits dans les dossiers d’agrément et les enseignements effectivement dispensés.

Cette situation entretient une contradiction profonde. Les établissements doivent former leurs étudiants à partir des connaissances scientifiques contemporaines, alors qu’une partie de l’identité ostéopathique repose encore sur des concepts et des techniques transmis par tradition. Les évaluations scientifiques contestent notamment la fiabilité de nombreux diagnostics palpatoires et les fondements des approches crânienne et viscérale. Former réellement aux données probantes suppose donc d’enseigner que plusieurs éléments présentés comme caractéristiques de l’ostéopathie ne disposent pas d’une validation solide. La profession se trouve ainsi prise entre conformité réglementaire, conservation de son identité et adaptation aux normes contemporaines de preuve (L’Hermite, 2024).

 

Le critère de la satisfaction

Selon un sondage réalisé par Odoxa pour l’Unité pour l’ostéopathie en mai 2024, 53 % des Français déclarent avoir consulté un ostéopathe au cours des cinq dernières années, dont 26 % au cours des douze derniers mois. L’enquête a été menée en ligne auprès de 1 005 adultes constituant un échantillon représentatif selon la méthode des quotas (Odoxa, 2024) [6].

Une enquête Harris Interactive réalisée pour Santéclair en 2019 indiquait par ailleurs que 92 % des personnes ayant eu recours à l’ostéopathie s’en déclaraient satisfaites, dont 54 % tout à fait satisfaites (Harris Interactive, 2019).

Je reviendrai sur ce que mesure ces chiffres un peu plus tard. Mais admettons qu’ils attestent la forte implantation sociale de l’ostéopathie. La satisfaction du patient mesure principalement son appréciation de la consultation. Elle dépend de l’accueil, du temps accordé, de l’écoute, du contact physique, de la confiance envers le praticien, de la conformité du traitement à ses attentes, et de l’évolution qu’il attribue à la séance. Elle entretient parfois une relation avec l’amélioration clinique, mais un patient peut apprécier fortement une prise en charge tandis que son état clinique n’a pas changé. À l’inverse, il peut être mécontent d’un traitement pourtant efficace, parce qu’il est pénible, contraignant ou contraire à ses préférences. Les recherches consacrées à cette question trouvent des associations variables entre satisfaction et résultats cliniques. Certaines observent même qu’une satisfaction élevée accompagne une consommation de soins et des dépenses supérieures (Kane et al., 1997 ; Fenton et al., 2012).

Les 92 % de satisfaction renseignent donc sur l’expérience offerte par les ostéopathes, mais ne sont pas une manière d’évaluer l’efficacité propre de leurs manipulations. Cette évaluation, elle incombe au monde académique, et nous verrons ce qu’il en est dans quelques minutes.

 

3. Ce que l’ostéopathie prétend soigner

Les revendications de l’ostéopathie varient considérablement selon les praticiens. Le droit français autorise les titulaires du titre à effectuer des manipulations exclusivement manuelles et externes afin de prévenir ou de traiter des « troubles fonctionnels ». Il exclut de leur champ les pathologies organiques nécessitant une intervention médicale, chirurgicale, médicamenteuse ou physique. Ce cadre juridique définit ce que les ostéopathes ont le droit de faire ; il ne constitue pas une reconnaissance scientifique de l’efficacité de leurs interventions[7].

Les douleurs lombaires, cervicales, articulaires ou certaines limitations de mouvement constituent les motifs de consultation les plus spontanément associés à l’ostéopathie. Mais les revendications affichées débordent fréquemment le système musculo-squelettique.

Sur le site d’un ostéopathe français, on trouve par exemple cette liste de motifs de consultation :

  • « – Le système viscéral : trouble du transit, constipation, diarrhée, ballonnements, aérophagie, reflux gastriques, difficultés à respirer.
  • Le système artério-veineux : migraine, céphalée.
  • Le système ORL et dentaire : rhinite, sinusite, otite, conjonctivite, vertige, acouphène, blocage, craquement et douleur de l’appareil mandibulaire, suivi en complément du travail orthodontique.
  • Le système neuro-végétatif : trouble du sommeil, spasmophilie

L’ostéopathie concerne également les troubles fonctionnels rencontrés chez le nourrisson : colique, régurgitations, insomnies, méplats crâniens, pleurs, agitations, rhinite, otite, sinusite. » — Source : le site de jeromepoulain-osteopathe.fr

Il est très facile de tomber sur d’autres sites se réclamant de l’ostéopathie et qui mettent en avant des conceptions clairement irrationnelles de la santé :

On trouve sur l’annuaire Resalib la liste des dix meilleurs ostéopathes énergétiques : https://www.resalib.fr/specialite/osteopathie-energetique. Resalib : « Le 1er annuaire des médecines douces en France avec plus de 80 000 praticiens.» (et le site source « Europe 1 »). Enfin, on trouve de la pure désinformation sur de très nombreux sites comme https://therapeutes.com/osteotherapeute qui pose la question « Quelle est la différence entre un ostéothérapie et un ostéopathie ? » (sic) et donne une réponse parfaitement fausse « Un ostéopathe est un professionnel de la santé qui a suivi une formation universitaire complète en ostéopathie, ce qui lui permet de poser des diagnostics médicaux et de pratiquer des manipulations articulaires et tissulaires complexes. »

Ce niveau de baratin et de désinformation autour de l’ostéopathie est révélateur d’une sérieuse dégradation du rapport aux sciences. On trouve évidemment de la désinformation un peu partout dans notre environnement, mais autour de l’ostéopathie prospère un écosystème particulièrement trompeur.

 

Disons un mot sur les enfants… En France, l’ostéopathie pédiatrique jouit d’une popularité croissante : les jeunes parents se voient régulièrement orientés vers un ostéopathe par des sages-femmes, des doulas, voire certains médecins. Coliques, régurgitations, pleurs, troubles du sommeil, otites, torticolis et asymétries du crâne sont régulièrement présentés comme des motifs de consultation.

La plagiocéphalie positionnelle, ou déformation asymétrique du crâne, est ainsi devenue l’une des indications les plus visibles auprès des jeunes parents. Or la Haute Autorité de santé conclut que les données scientifiques disponibles ne permettent pas de recommander l’ostéopathie pour cette affection. Elle privilégie la prévention positionnelle, la motricité libre et, lorsqu’un torticolis ou une limitation de la mobilité cervicale est présent, la kinésithérapie pédiatrique[8].

Cette grande variabilité des discours se retrouve aussi dans les descriptions subjectives de la pratique. Pour Patrick, ostéopathe à La Rochelle : « L’ostéopathe restaure la circulation des fluides, du sang, des énergies. En intervenant sur une partie du corps, il agit sur une autre qui lui est liée. » Un exemple parmi d’autres de formulations non standardisées, nourries de vocabulaire énergétique ou vitaliste, très éloigné des standards biomédicaux.

 

4. Que dit la science ?

En 2012, l’Inserm publiait une importante synthèse institutionnelle consacrée à l’efficacité et à la sécurité de l’ostéopathie[9]. Pour certaines douleurs rachidiennes, les manipulations pouvaient apporter un soulagement modeste, mais les résultats étaient inconstants et leur supériorité sur des manipulations simulées, les soins habituels ou d’autres interventions n’était pas clairement établie. Pour les autres indications, les études étaient trop rares ou méthodologiquement trop faibles pour permettre des conclusions fiables. Dans l’ensemble, l’Inserm jugeait l’efficacité de l’ostéopathie « au mieux modeste ».

Quatorze ans ont passé. Il faut donc regarder ce qu’ont produit les recherches les plus récentes. Nous allons donc passer en revue les travaux les plus solides et les plus récents en intégrant des revues systématiques et des méta-analyses publiées jusqu’en 2026. Mon propos ici coïncidera avec l’état le plus récent et le mieux informé des connaissances disponibles.

 

Les douleurs lombaires et cervicales

Pour les lombalgies, certaines études et méta-analyses rapportent des améliorations de la douleur ou de la fonction après des interventions ostéopathiques. Des synthèses publiées en 2021 et 2022 ont ainsi conclu à des résultats potentiellement favorables pour certains troubles musculo-squelettiques, tout en soulignant la faiblesse méthodologique et l’hétérogénéité des études incluses (Dal Farra et al., 2021 ; Bagagiolo et al., 2022).

Une revue générale des revues systématiques publiée en 2025 conclut également que les techniques ostéopathiques peuvent diminuer la douleur et améliorer partiellement la fonction chez l’adulte, avec un niveau de preuve jugé modéré pour certains résultats. Elle relève toutefois d’importantes variations entre les pathologies, les interventions, les comparateurs et la qualité des études disponibles (Zipp et al., 2025).

Ces résultats positifs doivent donc être pris au sérieux. Mais ils ne suffisent pas à valider l’ostéopathie comme doctrine spécifique.

D’abord, les traitements étudiés associent fréquemment mobilisations, manipulations vertébrales, étirements, techniques myofasciales et exercices. Ces gestes sont également pratiqués par des kinésithérapeutes, des médecins ou d’autres professionnels. Une amélioration après ce type d’intervention ne démontre donc pas la validité des lésions ostéopathiques, des restrictions viscérales ou des mécanismes historiques invoqués par la profession.

Ensuite, le résultat dépend fortement du comparateur utilisé. Comparer une prise en charge longue, tactile et personnalisée à l’absence de traitement favorise mécaniquement l’intervention. La question la plus exigeante consiste à savoir si l’ostéopathie obtient de meilleurs résultats qu’une intervention simulée suffisamment crédible. Or une revue systématique avec méta-analyse publiée en 2024 a précisément comparé les traitements ostéopathiques à des procédures factices ou à des placebos pour les lombalgies et les cervicalgies. Elle ne trouve aucune supériorité de l’ostéopathie concernant la douleur, le handicap ou la qualité de vie (Ceballos-Laita, Jiménez-del-Barrio et al., 2024).

L’essai français LC-OSTEO de 2021 illustre le problème de la différence entre résultat statistique et utilité clinique. Quatre cents patients souffrant de lombalgie subaiguë ou chronique ont reçu soit un traitement ostéopathique standardisé, soit des manipulations simulées. À trois mois, les limitations d’activité étaient statistiquement un peu plus faibles dans le groupe ostéopathie. Mais la différence était minime et probablement dépourvue de pertinence clinique. Aucun bénéfice convaincant n’apparaissait pour la douleur, la qualité de vie ou la consommation de médicaments (Nguyen et al., 2021).

Pour les cervicalgies, une méta-analyse publiée en 2022 rapporte des améliorations possibles de la douleur et de la fonction. Mais les auteurs classent eux-mêmes la qualité des preuves comme très faible, ce qui signifie que de nouvelles études pourraient facilement modifier ou annuler l’estimation obtenue (Dal Farra et al., 2022).

Une autre revue publiée en 2023 obtient également des résultats favorables pour certaines interventions ostéopathiques sur les cervicalgies non spécifiques. Là encore, les essais sont peu nombreux, les techniques hétérogènes et les comparateurs variables, ce qui limite fortement la portée générale de la conclusion (Ceballos-Laita, Jiménez-del-Barrio, & Carrasco-Uribarren 2023).

La synthèse la plus récente, publiée en 2026, examine l’ostéopathie pour différentes douleurs musculo-squelettiques. Elle rapporte des signaux d’efficacité pour certaines localisations, mais souligne une hétérogénéité considérable, une qualité de preuve variable et la difficulté de distinguer les effets propres à l’ostéopathie de ceux des thérapies manuelles en général (Gassner et al., 2026).

Le bilan honnête est donc le suivant : certaines synthèses rapportent des effets favorables pour des douleurs musculo-squelettiques, notamment lombaires ou cervicales. Mais ces effets sont généralement modestes, reposent souvent sur des preuves fragiles et concernent des techniques manuelles qui ne sont pas spécifiques à l’ostéopathie. Lorsque la comparaison est faite avec une intervention simulée crédible, la supériorité clinique tend à disparaître.

Les recommandations de l’American College of Physicians incluent d’ailleurs les manipulations vertébrales parmi les nombreuses options non médicamenteuses envisageables pour certaines lombalgies. Elles ne valident ni l’ostéopathie comme discipline, ni ses modèles diagnostiques particuliers, et le niveau de preuve attribué aux manipulations reste faible (Qaseem et al., 2017).

 

Les approches crâniennes

Pour l’ostéopathie crânienne et la thérapie crânio-sacrée, les conclusions sont nettement plus défavorables.

Une revue systématique consacrée à la fiabilité du diagnostic et à l’efficacité clinique de l’ostéopathie crânienne n’a trouvé aucune preuve méthodologiquement solide permettant de valider la détection manuelle du prétendu mécanisme respiratoire primaire ou l’efficacité des traitements qui cherchent à le modifier (Guillaud et al., 2016).

Une méta-analyse publiée en 2024 conclut également que la thérapie crânio-sacrée ne produit pas d’amélioration significative pour les affections étudiées. Les essais disponibles sont peu nombreux, souvent petits et exposés à différents biais, mais ils ne fournissent aucun signal robuste en faveur d’un bénéfice clinique spécifique (Ceballos-Laita, Ernst et al., 2024).

Autrement dit, les recherches les plus récentes ne viennent pas sauver le mécanisme respiratoire primaire. Elles confirment que son existence diagnostique, sa perception manuelle et son utilité thérapeutique ne disposent pas d’une validation convaincante.

En français simple : l’ostéopathie crânienne n’apporte strictement rien. Il faut s’en débarrasser.

 

L’ostéopathie viscérale

La situation est la même pour l’ostéopathie viscérale. Les praticiens affirment pouvoir repérer une perte de mobilité ou une tension anormale d’un organe, puis la corriger manuellement.

Une revue systématique publiée en 2018 concluait déjà que les méthodes diagnostiques étudiées étaient peu fiables et que les preuves solides d’efficacité faisaient défaut (Guillaud et al., 2018).

Une méta-analyse plus récente, publiée en 2023, ne trouve toujours pas d’études de haute qualité permettant de démontrer une amélioration fiable de la douleur, du handicap ou de la fonction (Ceballos-Laita, Mingo-Gómez et al., 2023). Quelques résultats positifs apparaissent dans de petites études, mais ils ne permettent pas de conclure à une efficacité clinique robuste.

Ici encore, l’actualisation de la littérature ne renverse pas le constat antérieur : les fondements diagnostiques restent fragiles et l’efficacité propre des manipulations viscérales demeure non démontrée.

En français : l’ostéopathie viscérale, on oublie.

 

Les indications pédiatriques

En pédiatrie, les données sont particulièrement préoccupantes, parce que la faiblesse des preuves concerne des patients qui ne peuvent pas consentir eux-mêmes et chez lesquels la balance entre bénéfices et risques doit être particulièrement exigeante.

Une revue systématique publiée en 2013 concluait déjà que les résultats disponibles étaient faibles, contradictoires et insuffisants pour recommander l’ostéopathie chez l’enfant.

  • Posadzki, P., Lee, M. S., & Ernst, E. (2013). Osteopathic manipulative treatment for pediatric conditions: A systematic review. Pediatrics, 132(1), 140–152. https://doi.org/10.1542/peds.2012-3959

Cette revue a été actualisée en 2022. Les auteurs concluent que les résultats disponibles sont très incertains. Les études sont généralement petites, hétérogènes, exposées à des biais importants et rapportent insuffisamment les effets indésirables. Elles ne permettent pas de recommander le traitement ostéopathique pour les affections pédiatriques examinées (Posadzki et al., 2022).

L’overview de Bagagiolo et al. aboutit au même constat : les résultats éventuellement prometteurs concernent surtout certains troubles musculo-squelettiques chez l’adulte ; pour les indications pédiatriques, les céphalées et le syndrome de l’intestin irritable, les preuves restent limitées ou inconclusives (Bagagiolo et al., 2022).

En pédiatrie, et plus encore chez le nouveau-né et le nourrisson, l’incertitude ne doit pas être présentée comme une situation d’attente neutre. Aucun bénéfice clinique suffisamment solide n’a été établi pour les motifs couramment invoqués — coliques, régurgitations, pleurs, troubles du sommeil ou déformations crâniennes — tandis que la qualité du diagnostic palpatoire, la surveillance des effets indésirables et la justification même des manipulations restent insuffisantes. Dans cette population vulnérable, une intervention sans bénéfice démontré n’est pas simplement sans effet : elle expose inutilement l’enfant, détourne parfois les parents d’une évaluation médicale ou d’une prise en charge recommandée, et donne une légitimité clinique à des concepts sans fondement. Je reviendrai tout à l’heure sur l’avis de la Société française de pédiatrie .

 

Les effets physiologiques ne suffisent pas

Les défenseurs de l’ostéopathie invoquent parfois des modifications du cortisol, de la variabilité cardiaque, de l’activité du système nerveux autonome ou de certains signaux observés en imagerie cérébrale.

Ces mesures indiquent que le corps réagit à une intervention, ce qui arrive également lors d’un massage, d’un exercice, d’une conversation rassurante ou d’un changement de posture. Leur présence établit un effet physiologique transitoire. Je produis aussi un effet physiologique transitoire si je gifle un charlatan.

Vous comprenez donc qu’une variation physiologique transitoire ne constitue pas en elle-même une preuve thérapeutique. Pour parler d’efficacité, il faut démontrer une amélioration clinique pertinente, reproductible et supérieure à celle obtenue avec une intervention simulée ou un comparateur approprié.

La revue consacrée aux effets ostéopathiques sur le système nerveux autonome décrit une littérature très hétérogène, fondée sur de petits échantillons et des protocoles difficilement comparables. Elle fournit quelques hypothèses mécanistiques, mais ne permet pas d’établir une efficacité clinique (Rechberger et al., 2019).


Faiblesses conceptuelles

Au problème de l’efficacité s’ajoute celui du diagnostic. L’ostéopathie historique repose sur des notions comme la « dysfonction somatique », la « lésion ostéopathique », la restriction de mobilité ou l’asymétrie tissulaire.

Cette faiblesse conceptuelle se traduit par un problème très concret : les ostéopathes reproduisent difficilement leurs diagnostics palpatoires. Lorsqu’ils recherchent une restriction de mobilité, une asymétrie vertébrale, une tension tissulaire ou une prétendue dysfonction somatique, deux examinateurs aboutissent fréquemment à des conclusions différentes. La concordance s’améliore pour certains repères anatomiques grossiers, pour la douleur provoquée et après un entraînement étroitement standardisé. Elle reste faible ou très variable pour les anomalies fines censées guider le traitement ostéopathique.

Une revue systématique consacrée à la palpation lombaire conclut ainsi à une fiabilité insuffisante des tests de mobilité et à une validité rarement démontrée (Degenhardt et al., 2005 ; Nolet et al., 2021). Le problème touche directement le raisonnement clinique : une anomalie dépourvue de détection reproductible fournit une base très fragile au choix d’une manipulation particulière

Une partie de l’ostéopathie contemporaine tente de sortir de cette difficulté en conservant certains gestes tout en abandonnant leurs explications historiques. La manipulation n’est plus censée remettre un os en place ou libérer un organe, mais moduler la douleur, rassurer le patient, favoriser le mouvement ou renforcer l’alliance thérapeutique.

Cette évolution peut réduire le recours aux explications les plus invraisemblables. Elle soulève néanmoins une question éthique : le patient sait-il que le praticien ne prétend plus réellement déplacer un os du crâne, libérer un fascia ou restaurer la mobilité d’un viscère ? Ou continue-t-il à payer pour une explication que le praticien lui-même ne tient plus pour vraie ?

Une pratique fondée sur les preuves exige aussi une information loyale sur la nature du traitement, son mécanisme supposé et le degré réel d’incertitude.

À cela s’ajoute un problème méthodologique récurrent : bien que plusieurs centaines d’études aient été publiées sur le sujet, la qualité méthodologique de la majorité d’entre elles demeure faible. Les protocoles sont souvent entachés de biais, avec des groupes trop petits, des critères d’évaluation flous, et un manque de contrôle en double aveugle. Les revues systématiques soulignent que les rares effets positifs rapportés sont généralement de faible ampleur, non spécifiques, et compatibles avec un effet placebo, des biais de publication, ou une mauvaise randomisation.

Le bilan n’est donc pas celui d’une discipline que la science aurait négligée et qu’il suffirait d’étudier davantage pour révéler des effets déjà manifestes. C’est celui d’une pratique abondamment étudiée, dont les résultats les plus crédibles se réduisent essentiellement à des effets modestes de thérapies manuelles non spécifiques, tandis que ses doctrines les plus caractéristiques restent désespérément dépourvues de validation.


— Parenthèse : le syndrome de KISS affole beaucoup de parents. Et pourtant, il n’existe pas —

KISS signifie Kinematic Imbalance due to Suboccipital Strain : une prétendue perturbation mécanique des articulations cervicales hautes à laquelle sont attribués des symptômes aussi divers que les pleurs, les coliques, les troubles du sommeil, les difficultés d’alimentation ou les asymétries posturales. Ce syndrome affole beaucoup de parents, pourtant, il ne correspond à aucune entité clinique validée. Il n’existe ni critères diagnostiques standardisés, ni gold standard permettant de l’identifier, et la chaîne causale censée relier une prétendue dysfonction cervicale haute à toute une cascade de troubles ou symptômes reste hypothétique et non démontrée (Brurberg et al., 2009 ; Brand et al., 2005 ; Gross et al, 2024).

En l’absence de bénéfice établi et compte tenu des risques possibles, la littérature recommande de ne pas recourir à ces pratiques chez le nourrisson en dehors d’essais contrôlés. Voilà 20 ans que ce dossier est pour ainsi dire clos.


 Que disent les autorités de santé ?

En 2016, le Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes a publié un avis relatif à l’ostéopathie crânienne. S’appuyant notamment sur une revue approfondie réalisée par le CORTECS, il conclut que ses principes ne reposent sur aucune hypothèse scientifiquement établie et que son efficacité thérapeutique n’est pas démontrée. Il considère par conséquent son utilisation par un kinésithérapeute comme une dérive thérapeutique.

En 2018, le même Conseil adopte une position comparable sur l’ostéopathie viscérale. Il estime que cette pratique est dépourvue de fondements théoriques scientifiquement valides, que les procédures diagnostiques ne sont pas reproductibles et qu’aucune preuve d’efficacité clinique n’a été établie. Les techniques viscérales ne constituent donc pas, selon l’Ordre, des soins conformes aux données de la science (Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes, 2016, 2018) [10]. Ces positions ont été actualisées dans deux avis publiés en décembre 2024[11].

La réglementation elle-même prévoit des restrictions particulières. Depuis le décret du 25 mars 2007, un ostéopathe non médecin ne peut manipuler le crâne, la face ou le rachis d’un nourrisson de moins de six mois qu’après un diagnostic établi par un médecin attestant l’absence de contre-indication. La même obligation s’applique aux manipulations du rachis cervical. Le législateur reconnaît donc que ces gestes ne peuvent pas être considérés comme anodins.

En décembre 2024, l’Académie nationale de médecine s’est à son tour prononcée sur l’ostéopathie viscérale et crânienne chez le nouveau-né. Elle décrit des pratiques « sans fondement scientifique avéré » dont l’efficacité et la sécurité ne sont pas démontrées. Elle demande leur évaluation rigoureuse, la mise en place d’une surveillance des événements indésirables et la fin de leur promotion dans les maternités et les services de néonatologie (Académie nationale de médecine, 2024) [12].

En avril 2025, la Société française de pédiatrie et le Syndicat de médecine manuelle ostéopathie de France vont encore plus loin. Ils demandent que l’ostéopathie soit contre-indiquée chez les nouveau-nés et les nourrissons. Leur raisonnement est simple : les manipulations exposent une population vulnérable à des risques qui ne sont compensés par aucun avantage démontré. L’ostéopathie crânienne y est décrite comme reposant sur un concept dogmatique dépourvu de vraisemblance scientifique (Société française de pédiatrie & Syndicat de médecine manuelle ostéopathie de France, 2025) [13].

La Haute Autorité de santé avait déjà conclu en 2020[14] que les données disponibles ne permettaient pas de recommander l’ostéopathie pour les déformations crâniennes positionnelles. Elle privilégiait la motricité libre, les mesures positionnelles et, en cas de torticolis ou de limitation de la mobilité cervicale, la kinésithérapie pédiatrique. Sa fiche envisageait néanmoins une éventuelle association de l’ostéopathie à la kinésithérapie en deuxième intention, proposition difficile à concilier avec l’absence de preuve constatée. La prise de position de la Société française de pédiatrie en 2025 est désormais beaucoup plus nette. La réaction des ostéopathes ne s’est pas fait attendre. Le 13 mai 2025, le Syndicat Français des Ostéopathes publie un communiqué contestant cette mise en cause, revendiquant au contraire des « preuves scientifiques d’efficacité et d’innocuité »[15]. Leur argumentaire s’appuie sur la popularité de la discipline : « Un Français sur quatre consulte chaque année ». Ce genre de réaction illustre à quel point les réponses du secteur sont dictées par un réflexe corporatiste plutôt que par un examen rationnel des preuves disponibles.

Le Conseil national de l’Ordre des médecins adopte une position plus générale. Les médecins peuvent faire état de certains diplômes universitaires en médecine manuelle-ostéopathie, mais l’ostéopathie ne constitue pas une spécialité médicale ni une qualification ordinale autonome. Surtout, un médecin reste soumis à son code de déontologie : il doit fonder ses soins sur les données acquises de la science et ne peut proposer des procédés insuffisamment éprouvés ou illusoires[16].

À l’étranger, les recommandations sont plus nuancées pour les douleurs musculo-squelettiques de l’adulte. Le National Institute for Health and Care Excellence du Royaume Uni (NICE) propose d’envisager les thérapies manuelles — manipulation, mobilisation ou massage — dans certaines lombalgies, mais seulement à l’intérieur d’un programme comprenant également de l’exercice. Il ne recommande pas l’ostéopathie comme système particulier et ne valide aucune de ses doctrines crâniennes ou viscérales[17]. Le NCCIH américain rapporte lui aussi que les manipulations vertébrales peuvent produire de petites améliorations pour certaines lombalgies ou cervicalgies[18]. Mais il évalue une technique partagée par plusieurs professions, et pas la validité de l’ostéopathie comme corpus théorique.

Le tableau institutionnel converge vers une position prudente et sceptique vis-à-vis de l’ostéopathie. Cette discipline ne repose pas sur des bases scientifiques suffisamment solides pour justifier son expansion actuelle, encore moins chez les publics vulnérables comme les nourrissons. Il n’existe aucune indication pédiatrique où l’ostéopathie puisse apporter un bénéfice qui surpasserait les risques afférents à la pratique telle qu’elle existe actuellement.

Je reformule pour éviter les problèmes de compréhension : l’ostéopathie a été étudiée, testée, à de nombreuses reprises ; les travaux des spécialistes ne concluent pas que l’on ne comprendrait pas ce qui se passe, qu’il faudrait plus d’études pour expliquer les effets manifestes de cette pratique. Non, on a mesuré ces effets sur des indications médicales précises, et on constate que, pour ainsi dire, ils n’existent pas quand on les compare à ce que produisent des pratiques par ailleurs validées.

 

6. Les risques de l’ostéopathie

L’image de l’ostéopathie comme pratique douce et inoffensive ne résiste pas à l’analyse.

Après une séance de thérapie manuelle, certains patients signalent des douleurs locales, une raideur, des céphalées, des vertiges ou une fatigue transitoire. Ces manifestations sont généralement bénignes et disparaissent spontanément. Les revues disponibles indiquent cependant que leur fréquence est difficile à comparer, car les études ne les définissent ni ne les recueillent toutes de la même manière (Carnes et al., 2010).

Des complications graves se produisent parfois. Elles comprennent notamment des lésions neurologiques, des hernies discales, des fractures et des accidents vasculaires associés à une dissection des artères cervicales. Leur incidence exacte demeure inconnue. Les essais cliniques comportent trop peu de participants pour détecter correctement des événements exceptionnels, et le signalement des accidents reste incomplet (Ernst, 2007 ; Gorrell et al., 2023 ; Pankrath et al., 2024).

Le cas des dissections artérielle est particulièrement alarmant. Une dissection peut commencer par une douleur cervicale ou une céphalée et conduire le patient à consulter avant l’apparition de l’AVC : dans certains cas, la manipulation pourrait donc être postérieure au début de l’accident. Mais plusieurs rapports de cas, séries cliniques et enquêtes médico-légales décrivent des dissections apparues immédiatement après une manipulation cervicale et considèrent que le geste a provoqué ou aggravé la lésion. L’American Heart Association reconnaît une association statistique entre manipulation cervicale et dissection artérielle (Biller et al., 2014). Là encore la fréquence du phénomène demeure incertaine, mais l’absence de chiffre fiable n’indique pas l’absence de risque.

 

Voici quelques exemples.

En 2003, en Nouvelle-Zélande, une patiente a présenté immédiatement après une manipulation cervicale réalisée par un ostéopathe des troubles visuels, sensitifs et moteurs. Une dissection de l’artère vertébrale a été diagnostiquée et des séquelles neurologiques ont persisté. L’enquête officielle a considéré que la manipulation avait probablement causé l’accident (Health and Disability Commissioner, 2004).

En Italie, une patiente a développé en 2012 une hernie discale cervicale accompagnée d’une atteinte neurologique après une manipulation ostéopathique du cou. Malgré une intervention chirurgicale, elle conservait des douleurs, une mobilité réduite et un déficit sensitif. Les auteurs du rapport médico-légal ont attribué la lésion à la manipulation (Cicconi et al., 2014).

Au Québec, un homme de 49 ans est mort en 2020 d’un accident vasculaire cérébral associé à une dissection cervicale. Selon le rapport rendu public en 2025, l’hypothèse la plus probable était celle d’une lésion provoquée par des manipulations cervicales traumatiques pratiquées quelques semaines auparavant par une ostéopathe. La coroner a également appelé à un meilleur encadrement de la profession (Duchaine, 2025).

Les accidents ne concernent pas uniquement le rachis cervical. En 2025, un rapport médico-légal a décrit la fracture de la diaphyse fémorale d’une femme de 43 ans pendant une manipulation de la région lombaire et de la cuisse. Ce cas rappelle qu’une mobilisation forcée peut révéler ou aggraver une fragilité osseuse insuffisamment dépistée (Prevot et al., 2025).

En 2009, aux Pays-Bas, une fillette de trois mois est morte après une manipulation forcée et prolongée du cou et de la colonne vertébrale par une thérapeute crânio-sacrée. Les médecins ont estimé que le décès pouvait résulter d’un mécanisme neurovasculaire cervical ou d’une interruption respiratoire provoquée par la flexion maintenue du rachis. Ils recommandaient de ne pas soumettre les nourrissons à ce type de manipulation (Holla et al., 2009).

L’ostéopathie n’est pas une pratique « douce », et nous devons cesser d’y exposer les jeunes enfants.

  • Holla, M., Ijland, M. M., van der Vliet, A. M., Edwards, M., & Verlaat, C. W. M. (2009). Overleden zuigeling na ‘craniosacrale’ manipulatie van hals en wervelkolom [Décès d’un nourrisson après manipulation « crânio-sacrée » du cou et de la colonne vertébrale]. Nederlands Tijdschrift voor Geneeskunde, 153(17), 828–831. PMID: 19469218

Ces cas ne permettent pas de calculer la fréquence des accidents, et ne signifient pas que toute manipulation provoque un dommage grave. Ils établissent en revanche que la pratique n’est pas dépourvue de risques. Leur acceptabilité dépend donc du bénéfice attendu. Pour une intervention dont l’efficacité spécifique est faible, incertaine ou inexistante, même un risque rare devient plus difficile à justifier.

 

Retards de diagnostic et abandon des soins

Le dommage ne résulte pas nécessairement du geste lui-même. Une consultation ostéopathique peut également retarder le diagnostic d’une affection organique lorsque des symptômes sont interprétés comme une simple tension, une restriction de mobilité ou un déséquilibre fonctionnel.

Le danger devient majeur lorsque le praticien prétend remplacer une évaluation médicale ou conduit le patient à interrompre un traitement efficace. Ce risque n’est pas spécifique à l’ostéopathie, et il ne concerne sans doute pas la majorité d’entre eux… Mais il existe dans un secteur où cohabitent des formations très inégales, des doctrines non validées et des offres complémentaires parfois ouvertement ésotériques.

 

Gestes interdits et limites corporelles

Le cadre réglementaire français prévoit que les actes ostéopathiques doivent être exclusivement manuels et externes. Il interdit expressément les manipulations gynéco-obstétricales et les touchers pelviens aux praticiens agissant au titre de l’ostéopathie. Lorsqu’une pratique implique le déshabillage, le toucher prolongé et l’intervention sur des zones intimes, le consentement doit être explicite, renouvelé et accompagné d’une information sans ambiguïté. Certains gestes — comme les touchers pelviens ou rectaux — ont beau être interdits, il arrive encore qu’ils soient enseignés selon certains témoignages.

Le risque de franchissement des limites sexuelles ne repose pas seulement sur quelques faits divers. Une étude australienne a analysé 1 507 signalements pour inconduite sexuelle adressés aux autorités de régulation entre 2011 et 2016. Les chiropracteurs et ostéopathes, regroupés dans une même catégorie, présentaient un taux ajusté de signalements pour agression sexuelle multiplié par 2,28 par rapport à celui des médecins internistes. Cette étude mesure des plaintes, et non des condamnations, et ne permet pas d’incriminer plus les ostéopathes que les chiropracteurs, mais met en évidence un signal préoccupant dans ces pratiques (Bismark et al., 2020).

  • Bismark, M. M., Studdert, D. M., Morton, K., Paterson, R., Spittal, M. J., & Taouk, Y. (2020). Sexual misconduct by health professionals in Australia, 2011–2016: A retrospective analysis of notifications to health regulators. Medical Journal of Australia, 213(5), 218–224. https://doi.org/10.5694/mja2.50706

 

Le risque des titres non réglementés

La proximité lexicale avec l’ostéopathie peut également être exploitée par des praticiens dépourvus du titre réglementé. En 2025, un ancien champion paralympique se présentant notamment comme « ostéothérapeute » et massothérapeute a été condamné à quatre ans de prison, dont deux ferme, pour huit agressions sexuelles commises sur des patientes entre 2019 et 2021.

Cette affaire montre la vulnérabilité créée par des consultations corporelles réalisées en cabinet isolé, ainsi que la confusion entretenue par des appellations thérapeutiques non reconnues et dépourvues d’instance disciplinaire propre.

En 2014, Michel Bousquet, magnétiseur, a été condamné après avoir prétendu pouvoir guérir des cancers et s’être immiscé dans la prise en charge de patients gravement malades. L’affaire avait notamment été portée par les parents de Laura Vignola, morte d’un cancer en 2009 après avoir été suivie par lui. Malgré l’interdiction qui lui avait été faite d’exercer la médecine, il a ensuite repris une activité en se présentant comme ostéopathe, sans disposer du titre requis, avant d’être de nouveau poursuivi pour exercice illégal de la médecine et travail dissimulé. Ce dossier montre la facilité avec laquelle une appellation proche d’une profession installée peut servir de nouvel habillage à des pratiques déjà condamnées, et la difficulté pour le public de distinguer un titre réglementé d’une simple présentation commerciale, mais aussi l’accoutumance du public envers des pratiques qui sont totalement étrangères aux vraies professions de santé.

  • La Dépêche du Midi. (2019, 10 août). Lot : le magnétiseur qui prétendait guérir le cancer rattrapé par la justice.

La médecine conventionnelle produit elle aussi des accidents, trop nombreux, et parfois graves. Mais elle évalue ses interventions selon leur balance bénéfice-risque et dispose de systèmes de pharmacovigilance, de recommandations, de responsabilités professionnelles et de procédures disciplinaires. Nous savons que ces instances font un travail insuffisant, très insuffisant ; mais elles existent.

Pour l’ostéopathie, la difficulté est précisément que les bénéfices spécifiques sont modestes ou non démontrés, tandis que les risques graves, même rares, ne sont pas nuls et restent mal surveillés. Plus le bénéfice attendu diminue, moins l’exposition au risque devient acceptable.

 

Pourquoi on y croit ?

Tout ce que je viens de dire sur les origines de l’ostéopathie, ses doctrines et les résultats de son évaluation scientifique va heurter un grand nombre d’entre vous. Près de 30 000 personnes portent le titre d’ostéopathe en France, et la grande majorité sont sans doute sincèrement convaincues d’apporter une aide réelle. Selon un sondage Odoxa de 2024, plus d’un Français sur deux déclarait avoir consulté un ostéopathe au cours des cinq années précédentes. Dans une autre enquête, réalisée par Harris Interactive en 2019, 92 % des personnes ayant eu recours à l’ostéopathie se disaient satisfaites [19].

Un discours critique comme le mien pourra donc être interprété comme de la fermeture d’esprit, de la méchanceté ou la preuve que je travaille pour Big Pharma, les Jésuites, les Illuminatis ou les Reptiliens. Lorsqu’une pratique est aussi bien installée, il paraît parfois plus vraisemblable de supposer que son critique est malhonnête que d’admettre qu’une profession entière puisse surestimer l’efficacité propre de ses méthodes.

Mais la bonne question est ailleurs : Comment se fait-il, s’il n’existe aucune bonne raison de croire aux bienfaits de l’ostéopathie, que tant de gens intelligents y croient malgré tout ?

Cela signifie qu’il y a de mauvaises raisons d’y croire, et j’entends par là des raisons qui ne sont pas directement liée à la véracité de ce qui est cru, des raisons qui ne sont pas épistémiques, des raisons de croire qui sont liées à des paramètres contextuels, et qu’on aurait tort de mépriser.

 

La première est la preuve sociale. L’ostéopathie possède tous les signes extérieurs de la légitimité : un titre réglementé, des dizaines d’écoles, des milliers de praticiens, des diplômes accrochés au mur, des cabinets identifiables, des remboursements par de nombreuses mutuelles et parfois la recommandation d’un professionnel de santé. Pour le public, tous ces éléments forment un message simple : si cette pratique est aussi répandue et aussi institutionnalisée, c’est probablement qu’elle fonctionne.

On retrouve l’argument de la popularité et l’appel à l’autorité.

Ensuite, il faut comprendre ce qui se passe lorsqu’une personne consulte. On ne va généralement pas chez l’ostéopathe à un moment choisi au hasard. On y va lorsque la douleur est particulièrement forte, lorsqu’un symptôme devient gênant ou lorsqu’une inquiétude atteint son maximum. Or de nombreux troubles musculo-squelettiques fluctuent naturellement. Après un épisode particulièrement intense, ils ont de bonnes chances de diminuer, même sans intervention : c’est ce qu’on appelle la régression vers la moyenne.

À cela s’ajoutent l’évolution spontanée, le repos, les changements d’activité, les médicaments éventuellement pris en parallèle et les autres conseils suivis par le patient. Si l’amélioration survient après la consultation, elle sera spontanément attribuée au dernier geste marquant : « J’avais mal, l’ostéopathe m’a manipulé, puis j’ai eu moins mal ; la manipulation m’a donc guéri. » La chronologie est réelle. Le lien causal, lui, reste à démontrer.

C’est ce qu’on appelle le post hoc ergo propter hoc, le phénomène de la corrélation trompeuse.

La consultation produit aussi des effets contextuels — ce qu’on appelle le placebo. Le patient a pris rendez-vous, s’est déplacé dans un cabinet, a rencontré une personne présentée comme experte, lui a raconté son histoire et a reçu une explication personnalisée. Le praticien lui accorde du temps, l’examine, le touche, lui annonce qu’il a trouvé un problème et accomplit un geste censé le corriger.

Les attentes, les apprentissages antérieurs, le cadre thérapeutique, les paroles du praticien et la relation de confiance peuvent modifier la douleur, l’anxiété et la manière dont le patient perçoit son état. Ce ne sont pas de simples effets imaginaires : la recherche décrit des réponses psychobiologiques réelles liées au contexte de soin (Finniss et al., 2010 ; Rossettini et al., 2018).

Les thérapies manuelles réunissent beaucoup de ces éléments : une prise en charge individualisée, une proximité physique, un rituel technique et une intervention immédiatement perceptible. L’alliance avec le praticien, les attentes et la présentation du traitement peuvent influencer l’expérience douloureuse, même lorsque le geste spécifique n’est pas supérieur à une intervention simulée (Fuentes et al., 2014 ; Kinney et al., 2020).

 

Une consultation peut donc être sincèrement vécue comme bénéfique sans que la doctrine invoquée soit vraie. Le patient ne ment pas lorsqu’il dit qu’il se sent mieux. L’ostéopathe ne ment pas nécessairement lorsqu’il pense l’avoir aidé. L’erreur peut se glisser dans l’explication causale : nous avons tendance à attribuer l’amélioration à une cause à laquelle nous croyons déjà. L’erreur magistrale que beaucoup de gens commettent est de sous-estimer l’intensité de ces effets contextuels et l’influence qu’ils exercent sur notre manière d’attribuer des causes à nos ressentis ou à notre état de santé.

Les effets contextuels accompagnent également la médecine, la kinésithérapie, la chirurgie, la psychothérapie et les traitements médicamenteux. Dans une prise en charge valide, ils s’ajoutent à une intervention dont les bénéfices spécifiques ont été établis. On ne peut donc pas défendre une doctrine fausse en affirmant qu’elle produit tout de même du placebo. L’écoute, la réassurance, l’attention et le toucher n’exigent pas de faire croire au patient que son crâne respire, que son foie manque de mobilité ou que son bassin a été remis en place. Ces dimensions relationnelles peuvent et doivent être utilisées honnêtement, sans diagnostic fictif ni mécanisme inventé.

 

 Conclusion — vers une réforme ?

 

Il existe des ostéopathes qui ont pris conscience de ces difficultés et cherchent à exercer de manière plus honnête envers leurs patients comme envers eux-mêmes. J’ai reçu certains d’entre eux dans l’émission Faut-il en finir avec l’ostéopathie ?, dont vous avez vu plusieurs extraits.

Ils appartiennent au COSE, le Collectif des ostéopathes scientifiques et éthiques. Les membres que j’ai interrogés défendent une transformation profonde de leur activité : conserver les interventions manuelles susceptibles d’apporter quelque chose au patient, abandonner les diagnostics et les mécanismes non validés, et construire une pratique centrée sur la douleur, le mouvement, l’accompagnement et l’information loyale.

Cette démarche mérite d’être soutenue. Car lorsque les écoles présentent comme des connaissances établies des notions dont la validité n’a jamais été démontrée, leurs premières victimes sont aussi les étudiants. Ils consacrent cinq années et plusieurs dizaines de milliers d’euros à une formation qui leur promet un métier reconnu, un savoir particulier et une capacité à détecter des dysfonctions invisibles aux autres professionnels. Beaucoup découvrent ensuite un marché saturé et des revenus très faibles.

Le rapport de l’IGAS décrit une démographie « préoccupante », des difficultés d’insertion professionnelle et une paupérisation particulièrement marquée chez les jeunes ostéopathes. Les trente et une écoles agréées disposaient, en 2022, d’une capacité proche de 12 000 étudiants et pouvaient diplômer environ 2 300 nouveaux praticiens chaque année, sans que leurs effectifs soient adaptés aux besoins réels. L’IGAS recommande donc de réduire les capacités de formation et de mieux informer les candidats sur leurs perspectives professionnelles (Gady-Cherrier & Zantman, 2022).

Cette précarité a pour conséquence prévisible une incitation économique à élargir les indications, multiplier les consultations et ajouter des offres complémentaires permettant de se distinguer sur un marché encombré. Lorsqu’une profession ne possède ni champ d’efficacité clairement établi ni doctrine commune validée, la diversification peut rapidement conduire vers l’énergétique, le décodage émotionnel, la nutrition fantaisiste ou d’autres pratiques encore moins défendables.

 

Le cas de l’ostéopathie dépasse donc la seule question de savoir si une manipulation soulage parfois une lombalgie. Il engage la santé des patients, la qualité de la formation, l’endettement des étudiants, l’avenir professionnel de milliers de praticiens et la confiance accordée collectivement aux titres thérapeutiques.

Dans les territoires où l’accès aux soins est difficile, cette confiance peut avoir des conséquences particulières. Un ostéopathe disponible peut être perçu comme un substitut au médecin ou au kinésithérapeute. Mais l’ostéopathe exclusif n’est pas reconnu comme professionnel de santé et ne possède ni les compétences diagnostiques ni les prérogatives permettant de remplacer une prise en charge médicale. Sa disponibilité ne doit donc pas masquer le déficit de soins ni légitimer un élargissement indu de son rôle.

 

Voilà pourquoi je ne veux pas réduire indistinctement tous les ostéopathes à des charlatans. La plupart ont probablement appris leur métier de bonne foi, auprès d’enseignants eux-mêmes convaincus. Renoncer à une doctrine professionnelle demande davantage qu’une simple correction théorique, il ne s’agit pas seulement de se mettre à jour ; cela implique une profonde remise en question.

Certains praticiens ont investi des années de formation, construit leur réputation et tiré leurs revenus de techniques crâniennes, viscérales ou énergétiques. Certains sont devenus formateurs, auteurs ou figures d’autorité précisément parce qu’ils prétendaient maîtriser ces techniques. Admettre qu’elles ne reposent sur rien de solide menace alors simultanément leur compétence, leur statut, leur activité économique et l’image qu’ils ont d’eux-mêmes.

Dans ces conditions, la critique scientifique, telle que la mienne ici dans cette vidéo, peut déclencher une série de mécanismes défensifs : dissonance cognitive, protection de l’identité professionnelle, biais des coûts irrécupérables et rationalisation. Il devient psychologiquement et matériellement plus facile d’accuser les médecins, les kinésithérapeutes, les chercheurs ou les zététiciens de vouloir supprimer l’ostéopathie que d’admettre que plusieurs décennies de pratique et d’enseignement reposaient sur des bases fragiles.

Les travaux de Pierre-Luc L’Hermite montrent précisément cette tension identitaire : l’ostéopathie cherche à se conformer aux normes contemporaines de la science tout en conservant des traditions qui lui donnent sa singularité. Mais plus elle abandonne ses lésions, ses diagnostics palpatoires spécifiques, son crânien, son viscéral et son vitalisme, plus une question devient inévitable : que reste-t-il qui soit encore proprement ostéopathique, plutôt qu’une forme de thérapie manuelle déjà accessible dans d’autres professions ? (L’Hermite, 2024).

 

Je pense donc qu’il faut encourager les praticiens qui acceptent cette réforme. Mais je me fais peu d’illusions sur la possibilité de sauver le mot ostéopathie. Ce nom reste attaché à une doctrine historique non démontrée, à des prétentions thérapeutiques démesurées et à des pratiques dont les éléments les plus distinctifs sont précisément les moins validés.

Le problème n’est pas que tout geste accompli par un ostéopathe serait nécessairement inutile. Certains gestes manuels peuvent soulager modestement certaines douleurs. Le problème est qu’aucun bénéfice propre ne justifie aujourd’hui le maintien du vaste édifice théorique construit autour de ces gestes.

La réforme ne devrait donc pas consister à recouvrir les anciennes croyances d’un vocabulaire neuroscientifique plus moderne. Elle devrait commencer par une rupture claire :

  • ne plus enseigner comme des faits les mécanismes non démontrés ;
  • informer honnêtement les patients sur les effets modestes et non spécifiques attendus ;
  • renoncer aux indications pédiatriques, viscérales, crâniennes et extra-musculo-squelettiques sans efficacité établie ;
  • renforcer les contrôles, la déontologie et la surveillance des événements indésirables ;
  • réduire significativement les capacités de formation pour ne plus envoyer chaque année des milliers d’étudiants vers un marché déjà saturé.

 

À partir de là, il vous revient de vous faire votre propre opinion — notamment en vérifiant les informations que je viens de fournir.

Acermendax

Références

 

Publications scientifiques
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  •   https://doi.org/10.1186/s12891-018-1943-8
  • Zipp, C. R., Semlitsch, T., Tögel, G., Krenn, C., Loder, C., Jeitler, K., & Siebenhofer, A. (2025). An overview of systematic reviews on the efficacy and safety of osteopathic techniques. Journal of Bodywork and Movement Therapies, 42, 1186–1197. https://doi.org/10.1016/j.jbmt.2025.03.018

 

Rapports, recommandations et textes institutionnels

 

Enquêtes, décisions et presse

 

 

Notes de bas de page

[1] Jordan, T (2009) Swedenborg’s influence on Sutherland’s ‘Primary Respiratory Mechanism’ model in cranial osteopathy. International Journal of Osteopathic Medicine, Volume 12, Issue 3, 100 – 105

[2] Moutin, L., & Mann, G.-A. (1913). Manuel d’ostéopathie pratique : théorie et procédés, d’après les ouvrages du Dr Andrew Taylor Still et du Dr Wilfred L. Riggs. Maloine.

[3] https://www.aacom.org/become-a-doctor/about-osteopathic-medicine

[4] Johnson SM, Kurtz ME. Diminished use of osteopathic manipulative treatment and its impact on the uniqueness of the osteopathic profession. (2001) Acad Med. 76(8):821-8.

[5] Inspection générale des affaires sociales. (2022, avril). Évaluation de la procédure d’agrément et des capacités d’accueil des établissements de formation en ostéopathie et en chiropraxie et propositions d’évolution (Rapport no 2021-095R).

[6] Odoxa. (2024). Les Français et l’ostéopathie. Sondage réalisé pour l’Unité pour l’ostéopathie auprès de 1 005 Français les 29 et 30 mai 2024.

[7] https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000462001

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000462001

[8] Haute Autorité de santé. (2020). Prévention des déformations crâniennes positionnelles et mort inattendue du nourrisson.

Société française de pédiatrie, & Syndicat de médecine manuelle ostéopathie de France. (2025, 28 avril). Ostéopathie pour les nouveau-nés et nourrissons : de la non-indication à la contre-indication ?

[9] INSERM. (2012). Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’ostéopathie. https://www.inserm.fr/rapport/evaluation-de-lefficacite-de-la-pratique-de-losteopathie-2012/

[10] Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes. (2016). Avis relatif à l’ostéopathie crânienne, fondé sur le rapport du Collectif de recherche transdisciplinaire esprit critique et sciences.

Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes. (2018). Avis CNO no 2018-02 du 27 septembre 2018 relatif à l’ostéopathie viscérale.

 

[11] Avis n° 2024-06 du Conseil national de l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes. « Avis du Conseil National de l’Ordre du 11-12 décembre 2024 modifiant l’avis du 27 septembre 2018 relatif à l’ostéopathie viscérale » https://www.ordremk.fr/wp-content/uploads/2024/12/avis-cno-2024-06-relatif-a-losteopathie-viscerale.pdf

[12] Académie nationale de médecine (2024) Communiqué du 13 décembre 2024, intitulé « Ostéopathie du nourrisson : absence de fondement scientifique et risque potentiel » https://www.academie-medecine.fr/losteopathie-viscerale-et-cranienne-chez-le-nouveau-ne-une-pratique-qui-interroge/

[13] Communiqué « Ostéopathie pour les nouveau-nés et nourrissons : de la non-indication à la contre-indication ? » 29.04.2025. https://www.sfpediatrie.com/actualites/osteopathie-nouveau-nes-nourrissons-non-indication-contre-indication

[14] Haute Autorité de Santé – Fiche mémo « Prévention des déformations crâniennes positionnelles (DCP) et mort inattendue du nourrisson », publiée en mars 2020, disponible sur : https://www.has-sante.fr/jcms/p_3151574/fr/prevention-des-deformations-craniennes-positionnelles-dcp-et-mort-inattendue-du-nourrisson

[15] Communiqué sur Facebook, le 13 mai 2025. https://www.facebook.com/osteopathe.syndicat/posts/pfbid0Ajryrq6GSefsBqcMdNzzGSHxp8435gCBNnrWPeA358ANF6yojdCRddDwKEyyitqnl

[16] Conseil national de l’Ordre des médecins. (2024). Les pratiques de soins non conventionnelles et leurs dérives.

+ Code de la santé publique, art. R. 4127-32 et R. 4127-39

[17] National Institute for Health and Care Excellence (NICE, UK) Guideline NG59 : Low back pain and sciatica in over 16s: assessment and management (2016) https://www.nice.org.uk/guidance/ng59

[18] National Center for Complementary and Integrative Health (NCCIH, USA) “Spinal Manipulation: What You Need to Know” (2019) https://www.nccih.nih.gov/health/spinal-manipulation-what-you-need-to-know

[19] Harris Interactive. (2019). Observatoire des parcours de soins des Français : les Français et les médecines douces. Étude réalisée pour Santéclair.

 

Avec Damien Karbovnic

Émission enregistrée le 25 août 2026

 

Éditorial

La spiritualité du XXIe siècle est une aventure dont vous êtes le héros, un récit de quête héroïque au-delà des apparences du monde sensible, bien sûr, mais aussi au-delà des offres ancestrales instituées en religions d’une banalité poussive, ternies par mille scandales, et peu enclines à s’adapter à la quête de sens de l’humain moderne, un peu paumé entre l’individualisme occidental, les valeurs de la République scandées comme des mantras abscons, un progrès auquel on ne croit plus, une nature que l’on idéalise jamais plus que lorsqu’on ne la fréquente pas sans tout le confort de nos technologies et gadgets, des promesses de longévité, mais de moins en moins de valeur spécifique à incarner et à transfigurer.

On peut alors choisir à la carte : médiums, esprits et voyage astral ; réseaux de Hartmann et géobiologie ; soins énergétiques et chakras ; chamanisme et psychotropes ; astrologie, anciens astronautes ou channeling d’entités galactiques. Et, si rien ne convient exactement, il reste toujours la possibilité de fabriquer son propre syncrétisme de numérologie, de coïncidences, de synchronicités et d’égrégores.

 

Le monde n’a jamais connu un tel foisonnement d’offres d’initiation, de formation et de carrière dans l’exploration du sens profond de l’existence, une quête du dévoilement, de la révélation : comme si on n’en pouvait plus de cette réalité qui déçoit encore et encore alors qu’on espérait plus. Bien sûr nous pourrions considérer que le monde est ce que nous en faisons et qu’il suffirait de joindre nos efforts pour améliorer le sort de chacun et trouver dans cette solidarité une fin en soi, une raison d’être, un sens à notre vie… mais cela voudrait dire qu’il nous faut accepter d’être un simple rouage dans une œuvre collective, et donc de faire confiance à notre prochain.

L’ésotérisme propose une autre voie : déplacer vers l’intérieur le lieu où se trouvent les réponses. Se transformer soi-même, découvrir son « vrai soi », s’élever, apprendre à écouter ses ressentis et à reconnaître les signes. Et puisque l’expérience personnelle devient le juge ultime de ce qui fonctionne, les objections venues de l’extérieur risquent progressivement de perdre leur prise. C’est là que la quête d’autonomie peut prendre un tour paradoxal : coûter de l’argent, du temps, de l’engagement, éloigner de ceux qui contestent la démarche, et parfois conduire vers des doctrines qui fournissent d’avance toutes les réponses aux objections qu’on leur adresse.

Mais n’oublions pas que cela présente le grand avantage de ne pas demander d’avoir confiance en l’humanité.

 

Pour vérifier ensemble si le titre de cette émission est justifié ou non : « Spiritualité et ésotérisme : la prison de l’esprit » il faudra avoir écouté le propos de mon invité : le sociologue et historien des religions Damien Karbovnic.

Mais déjà je vais poser deux petites définitions qui pourront être amendées ou compléter par la suite.

L’Ésotérisme désigne un ensemble de doctrines, de pratiques ou de courants fondés sur l’idée qu’il existe un niveau caché de la réalité, accessible par l’initiation, l’interprétation symbolique, certaines correspondances ou des formes particulières de connaissance. L’astrologie, l’alchimie, certains courants théosophiques ou hermétiques relèvent typiquement de cet espace.

On le confond parfois avec l’Occultisme qui est plus étroit et plus historiquement situé. L’occultisme désigne surtout, à partir du XIXe siècle, des courants qui cherchent à étudier, systématiser ou pratiquer ce qui est conçu comme des forces ou phénomènes cachés — magie, magnétisme, spiritisme, influences invisibles. On peut donc dire que l’occultisme est une forme d’ésotérisme, mais que tout ésotérisme n’est pas nécessairement occultiste.

La Spiritualité, c’est plus large que cela : elle désigne la recherche ou l’expérience d’un rapport au sens, à la transcendance, au sacré ou à une dimension tenue pour plus profonde de l’existence. Elle peut être religieuse, ésotérique, philosophique, voire revendiquée comme non religieuse.

 

La question que nous allons explorer ce soir est donc celle du renouveau de l’ésotérisme comme offre cognitive, comme marché et comme moyen de donner du sens à son existence. Comment cet univers parvient-il à relier l’initiation spirituelle, le développement personnel, le soin énergétique, le coaching et quantité de pratiques apparemment sans rapport ? Et surtout : à quel moment une quête présentée comme une libération de l’individu risque-t-elle de construire autour de lui une conception du monde dont il devient difficile de sortir ?

En juin 2024, BMJ Public Health publie une étude consacrée à la surmortalité observée dans 47 pays occidentaux entre 2020 et 2022. Les auteurs, Saskia Mostert et ses collègues, comptabilisent environ 3,1 millions de décès supplémentaires par rapport aux niveaux attendus et concluent que cette surmortalité est restée élevée pendant trois années consécutives, « malgré » les mesures sanitaires puis la vaccination contre le Covid-19. Ils invitent les gouvernements à en rechercher les causes (Mostert et al., 2024).

Le 11 août 2026, la revue rétracte l’article. Le motif mérite d’être regardé de près, parce qu’il ne s’agit ni d’une découverte de données falsifiées ni d’une remise en cause de l’existence de la surmortalité. BMJ Public Health reproche aux auteurs d’avoir introduit de la « désinformation » dans leur discussion des causes possibles de cette surmortalité et de ne pas avoir suffisamment indiqué le caractère limité de leur travail original. La revue juge cette discussion déséquilibrée et insuffisamment rigoureuse.

L’affaire est intéressante pour une autre raison : pendant les deux années séparant la publication de la rétractation, cet article a abondamment circulé comme argument en faveur d’un lien entre vaccination et mortalité. Or c’est précisément le lien que l’étude n’avait pas les moyens d’établir.

Une surmortalité réelle, mais déjà connue

Le chiffre spectaculaire de 3 098 456 décès excédentaires provient d’une analyse de données publiques de mortalité. Les auteurs utilisent notamment les données diffusées par Our World in Data et une méthode mise au point par Ariel Karlinsky et Dmitry Kobak pour le World Mortality Dataset. Celle-ci consiste à estimer, à partir des années précédentes et en tenant compte des tendances et de la saisonnalité, combien de décès auraient été attendus, puis à comparer cette valeur avec la mortalité effectivement observée (Karlinsky & Kobak, 2021).

La méthode répond à une question importante. Les décès officiellement attribués au Covid dépendent des politiques de dépistage, des pratiques de certification et de la qualité des systèmes statistiques. La mortalité toutes causes permet de s’affranchir en partie de ces difficultés et d’évaluer l’impact global d’une crise sanitaire. Elle avait déjà mis en évidence, bien avant l’article de Mostert et de ses collègues, une surmortalité considérable dans de nombreux pays pendant la pandémie (Karlinsky & Kobak, 2021).

Le comité d’intégrité scientifique du Princess Máxima Center, auquel étaient affiliés plusieurs auteurs, soulignera justement ce point : l’article quantifiait un phénomène déjà connu et comportait peu de travail original. Cela n’aurait pas nécessairement constitué un défaut rédhibitoire si le papier s’était limité à cette ambition descriptive. La difficulté vient du décalage entre ce que les données mesuraient et la place prise ensuite par la recherche des responsables.

Notons qu’Ariel Karlinsky, coauteur de la méthode utilisée, était allé plus loin dès juin 2024 : il accusait les auteurs d’avoir repris de son article des blocs de texte et de notation mathématique et avait demandé la rétractation. Le comité institutionnel n’a toutefois pas retenu le plagiat pour les deux auteurs qu’il a examinés.

 

Les vaccins entrent dans une étude qui ne les mesure pas

Pour savoir si les vaccins ont contribué à la surmortalité, il faut comparer la mortalité selon le statut vaccinal, en tenant compte de l’âge, de l’état de santé, de la période et des autres facteurs susceptibles de fausser la comparaison. L’étude de Mostert ne fait rien de cela. Elle utilise uniquement des données nationales de mortalité toutes causes.

Elle montre donc qu’une surmortalité persiste en 2021 et 2022, alors que les campagnes de vaccination sont en cours. Mais cette simple concomitance ne permet pas d’attribuer une part de cette mortalité aux vaccins.

Or l’article consacre une place importante aux effets indésirables de la vaccination et des mesures sanitaires, tandis que d’autres causes possibles sont moins développées. C’est l’un des principaux reproches formulés par l’enquête du Princess Máxima Center : la discussion va au-delà de ce que les données permettent d’établir et sélectionne la littérature de manière déséquilibrée.

L’enquête n’a pas conclu à une falsification des données ni à une fraude. Le problème est méthodologique et rédactionnel : une étude descriptive sur la surmortalité a été présentée de façon à suggérer des causes qu’elle n’avait pas étudiées.

 

Une ambiguïté immédiatement transformée en « preuve »

Les conséquences ont été rapides. Le Telegraph titre que les vaccins contre le Covid « pourraient avoir contribué » à la hausse de la surmortalité. Le New York Post met en avant les passages concernant des décès et effets indésirables rapportés après vaccination, avant de corriger son article. Dans les réseaux vaccinosceptiques, l’étape suivante est encore plus simple : voici désormais « une étude du BMJ » qui montrerait que les vaccins ont provoqué des morts en excès.

Un autre élément a favorisé la circulation de l’article : il est publié dans BMJ Public Health, une revue du groupe BMJ, mais pas dans The BMJ, le grand journal médical britannique. Le présenter simplement comme « une étude du BMJ » lui confère facilement une autorité qu’il ne faut pas lui attribuer par raccourci.

Surtout, dès le 13 juin 2024, le groupe BMJ rappelle publiquement que l’étude porte sur les tendances de surmortalité et non sur leurs causes. Le lendemain, une expression of concern est ajoutée à l’article pour préciser qu’il n’établit aucun lien causal entre vaccination et mortalité. À partir de là, le présenter comme une preuve de mortalité vaccinale revient à contredire explicitement l’avertissement de l’éditeur.

 

Il serait pourtant trop commode d’absoudre entièrement les auteurs en accusant seulement ceux qui les ont cités. Des chercheurs comme Lone Simonsen et Rasmus Kristoffer Pedersen avaient souligné dès juin 2024 que l’interprétation antivaccinale ne sortait pas de nulle part : l’article lui-même avait construit une discussion dans laquelle les risques supposés de la vaccination occupaient une place difficilement justifiable par l’analyse réalisée. Le comité d’intégrité aboutira ensuite à un constat comparable.

Autrement dit, certains propagandistes ont fait dire à cette étude davantage qu’elle ne disait ; mais le texte leur avait fourni une matière remarquablement commode pour le faire.

 

Ce qu’il aurait fallu mesurer

L’hypothèse d’une augmentation de la mortalité due aux vaccins est parfaitement testable. Elle exige simplement d’autres données.

Une étude publiée en 2026 dans la même revue fournit un exemple intéressant. Elle suit plus de quatre millions d’adultes en Norvège entre 2021 et 2023 à partir des registres nationaux et compare la mortalité toutes causes selon le statut vaccinal, en prenant notamment en compte l’âge, le sexe et plusieurs facteurs médicaux. Elle ne met en évidence aucune augmentation de la mortalité chez les personnes vaccinées ; les taux observés y sont au contraire inférieurs à ceux des non-vaccinés. Comme toujours avec une étude observationnelle, la taille de cette différence doit être interprétée avec prudence, car les groupes ne sont jamais parfaitement comparables. Mais la méthode répond au moins directement à la question posée (Dahl et al., 2026).

  • Dahl, J., Tapia, G., Bøås, H., Bakken, I. J. L., & Gulseth, H. L. (2026). COVID-19 mRNA vaccination and all-cause mortality in the adult population in Norway during 2021–2023: A population-based cohort study. BMJ Public Health, 4, e001859. doi: 10.1136/bmjph-2024-001859. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/41658231/

À une autre échelle, une étude portant sur 34 pays ou territoires de la région européenne de l’OMS estime que les campagnes de vaccination ont directement évité environ 1,6 million de décès entre décembre 2020 et mars 2023 (Meslé et al., 2024).

À l’échelle mondiale, les estimations sont beaucoup plus incertaines et dépendent fortement des modèles employés. Watson et ses collègues estimaient en 2022 que les vaccins avaient évité entre 14,4 et 19,8 millions de décès durant leur seule première année d’utilisation ; une analyse plus récente et beaucoup plus conservatrice aboutit à environ 2,5 millions de vies sauvées entre 2020 et 2024, avec des estimations variant de 1,4 à 4 millions selon les hypothèses retenues par le modèle. (Watson et al., 2022 ; Ioannidis et al., 2025). Ces écarts considérables montrent précisément pourquoi il faut traiter les nombres de « vies sauvées » comme des estimations dépendantes d’hypothèses, et non comme des comptages directs.

  • Ioannidis, J. P. A., Pezzullo, A. M., Cristiano, A., & Boccia, S. (2025). Global estimates of lives and life-years saved by COVID-19 vaccination during 2020–2024. JAMA Health Forum, 6(7), e252223. https://doi.org/10.1001/jamahealthforum.2025.2223
  • Watson, O. J., Barnsley, G., Toor, J., Hogan, A. B., Winskill, P., & Ghani, A. C. (2022). Global impact of the first year of COVID-19 vaccination: A mathematical modelling study. The Lancet Infectious Diseases, 22(9), 1293–1302. https://doi.org/10.1016/S1473-3099(22)00320-6

 

Entre-temps, l’affaire a trouvé un débouché politique assez spectaculaire. Le 3 juin 2026, Saskia Mostert est invitée à témoigner devant une sous-commission du Sénat américain lors d’une audition consacrée notamment aux « mécanismes plausibles » par lesquels les injections contre le Covid pourraient provoquer des cancers et aux attaques contre les publications scientifiques. Elle y défend son article et présente les critiques dont il a fait l’objet comme le produit d’une « fureur aveugle et irrationnelle ». Elle accuse plus largement gouvernements, médias et institutions scientifiques d’avoir utilisé la peur, la censure et l’intimidation contre les chercheurs contestant le « récit officiel » sur le Covid.

 

Deux ans pour corriger une publication défaillante

La rétractation du 11 août 2026 n’efface donc pas une démonstration devenue gênante. Elle acte que la publication ne disposait pas des moyens méthodologiques nécessaires pour soutenir les insinuations auxquelles sa discussion donnait une place importante. Parmi les quatre auteurs, Gertjan Kaspers et Minke Huibers ont demandé la rétractation, notamment en raison des risques de mauvaise interprétation de l’article, tout en contestant l’accusation de désinformation. Saskia Mostert et Marcel Hoogland se sont opposés à la rétractation.

Reste une question embarrassante pour BMJ Public Health. Les principaux défauts du papier étaient visibles dès sa publication. Des critiques détaillées ont été formulées en juin 2024, l’éditeur a lui-même reconnu presque immédiatement que le message de l’article suscitait des interprétations injustifiées, et il faudra pourtant attendre août 2026 pour que la rétractation soit prononcée. Le groupe explique notamment ce délai par l’attente des conclusions de l’enquête institutionnelle puis par ses tentatives pour recueillir la position de l’auteure correspondante.

 

Cette séquence rappelle une limite assez banale, mais souvent oubliée, de la publication scientifique. L’évaluation par les pairs réduit certains risques sans pour autant garantir la qualité d’un raisonnement ni la proportion entre les données et les conclusions. Ici, elle a laissé passer une étude descriptive dont le commentaire causal dépassait largement l’analyse effectuée. La correction est finalement intervenue, mais après deux années durant lesquelles le label académique de l’article a continué de servir d’argument.

Et du reste on peut compter sur les désinformateurs pour crier au complot au sujet de cette rétractation et y voir la confirmation qu’ils avaient raison puisqu’on essaie d’ensevelir la vérité™. Car les complotistes ont toujours raison.

 

Acermendax

Références

  • Dahl, J., Tapia, G., Bøås, H., Bakken, I. J. L., & Gulseth, H. L. (2026). COVID-19 mRNA vaccination and all-cause mortality in the adult population in Norway during 2021–2023: A population-based cohort study. BMJ Public Health, 4, e001859. doi: 10.1136/bmjph-2024-001859.
  • Karlinsky, A., & Kobak, D. (2021). Tracking excess mortality across countries during the COVID-19 pandemic with the World Mortality Dataset. eLife, 10, e69336. doi: 10.7554/eLife.69336.
  • Meslé, M. M. I., Brown, J., Mook, P., et al. (2024). Estimated number of lives directly saved by COVID-19 vaccination programmes in the WHO European Region from December, 2020, to March, 2023: A retrospective surveillance study. The Lancet Respiratory Medicine, 12(9), 714–727. doi: 10.1016/S2213-2600(24)00179-6.
  • Mostert, S., Hoogland, M., Huibers, M., & Kaspers, G. (2024). Excess mortality across countries in the Western World since the COVID-19 pandemic: ‘Our World in Data’ estimates of January 2020 to December 2022. BMJ Public Health, 2, e000282. Article rétracté. doi: 10.1136/bmjph-2023-000282.
  • BMJ Group. (2024, June 13). Expression of concern placed on research paper: “Excess mortality across countries in the Western World since the COVID-19 pandemic”.
  • BMJ Public Health. (2026). Retraction: Excess mortality across countries in the Western World since the COVID-19 pandemic: ‘Our World in Data’ estimates of January 2020 to December 2022. BMJ Public Health, 4, e000282ret.
  • Princess Máxima Center for Pediatric Oncology. (2024, November 26). Investigation into Excess Mortality Publication Completed.
  • Simonsen, L., & Pedersen, R. K. (2024, June 17). Misleading BMJ Public Health paper on COVID-19 excess mortality needs to be retracted. Center for Infectious Disease Research and Policy, University of Minnesota.

Le 7 août 2026, L’Est Républicain publie un article consacré à Laurent Kasprowicz, docteur en sociologie, apparemment enseignant en économie, et auteur d’un livre intitulé Des coups de fil de l’au-delà ? Enquête sur un incroyable phénomène paranormal. Certaines personnes recevraient des appels téléphoniques provenant de proches décédés. Et l’auteur assure disposer de témoignages, d’enregistrements et même de « traces objectives » de ce phénomène.

Voilà évidemment une histoire formidable. Elle pose seulement un petit problème : à la fin de l’article, nous ne savons toujours pas si quelque chose d’extraordinaire s’est réellement produit. Nous savons que Laurent Kasprowicz en est profondément convaincu. Et le journaliste semble trouver que cela suffit.

 

Du coup de téléphone inexpliqué à la structure de la réalité

L’histoire commence en 2004, après la mort de la chienne de Laurent Kasprowicz. Quelques mois plus tard, alors qu’il se trouve en voiture avec sa mère et son frère, il dit qu’il aimerait recevoir un signe. À ce moment-là, un SMS arrive : « Salut, j’ai bien réussi mon intégration. Tout va bien. » Il est signé Julie. Kasprowicz pense alors, assez raisonnablement, qu’une étudiante s’est trompée de numéro. Plus tard, le téléphone du domicile se mettrait à sonner sans interlocuteur au bout du fil. Lors d’un de ces appels, il entend finalement ce qui lui paraît être le halètement d’un chien.

Chacun de ces événements, considéré séparément, est parfaitement banal ou du moins insuffisamment documenté pour être qualifié d’extraordinaire. Ce qui fabrique le phénomène, c’est leur assemblage : la mort du chien, le désir d’un signe, un SMS arrivé au bon moment, des appels étranges et enfin un bruit interprété comme une respiration canine.

Cet assemblage constitue l’étape initiale d’un raisonnement qui se veut scientifique ; à partir de là peut démarrer une enquête faite d’hypothèses que l’on teste.

Or Kasprowicz transforme régulièrement sa conviction en argument. « Si je ne l’avais pas vécu, j’aurais un petit sourire aux lèvres », explique-t-il. Et puisqu’il possède un enregistrement, il estime avoir accumulé des « traces objectives ».

Un enregistrement est effectivement une trace objective de quelque chose : un son a été enregistré. Il ne constitue pas une trace objective de son interprétation. Si une voix inconnue apparaît sur mon répondeur, j’ai établi l’existence d’une voix sur mon répondeur, pas celle d’une communication avec les morts.

C’est pourtant ici que l’affaire devient particulièrement intéressante. Des fantômes qui téléphonent seraient presque un cadeau fait à la méthode scientifique. Lorqu’un appel traverse une infrastructure technique, il laisse des traces : numéro d’origine, horodatage, et métadonnées par exemple. Nous sommes très loin de la classique apparition fantomatique aperçue quelques secondes dans un couloir obscur.

Après plus de vingt ans d’enquête, on attendrait donc au moins un cas dont la chaîne documentaire soit suffisamment solide pour rendre les explications ordinaires sérieusement problématiques. L’article n’en présente aucun.

Il mentionne par exemple un message attribué au chanteur C. Jérôme, retrouvé sur un répondeur après son enterrement et dans lequel une amie de son épouse aurait reconnu une expression familière de l’artiste. L’enregistrement aurait même été diffusé à la télévision.

C’est une belle histoire. Telle qu’elle nous parvient, elle est un récit, une interprétation, une reconstruction. Et bien sûr les données factuelles manquent à l’appel, ce dont le journaliste ne pipe mot.

Et pourtant, Kasprowicz finit par conclure : « La seule hypothèse que je retiens, c’est que notre réalité n’est pas du tout ce qu’on croit. » — Le saut est audacieux : d’une série de coups de fil bizarres mal documentés, on devrait inférer qu’il faut réviser la nature du réel. Merci L’Est Républicain.

 

La petite fabrique parapsychologique de la preuve

Le diplôme de Laurent Kasprowicz est régulièrement mis en avant. Il est bien docteur en sociologie. Sa thèse, soutenue à Metz en 2008, porte sur la consommation cinématographique et la réception des films à Longwy (Kasprowicz, 2008). Cela ne l’empêche évidemment pas d’étudier autre chose. Mais cela interdit de transformer « docteur en sociologie » en compétence particulière concernant l’acoustique, les réseaux téléphoniques, la cognition ou la survie de la conscience.

Le cas est d’autant plus intéressant qu’il a déjà circulé dans la littérature parapsychologique. En 2017, le psychologue Renaud Evrard publie un article consacré aux « expériences anormales de télécommunication » à partir, notamment, de cas recueillis par Kasprowicz. Il y présente cinq de ses témoignages et explique avoir lui-même écouté l’enregistrement du cas personnel de Kasprowicz. L’article envisage ensuite que certains de ces événements puissent correspondre à des phénomènes psychokinétiques associés aux télécommunications. Evrard conclut à un manque de données scientifiques disponibles et la nécessité de recherches supplémentaires (Evrard, 2017). Il faut toujours demander des recherches supplémentaires pour prolonger une carrière de parapsychologue.

C’est une bonne illustration d’un problème récurrent de la parapsychologie : le même matériau circule entre témoins convaincus, auteurs, chercheurs sympathisants et publications spécialisées, puis revient dans l’espace médiatique auréolé du vocabulaire de la recherche.

Collectionner et accumuler des témoignages ne corrige pas leurs défauts. Le livre de Kasprowicz, sorti en 2023, en présente une soixantaine. Mais soixante anecdotes sélectionnées parce qu’elles ressemblent précisément au phénomène recherché ne constituent pas soixante expériences indépendantes. Sans procédure de recrutement contrôlée, sans dénominateur, sans critères permettant de connaître les cas éliminés et sans vérification systématique des événements rapportés, on obtient une collection d’histoires remarquables. C’est éventuellement un matériau sociologique. Ce n’est pas une démonstration de l’existence des appels post mortem.

 

Et le journalisme dans tout ça ?

Je ne veux enfoncer personne, mais cet article est un vrai problème.

Laurent Kasprowicz a parfaitement le droit de croire que son expérience demeure inexplicable et d’écrire un ouvrage pour défendre cette idée. Le travail du journaliste ne consiste pas à partager complaisamment les croyances d’un théoricien.

Or l’auteur du papier ne se contente pas de rapporter les propos de son interlocuteur. Il les accompagne. Il parle lui-même d’« exemples ahurissants », écrit que Kasprowicz, « en bon scientifique, essaie de cadrer les choses », et utilise le mot « phénomène » comme si l’existence de celui-ci était déjà acquise.

Mais qu’a-t-il vérifié ? A-t-il écouté l’enregistrement ? Demandé à voir les relevés téléphoniques ? Retrouvé la séquence concernant C. Jérôme ? Consulté un spécialiste des télécommunications ? Un acousticien ? Un psychologue travaillant sur la mémoire ou le deuil ? Essayé seulement d’obtenir une explication concurrente ? Rien dans l’article ne permet de le penser.

C’est d’autant plus étrange que le papier ne répond même pas à une actualité manifeste. Il affirme que Kasprowicz a « publié récemment » son livre chez Guy Trédaniel. L’ouvrage est paru le 7 décembre 2023, soit deux ans et huit mois auparavant. Aucun nouveau résultat, aucune nouvelle enquête ni découverte récente ne justifie explicitement cette publication du 7 août 2026.

La presse quotidienne régionale peut évidemment publier autre chose que des enquêtes d’investigation. Elle peut raconter des personnages, des curiosités locales et des histoires amusantes. Mais est-il normal qu’un article emprunte les signes de l’information tout en renonçant au travail qui permet de distinguer une information d’un récit promotionnel ?

La Charte d’éthique professionnelle des journalistes français place précisément parmi les piliers du métier « l’esprit critique », « la véracité » et « l’exactitude », et qualifie la non-vérification des faits de dérive professionnelle grave (SNJ, 2011). Ces exigences ne disparaissent pas parce que l’on travaille dans une rubrique insolite ou dans un quotidien régional.

Au terme de l’article, le lecteur connaît donc très bien l’étonnement de Laurent Kasprowicz. Il sait qu’il est docteur, qu’il possède un enregistrement et qu’il pense que la réalité est plus étrange que nous l’imaginons. Ce qu’il ignore, c’est justement l’essentiel : existe-t-il la moindre bonne raison de partager son étonnement ?

Le journaliste nous raconte un mystère avant d’avoir vérifié qu’il y en avait un.

 

Acermendax

Références

  • Evrard, R. (2017). Ghost in the machine: A clinical view of anomalous telecommunication experiences. Journal of Exceptional Experiences and Psychology, 5(2), 21–30.
  • Kasprowicz, L. (2008). Contribution à une sociologie de la consommation cinématographique : La réception des films à Longwy (France) au début des années 2000 [Thèse de doctorat, Université Paul-Verlaine – Metz].
  • Kasprowicz, L. (2023). Des coups de fil de l’au-delà ? Enquête sur un incroyable phénomène paranormal. Guy Trédaniel Éditeur.
  • Plancard, F. (2026, 7 août). Coups de fil passés par leurs proches décédés : « Quelle que soit l’explication, ça donne le vertige ». L’Est Républicain.
  • Syndicat national des journalistes. (2011). Charte d’éthique professionnelle des journalistes.

2026 — L’éclatement judiciaire d’une supercherie

En février 2026, la justice française ouvre une enquête pénale préliminaire à l’encontre de Florent Montaclair, professeur de lettres franc-comtois, au sujet de la « Médaille d’or de philologie en Mémoire d’Alfred Nobel » dont il est lauréat en 2016 et qui constitue « la plus haute distinction scientifique à l’internationale dans le domaine des lettres » comme on nous le signale sous la vidéo de la conférence TedX Belfort donnée par le monsieur.

Les qualifications retenues par le parquet de Montbéliard incluent faux et usage de faux en écriture privée, usurpation de titre ou de qualité et escroquerie ; des faits potentiellement passibles de cinq années d’emprisonnement. Une perquisition a eu lieu au domicile de Montaclair et la médaille a été saisie par les enquêteurs. Il a reconnu l’avoir commandée lui-même auprès d’un joaillier pour quelques centaines d’euros, tout en niant toute supercherie délibérée ou intention frauduleuse : « pour qu’il y ait un faux, il faut qu’il y ait un vrai de référence », a-t-il affirmé, contestant la qualification de faux. Le procureur a qualifié ses explications de “lunaires”.

Cette enquête fait suite à un signalement de l’université à laquelle Montaclair est rattaché, et s’inscrit dans une série d’éléments accumulés au fil des ans qui remettent en cause l’existence même de cette médaille et de l’organisation qui la décernerait, l’International Society of Philology.

Aux journalistes de l’Est Républicain qui sortent l’affaire il y a quelques jours Montaclair déclare : « Si cette médaille est une mystification, j’en suis la première victime ». Reconnaissons qu’il y a du talent, puisque cette médaille a probablement joué en sa faveur quand en 2022 il a été nommé professeur agrégé en lettres modernes, non par concours, mais sur dossier, donc sur la base d’un curriculum vitae dont vous avez parfaitement compris la sincérité.

 

Je vous invite à lire les articles d’Alexandre Bollengier de l’Est Républicain qui retracent toute cette affaire qui ne démarre pas en 2026.

 

2019 — Alerte roumaine : quand une académie découvre la farce

Bien avant que le dossier n’atterrisse devant un parquet français, c’est une enquête de journalistes basés en Roumanie qui a montré de façon très concrète l’absence d’existence institutionnelle de la Médaille et de l’organisation qui la décernerait.

En janvier 2019, une équipe de Scena9 a décortiqué ce qu’elle appelle « The fake Nobel that duped the Romanian Academy ». Le point de départ est le courrier reçu par l’Académie roumaine, informant le philologue éminent Eugen Simion qu’il aurait remporté la Gold Medal for Philology Alfred Nobel.

https://www.scena9.ro/en/article/romanian-academy-nobel-florent-montaclair-chomsky

La chose intrigue, et des investigations montrent que :

  • la soi-disant International Society of Philology, son site web et la liste de ses membres ne correspondent à aucune institution académique vérifiable ; tous les liens, noms et structures se renvoient à eux-mêmes sans fondement indépendant.
  • la présence de logos de l’UNESCO ou d’attributions prestigieuses n’a aucun lien réel avec ces organisations : l’UNESCO a formellement nié toute affiliation.
  • la liste de membres supposés comprend de nombreuses institutions et chercheurs qui n’ont aucune reconnaissance officielle de l’existence de la Société. Il étaient membres à leur insu.
  • lorsque les journalistes contactent directement Noam Chomsky, présenté comme l’un des deux seuls lauréats de cette médaille à être encore « vivants », ce dernier déclare explicitement qu’il n’a aucun souvenir d’avoir reçu un tel prix et ne connaît pas vraiment l’organisation qui le prétend.

Pourtant cette société basée au Delaware est censée remettre ce prix prestigieux tous les 5 ans depuis 1937. L’article des journalistes roumains souligne que tout l’édifice de ce prix repose sur des adresses de domiciliation juridique, des éléments bricolés et des sites web sans contenu académique réel : la supercherie était déjà visible à l’œil nu.

Cette enquête a produit des réactions : plusieurs médias roumains ont retiré leurs articles initiaux après les révélations, et l’Académie roumaine a retiré l’annonce du prix de son site.  Autre conséquence : la médaille d’or n’a plus jamais été décernée.  L’International society of philology tombe dans un profond sommeil.

C’était en janvier 2019. Il y a plus de sept ans. Le monde académique français pouvait-il ignorer cette arnaque monumentale ? Peut-être que sept ans pour réagir est un délai normal. On sait qu’à Paris Saclay 5 ans ne suffisent pas à suivre les recommandations d’un comité d’éthique qui a conclu que la thèse d’Idriss Aberkane est un plagiat ; l’université ne répond pas quand on lui demande des explication. Peut-être que c’est comme ça que ça fonctionne. Et puis la Roumanie c’est loin.

En novembre 2025, Mathilde Dehestru, directrice adjointe du service communication de l’Université Marie & Louis Pasteur (UMLP) assure à l’Est Républicain, dans un email : « Nous avons découvert récemment ces informations issues de vos confrères roumains ». Début 2026 l’Université finit par contacter le procureur de la République de Montbéliard, ce qui fait éclater l’affaire dans la presse.

Le problème c’est que l’affaire n’a pas éclaté en 2019 en Roumanie. En 2018, à Paris, il y avait déjà une alerte rouge.

 

2018 — Un signalement ministériel qui ne déclenche rien

En 2018, le ministère de l’Enseignement supérieur est saisi d’une demande d’homologation concernant un doctorat que Florent Montaclair dit avoir obtenu auprès de l’« University of Philology and Education » (UPAE), institution américaine associée à l’International Society of Philology.

La réponse est claire : le diplôme n’est pas reconnu. L’établissement invoqué ne correspond à aucune université accréditée. L’UPAE ne dispose d’aucune existence académique identifiable dans les bases officielles américaines. Ce refus acte, noir sur blanc, l’inexistence institutionnelle d’un des piliers académiques sur lesquels reposait la crédibilité du dispositif. À partir de ce moment, l’État français sait que l’une des structures centrales invoquées par Montaclair n’a pas de validité universitaire.

Et une procédure judiciaire est même ouverte. Elle est classée sans suite. Aux enquêteurs, Florent Montaclair explique avoir obtenu son diplôme de doctorat au Delaware « par correspondance ». L’université de Besançon étaient-elle informée de cette ligne de défense ? Parce que si elle l’était, comment a-t-elle pu y croire et laisser en poste un enseignant du secondaire qui revendique une thèse par correspondance comme d’autres deviennent naturopathes avec médoucine en deux jours de stage ? Et si elle n’était pas au courant, comment a-t-on pu laisser en sommeil une telle affaire sans s’inquiéter du contenu de l’enquête ?

L’hypothèse d’une ignorance totale au sein des structures universitaires est difficile à soutenir. Les procédures d’homologation de diplômes étrangers laissent des traces écrites. Elles impliquent des échanges administratifs. Elles produisent des décisions officielles. À partir du moment où un doctorat revendiqué n’est pas reconnu par l’autorité compétente, la vigilance institutionnelle aurait dû s’élargir aux titres connexes, à la médaille, à l’organisation qui la décerne. Rien de tel ne semble avoir eu lieu.

Mais en 2018, cela fait en réalité au moins deux ans que les soupçons entourent notre protagoniste.

 

2016 — Les signaux francs en France

Montaclair envoie en novembre 2016 un courriel aux médias français, affirmant que l’Assemblée nationale aurait annulé une cérémonie de remise de médaille à Paris ; il se disait à la recherche d’un autre lieu pour l’événement.

Ce message finit par être repris par la presse française : selon une publication d’époque, Montaclair explique qu’une remise de médaille à Noam Chomsky devait avoir lieu à l’Assemblée. La cérémonie est finalement organisée ailleurs, et des images montrent effectivement Chomsky en présence de Montaclair qui brandit une médaille. Cependant, les responsables politiques interrogés indiquent ne pas avoir été informés d’une cérémonie officielle de remise d’un prix, et que la présidence de l’Assemblée nationale n’avait aucune connaissance d’une telle médaille. Circulez, y a rien à voir.

Avec le recul, ces éléments constituent autant de signaux d’alarme que le monde académique ou journalistique aurait pu interpréter comme incompatibles avec l’existence d’un prix scientifique international sérieux : ni l’institution qui le décerne, ni les cérémonies, ni les listes de lauréats ne sont vérifiables hors de ce circuit auto-référencé.

Montaclair est le seul individu qui parle au nom de cette institution douteuse. Et pourtant le 6 juin 2016, il avait les honneurs de la République.

 

2016 – La cérémonie : consécration symbolique sans vérification ?

La scène se passe au Palais-Bourbon, en présence de Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, et de Luc Montagnier, prix Nobel de médecine, ainsi que quelques autres scientifiques reconnus. On retrouve encore la photo sur Internet.

Florent Montaclair reçoit ce jour-là la « Médaille d’or de philologie en mémoire d’Alfred Nobel » dans un cadre solennel. Nous savons maintenant que tout cela est une imposture complète. C’est Florent Montaclair qui se remettait lui-même une médaille de son invention. Récemment lors d’une perquisition la médaille d’or a été confisquée et M Montaclair a admis avoir passé commande de l’objet à un joaillier pour en mai 2016 pour 250€.

Comment cela a-t-il pu donner lieu à une cérémonie sous les ors de la République ?

Le 8 janvier 2016 le site France Universités de l’organisation qui rassemble les Présidents d’Université et établissements d’enseignement supérieur publiait un article « Médaille d’or de philologie : la consécration de Florent Montaclair » mais la presse nationale n’en parle pas… comme ce Prix Nobel n’était pas assez convaincant.

https://franceuniversites.fr/?post_type=actualite&p=9958 Le lien est mort, mais Google garde un peu de mémoire, et si l’on cherche « France Universités (8 janv. 2016) : Médaille d’or philologie … consécration », on voit ce lien.

Sans aller soupçonner des complicités, il faut quand même bien s’interroger sur la probité intellectuelle de gens qui ne vérifient rien. Organiser une cérémonie dans les murs de l’Assemblée nationale suppose un minimum de contrôle protocolaire : identification de l’organisme, clarification du statut du prix, validation administrative de l’événement.

Aucune enquête académique publique ne semble avoir été ouverte à la suite de la cérémonie. Aucune mise au point universitaire n’apparaît dans les mois qui suivent. La photographie officielle, en revanche, continue de produire ses effets : elle ancre l’idée d’une distinction prestigieuse validée par les institutions de la République.

L’Est Républicain précise que « Cette récompense en a valu une autre à Florent Montaclair : la Médaille de la Ville de Montbéliard. Elle lui a été remise quelques semaines plus tôt, le 12 avril 2016, dans un salon de l’hôtel de Ville. » Il semblerait que la ville envisage désormais de se porter partie civile pour préjudice de réputation.

 

Monsieur Montaclair, enseignant du secondaire agrégé et détenteur d’un vrai doctorat obtenu en 1995 en littérature travaille à Montbéliard et enseigne au sein de l’INSPÉ (Institut National Supérieur du Professorat et de l’Éducation), l’organisme chargé de former les futurs enseignants. Je n’ai pas trouvé trace de la moindre démarche au sein de cet établissement entre 2016 et 2025. Et pourtant nous avons vu qu’il existait bien des raisons de faire des vérifications.

 

2025 — L’université enclenche enfin la procédure

À l’été 2025, l’Université Marie & Louis Pasteur de Besançon engage une démarche interne concernant les titres revendiqués par Florent Montaclair. Un entretien est organisé en juin 2025. Il lui est demandé de produire les justificatifs relatifs à ses distinctions et diplômes. Selon les éléments rendus publics, il ne fournit pas les pièces attendues.

Le 7 juillet 2025, l’université effectue un signalement formel au procureur de la République sur le fondement de l’article 40 du Code de procédure pénale, qui impose à toute autorité constituée ayant connaissance d’un crime ou d’un délit d’en informer sans délai le parquet.

En décembre 2025, une sanction disciplinaire interne est prise à l’encontre de Montaclair pour « manquement aux obligations déontologiques et aux principes d’intégrité scientifique ». La nature exacte de la sanction n’est pas rendue publique.

Autrement dit, près d’une décennie après les premières alertes françaises, six ans après l’enquête roumaine, sept ans après le refus ministériel d’homologation, l’université enclenche enfin un mécanisme institutionnel complet : audition, signalement judiciaire, sanction disciplinaire.

Qu’est ce qui peut expliquer toutes ces années d’impunité ?

Quelles structures, quels protocoles permettent aujourd’hui de garantir qu’il n’y a pas une épidémie de distinctions fictives dans le monde académique ?

 

Il existe une hypothèse que j’ai élaboré au fil des années et qui deviendra peut-être une théorie faute d’être réfutée ; appelons la conjecture pour le moment ; c’est la thèse de la lâcheté académique.

La même lâcheté académique qui pendant la crise du covid a protégé des propagateurs de désinformation et même des fraudeurs qui promouvaient des traitements inefficaces et dangereux très certainement lié à des morts précoces par dizaines de milliers. La lâcheté académique qui permet pendant des années à des auteurs de livres farfelus sur le paranormal ou de désinformation sanitaire d’ajouter leur statut de médecin sur la couverture de leurs best-seller. La lâcheté qui laisse prospérer la psychanalyse dans les universités et les fausses médecines dans les DU à travers le pays.

Cette lâcheté peut prendre diverses formes, et parfois elle ose se draper dans une forme d’arrogance de tour d’ivoire à peine croyable, comme ce témoignage anonyme d’un professeur de l’université de Besançon auprès de l’Est Républicain : « N’ayant jamais cru à cette blague de potache, je ne saurais me transformer aujourd’hui en censeur pour en fustiger l’auteur. Quant à ceux qui y ont cru, disons que le ridicule ne tue pas. » Ponce Pilate n’aurait pas dit mieux, et on constate que l’imposture gigantesque ne suscite aucune émotion chez un professeur d’université, profession où, comme chacun sait, la probité intellectuelle n’a aucune importance.

 

Le site de la fausse société de philologie : https://www.insop.org/Gold-Medal-of-Philology/

Émission enregistrée le 11 aout 2026

 

Éditorial

— Le vrai, le faux, l’autre —

Dans la fiction, Estéban et ses amis sont à la recherche des mystérieuses Cités d’Or ; ils découvrent des secrets dangereux, une ancienne technologie convoitée par les viles et étranges Olmèques. Et c’est formidable. Dans la réalité, des mythomanes excentriques et ridicules rivalisent d’extravagants récits autocentrés sur leurs fabuleuses découvertes. Et c’est beaucoup moins formidable. Ils ont bien le droit de croire ce qu’ils veulent, mais ils s’énervent très vite quand les gens raisonnables refusent leurs inepties. Et cela parce qu’ils veulent que tout le monde accepte comme vrai ce qui relève en fait de leur imagination. Les Pyramides ne détiennent pas des secrets sur le système métrique, la vitesse de la lumière ou l’inversion des pôles terrestres : ces histoires ne sont pas vraies. La communication avec les morts, la télékinésie ou les prémonitions s’intègrent à merveille dans des histoires inventées, et la plupart d’entre nous adorent ça. Mais nous n’avons pas pour autant envie de nous mettre à y croire.

Et s’il y a autant de conflits autour de ces idées, de ces croyances et de ces allégations, c’est peut-être parce que nous négligeons une nuance sur laquelle je veux insister ici. Notre rapport au monde est sans doute moins binaire qu’on l’imagine ; nous traitons les idées selon un nuancier qui gagnerait à être explicite : il y a le vrai, le faux et l’autre.

Le vrai et le faux concernent des propositions sur le monde. Une affirmation correspond aux faits, ou elle les contredit. On peut vérifier, comparer, enquêter, produire des preuves, corriger une erreur. Mais la fiction relève d’un autre régime. Elle est un laboratoire des possibles, un univers contrefactuel, une conjecture déployée, une expérience de pensée qui prend la liberté de s’évader dans une hypothèse et nous permet, pendant quelques pages ou quelques heures, de vivre quelque chose d’autre.

 

Que se passerait-il dans une société où chacun serait surveillé en permanence ? Que deviendrait l’humanité face à une intelligence venue d’ailleurs ? Comment agirions-nous dans un monde où la magie existe, où la société est une simulation numérique, où les dieux descendent dans la rue, où le temps peut être remonté ? C’est dans la fiction, d’abord, que nous explorons ces idées, que nous les partageons pour conjurer un avenir angoissant ou faire advenir un progrès désirable. Et pour cela nous n’avons pas besoin de croire que ces histoires sont vraies.

Les Trois Petits Cochons, Don Quichotte ou Le Seigneur des Anneaux ne diffusent aucune fake news. Personne ne demande à Tolkien de fournir les relevés cadastraux du Mordor, ni à Cervantès les preuves administratives de l’existence de Dulcinée. Le lecteur accepte les conventions de l’œuvre et comprend qu’elle fonctionne sous un autre régime que celui du vrai et du faux. Ce régime permet d’explorer différentes facettes de l’existence : le courage, la peur, le pouvoir, l’amitié, le sacrifice, la violence, la justice, le désir de croire, le besoin d’appartenir à une histoire.

 

Nous sommes liés à ceux qui nous racontent une histoire par un contrat : la suspension consentie de l’incrédulité. Aussi longtemps que je suis dans la fiction, j’accepte que ce que me raconte l’auteur est -en quelque sorte- vrai. C’est du chiqué, mais j’éprouve quand même des émotions fortes avec les personnages que je suis. Lorsque je referme un livre ou que j’éteins mon écran, de retour dans le monde réel, un tel contrat n’a plus cours. Je ne suis plus censé accepter des « faits alternatifs » parce que je n’accepte pas que la réalité soit façonnée par le verbe d’un auteur ; le réel n’a que faire de ce que nous en disons, et à son sujet on peut établir qu’une proposition est vraie ou fausse, ou indécidable, ou bien qu’une question est mal posée et ne mérite pas de réponse. Mais l’alternative n’est plus une option…

Et peut-être que cette porte fermée à une autre version que l’on souhaiterait plus réelle que la réalité, nous blesse. Le réel est tyrannique, amoral, insensible, et vu comment la vie nous traite parfois, on est en droit de se révolter, parce qu’aucun d’entre nous n’a choisi de vivre dans ce réel injuste. Alors, si jamais l’alternative répare la blessure de l’injustice, pourquoi ne pas lui donner le pouvoir de subjuguer le réel ?

 

Selon la formule bien connue, « le réel, c’est ce qui continue d’exister même quand on n’y croit pas ». Cette définition m’a toujours posé un petit problème, parce que j’aime la fiction, j’adore la fantasy, et quand je lis les aventures de Mémé Ciredutemps, je n’y crois pas vraiment. Pourtant, cette absence de croyance paraît incapable de priver le personnage de toute existence.

Mémé Ciredutemps existe comme personnage, avec sa voix, ses attitudes, et sa « têtologie ». J’ai dans ma tête quelques neurones qui lui sont dédiés, qui me relient à elle. Et pourtant, une fois le livre refermé, de retour dans le réel, je cesse de croire à ses histoires. J’ai donc envie de vous proposer un retournement de situation un peu théâtral en vous suggérant l’idée que « la fiction, c’est ce qui cesse d’exister quand on se met à y croire ». Autrement dit : lorsqu’on exige d’une proposition fictionnelle qu’elle soit tenue pour une description factuelle du monde, on la sacrifie.

La suspension de l’incrédulité n’est pas une bonne manière de négocier avec le réel. Et donc peut-être faut-il craindre les méfaits de cette fiction omniprésente qui nous habitue à avoir dans la tête des tas d’idées complètement fausses, et brouille la frontière entre le vrai et le faux à force de nous gaver d’une altérité imaginée et diffusée à travers les canaux de puissantes industries du divertissement.

Après tout —pardon d’être dramatique— la fiction est-elle un moyen par lequel on nous dépossède de notre relation à la réalité ? Faut-il en avoir peur ? Au contraire est-elle le moyen par lequel nous pouvons échapper aux influences bien réelles de ceux qui décident du fonctionnement du monde et de la diffusion des informations ?

Je vais recueillir les réflexions et analyses d’un petit panel composé de personnes qui s’adonnent à l’écriture de fiction mais qui sont en même temps très engagées dans la promotion de l’esprit critique et donc dans le refus de la crédulité.

Par ordre alphabétique

  • Antonin Atger, doctorant en psychologie sociale spécialisé sur les théories du complot et écrivain de science-fiction
  • Isabelle Bauthian, romancière, scénariste de bandes dessinées. Docteure en biologie et autrice de L’esprit Critique, aux éditions Delcourt.
  • Jeannie C Moria, agrégée de lettres, correctrice, conseil aux jeunes écrivains. Vidéaste spécialisée dans l’histoire du handicap ; autrice d’ouvrages documentaires et de littérature de l’imaginaire.
  • Vled Tapas, musicien, chanteur, co-créateur de la Tronche en Biais, médiateur scientifique spécialisé dans l’accessibilité et les publics vulnérables, féru de littérature d’horreur.

Et votre serviteur, zététicien, désagréable débunkeur de pseudosciences et auteur d’une série de fantasy « Les Énigmes de l‘Aube » aux éditions ActuSF.

Une personnalité diplômée qui se présente comme une chercheuse spécialiste de l’environnement et du changement climatique est-elle de facto une experte reconnue ? Emma Haziza accumule les affirmations erronées, refuse de les corriger, répond aux critiques par des procès, n’a pas d’activité de recherche, mais détient plusieurs entreprises qui commercialisent des prestations de conseil dans les domaines mêmes où elle intervient dans les média. De quoi interroger sérieusement la fabrication médiatique de l’expertise.

 

Emma Haziza est un personnage médiatique présenté comme hydrologue, chercheuse et spécialiste du changement climatique. Depuis plusieurs années, France Inter, France 5, C ce soir, Thinkerview et différentes institutions lui donnent la parole sur l’eau, le climat, les pesticides, et divers questions environnementales. Elle n’est pas invitée à livrer un témoignage, un sentiment, un combat ou une opinion ; elle s’exprime en tant qu’experte. Or, plusieurs de ses déclarations publiques sont fausses, très exagérées et souvent étrangères à son domaine de formation. Des scientifiques les corrigent depuis 2022. Certaines rédactions ont même publié des rectificatifs. Emma Haziza continue pourtant d’être invitée sous le même statut d’experte.

Nous allons passer en revue des propos tenus publiquement sur des questions hautement sensibles dans le contexte climatique et la crise écologique qui l’accompagne dans des médias de masse, au nom d’une expertise scientifique qui doit évidement être un gage de confiance pour le public. Et le problème, nous allons le voir, est que cette confiance est abusée et que le public est amené à ne plus savoir à qui accorder sa confiance sa confiance. Ce que j’appelle le chaos épistémique ainsi généré est un danger très grave puisque nous allons au-devant de crises au cours desquelles il sera littéralement vital de savoir distinguer une parole scientifique d’une baliverne.

 

 

Mai 2022 — Le pompage des nappes renforcerait l’effet de serre ?

En mai 2022, Thinkerview lui consacre un entretien de plus de deux heures intitulé Crise de l’eau, planète Terre invivable ? Emma Haziza y explique que l’eau pompée dans les nappes finit dans l’atmosphère, accroît la quantité de vapeur d’eau et renforce ainsi l’effet de serre. Elle insiste : selon elle, le rôle climatique de ce pompage aurait été négligé.

Prenant une mine complotiste, elle suggère que le CO2 n’est « que l’arbre qui cache la forêt du cycle de l’eau ». En clair les climatologues n’y connaissent rien. Le format de Thinkerview lui laisse développer cette thèse sans contradicteur compétent. La vidéo cumule plus d’un million de vues.

Le politologue belge François Gemenne, auteur d’un rapport du GIEC, spécialiste des migrations environnementales et de la gouvernance du climat, réagit sur X : « Bon, suite à d’autres alertes de collègues, je me suis décidé à regarder l’extrait en question. Honnêtement je suis tombé de ma chaise : on frise le délire complotiste. Il y a plein d’éléments qui sont factuellement faux. Ça mériterait clarification. »

Le chercheur physicien et climatologue François-Marie Bréon réagit également :

« Je l’ai souvent prise en flagrant délit de raconter n’importe quoi. Par exemple, dans son interview sur  @Thinker_view, sa description de l’effet de serre est complètement fausse Génant pour une spécialiste du changement climatique. Il y a plus grave, elle affirme (à 29:15) que l’eau représente 95% des gaz à effet de serre sur la terre, alors que le CO2 ne contribuerait que pour 4% . Pas clair où elle est allée chercher cela.

(…) Elle explique ensuite qu’on exploite les nappes phréatiques, que l’eau se retrouve dans les océans, et contribue 30% à la montée du niveau des mers. Elle dit bien « à vérifier », mais je trouve gênant qu’une hydrologue spécialiste du CC puisse donner un chiffre aussi faux.

Pour des détails, cf chapitre 9.6, et table 9.5 sur : https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/downloads/report/IPCC_AR6_WGI_Chapter09.pdf

Mais SURTOUT elle raconte n’importe quoi sur le cycle de l’eau en expliquant que le fait de pomper les nappes fossiles conduit à augmenter la vapeur d’eau dans l’atmosphère et à augmenter l’effet de serre.»

 

Lucas Planavergne et Jean-Loup Adénor, dans le journal Mariane relatent : «  Les questions que pose l’arrivée controversée de l’hydrologue Emma Haziza à franceinfo »

 Daniel Schneiderman d’Arrêt sur Image revient sur ces propos et raconte un échange téléphonique avec Emma Haziza :

« « Peut-être que j’ai tout faux. C’est quelque chose que je perçois », répète Haziza. Une simple intuition, alors, ce rôle déterminant des vapeurs anthropiques ? « Bien sûr, ce n’est à ce stade qu’une intuition. » Peut-on, perçue comme scientifique, intervenir dans l’espace public sur le dérèglement climatique en avançant des « questions », des intuitions de franc-tireuse, des « perceptions » non encore validées par les pairs, en multipliant les « je peux me tromper, mais » ? Je lui dis que je pense personnellement que non. « Je suis d’accord », répond-elle. Un peu tard ?

L’excellent vulgarisateur Le Réveilleur a lui aussi réagi dans un thread très éclaiant à lire ici : https://x.com/Le_Reveilleur/status/1659610361434193925. Je rappelle qu’il date de 2023 !

Cette polémique a mobilisé des chercheurs et des journalistes dès 2022. On s’attend à ce que cela change les choses : ou bien Emme Haziza sera beaucoup plus prudente et rigoureuse, ou bien les médias la laisseront de côté. Que nenni.

Février 2023 — « Champions du monde des pesticides »

Le 27 février 2023, Emma Haziza est invitée dans C ce soir, émission présentée par Karim Rissouli. Elle déclare : « On est les champions du monde en matière de pesticides. »

Karim Rissouli laisse passer le slogan sans demander ce qu’il signifie concrètement. Un classement mondial exige pourtant un indicateur : quantité totale vendue, quantité rapportée à la surface agricole, fréquence d’application, toxicité des substances, nombre de traitements ou risques pour les écosystèmes. La France constitue un grand marché agricole et figure parmi les principaux utilisateurs européens en volume absolu. Mais, rapportée à la surface cultivée, elle se situe derrière plusieurs pays européens et très loin derrière d’autres pays du monde.

Des commentateurs ont d’ailleurs apporté un démenti sourcé à cette affirmation

Aucun indicateur général ne lui attribue un titre de « championne du monde ». C’est une expression de type militantisme outrancier qui ne peut pas être émise par une personne qui s’exprime en tant qu’experte.

 

 Juin 2023 — Ils vont stopper la rotation de la Terre

En juin 2023 Emma Haziza déclare sur Twitter/X :

« Continuons la fast fashion, l’agriculture intensive irriguée et la production mondiale de nos produits superflus en pillant les eaux souterraines, et la Terre finira par arrêter de tourner. »

Elle s’appuie sur une étude réelle, puis lui fait dire une énormité : l’humanité pourrait arrêter la rotation de la planète en pompant ses nappes phréatiques.

L’étude en question montrait que l’extraction des eaux souterraines redistribue une petite partie de la masse terrestre. Cette redistribution contribue au déplacement du pôle de rotation par rapport à la croûte, à raison de quelques centimètres par an. Elle ne menace ni la rotation de la Terre, ni sa vitesse, ni sa stabilité. On ne sait pas d’où sort la surenchère catastrophiste, mais elle plait, puisque l’autrice est depuis une abonnée du PAF.

  • Seo, K.-W., Ryu, D., Eom, J., Jeon, T., Kim, J.-S., Youm, K., et al. (2023). Drift of Earth’s pole confirms groundwater depletion as a significant contributor to global sea level rise 1993–2010. Geophysical Research Letters, 50, e2023GL103509. https://doi.org/10.1029/2023GL103509

 

Mars 2024 (et décembre 2023) — « La France est le pays qui se réchauffe le plus vite au monde »

Le 22 mars 2024, au micro de France Inter, Emma Haziza déclare : (1imin20) « Nous sommes le pays qui se réchauffe le plus rapidement dans le monde. Vingt pour cent plus vite que le reste du monde. » Léa Salamé reformule pour s’assurer que nous avons bien compris : « C’est-à-dire que la France, de tous les pays du monde, est le pays où la transformation du climat est la plus rapide. » Emma Haziza confirme alors : « 20 % plus rapide que le reste du monde. Deux études le mettent en évidence. »

La première affirmation attribue clairement à la France un record mondial. Le chiffre avancé ensuite établit seulement que la France se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale. Une comparaison à une moyenne ne permet aucun classement entre pays. Plusieurs régions de haute latitude, notamment dans l’Arctique, connaissent un réchauffement beaucoup plus rapide.

La formulation rigoureuse aurait été : « La France se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale. »

Au téléphone le chercheur François Marie Bréon m’a expliqué hier : « Mais cela est vrai de la majorité des pays du monde ! Les pays du monde se réchauffent plus que la moyenne de la Terre pour la simple raison que les océans se réchauffent nettement moins vite que les continents. »

On peut consulter le site de Berkeley Earth, une organisation scientifique indépendante à but non lucratif qui produit depuis 2013 ses propres analyses des températures mondiales à partir de données instrumentales ouvertes.

La France se situe approximativement autour de la 44e place mondiale (sur 195 États), dans le quart des pays qui se réchauffent le plus rapidement. Elle se réchauffe donc vite, mais elle reste loin du premier rang. Le Canada, la Russie, l’Iran et plusieurs pays d’Europe du Nord ou d’Asie centrale affichent des tendances supérieures. La déclaration d’Haziza est tellement gênante que France Inter publie un correctif sur X le lendemain : « Contrairement à ce qu’a affirmé l’hydrologue Emma Haziza sur l’antenne de France Inter, la France n’est pas le pays qui se réchauffe le plus vite dans le monde. »

Cette erreur possédait déjà un précédent. En décembre 2023, Emma Haziza avait prononcé la même affirmation lors d’une conférence organisée au Collège de France. Elle l’avait également formulée face à l’écrivain Erik Orsenna en octobre 2023 dans un contenu produit pour Engie. À la question : « La France est le pays qui se réchauffe le plus vite au monde ? », elle avait répondu : « Exactement. Vingt pour cent plus vite que le reste du monde. »

Nous avons donc une fausse affirmation comparative répétée dans au moins trois cadres prestigieux : le Collège de France, un entretien institutionnel avec Erik Orsenna et France Inter.

 

Juillet 2026 — Les centrales nucléaires « condamnent tout le vivant »

Le 15 juillet 2026, Caroline Roux reçoit Emma Haziza dans C dans l’air, sur France 5. L’hydrologue affirme :

« Plus de 50 % de l’eau qu’on prélève en France sert à refroidir les centrales nucléaires, et on les rejette avec des températures supérieures de 3 à 10 °C : on condamne tout le vivant de la rivière et c’est une énergie extrêmement consommatrice dans les phases estivales. »

Alors bien sûr, on peut être contre le nucléaire pour des tas de raisons, mais il faut prendre soin d’argumenter correctement.

Ici, la phrase de Mme Haziza mérite des correctifs.

En 2022, 46 % de l’eau douce prélevée en France métropolitaine servait au refroidissement des centrales de production d’électricité. La statistique officielle concerne l’ensemble des centrales électriques et mesure des prélèvements, c’est-à-dire l’eau captée avant d’être largement restituée. En 2023, le refroidissement des centrales de production d’électricité représentait environ 11 % de l’eau réellement consommée, loin derrière l’agriculture. La question reste importante localement, surtout en période d’étiage, mais le chiffre de prélèvement décrit mal la pression effective sur la ressource.

L’affirmation « on condamne tout le vivant de la rivière » relève, elle, de la dramatisation pure. Les centrales en circuit ouvert sont autorisées à réchauffer localement le milieu de quelques degrés. Celles qui utilisent des tours aéroréfrigérantes provoquent généralement un échauffement de quelques dixièmes de degré en aval. Les rejets thermiques comportent de véritables enjeux écologiques ; ils font précisément l’objet de seuils, de contrôles et de réductions de puissance lorsque les conditions l’exigent.

Il n’existe pas à ce jour de situation où l’on condamnerait « tout le vivant de la rivière » — C’est de la science-fiction, et c’est donc l’inverse de ce qu’on attend d’une experte prenant la parole dans un média national.

Cette séquence est d’autant plus révélatrice que Caroline Roux reçoit une affirmation quantitative, une accusation environnementale absolue et une mise en cause d’une filière industrielle sans effectuer la moindre vérification, sans demander des sources, sans inviter le public à recevoir prudemment cette déclaration.

Dans la même émission, Emma Haziza affirme qu’à Fontainebleau, suite aux incendies, l’eau ne va plus pouvoir s’infiltrer dans les sols, ce qui va mettre en danger l’approvisionnement en eau de Paris.

On trouve sur X, dans la noté de la communauté le rectificatif suivant :

  • « Les captages (Bourron, sources de Villeron et Villemer, Sorques) sont à l’est et au sud-est des principaux foyers. Ils représentent environ 8% de l’eau potable parisienne. Aucune alerte sanitaire n’a été émise par Eau de Paris, l’ARS ou la préfecture. »
  • https://www.eaudeparis.fr/en/seven-plants-to-treat-water

Un incendie forestier sévère peut rendre temporairement certains sols plus hydrophobes et réduire localement l’infiltration de l’eau. Cette propriété générale ne suffit pas à annoncer une menace pour l’approvisionnement de Paris. Une telle conclusion exige une étude locale reliant précisément les surfaces brûlées, les aires de recharge, la sévérité du feu et la contribution effective des captages concernés.

Mais quand votre modèle économique consiste à vendre du conseil aux gens qui sont habités par la peur du manque d’eau, peut-être êtes-vous motivés à exagérer les menaces sur Paris et ses alentours.

Emma Haziza a répété sur divers médias ses propos sur l’usage lié au refroidissement des centrales nucléaires : « Plus de 50% de toute l’eau qui passe dans les fleuves vient directement refroidir les turbines des centrales » disait-elle sur Tilt en novembre 2025.

 

Le travail de désintoxication est réalisé par des chercheurs sur les réseaux sociaux, et probablement dans des courriers adressé aux journalistes, et parfois par d’autres rédactions. Mais Rien ne change : Emma Haziza reste invitée partout.

 

 

Qui est Emma Haziza ?

Je ne suis pas en mesure d’évaluer comme ça l’expertise des gens qui s’expriment sur un sujet. Et je vous déconseille de vous imaginer que vous en êtes capable, parce que personne ne l’est en dehors d’un très petit périmètre des sujets sur lesquels vous êtes un vrai expert.  La plupart des gens dans le monde ne sont expert de… rien. Si c’est votre cas, ne vous sentez pas seul ou dévalorisé. On garde le droit de s’exprimer même quand on n’est pas spécialiste à condition —et ça n’est pas difficile— de ne pas prétendre qu’on est spécialiste

Mais les imposteurs et les fausses expertes, ça existe alors comment faire pour ne pas accorder sa confiance à un baratineur ou une bonimenteuse ? Quand on n’est pas expert soi-même, il faut s’en remettre à des indices. Voici quelques questions à se poser qui permettent de calibrer notre niveau de confiance.

  1. Le soi-disant spécialiste a-t-il un CV authentique qui sanctionne clairement d’une compétence dans le domaine ? Par exemple : Thierry Casasnovas n’a aucune formation en santé. Rien.
  2. Le soi-disant spécialiste interagit-il avec des experts reconnus qui le traitent comme tel, ou bien qui le défendent contre des accusations d’imposture ? Par exemple : aucun chercheur en sciences cognitives ou en mathématique ne défend Idriss Aberkane quand il est accusé d’être une totale imposture.
  3. Le soi-disant spécialiste réagit-il aux critiques avec des arguments et des sources scientifiques ? Par exemple Didier Raoult insulte et poursuit en justice les chercheurs qui ont contredit ses allégations sur la chloroquine.
  4. Lorsqu’une erreur est démontrée, le soi-disant spécialiste fait-il un mea culpa ? Par exemple Etienne Klein, plagiaire en série, continue de considérer qu’on s’acharne sur lui par jalousie plutôt qu’en raison de la gravité de sa faute répétée sur 30 ans. Par exemple Luc Julia continue de raconter des dingueries sur les IA partout où on continue de l’inviter en dépit des démonstrations qu’il baratine.
  5. Quels sont ses liens d’intérêt, les potentiels conflits, les réseaux et l’exploitation commerciale de l’exposition médiatique du soi-disant spécialiste ?

 

1 – La question du CV

Emma Haziza possède un doctorat consacré à la prévention du risque d’inondation et à la résilience territoriale. Cette qualification fonde une compétence réelle dans ce domaine. Les médias l’utilisent pourtant comme une experte générale de la climatologie, de l’effet de serre, d’El Niño, de l’énergie nucléaire, des pesticides, de la rotation terrestre et de la structure du manteau.

Emma Haziza se présente elle-même comme chercheuse. Son site officiel la décrit comme « hydrologue, chercheuse et entrepreneure » et évoque « son travail scientifique ». Son profil LinkedIn la présente également comme « une chercheuse et entrepreneure française ». En 2022, sa biographie Twitter indiquait en anglais : « Researcher in Climate Change adaptation and mitigation ». Nous parlons donc d’un statut revendiqué par l’intéressée, et pas seulement d’une étiquette approximative ajoutée par les journalistes. Reste à savoir quelle activité de recherche actuelle justifie cette présentation.

La page ajoute qu’elle est « issue du milieu de la recherche en hydrologie et en gestion des risques ». Le site de Mayane emploie la même présentation.

Interrogée en 2022 par Arrêt sur images sur l’absence de publications scientifiques après sa thèse, elle répond sur X : « Ce n’est pas parce qu’on ne multiplie pas les publications scientifiques que l’on n’est pas scientifique. »

Elle affirme également avoir supervisé des thèses, embauché des chercheurs, participé à des colloques et publié des rapports de recherche.

Le statut professionnel de chercheur renvoie habituellement à une activité suivie de production scientifique, avec publications, participation à des équipes ou programmes de recherche et résultats soumis à la discussion académique. Emma Haziza possède un doctorat et une expérience d’enseignement. Sa production scientifique publiée paraît toutefois extrêmement limitée. J’ai retrouvé deux articles cosignés après sa thèse, parus en 2015 et 2016 dans des actes de congrès scientifiques.

  • Martin, B., Giacona, F., Furst, B., et al., Haziza, E., & Christiany, L. (2016). “ORRION: A specific information sharing tool to (re)build a flood risk culture in the Rhine Graben (France–Germany)”. E3S Web of Conferences, 7, 15005.
  • Borrell Estupina, V., Raynaud, F., Bourgeois, N., Kong-A-Siou, L., Collet, L., Haziza, E., & Servat, E. (2015). “Operational tools to help stakeholders to protect and alert municipalities facing uncertainties and changes in karst flash floods”. Proceedings of the International Association of Hydrological Science

Je n’ai retrouvé aucune publication scientifique directement issue de sa thèse, ni de production régulière après 2016. Cette bibliographie très réduite cadre difficilement avec la présentation publique d’une chercheuse en activité.

 

Tout comme expert ou spécialiste, le mot « chercheuse » reste juridiquement libre d’emploi, n’importe qui peut s’en réclamer— dans un média, il suggère pourtant une activité scientifique actuelle et soumise au contrôle des pairs. Et c’est un problème parce que ce mot peut induire le public en erreur. Je précise en outre que le registre national des thèses ne mentionne aucun encadrement doctoral à son nom.

J’ai vu des chercheurs et experts du domaine émettre de sérieux doutes sur ses propos et ses compétences ; je n’ai pas vu des chercheurs du domaine la défendre contre ces accusations. Il faudrait probablement que ce simple fait soit pris en compte par les médias.

 

2 – Un business derrière l’étiquette de l’expertise ?

Emma Haziza dirige l’écosystème Mayane, un ensemble de sociétés qui vendent aux collectivités et aux entreprises des diagnostics de vulnérabilité, des stratégies d’adaptation, des formations et des outils consacrés aux risques climatiques qu’elle commente dans les médias. Le site de Mayane la présente comme sa fondatrice ; ses mentions légales la désignent également comme présidente et directrice de la publication.

Emma Haziza dirige aussi Mayane Labs et Mayane Learning Institute. Les registres recensent plusieurs autres structures actives ou anciennes liées à la formation, à la production audiovisuelle, au conseil et à l’immobilier.

Ses interventions publiques renforcent la visibilité d’entreprises qui commercialisent des réponses aux risques qu’elle décrit. Cela ne prouve aucune tromperie commerciale. Cela constitue en revanche un intérêt économique pertinent, que les médias devraient signaler lorsqu’ils la présentent comme une experte scientifique indépendante… Tout en en insistant sur une affiliation académique à l’école des Mines, mais sans jamais évoquer son activité entrepreneuriale qui la fait vivre.

Depuis le 1er janvier 2026, la présidence de Mayane est exercée par Yore Intelligency, société elle-même représentée par Emma Haziza. Elle reste donc au centre de la chaîne de direction, même si la présidence passe désormais par une personne morale.

Tout cela est probablement légal, je n’ai aucune compétence pour enquêter plus avant. Au minimum je constate que la visibilité médiatique d’Emma Haziza est un ressort important de son « business-model » duquel ne ressortent à ma connaissance aucune production scientifique attestant de son expertise, ni aucune activité académique permettant, à travers le contrôle par les pairs et la transparence méthodologique, de supposer une forme de neutralité factuelle de sa parole

 

3- La réaction aux critiques

Depuis 2022, François-Marie Bréon, physicien et climatologue, qui travaille au CEA, au CNRS et à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. documente plusieurs de ces erreurs en renvoyant aux vidéos originales et aux connaissances établies. En septembre 2022 Emma Haziza le poursuit en diffamation pour avoir écrit qu’elle n’était pas chercheuse. Haziza poursuit même le journal Marianne qui cite François-Marie Bréon quand il parle « d’usurpation de titre ».

Le tribunal relaxe tout le monde en novembre 2025. Emma Haziza a fait appel. Affaire à suivre.


Sur la question de la pseudo-expertise associée à une instrumentalisation de la justice :


CONCLUSION

Emma Haziza possède une formation solide sur les risques d’inondation d’inondation et les stratégies de prévention. Elle possède également le droit de créer des entreprises, de défendre des convictions écologiques et de prendre la parole dans les médias.

Ce droit s’accompagne d’une responsabilité lorsque cette parole est présentée comme scientifique. Plusieurs de ses affirmations publiques ont été dénoncées et débunkées depuis 2022. Certaines relèvent d’une confusion entre des notions élémentaires ; d’autres transforment des résultats réels en scénarios catastrophistes. Pourtant, les invitations se poursuivent et son domaine d’expertise médiatique continue de s’étendre.

Il semble nécessaire de rappeler que l’on a aussi le droit de dire publiquement qu’elle n’est pas chercheuse puisque ce mot, bien qu’il puisse décrire plusieurs réalités, est compris par le public comme définissant une personne qui travaille dans une structure académique pour accroitre les connaissances au bénéfice du public. On est en droit d’interpeller les médias et les journalistes qui emploient ce mot à la légère et négligent d’écouter les avis des chercheurs qui publient des travaux dans ces domaines. On a le droit de dénoncer les erreurs grossières qu’elle commet à répétition dans de grands média sur des questions sensibles où il faut redoubler d’effort afin de ne pas embrouiller le public.

On a le droit de défendre l’idée qu’il ne faut pas donner la parole à des personnes qui ont un business adossé à la crédibilité que leur accorde une présence médiatique, quand ces mêmes personnes sont de toute évidence en contradiction avec des experts dont la crédibilité repose sur leurs publications scientifiques.

On a le droit, enfin, de rappeler aux médias que la parole scientifique n’est pas une marchandise comme une autre, et que trainer devant les tribunaux des gens qui émettent des critiques scientifiques est un signal fort d’imposture intellectuelle : on l’a vu avec les Bogdanov, avec Aberkane, Séralini, ou Raoult.

Le cas Emma Haziza n’est pas isolé, il n’est même sans doute pas le pire du paysage, et si ma vie se résumait à traquer les imposteurs grâce à des talents infinis je devrais très certainement dénoncer des cas encore plus graves, mais prenons soin d’éviter le whataboutisme ou la victimisation : le problème n’est pas d’en vouloir personnellement à madame Haziza, mais de réagir quand une imposture manifeste est dénoncée avec des arguments afin d’assainir les relations entre le monde médiatique et le monde scientifique.

Ce n’est pas un petit sujet, c’est une question de premier ordre pour ceux qui aimeraient éviter la mort de la démocratie et la fin de la civilisation.

Et si vous, devant votre écran, vous pensez qu’il faut dénoncer d’autres impostures, relevez vos manches et mettez-vous au travail. Si vous avez des arguments, des propos clairement sourcés et la preuve d’erreurs ou de mensonge, publiez votre critique.

 

Acermendax