Archive pour la catégorie : La Tronche en Biais

La chaîne aborde sur un ton décalé dans la forme mais sérieux sur le fond les raisons qui font que notre lecture du monde est souvent bancale.

La Tronche est à VOUS — Émission enregistrée le 20 octobre 2026

Libre antenne où les internautes viennent exprimer et défendre un point de vue ou poser une question.

 

Éditorial

Les IA pillent, dévorent, vomissent, saturent : le paysage ne sera plus jamais le même. Mais savons-nous vraiment ce qui constitue un changement de monde ou simplement la continuation de phénomènes déjà installés ? L’avènement de l’IA est-il un moment de bascule ou juste une étape à peine perceptible de la trajectoire de notre civilisation ? En bon, sceptique j’évite de croire que je connais la réponse. Mais admettons que la question se pose.

Le raz-de-marée que nous constatons tous est difficile à penser si l’on mélange tous les problèmes, toutes les strates, toutes les causes et toutes les conséquences. Sans doute faudrait-il réfléchir un peu séparément les dimensions du méta-phénomène qui nous occupe.

Il y a le coût énergétique et environnemental – Il existe, même s’il reste derrière celui de nombreux autres secteurs d’activité humaine. Mais la croissance rapide des besoins énergétiques des centres de données pose déjà des problèmes locaux et pourrait en poser davantage.

Il y a la facette technopolitique — Ces outils sont la propriété de groupes et de milliardaires étrangers aux intérêts désalignés des nôtres en tant que simplement humains partageant le même monde. C’est une dimension polémique et terre à terre, rébarbative, éminemment politique, et elle est connectée à toutes les autres, c’est à ce niveau que peuvent se prendre les décisions qui infléchiront nos destins. Mais là encore, cette question de souveraineté, elle ne débarque pas avec Mistral versus ChatGPT, elle pèse sur nous de plus en plus puissamment depuis le Web 2.0 : rien n’est totalement nouveau.

Il y a la question du contrôle, de l’alignement et d’une superintelligence qui pourrait détruire notre civilisation.  Je vous renvoie vers l’émission de la semaine dernière où mes invités font un point sur ces menaces et les moyens d’y répondre.

Il y a la facette cognitive, de l’apprentissage et de la perte d’autonomie d’une partie croissante d’entre nous, de plus en plus dépendant d’outils qui agissent à notre place — cela a été évoqué dans l’émission d’il y a deux semaines sur IA et éducation. Et c‘est aussi une question sous-jacente à la série d’entretiens que je mène en ce moment « Je débats avec une IA » sur la chaine Épique Épochè.

Et puis –on y arrive – il y a la facette de la création artistique. Là aussi, plusieurs couches doivent être considérées dans leurs dynamiques.

L’utilisation d’œuvres déjà existantes pour nourrir la création actuelle est une constante de l’histoire des idées. On peut en débattre, mais sans doute faudrait-il préciser en quoi l’IA change quelque chose à cette vieille idée, souvent attribuée à Picasso : “Les bons artistes copient, les grands artistes volent.” En 1920, T. S. Eliot écrivait : “Les poètes immatures imitent ; les poètes mûrs volent.” Steve Jobs a repris la formule dans les années 1980. A se demander qui à pensé à cette phrase et qui n’a fait que la voler !

Je ne dis pas que c’est bien, souhaitable, défendable, ou même vrai… Mais cela semble être un point de vue bien installé depuis bien avant l’IA générative. Les discussions de ce soir devront nous permettre de comprendre ce qui change aujourd’hui. Notamment parce que l’apprentissage d’un artiste humain et l’entraînement industriel d’une IA ne sont peut-être pas des opérations comparables, ni dans leurs méthodes, ni dans leurs conséquences.

Sur le marché du travail, le remplacement de certaines productions humaines par des contenus artificiels est déjà brutal pour une partie des professionnels. Il est beaucoup moins coûteux pour un employeur de passer par la machine, ou pour un producteur indépendant d’inventer des artistes virtuels et des centaines d’œuvres, le tout avec une immédiateté qui menace les revenus et les perspectives de carrière de nombreux créateurs.

Et comment débuter une carrière s’il devient difficile pour un artiste d’exister, de faire connaître son travail dans la masse des productions — voire de faire valoir le talent, le temps, le travail nécessaires à ses œuvres ?

Ce soir, vous avez la parole. Dans La Tronche est à VOUS, c’est la définition même de l’art et de l’artiste qui a sans doute besoin qu’on la revisite afin de voir ce qu’il en reste.

 

  • Nous aurons avec nous la pianiste et compositrice Laura Operti, directement concernée par ces transformations, et membre du collectif IA : Réveillons-nous, dont elle nous présentera les revendications.
  • Nous serons rejoints par un membre du collectif OBVIOUS, qui choisit au contraire d’employer l’IA dans le processus créatif, et qui pourra notamment nous expliquer comment il aborde la question des œuvres utilisées pour entraîner les modèles
  • Et puis il y a vous, dans le public, qui pouvez venir exposer votre avis, avec quelques arguments.
  • Enfin, il y a moi — Je serai votre hôte, j’ai aussi un usage et un rapport aux IA et à la création, mais surtout plein de doute.

Et je voudrais ce soir me permettre une contribution au lexique commun sur ces questions en proposant le mot OGIA.

  • OGIA, n. m. — Objet généré par intelligence artificielle : production visuelle, sonore, textuelle ou multimodale dont une part substantielle du contenu a été générée par un système d’intelligence artificielle.

De même qu’il y a eu et qu’il y a encore des débats sur les OGM, il est indispensable d’avoir des débats sur les OGIA. Des discussions qui ne se limitent pas à en scruter les défauts et les dangers potentiels, immédiat ou imaginaires, mais qui interrogent les conditions de leur production, l’impact sur les écosystèmes et la pérennité ou le simple droit à l’existence des activités qui les ont précédées.

L’avènement de l’Intelligence artificielle générative signe-t-il un arrêt de mort pour les artistes ?

Les manifestations lycéennes provoquent des réactions et des propos outranciers, exagérés, radicalisés, nous assistons à des retranchements réflexes qui consistent à accuser le camps d’en face d’être un ramassis d’abrutis sanguinaires. Nous voyons des gens raisonnables dégoiser des rhétoriques lunaires, des débats sans queue ni tête envahir nos réseaux, et le cirque médiatique se régaler d’une polémique qui fait de l’audimat en mettant en scène une opposition où tous les avis auraient la même valeur — Retour au pugilat après une page de réclames.

Or, nous n’acceptons pas l’idée que tous les avis aient la même valeur sur la forme de la Terre, sur les droits de l’Homme, sur le théorème de Pythagore ou sur l’impact des activités humaines sur le climat. Parce que certains de ces avis sont mieux informés, mieux connectés au corpus des savoirs, ils concourent davantage au bien commun que les élucubrations contraires ; et de fait les médias responsables ne donnent pas du temps d’antenne aux propos antiscientifiques. Ça n’est pas trivial, cela montre ce que nous attendons des grands médias : être raisonnables.

Sur le maintien de l’ordre, sur l’efficacité des méthodes, sur les résultats des doctrines appliquées en France et ailleurs, il y a aussi des avis qui relèvent de l’élucubration et d’autres qui s’accordent avec les connaissances établies.

Dans cette chronique, je vais éviter de participer à ce capharnaüm ; je ne vais pas vous donner mon avis sur les revendications, je ne vais pas mettre en concurrence les douleurs des uns et des autres, je ne vais pas accuser tel parti politique d’avoir telle intention cachée, je ne vais pas me dresser sur des ergots indignés pour distribuer des cartons rouges contre les racailles qui brulent les lycée ou les fachos qui tabassent des gamins.

Mon propos sera scientifique, et donc il ne va pas s’aligner docilement avec la ligne de votre parti préféré. Nous devons tous lutter contre l’instinct qui nous pousse à détester les idées qui contredisent la doxa du groupe auquel nous nous identifions. C’est une exigence de l’esprit critique.

Vous noterez que j’ai ressenti le besoin de vous adresser cette longue introductive mise en garde. Entrons dans le vif du sujet.

 

Des lycéens mutilés, une doctrine intacte

À Lens, un adolescent de 15 ans a la main arrachée par une grenade EF-SON pendant le blocage du lycée Béhal. À Saint-Ouen-l’Aumône, Eden, 14 ans, reçoit un tir de lance-grenade lacrymogène Cougar au visage : double fracture de la mâchoire, dents du haut brisées, dents du bas arrachées. À Argenteuil, une enquête est ouverte après la blessure à l’œil d’un lycéen de 16 ans, suspectée d’avoir été causée par un tir de LBD.

 

Reuters documente 28 blessures attribuées à l’intervention policière pendant les manifestations lycéennes ; 15 font partie des dossiers examinés par l’IGPN. Les cas recensés impliquent des LBD, des grenades assourdissantes, des grenades lacrymogènes, des coups de matraque et des charges à cheval. Reuters rapporte aussi 6 877 arrestations, principalement de mineurs, et environ 700 policiers blessés (Reuters, 2026).

Reuters interroge Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des questions de police. Selon lui, la France se distingue en Europe par l’usage de ses armes et par le nombre de victimes (Reuters, 2026).

Le 7 octobre, devant la commission des lois de l’Assemblée nationale, Laurent Nuñez affirme que les blessures d’élèves relèvent très majoritairement d’accidents ou de projectiles lancés par d’autres manifestants. Et pourtant, il suspend les grenades assourdissantes dans le cadre du mouvement lycéen, mais maintient les autres armes intermédiaires, dont les LBD, qu’il juge indispensables face à une violence extrême (LCP, 2026).

Les blessures des forces de l’ordre renseignent sur l’intensité des affrontements. Prenons soin, toutefois de ne pas en inférer que la mutilation de mineurs par des armes de police serait un dommage symétrique. La force publique agit au nom de l’État, avec des armes, des ordres, une hiérarchie et une obligation de contrôle. La responsabilité est donc plurielle, et elle incombe en réalité en partie sur chacun de nous, citoyens. C’est en notre nom que les agents de l’État utilisent ces armes, et c’est donc bien différent d’un acte individuel aussi condamnable soit-il.

Plus de 6000 interpellations en deux semaines, cela peut indiquer qu’un mouvement est particulièrement désordonné et problématique — ou bien que la répression est particulièrement sévère. Le chiffre seul nous éclaire mal ; nous ignorons combien d’arrestations ont visé la bonne personne. Par ailleurs sans distance de tir, sans ordre écrit, sans identification de l’unité engagée et sans suite disciplinaire connue, la proportionnalité d’un tir de LBD reste invérifiable.

Faute de données pertinentes, le débat ne peut que tourner à vide. L’État ne peut pas demander à être cru sur l’efficacité de sa doctrine sans fournir les moyens de la vérifier. Vous verrez revenir au fil de mon propos le problème de la transparence de l’évaluation et de la responsabilité des choix politiques.

 

La foule réagit au traitement reçu

La psychologie sociale des foules a abandonné l’image de la masse irrationnelle contaminée par l’émotion. Le modèle de l’identité sociale élaborée décrit des identités de groupe qui se construisent pendant l’événement : des personnes venues avec des intentions différentes se perçoivent comme un même groupe quand la police les traite de la même façon (Drury & Reicher, 2000).

  • Drury & Reicher, 2000 — Collective action and psychological change: The emergence of new social identities British Journal of Social Psychology, 39(4), 579–604.
    https://doi.org/10.1348/014466600164642

Une étude portant sur des supporters de football au Portugal lors de l’Euro 2004 relie le faible niveau de désordre chez les supporters anglais à un style policier non paramilitaire, jugé plus légitime, et à la capacité de la foule à marginaliser ses éléments violents (Stott et al. 2008). J’apporte une nuance : cette littérature porte sur le moment de l’interaction. Une explication plus structurelle (Waddington et al., 1989) prédit qu’un climat de tension préalable pèse davantage que le style policier du jour. Les données disponibles ne permettent pas toujours — pas souvent !— de départager les deux.

La police, bien sûr, ne crée pas toute violence. Des groupes peuvent rechercher l’affrontement, attaquer des établissements, incendier, lancer des mortiers, frapper des agents, puis se disperser. Le style policier modifie néanmoins les rapports entre groupes. Une action ciblée peut aider la foule à isoler ses éléments violents. Une action vécue comme collective, opaque ou arbitraire peut souder des personnes qui n’étaient pas solidaires au départ. L’identité de groupe, la catégorisation des participants et l’interprétation de la contrainte modifient le jugement porté sur l’action policière. Une opération conforme au cadre formel peut être perçue comme injuste quand la contrainte atteint un groupe plus large que les auteurs de violences (Radburn et al., 2018). — Nous, les humains, nous n’aimons pas trop les punitions collectives. C’est comme ça. Qui est censé l’ignorer ?

  • Radburn, Stott, Bradford & Robinson, 2018 — When is policing fair? Groups, identity and judgements of the procedural justice of coercive crowd policing. Policing and Society, 28(6), 647–664. https://doi.org/10.1080/10439463.2016.1234470

La désescalade est soumise à des conditions opérationnelles : une foule coopère plus facilement quand elle comprend les ordres, quand elle peut quitter les lieux sans être prise au piège, quand les agents sont identifiables, quand la force vise des comportements précis et quand les blessures donnent lieu à une enquête suivie d’effets.

Chaque opération laisse aussi une mémoire. Une manifestation dispersée dans la confusion, avec des tirs impossibles à attribuer et des blessures sans suite visible, prépare la défiance suivante. Une doctrine de maintien de l’ordre ne produit donc pas seulement un bilan le jour même ; elle fabrique les conditions du prochain face-à-face.

 

La force ne produit pas toujours le même effet

La littérature sur la répression des mouvements sociaux ne dit pas que toute force policière aggrave toujours la situation. La sociologue Jennifer Earl, spécialiste de la répression des mouvements sociaux, distingue plusieurs formes de répression et refuse de traiter la contrainte comme une catégorie unique (Earl, 2003).

Le politiste Christian Davenport, spécialiste des rapports entre répression d’État et mobilisation politique, montre que la force peut produire des effets contradictoires. Elle peut dissuader, disperser ou déplacer une mobilisation ; elle peut aussi radicaliser certains groupes, renforcer la solidarité entre manifestants ou se retourner contre l’autorité qui l’exerce (Davenport, 2007).

L’argument policier, dans sa version forte, tient en quelques propositions. Face à des groupes rapides qui attaquent, incendient, frappent puis se dispersent, une ligne statique est rapidement débordée.

Le LBD et la grenade évitent le contact rapproché et le recours à l’arme létale. Sans eux, le retrait expose des personnes, le corps-à-corps produit d’autres blessures et la matraque n’est pas une solution douce. Cet argument est testable. Si les armes intermédiaires réduisent les blessures graves en évitant le contact, les données doivent le montrer. Si elles ajoutent des mutilations sans réduire le dommage global, les données doivent le montrer aussi.

  • Fémy et al., 2023 — Injuries caused by defensive bullet launchers and resource utilization during the French yellow vests protests: A retrospective study. The American Journal of Emergency Medicine, 72, 122–126. https://doi.org/10.1016/j.ajem.2023.07.023

Où sont les preuves que la bonne décision est prise sur ces questions ?

 

Comparaisons internationales

Les spécialistes de la gestion policière des protestations (protest policing) ne procèdent pas en additionnant des blessés issus de sources incompatibles. Ils comparent des styles policiers, des cultures institutionnelles, des doctrines d’intervention, des formes de tolérance, des seuils de coercition et des modes de contrôle.

La police des manifestations se joue dans une tension permanente entre défense de l’ordre public et reconnaissance du droit de manifester. Les démocraties diffèrent dans ce qu’elles tolèrent, dispersent, criminalisent ou négocient. La doctrine policière est donc une variable politique, et pas seulement un choix technique (della Porta & Reiter, 1998 ; della Porta & Fillieule, 2004).

Les travaux américains sur la police des manifestations montrent que la réponse policière ne dépend pas seulement de ce que font les manifestants. Elle réagit aussi à des catégories de manifestants — à ce qu’ils sont. Dans une étude portant sur des manifestations dans l’État de New York entre 1968 et 1973, les événements impliquant des groupes socialement moins protégés ou des organisations militantes identifiées attirent plus souvent une action policière (Earl, Soule, & McCarthy, 2003). Autrement dit : deux rassemblements également calmes ne sont pas nécessairement lus de la même manière par l’autorité. Le profil politique et social des groupes présents peut modifier le niveau de suspicion, de surveillance ou de coercition.

 

En France, dans les années 1980-1990, le maintien de l’ordre reposait davantage sur la distance, la négociation, le compromis et le sous-emploi des moyens coercitifs disponibles. Depuis les années 2000, il résiste au tournant européen vers la désescalade : dialogue avec les organisateurs, communication avant et pendant la manifestation, facilitation du cortège, distinction plus nette entre manifestants ordinaires et groupes violents.

Cette évolution se voit dans le recours à des unités et à des réflexes venus de la police urbaine. Une manifestation n’est plus seulement encadrée par des forces spécialisées dans la tenue à distance des foules. Elle peut être traitée avec des logiques d’interpellation rapide, de contact et d’usage d’armes comme le LBD. On passe d’une police qui tient un cortège à distance à une police qui entre dans la foule pour saisir, disperser et frapper certains individus.

Les sociologues Olivier Fillieule, spécialiste des mouvements sociaux, et Fabien Jobard, spécialiste de la police, parlent d’un “splendide isolement” français : la France continue de défendre une doctrine qu’une partie de ses voisins européens a révisée. Dans Politiques du désordre, ils décrivent ensuite une “brutalisation” engagée depuis le début des années 2010 : dispersion rapide, agents envoyés au contact, arrestations, armes intermédiaires, tolérance plus faible envers la manifestation en tant que conflit politique légitime (Fillieule & Jobard, 2016, 2020).

La doctrine française affirme cibler les comportements violents. Les outils employés frappent pourtant souvent plus large : grenades, nasses, charges, tirs dans des scènes mobiles, interpellations groupées. Le ministère revendique la proportionnalité, mais ne publie pas les données qui permettraient de la vérifier. Le contrôle interne ne suffit pas à lever le doute. L’IGPN enquête sur des policiers, mais elle appartient à la police nationale. Quand des manifestations politiques se terminent par des mineurs mutilés, ce contrôle interne devient une anomalie démocratique. L’État ne peut pas employer la force, défendre sa doctrine, puis demander que l’enquête sur ses propres violences reste sous son entier contrôle.

 

Ce que demandent les institutions internationales

L’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), via son Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme, a publié un manuel sur la police des rassemblements en 2016. Ce standard international établit que la police doit faciliter l’exercice du droit de réunion pacifique, préparer ses interventions, limiter l’usage de la force et rendre ses décisions contrôlables après coup.

La France a été directement visée à plusieurs reprises par des textes internationaux.

En 2019, dans le contexte des Gilets jaunes, trois titulaires de mandats des procédures spéciales de l’ONU interviennent sur la France. Ils écrivent : « nous avons reçu des allégations graves d’usage excessif de la force. Plus de 1.700 personnes auraient été blessées à la suite des manifestations dans tout le pays. » Ils ajoutent que les restrictions aux droits ont entraîné « un nombre élevé d’interpellations et de gardes à vue, des fouilles et confiscations de matériel de manifestants, ainsi que des blessures graves causées par un usage disproportionné d’armes dites ‘non-létales’ telles que les grenades et les lanceurs de balles de défense ou flashballs ». Ils encouragent enfin « la France à repenser ses politiques en matière de maintien de l’ordre »

Le Conseil de l’Europe formule une demande encore plus directe. En février 2019, la commissaire aux droits de l’homme, Dunja Mijatović, encourage les autorités françaises à publier des données chiffrées plus détaillées sur les blessés et à revoir la doctrine d’emploi des armes de force intermédiaire. Dans l’attente de cette révision, elle demande de « suspendre l’usage du LBD dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre ».

Le Parlement européen reprend le problème en 2024 sous l’angle de la mesure. Il demande aux États membres de recueillir des données sur tous les cas de recours à la force, afin de documenter l’usage de la force, son mauvais usage, ses conséquences inattendues, les blessures, les décès et leurs causes. Le même texte vise explicitement la France : il souligne que la police française est plus lourdement armée que la plupart de ses homologues dans l’Union et se dit préoccupé par les arrestations arbitraires lors de manifestations, avec des personnes relâchées après quelques heures sans charge.

Ces textes montrent que les institutions internationales éprouvent le besoin de demander à la France de documenter son usage de la force dans le cadre des manifestations. La demande ne date pas d’hier ; eut-elle été entendue que les blessures graves de ces derniers jours auraient sans doute été évitées. Dès lors qui est responsable des mutilations évitables ? Va-t-on faire porter toute la responsabilité aux agents sur le terrain ? Ou aux victimes, pourquoi pas ?

 

Le mot “intermédiaire” ne doit pas nous abuser

« Arme de force intermédiaire » désigne une place dans la gradation de la force : une arme employée dans des situations où le recours à l’arme létale n’est pas justifié, mais où la contrainte reste jugée nécessaire et proportionnée. L’instruction ministérielle sur la grenade de désencerclement parle de « situations intermédiaires » et précise que cette arme n’est « ni conçue ni destinée à tuer ». Elle ajoute pourtant qu’elle « n’en demeure pas moins une arme » dont il ne faut pas sous-estimer la dangerosité.

Une revue systématique de 2017 sur les projectiles à impact cinétique recense des blessés, des incapacités permanentes et des morts. Les auteurs signalent des biais de publication, de sélection et de documentation ; ils ajoutent que l’hétérogénéité des études empêche une méta-analyse et ne permet pas d’estimer précisément la prévalence des blessures et décès liés à ces armes. Autrement dit : on constate des mutilations, mais on ne dispose pas du dénominateur qui permettrait de calculer proprement le risque par tir ou par personne exposée (Haar et al., 2017). Comment, dans ces conditions, évaluer cette utilisation ?

  • Haar, R. J., Iacopino, V., Ranadive, N., Dandu, M., & Weiser, S. D. (2017). Death, injury and disability from kinetic impact projectiles in crowd-control settings: a systematic review. BMJ Open, 7, e018154. https://doi.org/10.1136/bmjopen-2017-018154

À ma connaissance, il n’existe pas d’étude évaluée par les pairs portant spécifiquement sur les grenades assourdissantes françaises GLI-F4 ou EF-SON en conditions réelles de maintien de l’ordre. Cette absence de recul sur un usage déjà ancien rejoint mon propos principal : où est l’évaluation scientifique de ces politiques qui nous impactent tous ?

Si aucune évaluation d’ampleur ne peut être produite, il devient légitime de parler d’agnotologie : non pas seulement une ignorance regrettable, mais une ignorance organisée. Ne pas mesurer, ne pas publier, ne pas construire les données qui permettraient de trancher, c’est aussi une manière de fuir les responsabilités. Cela permet de présenter comme maîtrisée une décision peut-être dangereuse, ou comme exemplaire une doctrine peut-être inefficace.

 

Les gaz lacrymogènes représentent-ils un risque sanitaire ?

Parmi les outils du maintien de l’ordre se trouvent des gaz massivement employés. Vous pouvez y être exposé en manifestant, en travaillant comme policier, ou simplement en habitant une rue régulièrement gazée.

La France utilise le CS, ou 2-chlorobenzylidène malononitrile, dans ses moyens lacrymogènes. Le ministère de l’Intérieur reconnaît lui-même que d’autres pays utilisent d’autres molécules actives, comme l’OC ou le PAVA. Il faut donc éviter de parler du “gaz lacrymogène” comme d’une catégorie uniforme.

Le dossier d’Alexander Samuel et André Picot, publié par l’Association Toxicologie-Chimie de Paris, soutient que le CS peut produire des effets toxiques aigus et à plus long terme, notamment par métabolisation avec libération de cyanure. Il insiste sur les expositions répétées, les fortes doses, les personnes vulnérables, les policiers exposés régulièrement, les manifestants, les riverains et les quartiers gazés. Sa conclusion politique est nette : les gouvernements qui utilisent le CS doivent prendre des décisions contraignantes de protection de la santé publique (Samuel & Picot, 2020).

Le ministère conteste la portée de ce dossier. Il affirme qu’il ne s’agit pas d’une étude clinique sur les effets du CS chez l’homme, mais d’une synthèse bibliographique ; il insiste sur la faible toxicité du CS, sur le caractère généralement réversible des symptômes et sur l’absence de remontées significatives chez les policiers exposés. Très bien : alors qu’il publie les données sanitaires qui permettent de vérifier cette assurance.

La littérature médicale ne permet pas de balayer le sujet. Une revue systématique consacrée au CS rapporte des effets durables et des situations menaçant la vie, avec des risques particuliers en espace clos et un besoin de meilleure surveillance des personnes exposées (Dimitroglou et al., 2015). Une autre revue systématique sur les irritants chimiques utilisés en maintien de l’ordre recense 5 131 personnes blessées dans 31 études, deux décès et 58 incapacités permanentes ; elle identifie comme facteurs aggravants les espaces clos, les expositions prolongées et les quantités élevées d’agent chimique (Haar et al., 2017).

  • Dimitroglou, Rachiotis & Hadjichristodoulou, 2015 — Exposure to the Riot Control Agent CS and Potential Health Effects: A Systematic Review of the Evidence. International Journal of Environmental Research and Public Health, 12(2), 1397–1411. https://doi.org/10.3390/ijerph120201397
  • Haar et al., 2017 — Health impacts of chemical irritants used for crowd control: a systematic review of the injuries and deaths caused by tear gas and pepper spray. BMC Public Health, 17, 831. https://doi.org/10.1186/s12889-017-4814-6

À la lumière de ces travaux, on aimerait que l’État étudie de près l’usage de ces produits et nous garantisse que tout est mis en place pour éviter des dommages aux personnes. On en est loin, c’est l’opacité qui règne. Un État qui sature des rues, des abords de lycées ou des places publiques avec un agent chimique irritant doit documenter les expositions qu’il impose.

 

Conclusion

La doctrine française demande à être jugée sur sa promesse : maintenir l’ordre, protéger les personnes, limiter les blessures, préserver le droit de manifester et éviter aux agents le contact direct avec des groupes violents. Cette promesse est testable. Si les LBD, les grenades, les nasses, les charges, les tirs lacrymogènes et les interpellations massives réduisent le dommage total, l’État doit produire les données qui le montrent. Si ces outils ajoutent des mutilations, de la défiance et de l’escalade sans bénéfice démontré, l’État doit le savoir, le dire et changer de doctrine.

Les connaissances disponibles ne permettent pas de calculer proprement l’effet net de cette doctrine. Nous n’avons pas de comparaison robuste, à contexte égal, entre un dispositif avec LBD et grenades et une doctrine alternative. Nous n’avons pas de taux public de blessure grave par tir, par grenade, par interpellation, par unité engagée ou par type d’opération. Cette ignorance n’innocente pas la doctrine. Elle accuse l’absence d’évaluation.

Nous savons que les armes dites intermédiaires peuvent mutiler. Nous savons aussi, grâce aux travaux sur les foules, qu’une contrainte perçue comme collective, opaque ou injuste peut souder des personnes qui n’étaient pas solidaires au départ et rendre l’action policière moins légitime aux yeux du groupe. Les institutions internationales demandent depuis des années à la France de documenter l’usage de la force, les blessures, les interpellations et les décès.

L’alternative ne consiste pas à laisser brûler des lycées ni à exposer les agents au corps-à-corps. Une doctrine plus respectueuse du droit de manifester ne signifie pas l’absence de police. Elle signifie préparation du rassemblement, dialogue avec les organisateurs, communication lisible, voies de sortie, distinction entre manifestants et auteurs de violences, force ciblée sur des comportements précis, traçabilité des tirs, identification des unités, enquêtes indépendantes et conséquences réelles quand la force publique blesse ou mutile.

Une force publique démocratique doit prouver que ses choix protègent davantage qu’ils ne détruisent.

Après ce travail de documentation, nous constatons qu’au-delà des violences et des blessures, se situe un problème structurel : l’absence des études qui permettraient de juger sérieusement la doctrine. Ces évaluations sont à notre portée. Tant qu’elles ne sont pas produites, personne ne peut présenter la doctrine française comme rationnellement établie. Le bénéfice du doute ne peut pas plaider en faveur de la force armée qui refuse l’audit de ses résultats.

L’approche rationnelle de cette question amène logiquement à exiger des responsables qu’ils fassent publier des travaux indépendants à partir desquels on pourra justifier la doctrine actuelle ou œuvrer intelligemment à son évolution.

Acermendax

Émission enregistrée le 13 octobre 2026

 

 

Éditorial

Écoutez, c’est affreux. Apparemment, Skynet est pour demain. La Matrix est en préparation. Les IA agentiques s’échappent des bacs à sable, des chercheurs en sûreté de l’IA quittent les grands laboratoires ou s’y retrouvent en conflit ouvert, en expliquant qu’ils ne peuvent plus porter la responsabilité du rythme actuel de développement. Certains chercheurs du secteur parlent désormais, noir sur blanc, de probabilités de catastrophe ou d’extinction supérieures à 10 % dans la prochaine décennie.

On va tout mourir. C’est l’IApocalypse.

Veuillez noter le calme avec lequel je le dis, c’est mon côté stoïcien, et aussi parce que je relativise en non-croyant moniste physicaliste le fait que « on va tous mourir » est tout sauf un scoop. Calmons-nous. C’était déjà acté avant l’invention du powerpoint

Mais quand même, il se passe quelque chose —dans l’air flotte un goût de fin du monde qui rappelle le bug de « l’an deux mille » à ceux qui étaient là et se souvienne des médias qui diffusaient des messages alarmés, et des inquiétudes mises en scène, en partie pour l’audimat puisqu’il n’y avait pas d’autre panique morale ou d’odieuses violences lycéennes à se mettre sous la dent à ce moment-là.

Cette émission est dédiée à décrire les différentes menaces que représentent la technologie en pleine explosion de l’Intelligence Artificielle.

Environ 400 scientifiques, dont Geoffrey Hinton et Yoshua Bengio, appellent à créer un organe international chargé de fixer des normes de confinement pour les IA avancées capables d’opérations cyber, et de tenir un registre des incidents de sécurité significatifs. Leur demande est assez concrète : les modèles de frontière devraient, au moins dans un premier temps, être isolés des réseaux externes — “étanches” — et soumis à une supervision indépendante. Ils jugent que les engagements volontaires de l’industrie ne suffisent pas. Geoffrey Hinton et Yoshua Bengio, ce ne sont pas des militants anti-tech : ce sont deux des pères de l’apprentissage profond moderne, prix Turing 2018, c’est-à-dire à peu près le Nobel de l’informatique.

Sam Altman, le patron d’OpenAI, a lui-même déclaré devant le Conseil de sécurité de l’ONU qu’il ne fallait pas entraîner des modèles si l’on ne pouvait pas établir un dossier extrêmement solide montrant qu’ils resteraient sous contrôle humain. Il ajoutait qu’une probabilité de catastrophe de 10 %, 1 %, 12 %, ou même 0,1 % n’était pas acceptable du tout.

« Et pourtant, pour les IA de frontière, nous n’avons pas l’équivalent des dossiers de sûreté exigés dans des secteurs comme l’aviation ou le nucléaire : analyses détaillées des risques, scénarios d’accident, preuves vérifiables que les dangers ont été identifiés et maîtrisés.

Même les évaluations censées nous renseigner sur les risques posent problème : Reuters rapportait encore aujourd’hui que les entreprises d’IA négocient ce que les évaluateurs indépendants peuvent publier, avec des enjeux de secret industriel, de caviardage, d’accès partiel aux données et de contrôle des conclusions.

La perte de contrôle, elle se constate déjà : par exemple dans le choc provoqué dans le champ académique des mathématiques par la publication massive de manuscrits produits par IA. Hugo Duminil-Copin, médaille Fields 2022, a raconté avoir pleuré après la mise en ligne par OpenAI de centaines de manuscrits touchant directement son domaine, avant de dire : « il ont annihilé mon champ de recherche. Vingt-cinq médaillés Fields ont d’ailleurs signé une tribune estimant que les objectifs des entreprises d’IA et ceux de la communauté mathématique sont « sévèrement désalignés ».

La perte de contrôle, elle se profile aussi dans l’adoption massive de ses outils à tous les étages de la société, bien trop vite pour que se mettent en place des solutions de contrôle.

Quelques darons médiatiques de l’IA des années 2000 nous expliquent qu’il n‘y a aucune intelligence dans les LLM ou dans les IA agentiques et qu’au moindres pépin, il suffit qu’on débranche la prise pour « tenir skynet par les couilles » comme dirait John Connor.

Mais si des agents IA devenaient capables de se répliquer à travers des réseaux d’objets connectés, la question ne serait plus seulement de “débrancher la prise”. Anthropic avertit qu’un tel réplicateur serait difficile à arrêter parce qu’il n’aurait pas de point central à couper. Dans ce scénario, arrêter l’infection pourrait impliquer de couper, au moins temporairement, des pans entiers de nos systèmes de communication, de paiement, de logistique, et pire que tout : la connexion qui vous permet de regarder régulièrement La Tronche en Biais.

Et ça, c’est non, je me rebiffe. C’est totalement exclu.

Avons-nous encore, en tant que société, le pouvoir d’agir sur les évènements en cours ? Ou sommes-nous seulement destinés à être spectateur de Quoiqu’il-arrive, le pire comme le meilleur ? Je n’en sais rien, mais poser la question me donne le sentiment de n’être pas seulement en train de regarder, les mains dans les poches, comme un inutile. Après tout être commentateur sportif c’est aussi une forme de carrière dans le sport.

Ce soir je reçois deux invités qui travaillent et réfléchissent ces questions, et je recevrai d’autres experts et spécialistes dans les prochaines semaines et prochains mois parce que cette question que j’ai longtemps voulu éviter, elle s’impose à moi. Pas plus tard qu’hier, en pleine nuit, j’ai testé la formule vocale de ChatGPT, j‘ai discuté avec mon LLM, et j’ai même fait un débat que j’ai posté à deux heures du matin parce que je venais de passer 40 minutes à être bluffé. La thématique de l’IA est incontournable.

Pour le moment, je ne crois pas à l’IApocalypse, et je ne veux pas lui laisser prendre toute la place.

—soit c’est un danger absolu qui oblitère tout le reste, et qui impose tout simplement qu’on arrête tout, ou qu’on accepte notre finitude à brève échéance ce qui laisse peu de place aux vrais questionnements, aux discussions de fond, aux argumentaires…

— soit c’est une panique millénariste de plus, stérile parce qu’irréfutable, qui ne doit pas nous obnubiler pendant que de vraies problématiques attendent qu’on y réfléchisse.

Je voudrais ce soir qu’on regarde les menaces concrètes, puissantes, invasives qui nous guettent dans l’hypothèse ou la Machine ne se mettrait pas dans le transistor d’en finir avec nous.

Pour en parler :

  • Shaïman Thürler est le fondateur et animateur du média « Le Futurologue », consacré aux enjeux de l’intelligence artificielle, avec une attention particulière aux risques et aux réponses collectives à construire. Le Futurologue
  • Tom David est le fondateur du General-Purpose AI Policy Lab et travaille sur les enjeux de sécurité, d’évaluation, de gouvernance et de prospective stratégique liés aux IA à usage général.

Un appareil reliant à un ordinateur quelques électrodes placées sur votre corps prétend être en mesure de réaliser un bilan complet de votre état physique, mental et émotionnel : niveau de forme, stress, anxiété, motivations, comportements, potentiels, zones du corps en hyperfonctionnement ou en hypofonctionnement, et recommandations personnalisées.

C’est très impressionnant, et ce service vous est facturé par des spas, des instituts de beauté, des centres de bien-être, des salles de fitness, des praticiens, des coachs, des psychothérapeutes, des consultants en ressources humaines, ou encore des établissements qui promettent de vous aider à mieux gérer votre stress, votre forme ou votre équilibre général.

C’est scientifique.

Cette technologie n’est pas si nouvelle que ça, on la vendait il y a un peu plus de vingt ans sous le nom de QPM, pour Quantic Potential Measurement, mais à cette époque le discours se mêlait d’énergétique, de méridiens, de médecine chinoise ou de lecture globale du corps. Aujourd’hui, le vocabulaire a changé : impédancemétrie, neurosciences, intelligence émotionnelle, indicateurs objectifs, bien-être personnalisé. Et cela semble diablement sérieux.

J’ai voulu en savoir plus, et si c’est aussi votre cas, suivez-moi dans mon enquête. Je vous promets que ça vaut le détour.

 

 

 

Partie 1 — Le dossier scientifique

Le signalement

Cette enquête commence par un mail à propos du Palais des Louves, une association qui accueille et accompagne des victimes de violences intrafamiliales.

La personne qui m’écrit l’a découverte le 20 juin dans La Dernière, sur Radio Nova. L’intervention lui paraît convaincante et elle se rend ensuite sur le site de l’association parce qu’elle envisage de faire un don. En parcourant les pages consacrées à l’accompagnement, elle tombe sur une rubrique intitulée « Les Bilans Neurosciences ». Le contenu lui paraît suffisamment étrange pour qu’elle me transmette le lien.

Le Palais des Louves y décrit un parcours où l’évaluation psychologique côtoie une méthode appelée ByBeFlow. Le site affirme que « dès l’arrivée, un bilan neurosciences complet est réalisé », accompagné de tests psychométriques, afin d’analyser les effets du traumatisme sur le corps et le mental. « Grâce à ces diagnostics précis », poursuit l’association, un programme personnalisé de soins et d’activités thérapeutiques peut être construit. La même page revendique une « expertise en neurosciences » et une prise en charge fondée sur la recherche scientifique.

Je suis donc le lien vers ByBeFlow pour comprendre ce que recouvre ce « bilan neurosciences ».

 

Une mesure de quarante secondes

ByBeFlow commercialise un appareil électronique relié à un logiciel. Le principe matériel est relativement simple : des électrodes sont placées au contact du corps, de très faibles courants circulent entre elles et l’appareil enregistre des propriétés électriques sur différents trajets. Le fabricant parle d’impédance et de « biorésistivité ».

Il n’y a rien d’exotique dans le simple fait de mesurer les propriétés électriques des tissus biologiques. La bio-impédancemétrie possède des applications parfaitement sérieuses, notamment pour estimer certains paramètres de composition corporelle ou de répartition de l’eau dans l’organisme[1]. La littérature médicale en décrit aussi les limites : les résultats dépendent des conditions de mesure et les équations doivent être validées pour les populations concernées (Kyle et al., 2004).

ByBeFlow revendique cependant un tout autre niveau d’information. Sur sa page destinée au public, l’entreprise explique qu’« en 40 secondes le système Beflow mesure la biorésistivité de 180 zones de votre corps ». Les données sont envoyées à un serveur qui établit ensuite un « bilan physique, mental et émotionnel ». Le logiciel attribue notamment un niveau de stress et d’anxiété, renseigne sur les motivations et classe certaines parties du corps en fonctionnement normal, en hyperfonctionnement ou en hypofonctionnement. Le rapport débouche sur 92 préconisations qui peuvent concerner les exercices physiques, le stretching, les huiles essentielles ou les élixirs floraux.

Les pages destinées aux professionnels sont encore plus ambitieuses. ByBeFlow dit permettre de « mesurer via les neurosciences, les 3 cerveaux », ainsi que les comportements associés, l’intelligence émotionnelle et les « potentiels ». Pour le stress professionnel, la machine serait capable d’identifier « les différents stress, leurs causes, leur niveau ». Le fabricant qualifie les données obtenues d’« indicateurs objectifs » fournissant une « réponse instantanée et fiable ».

 

Je suis surpris par le niveau des prétentions et le fait qu’on se rapproche dangereusement d’un générateur d’interprétations à portée quasi diagnostique au milieu de l’offre commerciale d’un appareil qui produit des informations psychologiques et potentiellement cliniques sans que je trouve, à ce stade, la validation scientifique qui devrait accompagner de telles prétentions. Tout cela ressemble à une arnaque, et c’est particulièrement choquant de la découvrir à travers l’usage qu’en fait une association d’aide aux victimes de violences. J’ai donc creusé car il me semblait nécessaire de vérifier la nature exacte de l’appareil, la solidité des prétentions scientifiques, la fiabilité des conclusions, mais aussi le réseau qui commercialise cette offre ainsi que le devenir des informations personnelles injectées dans l’application par les praticiens.

Première étape : il faut retrouver la méthode qui permet à ByBeFlow de passer de la résistivité du corps à l’anxiété, puis examiner les expériences qui montrent que cette conversion fonctionne.

 

Ce qu’un signal physiologique permet d’inférer

Le point de départ choisi par ByBeFlow exploite une réalité biologique. Notre état psychologique s’accompagne de modifications physiologiques mesurables. Le stress influence notamment la fréquence cardiaque, la respiration, la sudation et différentes composantes de l’activité du système nerveux autonome. Il existe donc bien une relation entre un état du système nerveux et une mesure électrique périphérique (Critchley, 2002 ; Posada-Quintero & Chon, 2020).

La nature de cette information est cependant limitée.

L’activité électrodermale est sensible à l’activation physiologique, mais celle-ci peut avoir de multiples causes. Elle n’est pas spécifique au stress et peut varier avec d’autres états ainsi qu’avec le mouvement, la température et les propriétés de la peau. Les recherches contemporaines sur la détection du stress tendent précisément à combiner plusieurs biosignaux parce qu’un signal électrodermal isolé manque de spécificité.

  • Sosa, S., Fontecchio, A. K., Chrysikou, E. G., & Atchison, J. S. (2026). Beyond EDA: A systematic review of multimodal sympathetic nervous system arousal classification for stress detection. Sensors, 26(5), 1584. https://doi.org/10.3390/s26051584

 

Qu’un état anxieux puisse avoir des conséquences physiologiques mesurables ne signifie pas que n’importe quelle mesure électrique permette de reconstruire l’anxiété d’une personne, encore moins d’en retrouver la cause. Pour attribuer ce sens au signal, il faudrait comparer les prédictions du dispositif à une mesure indépendante de l’anxiété, quantifier ses erreurs, vérifier sa stabilité et s’assurer que le modèle fonctionne encore sur des personnes qui n’ont pas participé à sa construction.

La bio-impédance utilisée pour la composition corporelle repose précisément sur ce genre de travail. Une grandeur électrique n’arrive pas avec l’étiquette « masse grasse » attachée au signal. Des modèles ont été construits puis comparés à des méthodes de référence. Leurs performances, leurs limites et les populations auxquelles ils conviennent font partie de l’évaluation scientifique de l’instrument.

Pour ByBeFlow, je cherche donc l’équivalent : la démonstration qui attribue à telle configuration de mesures une valeur d’anxiété, un type de comportement, une dimension de l’intelligence émotionnelle ou la cause particulière d’un stress.

La documentation du fabricant m’oriente alors vers un autre nom : QPM®, Quantic Potential Measurement. (Marque déposée !)


Parenthèse — Lorsque le vocabulaire quantique commence à apparaître dans une enquête où l’on suspecte du charabia pseudoscientifique, c’est rarement une mauvaise piste.


La machine quantique déjà vendue depuis 20 ans.

ByBeFlow et QPM ne sont pas deux technologies découvertes indépendamment. Dans une publication de 2020, leurs propres créateurs les décrivent comme « 2 systèmes de métrologie personnelle utilisant l’impédancemétrie ». Plus de 180 zones du corps sont mesurées, puis des programmes informatiques viennent, selon leur terme, les « décoder ».

Le lien était autrefois encore plus explicite. Un rapport ByBeFlow daté du 11 mars 2009 porte cette mention : « By BEFLOW est un produit de la société AMV », c’est-à-dire la société qui exploite QPM, et renvoie directement au site quanticpotential.com. Le document décrit déjà ByBeFlow comme convertissant les mesures de bio-impédance en données « biophysiques ou bio psychologiques » à partir de « modèles électroquantiques de l’organisme ». Il est donc difficile de présenter ByBeFlow comme une technologie distincte apparue ultérieurement : c’était initialement une application commerciale du même dispositif.

Les deux marques sont réunies par un personnage central, Patrick Visier. Celui-ci se présente comme co-inventeur du QPM ; il dirige la société AMV, qui exploite QPM, et GEMO Communication, éditrice de ByBeFlow. Les deux sociétés ont d’ailleurs leur siège à la même adresse parisienne. ByBeFlow apparaît donc d’abord comme une déclinaison commerciale du QPM, avant que les deux marques soient aujourd’hui exploitées par deux sociétés différentes dirigées par Patrick Visier.

QPM est commercialisé depuis mars 2005 et propose plusieurs logiciels spécialisés. L’application DPRH, destinée notamment aux psychologues, psychothérapeutes, médecins, coachs et consultants, promet d’« identifier, en moins d’une minute, le mode de fonctionnement d’une personne ». Elle comporte 215 critères répartis entre comportements, intelligence émotionnelle, « potentiels », relations à l’environnement, stress et anxiété.

 

Après plus de vingt ans de commercialisation, une méthode censée produire 215 mesures psychologiques devrait avoir laissé des validations indépendantes. Je recherche donc ByBeFlow, QPM, Quantic Potential Measurement et les noms des principaux concepteurs dans la littérature scientifique. Je ne trouve aucune publication évaluant la validité du dispositif pour ces usages.

Il faut éviter de conclure trop vite ; une entreprise peut disposer d’études internes ou de travaux universitaires mal indexés, et une recherche bibliographique ne permet jamais de décréter qu’un document n’existe pas. En revanche, ByBeFlow consacre lui-même une rubrique à ses « validations ». Il fournit donc un endroit très concret où chercher la preuve qu’il revendique. Regardons cela.

 

La validation des 150 dentistes

L’argument scientifique principal présenté publiquement repose sur une étude consacrée au stress de 150 chirurgiens-dentistes. Les résultats du QPM auraient été comparés au Maslach Burnout Inventory, questionnaire couramment utilisé dans les travaux sur le burnout.

La page annonce trois corrélations : 0,7283 avec l’épuisement professionnel, 0,6747 avec la dépersonnalisation et 0,841 avec l’accomplissement personnel. Elle ajoute que l’étude aurait été « validée en Psychologie à l’Université de Lyon 2 », puis conclut que ces résultats permettent de « justifier la pertinence de l’outil QPM ».

La formulation donne à l’étude un poids considérable, mais les informations nécessaires pour l’évaluer ne sont pas fournies sur cette page. Je n’y trouve ni auteur, ni titre, ni année clairement identifiable, ni formation universitaire, ni nom d’encadrant. Pour le dire gentiment, il est tout à fait anormal de revendiquer une validation scientifique sans citer la référence de l’étude. C’est inexcusable quand il s’agit du principal argument scientifique. C’est exactement le type d’anomalie qui permet de détecter une escroquerie intellectuelle. À ce stade, il faut pourtant encore se garder de conclure.

 

Je tente de retrouver le document à partir de Lyon 2, des chirurgiens-dentistes, du Maslach Burnout Inventory et des valeurs numériques publiées. Mes recherches me ramènent principalement vers les pages de QPM et de ByBeFlow. Accordons à ByBeFlow l’hypothèse la plus favorable : une étude correctement menée sur 150 dentistes, avec des scores QPM définis avant l’analyse et trois valeurs réellement interprétables comme des corrélations. Cela établirait tout au plus une relation entre certaines sorties du QPM et trois dimensions du burnout dans cette population.

Même dans ce scénario charitable, trois corrélations avec un questionnaire de burnout ne valident ni l’intelligence émotionnelle, ni les « potentiels », ni les catégories comportementales, ni les indications nutritionnelles, ni la prétention à identifier les causes du stress.

Je cherche donc comment QPM a validé ses nombreux points diagnostiques.

 

D’où sortent les mesures générées par le dispositif ?

La page consacrée aux fondements explique que le procédé repose sur la « mesure de la conductivité électrique de l’organisme » au moyen de six électrodes. Le logiciel localise les zones de conductivité différente et établit une carte bioélectrique. QPM affirme que l’expérience montre que certains éléments de cette carte seraient « représentatifs de notre état physique et mental ».

Pour transformer cette carte en interprétations psychologiques, QPM évoque un travail de compilation de systèmes préexistants et de « très nombreux tests effectués par des expérimentateurs chevronnés ». Le logiciel continuerait ensuite de « se fiabiliser » grâce à l’« apport quotidien des partenaires ».

Cette description fournit un récit qui met en scène des acteurs, leurs compétences, et évoque un long travail d’édification de la technologie. Mais c’est tout ce à quoi nous avons droit : un récit. Aucun protocole, aucune base de données, aucun rapport complet, aucun auteur identifiable.

QPM précise par ailleurs que son logiciel « ne fait pas appel à une population de référence », tout en produisant des valeurs numériques sur des échelles allant de -100 à +100 ou de 0,1 à 5,9. Ce n’est pas impossible en soi, mais il faut alors expliquer ce qui donne sens à ces nombres.

QPM assure également que sa mesure est « précise et reproductible » et présente cette reproductibilité technique comme un gage de fiabilité. Il faudrait croire le fabricant sur parole.

D’ailleurs on nous explique :

« Les praticiens utilisateurs ont pu constater que la restitution de la mesure QPM®génère chez une majorité de personnes une nette augmentation du niveau de conscience en comparaison à leur mode habituel de fonctionnement qu’il soit psychologique, physique ou alimentaire. »

La simple lecture du rapport généré par la machine aurait pour conséquence une « nette augmentation du niveau de conscience » sans qu’une telle chose soit définie, ni qu’on nous explique par quelle méthode elle est mesurée.

 

Les neurosciences selon ByBeFlow

Le fabricant répond lui-même, dans sa FAQ, à la question « Est-ce que c’est fiable ? ». La réponse est

« Notre système est issu de recherches réalisées dans le cadre de la physique, de la médecine, de la recherche spatiale et des neurosciences. Les premières applications ont été médicales. Un certain nombre de validations ont encore été réalisées récemment. »

Juste en dessous une deuxième question « Qu’est-ce qui me prouve que c’est crédible ? » reçoit pour réponse la même formule, presque mot pour mot, et ajoute que des validations auraient été réalisées « avec un hôpital parisien ».

C’est formidable si c’est vrai. Le fabricant devrait évidemment nous donner de quoi l’examiner : auteurs du travail, date, protocole, équipe hospitalière impliquée, rapport ou publication complète. Une filiation avec la recherche spatiale devrait conduire à des programmes, des équipes, ou des publications identifiables.

À la question « Comment ça marche ? » ByBeFlow répond :

« Comme votre balance qui mesure vos masses maigres, grasses, musculaires… Wellness By Beflow utilise l’impédancemétrie. C’est-à-dire que nous mesurons la vitesse du courant sur différentes zones du corps. Certaines offrent peu de résistance (le courant circule plus vite), d’autres offrent plus de résistance (le courant circule plus lentement). C’est cette vitesse de passage (ou niveau de résistivité) qui nous indique l’état de la zone. Nous l’interprétons ensuite en nous servant de nos connaissances en médecine énergétique et en neurosciences.»

Et ici la communication déraille. À un discours qui mime les codes de la science s’ajoute d’un seul coup une prétendue « médecine énergétique » qui n’avait rien à faire là, mais qui est un indice assez fort de ce qui se passe réellement derrière ce vernis scientifique.

Continuons l’analyse du discours qui se veut scientifique, car la qualité de l’assise neuroscientifique peut être examinée sur un élément dont l’origine est explicitement indiquée : une étude que les fabricants ont appelée « le confinoscope ».

QPM classe parmi ses 215 critères des « comportements primaires » associés aux travaux de Paul MacLean. Lors d’une petite étude menée pendant le confinement de 2020 sur 29 personnes, ByBeFlow indique :

« nous avons mesuré – les 3 cerveaux (versus MacLean et Cloninger) – les niveaux de forme physique, mentale et émotionnelle, -les niveaux de stress et anxiété -le niveau de flow »

Le modèle des trois cerveaux de MacLean a été extrêmement populaire. Dans sa version habituelle, il explique que l’évolution aurait successivement superposé un cerveau reptilien, un cerveau limbique mammalien puis un néocortex associé aux fonctions cognitives supérieures. Ce schéma continue de circuler dans le management, le coaching et certaines pratiques thérapeutiques.

La neurobiologie comparée a abandonné cette conception depuis longtemps. Les structures cérébrales ne se sont pas ajoutées sous la forme de trois cerveaux distincts correspondant aux étapes supposées de l’histoire des vertébrés.

  • Cesario, J., Johnson, D. J., & Eisthen, H. L. (2020). Your brain is not an onion with a tiny reptile inside. Current Directions in Psychological Science, 29(3), 255–260. https://doi.org/10.1177/0963721420917687

QPM ne mobilise donc pas seulement un vocabulaire simplifié pour expliquer son appareil au grand public : il attribue des scores à des catégories comportementales explicitement rattachées à un modèle neuro-évolutionnaire qui ne correspond plus à l’état de la discipline. En clair « mesurer les trois cerveaux », cela ne veut strictement rien dire. C’est du pipeau. À ce stade, nous savons à quel genre de communication commerciale nous avons affaire, et elle ne date pas d’hier.

 

Vingt ans de communication pseudoscientifique par QPM

En août 2007, Le Monde publie un article intitulé « La machine qui détecte la personnalité ». La journaliste Sandrine Blanchard décrit déjà le fonctionnement général du QPM : six points de contact, trente secondes de mesure électrique, puis l’édition d’un profil psychologique détaillé. L’article mentionne l’intelligence émotionnelle, les aptitudes sociales, la motivation, le stress et les traces laissées par le vécu. La promesse essentielle du système actuel était donc déjà commercialisée il y a près de vingt ans.

Les justifications alors avancées ont été documentées la même année par Jean-Paul Krivine dans Science et pseudo-sciences. Une ancienne page QPM invoquait notamment le « calcul des méridiens d’acupuncture » et des « centres de régulation électronique du corps », au sein d’un ensemble reliant bio-résistivité, stress, médecine orientale et fonctions psychiques.

 

L’AFIS montre que le relooking scientifique du QPM commence presque immédiatement. En août 2007, l’argumentaire invoque encore les centrioles, un ADN qui émettrait une « lumière cohérente type laser », le système limbique, les méridiens d’acupuncture et des « centres de régulation électronique du corps ». Trois semaines plus tard, la page est réécrite : ces explications disparaissent au profit d’une vague « carte bioélectrique de l’individu ». Le nettoyage a commencé.

Et ce n’est que le début. Au fil des versions, l’argumentaire se recentre davantage sur l’impédance, les neuromédiateurs, les hormones et surtout les neurosciences. Les méridiens disparaissent des explications principales, tandis que ByBeFlow donne au même principe de mesure un habillage beaucoup plus contemporain. Le ravalement reste toutefois incomplet : sa FAQ actuelle revendique encore explicitement –rappelez-vous– des connaissances en « médecine énergétique et en neurosciences ».

ByBeFlow ressemble moins à un nouveau produit qu’à une déclinaison puis à un reconditionnement commercial de QPM : une opération de communication.

 

Qui a conçu QPM ?

Il est temps de nous intéresser aux individus derrière le discours.

QPM est lancé en mars 2005 après, selon ses promoteurs, trois années de développement. Quatre noms apparaissent alors systématiquement : Jean-Luc Ayoun, médecin et acupuncteur ; Hervé Moskovakis, physicien et ingénieur spécialisé dans les courants faibles appliqués au corps humain ; Dominique Zalewski, ingénieur informatique spécialisé dans l’automatisme industriel ; et Patrick Visier, issu du marketing, qui dirige la société.

Ce casting mérite qu’on s’y attarde, parce que les références théoriques du QPM ne surgissent pas de nulle part.

Jean-Luc Ayoun est alors le seul médecin de l’équipe. Son domaine n’est cependant ni la psychiatrie, ni la psychométrie, ni les neurosciences. Il pratique l’acupuncture et développe parallèlement depuis longtemps des conceptions beaucoup plus ésotériques sur la santé. Son propre site Autres Dimensions le présentera ensuite comme ayant étendu sa pratique aux « médecines énergétiques et aux cristaux comme outils d’évolution de conscience et de thérapie », puis comme ayant créé « un système de mesure et de grilles de lecture reliant les aspects biophysique, psychologique et spirituel de l’homme ». Le même texte précise qu’il « canalise des énergies » et transmet des enseignements provenant de « plans pluridimensionnels ».

En 2007, Ayoun explique directement le fonctionnement du QPM ainsi : « Grâce aux six points de contact, on établit trente dérivations et on recalcule les méridiens. En fonction de la conductivité à travers ces méridiens, et de leur signification dans la médecine chinoise, on peut en tirer une carte psychologique de l’individu. »

Cette citation est rapportée par l’enquête Rue89 de 2007, aujourd’hui difficilement accessible directement mais reproduite par le site Psiram, un site sceptique spécialisé qui s’intéresse aux pseudosciences et aux pseudomédecines. Et elle met en évidence que le mécanisme théorique initial de QPM faisait explicitement intervenir les méridiens d’acupuncture pour construire le profil psychologique.

Cette trajectoire ne s’est pas limitée à quelques spéculations publiées dans un livre. Ayoun a dirigé avec Véronique Loriot la société Autres Dimensions, qui commercialisait notamment des cristaux, des stages et des pratiques de channeling. En 2012, ils sont mis en examen pour abus de faiblesse par sujétion psychologique et escroquerie ; Ayoun est également poursuivi pour exercice illégal de la médecine. En mars 2018, le tribunal correctionnel de Bayonne le condamne à 2 000 euros d’amende pour exercice illégal de la médecine. L’abus de faiblesse n’est pas retenu. La société Autres Dimensions est, elle, condamnée pour travail illégal ; environ 100 000 euros d’avoirs, gelés au cours de l’enquête, sont saisis.

La condamnation de l’un des concepteurs du produit pour exercice illégal de la médecine n’est pas la preuve que ByBeFlow ne fonctionne pas. Mais, pour retracer la généalogie d’un appareil commercialisé dans les secteurs du bien-être et de l’accompagnement, cet élément fait évidemment partie du dossier.

 

Le second profil est tout aussi intéressant pour comprendre la naissance de la machine. Hervé Moskovakis est physicien/ingénieur et possède bien une compétence technique en électronique et courants faibles. Mais plusieurs décennies avant QPM, il travaille déjà sur des dispositifs situés aux frontières de l’acupuncture, de la bioénergie et de la photographie Kirlian. Dans un texte de 1986, il étudie les électrographies Kirlian, qu’il interprète d’abord correctement comme des phénomènes électrostatiques plutôt que comme la photographie littérale d’une « aura ». Puis il avance pourtant des corrélations entre ces images, l’impédance corporelle et des facteurs « physiologiques et psychologiques », évoque des « points électro-dermiques ou points d’acupuncture », des influences « cosmo-telluriques », l’« état psycho-énergétique de l’individu » et même des phénomènes d’« affinité ou antipathie énergétiques ».

Lorsque QPM apparaît vingt ans plus tard avec l’idée qu’une cartographie électrique du corps peut être décodée psychologiquement, cette logique possède donc une histoire très précise chez l’un de ses concepteurs.

 

Dominique Zalewski est présenté comme ingénieur informatique spécialisé dans l’automatisme industriel. Je n’ai retrouvé, à son sujet, aucun élément biographique supplémentaire pertinent pour cette enquête.

 

Reste Patrick Visier, personnage central de toute l’histoire commerciale de QPM puis de ByBeFlow. Sa biographie professionnelle publiée par Adgency Experts mentionne des « Études de Droit et de Publicité » et « 32 ans consacrés au Marketing Direct ». Quelques lignes plus bas, ses « domaines d’expertises » comprennent pourtant « Neurosciences » et « Connaissance des 3 cerveaux et de leurs incidences comportementales ». Il dirige à la fois la structure liée à QPM et celle qui commercialise ByBeFlow.

Son activité ne s’est d’ailleurs pas limitée à la commercialisation de l’appareil. Il intervient dans l’écosystème de L’Observatoire du Réel, où il est présenté sous l’intitulé « La recherche spatiale au service de la lecture de la mémoire du corps », et participe notamment en 2019 à un séminaire intitulé « Thérapies Quantiques : Champs, ondes et fréquences au service de la santé et du bien-être ». Il a également coécrit Nous avons tous des dons, ouvrage consacré à la découverte de supposés « dons » personnels décrits comme la manifestation d’une « énergie particulière » aux éditions Trédaniel. -Bullshit-

 

Une fois que nous prenons connaissance des acteurs impliqués, l’origine intellectuelle du QPM apparaît beaucoup plus clairement : ce produit n’est pas né dans un laboratoire de psychométrie ou de neurosciences autour d’un programme de validation des traits psychologiques. Il réunit un spécialiste du marketing, un ingénieur informatique, un physicien déjà engagé depuis longtemps dans l’électroacupuncture et les modèles « psycho-énergétiques », et un médecin-acupuncteur impliqué dans les médecines énergétiques et la cristallothérapie, qui poursuivra ensuite une trajectoire New Age particulièrement radicale.

Les références pseudo-énergétiques ne constituent donc pas un accident tardif de communication : elles sont au cœur de la conception du produit.

 

Pourquoi les utilisateurs peuvent pourtant être convaincus

QPM fournit lui-même un indice sur la manière dont la machine s’insère dans une pratique professionnelle. Son bilan sert, explique le site, à « confirmer et affiner l’analyse du professionnel ». Les utilisateurs apprennent pendant leur formation à repérer les critères significatifs et à relier ceux-ci à l’état et aux comportements de la personne ; le fabricant souligne au passage que cette lecture augmente la crédibilité du praticien auprès de son client.

Le dispositif carbure donc au biais de confirmation : le praticien connaît déjà une partie de la personne qu’il reçoit et dispose souvent d’informations obtenues au cours d’un entretien. Le logiciel produit un grand nombre de scores. Parmi eux, certains correspondent mieux que d’autres à ce que le professionnel sait du cas ; il peut les sélectionner, les contextualiser et les relier entre eux. La personne examinée reconnaît à son tour certains éléments de son expérience dans le commentaire qui lui est proposé.

La concordance peut être sincèrement impressionnante sans permettre de savoir quelle part de l’information provenait réellement du signal électrique. Pour isoler cette contribution, il faudrait faire produire à la machine des prédictions suffisamment précises avant que l’interprète connaisse le sujet, puis les confronter à des critères indépendants. Des rapports attribués à de mauvaises personnes ou des évaluations en aveugle offriraient également des moyens simples de vérifier si l’information contenue dans le bilan permet réellement d’identifier celui à qui elle appartient.

Les utilisateurs devraient être attentifs à l’absence de tels travaux permettant d’écarter les biais interprétatifs, car sans cela leurs propres biais de confirmation associés à des effets d’engagement peuvent les piéger très vite, et avec eux les personnes qu’ils entendent aider avec cette pratique finalement trompeuse.

 

Une arnaque intellectuelle

ByBeFlow ne réserve pas son dispositif à un programme expérimental dont les résultats seraient présentés avec les précautions habituelles de la recherche. L’entreprise invite le public à se faire mesurer, le met en relation avec son réseau et indique dans sa FAQ qu’une mesure coûte en moyenne entre 120 et 250 euros selon le programme et le niveau d’accompagnement. Elle recommande également de renouveler la mesure tous les trois mois !

FAQ : « C’est valable pendant combien de temps ?

Réponse : Il est conseillé de se faire mesurer tous les trois mois pour faire un point sur son état global, particulièrement au moment des changements de saison. Dans certains cas, quand quelque chose d’exceptionnel au niveau physique, mental ou émotionnel vous est arrivé, il est intéressant de constater les incidences sur votre état général. Egalement quand vous avez besoin de contrôler dans quel état vous êtes ou si vous avez des sensations particulières que vous avez du mal à vous expliquer (fatigue, tristesse, énervement…). »

Dites-moi si je me trompe, mais ByBeFlow ressemble furieusement à un produit pseudoscientifique dont la présentation est de nature à tromper le public sur la validité d’informations psychologiques, comportementales et physiologiques présentées comme objectivement mesurées, et susceptibles ensuite d’influer sur des décisions concernant la personne, et notamment sa santé.

Pour parler d’escroquerie, il faudrait montrer l’intention manifeste d’abuser de la clientèle. Soyons prudent. Mais selon vous, les éléments réunis suffisent-ils pour parler d’une imposture intellectuelle qui constitue une pure arnaque ?

 

Que dit le droit ?

L’article L.121-2 du Code de la consommation prévoit qu’une pratique commerciale peut être trompeuse lorsqu’elle repose sur des allégations ou des présentations fausses ou susceptibles d’induire en erreur concernant notamment les propriétés d’un produit ou d’un service, les résultats attendus de son utilisation, ainsi que les résultats et caractéristiques des tests qui ont servi à l’évaluer.

La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a déjà contrôlé des objets de santé et de bien-être à partir de ce type de critères. Dans une enquête consacrée aux objets connectés de santé et de bien-être, elle expliquait s’intéresser à la loyauté des informations fournies, à la pertinence des mesures effectuées, au statut éventuel de dispositif médical, à la fiabilité des tests et à la précision des algorithmes. En 2018 cette enquête avait conduit à des avertissements, des injonctions administratives et des procès-verbaux, notamment pour des allégations de santé utilisées afin de commercialiser des objets de bien-être qui ne relevaient pas du statut de dispositif médical.

Je ne vais évidemment pas prononcer moi-même une qualification pénale à la place d’une administration ou d’un tribunal. Mais le droit ne dit pas qu’il faudrait nécessairement attendre qu’une victime identifiée porte plainte pour que la question soit posée. Les agents habilités peuvent rechercher et constater les pratiques commerciales trompeuses ; ils peuvent aussi exiger du professionnel la communication des éléments propres à justifier ses allégations.

Et si un manquement ou une infraction est constaté, l’administration peut, après procédure contradictoire, enjoindre au professionnel de se conformer à ses obligations ou de cesser un agissement illicite.

Un contrôle administratif pourrait sembler utile dans notre affaire.

Il reste également à éclaircir le statut réglementaire exact de la machine. ByBeFlow évoque des applications médicales développées depuis plus de vingt ans avec des professionnels de santé, mobilise un vocabulaire de bilan et de diagnostic, tout en commercialisant largement le système dans le secteur du bien-être. La frontière entre ces usages dépend notamment de la destination revendiquée par le fabricant et mérite une réponse précise de sa part.

L’entreprise n’a pas répondu aux questions que je lui ai adressées par email.

Je demandais à ByBeFlow de me transmettre les études qui valident ses différentes inférences psychologiques, les données concernant la reproductibilité du dispositif, le travail complet réalisé sur les 150 chirurgiens-dentistes, les éléments qui justifient encore l’utilisation du modèle de MacLean et les informations permettant de comprendre comment les mesures électriques sont transformées en scores psychologiques. J’ai également demandé des précisions sur le statut réglementaire de l’appareil.

Un précédent inquiétant : l’électromètre

Pour bien prendre la mesure du type de dérive rendu possible par un tel dispositif, rappelons-nous de l’électropsychomètre. La Scientologie affirme que les mouvements de l’aiguille de l’appareil qui mesure les variations de résistance électrique du corps renseignent l’auditeur sur l’état mental de la personne et permettent de localiser des zones de « détresse spirituelle ». Son site actuel affirme encore que l’E-meter « mesure l’état mental et les changements d’état » de l’individu. La manipulation mentale qui découle du dispositif reliant l’appareil au discours pseudos-scientifique est donc très bien connue.

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Partie 2 — Enquête auprès des utilisateurs

Nous avons maintenant une idée assez claire de la fragilité des prétentions scientifiques de cet appareil. Le ByBeFlow est utilisé par divers professionnels et entreprises pour établir un profil tarifé à leur clientèle. Comprennent-ils la nature du produit qu’ils utilisent ?

J’ai contacté plusieurs d’entre eux. Je leur ai exposé mes doutes et je les ai questionnés afin de savoir pour quelle raison ils avaient considéré l’outil suffisamment crédible pour l’intégrer à leur activité, ce qu’ils en faisaient concrètement et, lorsqu’ils avaient cessé de l’utiliser, pourquoi.

 

Un psychologue du sport

La première réponse vient d‘un psychologue du sport qui a utilisé successivement QPM puis ByBeFlow pendant plusieurs années.

Il m’écrit :

« Nous avions utilisé QPM puis Bybeflow dans un but expérimental et surtout tenté de valider un tel outil qui semblait déroutant et intéressant. »

Son équipe a comparé certains résultats à des questionnaires employés en psychologie du sport et, dit-il, « repéré les mêmes tendances ». Mais lorsqu’il s’agit de savoir si une véritable validation indépendante a été menée, sa réponse devient beaucoup plus intéressante :

« Non, car les inventeurs de ce procédé n’ont jamais donné les résultats tels que l’on peut les obtenir pour la création d’un questionnaire en psychologie du sport. »

Il m’explique que ce travail a duré plusieurs années « sans pour autant aboutir ». Le psychologue du sport me dit finalement avoir abandonné l’appareil depuis six ou sept ans et être passé à d’autres outils.

Je lui signale alors un détail gênant : la page de Didier André sur laquelle il est présenté comme psychologue du sport propose toujours une « Evaluation Beflow » à 110 euros, une « Evaluation Beflow et analyse personnalisée » à 170 euros, un suivi mensuel comprenant des évaluations QPM à 540 euros et même une formule de six mois comprenant six passages QPM à 3 000 euros.

Sa réponse :

« Les choses évoluent rapidement, par contre le site non ! je vais demander à ce que cela soit retiré car nous utilisons d’autres outils depuis 6 ou 7 ans ! »

Un mois plus tard, la page est toujours en ligne avec ces tarifs. Cela laisse au minimum subsister une discordance : selon lui, l’outil n’est plus utilisé depuis six ou sept ans, mais l’offre publique demeure accessible avec ses tarifs, en page d’accueil. Mouais.

Ce témoignage indique qu’un professionnel qui a voulu mettre ByBeFlow à l’épreuve, reconnaît finalement qu’après plusieurs années la validation n’a pas abouti et que les concepteurs n’ont pas fourni les données qu’il estimait nécessaires.

 

Mais il faut ajouter un point, non pour disqualifier son témoignage, mais pour comprendre l’écosystème dans lequel ce type d’appareil circule. Notre psychologue du sport n’apparaît pas seulement comme un psychologue du sport utilisant des questionnaires classiques.

Notre psychologue du sport mentionne sur ses profils publics des formations ou pratiques en PNL, EFT, psychanalyse reichienne, végétothérapie ou techniques d’optimisation du potentiel. En 2013, interrogé par 20 Minutes à propos d’un footballeur, il proposait déjà « plusieurs outils » comme la sophrologie, les fleurs de Bach ou l’hypnose pour aider le joueur à canaliser son énergie.

Ce contexte indique que même dans un environnement déjà ouvert à des pratiques discutables, ByBeFlow/QPM n’a pas réussi à produire la validation attendue. Un utilisateur favorable, qui a essayé d’en faire quelque chose pendant plusieurs années, et déjà ouvert à des pratiques très discutables sur le plan scientifique, finit lui-même par constater que la démonstration ne vient pas.

Et cela dit quelque chose de plus général : ces dispositifs prospèrent rarement dans le vide. Ils trouvent plus facilement leur place dans des milieux où l’on est déjà habitué à des pratiques pseudoscientifiques nimbées de discours qui mélangent intuition, ressenti, et preuves.

 

Une clinique du Bien-être

La Clinique du Bien-Être de Nice m’a donné une réponse différente. Malgré son nom, il ne s’agit pas d’une clinique hospitalière, mais d’un centre privé de bien-être et de médecines complémentaires. Sa direction reconnaît avoir accueilli ByBeFlow plusieurs années auparavant et explique que l’établissement servait notamment de « lieu d’exposition et de présentation » permettant au fabricant de recevoir des professionnels ou des personnes souhaitant découvrir le dispositif. Elle précise ne pas avoir participé à sa conception ou à sa validation, ne disposer d’aucune étude indépendante propre et affirme que ByBeFlow n’est plus utilisé depuis longtemps.

Seulement, son propre site raconte encore une histoire beaucoup plus ambitieuse. ByBeFlow y est toujours proposé sous le titre « Votre diagnostic avec le bilan By Beflow à Nice ». La page parle d’« indicateurs objectifs », d’une réponse « instantanée et fiable » et explique que l’entretien et la mesure permettent d’établir « un diagnostic suivi d’un bilan détaillé », à partir duquel une prise en charge peut être proposée par les professionnels de la Clinique. Le fabricant lui-même conserve une ancienne page expliquant qu’à la Clinique, le niveau de stress et d’anxiété mesuré devait permettre de « préconiser les soins les mieux adaptés ».

Une autre page de la Clinique affiche encore un bilan ByBeFlow à 145 euros.

Je leur ai donc demandé ce qui les avait convaincus à l’origine, quelles études ils avaient consultées, depuis quand exactement ils avaient abandonné l’appareil, pourquoi ils l’avaient fait, quelle était leur relation commerciale avec le fabricant et pourquoi ces offres demeuraient en ligne.

Je n’ai plus reçu de réponse.

La Clinique du Bien-Être de Nice continue donc d’afficher des diagnostics à coloration médicale, sans fournir les éléments permettant d’en justifier la validité.

 

Des cures marines

Le cas des Cures Marines de Trouville est encore plus intéressant parce que cette fois on ne me répond pas que l’appareil n’est plus utilisé :

« Les Cures Marines ont intégré ByBeFlow dans le cadre de leur offre bien-être comme une solution proposée par un partenaire spécialiste. »

« N’étant ni le concepteur ni l’éditeur de cette technologie, nous ne sommes pas en mesure de commenter ses fondements scientifiques ou ses éléments de validation. »

C’était précisément le problème soulevé par ma question. Je ne leur demandais pas d’avoir inventé la machine : je voulais comprendre pourquoi un établissement qui la propose à ses clients a estimé qu’elle produisait des informations suffisamment fiables pour être utilisée.

Je leur ai donc demandé quelles vérifications avaient précédé son adoption, si l’appareil était toujours utilisé et, dans le cas contraire, pourquoi il avait été abandonné. Et là aussi, soudain, on ne me répond plus.

Le site officiel des Cures Marines, contrôlé au moment où j’écris ces lignes, présente toujours ByBeFlow dans sa rubrique consacrée aux technologies de bien-être. On peut y lire que cette technique permettrait notamment de « mesurer et réduire le stress ou l’anxiété ».

Des offres actuelles des Cures Marines – The Purist Retreat & Spa proposent encore un « Diagnostic Équilibre – Mesure By Beflow », annoncé comme permettant d’établir l’état de forme physique, mentale et émotionnelle. Une plateforme de réservation le commercialise actuellement pour 60 euros les cinquante minutes.

Une brochure récente des Cures Marines intègre elle aussi une mesure ByBeFlow au début de certains parcours. Historiquement, l’établissement allait jusqu’à expliquer que la mesure devait « orienter vers les soins les mieux adaptés ». Le dispositif n’est donc pas seulement installé dans un coin du spa : ses résultats ont bien été utilisés dans la personnalisation de prestations.

Les Cures Marines sont un hôtel-spa-thalasso privé installé dans un bâtiment patrimonial de Trouville, avec un montage foncier impliquant la commune. Et peut-être cela s’accompagne-t-il de quelques engagements en termes d’éthique.

 

Un centre de santé naturel

À Clermont-Ferrand, Longévital n’a pas répondu à mes questions. Longévital se présente comme un “centre de santé naturel”. Mais derrière cette formule, on trouve une société privée créée en 2023, dont l’objet social porte sur les médecines alternatives non conventionnelles, les thérapies complémentaires, la naturopathie, le développement personnel, et la mise en relation de praticiens.

Le site de l’entreprise parle de lui-même. ByBeFlow y est présenté comme une « technique novatrice qui révèle votre état de santé en un clin d’œil », une « nouvelle approche thérapeutique » fournissant « des réponses concrètes à vos préoccupations de santé ». L’établissement affirme qu’il permet d’obtenir un « bilan objectif » de la condition physique, mentale et émotionnelle et de personnaliser le parcours thérapeutique.

Une autre page pose directement la question : https://longevital.fr/nos-soins-therapeutique/

  • « Vous ne savez pas quelle thérapie choisir pour résoudre vos maux ? »

La réponse proposée est :

  • « Faites un bilan By Beflow®. Un moyen fiable et rapide d’établir un parcours de santé adapté à votre besoin. »

La même logique apparaît jusque sur la page consacrée à la réflexologie :

Longévital prend soin d’écrire ailleurs que l’appareil ne remplace pas le diagnostic d’un médecin. Mais il continue simultanément à parler de « diagnostic de votre état général », de « diagnostic de votre état de santé », de « parcours thérapeutique » et de choix des thérapeutes. La séance est proposée à partir de dix ans.

Nous sommes donc très loin du gadget de relaxation dont les résultats seraient contemplés par curiosité. Je me demande quelle autorité compétente doit examiner si, à force de parler de diagnostic de santé, de parcours thérapeutique et de choix des soins, cette communication ne franchit pas une frontière réglementaire. À ce stade, Longévital n’a pas répondu aux questions que cette situation inspire.

 

Le site du fabricant

Enfin, QPM lui-même ne présente pas sa technologie comme une affaire ancienne. Son site affiche encore aujourd’hui 34 « membres enregistrés » parmi ses utilisateurs, comprenant notamment des personnes présentées comme psychologue, psychothérapeute, psychiatre, thérapeute ou praticien de neurofeedback.

Une présence sur cette liste ne permet pas de savoir qui utilise effectivement encore la machine en 2026, mais elle montre au minimum le public professionnel auquel QPM continue d’associer son produit.

Au cours de cette enquête, personne n’a répondu à mes questions sur le devenir des données personnelles et physiologiques enregistrées par le dispositif.

 

Retour au Palais des Louves

Revenons une minute au point de départ de cette enquête. Le Palais des Louves accueille des personnes victimes de violences intrafamiliales.

Lorsque j’ai commencé ce travail, son site ne présentait pas ByBeFlow comme une curiosité optionnelle à côté des activités de l’association. Il parlait d’une « approche innovante qui allie diagnostic scientifique et soutien psychocorporel », annonçait qu’« dès l’arrivée, un bilan neurosciences complet est réalisé », puis précisait :

« Grâce à ces diagnostics précis, nous construisons ensemble un plan personnalisé de soins et d’activités thérapeutiques, adapté à vos besoins. »

Le parcours affiché enchaîne toujours « Bilan neurosciences et psychométrique » puis « Programme thérapeutique personnalisé » et revendique une « prise en charge basée sur la recherche scientifique ».  Un mois après mes échanges avec la présidente, cette offre est toujours en ligne.

Sur la page des partenaires, Patrick Visier explique lui-même que QPM-ByBeFlow fournit gratuitement au Palais « un système Beflow et un lot de mesures ». Il écrit que la présidente pourra ainsi établir un état des lieux « physique, mental et émotionnel », conseiller les bénéficiaires puis les « orienter vers les professionnels les mieux adaptés à leur état et à leur situation du moment ».

 

J’ai transmis au Palais des Louves une synthèse détaillée de ce que je vous ai expliqué dans cette vidéo. Sa présidente m’a répondu que l’association ignorait une grande partie de l’histoire de QPM et de ses concepteurs. Elle conteste que ByBeFlow ait servi à poser un diagnostic médical ou psychologique ou qu’il ait, à lui seul, déterminé une orientation. Elle explique qu’il était surtout utilisé comme support pour identifier les ressources, valoriser les points positifs et favoriser le pouvoir d’agir. Elle reconnaît néanmoins que certains résultats, par exemple un niveau de stress important, pouvaient participer à une réflexion conduisant à évoquer un médecin ou parfois un ostéopathe.

Elle me signale que le conseil d’administration a pris une décision importante : il aurait suspendu les bilans ByBeFlow dans l’attente d’une évaluation plus complète et envisage d’informer les personnes qui avaient déjà bénéficié de ces mesures des doutes portant sur leur validité.

Dans le même message, l’association me demandait de ne pas la nommer dans cette enquête. Je comprends la gêne occasionnée, mais je ne peux pas raconter honnêtement cette enquête en supprimant son point de départ. L’usage de ByBeFlow par le Palais des louves est public ; la machine est intégrée à la présentation du parcours thérapeutique ; c’est ce cas qui a déclenché mes recherches ; et la décision de suspendre l’appareil après réception de mes éléments est elle-même une information importante.

 

Toutefois, il s’est écoulé un mois depuis mes échanges avec l’association et l’annonce de cette suspension. Le site du Palais des Louves continue à dire qu’un bilan ByBeFlow est réalisé « dès l’arrivée », à parler de « diagnostics précis » conduisant à un programme thérapeutique personnalisé et à revendiquer une prise en charge « basée sur la recherche scientifique ». La page « Notre approche » continue également à placer QPM sous l’intertitre « Science et approche personnalisée » et explique que l’association mobilise « les neurosciences, la théorie Sensorimotrice […] et l’outil de mesure QPM® » pour construire ses accompagnements.

Les stagiaires sont encore invités à découvrir « la méthode ByBeflow ».

Et QPM-ByBeFlow figure toujours parmi les soutiens de l’association, avec la mise à disposition gratuite d’un système Beflow et d’un lot de mesures.

Je peux constater cependant qu’au moment où je termine cette enquête, l’information destinée au public n’a toujours pas été mise en conformité avec cette décision.

 

Cette inertie s’inscrit dans un contexte plus large : l’association affiche déjà une philosophie très perméable aux approches non scientifiques. La page présentant la philosophie de l’association explique que le futur « Grand Palais », qui constitue sa « vision fondatrice », sera un lieu où : « architecture, fréquences, chromothérapie, médecine sonore, Feng Shui et nature œuvrent ensemble. »

Parmi les partenaires de terrain figure également KinésioNature. La kinésiologue qui intervient bénévolement auprès des bénéficiaires explique sur le site du Palais que le « test musculaire réflexe » permettrait de « cibler très finement […] l’origine d’un problème, d’un blocage, les ressorts inconscients d’un comportement », présente la méthode comme « particulièrement efficace en post-traumatique » et ajoute que les bénéficiaires n’ont pas besoin de raconter leur histoire puisque les praticiens travaillent « avec le récit qu’en fait le corps ».

La kinésiologie repose sur une théorie farfelue du “test musculaire” censé faire parler le corps. Rien, dans ce cadre, ne permet de valider l’idée qu’un praticien puisse retrouver l’origine inconsciente d’un problème par ce moyen. Et appliquée à des personnes traumatisées, cette prétention devient franchement préoccupante.

Je vous en parlais dans ma série PNC : https://www.youtube.com/watch?v=p7t1mvM2SVM

 

Soyons précis. Je ne dispose d’aucun élément permettant de qualifier le Palais des Louves de mouvement sectaire, et ce n’est pas ce que je dis. MAIS. Une association qui accueille des victimes de violences et revendique un accompagnement fondé sur la science présente simultanément comme pertinents QPM, ByBeFlow, le Feng Shui, la chromothérapie, la « médecine sonore », les « fréquences » et une kinésiologie prétendant retrouver dans le corps l’origine inconsciente d’un problème.

Cela traduit une porosité préoccupante à des concepts et pratiques dont plusieurs n’ont pas la validation que leur attribue ce discours. Et le public accueilli rend cette porosité particulièrement problématique.

Il y a quelques jours, la Miviludes publiait son nouveau guide consacré à la santé et aux dérives sectaires. Elle indique que la santé et le bien-être constituent désormais le premier secteur d’activité pour lequel elle reçoit des signalements et des demandes d’information. Elle décrit la prolifération d’offres thérapeutiques « pseudoscientifiques ou charlatanesques » et rappelle que des moments de souffrance ou de difficulté personnelle créent précisément des vulnérabilités dont certains acteurs peuvent profiter pour développer une emprise.

 

Conclusion — Qui peut y croire ?

Parmi les utilisateurs contactés, personne ne m’a fourni la littérature scientifique démontrant les performances annoncées. Si cette littérature existe, elle demeure donc remarquablement introuvable chez ceux qui utilisent ou promeuvent l’appareil. Est-ce ainsi les certaines offres de bien-être et d’accompagnement doivent se construire : au jugé, en fonction des croyances de chacun ?

Dans cette histoire nous rencontrons plusieurs formes de validation déléguée. L’établissement fait confiance à un partenaire présenté comme spécialiste. Le praticien fait confiance au fabricant et aux formations qu’il dispense. Le client, enfin, fait confiance au professionnel ou à l’établissement qui a décidé d’utiliser l’appareil. À chaque étage, la crédibilité de celui qui précède joue en faveur du produit adroitement marketé. Contre cette mécanique de fainéantise intellectuelle, que pouvons-nous faire ? Par exemple nous pouvons jouer la carte de la mauvaise réputation.

Un professionnel qui tombe dans le panneau d’une telle arnaque peut-il être digne de confiance dans les autres aspects de son activité ? Qu’ils utilisent ByBeFlow ne démontre évidemment pas que tout ce qu’ils font est sans aucune valeur, mais cela renseigne sur le peu de sens critique qu’ils ont appliqué avant de laisser entrer un outil dans leur pratique.

Si vous utilisez une machine pour informer une personne sur son anxiété, son état émotionnel ou le choix des soins que vous allez lui proposer, il me semble raisonnable d’attendre que vous sachiez pourquoi vous croyez ce résultat.

Et si cela vous a échappé jusqu’à aujourd’hui, alors c’est la preuve que vous n’avez pas appris à vous demander pourquoi vous croyez ce que vous croyez, comment vous savez ce que vous pensez savoir.

Mais il n’est jamais trop tard. Bienvenue sur La Tronche en Biais !

 

Acermendax

Bibliographie

  • Cesario, J., Johnson, D. J., & Eisthen, H. L. (2020). Your brain is not an onion with a tiny reptile inside. Current Directions in Psychological Science, 29(3), 255–260. DOI : 10.1177/0963721420917687.
  • Critchley, H. D. (2002). Electrodermal responses: What happens in the brain. The Neuroscientist, 8(2), 132–142. DOI : 10.1177/107385840200800209.
  • Kyle, U. G., Bosaeus, I., De Lorenzo, A. D., Deurenberg, P., Elia, M., Gómez, J. M., Heitmann, B. L., Kent-Smith, L., Melchior, J.-C., Pirlich, M., Scharfetter, H., Schols, A. M. W. J., & Pichard, C. (2004). Bioelectrical impedance analysis—Part I: Review of principles and methods. Clinical Nutrition, 23(5), 1226–1243. DOI : 10.1016/j.clnu.2004.06.004.
  • Posada-Quintero, H. F., & Chon, K. H. (2020). Innovations in electrodermal activity data collection and signal processing: A systematic review. Sensors, 20(2), 479. DOI : 10.3390/s20020479.
  • Sosa, S., Fontecchio, A. K., Chrysikou, E. G., & Atchison, J. S. (2026). Beyond EDA: A systematic review of multimodal sympathetic nervous system arousal classification for stress detection. Sensors, 26(5), 1584. DOI : 10.3390/s26051584.
  • Tabinor, M., & Davies, S. J. (2018). The use of bioimpedance spectroscopy to guide fluid management in patients receiving dialysis. Current Opinion in Nephrology and Hypertension, 27(6), 406–412. DOI : 10.1097/MNH.0000000000000445.

 

[1] Selon les techniques employées — fréquence unique, multifréquence ou spectroscopie d’impédance — la bio-impédancemétrie peut servir à estimer la masse maigre et la masse grasse, l’eau corporelle totale ainsi que les compartiments intra- et extracellulaires. En néphrologie, elle est aussi utilisée pour apprécier la surcharge hydrique chez les patients dialysés, même si son intérêt pour guider les décisions cliniques reste discuté. Ces estimations sont indirectes : leur précision dépend des modèles employés, de la population étudiée et des conditions de mesure, et certaines applications sont plus robustes pour suivre des groupes ou des évolutions dans le temps que pour établir une mesure absolue chez un individu.

– Tabinor, M., & Davies, S. J. (2018). The use of bioimpedance spectroscopy to guide fluid management in patients receiving dialysis. Current Opinion in Nephrology and Hypertension, 27(6), 406–412.

« Je ne porterai pas le ruban d’Octobre rose », annonce Mathilde Panot dans une vidéo publiée le 9 octobre. Elle dénonce le « cynisme absolu » de cette campagne, évoque des industriels qui vendraient à la fois « le poison qui vous rend malade » et les traitements contre le cancer, puis convoque les pesticides, Syngenta, Israël et la colonisation des territoires palestiniens, avant de réclamer un « Octobre colère ».

Attention : Octobre rose n’est pas une opération sacrée, à l’abri de toute critique. Dès 2015, le British Medical Journal consacrait un article aux dérives du « pinkwashing » : des entreprises récupérant le ruban rose pour vendre leurs produits et améliorer leur réputation, parfois au mépris des enjeux sanitaires.

La même année, une étude publiée dans Addiction recensait 17 exemples de campagnes associant des boissons alcoolisées à la lutte contre le cancer du sein, alors que l’alcool est un facteur de risque établi de cette maladie. On peut légitimement interroger le financement, la communication et les priorités de ces campagnes, ainsi que la manière dont elles présentent les bénéfices et les risques du dépistage.

  • Mart, S., & Giesbrecht, N. (2015). Red flags on pinkwashed drinks: Contradictions and dangers in marketing alcohol to prevent cancer. Addiction, 110(10), 1541–1548.
    https://doi.org/10.1111/add.13035

 

Mais Mathilde Panot s’y prend de la pire des manières.

Sa vidéo mobilise les ressorts classiques d’une rhétorique complotiste : elle assemble des faits réels, leur attribue des relations causales imaginaires et exploite la défiance envers les multinationales pour suggérer une entreprise criminelle dont elle ne démontre jamais l’existence.

Ainsi, elle affirme que Syngenta « s’appelait avant l’Imperial Chemical Industries ». C’est faux : Syngenta est née en 2000 de la fusion des activités agrochimiques de deux groupes, AstraZeneca et Novartis, dont l’histoire industrielle remonte notamment à ICI.

Elle prétend également qu’ICI aurait lancé la campagne de sensibilisation au cancer du sein en 1985 parce que son marché pharmaceutique était « trop restreint » et qu’il fallait « l’élargir ». Où sont les preuves de cette intention ? La participation d’ICI à cette campagne est historique, mais le mobile commercial qu’elle lui prête reste à démontrer.

Et surtout, quel raisonnement permet de conclure que les mêmes industriels provoquent les cancers dont ils vendent les traitements ? Il existe des données scientifiques sérieuses sur les dangers de certains pesticides, mais elles n’établissent pas le scénario accusatoire présenté par Panot.

Avec ce raisonnement, on pourrait aussi accuser les constructeurs automobiles de cynisme lorsqu’ils font la promotion de leurs airbags : ils fabriquent des véhicules qui provoquent des accidents mortels, puis vendent les équipements destinés à en réduire les conséquences. Voilà donc des industriels qui profitent deux fois du danger qu’ils créent ! Il suffirait de dénoncer leur « double profit » pour discréditer leurs campagnes de sécurité routière. J’espère que cela vous semble absurde.

Quant au détour par Israël et les terres palestiniennes, il vient charger politiquement le récit sans apporter la moindre preuve concernant les causes du cancer du sein.

 

Cette communication est particulièrement préoccupante lorsqu’elle vise une campagne consacrée à une maladie qui a provoqué 12 765 décès en France en 2023. Selon une évaluation de l’Institut national du cancer publiée en mars 2026, les dépistages organisé et individuel auraient permis d’éviter environ 23 000 décès entre 2004 et 2018. Ce chiffre est issu d’une modélisation, mais il témoigne de l’importance sanitaire du dépistage précoce.

La question du cancer mérite mieux qu’une instrumentalisation partisane, et une élue a mieux à faire que de contribuer à jeter le soupçon sur une campagne qui encourage les femmes à s’informer et à se faire dépister. Mathilde Panot n’appelle pas explicitement à renoncer aux mammographies, mais son discours n’apporte aucune information permettant d’améliorer les décisions de santé. Il risque, en revanche, de nourrir une défiance aux conséquences potentiellement graves.

Je ne comprends pas cette communication irresponsable et confusionniste. J’ose croire que le parti qu’elle représente va prendre ses distances.

Acermendax

Émission enregistrée le 6 octobre 2026

 

Éditorial

Depuis des générations, l’école lutte contre l’illettrisme, elle œuvre à permettre aux enfants de comprendre le monde qui les entoure et de communiquer. Une école pensée au XIXe siècle a probablement besoin de revoir ses méthodes dans un XXIe siècle où la manière de communiquer et d’exercer pleinement sa citoyenneté s’est massivement déplacée en ligne. Une autre forme d’illettrisme guette la jeunesse… (et pas seulement elle !) : l’illectronisme.

L’illectronisme désigne la difficulté, voire l’incapacité, à utiliser les outils numériques, à créer des contenus numériques ou à naviguer sur Internet.

Quelques chiffes pour se faire une idée : En France, l’Agence nationale de la cohésion des territoires, avec le Crédoc et des chercheurs spécialisés dans les usages numériques, estime qu’environ 16 millions de personnes restent éloignées du numérique. L’Insee estime de son côté qu’un tiers des 16-74 ans manque de compétences numériques. Et au même moment, l’IA générative s’installe à très grande vitesse : le Baromètre du numérique 2026 indique que 48 % de la population l’utilise déjà, et 85 % des 18-24 ans. Chez les 16-25 ans, une enquête Ifop pour Jedha AI School monte même à 89 % de jeunes ayant déjà utilisé un outil d’IA générative, dont 73 % chaque semaine et 25 % tous les jours.

Nous sommes face à une fracture numérique qui s’installe dans tous les aspects de la vie : la compétitivité au travail – la capacité à se former – la capacité à s’informer – la création artistique – l’autonomie intellectuelle face à des outils de plus en plus « intelligents » (plus puissants et persuasifs en tout cas)  mais pas nécessairement alignés avec les intérêts de l’utilisateur… Et évidement l’éducation des plus jeunes qui grandissent dans un monde où la valeur des compétences est en pleine mutation.

L’intelligence artificielle est là, et sauf fin du monde, elle va rester avec nous, continuer de se développer et ceux qui ne sauront pas s’adapter vont souffrir. Ce soir nous nous focaliserons sur la question de l’éducation, au sens large, et de ce que l’IA est en train de changer. Nous allons nous intéresser aux aspects positifs : ces nouveaux outils, si nous les adoptons, c’est parce qu’ils nous rendent des services, et cela est valable dans le cadre de l‘enseignement et de la formation. Nous allons évidemment souligner les risques, déjà patents, dans leur présence de plus en plus ubiquiste. Et puis pour prendre un peu de recul, nous discuterons de nos degrés de liberté — Il n’est pas question de dire qu’on va simplement laisser faire les multinationales qui développent les IA en croisant les doigts pour qu’elles prennent les décisions qui ne sacrifient pas les libertés, l’environnement, l’économie, voire la paix mondiale.

Il est terriblement facile de se sentir dépassé et démuni, mais nous ne le sommes pas encore, et en Europe en particulier nous sommes en capacité d’infléchir la manière dont les technologies s’installent et se rendent indispensables avant de devenir des leviers de pouvoir économique et politique. Alors emparons-nous de la question avec mes trois invitéss :

 

 

  • Divina Frau-Meigs, spécialiste d’éducation aux médias, de citoyenneté numérique, d’information, et des enjeux éducatifs liés aux technologies. Sa chaîne : « Savoir devenir ».
  • Sylvain Buthaud dirige NTech Conseil, organisme de formation ancré dans le numérique, de l’inclusion et de la médiation aux métiers et à la formation professionnelle.
  • Sylvain Rozier, dirigeant de Cybernettic, entreprise spécialisée dans la création de sites Internet et la stratégie numérique, transmet les outils de l’esprit critique sur sa chaîne YouTube « Le Stratège Web ».

 

Texte de la vidéo :


Vous regardez la millième vidéo de la Tronche en Biais.

Je me suis rendu compte qu’on allait passer ce cap ensemble, tout à l’heure, et je me suis demandé ce que j’aurais à vous dire.

Alors j’ai demandé à un LLM, évidemment, comme tout le monde aurait fait

Il m’a dit de vous dire

« Je pourrais commencer par dire que c’est énorme, que c’est émouvant, que c’est un cap, que je ne m’en rends pas compte. Ce serait vrai, en partie. Mais ce n’est pas exactement ce que j’ai envie de vous dire aujourd’hui.
Ce que j’ai envie de vous dire, c’est que mille vidéos, ça ne prouve pas qu’on a toujours eu raison.
Ça prouve qu’on a duré. »

Dans la mesure ou je ne vise pas de prix littéraire, je vais laisser de côté ChatGPT, mais je garde l’idée de la durée pour vous dérober cinq minutes qu’on va employer à réfléchir ensemble.

 

Il y a douze ans naissait La Tronche en Biais. Au départ, c’était un travail d’équipe avec Vled et Loki : laborieux, lent, avec une production très limitée, qui venait s’ajouter à nos activités quotidiennes. C’était un hobby, une petite contribution à la diffusion des idées rationalistes. Ce n’était franchement pas un plan de carrière. Mais je pense que les vidéos du tout début tiennent encore la route, et que si vous n’avez jamais vu la marionnette Mendax, alors il vous manque une partie de l’histoire

Puis sont venus les Lives, devenus assez vite mensuels ; et une dense activité sur les réseaux sociaux à travers des shitstorms, des clashes, des collaborations, des prises de bec, de la lassitude, la création de l’ASTEC, des débats calmes ou agités, des conférences, des bouquins, du harcèlement, une pandémie qui fait exploser le complotisme en ligne, le flirt avec le précipice du burn out, des procès, mais aussi de chouettes projets comme La Petite Boutique des Erreurs ou le Bureau du Bizarre… Et on en arrive au moment où vous croisez cette vidéo avec une idée plus ou moins cristallisée dans votre tète de qui je suis.

Et en fonction des épisodes que vous avez suivis ou que vous avez ratés, des accusations que vous avez entendues, des réponses qui vous ont échappé, des notifications qui ont attiré votre attention ou de l’effacement algorithmique qui rode par moments… vous vous êtes forcément façonné une image de cet Acermendax qui est généralement en train de critiquer et de râler comme si la vie n’était pas assez pénible comme ça et qu’il fallait en plus l’entendre nous dire à quel point il y a des imposteurs partout.

Et puisque j’ai duré une décennie dans les espaces numériques, devant vous, j’ai un peu de recul pour vous parler du métier.

D’abord, pour avoir vu des collègues fatigués qui abandonnent leur activité, je sais bien que la qualité du propos n’est pas la condition primordiale à la survie et au succès. Au bout de mille vidéo je crois avoir constaté que pour durer dans une activité parfois ingrate, parfois joyeuse, constamment imprégnée d’agressivité, voire de haine, mais aussi de messages de reconnaissance et du sentiment d’être utile de temps à autre à des tas de gens… il faut de la résilience et de l’autodérision, et probablement un peu de sale caractère et une dose d’indifférence à la critique qui peut évidemment être problématique quand l’autocritique fait partie du message que vous avez à transmettre.

La première chose que j’ai à vous dire est donc la suivante : je ne peux pas faire ce job et être toujours sympa, agréable, de bonne humeur et à l’écoute de vos émotions. La zététique ce n’est pas du développement personnel, c’est de la pensée critique ; et ça ne peut pas être toujours agréable.

 

La deuxième chose, et après je vous libère, c’est un constat qui me semble primordial et dont je vous ai déjà parlé dans plusieurs émissions et qui concerne la polarisation, la balkanisation des sujets conflictuels où la nuance semble désormais suspecte.

Voici ce que j’ai fini par comprendre.

Sur les réseaux, nous avons accès au pire du camp d’en face. Nous n’entendons presque jamais les modérés, les raisonnables, les gens ordinaires qui pensent autrement. Et cela à cause de la nature des réseaux sociaux numériques qui sont construits sur la captation émotionnelle de votre temps de cerveau.

Que vous raffoliez du drama ou que vous détestiez ça, vous restez un Homo sapiens branché sur le Net, et donc c’est d’abord par les émotions négatives, par les moments de confrontation, de clash ; par les propos outranciers, ceux que les utilisateurs sont le plus enclins à commenter et à partager, que vous êtes mis en contact avec les contenus qui arrivent sur vos écrans. Et donc si ma tête apparait chez vous, c’est le plus souvent quand mon propos est polémique, et quand ce propos touche à des sujets pour lesquels vous avez un intérêt et où votre entourage numérique est fortement polarisé.

C’est la raison pour laquelle, me semble-t-il je vois des portraits de moi-même être brossés qui sont complètement contradictoires voire antinomiques : je suis un droitardé pour les uns, voire un nazi et un énorme gauchiasse pour les autres.

Les réactions les plus fortes et les plus virales produisent un contexte autour des vidéos ou des articles que vous pouvez lire de moi, et ce contexte est généralement aggravant, très chargé en jugement ou en affect et cela imprègne silencieusement votre propre appréciation de la nature de ce travail.

Le contexte c’est une notion capitale en pensée critique : le contexte c’est ce qui module notre rapport à une information et qu’on oublie complètement, ce qui nous rend souvent imprudent dans notre niveau de confiance en notre jugement.

 

Il y a donc fort à parier que je ne sois pas vraiment celui que vous croyez.

J’ignore si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle.

Selon que vous avez un a priori positif ou négatif de moi, vous aller m’attribuer des croyances, des convictions, des habitudes qui sont sans lien réel avec moi, mais que vous avez construites mentalement et qui altèrent votre réception de toute parole que j’émettrai par la suite.

Ça n’est pas forcément très grave, c’est le propre des relations parasociales, mais ça peut devenir gênant quand cette image mentale devient tellement envahissante qu’elle empêche d’entendre ce qui est vraiment dit et vous pousse à vouloir contredire, attaquer ou partager et soutenir un propos qui n’est pas vraiment celui que je tiens.

Il est possible que je n’aie jamais dit certaines des choses que vous êtes certains d’avoir entendu de ma bouche.

 

Et donc pour cette millième je ne peux que répéter un conseil désormais banal : faisons attention aux idées que nous acceptons de mettre dans notre tête !

Je me mets immédiatement au travail pour vous offrir mille nouvelles vidéos.

Acermendax

 

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La République n’est pas une paroisse

« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » « Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Ces phrases de l’article 1er de la Constitution fixent une règle commune : l’État ne classe pas les citoyens selon leur rapport au sacré, ne privilégie pas une Église parce qu’elle est ancienne ou familière, et ne transforme pas une croyance majoritaire en patrimoine officiel.

La loi de 1905 dit la même chose sans dentelle : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Elle empêche les cultes de s’installer dans les institutions comme s’ils détenaient une part de souveraineté morale. Il est toujours possible pour un pape de venir en France ; le souverain du Vatican peut être reçu par l’État. Mais la République n’a pas à prêter son prestige, ses places publiques, ses écoles et ses médias au triomphe d’une Église.

 

Un pays transformé en décor pontifical

Pendant quelques jours, les institutions de la France fonctionnent comme l’intendance du catholicisme avec une logistique massive et un discours public dévot, complaisant, un raz-de-marée de bondieuseries tranquilles sur toutes les chaines et un oubli de la laïcité. Le ministère de l’Intérieur lui-même donne la clé de lecture : « Il s’agit d’un voyage apostolique, c’est-à-dire d’un déplacement officiel dans le contexte de sa mission pastorale de chef de l’Église. »

La visite engage donc autre chose que le protocole entre deux États. Elle met la République au contact direct d’une autorité religieuse venue célébrer, bénir, rassembler ses fidèles et défendre sa doctrine. À l’Élysée, Léon XIV a formulé son programme avec prudence, mais sans ambiguïté : « Une juste laïcité ne consiste donc pas à exclure la religion de l’espace public ou de l’éducation, mais à travailler pour que l’État et les institutions religieuses dialoguent ensemble et unissent leurs forces au service du bien commun, pour que le monde ait la vie. » Dans une République laïque, l’État n’a pas à unir ses forces avec les clergés ; il garantit leur liberté, puis il tient la loi commune hors de leur emprise.

 

Et si ce n’était pas le pape ?

Imaginons la même scène avec un grand ayatollah, un imam suprême, un rabbin général, un Super-patriarche orthodoxe, un Méga-gourou hindou, un Haut Lama réincarné, un Vénérable évangélique charismatique, un Triple scientologue ou n’importe quel représentant d’un mouvement religieux de votre choix. Imaginons les rues bloquées, les écrans géants installés avec l’argent municipal, les écoles sous contrat mobilisées, les élus au premier rang, les chaînes en direct, les influenceurs religieux promus dans la presse, et une relique bizarre – la chemise de nuit d’un faux prophète, ou le mouchoir d’un personnage fictif du 6e siècle–. Dans ce cas, gageons que le charme aurait du mal à opérer : il ne serait pas scandaleux de parler de communautarisme, de pression religieuse, d’emprise et de provocation contre la laïcité.

Avec le catholicisme, tout cela passe crème —saint chrême— et les voix critiques passent volontiers pour des troubles fêtes. Souffrez que ce double standard soit dénoncé pour ce qu’il est : un accroc à la laïcité qui finira par se retourner contre tout le monde.

La République ne protègera pas la liberté de conscience en cajolant le culte le plus installé, celui de la Saint Barthélémy, celui qui a détenu pendant des siècles le monopole de l’oppression spirituelle sur notre territoire.

 

Je cite Les Profanes :  « Les élus seraient bien inspirés de respecter l’esprit laïque, qui exige une attitude de réserve polie à l’égard de toutes les convictions spirituelles ou philosophiques plutôt que d’alimenter la machine identitaire dans l’espoir de faire fructifier le tourisme et leur notoriété. »

La Fédération Nationale de la Libre pensée rappelle que cette visite coûtera au moins 20 millions d’euros d’argent public, et déclare : « Il y a quelque indécence à claironner qu’il s’agit d’une “visite historique” quand le Gouvernement Macron/Lecornu-bis engage une politique de Marche à la Guerre qui saccage les Services publics et toutes les aides à la Population et quand les Pouvoirs publics ne peuvent faire fonctionner que 5 Canadairs sur 12 quand les incendies ravagent le Pays. »

 

IVG, aide à mourir : le prêche dans les salons dorés

Le pape n’est pas venu seulement bénir les foules et parler de paix. Devant les autorités françaises, il a rappelé les positions de l’Église, opposées à l’avancée des libertés individuelles : avortement, droit à l’aide à mourir et immixtion dans les débats sur la bioéthique.

En janvier, le Saint-Siège avait déjà attaqué l’IVG dans des termes beaucoup moins feutrés : «… le Saint-Siège exprime sa profonde préoccupation face aux projets visant à financer la mobilité transfrontalière visant à accéder au soi-disant « droit à l’avortement sûr » et estime déplorable que des ressources publiques soient consacrées à la suppression de la vie, au lieu d’être investies dans le soutien aux mères et aux familles. » Une puissance religieuse qui conteste encore aux femmes, aux malades et aux mourants la souveraineté sur leur propre corps est-elle un interlocuteur digne de la République ?

La France a constitutionnalisé en 2024 la liberté garantie aux femmes de recourir à l’IVG. Elle a adopté en août 2026 une loi relative au droit à l’aide à mourir. Ces choix procèdent du débat démocratique, de l’expérience des soignants, des patients, des femmes, des familles et des citoyens confrontés à la souffrance, à l’autonomie et à la dignité.

L’Église catholique a cherché à peser sur ces débats comme si elle détenait une légitimité morale supérieure. Sur l’IVG, la Conférence des évêques de France écrivait en 2024 : « l’avortement, qui demeure une atteinte à la vie en son commencement, ne peut être vu sous le seul angle du droit des femmes. » En 2026 : « La Conférence des évêques de France exprime une nouvelle fois et avec gravité sa profonde opposition à l’adoption d’un dispositif légalisant l’euthanasie et le suicide assisté. » Cette prétention à guider la morale publique, déjà discutable venant de n’importe quel clergé, est carrément obscène quand elle vient d’une institution dont le fonctionnement a permis et couvert des crimes sexuels à grande échelle, au prix de centaines de milliers de vies abîmées. La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) a estimé à environ 216 000 le nombre de personnes victimes de violences sexuelles commises par des prêtres, diacres, religieux ou religieuses en France entre 1950 et 2020, et à 330 000 en incluant les agressions commises par des laïcs en lien avec l’Église.

Ces souffrances étaient évitables. On aurait dû écouter les victimes plus tôt. On aurait dû empêcher des agresseurs de recommencer. Les autorités ecclésiales auraient pu choisir la justice plutôt que le silence, la protection des enfants plutôt que celle de l’institution. L’Église a trop souvent agi dans l’autre sens. Qu’elle vienne ensuite, sous les dorures de la République, expliquer aux femmes, aux patients et aux mourants ce que serait la dignité humaine relève d’une obscénité morale.

 

Sarkozy et le rite présidentiel

Disons un mot sur Nicolas Sarkozy qui a connu une mutation assez fréquente chez ceux qui font un séjour en prison : il est désormais membre du fan club de Jésus.

Il a déclaré sur CNews : « Vous me posez la question si j’avais été président de la République, oui, j’aurais été à cette messe. »

Et cela est quand même très embêtant parce qu’un président en exercice qui se rendrait à un office religieux célébré par un chef d’État étranger y représenterait nécessairement tous les français. Or, nous n’en somme plus à ces obscurantismes là — les croyances superstitieuses d’un président n’ont pas à entrer dans l’agenda de nos institutions publiques.

Le président Macron, en exercice, a vite délégué sa femme à la messe ; n’y voyez trace d’aucune fine contrepèterie, d’autant que le Premier Ministre Lecornu était de la partie.

 


Addendum : Emmanuel Macron assistera finalement à la messe de Léon XIV à Metz. Victor Hugo voulait « l’Église chez elle et l’État chez lui » ; Macron nous offre l’État chez l’Église, avec option génuflexion et dégustation du corps du messie.

À ce niveau de fonction, on ne “passe” pas à la messe comme un particulier : on y engage l’image de la République, on brouille la frontière qu’on prétend défendre, et cela montre toute l’hypocrisie du discours qui dénonçait hier le séparatisme d’une religion minoritaire. Le christianisme EST minoritaire en France ; et le président de l’Elysée choisit d’embrasser la liturgie qui réserve le salut des âmes aux adorateurs de Jésus. Des gens sont morts en se battant pour que j’ai la liberté d’énoncer une critique du christianisme. Cela mérite d’être pris au sérieux.


Metz, argent public et « Pape Zones »

Demain le Pape sera chez mes voisins de Metz que je salue et avec lesquels je compatis.

Là-bas, la municipalité a prévu des écrans géants pour la visite. L’Union des Familles Laïques de Moselle et l’association Les Profanes ont contesté la délibération permettant cette location ; le tribunal administratif de Strasbourg a rejeté le recours en relevant la portée internationale de la visite, les retombées culturelles et économiques, et le fait que les écrans devaient diffuser l’ensemble du parcours pontifical, et pas seulement la messe. Ça sent un peu la pirouette si vous voulez mon avis. Apparemment il suffit d’invoquer la portée internationale, culturelle ou touristique d’un événement religieux pour que l’argent public cesse, comme par magie, de ressembler à un soutien matériel à un culte.

La ville de Metz a annoncé des « Pape Zones » dont l’accès est contrôlé et pour certaines, soumis à une réservation préalable. Et voici nommé, organisé et balisé l’espace public autour du pontife. Remplacez « pape » par n’importe quel autre titre religieux, et vous obtenez un débat national acharné sur les valeurs de la République, le séparatisme et la laïcité. Mais quand c’est le Pape, nous n’aurions qu’à nous taire.

 

La Sainte Tunique, ou le réel mis au vestiaire

Autre ingrédient de la panoplie pontifiante : la Sainte Tunique d’Argenteuil.

Attention, vous n’êtes pas prêts. Il existe dans le monde une trentaine de tuniques ayant appartenu à Jésus, véritable fashionista ; la vraie, l’authentique, (celle d’Argenteuil, quoi) est réputée « inconsutile » c‘est à dire sans couture. Elle aurait été tissée par la Vierge Marie quand le petit Jésus n’était pas très grand… et le vêtement merveilleux aurait grandi avec lui, l’accompagnant jusqu’au calvaire puis tirée au sort par les soldats romains qui se sont distribué les biens du supplicié si l’on veut croire que l’Évangile de Jean raconte une histoire vraie.

À l‘instar du suaire de Turin, on a pu effectuer deux datations radiométriques en 2004 et en 2005. Ne vous faites pas trop de faux espoirs :  la première, d’un laboratoire de Saclay, indique la fourchette 530-650 et la seconde, de l’Archéolabs de Zurich, 670-880 ; il y a donc un petit problème d’authenticité.

  • Cottereau, É., & Paterne, M. (2004, 26 mai). Rapport sur la datation de la Tunique d’Argenteuil. Laboratoire de mesure du carbone 14, CEA Saclay, Gif-sur-Yvette, 5 p.
  • Pitiot, S. (2006). La Sainte Tunique d’Argenteuil. Monumental, semestriel 1, 42.

L’Église a pris l’habitude d’éviter de s’enfoncer dans le ridicule en contestant les résultats ; elle évite de trancher et préfère parler d’icône, ça ne mange pas de pain, et ça suffit à assurer du succès aux ostensions

Ce weekend cette icone/relique/symbole est exposée au Stade de France en l’honneur de la visite du Pape. Je me permets de m’interroger à haute voix sur le ridicule que représenterait l’exposition d’un faux manteau de Gandalf lors d’un rassemblement de fan de fantasy qui croiraient en l’existence du magicien et verraient dans l’icône exposée dans un grande châsse en or un moyen de se rapprocher du message de l’istari. Nous éviterions probablement de considérer que c’est une attitude normale pour des adultes dotés d’un droit de vote.

Revenons en 2026 : il est bien évident que les croyants qui veulent vénérer un tissu médiéval ont bien le droit de le faire, mais cela doit-il engager les ressources logistiques et médiatiques du pays ?

 

Influenceurs cathos et presse attendrie

La visite a offert une scène nationale aux influenceurs catholiques. Leur fonction était de rajeunir l’image du clergé, de convertir la foi en contenu partageable et de faire passer une opération d’évangélisation pour un signe attendrissant de vitalité spirituelle. La veillée organisée autour de la venue du pape réunissait notamment frère Paul-Adrien, Victor de Montreynaud, le père Jean-Baptiste Bienvenu, Paul Delafosse, sœur Albertine et l’abbé Matthieu Raffray ; Aleteia présentait l’événement comme une prière « pour la venue du pape », tandis que d’autres reprises parlaient de « missionnaires numériques catholiques ».

Le cas Raffray suffit à montrer que cette vitrine n’a rien d’innocent. Dans une tribune publiée par Le Monde, des membres du collectif catholique P.A.I.X. le décrivent comme un prêtre nationaliste et identitaire, rappellent son soutien passé à Éric Zemmour, ses liens avec des figures identitaires, ses collaborations avec des acteurs de l’union des droites et son hommage à Jean-Marie Le Pen. Vitupérant critique de l’homosexualité, il a été relaxé pour cause de religion lors d’une plainte pour injure publique et provocation à la haine en raison de l’orientation sexuelle. Ses propos : « Nous avons tous des faiblesses, chacun a ses faiblesses, celui qui est gourmand, celui qui est colérique, celui qui est homosexuel, enfin qui a des tendances à l’homosexualité, tous les péchés, tous les vices qui peuvent exister dans l’humanité, et contre lesquels on peut tout à fait lutter. »

Signalons que frère Paul-Adrien lui a donné de la visibilité à travers plusieurs collaborations vidéo dans un effort de banalisation d’un catholicisme identitaire sous les traits sympathiques de la jeunesse connectée.

Victor de Montreynaud, « Le Catho de service », relève d’un autre registre : l’apologétique vulgarisée. Arrêt sur images a consacré un article à sa manière de traiter l’histoire de l’Église, en résumant l’angle par cette formule : « Voulant casser les clichés sur l’Inquisition et les croisades, il repeint l’Église en rose. » C’est exactement le problème de ces formats : sous couvert de pédagogie brève, l’influence religieuse réécrit une histoire édulcorée, compatible avec la communication confessionnelle.

Le PadreBlog a des travers similaires. Un de ses textes sur la « théorie du genre » explique que cette dernière viserait à déconstruire « non pas les clichés, mais bien plus les identités elles-mêmes », avant d’enchaîner vers la remise en cause du couple, de la famille et de la place structurante de l’altérité homme-femme pour l’enfant. Là encore, on retrouve le vieux logiciel réactionnaire : transformer des débats sur l’égalité, l’école, le genre et les familles en menace anthropologique.

Pendant ce temps, quel temps d’antenne pour l’athéisme, le rationalisme, la libre-pensée, l’histoire critique des religions, la critique des miracles, des reliques et des dogmes ? La loi impose à France Télévisions des émissions religieuses consacrées aux principaux cultes, et France Télévisions diffuse chaque dimanche Les Chemins de la foi, de 8 h 30 à 12 h, pour sept religions. Les cultes disposent d’une case institutionnelle ; l’incroyance, elle, reste cantonnée aux débats ponctuels et au rôle ingrat du contradicteur. Dans les médias, le non-croyant c’est l’emmerdeur ; et ça finira par nous coûter cher.

L’ARCOM, bien sûr, n’a pas à imposer trois minutes de matérialisme après chaque prière. Mais le Conseil d’État a rappelé qu’elle doit veiller à l’absence de déséquilibre manifeste et durable dans l’expression des courants de pensée et d’opinion. Quand l’audiovisuel transforme une visite pontificale en feuilleton national, les citoyens peuvent se demander : où est la parole rationaliste pendant ce temps-là ?

 

Née avant la honte

La séquence pontificale est aussi l’occasion d’une pratique hélas récurrente et parfaitement dégueulasse, je m’excuse d’avance parce que je vais sans doute me mettre en colère pendant quelques instants.

Véronique Jacquier, journaliste que l’on voit régulièrement sur CNews, partage la photo du pape avec une enfant lourdement handicapée en écrivant : « La beauté de cette photo résume à elle-seule la force de l’Évangile et de 2000 ans de christianisme. »

L’enfant n’est plus regardée comme une personne, mais comme un signe ; son corps devient un support d’édification pour croyants, une image destinée à produire de l’émotion religieuse dans le cœur catholique de la gentille Véronique. L’enfant est le véhicule du message de la bonté du Pape qui rendez-vous compte la tient dans ses bras trois ou quatre secondes avant de passer à autre chose.

Les études sur les handicaps  (disability studies) ont un nom pour ce mécanisme : l’« inspiration porn », qui transforme les personnes handicapées en objets d’inspiration pour les valides ; les travaux sur le « charity model » du handicap montrent aussi comment la pitié et la compassion peuvent remplacer la justice, les droits, l’accessibilité et la parole des personnes concernées.

  • Grue, J. (2016). The problem with inspiration porn: A tentative definition and a provisional critique. Disability & Society, 31(6), 838–849. https://doi.org/10.1080/09687599.2016.1205473
  • McMahon-Panther, G., & Bornman, J. (2025). Persons with disabilities in the Christian Church: A scoping review on the impact of expressions of compassion and justice on their inclusion and participation. Journal of Disability & Religion, 29(1), 81–108. https://doi.org/10.1080/23312521.2024.2331461

Le tour de passe-passe est obscène : une souffrance qui devrait interroger de plein fouet la bonté divine devient sublime, émouvante, presque édifiante. La religion ne résout rien ici ; elle recycle la vulnérabilité en preuve de sa propre bonté. Ce qui aide les personnes handicapées, ce n’est pas qu’un pontife les tienne quelques secondes dans ses bras devant les caméras : ce sont les progrès des soins, l’avancée des droits et la recherche scientifique. Sur ce dernier point, l’Inserm rappelle que les cellules souches et les thérapies cellulaires sont déjà utilisées ou explorées dans de nombreuses pathologies, tandis que le Vatican condamne comme « gravement illicite » l’obtention de cellules souches à partir d’un embryon humain vivant.  Je ne commenterai pas cette dernière information, car ma politesse légendaire disparaitrait dans l’instant.

 

Moralité : la religion ne vous rend ni bon ni intelligent, mais facilite au contraire la justification d’actions mauvaises, et la visite du Pape –quand bien même ce serait un choc type– ne nous montre pas autre chose.

Les écoles catholiques sous contrat

Dernier ingrédient : les écoles chrétiennes !

Le Secrétariat général de l’enseignement catholique a appelé les établissements privés sous contrat à banaliser le 25 septembre autour de la venue de Léon XIV. Euronews rapporte que le ministère de l’Éducation nationale a rappelé une limite élémentaire : « aucun temps spirituel ni aucune pratique religieuse ne peuvent être imposés aux élèves ou aux personnels ». Des établissements financés par l’argent public ne devraient jamais convertir du temps scolaire en mobilisation autour d’un chef religieux.

Ce malaise ne tombe pas du ciel : les écoles catholiques sous contrat occupent depuis longtemps une zone grise où financement public, caractère propre, pressions idéologiques et défauts de contrôle peuvent se combiner. Sur les dysfonctionnements profonds de l’enseignement privé catholique en France, voir l’émission de La Tronche en Biais consacrée au sujet en décembre dernier :

 

Foutez-nous la paix avec la religion !

La République française n’est pas chrétienne. Elle n’est pas davantage musulmane, juive, bouddhiste, hindoue… ni même athée. Elle garantit la liberté de conscience parce qu’elle ne reconnaît aucun culte comme dépositaire d’une autorité publique. Les moyens de l’État, des collectivités, de l’école et des services publics ne doivent donc pas servir à amplifier une célébration religieuse, même quand cette religion se confond avec une partie de l’histoire nationale. Et il faudra bien, un jour, regarder en face l’anomalie concordataire : une République dite « une et indivisible » ne devrait pas maintenir, en Alsace-Moselle, un régime où certains cultes conservent un statut public dérogatoire. C’est anachronique et indigent.

La liberté de conscience ne tient que si la puissance publique reste à distance des cultes. Quand un élu met publiquement sa foi au-dessus de la loi commune, quand une collectivité habille une cérémonie religieuse en événement culturel, quand l’argent public, l’école ou les médias traitent un clergé comme une autorité morale nationale, alors le ver est dans le fruit. Ceux qui l’acceptent parce que leur croyance en bénéficie aujourd’hui préparent l’argument dont se serviront demain d’autres dogmes, d’autres clergés, d’autres autorités religieuses.

La laïcité n’interdit pas au pape de venir en France, de prier, de célébrer des messes, de parler à ses fidèles ou de défendre la doctrine catholique. La laïcité est le principe qui garantit la liberté de conscience et l’égalité de tous les citoyens en imposant à l’État de ne reconnaître, privilégier ni servir aucun culte. Le pape peut bien venir en France et y célébrer autant de messes qu’il veut, du moment qu’il ne mélange pas les registres du cultuel, du politique et de l’éthique.

Acermendax

Le Monde des religions publie le 30 août 2026 un entretien avec l’astrophysicien Laurent Nottale, qui affirme que la vacuité bouddhique et la relativité d’Einstein « disent la même chose ». L’entretien glisse d’une analogie à une identité conceptuelle, va jusqu’à faire dire au Bouddha qu’il aurait décrit « à l’identique » la relativité générale, et commet une erreur factuelle sur l’ancienneté d’un texte cité. L’entretien n’apporte aucune contradiction.

 

 

Une théorie formulée avant la découverte du bouddhisme

Nottale raconte que sa théorie de la relativité d’échelle et l’hypothèse d’un espace-temps fractal étaient déjà formulées lorsqu’il a découvert le bouddhisme, en 1994, à l’occasion d’une remarque d’un chercheur croisé lors d’un colloque.

Je cite : « En 1993, j’ai publié les résultats de cette recherche suggérant la “fractalité de l’espace-temps” dans le livre Fractal Space-Time and Microphysics: Towards a Theory of Scale Relativity. L’année suivante, je me suis rendu en Argentine pour un colloque international, et un jeune chercheur est venu discuter avec moi. En lui exposant ma vision de la recherche théorique, qui, à mon sens, doit procéder en développant une vision intérieure par une pratique contemplative consistant à rester posé sans rien faire sur les questions fondamentales à résoudre, il s’est exclamé que c’était l’équivalent de la méditation bouddhiste.

Stupéfait par cette remarque, j’ai commencé, à mon retour en France, des recherches sur cette tradition, que j’ignorais totalement. Je me suis mis à pratiquer dès 1994, et je suis devenu, au fil du temps, un disciple du maître tibétain Ringou Tulkou Rimpoché. »

Cette chronologie n’est pas un détail biographique : elle indique que le bouddhisme n’a joué aucun rôle dans l’élaboration initiale de sa propre théorie. Il lui a fourni, après coup, une grille d’interprétation dans laquelle Nottale a reconnu des ressemblances avec son propre travail. C’est l’un des meilleurs indices du caractère rétrospectif du rapprochement — le résultat scientifique existe d’abord, le texte religieux est relu ensuite de manière à faire apparaître une convergence. C’est le phénomène du concordisme employé à répétition par des religieux qui veulent donner à la religion un pouvoir épistémique qui n’est pas le sien.

 

Le mécanisme : de l’analogie à l’identité

Nottale part d’une observation raisonnable : Galilée puis Einstein montrent que le mouvement n’a de sens que relatif à un référentiel, et le bouddhisme affirme que rien n’existe « en soi ». Jusque-là, une analogie philosophique est défendable. Mais l’entretien la transforme en équivalence : la vacuité « affirme la même chose » que la relativité.

Seulement voilà, le mot « relatif » change de sens en changeant de discipline. En physique, il désigne une relation mesurable entre grandeurs et référentiels — et la relativité est autant une théorie des invariants (vitesse de la lumière, forme des lois physiques) que du relatif. La śūnyatā bouddhique s’inscrit dans une tout autre économie conceptuelle, liée à la doctrine des deux vérités et à une visée de libération conduisant au nirvana.

 

L’erreur factuelle qui aurait dû être corrigée avant publication

Nottale affirme que le Bouddha aurait décrit « à l’identique » le principe de la relativité générale via la formule du Sūtra du Cœur, « le vide est forme et la forme est vide ». Or ce texte ne formule aucune relation physique ou mathématique assimilable au principe d’équivalence, à la courbure de l’espace-temps ou aux transformations de coordonnées. La ressemblance repose entièrement sur une interprétation rétrospective de cette formule.

Plus grave : Nottale présente le Tantra de Kālacakra comme « un texte bouddhiste parmi les plus anciens ». Les travaux historiques situent sa composition au début du XIe siècle — soit environ quinze siècles après les origines du bouddhisme, ce qui en fait au contraire un texte tardif. C’est une erreur de chronologie facilement vérifiable, et le journaliste ne la relève pas.

 

Ce que l’équation d’Einstein dit vraiment — et ce que Nottale lui ajoute

Je cite Nottale : « Ce principe unifie la relativité de la physique et la vacuité du bouddhisme. Mais il n’est pas seulement explicatif : c’est aussi un principe créatif permettant de reconstruire autrement les propriétés de notre monde. Dans la théorie de la relativité générale d’Einstein, les trajectoires des corps sont déduites d’une équation affirmant que l’accélération, dans un repère en chute libre dans le champ de gravitation, égale zéro (au sens où celle-ci n’a pas d’existence propre). Les propriétés relatives des corps qui nous environnent (formes, couleurs, trajectoires…) découlent ensuite du seul changement de repère entre le repère de ce corps considéré et celui de l’observateur extérieur à ce corps. Ainsi, l’accélération n’est rien en elle-même, mais se constate quand on l’observe d’un autre point.

Ce fondement de la relativité générale a été décrit à l’identique par le Bouddha lorsqu’il affirme que “le vide est forme et la forme est vide”. Que la forme soit vide signale que rien n’existe en soi – c’est le principe de la vacuité –, mais l’idée que le vide crée la forme se rapporte au fait que c’est de cette interdépendance même que naissent toutes les propriétés des choses. »

Nottale s’appuie sur un fait physique exact : pour un corps en chute libre, l’accélération propre est nulle et sa ligne d’univers est une géodésique de l’espace-temps. Mais il ajoute aussitôt une parenthèse métaphysique : cette accélération « n’aurait pas d’existence propre », au sens bouddhique du terme. Rien dans le formalisme n’autorise ce saut. L’équation décrit une trajectoire ; elle ne dit rien sur la « nature propre » des grandeurs au sens philosophique.

Surtout, le choix local d’un référentiel en chute libre ne fait pas disparaître toute gravitation. La courbure de l’espace-temps et les effets de marée subsistent, sont physiquement mesurables, et ne peuvent être éliminés par un simple changement de coordonnées. C’est même l’un des points structurants de la relativité générale : distinguer ce qui dépend du référentiel de ce qui appartient à la géométrie intrinsèque de l’espace-temps.

Nottale généralise ensuite abusivement cette propriété : il affirme que les formes, les couleurs et les trajectoires des objets « découlent » du seul changement de repère entre observateur et corps observé. Or une transformation de coordonnées modifie certaines descriptions ; elle ne crée ni la masse propre, ni la charge électrique, ni la composition d’un matériau. Certaines propriétés dépendent de l’observateur, d’autres sont invariantes ou résultent d’interactions physiques réelles — les confondre revient à vider la relativité de tout son contenu prédictif.

 

Quand le référentiel physique devient une conscience

L’entretien franchit une dernière étape en conclusion : le « point de référence » de la relativité, jusque-là un système de coordonnées ou un instrument de mesure, devient la conscience qui perçoit. Cette passionnante mutation ne provient d’aucune équation. En relativité, un observateur désigne un référentiel ou un dispositif associant des mesures à des événements — une horloge, un détecteur suffisent ; aucune conscience n’est requise pour qu’une mesure relativiste ait un sens physique.

C’est un mouvement classique du concordisme scientifique : le mot « observateur », qui désigne en relativité un référentiel ou un dispositif de mesure, est repris comme s’il désignait nécessairement une conscience. Il devient alors le support d’une thèse métaphysique — ici, un « lien primordial entre l’être, la matière et la conscience » — sans que ce glissement soit justifié par la physique.

 

Trois niveaux qu’on ne cesse de confondre

L’entretien nourrit une ambiguïté constante entre trois objets de statut très différent : la relativité générale d’Einstein, confirmée expérimentalement depuis un siècle ; la relativité d’échelle proposée par Nottale ; et le « principe de relativité-vacuité », qui ajoute aux deux premières une interprétation bouddhique. Le prestige de la première irrigue silencieusement les deux suivantes.

Or la relativité d’échelle elle-même demeure un programme très minoritaire. En 2007, Vincent Bontems et Yves Gingras décrivaient déjà sa diffusion comme « relativement modeste mais réelle » et constataient que ses résultats étaient rarement repris en dehors du cercle de ses collaborateurs. En 2013, dans une recension sévère du livre de Nottale, le cosmologiste Patrick Peter estimait encore que ces idées, « hautement controversées », n’avaient atteint « aucun niveau d’acceptation » au sein de la communauté des physiciens.

  • Bontems, V., & Gingras, Y. (2007). De la science normale à la science marginale : analyse d’une bifurcation de trajectoire scientifique, le cas de la théorie de la relativité d’échelle. Social Science Information, 46(4), 607–653.
    https://doi.org/10.1177/0539018407082595
  • Peter, P. (2013). Laurent Nottale: Scale relativity and fractal space-time. General Relativity and Gravitation, 45, 1459–1461.
    https://doi.org/10.1007/s10714-013-1535-8

 

Cela ne disqualifie pas Nottale comme chercheur — ses travaux antérieurs sur les lentilles gravitationnelles ont été reconnus — mais cela change la lecture de l’entretien : l’extrapolation métaphysique ne s’appuie pas directement sur une théorie consensuelle. Elle repose sur un programme de recherche lui-même marginal, quoique présenté comme un prolongement de la relativité. Le lecteur du Monde ne voit rien de cet emboîtement.

 

Une caricature du matérialisme

Nottale définit le matérialisme comme l’idée que « la matière existe de manière absolue », ce qui empêcherait toute interaction. Cette définition ne correspond pas aux formulations usuelles du matérialisme ou du physicalisme contemporains. Ceux-ci n’affirment nullement que les objets physiques seraient immuables ou incapables d’interagir.

 

Le zéro n’est pas une preuve de la vacuité

L’entretien attribue l’invention du zéro à des « philosophes-scientifiques bouddhistes », puis affirme que ce zéro ne serait « rien d’autre que l’expression de la vacuité ». Le développement du zéro s’inscrit bien dans l’histoire des mathématiques indiennes : en 628, Brahmagupta formule notamment des règles explicites de calcul faisant intervenir le zéro. Cela ne démontre cependant ni que ses créateurs étaient bouddhistes, ni que le concept mathématique dérive de la śūnyatā. Une ressemblance entre les mots « vide » et « zéro » ne constitue pas une filiation historique.

 

Comment repérer le concordisme scientifique ?

Le rapprochement à l’œuvre dans cet article s’inscrit dans une longue tradition de concordisme entre physique moderne et spiritualités orientales, largement popularisée dans les années 1970 par Le Tao de la physique de Fritjof Capra.

 

Pour que ce rapprochement autorise à parler du « même principe » en physique, il faudrait établir une correspondance précise entre les concepts et leurs relations, puis montrer que le principe ancien permet de dériver un résultat physique indépendant de la théorie moderne. Or le bouddhisme n’a fourni ni le calcul de l’avance anormale du périhélie de Mercure, ni la prédiction de la déviation gravitationnelle de la lumière, ni les équations de champ d’Einstein. Les textes anciens sont interprétés après coup, une fois les découvertes accomplies. La prouesse est médiocre et ne flatte que ceux qui valorisent à l’excès leurs idées métaphysiques.

 

Ce que Le Monde aurait dû faire

L’entretien ne sollicite aucun spécialiste de la relativité générale, aucun historien des mathématiques, aucun spécialiste des textes bouddhiques, et ne corrige pas l’erreur sur le Kālacakra. Mais le défaut ne tient pas seulement à l’absence de contradicteur : il tient à la structure même de l’échange. Chaque question accorde la prémisse de la réponse précédente et invite Nottale à étendre encore son système — de l’analogie initiale à un « accord profond », puis à un principe « décrit à l’identique » par le Bouddha, puis appliqué aux particules et au vide, puis à la biologie, à l’histoire, à la géographie, et finalement à la conscience et à un absolu métaphysique. Le lecteur ne rencontre à aucun moment de repère indiquant où s’arrêtent les connaissances établies et où commencent les interprétations personnelles de l’interviewé. Le titre universitaire d’un chercheur ne remplace jamais la démonstration — et un journal de référence a la responsabilité de le rappeler.

Mais peut-être que le Monde des Religions n’a-t-il d’autre vocation que de patauger dans l’auto-gratification métaphysique, auquel cas j’ai perdu mon temps. Mais, après tout, tout est relatif.

 

Pour aller plus loin…

L’étude de Vincent Bontems et Yves Gingras constitue une lecture particulièrement éclairante sur la trajectoire de Laurent Nottale. À partir d’une analyse bibliométrique de ses publications, de leurs citations et de ses réseaux de collaborateurs, les auteurs retracent le passage de ses travaux reconnus sur les lentilles gravitationnelles au développement beaucoup plus isolé de la relativité d’échelle. Ils décrivent une théorie située à l’intérieur du champ scientifique, mais dont les résultats circulent principalement dans des réseaux marginaux et sont rarement repris par des chercheurs qui ne collaborent pas déjà avec Nottale. L’article permet ainsi de comprendre comment un scientifique reconnu peut engager le capital acquis au cours de sa carrière dans un programme théorique qui ne parvient pas à s’imposer auprès de ses pairs.

  • Bontems, V., & Gingras, Y. (2007). De la science normale à la science marginale : analyse d’une bifurcation de trajectoire scientifique, le cas de la théorie de la relativité d’échelle. Social Science Information, 46(4), 607–653.
    https://doi.org/10.1177/0539018407082595

 

Acermendax

 

Émission enregistrée le 15 septembre – 20h— La Tronche est à VOUS : format de libre antenne.

Invité : Ali Babal – apostat, créateur de contenu critique de l’Islam. Auteur de « Incroyable Coran » et « Incroyable islam ». Son site : alibabal.fr

Invité Bonus : Sacha Sydoryk, enseignant chercheur spécialiste de la constitution

Éditorial

En France, comme dans la plupart des pays, on ne peut pas imprimer et vendre absolument n’importe quel texte. La liberté d’expression connaît des limites : la loi sanctionne notamment la provocation directe à certains crimes, l’apologie des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité ou de la réduction en esclavage, ainsi que l’incitation à la haine, à la discrimination ou à la violence contre certains groupes.

Or certains textes existent depuis bien plus longtemps que ces lois. S’il ne saurait évidemment être question de les détruire, on peut légitimement se demander s’il faut réglementer leur circulation, surtout lorsqu’ils servent à éduquer des enfants, à leur assigner des objectifs de vie, à régir les relations entre les personnes et à définir ce que devrait être un individu moral.

Notre société limite déjà l’accès des mineurs aux films pornographiques ou particulièrement violents. La loi sanctionne également la diffusion de certains messages violents, pornographiques, incitant au terrorisme ou portant gravement atteinte à la dignité humaine lorsqu’ils sont susceptibles d’être vus ou perçus par un mineur.

On peut donc se demander s’il est normal de mettre entre les mains des enfants des textes qui légitiment des massacres, l’esclavage, la domination des femmes, les mariages imposés ou la mise à mort de ceux qui refusent de croire ce qu’on voudrait leur faire croire. Lire un texte ancien pour le connaître ou l’étudier est une chose. Le présenter à un enfant comme une parole parfaite, indiscutable et destinée à guider sa conduite en est une autre.

Le titre de cette émission mentionne l’interdiction du Coran parce que mon invité est un apostat de l’islam. Mais la même question vaut évidemment pour les autres textes religieux, qui contiennent tous, à des degrés divers, des passages posant ce genre de problème.

Et bien sûr, la mention d’une interdiction est rhétorique. Elle vise à faire réagir et à faire réfléchir, car je n’ai pas pour programme politique d’interdire des livres. C’est le genre d’obsession que l’on rencontre beaucoup plus souvent du côté des autorités religieuses qu’ailleurs.

Au cours de la soirée, je vous présenterai plusieurs exemples de propos réellement contenus dans ces textes. Mais la question qui nous occupe dépasse leur simple inventaire : elle concerne la liberté d’expression et les règles que notre société choisit d’établir pour contrarier l’influence des idées fausses et dangereuses.

Malheureusement, les humains ne sont pas immunisés contre la bêtise, la crédulité, le fanatisme et la radicalisation. Malheureusement, il n’est pas nécessaire qu’une idée soit vraie pour qu’elle nous plaise. Et malheureusement, l’histoire nous apprend, si on l’écoute, que les idées assassines, imbéciles, piégeuses et rétrogrades peuvent étouffer et massacrer les connaissances, la curiosité, l’intelligence et même le bon sens.

Nous serions fous d’espérer que le libre marché des offres cognitives, livré à lui-même, éliminera les faussetés et les chausse-trappes. Cela signifie que nous devons agir concrètement pour contrebalancer l’avantage injuste dont disposent les idées fausses, faciles, séduisantes et corruptrices.

Mais comment ?

Nous essaierons de nourrir un début de réflexion en échangeant tous ensemble, dans ce format de libre antenne où vous pourrez demander la parole et nous rejoindre en direct pour apporter votre réflexion ou débattre avec mon invité et moi-même.

Acermendax

 


Allons plus loin : extrait des textes

 

Pour comprendre la problématique de la limite de la liberté d’expression appliquée à des textes qui sont traités comme étant globalement au-dessus des loi, visitons les en relevant certains passages contraires au bon fonctionnement de nos sociétés.

Pour la Bible, je cite la traduction liturgique française de l’AELF. Pour le Coran, la traduction de Muhammad Hamidullah publiée par Quran.com, sauf indication contraire. Les hadiths sont traduits via ChatGPT soins depuis la version anglaise consultée.

 

I. Bible hébraïque ou Tanakh

Ces livres appartiennent au canon juif et, sous le nom d’Ancien Testament, au canon chrétien.

Extermination de populations

Deutéronome 20, 13-18

« Tu passeras tous les hommes au fil de l’épée. Quant aux femmes, aux enfants, au bétail, tout ce qui se trouve dans la ville, tout le butin, tu t’en saisiras […] Dans les seules villes des peuples que le Seigneur ton Dieu te donne en héritage, tu ne laisseras subsister aucun être vivant. »

Le passage distingue les villes éloignées, dont les femmes et les enfants deviennent du butin, des populations de Canaan vouées à l’extermination. C’est probablement l’exemple le plus net d’un commandement relevant, dans notre vocabulaire, de la guerre d’anéantissement. Deutéronome 20

Premier livre de Samuel 15, 2-3

« Tu frapperas Amalec […] Tu ne l’épargneras pas. Tu mettras tout à mort : l’homme comme la femme, l’enfant comme le nourrisson, le bœuf comme le mouton, le chameau comme l’âne. »

Il s’agit d’un ordre divin explicite d’extermination collective. Le récit reproche ensuite à Saül d’avoir épargné le roi Agag et une partie du bétail. 1 Samuel 15

Massacre d’enfants et capture des filles

Nombres 31, 15-18

« Maintenant, tuez donc tous les petits garçons ; et toutes les femmes qui ont partagé la couche d’un homme, tuez-les ! Mais toutes les petites filles, elles qui n’ont pas partagé la couche d’un homme, vous pouvez les garder vivantes pour vous. »

Le chapitre décrit la mise à mort des hommes, l’incendie des villes et le partage des captives comme prises de guerre. L’usage sexuel des filles n’est pas formulé explicitement dans ces deux versets ; l’association entre leur virginité, leur survie et leur attribution aux vainqueurs justifie néanmoins de parler de captivité sexuelle probable, à condition de présenter cette qualification comme une inférence. Nombres 31

Mariage d’une captive

Deutéronome 21, 10-14

« Peut-être remarqueras-tu, parmi les captives, une femme de belle apparence, dont tu t’éprendras […] après quoi, tu t’approcheras d’elle, tu l’épouseras et elle deviendra ta femme. »

Le texte permet au vainqueur d’épouser une prisonnière après un mois de deuil. Si elle cesse de lui plaire, il doit la libérer : « tu ne pourras absolument pas la vendre ni en tirer profit, puisque tu lui as fait violence ». Le consentement de la captive n’intervient jamais. Deutéronome 21

Viol et mariage imposé

Deutéronome 22, 28-29

« Lorsqu’un homme rencontre une jeune fille vierge qui n’est pas fiancée, la saisit et couche avec elle […] l’homme donnera cinquante pièces d’argent au père de la jeune fille. Puisqu’il a abusé d’elle, elle deviendra sa femme et il ne pourra la renvoyer tant qu’il vivra. »

La victime se trouve durablement liée à l’homme qui a abusé d’elle. Certaines traductions et certains exégètes contestent toutefois que le verbe hébreu désigne nécessairement un viol dans ce cas précis. L’AELF traduit bien par « saisit » et « abusé d’elle ». Deutéronome 22

Le même chapitre prévoit aussi la lapidation d’une jeune femme fiancée agressée en ville « parce que, étant dans la ville, elle n’a pas crié au secours » — Deutéronome 22, 23-24.

Mise à mort des homosexuels

Lévitique 20, 13

« Quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, tous deux commettent une abomination ; ils seront mis à mort, leur sang retombera sur eux. »

Il s’agit d’une prescription pénale explicite, et non du simple récit d’un châtiment divin. Lévitique 20

Esclavage et violences du maître

Exode 21, 20-21

« Si quelqu’un frappe avec un bâton et fait mourir de sa main son serviteur ou sa servante, la victime devra être vengée. Mais si elle survit un jour ou deux, elle ne sera pas vengée, car elle a été achetée avec l’argent du maître. »

Le passage réglemente la violence contre un esclave et exonère le maître si la mort n’est pas immédiate. Exode 21

Lévitique 25, 44-46

« Tes esclaves, hommes et femmes, proviendront des nations qui vous entourent […] ils seront votre propriété, et vous les laisserez en héritage à vos fils après vous […] Vous les aurez pour toujours comme esclaves. »

Le texte réserve aux compatriotes israélites une protection refusée aux esclaves étrangers et institue un esclavage permanent et héréditaire. Lévitique 25

Mise à mort d’un enfant insoumis

Deutéronome 21, 18-21

« Lorsqu’un homme a un fils rebelle et obstiné […] tous les hommes de la ville le lapideront jusqu’à ce que mort s’ensuive. »

La tradition rabbinique a fortement restreint les conditions d’application de cette peine, au point de la rendre pratiquement ou totalement inapplicable. La prescription littérale demeure présente dans la Torah. Deutéronome 21

Violence contre les enfants ennemis

Psaume 136, 8-9 dans la numérotation de l’AELF ; Psaume 137 dans la numérotation hébraïque courante

« Ô Babylone misérable, heureux qui te revaudra les maux que tu nous valus ; heureux qui saisira tes enfants, pour les briser contre le roc ! »

C’est une imprécation de captifs contre Babylone, pas un code juridique ni un ordre attribué à Dieu. L’extrait exprime néanmoins une célébration de la vengeance contre des nourrissons. Psaume 136

Exclusion fondée sur l’origine

Deutéronome 23, 4 et 7

« L’Ammonite et le Moabite n’entreront pas dans l’assemblée du Seigneur, même à la dixième génération ; ils n’y entreront jamais. »

« Jamais, tant que tu vivras, tu ne t’inquiéteras de leur prospérité ni de leur bonheur. »

Le même chapitre offre à d’autres étrangers un traitement plus favorable et interdit de livrer un esclave fugitif à son maître. Il reste que l’exclusion des Ammonites et des Moabites est héréditaire et collective. Deutéronome 23

Esdras 10, 2-3 et 10-11

« Nous allons maintenant prendre l’engagement devant notre Dieu de faire sortir du milieu de nous toutes les femmes et leur progéniture. »

« Séparez-vous des gens du pays et des femmes étrangères. »

Le passage décrit une décision collective de rupture des mariages avec des étrangères et d’expulsion des femmes et de leurs enfants. Esdras 10

II. Nouveau Testament

Le Nouveau Testament contient beaucoup moins de prescriptions violentes directement applicables par les humains. Les passages problématiques concernent surtout la soumission des femmes, l’acceptation de l’esclavage et la condamnation de l’homosexualité.

Soumission et silence des femmes

Première lettre à Timothée 2, 11-15

« Que la femme reçoive l’instruction dans le calme, en toute soumission. Je ne permets pas à une femme d’enseigner, ni de dominer son mari […] Mais la femme sera sauvée en devenant mère. »

Il s’agit d’une instruction donnée à une communauté religieuse, accompagnée d’une justification fondée sur Ève et la faute originelle. 1 Timothée 2

Première lettre aux Corinthiens 14, 34-35

« Que les femmes gardent le silence dans les assemblées, car elles n’ont pas la permission de parler […] Car pour une femme c’est une honte de parler dans l’assemblée. »

Le statut textuel et la place primitive de ces versets sont discutés par les spécialistes, mais ils figurent dans le texte canonique transmis. 1 Corinthiens 14

Lettre aux Éphésiens 5, 22-24

« Les femmes, à leur mari, comme au Seigneur Jésus […] puisque l’Église se soumet au Christ, qu’il en soit toujours de même pour les femmes à l’égard de leur mari. »

Le contexte demande ensuite aux maris d’aimer leur femme et de se sacrifier pour elle. Cette réciprocité morale ne supprime pas la structure hiérarchique énoncée. Éphésiens 5

Acceptation de l’esclavage

Lettre aux Éphésiens 6, 5-9

« Vous, les esclaves, obéissez à vos maîtres d’ici-bas comme au Christ, avec crainte et profond respect. »

Le texte demande ensuite aux maîtres de renoncer aux menaces, mais ne condamne ni n’abolit l’institution. Éphésiens 6

Condamnation des relations homosexuelles

Lettre aux Romains 1, 26-32

« Les hommes ont abandonné les rapports naturels avec les femmes pour brûler de désir les uns pour les autres ; les hommes font avec les hommes des choses infâmes […] ceux qui font de telles choses méritent la mort. »

Attention : « méritent la mort » clôt une liste qui comprend aussi la cupidité, l’orgueil, la médisance et la désobéissance aux parents. Affirmer que Paul ordonne ici spécifiquement l’exécution des homosexuels serait excessif. Romains 1

 

III. Coran

Violence conjugale et autorité masculine

Coran 4:34, sourate Les Femmes

« Les hommes ont autorité sur les femmes […] Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les. Si elles arrivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie contre elles. »

La traduction du verbe daraba fait l’objet de tentatives modernes de réinterprétation. « Frappez-les » correspond néanmoins à la traduction traditionnelle et à l’essentiel de l’exégèse classique. Coran 4:34, traduction Hamidullah

Combat contre les polythéistes

Coran 9:5, sourate Le Repentir

« Après que les mois sacrés expirent, tuez les polythéistes où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. »

Ce verset appartient à une séquence de rupture de pactes. Le verset 9:4 excepte les polythéistes restés fidèles à leur traité ; le verset 9:6 ordonne d’accorder l’asile et de conduire en sécurité celui qui le demande. Citer 9:5 seul produirait donc une généralisation abusive. Coran 9:1-6, traduction Hamidullah

Guerre et soumission des « gens du Livre »

Coran 9:29

« Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier […] parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, en état d’humiliation ! »

Le passage concerne les « gens du Livre », principalement juifs et chrétiens, dans un contexte de conflit et de formation d’un ordre politique musulman. Sa portée historique ou permanente divise les interprètes. Coran 9:29, traduction Hamidullah

Mise à mort de transfuges en contexte de guerre

Coran 4:89

« S’ils se détournent, appréhendez-les et tuez-les là où vous les trouverez ; et ne prenez parmi eux ni allié ni soutien. »

Les versets voisins parlent d’un groupe accusé de duplicité et exemptent ceux qui rejoignent un peuple lié par un pacte ou qui refusent de combattre. Ce n’est donc pas un ordre général de tuer tous les non-musulmans. Coran 4:89

Peines corporelles et exécution

Coran 5:33

« La récompense de ceux qui font la guerre contre Allah et Son Messager, et qui s’efforcent de semer la corruption sur la Terre, c’est qu’ils soient tués, ou crucifiés, ou que soient coupées leur main et leur jambe opposées, ou qu’ils soient expulsés du pays. »

La jurisprudence classique a notamment associé ce passage au brigandage armé et à la rébellion. Le sens de « semer la corruption » ne doit pas être étendu sans justification à la simple incroyance. Coran 5:33, traduction Hamidullah

Témoignage des femmes

Coran 2:282

« Faites-vous assister par deux hommes parmi les vôtres comme témoins. Si vous n’en trouvez pas deux, que ce soit un homme et deux femmes […] afin que si l’une d’elles s’égare l’autre lui rappelle les faits. »

Le passage porte précisément sur la consignation d’une dette, pas sur toutes les procédures judiciaires. Il a néanmoins servi de fondement à une valeur différenciée du témoignage selon le sexe dans certaines traditions juridiques. Coran 2:282

Mariage d’enfants : un verset qui le présuppose

Coran 65:4, sourate Le Divorce

« De même pour celles qui n’ont pas encore de règles. »

Le verset fixe à trois mois le délai de viduité de femmes divorcées qui n’ont pas de menstruations. Il ne commande pas explicitement d’épouser des enfants. Une partie majeure de l’exégèse classique comprend cependant cette catégorie comme incluant les filles prépubères, ce qui suppose la validité de tels mariages. Des interprétations modernes y voient plutôt des adultes souffrant d’aménorrhée. Coran 65:4, traduction Hamidullah

 

IV. Hadiths sunnites

Mariage et consommation avec Aïcha enfant

Sahih al-Bukhari 5134, livre 67, hadith 70

« Le Prophète l’épousa lorsqu’elle avait six ans et consomma le mariage lorsqu’elle avait neuf ans. »

Le récit est attribué à Aïcha elle-même. D’autres versions de Bukhari et Muslim donnent les mêmes âges. Certaines recherches musulmanes contemporaines proposent un âge plus élevé à partir de chronologies indirectes, mais elles contredisent le sens littéral de plusieurs hadiths tenus pour authentiques dans le sunnisme. Sahih al-Bukhari 5134

Mise à mort de l’apostat

Sahih al-Bukhari 3017, livre 56, hadith 226

« Celui qui abandonne sa religion, tuez-le. »

Le récit rapporte également qu’Ali aurait fait brûler des personnes ; Ibn Abbas désapprouve le bûcher, mais déclare qu’il les aurait tuées conformément à cette parole. Sahih al-Bukhari 3017

Relations sexuelles avec des captives

Sahih Muslim 1438a, livre 16, hadith 146

« Nous prîmes pour captives de belles femmes arabes […] Nous décidâmes donc d’avoir des rapports sexuels avec elles tout en pratiquant le retrait. »

Les combattants consultent Mahomet sur le retrait afin d’éviter une grossesse tout en préservant la valeur de rançon des captives. La réponse rapportée ne condamne pas les rapports ; elle affirme que toute personne destinée à naître naîtra. La question du consentement des prisonnières est absente. Sahih Muslim 1438a

Infériorité intellectuelle et religieuse des femmes

Sahih al-Bukhari 304, livre 6, hadith 9

« Je n’ai vu personne de plus déficient en intelligence et en religion que vous. »

Le hadith explique cette « déficience » par la règle des deux témoignages féminins pour un témoignage masculin et par l’interruption de la prière et du jeûne pendant les règles. Sahih al-Bukhari 304

Mise à mort pour relation homosexuelle

Sunan Abi Dawud 4462, livre 40, hadith 112

« Si vous trouvez quelqu’un accomplissant l’acte du peuple de Loth, tuez celui qui le fait et celui qui le subit. »

La page donne au hadith la qualification hasan sahih selon al-Albani. Abu Dawud n’occupe toutefois pas exactement le même rang canonique que Bukhari et Muslim, et l’authenticité ainsi que la portée juridique de ce récit ont été discutées. Sunan Abi Dawud 4462

Scène eschatologique de massacre des juifs

Sahih Muslim 2922, livre 54, hadith 103

« L’Heure ne viendra pas avant que les musulmans combattent les juifs et que les musulmans les tuent […] une pierre ou un arbre dira : “Musulman, serviteur d’Allah, un juif se trouve derrière moi ; viens et tue-le.” »

Il s’agit d’une prophétie eschatologique, pas formellement d’un ordre adressé aux croyants dans le présent. Le récit met néanmoins en scène et annonce favorablement un massacre défini par l’appartenance religieuse. Sahih Muslim 2922

 

 

Extraits supplémentaires

1. Mise à mort de l’apostat, même au sein de sa famille

« Tu ne l’approuveras pas, tu ne l’écouteras pas, tu ne porteras pas sur lui un regard de pitié, tu ne l’épargneras pas […] tu devras le tuer […] Tu le lapideras jusqu’à ce que mort s’ensuive. »

Référence : Deutéronome 13, 7-11.

Le même chapitre ordonne ensuite de passer au fil de l’épée les habitants d’une ville ayant adopté d’autres dieux, de tuer son bétail et de brûler la ville avec son butin : Deutéronome 13, 13-17. Texte intégral, traduction liturgique AELF

Intérêt éditorial : c’est probablement l’un des parallèles bibliques les plus directs avec la peine de mort pour apostasie et la destruction collective d’une communauté déviante.

2. Soumission des esclaves, y compris aux maîtres violents

« Vous les domestiques, soyez soumis en tout respect à vos maîtres, non seulement à ceux qui sont bons et bienveillants, mais aussi à ceux qui sont difficiles. »

« Si vous supportez des coups […] c’est une grâce aux yeux de Dieu. »

Référence : Première épître de Pierre 2, 18-20. Texte AELF

Le mot traduit ici par « domestiques » désigne les serviteurs appartenant à une maison. Le passage ne commande pas aux maîtres de battre leurs esclaves, mais demande aux victimes de supporter même un traitement injuste.

3. Amputation pour vol

« Le voleur et la voleuse, à tous deux coupez la main, en punition de ce qu’ils ont acquis, et comme châtiment de la part d’Allah. »

Référence : Coran 5:38, traduction Muhammad Hamidullah. Texte et contexte

Qualification contemporaine : appliquée en France, une telle peine constituerait une violence criminelle et un traitement inhumain. Exposer ou commenter le verset ne constitue évidemment pas une infraction.

4. Flagellation publique pour relations sexuelles illicites

« La fornicatrice et le fornicateur, fouettez-les chacun de cent coups de fouet ! Et ne soyez point pris de pitié pour eux […] Et qu’un groupe de croyants assiste à leur punition. »

Référence : Coran 24:2, traduction Muhammad Hamidullah. Texte et contexte

Ce passage est particulièrement intéressant parce qu’il cumule châtiment corporel, refus explicite de la pitié et caractère public de la peine.

5. Polygynie et possession d’esclaves sexuelles

« Il est permis d’épouser deux, trois ou quatre, parmi les femmes qui vous plaisent […] alors une seule, ou des esclaves que vous possédez. »

Référence : Coran 4:3, traduction Muhammad Hamidullah. Texte et contexte

Nuance juridique : défendre abstraitement la polygynie n’est pas nécessairement illégal ; contracter plusieurs mariages civils simultanés l’est. La possession et l’exploitation sexuelle d’une personne relèvent évidemment de crimes.

6. Lapidation des personnes mariées coupables d’adultère

« La lapidation est une obligation […] pour les hommes et les femmes mariés qui commettent l’adultère lorsque la preuve est établie, ou en cas de grossesse ou d’aveu. »

Référence : Sahih Muslim, 1691a, livre 29, hadith 21 — traduction française de la version anglaise publiée. Texte arabe et traduction anglaise

Le récit attribue ces paroles au calife Omar et affirme que Mahomet, puis ses successeurs, ont effectivement pratiqué la lapidation. Un récit parallèle figure dans Sahih al-Bukhari 6829.

 

Déclarations contemporaines

1. Eliyahu Mali : tuer les habitants de Gaza, y compris les enfants

Le 7 mars 2024, le rabbin Eliyahu Mali, dirigeant d’une yeshiva dont les étudiants servent dans l’armée israélienne, déclarait à propos de Gaza :

« You shall not let any soul live. »

« Today he is a baby; tomorrow he is a fighter. »

Il étendait explicitement ce raisonnement aux femmes, aux enfants et aux générations futures. En 2026, une organisation juridique israélienne a contesté le refus du parquet d’ouvrir une enquête. Le parquet a notamment retenu que Mali avait également demandé de respecter les ordres militaires et le droit international. Compte rendu détaillé et état de la procédure, Adalah

Lecture juridique française : isolés de ces réserves et prononcés publiquement comme une véritable consigne, de tels propos seraient fortement susceptibles de relever de la provocation aux atteintes volontaires à la vie et de la provocation à la violence envers un groupe national.

2. Hibatullah Akhundzada : retour annoncé de la lapidation publique

En mars 2024, le chef suprême des talibans déclarait :

“We will flog the women … we will stone them to death in public [for adultery].”

Il annonçait donc la flagellation et la lapidation publiques des femmes accusées d’adultère, en affirmant agir au nom d’Allah contre les principes démocratiques. Compte rendu de l’enregistrement, The Guardian

Ici, il ne s’agit plus seulement d’une opinion théologique : c’est l’annonce, par un dirigeant politique et religieux, de violences institutionnelles.

3. Stephen Kaziimba : emprisonnement à vie des homosexuels

En 2023, l’archevêque anglican d’Ouganda Stephen Kaziimba accueillait favorablement la nouvelle loi anti-homosexualité :

“The Church of Uganda welcomes the diligent work of Parliament and His Excellency, the President.”

Tout en rejetant la peine de mort prévue dans certains cas, il recommandait de la remplacer par la réclusion à perpétuité. Il affirmait également que l’homosexualité était imposée à l’Ouganda par des acteurs étrangers. Anglican Communion News Service

Nuance : soutenir cette loi ne serait pas automatiquement une infraction en France. L’emprisonnement de personnes pour des relations homosexuelles consenties est toutefois radicalement incompatible avec le droit français et les libertés fondamentales.

4. Mahjoub Mahjoubi : un cas effectivement examiné par la justice française

Dans son ordonnance du 4 mars 2024, le tribunal administratif de Paris a retenu que les prêches de l’imam Mahjoub Mahjoubi :

  • théorisaient la soumission des femmes ;
  • opposaient musulmans et non-musulmans ;
  • présentaient les Juifs comme « les ennemis historiques des musulmans qu’il faut combattre » ;
  • faisaient l’apologie du djihad et incitaient à la haine ou à la violence.

Le tribunal a considéré ces éléments suffisamment graves pour valider son expulsion. Résumé officiel du Tribunal administratif de Paris

C’est votre meilleur exemple français, mais il faut préciser qu’il s’agit d’une décision administrative sur une expulsion, pas d’une condamnation pénale pour chacun des propos relevés.

5. Patriarche Kirill : la mort au combat effacerait les péchés

En septembre 2022, le patriarche de Moscou Kirill déclarait au sujet des soldats russes :

“We believe that this sacrifice washes away all the sins that a person has committed.”

Autrement dit, la mort dans l’accomplissement du devoir militaire constituerait un sacrifice effaçant les péchés. Compte rendu Reuters

Ce propos ne constitue pas, à lui seul, un appel à commettre des crimes de guerre. Il fournit néanmoins un exemple très net de sacralisation religieuse de la guerre et de la mort des combattants.

Etc.