Archive pour la catégorie : La Tronche en Biais

La chaîne aborde sur un ton décalé dans la forme mais sérieux sur le fond les raisons qui font que notre lecture du monde est souvent bancale.

La chronique que j’ai consacrée à LEGEND a suscité une objection récurrente, exprimée sous plusieurs formes dans les commentaires : Guillaume Pley laisserait simplement parler ses invités, et chacun resterait ensuite libre de juger.

« Il laisse parler les gens et laisse les gens juger. C’est un mal ? »

Un autre commentaire développe la même idée : « Donner la parole à quelqu’un ne veut pas nécessairement dire cautionner ce qu’il dit. » Un troisième résume encore mieux le présupposé : « On peut quand même faire confiance aux gens [qui regardent], non ? »

Cette défense paraît raisonnable parce qu’elle repose sur une conception flatteuse de l’auditeur : chacun disposerait en lui-même des ressources nécessaires pour reconnaître le sérieux, l’absurde, le mensonge, l’expertise, la propagande et la publicité. Le média fournirait la parole brute et notre intelligence ferait naturellement le reste. Nous avons besoin de travailler sur cette illusion.

Il existe toujours une ligne éditoriale

Une interview commence bien avant la première question. Une succession de choix s’opèrent hors de la vue du public : l’invité, le sujet, le cadrage, le titre, la miniature, la durée, le décor, les extraits destinés aux réseaux sociaux et le moment de publication. Il y a des décisions subjectives et discutables qui conduisent à donner de l’importance aux médiums, aux entrepreneurs, aux politiques, aux militaires, aux rescapés, aux scientifiques ou aux platistes.

L’enquête du Monde rappelait justement que ces choix éditoriaux sont clairement visibles quand on regarde l’ensemble des sujets traités dans Legend. On apprenait au passage qu’un invité politique comme Sarkozy bénéficiait d’un droit de regard sur le montage final : l’idée de neutralité ne devrait pas survivre à un fait pareil.

La politique éditoriale de Legend consiste à prétendre ne pas avoir de politique éditoriale, et le message semble avoir abusé un certain nombre de spectateurs. Le Monde possède lui aussi une ligne éditoriale, évidemment. Elle est critiquable. Mais il y a une différence car dans un tel journal, une charte expose des règles d’indépendance éditoriale, sépare explicitement publicité et rédaction et exige que les publireportages restent identifiables comme tels. La neutralité absolue constitue un fantasme ; les procédures, les responsabilités et la transparence constituent des objets beaucoup plus concrets.

Chez Legend, l’enquête du Monde décrit au contraire des vidéos commerciales vendues au minimum 62 000 euros et reprenant les codes visuels et narratifs de l’interview classique, avec ce que les journalistes qualifient de « flou assumé » entre les deux registres. Cette confusion des genres forme déjà une information essentielle pour le spectateur.

Une heure trente de parole représente aussi une mise en scène

Plusieurs commentaires défendent la longueur des entretiens et la douceur du dispositif. LEGEND permettrait aux invités de développer leur pensée tranquillement, loin des interruptions permanentes des plateaux télévisés. Un spectateur va jusqu’à écrire que « l’absence (relative) de contradiction […] rend les interviews intéressantes ». C’est précisément là que se situe le problème.

Une conversation longue peut être passionnante lorsqu’elle raconte un métier, une expérience singulière ou un parcours de vie. Le commentaire qui cite « un infirmier, une sage-femme, des soldats d’élite, un avocat, un croque-mort, un vétérinaire » touche donc quelque chose de juste. Cette qualité du format participe justement à sa puissance : elle installe une habitude de confiance que les autres invités viennent ensuite partager. C’est le piège.

Lorsque la même grammaire audiovisuelle distribue indistinctement sa crédibilité à des contenus de statuts radicalement différents, la manipulation n’est pas très loin.

Le fauteuil de Legend accueille sans distinction un témoignage intime, un expert parlant de son domaine, un médium racontant ses contacts avec les morts, un entrepreneur valorisant son entreprise, un platiste, un responsable politique défendant son bilan, ou contestant le fonctionnement de la justice, un promoteur de théories extraordinaires et un ancien dirigeant d’un service de renseignement exposant sa propre version de ses opérations. Le studio, la durée, la qualité de production, l’écoute attentive et la réputation du programme fournissent à chacun un environnement de crédibilité comparable.

Or, nous évaluons effectivement une information à partir de tels indices contextuels. Une expérience portant sur 8 380 évaluations de publications concernant la santé montre par exemple que l’expertise attribuée à la source et la compatibilité avec les croyances préalables influencent fortement la crédibilité accordée aux contenus (Kuutila et al., 2024). Le contenant participe donc à la réception du contenu.

La bienveillance apparente de Legend possède ici une fonction éditoriale très concrète. Une longue écoute sans confrontation permet à l’invité de construire son récit, de choisir ses exemples, de laisser de côté les éléments gênants et d’installer sa propre interprétation des faits. Pour un témoignage personnel, cela peut produire une écoute riche. Pour une affirmation scientifique, un plaidoyer politique, une communication d’entreprise ou un récit controversé, cette liberté offre surtout un immense avantage rhétorique à celui qui occupe le fauteuil.

La douceur du ton devient alors facilement un substitut à la qualité du traitement. Une interview agréable peut donner l’impression d’une parole équilibrée, alors que l’équilibre dépend aussi de ce qui a été vérifié, contextualisé, confronté ou laissé hors champ. Legend transforme cette absence de friction en marque de fabrique ; elle contribue aussi à donner une apparence homogène de sérieux à des contenus qui mériteraient des traitements profondément différents.

 

 

« Moi, je vois bien quand c’est débile »

Plusieurs commentaires présentent leur propre discernement comme la garantie de sécurité du dispositif. L’un explique : « J’ai regardé l’interview du platiste, ce n’est pas pour autant que je crois que la Terre est plate. J’ai regardé l’interview de la médium, je ne crois toujours pas à la vie après la mort. » Une autre spectatrice raconte avoir regardé plusieurs fois Anne Tuffigo et avoir fini par reconnaître « son mécanisme de manipulation et de lecture à froid ». Le raisonnement paraît rassurant parce qu’il prend pour étalon les cas les plus faciles.

Reconnaître la rotondité de la Terre après une heure passée avec un platiste constitue un test assez dérisoire de discernement. La difficulté commence avec l’invité dont le domaine nous échappe : le psychiatre expert auprès des tribunaux cité par une commentatrice, le milliardaire qui raconte sa réussite, l’ancien responsable du renseignement qui raconte une guerre, le médecin qui déroule des anecdotes invérifiables ou l’auteur qui enveloppe une spéculation métaphysique dans le vocabulaire de la physique quantique. C’est précisément lorsque notre compétence devient faible que le travail de contextualisation, de vérification et de contradiction prend toute sa valeur.

Un autre commentaire expose très clairement cette confiance : « il faut faire le tri […] personne ne nous oblige à regarder et à consommer sans discernement ». Une spectatrice va jusqu’à conclure « nous ne sommes pas naïfs », quelques lignes après avoir expliqué que Legend lui avait donné envie d’investiguer les photons, le prologue de l’Évangile selon Jean et l’hypothèse de la simulation. Nous voyons bien que des objets dont les statuts épistémiques diffèrent profondément arrivent dans le même flux, sous la même esthétique de sérieux, puis que le spectateur s’attribue la tâche de reconstruire seul les catégories que le média vient précisément d’effacer.

Cette confiance dans notre propre capacité de tri mérite d’être examinée. Les travaux sur l’angle mort des biais cognitifs montrent notre tendance à repérer plus facilement les biais chez autrui que chez nous-mêmes, indépendamment des capacités générales de raisonnement mesurées dans l’étude (Scopelliti et al., 2015). Plus directement encore, Lyons et ses collègues constatent dans deux grands échantillons représentatifs que trois Américains sur quatre surestiment leur capacité relative à distinguer les vrais titres des faux et se situent en moyenne 22 percentiles au-dessus de leur performance réelle (Lyons et al., 2021). Autrement dit, « faites confiance aux gens pour faire le tri » constitue précisément le genre de proposition dont la psychologie cognitive invite à se méfier.

Je rencontre le phénomène tous les jours dans mes propres commentaires. Des milliers de personnes possèdent une certitude absolue concernant leur capacité à reconnaître une absurdité. Certaines défendent ensuite avec une sincérité totale une affirmation fausse sur l’évolution, une guérison miraculeuse, une théorie de la conscience indépendante du cerveau ou un argument pseudo-scientifique sur le Suaire de Turin. Leur bonne foi change peu le problème : nous disposons tous d’une confiance dans notre jugement supérieure à la fiabilité réelle de ce jugement.

 

Le piège de « penser par soi-même »

On retrouve ici ce que l’épistémologie sociale appelle l’individualisme épistémique : l’idée que l’individu pourrait assurer seul l’essentiel du travail de sélection, de vérification et de hiérarchisation des informations (fsen, 2007 ; Goldberg, 2021).

« Penser par soi-même » sonne admirablement. Encore faut-il disposer des informations permettant de penser correctement.

Face à un médecin légiste, combien de spectateurs connaissent assez la médecine légale pour vérifier une anecdote spectaculaire ? Face à un entrepreneur, combien ont accès aux comptes de l’entreprise, à ses conflits d’intérêts, aux échecs passés ou aux informations écartées du récit héroïque ? Face à un ancien patron du Mossad, combien peuvent vérifier immédiatement chaque affirmation historique, opérationnelle et politique ? Face à quelqu’un qui invoque une expérience de physique quantique, combien maîtrisent suffisamment le protocole pour repérer un glissement entre ce que l’expérience mesure réellement et ce que l’invité prétend qu’elle démontre ?

Le recours à l’expertise, aux sources, à l’enquête et à la contradiction représente précisément une manière rationnelle de composer avec cette asymétrie.

Une étude classique sur le traitement journalistique du changement climatique avait déjà montré qu’accorder artificiellement une place comparable à une position marginale et au consensus des spécialistes créait chez le public une représentation déformée de l’état des connaissances. Boykoff et Boykoff ont montré que la recherche artificielle d’un équilibre entre deux positions peut elle-même biaiser l’information lorsque l’état des connaissances les soutient très inégalement (Boykoff & Boykoff, 2004). Legend pousse ce problème plus loin : ici, même l’équilibre disparaît souvent au profit d’une longue exposition sans véritable contradiction.

 

La parole possède des conséquences

« Quand les vidéos ne m’intéressent pas je zappe », écrit une spectatrice. Elle peut effectivement zapper. L’effet collectif du média continue pourtant d’exister.

Inviter une médium devant plusieurs millions de personnes augmente sa visibilité, son statut et sa valeur commerciale. Recevoir plusieurs fois un auteur contribue à vendre ses livres. Le Monde relève ainsi cinq millions de vues pour le premier passage d’Anne Tuffigo et associe l’exposition offerte par Legend au succès éditorial de plusieurs invités, dont Philippe Boxho.

La simple répétition exerce par ailleurs un effet mesurable sur nos jugements. Des expériences montrent qu’une information déjà rencontrée paraît ensuite plus exacte et circule davantage, y compris lorsqu’elle est fausse : c’est l’effet de vérité illusoire (Vellani et al., 2023). La visibilité constitue donc déjà une intervention sur l’écosystème informationnel.

Dans les pseudosciences et les médecines alternatives, cette question possède parfois des conséquences très concrètes. Des récits extraordinaires répétés dans des formats valorisants fabriquent de l’autorité, apportent des clients et installent des croyances capables ensuite d’orienter des décisions personnelles. Dans le domaine de la santé, l’enjeu est particulièrement concret : une méta-analyse récente d’essais randomisés confirme que l’exposition à de fausses informations sanitaires augmente l’adhésion à ces informations (Schmid & Bauer, 2026). Voilà pourquoi l’argument « chacun se fera son opinion » me paraît tellement insuffisant.

 

La junk food informationnelle

Un commentaire résume involontairement très bien le problème : « C’est une émission divertissante […] parce que ça nous permet parfois de voir des énergumènes siphonnés. »

Cette dimension du plaisir éprouvé par le consommateur a été comprise par l’équipe de Legend.

Nous savons qu’un paquet de bonbons procure du plaisir tout en renseignant très peu, par cette expérience agréable, sur sa valeur nutritionnelle. C’est pourquoi nous avons collectivement accumulé les signaux permettant au consommateur de savoir ce qu’il achète : composition, valeurs nutritionnelles, avertissements, identification de la publicité, règles particulières pour certains produits. Toute une prophylaxie s’est construite autour d’un constat assez simple : les industriels savent exploiter les mécanismes de récompense de notre cerveau, et le libre choix gagne à être éclairé par des informations que le plaisir immédiat fournit très mal.

Avec Legend le même emballage accueille tour à tour le témoignage intime, l’expertise, l’opinion, la propagande politique, le paranormal, le conseil business, la promotion d’un livre et même une publicité payée plusieurs dizaines de milliers d’euros. Toutes ces paroles arrivent avec les mêmes signes de qualité : le même fauteuil, le même animateur attentif, la même réalisation luxueuse, la même longue durée et la même promesse d’une rencontre authentique. Leur statut réel reste à reconstruire par le spectateur.

LEGEND produit ainsi une forme de junk news particulièrement efficace : un contenu optimisé pour être agréable à consommer, captivant et partageable, avec très peu d’indications sur sa valeur épistémique. Certaines interviews peuvent être excellentes, et cette qualité occasionnelle renforce même la crédibilité générale du dispositif. Après avoir entendu un professionnel raconter avec compétence un métier qu’il connaît, le spectateur retrouve exactement le même environnement pour écouter un médium, un entrepreneur venu se promouvoir ou un auteur qui transforme une spéculation en révélation.

Cette indistinction flatte énormément le public puisqu’elle lui attribue la compétence de reconstruire seul toutes les catégories que le dispositif vient d’effacer. Le platiste joue alors un rôle presque confortable : chacun peut constater son propre discernement devant une absurdité manifeste. L’épreuve véritable commence avec l’invité séduisant, diplômé, charismatique, politiquement proche ou simplement excellent conteur, au moment précis où notre sentiment de compétence reste intact tandis que nos moyens de vérification s’effondrent.

C’est pourquoi les défenseurs de Legend ressemblent parfois à des lapins de garenne manifestant pour davantage de liberté accordée aux chasseurs.

 

Nous méritons du journalisme

Un commentaire formule une défense encore plus radicale : « LEGEND n’a jamais eu la prétention d’offrir une fenêtre sur la vérité ». Cette phrase devrait au contraire augmenter notre niveau d’exigence. Un média qui rassemble des millions de personnes, construit des réputations, contribue au succès commercial de ses invités, vend des opérations promotionnelles et accueille des responsables politiques exerce déjà un pouvoir considérable sur l’espace public. Nous pouvons demander à ce pouvoir davantage qu’une agréable circulation des récits. Nous méritons du journalisme.

Cette exigence arrive dans une période de défiance profonde. En 2026, seulement 29 % des répondants français au Digital News Report du Reuters Institute déclarent faire confiance aux informations en général, contre 37 % à l’échelle internationale. Traiter cette défiance comme une simple hostilité irrationnelle conduirait à l’impasse : elle constitue un fait social avec lequel le journalisme doit travailler, et une invitation à examiner ses propres pratiques.

Les recherches du Reuters Institute montrent ainsi que le public valorise fortement l’exactitude, le professionnalisme et la vérification, tout en connaissant assez mal les pratiques concrètes qui permettent de produire une information fiable. La familiarité d’un visage, la sympathie qu’il inspire, la réputation d’un média ou l’impression de sincérité peuvent alors peser lourd dans le jugement (Toff et al., 2021).

Une piste consiste donc à rendre le travail journalistique plus visible. Curry et Stroud ont constaté une amélioration de la crédibilité perçue lorsque les lecteurs recevaient des informations sur les raisons d’un choix éditorial et sur les méthodes employées pour produire l’article (Curry & Stroud, 2021). La manière de reconnaître et de corriger ses erreurs compte également. Freitag et ses collègues montrent qu’une rétractation améliore l’exactitude des croyances du public, au prix parfois d’une légère baisse de confiance envers le média concerné (Freitag et al., 2024). Mériter la confiance suppose donc parfois d’accepter d’en perdre un peu en corrigeant publiquement ce qu’on a mal fait.

D’autres travaux consacrés à la reconstruction de cette confiance insistent sur l’écoute des publics, l’explication des pratiques et la capacité des médias à apprendre des critiques qui leur sont adressées (Robinson, 2023).

Le regain de confiance passe ainsi par des raisons vérifiables d’accorder sa confiance : des méthodes compréhensibles, une indépendance protégée, des erreurs corrigées publiquement et des responsabilités identifiables. Le spectacle de la « neutralité » tend précisément à substituer à ces garanties une impression personnelle de sincérité et de bienveillance.

 

Notre esprit critique a besoin d’un environnement propice.

Une démocratie saturée d’informations a besoin de citoyens capables de jugement, mais ce jugement se construit avec des ressources collectives : chercheurs, journalistes, institutions, procédures de vérification, normes de preuve et possibilités de correction. L’esprit critique consiste aussi à mesurer les limites de sa propre compétence et à savoir quelles procédures rendent raisonnable la confiance accordée à autrui.

L’infobésité donne facilement l’impression d’être informé, exactement comme la surabondance alimentaire ultratransformée peut donner l’impression d’être nourri correctement. LEGEND représente une version particulièrement visible d’un modèle qui prospère partout : beaucoup de contenu, beaucoup d’émotion, beaucoup d’assurance et très peu de garanties épistémiques. Derrière cette confusion prospèrent ceux qui possèdent le pouvoir de choisir les idées mises en circulation tout en laissant au public la conviction flatteuse qu’il reste seul maître du jeu.

Sommes-nous naïfs au point de vouloir défendre ceux qui se jouent de nous ?

 

Acermendax

Références

Antheaume, A. (2026, June 16). France. In Digital News Report 2026. Reuters Institute for the Study of Journalism.

Boykoff, M. T., & Boykoff, J. M. (2004). Balance as bias: Global warming and the US prestige press. Global Environmental Change, 14(2), 125–136. https://doi.org/10.1016/j.gloenvcha.2003.10.001.

Curry, A. L., & Stroud, N. J. (2021). The effects of journalistic transparency on credibility assessments and engagement intentions. Journalism, 22(4), 901–918. https://doi.org/10.1177/1464884919850387.

Defer, A., Laemle, B., Manilève, V., & Prigent, J. (2026, 25 juin). Guillaume Pley, visage du média « Legend », entre goût du trash et interviews complaisantes. Le Monde.

Freitag, J., Gochee, M., Ransden, M., Nyhan, B., Roschke, K., & Gillmor, D. (2024). The corrections dilemma: Media retractions increase belief accuracy but decrease trust. Journal of Experimental Political Science, 11(1), 90–101. https://doi.org/10.1017/XPS.2023.4.

Goldberg, S. C. (2021). What epistemologists of testimony should learn from philosophers of science. Synthese, 199(5–6), 12541–12559. https://doi.org/10.1007/s11229-021-03342-x.

Kuutila, M., Kiili, C., Kupiainen, R., Huusko, E., Li, J., Hosio, S., Mäntylä, M., Coiro, J., & Kiili, K. (2024). Revealing complexities when adult readers engage in the credibility evaluation of social media posts. Computers in Human Behavior, 151, 108017. https://doi.org/10.1016/j.chb.2023.108017.

Lyons, B. A., Montgomery, J. M., Guess, A. M., Nyhan, B., & Reifler, J. (2021). Overconfidence in news judgments is associated with false news susceptibility. Proceedings of the National Academy of Sciences, 118(23), e2019527118. https://doi.org/10.1073/pnas.2019527118.

Robinson, S. (2023). How journalists engage: A theory of trust building, identities, and care. Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/oso/9780197667118.001.0001.

Schmid, P., & Bauer, H. (2026). Impact of exposure to health misinformation on belief in health misinformation: A meta-analysis of RCTs. Health Communication, 41(5), 877–887. https://doi.org/10.1080/10410236.2025.2536772.

Scopelliti, I., Morewedge, C. K., McCormick, E., Min, H. L., LeBrecht, S., & Kassam, K. S. (2015). Bias blind spot: Structure, measurement, and consequences. Management Science, 61(10), 2468–2486. https://doi.org/10.1287/mnsc.2014.2096.

Toff, B., Badrinathan, S., Mont’Alverne, C., Ross Arguedas, A., Fletcher, R., & Nielsen, R. K. (2021). Listening to what trust in news means to users: Qualitative evidence from four countries. Reuters Institute for the Study of Journalism. https://doi.org/10.60625/risj-xhyg-0e19.

Tollefsen, D. (2007). Group testimony. Social Epistemology, 21(3), 299–311. https://doi.org/10.1080/02691720701674163.

Vellani, V., Zheng, S., Ercelik, D., & Sharot, T. (2023). The illusory truth effect leads to the spread of misinformation. Cognition, 236, 105421. https://doi.org/10.1016/j.cognition.2023.105421.

 

 

 

« Et si Freud avait eu, en partie, raison ? » La formule appartient à un genre journalistique bien installé : la réhabilitation spectaculaire du penseur maudit. Une discipline entière aurait rejeté trop vite un génie visionnaire ; un scanner cérébral viendrait enfin laver son honneur ; la science moderne découvrirait, stupéfaite, ce que le maître viennois avait compris un siècle auparavant.

L’article publié par Atlantico le 1er août 2026, reprise d’un texte de Samantha Brooks diffusé par The Conversation, suit exactement ce scénario. Son raisonnement tient dans une équation rudimentaire : une grande partie de l’activité cérébrale échappe à la conscience ; Freud parlait d’inconscient ; les neurosciences donnent donc raison à Freud. L’argument paraît séduisant. Il repose entièrement sur une équivoque.

— The Conversation est hélas un média qui ne sait pas bien faire le tri entre des contributions rigoureuse et des plaidoyers idéologiques, je vous parlais ici : https://menace-theoriste.fr/validation-des-emi-dans-la-revue-the-conversation-genant/  —

L’autrice de l’article original, Samantha J. Brooks, est une neuroscientifique avec plus d’une centaine de publications. Son engagement ancien dans la neuropsychanalyse oriente sa lecture et ses textes de vulgarisation : elle part des catégories freudiennes et leur cherche des équivalents cérébraux. Nous allons le voir.

 

Une petite vérité pour sauver une grande doctrine

Une part considérable de notre activité mentale se déroule hors de l’expérience consciente. La perception construit continuellement des représentations, l’attention sélectionne des informations, la mémoire influence les comportements, les automatismes guident les gestes, les émotions modifient les décisions. Cette proposition appartient au socle des sciences cognitives. Elle constitue aussi une affirmation très générale. Elle engage aussi peu Freud que l’existence de mouvements célestes engage l’astrologie.

L’inconscient étudié en laboratoire désigne une famille de processus définis par des protocoles. Chaque phénomène possède ses critères, ses mesures, ses limites et ses controverses méthodologiques. L’inconscient freudien désigne autre chose : un appareil psychique animé par des désirs refoulés, des pulsions sexuelles et agressives, une censure, des conflits entre instances, des compromis symboliques et un retour déguisé du refoulé dans les rêves, les lapsus et les symptômes. Le passage de l’un à l’autre réclame une démonstration. L’article fournit à la place une ressemblance lexicale. Le propos commence sur une position robuste et minimale : « des processus mentaux échappent à la conscience ». Une fois cette évidence accordée, le texte réintroduit progressivement l’édifice freudien : inconscient dynamique, ça, moi, surmoi, amnésie infantile, thérapie par la parole. La petite thèse, solidement établie, sert de sauf-conduit à la grande théorie. Freud reçoit ainsi le mérite de résultats qui portent sur un objet différent.

 

Freud arrive dans une histoire déjà ancienne

L’article entretient au passage une légende culturelle : Freud aurait révélé à l’humanité l’existence de forces mentales inconscientes. En vérité, cette histoire commence plusieurs siècles avant lui.

Leibniz écrivait déjà sur les « petites perceptions », ces impressions présentes dans l’esprit qui échappent à l’aperception consciente. Au XIXe siècle, Schelling et Eduard von Hartmann élaborent des philosophies de l’inconscient. Helmholtz décrit la perception comme le résultat d’« inférences inconscientes ». Wundt, Peirce et toute une psychologie expérimentale naissante travaillent sur des opérations perceptives qui produisent leurs effets avant toute réflexion consciente. William Carpenter emploie l’expression « cérébration inconsciente ». Pierre Janet étudie les automatismes, la dissociation et les phénomènes subconscients dans le cadre de la psychopathologie. Freud hérite donc d’un continent intellectuel déjà exploré. Son apport tient à une version particulière de l’inconscient : dramatique, sexuel, conflictuel, narratif et interprétable par l’analyste.

Cette version a connu un succès culturel prodigieux. Elle offre des personnages, des intentions cachées, des secrets d’enfance, des désirs interdits et des révélations. En transformant chaque geste en indice et chaque protestation en confirmation, elle possède toutes les qualités d’une mythologie virale. Les sciences contemporaines poursuivent l’étude des processus non conscients à partir de paradigmes expérimentaux, de modèles computationnels, de lésions cérébrales, de mesures comportementales et d’imagerie. Si Freud occupe une place historique dans le paysage culturel, il joue en revanche un rôle marginal dans la construction de ces programmes de recherche.

 

Le tour de passe-passe de la « correspondance »

Le cœur de l’article consiste à placer les catégories freudiennes à côté de notions neuroscientifiques, puis à contempler leur ressemblance. Le conscient, le préconscient et l’inconscient « correspondraient » aux mémoires déclarative et non déclarative. Le ça « pourrait être équivalent » aux processus neuronaux inconscients. Le moi « pourrait être représenté » par la métacognition et le cortex préfrontal. Le surmoi « pourrait se refléter » dans le système limbique. L’article emploie explicitement le conditionnel, puis son titre transforme cette collection d’analogies en retour triomphal de Freud.

Une correspondance constitue une hypothèse quand elle produit des prédictions précises. Or, quelles observations distingueraient un cerveau organisé selon le ça, le moi et le surmoi d’un cerveau décrit par des modèles concurrents ? Quelle activité cérébrale mesurerait spécifiquement le refoulement freudien ? Quel résultat réfuterait l’identification du surmoi au système limbique ? Quelle expérience départagerait cette cartographie d’une autre métaphore improvisée après lecture d’un manuel de neurosciences ? L’article laisse ces questions intactes.

La psychologie permet toujours ce genre d’associations. Le ça peut devenir le système de récompense, l’amygdale, les ganglions de la base, le tronc cérébral ou l’ensemble des processus automatiques. Le moi peut devenir le cortex préfrontal, le réseau du mode par défaut, la métacognition ou le contrôle exécutif. Le surmoi peut devenir le système limbique, les réseaux de cognition sociale ou les mécanismes d’apprentissage moral. Une théorie capable d’épouser chaque architecture cérébrale acquiert une remarquable souplesse décorative. Sa valeur prédictive reste à établir.

 

L’IRM comme machine à blanchir les concepts

L’article cite ensuite deux méta-analyses auxquelles Samantha Brooks a participé. Des visages exprimant une émotion, présentés de manière subliminale, provoquent une activation de l’amygdale. Voilà un résultat réel, intéressant et mesurable. La méta-analyse de 2022 porte sur 22 études d’imagerie utilisant des expressions faciales émotionnelles. Elle trouve une convergence d’activation amygdalienne bilatérale, légèrement plus marquée à droite. Elle étudie donc le traitement cérébral de visages brièvement présentés hors de l’accès conscient.

Cette expérience teste la perception subliminale d’expressions faciales. On ne peut en inférer quoi que ce soit concernant le désir sexuel refoulé, le conflit œdipien ou la censure psychique. Le nom de Freud s’impose dans l’interprétation journalistique, bien davantage que dans la variable expérimentale.

 

La mémoire transformée en topique freudienne

L’assimilation entre les trois niveaux freudiens et les systèmes de mémoire relève du même procédé.

Les mémoires déclarative et non déclarative se distinguent par leurs propriétés fonctionnelles, leurs systèmes cérébraux et les tâches qui les révèlent. La mémoire déclarative concerne principalement les faits et événements accessibles à un rappel explicite. La mémoire non déclarative recouvre plusieurs formes d’apprentissage : habiletés, conditionnement, amorçage et autres modifications de la performance. Le conscient, le préconscient et l’inconscient freudiens classent des contenus selon leur accessibilité supposée et leur rapport au refoulement. Les deux classifications découpent le psychisme selon des axes différents. Leur superposition ressemble à l’association du liquide, du solide et du gazeux avec le passé, le présent et le futur : trois cases de chaque côté, puis une illusion d’équivalence.

L’article va plus loin en affirmant que les expériences des premières années « restent dans nos cerveaux inconscients pour la vie ». Cette phrase présente comme un fait une hypothèse majeure et toujours débattue. Les travaux récents montrent que les nourrissons possèdent des capacités d’encodage épisodique plus précoces que certaines conceptions anciennes le supposaient. La persistance exacte de ces traces, leur transformation et leur accessibilité ultérieure constituent précisément le problème scientifique. L’amnésie infantile mobilise la maturation hippocampique, la consolidation, la récupération, le langage, le développement du concept de soi et les pratiques narratives familiales. L’idée d’un stockage permanent dans un inconscient freudien demeure sans démonstration.

  • Yates, T. S., Ellis, C. T., Turk-Browne, N. B., & others. (2025). Hippocampal encoding of individual episodic memories in human infants. Science, 387(6740), 1316–1321. https://doi.org/10.1126/science.adt7570

 

Kahneman annexé à son tour

L’article affirme ensuite que Daniel Kahneman aurait construit ses systèmes 1 et 2 à partir de certaines idées freudiennes, et c’est un peu facile.

Les théories à double processus distinguent des traitements rapides, autonomes et peu coûteux de traitements plus lents, dépendants de la mémoire de travail et du contrôle cognitif. Elles forment une vaste famille de modèles développés dans la psychologie du raisonnement, du jugement, de la décision et de la cognition sociale. Elles possèdent leurs propres expériences, leurs propres débats et leurs propres difficultés théoriques. Freud opposait des processus primaires régis par le principe de plaisir à des processus secondaires régis par le principe de réalité. Une vague parenté narrative apparaît : spontanéité d’un côté, contrôle de l’autre. La même parenté relierait Kahneman à Platon, à la distinction entre passions et raison, ou à toute théorie ayant séparé impulsion et délibération.

Une ressemblance aussi générale établit une analogie historique, mais certainement pas une filiation scientifique.

 

La libre énergie comme dernière chambre d’écho

La conclusion de l’article convoque le principe de libre énergie de Karl Friston, présenté comme le meilleur modèle actuel de l’interaction entre activité consciente et inconsciente. Cette appréciation relève explicitement du jugement personnel de l’autrice.

Le principe de libre énergie propose un cadre mathématique très général reliant perception, action, apprentissage et maintien des systèmes biologiques. Son statut épistémique, sa portée explicative et ses formulations font l’objet de controverses substantielles. Des analyses techniques ont relevé des hypothèses supplémentaires nécessaires, des formulations variables et des difficultés dans le passage du principe abstrait à des mécanismes biologiques déterminés.

Des auteurs issus de la neuropsychanalyse rapprochent ce cadre de notions freudiennes comme le principe de réalité, les processus primaires ou la liaison de l’énergie psychique. Ces publications parlent de similitudes, de ponts conceptuels et de correspondances possibles. Le programme interprétatif qu’elles proposent possède une direction révélatrice : les concepts freudiens reçoivent après coup une traduction dans le langage d’une théorie contemporaine. C’est tout bénéfice pour les idées de la tradition psychanalytique, mais les modèles n’y gagnent rien en termes de prédictions ou d’efficacité.

Une traduction rétrospective conserve toujours une grande liberté. Après chaque découverte, il suffit de chercher une phrase ancienne assez vague pour fabriquer une préfiguration. Nostradamus bénéficie depuis longtemps de la même générosité herméneutique.

 

Pourquoi Freud colle à tout

L’article illustre finalement le véritable accomplissement de Freud : sa puissance culturelle. Ses idées sont devenues populaires, virales et envahissantes. Le refoulement, le déni, le complexe, le lapsus révélateur, l’acte manqué, le désir caché et le traumatisme enseveli appartiennent au langage courant. Cette diffusion donne l’impression que Freud avait identifié des objets naturels, alors qu’elle témoigne d’abord du succès de ses catégories.

Freud a proposé des récits psychologiques puissants, des personnages conceptuels mémorables et une méthode d’interprétation capable de donner du sens à presque tout. Cette fécondité littéraire et culturelle accompagne une faiblesse scientifique majeure : l’interprétation déborde des faits et s’arroge une latitude presque illimitée.

 

Une résurrection qui ne fait pas de miracle

Au terme de cette lecture, l’article accomplit surtout une opération de réétiquetage. Des résultats portant sur la perception subliminale, la mémoire implicite ou le contrôle cognitif sont traduits dans le vocabulaire freudien ; cette traduction produit ensuite l’illusion que les expériences ont testé les concepts de Freud.

Le procédé dispense la psychanalyse d’exposer ses propositions distinctives au risque expérimental. Le ça, le surmoi, le refoulement ou le symbolisme des symptômes deviennent de vagues préfigurations de tout mécanisme cérébral découvert depuis lors, assez souples pour recevoir après coup une signification nouvelle. Cette capacité d’adaptation assure leur survie culturelle, bien davantage que leur fécondité scientifique.

Les neurosciences poursuivent l’étude des processus non conscients avec leurs propres concepts, leurs propres méthodes et leurs propres débats. Freud y gagne ici une caution moderne que les expériences citées n’ont jamais été conçues pour lui fournir.

 

Acermendax

 

Pendant plusieurs semaines, L’Express a examiné les catalogues de formation continue des 75 universités françaises. Le journal affirme avoir repéré plus de 120 diplômes universitaires consacrés à des pratiques dépourvues de fondement médical clair ou exposées à des dérives : médecine chinoise, auriculothérapie, aromathérapie, ostéopathie, micronutrition, magnétisme, psychogénéalogie, fasciathérapie, gemmothérapie, yoga thérapeutique, soin par le cheval et diverses méthodes psychocorporelles. Selon son estimation, ces cursus rapporteraient ensemble plus de deux millions d’euros par an aux établissements qui les proposent.

  • https://www.lexpress.fr/sciences-sante/quand-les-medecines-alternatives-noyautent-les-facs-la-liste-exclusive-des-diplomes-3SPT5ZQHZJBHPLVDO245RQHT4I

Le cas du diplôme de « pratique d’éducation somatique » proposé par Lyon 1 donne une idée du problème. L’Expresse évoque une vidéo de présentation qui montre des participants rampant, s’enlaçant ou se regroupant au son de bols tibétains, tandis que l’intervenante évoque la « conscience des cellules ». Le cursus promet une initiation au *Body-Mind Centering*, au *Life Art Process* et au « Mouvement authentique », avec le vocabulaire de l’intuition, de la guérison et de l’exploration intérieure. Ailleurs, les catalogues universitaires annoncent le pouvoir thérapeutique des bourgeons, des huiles essentielles, des aiguilles plantées dans l’oreille, des héritages psychologiques familiaux ou des massages censés libérer des sensations « fossilisées » dans les fascias.

Si ces sujets vous intéressent, si vous vous demandez s’il n’y a pas du vrai, au fond dans ces pratiques qui semblent convaincre des gens, sachez que j’ai travaillé sur le sujet et que vous pouvez trouver sur La tronche en Biais des vidéos sur :

Et quelques autres. La Playlist s’appelle PSNC.

 

Quelle transparence ?

L’enquête de l’Express écrite par Antoine Beau, avec Stéphanie Benz et Asia Dayan, s’appuie sur des catalogues, des plaquettes et des informations publiques. Le contenu intégral de nombreux enseignements restant inaccessible en ligne, ces documents permettent de repérer les formations problématiques sans mesurer précisément la nature des discours tenus, l’ampleur des dérives pédagogiques et les risques auxquels elles exposent les patients. Il faut désormais exiger un examen détaillé de chaque programme, des qualifications et des intérêts des intervenants, des prétentions thérapeutiques enseignées et des références scientifiques présentées aux étudiants.

Une faculté peut parfaitement étudier l’acupuncture, l’homéopathie, la psychogénéalogie ou l’usage des huiles essentielles. Elle peut en enseigner l’histoire, les risques, les interactions médicamenteuses, les ressorts culturels, l’économie et l’état des connaissances. Elle peut aussi former les soignants à répondre aux patients qui y recourent. L’existence d’enseignements sur ces pratiques est donc en soi parfaitement légitime tant qu’il ne s’agit pas de faire la promotion de croyances sans validation scientifique.

Un cours consacré aux intoxications provoquées par les huiles essentielles relève de la santé publique, mais un diplôme qui présente l’aromathérapie comme une thérapeutique validée accomplit une opération radicalement différente que l’Université a le devoir de ne pas tolérer en ses murs.


Parenthèse

Une parenthèse biterroise montre jusqu’où cette recherche de légitimité peut conduire.

Le 5 juin 2026, le conseil municipal de Béziers a approuvé à l’unanimité la vente d’un terrain de 15 563 mètres carrés à la société Campus Santé Nature Méditerranée pour 653 000 euros, ainsi que le principe d’une modification du plan local d’urbanisme nécessaire à la réalisation du projet. Les promoteurs présentent ce futur établissement privé comme le premier grand campus européen consacré à la médecine traditionnelle chinoise, en coopération avec l’Université spécialisée de Shanghai. Ils annoncent des cursus post-baccalauréat allant de trois à onze années, jusqu’à cinq cents étudiants, une maison de santé réunissant professionnels médicaux et praticiens de médecine chinoise, ainsi que des structures destinées aux personnes âgées et aux enfants autistes. Derrière l’architecture académique du projet, ses cursus longs, son partenariat international et son vocabulaire de « diagnostic différentiel », se construit ainsi une filière professionnelle consacrée à des doctrines et à des pratiques dont le statut scientifique, médical et juridique demeure profondément problématique.

 

Un diplôme local, une caution très réelle

Le diplôme d’université —le DU— possède un statut particulier, différent des diplômes du système LMD. Le DU appartient à l’établissement qui le crée et ne bénéficie d’aucune reconnaissance nationale automatique, contrairement à la licence, au master ou au doctorat. Cette subtilité administrative échappe facilement au public. Sur une plaque professionnelle ou un site commercial, la formule « diplômé de la faculté de médecine de… » conserve toute sa puissance. Elle associe le praticien au prestige de la recherche, de l’hôpital et de l’État, même lorsque la pratique enseignée repose sur une doctrine préscientifique, une tradition culturelle ou des études fragiles.

Le Conseil national de l’Ordre des médecins avait décrit ce mécanisme en 2023. L’affichage d’un diplôme délivré par une faculté de médecine entretient chez les patients l’idée d’une reconnaissance scientifique, y compris lorsque la pratique concernée demeure dépourvue de validation clinique. Cette caution institutionnelle brouille alors la frontière entre formation universitaire et efficacité thérapeutique démontrée. L’Ordre demandait en conséquence aux doyens de réserver certains diplômes aux professionnels de santé et d’écarter des cursus diplômants les pratiques de soins sans fondement établi.

 

L’enjeu dépasse donc la qualité de quelques cours. L’université fournit ici un capital symbolique. Son nom transforme une croyance thérapeutique en compétence affichable, puis cette compétence sert à recruter des patients, à vendre des consultations, à obtenir des invitations dans les médias et à réclamer une place dans les politiques publiques. La caution universitaire devient ensuite un argument circulaire : la pratique mérite du crédit puisqu’une faculté l’enseigne, et la faculté l’enseigne puisqu’elle paraît déjà crédible.

Ce procédé fonctionne particulièrement bien avec l’expression « médecine intégrative ». Le mot suggère une médecine plus complète, plus humaine et plus attentive, tout en évitant de préciser ce qui serait intégré, selon quelles indications et à partir de quel niveau de preuve. Des soins de support utiles, des pratiques de bien-être, des techniques psychologiques, des doctrines énergétiques et des thérapeutiques imaginaires finissent ainsi rangés dans le même ensemble.

 

Des alertes répétées depuis des années

Sur La Tronche en Biais et La Menace Théoriste, ce problème est documenté depuis plusieurs années. L’affaire de l’homéopathie avait déjà montré, entre 2018 et 2019, la capacité d’une doctrine médicalement disqualifiée à conserver des formations, des soutiens académiques et une respectabilité institutionnelle longtemps après l’accumulation des données défavorables. Plusieurs facultés avaient alors suspendu leurs diplômes d’homéopathie sous la pression du débat public et de l’évaluation scientifique.

En 2021, le signalement d’une étudiante m’avait conduit à examiner un enseignement d’homéopathie dispensé en IFSI par une enseignante de la faculté de pharmacie de Nancy. Ma critique visait la présentation complaisante de cette doctrine, dépourvue de mise en perspective sur son histoire, ses principes et les résultats des évaluations cliniques. Cela avait causé quelques tensions avec l’Université à l’époque, heureusement dissipées depuis.

En mai 2025, j’ai analysé une table ronde sur les « médecines complémentaires » organisée à la faculté de médecine de Strasbourg. L’événement présentait l’universitarisation de ces pratiques comme une réponse à leur popularité et assimilait parfois l’exigence de preuves à une fermeture doctrinaire. La demande sociale prenait la place de l’évaluation, tandis que la présence d’universitaires et de médecins produisait l’apparence d’un débat scientifique équilibré. Cette alerte a-t-elle conduit les université à plus de prudence et de rigueur sur ces questions ? Eh bien…

En mars 2026, j’ai documenté un congrès de « santé intégrative » accueilli à la faculté de médecine de Clermont-Ferrand. L’Université Clermont Auvergne et le CHU figuraient parmi les cautions affichées d’un événement associant homéopathie, sophrologie, fasciathérapie, coaching, réflexologie, discours psychocorporels et partenaires commerciaux. Le cadre universitaire constituait un élément central de la communication et de la mise en marché du congrès.

Quelques mois plus tard, début juillet 2026, une enquête consacrée à la faculté de médecine de Nantes publiée déjà dans l’Express, révélait un autre réseau mêlant responsables universitaires, structures de « médecine intégrative », anthroposophie, fasciathérapie, homéopathie etc. J’avais alors décrit cette accumulation de diplômes, de revues, de collèges et de titres comme un brouillard institutionnel : chaque structure cautionne les autres, jusqu’à faire oublier la pauvreté des preuves situées au centre du dispositif.

La nouvelle enquête de L’Express élargit considérablement cette cartographie. Elle montre une organisation nationale, avec des concentrations particulièrement fortes à Strasbourg, Montpellier, Paris, Metz ou Lyon. Elle confirme surtout un mécanisme que nous signalons depuis longtemps : l’entrée des fausses médecines à l’université s’effectue rarement par une proclamation hostile à la science. Elle passe par le vocabulaire de l’ouverture, du soin global, de l’innovation pédagogique, de la demande des patients et de l’humanisation de la médecine.

 

Face aux polémiques, le ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste a chargé le Hcéres de cartographier ces formations, d’évaluer leur qualité et de proposer une meilleure régulation. Une inspection spécifique concerne également les enseignements dispensés à l’Inspé de Dijon.

Je cite :

« Médecines intégratives, douces, alternatives… les formations qui se réclament de ces expressions interrogent souvent les communautés scientifiques et universitaires.
C’est pourquoi j’ai demandé au Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) de lancer une mission de cartographie et d’évaluation de la qualité des formations existantes et de me faire des propositions pour mieux les réguler.
J’ai également demandé à l’inspection générale du ministère de conduire une mission d’inspection à l’INSPE de Dijon. Plusieurs articles de presse ont en effet relayé des interrogations concernant des formations proposées aux futurs enseignants en sciences de la vie et de la Terre sur des enjeux de santé, dont la rigueur scientifique a suscité des questionnements. »

 

Quid de la liberté académique ?

Le comité rencontrera une difficulté réelle. La production des connaissances exige une liberté académique pleinement exercée, qui protège aussi bien l’examen des hypothèses fragiles que l’étude critique des pratiques controversées. Les responsables des formations les plus contestables invoqueront naturellement ce principe pour défendre leurs enseignements, et les polémiques à venir porteront largement sur cette frontière.

Une distinction doit pourtant rester claire. En créant un diplôme professionnel et en certifiant sous son nom la compétence de ses titulaires, une université affirme avoir transmis des savoirs et des pratiques suffisamment établis pour fonder une activité professionnelle. Cette responsabilité lui impose d’évaluer rigoureusement le contenu enseigné, les qualifications des intervenants et les prétentions thérapeutiques associées au diplôme.

L’évaluation annoncée devra rendre publics les programmes complets, les références bibliographiques, les objectifs pédagogiques, les qualifications des intervenants, leurs intérêts professionnels et commerciaux, les modalités d’évaluation des étudiants et la destination professionnelle du diplôme. Elle devra surtout distinguer l’étude critique d’une pratique de la formation destinée à en autoriser ou à en promouvoir l’exercice.

 

Nous allons entendre les arguments habituels. Alors permettez que je prenne les devants. La demande du public pour des soins et pratiques thérapeutiques non conventionnelles constitue un sujet de recherche, un enjeu sanitaire et un motif de formation à la communication clinique. Mais elle fournit un piètre critère de vérité. La satisfaction des usagers renseigne sur leur expérience. Elle n’établit pas l’efficacité spécifique d’un traitement. Quant à la popularité d’une croyance, elle mesure sa diffusion avec une grande précision et sa validité avec une précision presque nulle.

L’université possède une fonction irremplaçable : transmettre les méthodes qui permettent de départager une hypothèse féconde, une erreur sincère et une entreprise de persuasion. En vendant son sceau à des formations qui brouillent ces catégories, elle affaiblit la confiance dont elle dépend. Ce constat impose une vigilance particulière face à la vulnérabilité croissante du monde académique aux croyances, aux intérêts commerciaux et au bullshit. Dans le contexte politique et informationnel actuel, laisser des entreprises antiscientifiques affaiblir les institutions chargées de détecter et de corriger méthodiquement nos erreurs constituerait une faute collective lourde de conséquences.

 

Acermendax

Une enquête du Monde publiée le 25 juin 2026 s’est penchée sur le fonctionnement de LEGEND, le média fondé par Guillaume Pley. Les journalistes ont analysé près de deux cents vidéos publiées pendant un an et décrivent une ligne éditoriale guidée par les émotions fortes, les faits divers, les récits spectaculaires et les invités capables de produire du clic. Le modèle économique repose sur les recettes publicitaires de YouTube, les placements de produits et les publireportages : d’après un document interne consulté par Le Monde, une marque doit débourser au moins 17 000 euros pour un placement et 62 000 euros pour une vidéo promotionnelle conçue selon les codes d’une interview ordinaire.

L’enquête s’intéresse surtout aux choix politiques et commerciaux du média. Mais un autre problème mérite l’examen : la place accordée aux récits pseudo-scientifiques, paranormaux ou complotistes. C’est là où j’ai quelque chose à apporter.

 

 

Des invités en divorce avec le réel

Dans le décor soigné d’une émission présentée comme un long entretien sérieux, Guillaume Pley et son équipe ont reçu la médium Anne Tuffigo, invitée à commenter des affaires criminelles et à rapporter les confidences supposées de personnes décédées. Son premier passage avait cumulé cinq millions de vues. LEGEND a également reçu la médium Patricia Darré, puis un platiste venu expliquer pourquoi il avait raison. Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies ont bénéficié du même traitement pour présenter leurs prétendues « preuves scientifiques » de l’existence de Dieu. Les titres prennent directement en charge la promotion de ces affirmations, par exemple : « Les morts lui confient des choses », « Dieu existe : les preuves scientifiques », « Nous vivons dans une simulation et notre monde n’existe pas ! Il nous explique et montre ses preuves »

Le dispositif fournit les signes extérieurs de la compétence et du temps de cerveau à abrutir avec des propos manipulateurs pendant que l’argent des annonceurs coule à flot. L’animateur conserve sa posture de curieux ouvert d’esprit, sans jugement — gentil !— tandis que l’invité déroule son récit avec toute l’autorité symbolique offerte par l’émission.

Récemment Patrice Pouillard a profité de cette exposition pour revenir sur les pyramides et suggérer que l’histoire enseignée dissimulerait des découvertes fondamentales. Le titre est savamment conçu : « Pyramides : et si tout ce qu’on nous a appris était faux ? Les secrets incroyables »

Pouillard est le réalisateur de La Révélation des pyramides, film construit autour des thèses de Jacques Grimault et diffusé massivement depuis 2012. Dès sa sortie, le film s’est fait démonter par les critiques, de nombreux vulgarisateur ont montré que c’était n’importe quoi, des chercheurs sont monté au créneau.

En 2017, le sociologue Damien Karbovnik consacrait un article scientifique à la réception de ce documentaire, décrit comme un exemple de passage de l’« alterscience » au conspirationnisme. L’article analyse notamment la manière dont le film imite les codes du documentaire scientifique, accumule les coïncidences numériques et transforme les objections des spécialistes en indices d’une dissimulation institutionnelle. LEGEND offre aujourd’hui une nouvelle vie médiatique à cette vieille mécanique, sous un titre qui demande si « tout ce qu’on nous avait appris était faux ».

à Damien Karbovnic sera mon invité le 25 aout pour analyser le coulisses de l’ésotérisme et de la spiritualité moderne

Quelques jours plus tard, LEGEND recevait le journaliste Loïc Hecht sous ce titre : « Nous vivons dans une simulation et notre monde n’existe pas ! Il nous explique et montre ses preuves ». La formulation possède déjà sa conclusion, ses points d’exclamation et ses « preuves ». Les extraits promotionnels y ajoutent l’idée que la conscience viendrait d’ailleurs que du cerveau, les sorties hors du corps et diverses expériences paranormales présentées comme des indices convergents.

L’hypothèse de la simulation constitue pourtant un problème philosophique précis. Dans son article fondateur de 2003, Nick Bostrom formule un trilemme conditionnel : soit les civilisations disparaissent avant d’acquérir la capacité de simuler leurs ancêtres, soit elles renoncent à produire massivement de telles simulations, soit une grande proportion des observateurs vivent dans une simulation. Cette construction dépend donc de plusieurs prémisses spéculatives sur les civilisations futures, les capacités de calcul et la possibilité même de reproduire des consciences. Elle fournit un argument probabiliste sous conditions, très éloigné d’une démonstration expérimentale de l’irréalité du monde.

En 2020, l’astronome David Kipping a repris ce raisonnement avec une analyse bayésienne intégrant l’incertitude sur la faisabilité technique des simulations. Son calcul place la probabilité d’une existence simulée sous la barre des 50 %, avec une convergence vers 50 % seulement lorsque le nombre de simulations tend vers l’infini. Ce travail reste lui-même dépendant d’un modèle et de ses hypothèses. Le titre choisi par LEGEND efface toute cette architecture intellectuelle pour convertir une spéculation en révélation : le monde « n’existe pas » et l’invité apporte « ses preuves ».

Le sujet conserve un véritable intérêt. Il touche à l’épistémologie, au statut de l’expérience consciente, aux limites du raisonnement probabiliste et aux critères permettant de distinguer une hypothèse métaphysique d’une théorie scientifique testable. Son traitement sérieux demanderait des philosophes des sciences, des spécialistes du calcul, des neuroscientifiques et des chercheurs capables de préciser les termes du problème. LEGEND choisit la voie économiquement plus efficace : les élucubrations spiritualisantes et quantiques d’un vendeur de livre.

En effet, Loïc Hecht s’éloigne des critères élémentaires de la rationalité : distinction entre hypothèse et preuve, hiérarchie des sources, exigence de reproductibilité, prise en compte des réfutations et confrontation sérieuse aux explications concurrentes. Il accorde aux témoignages, aux expériences subjectives et aux résultats marginaux une valeur disproportionnée, puis relie physique quantique, conscience, sorties hors du corps et simulation dans un récit de convergence que les données disponibles soutiennent très faiblement. Les précautions de langage subsistent, mais elles servent surtout d’habillage à une trajectoire intellectuelle déjà orientée vers une conclusion spiritualiste.


Simulation : la science est OK ?

Un article récent de l’astrophysicien Franco Vazza examine l’hypothèse de la simulation : toute simulation exige de stocker et traiter de l’information, donc de mobiliser énergie, puissance de calcul et temps de calcul. L’auteur teste trois scénarios — simulation de l’Univers observable, simulation de la Terre, puis simulation terrestre à plus basse résolution — et conclut que, dans les trois cas, les ressources nécessaires deviennent incompatibles avec la physique connue ou astronomiquement hors de portée. Sa conclusion vise surtout le scénario « Matrix » classique : une civilisation future située dans un univers régi par les mêmes lois que le nôtre ne pourrait pas simuler notre réalité avec un niveau de fidélité suffisant. L’article laisse toutefois ouverte une échappatoire purement spéculative : un univers simulateur doté de lois physiques radicalement différentes, hypothèse qui sort alors du domaine testable. Autrement dit, ce travail fragilise fortement la version physico-technologique ordinaire de l’hypothèse de la simulation, sans liquider toutes ses variantes métaphysiques.

  • Vazza, F. (2025). Astrophysical constraints on the simulation hypothesis for this Universe: Why it is (nearly) impossible that we live in a simulation. Frontiers in Physics, 13, Article 1561873. https://jhap.du.ac.ir/article_488.html 

 

 

Pourquoi c’est de la merde ?

Les convictions privées de Guillaume Pley importent peu. Il peut accorder aux fantômes, à la Terre plate ou aux théories de Patrice Pouillard un crédit voisin de zéro. Sa ligne éditoriale repose sur une conviction beaucoup plus rentable : les récits extraordinaires attirent l’attention, les titres affirmatifs suscitent la curiosité, les critiques provoquent des commentaires et les débunks prolongent la circulation du contenu. Une étude portant sur plus de 560 000 messages diffusés sur les réseaux sociaux a ainsi montré que chaque terme moral et émotionnel supplémentaire augmentait en moyenne de 20 % la probabilité de partage dans les communautés étudiées. L’application précise de ce résultat à YouTube demanderait une étude spécifique, mais le principe général éclaire le choix assumé par LEGEND de « taper sur les émotions fortes ».

  • Brady, W. J., Wills, J. A., Jost, J. T., Tucker, J. A., & Van Bavel, J. J. (2017). Emotion shapes the diffusion of moralized content in social networks. Proceedings of the National Academy of Sciences, 114(28), 7313–7318. https://doi.org/10.1073/pnas.1618923114

Cette mécanique rejoint la définition philosophique du bullshit par Harry Frankfurt, reprise dans la littérature scientifique : un discours produit pour impressionner, séduire ou capter l’attention, avec une relation indifférente à la vérité de son contenu. Le menteur connaît la vérité qu’il cherche à dissimuler ; le bullshiteur utilise simplement ce qui fonctionne. La véracité devient une variable secondaire derrière l’efficacité sociale du propos.

  • Pennycook, G., Cheyne, J. A., Barr, N., Koehler, D. J., & Fugelsang, J. A. (2015). On the reception and detection of pseudo-profound bullshit. Judgment and Decision Making, 10(6), 549–563.

 

LEGEND industrialise cette indifférence en multipliant les sujets et les invités. Guillaume Pley a choisi la formule fainéant : il ne raconte rien lui-même, il invite ceux qui construisent des histoires à occuper un fauteuil en face de lui pendant deux heures, et il passe à la caisse quand même. Dans un monde cynique c’est quelqu’un qu’on pourrait admirer.

Les chercheurs, journalistes et vulgarisateurs héritent ensuite du travail de vérification, avec une audience presque toujours inférieure à celle de l’affirmation initiale. Guillaume Pley délègue ainsi l’invention à ses invités, conserve la posture confortable du gentil curieux et monétise la circulation du récit. Cette mécanique explique à la fois le succès de LEGEND et sa profonde pauvreté éditoriale. Autrement dit ; c’est de la merde.

Mais en disant cela je prends un risque car j’ai déjà vu des juges oblitérer complètement mes analyses critiques pour se concentrer sur la vulgarité de l’expression et estimer qu’elle constitue une injure envers la personne plutôt qu’un jugement de valeur de son travail. Alors pourquoi ce mot, me direz-vous. Est-ce que je cherche la merde ? Non.

OK, mais pourquoi ce mot ?

J’ai appelé cette chronique « Pourquoi LEGEND, c’est de la merde ? » parce que l’effet produit par cette petite phrase brutale et stupide résume exactement l’ADN de ce programme. Elle provoque, accroche, irrite et donne envie de réagir avant même d’avoir formulé la moindre idée. LEGEND fonctionne ainsi : une promesse maximale pour une densité axiologique minimale, sans valeur intellectuelle, sans vertu éditoriale, sans respect véritable pour la science, la vérité ou le réel. Le réel reste à la porte tandis que Guillaume Pley joue à être neutre  en faisant un million de vues avec des discours qui laissent le public aussi peu instruit qu’avant, mais qui en plus infeste son cortex avec par quelques certitudes spectaculaires que des milliers d’heure de travail devront combattre laborieusement après coup.

 

Acermendax

Le Secret des Secrets de Dan Brown serait-il qu’il nous prend pour des quiches ?

 

La fiction, c’est de la fiction.

Dan Brown sait construire un thriller. Il sait accumuler les énigmes, les sociétés secrètes, les documents oubliés et les découvertes susceptibles de bouleverser notre vision du monde. Cette mécanique narrative lui a permis de vendre plus de 250 millions de livres. Elle lui confère aussi une autorité considérable auprès d’un public qui associe volontiers ses romans à un immense travail de documentation.

Avec Le Secret des secrets, cette ambiguïté devient le cœur du livre. Brown ne se contente plus d’emprunter quelques idées aux marges de la science afin de nourrir son intrigue. Il affirme désormais que ces idées décrivent réellement la conscience humaine et qu’elles offrent des raisons scientifiques de croire à une vie après la mort.

Quand le thriller devient un traité de métaphysique

Le roman s’ouvre sur une page intitulée « Faits », où Brown affirme que les expériences, les technologies et les résultats scientifiques mentionnés sont conformes à la réalité. Puis son personnage de scientifique expose la thèse centrale : le cerveau ne produirait pas la conscience ; il fonctionnerait comme un poste de radio recevant une conscience présente partout dans l’Univers. Le cerveau mort, la conscience continuerait donc d’exister.

Dans sa critique pour Le Monde l’historienne Fleur Hopkins-Loféron décrit Brown comme un « nouveau croyant » et observe que Robert Langdon, son personnage jusque-là présenté comme un rationaliste, finit par adhérer aux thèses parapsychologiques du roman. Vers la fin du roman, le personnage estime même que conserver une position matérialiste l’obligerait à « mettre de côté sa raison » et à ignorer les expériences de mort imminente, la télépathie, les prémonitions ou les rêves partagés, tous présentés comme des phénomènes avérés.

Le procédé est assez grossier. Le sceptique n’est plus celui qui demande des preuves suffisamment solides. Il devient celui qui refuse obstinément de reconnaître l’évidence. Dans Die Welt, Hannes Stein relève même une phrase imprimée en italique : « À un certain point, le scepticisme devient lui-même irrationnel. »

Hannes Stein estime que Le Secret des secrets est un traité idéologique sommairement déguisé en roman. La scientifique favorable à la noétique est belle, brillante et généreuse. La sceptique est froide, manipulatrice et se livre à d’odieuses expériences sur des êtres humains. Plutôt que mettre deux hypothèses en concurrence, Brown préfère distribuer les qualités morales en fonction des croyances qu’il souhaite faire triompher.

Cette dérive n’est pas entièrement nouvelle. Dès 2009, lors de la parution du Symbole perdu, la critique Laura Miller écrivait que Dan Brown avait remplacé la pseudohistoire du Da Vinci Code par la pseudoscience. Katherine Solomon y pratiquait déjà la « noétique » et prétendait démontrer que la pensée agit directement sur la matière. Le nouveau roman accomplit toutefois une étape supplémentaire : Brown adopte personnellement les convictions de son personnage et vient les défendre dans les médias.

 

La caution des « sciences noétiques »

Le roman fait explicitement la promotion de l’Institute of Noetic Sciences, ou IONS, un institut privé américain fondé dans les années 1970 par l’ancien astronaute Edgar Mitchell. L’organisation annonce travailler sur les capacités psychiques, la précognition, la télépathie, la vision à distance et la survie de la conscience après la mort.

À l’occasion de la sortie du roman, l’IONS a créé une page destinée aux lecteurs de Dan Brown, promettant de leur faire découvrir « les recherches réelles derrière la fiction ». L’institut propose également un entretien entre Brown et son chercheur en chef, le parapsychologue Dean Radin. L’écrivain y exprime son admiration et sa gratitude envers l’organisation.

Nous sommes donc devant une opération de légitimation réciproque. Brown offre à l’IONS l’immense audience de ses romans. L’IONS lui fournit en retour un vocabulaire scientifique, quelques chercheurs diplômés et des expériences dont les résultats sont présentés comme révolutionnaires.

Je vous parlais de « sciences noétiques » dans un épisode de tronche » de Fake : « Sors de ce corps ! » Fausses sciences de l’esprit sur Tocsin [TDF 12.1] » sur les élucubrations de Sylvie Dethiollaz.

 

L’existence de publications en parapsychologie ne suffit évidemment pas à démontrer les phénomènes étudiés. Etzel Cardeña a défendu en 2018 l’idée que les méta-analyses apporteraient un soutien cumulatif à l’existence du « psi ». Cette lecture reste vivement contestée. Les résultats de Daryl Bem sur la précognition, souvent invoqués dans ce débat, ont notamment échoué lors de trois réplications indépendantes préenregistrées : aucun des trois essais n’a retrouvé l’effet annoncé. Une autre série de sept expériences réunissant 3 289 participants a également échoué à reproduire le phénomène ; la méta-analyse correspondante aboutissait à un effet moyen pratiquement nul. Une réanalyse bayésienne avait par ailleurs conclu que les données initiales de Bem apportaient des preuves faibles ou inexistantes en faveur de la précognition.

  • Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677.
    https://doi.org/10.1037/amp0000236
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423.
    https://doi.org/10.1371/journal.pone.0033423
  • Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate psi. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948.
    https://doi.org/10.1037/a0029709
  • Wagenmakers, E.-J., Wetzels, R., Borsboom, D., & van der Maas, H. L. J. (2011). Why psychologists must change the way they analyze their data: The case of psi: Comment on Bem (2011). Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 426–432.
    https://doi.org/10.1037/a0022790

Les travaux de Daryl Bem sur la précognition, je vous en parlais dans Le Bureau du Bizarre :


 

Ces échecs répétés illustrent la fragilité du corpus utilisé pour annoncer des facultés extraordinaires. Même les défenseurs les plus sérieux du domaine réclament encore des expériences confirmatoires, des protocoles préenregistrés et des théories réfutables. Dan Brown saute toutes ces étapes et annonce directement au public que « la nouvelle science » a découvert que la conscience existe hors du cerveau.

L’un des travaux mis en avant pendant la promotion du roman mérite d’ailleurs une précision. Le texte de Michael Daw et Chris Roe consacré à la « conscience non locale » a été présenté par le Los Angeles Times comme une étude scientifique récente. Il s’agit en réalité d’un essai récompensé par un prix de 50 000 dollars décerné par l’Institute of Noetic Sciences, dans le cadre d’un concours portant précisément sur les théories de la conscience non locale. Ce texte n’établit pas expérimentalement l’existence d’une conscience extérieure au cerveau. Il rassemble des hypothèses métaphysiques et propose de futurs moyens de les tester.

La promotion transforme donc une conjecture primée par l’organisation qui la défend en découverte scientifique susceptible de renverser notre connaissance de l’esprit humain. Ce tour de passe-passe est-il vraiment honnête ? Brown peut ensuite invoquer cette « nouvelle science » sans expliquer au public qu’il ne cite ni une expérience décisive ni un résultat reproduit indépendamment.

 

Que s’est-il passé sur France 5 ?

Le 14 mars 2026, Dan Brown est reçu dans C à vous, la suite, la seconde partie du talk-show de France 5, présentée ce samedi-là par Mohamed Bouhafsi. Venu parler du Secret des secrets, l’écrivain dépasse rapidement la promotion littéraire : il présente comme le résultat de huit années de recherche sa conviction que la conscience existe hors du cerveau et qu’une partie d’elle survit à la mort. Vous allez voir qu’il ne s’agit pas de l’interview d’un auteur de fiction, mais bien de la promotion de croyances métaphysiques sur le service public ; sans la moindre contradiction.

Pendant près de douze minutes, aucune des affirmations scientifiques de Dan Brown n’est véritablement mise à l’épreuve. Aucun neuroscientifique ne lui répond, aucune étude ne lui est demandée, aucune distinction n’est faite entre une expérience vécue et la preuve d’une conscience survivant au cerveau. Le plateau va même jusqu’à lui fournir le cas spectaculaire de Derek Amato et une démonstration de l’effet Barnum, qui permet à Brown de se présenter comme un pourfendeur des croyances irrationnelles.

Les journalistes de France 5 sont-ils victimes ou complices de cette opération de communication qui constitue une véritable intoxication pseudoscientifique ?

 

« La nouvelle recherche dit que ce n’est pas vrai. La conscience existe à l’extérieur de votre cerveau. Et votre cerveau travaille comme un récepteur de cette conscience. […] Lorsque le cerveau meurt, la conscience est toujours là. Il y a beaucoup de sciences absolument fascinantes et de neurosciences pour suggérer que c’est vraiment ce qui se passe. »

Brown commence par caricaturer l’état des connaissances. Les neurosciences ne réduisent pas simplement « tous vos rêves et toutes vos pensées » à quelques réactions chimiques. Plusieurs théories concurrentes cherchent à expliquer la conscience : espace de travail global, traitement récurrent, théories d’ordre supérieur, traitement prédictif ou théorie de l’information intégrée. Le domaine est loin d’avoir résolu toutes ses difficultés, mais les principales théories scientifiques cherchent à relier les états conscients à des mécanismes cérébraux identifiables et testables.

— Je vous conseille d’ailleurs le visionnage du cours au collège de France du professeur Stanislas Dehaene « Qu’est-ce que la conscience, et quels sont ses mécanismes cérébraux ? » https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/qu-est-ce-que-la-conscience-et-quels-sont-ses-mecanismes-cerebraux

 

Aucune « nouvelle science » n’a établi que la conscience existe hors du cerveau. La conscience non locale demeure une hypothèse très minoritaire, dépourvue de mécanisme démontré et de résultats expérimentaux robustes malgré plusieurs décennies de recherche.

Brown exploite ici une confusion classique : l’absence d’une théorie complète de la conscience laisserait toutes les hypothèses sur un pied d’égalité. Or une énigme non résolue ne constitue pas une preuve en faveur de n’importe quelle solution. Nous ne savons pas encore tout expliquer, mais nous savons que les anesthésiques, les lésions cérébrales, les stimulations électriques, les maladies neurodégénératives et les modifications de l’activité neuronale altèrent de manière régulière la perception, la mémoire, la personnalité et le niveau de conscience.

Brown compare le cerveau à un poste de radio qui capterait une conscience venue d’ailleurs. Mais cette comparaison n’explique rien tant qu’elle ne permet pas de prévoir un résultat différent de celui des neurosciences. Or Brown ne propose aucun test capable de départager les deux hypothèses. Une métaphore qui permet de rendre imaginable la survie de l’esprit est forcément très séduisante, mais cela ne la dispense pas d’être prouvée avant qu’on puisse la croire.

 

« Après huit ans à parler à des physiciens […] j’en suis arrivé à croire que lorsque l’on meurt, une portion de notre conscience survit. Appeler ça conscience ou âme, peu importe. »

Brown a parfaitement le droit de tirer une conviction personnelle de ses lectures et de ses échanges. La mention de huit années de recherche ne transforme pas cette conviction en résultat scientifique. On ignore les critères qui ont guidé ses lectures, les spécialistes rencontrés, les objections examinées et la manière dont il a évalué la qualité des études.

Le décès de sa mère pendant l’écriture du livre éclaire son investissement personnel. Il n’y a aucune raison de mettre en doute la sincérité de sa démarche. Cette circonstance appelle même une certaine délicatesse mais pas de complaisance devant des allégations imprudentes.

Les expériences de mort imminente sont tout à fait réelles. Certaines personnes réanimées rapportent une sensation de paix, un tunnel, une lumière, une sortie de leur corps ou la présence de proches décédés. C’est un sujet que j’ai déjà traité en vidéo et dans un livre. Je vous renvoie notamment vers une vidéo de synthèse où je présente les arguments survivalistes et la réponse qu’on peut leur apporter.

— « La VIE après la MORT : les réponses inattendues de la science » https://www.youtube.com/watch?v=FKrIojK37Rg

Il me semble important de souligner que si des travaux sérieux avaient apporté la preuve dont parle Dan Brown, l‘information ne serait pas donnée sur un plateau de France 5 par un romancier venu faire la promotion de son livre de fiction. Ça a l’air un peu évident, mais c’est une évidence qui s’efface totalement de l’émission que nous regardons.

 

Comment expliquer les ressenti des expérienceurs qui ont traversé une EMI ? Une synthèse publiée en 2025 dans Nature Reviews Neurology propose un modèle intégrant l’hypoxie, les modifications des neurotransmetteurs, la désinhibition de certains circuits, les mécanismes du sommeil paradoxal, la mémoire et les perturbations de la perception corporelle. Ce modèle reste à préciser, mais il montre qu’un programme neuroscientifique fécond existe sans postuler une âme extérieure au cerveau.

Brown transforme donc des phénomènes intéressants et encore imparfaitement compris en démonstration d’une vie après la mort. La conclusion excède très largement les résultats.

  • Martial, C., Fritz, P., Gosseries, O., Bonhomme, V., Kondziella, D., Nelson, K., & Lejeune, N. (2025). A neuroscientific model of near-death experiences. Nature Reviews Neurology, 21(6), 297–311.
    https://doi.org/10.1038/s41582-025-01072-z

Je vous renvoie également vers mon émission avec le professeur Stéphane Charpier sur les recherches au sujet de la conscience.

— « Les mystères de la conscience [TenL 155] » https://youtube.com/live/6PS_7HYRBWE

 

« Derek Amato […] se réveille virtuose du piano. […] Si vous regardez le cerveau différemment, comme un récepteur, soudain ça a du sens, comme de mettre le Soleil au centre du système. »

Le « syndrome du savant » concerne de rares personnes qui développent ou renforcent après une lésion cérébrale des capacités artistiques, musicales, mnésiques ou calculatoires inhabituelles. Le mécanisme demeure mal compris ; des hypothèses portent notamment sur la réorganisation des connexions, la désinhibition de compétences latentes ou des changements dans l’attention et la mémoire.

  • Darold A. Treffert; The savant syndrome: an extraordinary condition. A synopsis: past, present, future.  Trans. R. Soc. B27 May 2009; 364 (1522): 1351–1357. https://doi.org/10.1098/rstb.2008.0326

Le cas Derek Amato est cependant beaucoup moins spectaculaire que le raccourci qui circule à son sujet et prétend qu’il s’est « réveillé virtuose du piano ».  Comme pour la plupart de ces histoires incroyables, il vaut mieux vérifier avant de croire. Amato avait déjà une pratique musicale : batterie dans son enfance, guitare et participation à des groupes. Après son accident, il s’est mis à improviser au piano et dit percevoir des formes qui orientent ses doigts. Lors d’un entretien pour l’émission scientifique Hidden Brain, il s’est montré capable de produire de belles improvisations, mais incapable de lire une partition ou même de jouer Twinkle, Twinkle, Little Star sur demande.

Si cela n’enlève rien à l’intérêt de son changement, cela interdit d’en faire l’équivalent d’un savoir musical complet, apparu sans apprentissage, que son cerveau aurait capté dans une conscience universelle. L’argument ne tient pas, et il faudrait donc l’abandonner pour se concentrer sur de bons arguments. Or nous voyons, et nous verrons encore revenir cette histoire en lieu et place d’argument solides. Et ceci doit nous servir d’indice sur la qualité du raisonnement à l’œuvre.

Dan Brown applique ensuite un raisonnement fautif : si un phénomène ne reçoit pas encore d’explication complète, notre modèle général serait faux ; la métaphore du cerveau-récepteur deviendrait alors vraie. Plusieurs explications concurrentes restent pourtant possibles. Une anomalie peut provenir d’un mécanisme encore inconnu, d’une observation incomplète, d’une mauvaise mesure ou d’une généralisation abusive. Elle ne sélectionne pas miraculeusement l’hypothèse préférée de l’auteur.

La comparaison avec l’héliocentrisme relève du procédé rhétorique. Le modèle de Copernic, puis celui de Kepler, produisait des calculs et des prédictions susceptibles d’être confrontés aux observations. Le cerveau-récepteur de Brown fonctionne pour l’instant comme une explication ajoutée après coup à tout ce qui paraît mystérieux. Il « explique » aussi bien la télépathie que les EMI, le savantisme ou les rêves partagés parce qu’il reste assez vague pour absorber n’importe quel récit.

Brown affirme également que toutes les religions diraient finalement la même chose : « Il y a quelque chose après la mort. » Cette formule gomme d’immenses divergences. Les traditions religieuses ne décrivent ni la même âme, ni la même survie, ni le même rapport entre l’individu et ce qui persisterait. Le bouddhisme refuse notamment l’idée d’un soi permanent ; les conceptions juives de l’au-delà sont extrêmement diverses. Une convergence entre des doctrines incompatibles ne constitue pas une preuve indépendante de la réalité sous-jacente d’un phénomène ; il est plus probable que ces récits existent et se ressemblent parce qu’ils remplissent le même rôle. J’en parle dans ma conférence « D’où vient dieu » que je déclinerais peut-être un jour en livre ou en vidéo.

 

Expérience des portraits identiques distribués aux chroniqueuses, puis explication de « l’effet Barnum ».

Ce passage est presque cruel pour Brown, parce qu’il explique correctement le principe général de la validation subjective : nous reconnaissons facilement notre personnalité dans des descriptions vagues et valorisantes qui pourraient convenir à presque tout le monde.

Quelques détails sont faux. L’expérience classique n’a pas été menée à Harvard. Elle a été publiée en 1949 par le psychologue Bertram Forer, d’où le nom d’effet Forer ; l’expression « effet Barnum » s’est imposée ensuite.

Mais Brown a compris l’essentiel. Il sait qu’une expérience personnellement saisissante peut recevoir une explication psychologique ordinaire. Il sait que la conviction d’un sujet ne suffit pas à valider l’astrologie.

Quelques minutes plus tôt, il appliquait pourtant une exigence beaucoup plus faible aux expériences de mort imminente. Il retenait les récits frappants, leur attribuait une cause extérieure au cerveau et les présentait comme une accumulation de preuves. Le contraste ne prouve pas que toutes les EMI relèvent de l’effet Forer. Il révèle surtout une asymétrie de méthode : Brown réclame un contrôle expérimental lorsqu’il ne croit pas au phénomène, puis se satisfait de récits et d’anomalies lorsque leur conclusion correspond à ses nouvelles convictions.

« Ce sont des romans de fiction. Ce sont des personnages qui traversent un monde réel, interagissent avec de véritables œuvres d’art, de véritables documents. Ce qu’ils décident de faire, c’est de l’imagination. »

Voilà la ligne de défense traditionnelle de Dan Brown : l’action serait fictive, mais le décor documentaire serait réel. Le problème tient précisément à ce partage. Brown ne signale pas clairement où finit le décor authentique et où commencent l’erreur, la légende ou l’affabulation. Il place certaines de ses affirmations les plus contestables sous l’étiquette « Faits », puis les fait exposer par des personnages universitaires. Il conserve ainsi la liberté du romancier tout en revendiquant l’autorité de l’historien ou du scientifique.

 

Le Prieuré de Sion : un avertissement ancien

Dès le début de l’entretien, l’un des chroniqueurs raconte avoir découvert Da Vinci Code à onze ou douze ans et s’être alors passionné pour le Prieuré de Sion. Cette remarque innocente fournit un exemple concret de l’effet produit par les procédés de Brown : une invention littéraire, précédée d’une garantie de factualité, devient pour le lecteur un sujet d’histoire réelle. Or la pseudo-histoire n’est pas un sujet moins grave que les pseudo-sciences de la conscience.

« Je me suis intéressé au Prieuré de Sion et à toute la vie de Léonard de Vinci. »

Dans la page « Faits » du Da Vinci Code, Brown affirmait que le Prieuré de Sion était une société secrète européenne fondée en 1099 et que les Dossiers secrets conservés à la Bibliothèque nationale de France en prouvaient l’existence. Léonard de Vinci, Botticelli, Victor Hugo et Isaac Newton auraient figuré parmi ses grands maîtres.

Tout cela repose sur une affabulation. Pierre Plantard a déposé les statuts d’une association appelée Prieuré de Sion en 1956, à Annemasse. Dans les années 1960, avec l’aide de Philippe de Chérisey, il lui a fabriqué une généalogie médiévale et a déposé à la Bibliothèque nationale les documents qui devaient ensuite servir de « preuves ». De Chérisey a laissé un texte signé décrivant la fabrication des faux parchemins. Aucun historien n’a trouvé de trace de cette prétendue société avant l’association créée par Plantard.

Les faits sont donc ceux-ci. À partir du baratin de mythomane de Pierre Plantard et de son association créée en 1956 avec l’ambition de s’inventer une généalogie royale et des connexions avec des personnages historiques illustres, Dan Brown a écrit un roman à énigme très populaire, un geste de romancier très malin et parfaitement légitime. Mais, évidemment le Prieuré millénaire dirigé par Léonard de Vinci et gardien d’un secret concernant Jésus et Marie-Madeleine est une invention.

Brown ne s’est pourtant pas contenté d’utiliser cette invention dans son intrigue. Son site officiel continue à présenter le Prieuré comme une véritable société secrète fondée en 1099. En pleine promotion du roman, il avait même déclaré à Good Morning America que, s’il avait écrit un ouvrage documentaire, ses affirmations factuelles seraient restées les mêmes.

Vingt ans plus tard, Brown répète exactement la même opération. Aux faux documents historiques succèdent les expériences parapsychologiques contestées. Au Prieuré de Sion succède la conscience non locale. Dans les deux cas, le roman est précédé d’une garantie de factualité, les personnages savants transforment la thèse en cours magistral, puis l’auteur profite de la promotion du livre pour défendre personnellement ce que son intrigue vient de faire triompher.

 

Conclusion — Un traître à la fiction

On rencontre des traîtres à la science : des chercheurs qui conservent le titre, le vocabulaire et le prestige de leur métier tout en abandonnant ses contraintes. Dan Brown devient ici un traître à la fiction.

La formule est sévère, mais elle décrit une méthode. Brown entend accomplir avec un roman le travail qu’il aurait dû entreprendre dans un essai. Un essai l’aurait obligé à définir précisément sa thèse, à exposer ses sources, à présenter les résultats négatifs, à répondre aux objections et à séparer les observations des spéculations. Dans un roman, il choisit lui-même les preuves, élimine les contre-exemples, ridiculise les sceptiques et organise la victoire finale de sa croyance.

Puis, une fois ce monde truqué refermé, il se présente à la télévision comme un homme convaincu par huit années d’enquête scientifique. Il affirme ailleurs que ces recherches ont changé sa vision du monde et qu’il connaît désormais des précédents prouvant qu’une conscience peut exister hors du corps.

Cette pratique maltraite la fiction, réduite à un véhicule de persuasion. Elle maltraite les faits, transformés en accessoires dramatiques. Elle trompe enfin le lecteur, auquel on demande simultanément de croire que « tout cela est réel » et de se souvenir, au moment des critiques, qu’il ne s’agissait que d’un roman.

Cela rappelle le fameux « je ne fais que poser des questions » des auteurs de documentaires complotistes qui ne sont pas en mesure d’assumer la défense des thèses dont ils font la promotion.

Dan Brown a parfaitement le droit de croire qu’une partie de sa conscience survivra à sa mort. Il a heureusement le droit d’en faire une histoire même si c’est un mauvais roman incohérent et boursouflé. Sa célébrité de romancier ne lui confère par conte aucune compétence particulière pour annoncer que les neurosciences auraient démontré cette survie. Lorsqu’il utilise cette notoriété pour baratiner sur un plateau de télévision à coups de « nouvelle science », de cerveaux-récepteurs et d’anomalies miraculeusement résolues, il exploite la confiance que ses œuvres lui ont permis d’acquérir.

C’est le genre d’abus contre lequel le métier de journaliste devrait protéger le public qui se branche sur le service public à une heure de grande écoute.

 

Acermendax

Le décodage biologique est une Pratique de soin non conventionnelle (une PSNC) que l‘on retrouve dans divers pratiques et qui a pour point de départ de définir toute maladie comme le résultat d’un « choc psychologique », d’un « conflit biologique ». Ses premières théorisations datent des années 1980-90 avec la Médecine Nouvelle germanique et la Biologie Totale qui promettent globalement 100% de guérison aux maladies jugées incurables par la médecine.

Pour savoir si l’on peut s’y fier, nous allons explorer son histoire, sa théorie, ses prétentions et ses dangers éventuels

Pour réaliser cette vidéo j’ai consulté de multiples sources librement disponibles : le rapport de l’inserm de 2011 dédié à l’évaluation de cette pratique, une fiche du CNOM[1] sur cette théorie, les pages wikipédia associées, des sites de défenseurs de la Biologie totale, un article d’anthropologie, et le travail en ligne de rationalistes comme le site Psiram et celui de l’AFIS.

Histoire et principes

La Médecine Nouvelle Germanique est développée dans les années 1980 par Ryke Geerd Hamer (1935-2017), un médecin allemand, fils de pasteur et longtemps étudiant en théologie lui-même. Hamer aurait découvert une nouvelle approche médicale après un drame personnel : la mort de son fils, Dirk, en 1978. À l’en croire, cet événement traumatique aurait déclenché chez lui un cancer, et pas n’importe lequel : un cancer testiculaire, qu’il a interprété comme un lien avec son fils décédé… Un cancer qu’il aurait guéri en résolvant ce qu’il appelle un « conflit psychologique »… Mais sans que cela l’empêche de demander l’ablation chirurgicale conventionnelle recommandée par la médecine, comme quoi il n’a pas mis tous ses œufs dans le même panier.

Hamer prétend avoir découvert, comme ça, spontanément, par la simple puissance de sa réflexion, cinq lois biologiques universelles expliquant l’origine des maladies et leur évolution. Son fils est venu en rêve l’encourager dans ses découvertes ; il s’agit, et c’est récurrent dans le monde des pseudo-médecines, d’une découverte par révélation.

Ces 5 lois, non reconnues scientifiquement, postulent que le cancer et d’autres maladies ne seraient pas des dysfonctionnements, mais des réponses biologiques programmées visant à résoudre un conflit. Voici les 5 lois de Hamer :

  1. La loi d’airain du cancer — tout cancer, ou maladie équivalente, résulte d’un choc psychique extrêmement brutal.
  2. La loi biphasique des pathologies — toute pathologie a deux phases : la phase active et la phase de réparation après la solution du ressenti conflictuel.
  3. Le système ontogénétique des tumeurs — le type de conflit psychologique vécu par une personne détermine quel feuillet embryonnaire sera affecté : endoderme, mésodermes ou ectoderme, et donc la nature de la maladie
  4. Le système ontogénétique des microbes — chaque type de microbe intervient selon un feuillet embryonnaire qui lui correspond (endoderme pour le champignons, ectoderme pour les virus par exemple), et constitue un partenaire plutôt qu’un pathogène.
  5. La quintessence : toute maladie est un programme spécial de la Nature. En vertu de cela les symptômes et les maladies auraient toujours un sens, ils sont utiles et même vitaux pour la survie de l’individu

Il présente ces 5 lois dans une thèse pour un doctorat de médecine, mais la faculté de médecine de Tübingen n’est pas convaincue. Il devra se contenter d’en faire un livre.

Hamer affirme que le cerveau est toujours impliqué dans les maladies comme le cancer, car le « choc psychologique » y ferait des dégâts appelés « foyers de Hamer » à partir desquels des directives anarchiques seraient envoyées à l‘organe dépendant de cette zone cérébrale. Le bon docteur n’aurait qu’à regarder un scanner du cerveau d’un malade pour diagnostiquer immédiatement la nature de sa maladie nous dit la légende.


Parenthèse…

Je ne vais pas pouvoir passer sous silence le fait que Ryke Geed Hamer avait quelques obsessions… antisémites.

Hamer qui a multiplié les propos négationnistes, prétendait que la chimiothérapie et la morphine faisaient partie d’une conspiration juive visant à réaliser un génocide de la population non juive. Évidemment, le rejet de ses théories médicales par la communauté scientifique et la révocation de son autorisation d’exercer la médecine étaient aussi le résultat d’un complot juif contre lui, puisque de toute façon, je le cite, les juifs dirigent une « gigantesque entreprise criminelle mondiale ». Hamer a également nié l’existence du SIDA, le qualifiant d' »escroquerie ».

L’idéologie de Hamer n’est pas juste une dérive personnelle : elle s’est diffusée avec ses théories médicales. Son rejet de la médecine conventionnelle n’est pas seulement basé sur une remise en question des traitements classiques : il s’inscrit dans un imaginaire où la science médicale serait une « arme » entre les mains d’un groupe qui manipule les masses. Les héritiers de ses idées, hélas, lui ressemblent, et ça n’est pas un détail sans importance.


Une variante, la Biologie Totale, est inventée par Claude Sabbah (1947-2022), un médecin généraliste marseillais. Il reprend et adapte la doctrine de Hamer pour créer la « Biologie Totale des Êtres Vivants ». Sabbah a intégré des éléments de la psychanalyse, de la psychogénéalogie et de la programmation neurolinguistique (PNL) pour former un corpus théorique qui prétend offrir une explication globale du fonctionnement de la vie et des maladies[2]. Pendant des années, il organise des formations et conférences en France, en Belgique et au Canada, forme des centaines de gens, dont certains professionnels de santé à ses applications pratiques, telles que la « déprogrammation biologique » des maladies. Ces formations ouvertes à un large public, sans prérequis de diplômes liés à la santé, ont produit une nébuleuse de praticiens aux compétences variées. La pratique se diffuse via des réseaux de thérapeutes alternatifs, de très nombreux livres parfois à grand tirage, parfois a destination des enfants[3], des séminaires et des vidéos en ligne. Aujourd’hui, on estime qu’il existe plusieurs centaines de praticiens en Biologie Totale en Europe, bien que leur nombre exact soit difficile à déterminer, car cette pratique n’est pas régulée.

NB : La collection Dis-moi pourquoi ?, aux éditions Pyge, coécrite par Gérard Athias, apprend aux jeunes lecteurs à rechercher derrière une allergie, un herpès ou une varicelle un événement émotionnel et un ressenti à dépasser. Athias avait suivi les séminaires de Claude Sabbah et reconnaissait s’être nourri de ses enseignements, tout en revendiquant ensuite une doctrine personnelle mêlant sens de la maladie, mémoires familiales, symbolique et kabbale.

Interrogé par le Sénat le 3 avril 2013 dans le cadre d’un rapport sur « Dérives thérapeutiques et dérives sectaires », Gérard Athias, par ailleurs docteur en médecine, explique sa pratique avec un jeu de mot en hébreu : « Comme le même mot signifie à la fois le foie et le respect, je relie les problématiques de foie à l’irrespect, afin de permettre à ceux qui l’ont subi de se libérer de ces émotions douloureuses. Je ne dis pas avoir raison mais, dans ma logique, il existe un lien entre l’organe et l’émotion. ». Il explique par ailleurs avoir été guéri par Claude Sabbah en séminaire : « J’ai guéri grâce à une phrase prononcée à plusieurs reprises par Claude Sabbah : « chapeau ou pas chapeau » ? La douleur que j’ai alors ressentie dans ma tête a mis en lumière le problème qui me taraudait : suis-je chrétien ou juif ? La pertinence de cette phrase a brisé mes chaînes. »

 

Un troisième théoricien est Christian Flèche, infirmier de formation, qui revendique la découverte du « Biodédodage » ou « bio-psycho-thérapie » et dirige l’École de Décodage Biologique Pratique[4].

La nouvelle Medecine Germanique de Ryke Hamer est une marque déposée[5] sous son nom anglais German New Medicine®, parce que le docteur Hamer n’avait pas envie que l’on plagie son œuvre et que des petits malins se fassent de l’argent alors que tout devrait lui revenir à lui. Christian Flèche accompagne l’expression « Décodage Biologique Pratique » du symbole de marque déposée sur ses supports commerciaux, sans que j’aie pu retrouver le dossier d’enregistrement correspondant.

Aucune structure officielle n’encadre la pratique ou l’enseignement de cette PSNC, ce qui en fait un terrain particulièrement prompt aux dérives sectaires.

 

Les prétentions du décodage biologique

La Biologie Totale prétend offrir une explication universelle des maladies, ainsi qu’une méthode de guérison « naturelle ». Outre les cancers, la méthode de Hamer permettrait de soigner[6] la sclérose en plaques, l’hypothyroïdie, le syndrome de Gilles de la Tourette, l’obésité, la fibromyalgie, les caries dentaires[7] , les douleurs, les fièvres et la paralysie. En fait, c’est bien simple : elle peut tout guérir, puisqu’elle est totale.

La méthode employée est la suivante :

  • Pour traiter une maladie, le praticien tente d’identifier l’événement traumatisant qui l’aurait déclenchée à l’aide d’une grille d’analyse.
  • Le patient est ensuite encouragé à « résoudre » ce conflit psychologique, ce qui est censé entraîner la guérison.
  • Dans certains cas, les praticiens recommandent l’abandon des traitements médicaux conventionnels, ce qui peut être extrêmement dangereux, en particulier pour des maladies graves comme le cancer

 

Voici quelques exemples de traitements proposés :

La doctrine affirme que les cancers sont liés à des conflits émotionnels profonds. Le cancer du sein gauche d’une femme droitière serait associé à un « conflit de nid » dans la relation parent-enfant alors que celui du sein droit proviendrait d’un conflit avec le partenaire. Le cancer du poumon serait lié à une peur existentielle ou à un sentiment d’étouffement dans une situation de vie. Les messages de prévention sur les paquets de tabac « Fumer tue » seraient à l’origine de « conflit de peur », et c’est cela qui causerait le cancer du fumeur. Le cancer de la peau serait relié à des conflits de séparation ou de perte de contact.

Audition de Christian Flèche, formateur en décodage biologique, 27 février 2013 — 17min22– « À quoi sert la peau ? La peau sert à toucher, être touché. Donc un enfant qui vient avec de l’eczéma, un problème de peau […] l’écoute va être centrée sur la séparation, la perte de contact. »

Pour soigner le patient, le praticien l’aide à identifier le conflit émotionnel à l’origine du cancer et à le résoudre par des techniques de visualisation, des discussions thérapeutiques ou des « déprogrammations » psychologiques. Aucun traitement médical conventionnel n’est recommandé.

La doctrine explique et guérit les maladies cardiovasculaires. L’Infarctus du myocarde serait associé à un conflit de territoire (par exemple, une dispute familiale ou professionnelle). L’Hypertension artérielle serait liée à un sentiment de devoir tenir bon face à une pression extérieure. Le traitement consiste à inviter le patient à explorer les situations de sa vie où il se sent menacé ou sous pression, puis à « libérer » ces émotions par des exercices de respiration ou des techniques de relaxation.

La doctrine comprend et soigne les troubles digestifs. Les Ulcères gastriques seraient associés à un conflit de colère rentrée ou à un sentiment d’injustice. La maladie de Crohn serait liée à un conflit de dévalorisation ou à un sentiment d’être « incapable de digérer » une situation. Comme traitement, le praticien guide le patient pour identifier la source de sa colère ou de son sentiment d’injustice, puis l’aide à « digérer » symboliquement cette émotion.

La doctrine détient la solution aux maladies respiratoires. L’Asthme serait associé à une peur de manquer d’air ou à un sentiment d’étouffement dans une relation. La Bronchite serait liée à un conflit de territoire ou à une dispute non résolue. Le traitement est exactement de la même nature que les précédents : une sorte de psychanalyse pour libérer ses émotions.

La doctrine fait des merveilles sur les Troubles musculo-squelettiques. L’arthrite serait associée à un conflit de dévalorisation ou à un sentiment d’être « bloqué » dans une situation. La Lombalgie serait Liée à un conflit de soutien (par exemple, un sentiment de ne pas être soutenu par son entourage). Pour guérir, le praticien aide le patient à identifier les situations où il se sent dévalorisé ou non soutenu, puis à « débloquer » ces émotions par des techniques de dialogue intérieur ou des exercices corporels.

Je pourrais poursuivre et citer les maladies dermatologiques, les troubles neurologiques (comme la migraine et la sclérose en plaques), les troubles psychologiques, les maladies auto-immunes ou les maladies infectieuses… Sachez qu’une Infection urinaire serait liée à un conflit de marquage de territoire (par exemple, une dispute avec un partenaire. Etc.

Audition de Christian Flèche, formateur en décodage biologique, 27 février 2013 20min06– Le sénateur cite les propres documents de Flèche : « Toute maladie démarre en un instant, suite à un biochoc que l’on appelle un conflit déclenchant, car il déclencherait une histoire conflictuelle passée, ou conflit programmant. »

Vous l’aurez compris, l’univers de la Biologie Totale et du Décodage Biologique est celui des jeux de mots et des calembours, déjà popularisé par la psychanalyse, une forme de pensée magique où l’interprétation symbolique tient lieu d’étiologie et de science du diagnostic.

Pour vous donner une idée du niveau, voici comment on justifie que le cancer est un message que le malade doit écouter pour changer sa vie et aller vers la santé. C’est la fameuse idée que le « mal a dit », je cite un entretien publié par les anthropologues Aline Sarradon-Eck et Coralie Caudullo[8]. C’est une « psychothérapeute » formée à Nice qui parle :

« les symptômes sont des témoins de quelque chose… nous, le symptôme, on le considère entre guillemets, comme le Saint Homme, c’est…le Saint Homme qui vient parler, qui vient raconter quelque chose »

 

Voici un extrait du site Psiram qui répertorie les fausses médecines et leurs dérives :

« Le 30 juin 2007, Claude Sabbah a donné une conférence exceptionnelle d’une journée dans un amphithéâtre de la prestigieuse université Panthéon-Sorbonne à Paris[9]. Devant environ 400 personnes qui avaient payé entre 125 et 145€ l’entrée, il a fait l’apologie d’une psychothérapie qui prétend soigner instantanément toutes les maladies, mêmes les plus graves : cancers, SIDA, sclérose en plaques, dépressions, paralysies etc. Cet ancien médecin généraliste, retiré de l’ordre, va jusqu’à affirmer avoir soigné en une seule consultation, des malades atteints d’une sclérose en plaques ou encore d’une leucémie. Sa méthode, appelée aussi « Déprogrammation biologique » serait efficace lors de consultations téléphoniques et par transmission de pensées. »

Dans le travail des anthropologues Aline Sarradon-Eck et Coralie Caudullo est cité ce texte de Claude Sabbah :  « La maladie a un sens. Au niveau biologique tout est programmé en termes de survie. Le dysfonctionnement, la maladie ou son équivalent, a un sens très précis et cohérent dans le plan de la biologie. La mémoire des événements traumatisants qui circulent dans le clan familial est stockée et exprimée dans des cycles biologiques cellulaires mémorisés. La maladie est la solution parfaite du Cerveau en réponse à un conflit biologique précis, dont le projet se trouve dans la mémoire des ascendants qui circule dans le clan. »

 

Examen scientifique

Je pense que cette présentation aura éveillé votre prudence, et même votre méfiance vis-à-vis de cette vision de la maladie. Mais qu’en dit la science ? Que valent les travaux qui permettent de défendre la Biologie Totale ? La réponse est simple et accessible à tout le monde : Aucune publication dans des revues scientifiques reconnues ne vient étayer les théories de la biologie totale. Rien. Zéro. Nada.

Les travaux de Hamer et Sabbah n’ont pas été soumis à la validation par les pairs, une étape cruciale dans le processus scientifique. Il n’existe pas d’études cliniques contrôlées évaluant l’efficacité de la biologie totale, et sa réputation repose uniquement sur le bagou de ses représentants et sur des témoignages de guérison, qui sont de l’ordre de l’anecdote et pas de la preuve scientifique. Par ailleurs les concepts mobilisés sont vagues et non falsifiables, ce qui les rend difficiles à tester scientifiquement.

L’absence de fondement scientifique est donc elle aussi : totale ! Les rares écrits qui existent malgré tout sont l’œuvre de partisans de la méthode, et ne répondent pas aux standards scientifiques. La seule évaluation scientifique disponible est un rapport de l’Inserm de 2011[10].

Le corpus théorique de Hamer et Sabbah fait l’unanimité contre lui du côté des experts. L’idée que toutes les maladies seraient exclusivement causées par un facteur psychologique va à l’encontre de tout ce que nous savons sur la complexité des processus pathologiques. Les spécialistes soulignent que les maladies ont des causes multifactorielles : génétiques, environnementales, infectieuses, etc. Réduire leur origine à un seul facteur psychologique est non seulement simpliste, mais potentiellement dangereux. Par exemple, l’idée qu’un cancer pourrait être guéri simplement en résolvant un conflit émotionnel ignore complètement les mécanismes biologiques complexes à l’œuvre dans ce type de maladie.

Position des autorités de santé

Les autorités de santé et les associations de lutte contre les dérives sectaires ont émis des mises en garde concernant la biologie totale. Des organisations médicales, telles que la Ligue suisse contre le cancer, ont exprimé leur désaccord avec les théories de Hamer et, par extension, avec celles de la biologie totale.

Au minimum on peut dire que les praticiens de la médecine nouvelle germanique et de la biologie totale, du décodage biologie etc. ont des prétentions thérapeutiques qui ne reposent sur rien de solide et qu’ils sont censés le savoir. Ils ne peuvent pas ignorer qu’aucune preuve d’efficacité n’existe. Ils ne peuvent pas ignorer qu’ils sont des charlatans.

 

Dérives & dangers

Le danger principal de la biologie totale, c’est qu’elle raconte une belle histoire qui donne tous les pouvoirs à l’esprit humain pour guérir le corps, qui offre la liberté de croire qu’on peut s’autoguérir sans passer par un parcours médical pénible… Et cela peut pousser les patients à abandonner des traitements médicaux conventionnels dont l’efficacité a été prouvée. En pathologisant des symptômes bénins et en prétendant guérir des maladies graves par des moyens psychologiques, la biologie totale peut induire une fausse sensation de sécurité chez les patients, les détournant de soins médicaux appropriés. C’est particulièrement problématique dans le cas de maladies graves comme le cancer.

Le discours est par ailleurs totalement culpabilisant : le malade est responsable de sa maladie puisqu’elle provient de son incapacité à gérer ses émotions, à résoudre un conflit intérieur. Non seulement c’est faux, mais c’est aussi potentiellement traumatisant. Les malades ont déjà facilement tendance à se sentir coupables de ce qui leur arrive ; ce n’est pas le genre d’aide dont ils ont besoin.

C’est là aussi un marqueur fort des fausses médecines : elles rendent le malade responsable de tout échec dans la thérapie.

Enfin, certains praticiens exploitent la vulnérabilité des patients pour les maintenir sous leur influence, parfois à des fins financières. C’est pourquoi la biologie totale est citée par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) comme une pratique à risque de dérive sectaire. Les patients sont souvent isolés de leur entourage, incités à suivre des formations coûteuses et à couper les ponts avec la médecine conventionnelle (Miviludes, 2018). La (Miviludes) a notamment qualifié la méthode Hamer, dont s’inspire la biologie totale, de « fléau sectaire pour les malades atteints d’un cancer ».

 

Malheureusement, les conséquences de la Biologie Totale peuvent être dramatiques. Plusieurs cas ont été documentés où des patients ont abandonné des traitements médicaux efficaces pour se tourner vers cette méthode, avec des résultats tragiques.

En mai 1995, Olivia Pilhar, une fillette autrichienne de 6 ans, est diagnostiquée avec une tumeur de Wilms (cancer du rein) à l’hôpital pour enfants de Wiener-Neustadt. Les médecins de l’hôpital Sainte-Anne de Vienne recommandent une chimiothérapie immédiate.

Cependant, les parents d’Olivia, Helmut et Erika Pilhar, effrayés par les effets secondaires de la chimiothérapie, décident de consulter Ryke Geerd Hamer. Celui-ci diagnostique « plusieurs conflits » chez Olivia et propose un traitement alternatif basé sur sa théorie. Les parents suivent les conseils de Hamer et fuient l’Autriche pour éviter le traitement conventionnel, d’abord en Suisse puis en Espagne. Pendant ce temps, l’état de santé d’Olivia se détériore gravement. Sa tumeur grossit jusqu’à atteindre 4 kilos, et ses chances de survie chutent à seulement 10%. Face à cette situation critique, une cour de justice autrichienne intervient, ordonnant qu’Olivia reçoive un traitement conventionnel, incluant une chimiothérapie. Les parents acceptent finalement de ramener Olivia en Autriche où elle subit une intervention chirurgicale pour retirer sa tumeur et son rein droit. Grâce au traitement conventionnel ordonné par la justice, Olivia a survécu. Les parents d’Olivia sont condamnés à 8 mois de prison avec sursis. Hamer n’est pas inquiété et il osera par la suite présenter Olivia Pilhar comme ayant survécu grâce à sa thérapie…

 

Autre victime : Claude Saksik, ancien kinésithérapeute atteint d’un cancer de la prostate, il a refusé les traitements conventionnels pendant trois ans, préférant suivre les préceptes de la « biologie totale des êtres vivants » promue par Claude Sabbah.

Selon le témoignage de sa femme, Maryse Saksik, il était « totalement endoctriné ». Il écoutait constamment les cassettes de Sabbah, assistait à ses conférences et dépensait beaucoup d’argent pour cette pratique. Lorsque sa femme a finalement réussi à le convaincre de consulter un spécialiste, il était trop tard : le cancer s’était propagé aux os. Claude Saksik est décédé en 2007 des suites de son cancer, à l’âge de 68 ans. Sur son lit de mort, il a reconnu avoir été « victime de [ses] croyances et de ses marchands d’illusion ».

Ce cas a conduit à des poursuites judiciaires contre Claude Sabbah[11]. Maryse Saksik a déposé plainte dès 2004. Cependant, le procès qui s’est tenu en 2015 à Montpellier n’a finalement retenu que des charges de publicité mensongère contre Sabbah, faute de preuves pour établir un lien direct entre ses actions et le décès de Claude Saksik. Mais il est condamné pour cela, et la sentence est 2 ans de prison ferme et 30 000 € d’amende !

Je pourrais citer bien d’autres victimes de cette doctrine : frappés par des maladies graves, et abusés, volés ou tués par des menteurs. Une liste se trouve sur cette page.

 

 

Procès, Prison et extrémisme

Ryke Geerd Hamer avait perdu son droit d’exercer la médecine en 1986 après avoir été jugé inapte à respecter l’éthique de sa profession et à se remettre en cause. En 1997, suite à la mort de sept patients atteints du cancer, il est condamné en Allemagne pour « exercice illégal de la médecine » à un an de prison qu’il purge partiellement.

En 2001, il est condamné par contumace en France à 18 mois de prison, dont 9 mois fermes, et à une amende de 50 000 francs pour « complicité d’exercice illégal de la médecine ». Il ne se présente pas au tribunal, invoquant des raisons médicales. Puis, en 2004, Hamer est arrêté en Espagne suite à un mandat d’arrêt européen émis par des magistrats français. Il est extradé vers la France. Condamné à trois ans de prison ferme par la cour d’appel de Chambéry pour escroquerie et complicité d’exercice illégal de la médecine, il purge sa peine à la prison de Fleury-Mérogis.

Après sa libération conditionnelle en 2006, Hamer se déclare « président d’un futur Reich allemand » puisqu’il a rédigé la constitution d’un nouvel État, la Germanie. Cette déclaration s’inscrit dans une logique proche de celle des Reichsbürger, un mouvement d’extrême droite qui rejette la légitimité de la République fédérale d’Allemagne et considère que l’Allemagne actuelle est une entité illégitime, le véritable « Reich allemand » étant toujours en vigueur. Le Mouvement des citoyens du Reich est connu pour ses idées conspirationnistes et son rejet des institutions officielles. Bien que Hamer ne soit pas officiellement affilié à ce mouvement, son discours et ses actions reflétaient des éléments similaires, notamment son rejet de l’autorité étatique et son adhésion à des théories complotistes. Par exemple, il a transformé son organisation en une secte complotiste mêlant des éléments contradictoires comme le sionisme et le néo-nazisme, tout en se réclamant à la fois du World Union for Progressive Judaism et du Mouvement des citoyens du Reich.

En 2007, il ouvre une nouvelle clinique en Espagne, mais les autorités médicales espagnoles le tiennent pour responsable de dizaines de décès évitables. Quand des mandats d’arrêt internationaux sont émis par l’Espagne et l’Allemagne, Hamer fuit en Norvège où il fonde une université privée et où il reste en exil volontaire jusqu’à sa mort en 2017. Il est considéré comme responsable de la mort prématurée d’au moins 140 personnes

 

Claude Sabbah, comme on l’a vu, a été condamné lui aussi. Et c’est aussi le cas de plusieurs de ses élèves.

  • Le 7 mai 2021, Sébastien Plante, un physiothérapeute de la région de Montréal, est sanctionné par l’Ordre professionnel de la physiothérapie du Québec (OPPQ). Le comité disciplinaire l’a jugé coupable de huit chefs d’accusation. Deux d’entre eux concernaient directement la promotion de la biologie totale dans ses livres et articles en ligne. Le comité a estimé que cette promotion portait atteinte à la réputation de la profession, qui se veut rigoureusement basée sur des données scientifiques.
  • Didier Frère, un pseudo-thérapeute et formateur belge en « Biologie Totale », a été accusé « d’exercice illégal de l’art de guérir » (équivalent de l’exercice illégal de la médecine en France). Frère aurait poussé Domizzio Danieli à refuser tout traitement médical conventionnel pour son cancer du cerveau, préférant une approche basée sur la résolution de conflits émotionnels. L’homme en meurt en 2013, et ses enfants portent plainte contre Frère. Cette affaire jugée au tribunal correctionnel de Charleroi a fait l’objet d’un reportage diffusé par la RTBF en 2018 puis d’un autre en 2024. Il est difficile de trouver le verdict de cette affaire.
  • Louis Vliegen, se présentant comme thérapeute en « Biologie Totale », a été condamné par la justice belge en 2011[12]. En 2002, Maria Schommers, atteinte d’un cancer de l’estomac jugé incurable par les oncologues, consulte Louis Vliegen, qui se présente comme un psychothérapeute adepte de la Biologie Totale. Vliegen, qui n’a aucun diplôme de médecine, lui promet 80% de chances de guérison en suivant les théories pseudo-scientifiques de la Biologie Totale. Le couple Schommers décide d’abandonner les traitements médicaux conventionnels et de suivre les séances de psychothérapie. Vliegen explique à la malade que son cancer est lié à un problème avec son grand-père et qu’il suffit de résoudre ce conflit pour vaincre la maladie. Au fil des semaines, l’état de santé de Maria se dégrade. Elle vomit du sang, son ventre gonfle, mais Vliegen interprète ces symptômes comme des signes de guérison (le gonflement du ventre devait être comparé à une grossesse), affirmant que le corps est en train d’éliminer la tumeur. Il déconseille à la patiente de recourir aux soins palliatifs. Maria Schommers décède finalement en 2002, dans un état de grande souffrance. Reconnu coupable d’exercice illégal de la médecine, de coups et blessures involontaires et d’escroquerie, Louis Vliegen est condamné à 6 mois de prison avec sursis et à une amende de 5.500 euros.

Les pères fondateurs, Hamer et Sabbah, ont été condamnés par la justice, et maintenant ils sont morts, mais leur doctrine est toujours là, et leur parcours judiciaire fait figure de validation du narratif de la persécution et du martyr qui plait aux tenants-croyants des pratiques qui dérivent de leurs théories. Les leaders actuels de ce type de pratique ont tous une activité de formateur, car souvenez-vous qu’une véritable médecine se pratique, tandis qu’une fausse médecine, on a plutôt tendance à l’enseigner :  c’est moins risqué, on va moins en prison pour avoir mal enseigné que pour avoir mal soigné[13]. C’est la leçon que les charlatans ont retenu des déboires de Hamer et Sabbah.

L’endoctrinement et la formation, c’est notamment l’activité du gourou Jean-Jacques Crèvecœur qui répand sur Internet ses délires complotistes sur les virus, les vaccins et une élite mondiale génocidaire, et qui a consacré un film documentaire intitulé Seul contre tous à Ryke Geerd Hamer en 2008[14] où le génial héros est comparé à Galilée.

En novembre 2023, le Conseil national de l’Ordre des infirmiers en France a signalé que, malgré l’interdiction de la Médecine germanique de Hamer et de ses variantes, considérées comme un exercice illégal de la médecine, le site annuaire-therapeutes.com répertoriait en 2022 au moins 266 praticiens se revendiquant du décodage biologique. La plupart se présentent avant tout comme des naturopathes, des sophrologues, des ostéopathes des ayurvédiques, etc[15].

 

Un paradoxe ?

Il y a un paradoxe avec le décodage biologique comme avec toutes les pratiques qui ont une lecture psychosomatique totalisante de la santé. Ces théoriciens nous disent que nos maladies viennent de nos émotions mal gérées, et ce récit séduit pas mal de gens dont certains se détournent de la médecine conventionnelle parce qu’elle ne leur apporte pas de réponse satisfaisante, voire en réaction à un parcours qui leur conseille une prise en charge psychologique. La médecine leur dit « c’est dans la tête que ça se passe » et cela est vécu comme une forme d’insulte, de non prise en compte de leurs souffrances, et l’offre alternative leur dit « C’est dans la tet que ça se passe » et là ils sont d’accord.

Il y a de toute évidence une différence de perception entre ces deux proposition que « c’est dans la tête que ça se passe » et peut-être que la médecine conventionnelle devrait s’y intéresser davantage.

 

Conclusion

En conclusion, la biologie totale / le décodage biologique / la nouvelle médecine germanique est une pratique qui, malgré ses prétentions séduisantes, n’a aucun fondement scientifique et peut s’avérer extrêmement dangereuse. Si l’idée de relier le corps et l’esprit n’est pas en soi absurde, elle doit être abordée avec rigueur et prudence, en s’appuyant sur des preuves scientifiques solides. Il ne suffit pas de prétendre qu’il s’agit d’une pratique complémentaire et non pas alternative pour effacer les risques inhérents d’un corpus théorique fondamenta­lement culpabilisant, paranoïaque et complotiste, qui est une invitation aux pires dérives sectaires, au radicalisme et aux drames humains.

Si quelqu’un dans votre entourage a recours aux services d’une pratique de ce genre, ne lui envoyez pas cette vidéo dans l’espoir de la déconvertir. Si cette personne est malade, elle a besoin de votre soutien plus que de votre jugement ou de mes analyse. Elle a besoin de votre écoute et de votre vigilance pour l’aider avant tout à continuer de suivre les conseils des professionnels, et à garder un contact avec la réalité pour ne pas que la seule source de réconfort devienne la parole d’un faux thérapeute armé d’une doctrine illusoire.

 

Acermendax

Sources

[1] Page 63 https://www.conseil-national.medecin.fr/sites/default/files/external-package/rapport/4xh6th/cnom_psnc.pdf

[2] Source [bullshit !] https://www.neosante.info/la-biologie-totale-exactement/

[3] https://www.souffledor.fr/accueil/6849-Moi-malade-mais-pourquoi-9782840589167.html

https://www.fnac.com/a1573069/Gerard-Athias-Dis-moi-pourquoi-Allergie-au-pollen / https://www.google.com/search?q=pictorius+g%C3%A9rard+athias+dis+moi+pourquoi&num=10&sca_esv=df75e0f1ec09a3b7&rlz=1C1GCEA_enFR991FR991&udm=2&biw=2276&bih=1092&sxsrf=AHTn8zpkO0j6T98uXCwiKTs5HfD6sPmlMA%3A1741282538178&ei=6tzJZ9rRCvmjkdUP2NOFsQQ&ved=0ahUKEwja7pD5_vWLAxX5UaQEHdhpIUYQ4dUDCBE&uact=5&oq=pictorius+g%C3%A9rard+athias+dis+moi+pourquoi&gs_lp=EgNpbWciKXBpY3Rvcml1cyBnw6lyYXJkIGF0aGlhcyBkaXMgbW9pIHBvdXJxdW9pSIYbUMcGWI4ZcAF4AJABAJgBRKABmweqAQIxN7gBA8gBAPgBAZgCAKACAJgDAIgGAZIHAKAH_QU&sclient=img

[4] https://biodecodage.com/

[5] https://www.trademarkia.com/german-new-medicine-g-n-m-77278598 NB : Cet enregistrement a été radié en 2015.

[6] Source : Dépliant Biologie Totale du ministère des affaires sociales et de la santé (2012) https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/depliant_biologie_totale_dec2012_2.pdf

[7] Supposément causées par l’incapacité des jeunes enfants à « mordre » symboliquement l’autorité (comme un maître d’école). Le traitement proposé consiste à leur faire mordre une pomme représentant cette figure d’autorité

[8] — Aline Sarradon-Eck et Coralie Caudullo, « Le décodage biologique. Diffusion d’une nouvelle médecine non-conventionnelle contre le cancer », Anthropologie & Santé [En ligne], 2 | 2011, mis en ligne le 24 juillet 2014, consulté le 05 mars 2025. URL : http://journals.openedition.org/anthropologiesante/539 ; DOI : https://doi.org/10.4000/anthropologiesante.539

[9] Article de Science et avenir https://www.psiram.com/fr/images/1/12/Claude_Sabbah_%C3%A0_la_Sorbonne.pdf

Article du Nouvel Obs : https://web.archive.org/web/20080906101652/http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/sciences/sante/20070711.OBS6167/une_secte_a_luniversite_pantheonsorbonne.html

[10] https://www.inserm.fr/w p-content/uploads/2017-11/inserm-rapportthematique-efficacitebiologietotaleetresvivantsdeprogrammationbiologique-2011.pdf

[11] Le Parisien, « Le fantasme de l’autoguérison au tribunal », 7 octobre 2015. https://www.unadfi.org/actualites/domaines-dinfiltration/sante-et-bien-etre/pratiques-non-conventionnelles/biologie-totale-des-etres-vivants-proces-sabbah/

[12] https://canalordinair e.wordpress.com/journalistes/chloe-andries/sectes/biologie-totale-vliegen/

[13] Cf le site de Christian Flèche : première page. Ce sont des formations qui sont proposées.

[14] https://www.youtube.com/watch?v=bRIKeXubeZM&ab_channel=AdvitaeSant%C3%A9Naturelle

[15] Source : Aline Sarradon-Eck et Coralie Caudullo 2011

Une question traverse toute l’histoire de la philosophie et des sciences cognitives : pensons-nous avec des mots ?

Quand nous réfléchissons, nous avons souvent l’impression d’entendre une voix intérieure. Nous formulons un problème, nous comparons des possibilités, nous nous donnons des consignes. Cette expérience donne facilement l’idée que le langage constitue le support même de la pensée. Une équipe réunissant des chercheurs du MIT et de plusieurs universités britanniques a voulu tester cette hypothèse à partir d’un cas précis : le raisonnement logique formel. Leur étude a été publiée en 2026 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (Kean et al., 2026).

  • Kean, H. H., Fung, A., Jaggers, P., Chen, J., Rule, J. S., Benn, Y., Tenenbaum, J. B., Piantadosi, S. T., Varley, R. A., & Fedorenko, E. (2026). Evidence from formal logical reasoning reveals that the language of thought is not natural language. Proceedings of the National Academy of Sciences, 123(28), e2520095123. https://doi.org/10.1073/pnas.2520095123

 

Les chercheurs ont combiné deux approches. Ils ont d’abord placé des adultes en bonne santé dans un appareil d’IRM fonctionnelle. Les participants devaient découvrir des règles à partir de séries de nombres, résoudre des problèmes abstraits ou vérifier la validité de petits raisonnements logiques.

  • L’IRM fonctionnelle, c’est de l’imagerie qui permet de suivre en temps réel l’activité physiologique des tissus vivants, et donc en l’espèce de mesurer l’activité des zones du cerveau en fonction des taches demandées.

Avant cela, les chercheurs avaient repéré chez chaque participant les régions cérébrales spécialisées dans le langage. Ils pouvaient donc observer si ces régions s’activaient lorsque la personne raisonnait. Le résultat principal est assez net : les tâches logiques mobilisent surtout des réseaux cérébraux distincts du réseau du langage. La découverte de règles active fortement un ensemble de régions impliquées dans l’attention, la mémoire de travail et la résolution de problèmes. La déduction logique mobilise encore d’autres régions frontales et pariétales. Pendant ce temps, les zones spécialisées dans les mots, la syntaxe et la compréhension des phrases restent peu sollicitées.

Le langage sert évidemment à lire la consigne et à formuler la réponse. L’opération logique réalisée entre les deux semble reposer sur un autre système.

Les chercheurs ont ensuite étudié deux personnes atteintes d’une aphasie très sévère après une lésion cérébrale. Ces patients éprouvaient de grandes difficultés à parler et à comprendre certaines constructions grammaticales. Ils conservaient pourtant d’excellentes capacités de raisonnement abstrait. Ils pouvaient découvrir des règles complexes, résoudre des matrices visuelles et montrer leur solution par des nombres, des dessins ou des gestes. Ces deux cas apportent un argument particulièrement fort. La maîtrise du langage peut s’effondrer alors que certaines formes élaborées de raisonnement restent accessibles.

L’étude conduit donc à distinguer le langage intérieur du mécanisme même de la pensée logique. Nous pouvons utiliser des mots pour soutenir notre réflexion, retenir une prémisse ou organiser les étapes d’un problème. Le cerveau semble toutefois effectuer les inférences dans un format qui ne correspond pas simplement à une phrase prononcée mentalement.

 

Cette conclusion soulève plusieurs questions.

Quel est exactement ce format non linguistique ? S’agit-il d’images mentales, de relations abstraites, de symboles, de représentations spatiales, ou d’un mélange de plusieurs systèmes ?

Toutes les formes de pensée sont-elles aussi indépendantes du langage ? L’étude porte sur des problèmes logiques relativement formels… Mais le raisonnement moral, la planification d’une action, la compréhension d’autrui ou la réflexion sur soi pourraient dépendre du langage de manière différente.

Le langage transforme-t-il malgré tout nos capacités intellectuelles au cours du développement ? Un adulte peut raisonner après avoir perdu une partie de ses capacités linguistiques. Cela ne signifie pas que le langage n’a joué aucun rôle dans la construction antérieure de ses concepts.

Enfin, cette étude rappelle une distinction essentielle : la qualité de l’expression et la qualité du raisonnement sont deux choses différentes. Une personne aphasique peut conserver une pensée complexe derrière une parole très limitée. À l’inverse, un discours fluide et convaincant peut masquer un raisonnement médiocre.

Nous pensons souvent avec des mots. Cette étude indique que nous ne pensons probablement pas seulement grâce à eux.

 

Acermendax

Le missionnaire numérique frère Paul-Adrien propose avec ironie une recette prétendument impossible : pour fabriquer un faux suaire de Turin, il faudrait reproduire un tissu du Ier siècle, y déposer des pollens de Jérusalem, utiliser le sang d’un crucifié, puis mobiliser des milliers de lasers capables d’inscrire une image tridimensionnelle en quelques nanosecondes. Faute de quoi, nous serions forcés d’admettre… le miracle.

 

Texte de sa vidéo

« Comment fabriquer un faux suaire de Turin en quatre étapes simples.

Étape 1. D’abord, procurez-vous du lin venant du Moyen-Orient, et tissez-le exactement comme au premier siècle, surtout pas comme au Moyen Âge.

Étape 2. Imprégnez-le de pollen venant de plantes qui ne poussent qu’à Jérusalem et fleurissent à Pâques, l’endroit exact où Jésus a été crucifié.

Étape 3. Procurez-vous du vrai sang humain, d’un homme qui a été crucifié exactement à la manière des Romains. Un sang contenant la chimie protéique, l’hémoglobine et la bilirubine d’une personne ayant subi un traumatisme physique sévère. Oui, il vous en faudra beaucoup. Et puis débrouillez-vous alors pour créer une image sans peinture uniquement à la surface du tissu, plus fine qu’un cheveu humain, le tout agissant comme un négatif photo. Ah, et encodez-y aussi des informations 3D avec des propriétés que personne ne peut reproduire, car cela nécessiterait une lumière ultraviolette sous vide à des puissances extrêmement élevées, le tout délivré en nanoseconde.

Étape 4. En fait, il va falloir des lasers, des milliers de lasers.

Dans les commentaires, dites-moi si vous avez eu des difficultés. »


Cette démonstration impressionne parce qu’elle accumule les détails techniques. Elle repose pourtant sur une succession d’affirmations fausses, floues ou privées de leur contexte scientifique.

« Procurez-vous du lin venant du Moyen-Orient »

Aucune analyse reconnue du suaire n’établit que le lin a poussé au Moyen-Orient. Le tissu est bien composé de lin, mais cette fibre était cultivée dans une grande partie de l’Europe et du bassin méditerranéen.

Une étude publiée en 2015 a trouvé sur des fibres du suaire des traces d’ADN végétal provenant de régions très diverses, allant de la Méditerranée à l’Asie. Les auteurs soulignent eux-mêmes que ces traces peuvent provenir de contaminations accumulées au cours des siècles et qu’elles ne permettent pas de déterminer l’origine géographique du tissu.

  • Barcaccia, G., Galla, G., Achilli, A., Olivieri, A., Torroni, A., & Battista, M. (2015). Uncovering the sources of DNA found on the Turin Shroud. Scientific Reports, 5, 14484. https://doi.org/10.1038/srep14484

La provenance moyen-orientale du lin constitue donc une simple possibilité, ici présentée comme une certitude. Et sans aucune source.

« Tissez-le exactement comme au premier siècle »

Le suaire possède une armure en sergé chevron 3/1, réalisée avec des fils présentant une torsion en Z. Cette description technique est bien établie, et elle ne colle par vraiment avec un objet contemporain de l’histoire racontée sur Jésus.

  • Vial, G. (1989). The Shroud of Turin: A technical study. Bulletin du CIETA, 67, 11–24.
  • Freer-Waters, R., Jull, A.J.T. Analysis of textile fragments from the 1988 radiocarbon samples of the Turin Shroud. npj Herit. 14, 263 (2026). https://doi.org/10.1038/s40494-026-02530-7

La seule sépulture du Ier siècle fouillée à Jérusalem ayant livré un suaire — la tombe d’Akeldama — utilise un tissage simple en lin et laine, très différent du sergé chevron complexe du suaire de Turin.

  • Shamir, O. (2015). A burial textile from the first century CE in Jerusalem compared to Roman textiles in the Land of Israel and the Turin Shroud. SHS Web of Conferences, 15, 00010. https://doi.org/10.1051/shsconf/20151500010

Même si aucun exemplaire connu provenant de la Judée du Ier siècle ne correspond au grand sergé chevron 3/1 du suaire, admettons —par charité !— qu’une armure complexe puisse exister dans l’Antiquité. Mais alors il reviendrait au frère Paul-Adrien de faire la preuve de ce qu’il dit au lieu d’affirmer d’emblée qu’il sait déjà ce qu’il veut croire.

Surtout, rappelons que trois laboratoires indépendants — Oxford, Zurich et l’université d’Arizona — ont daté par radiocarbone des échantillons du tissu. Leur intervalle calibré situe sa fabrication entre 1260 et 1390 avec un niveau de confiance de 95 %.

  • Damon, P. E., Donahue, D. J., Gore, B. H., Hatheway, A. L., Jull, A. J. T., Linick, T. W., Sercel, P. J., Toolin, L. J., Bronk, C. R., Hall, E. T., Hedges, R. E. M., Housley, R., Law, I. A., Perry, C., Bonani, G., Trumbore, S., Woelfli, W., Ambers, J. C., Bowman, S. G. E., Leese, M. N., & Tite, M. S. (1989). Radiocarbon dating of the Shroud of Turin. Nature, 337, 611–615. https://doi.org/10.1038/337611a0

Il faut répéter que ces résultats sont en parfaite cohérence avec toutes les autres données autour de l’objet et qu’ils n’ont jamais été remis en question sérieusement par des travaux scientifiques. Le tissus ne peut pas dater d’avant le 13e siècle.

« Imprégnez-le de pollen venant de plantes qui ne poussent qu’à Jérusalem »

Cette affirmation reprend les travaux de Max Frei, qui avait prélevé des poussières au moyen de rubans adhésifs dans les années 1970. Frei prétendait avoir identifié des dizaines d’espèces et reconstitué un itinéraire passant par Jérusalem, l’Anatolie et l’Europe.

  • Frei, M. (1982). Nine years of palynological studies on the Shroud. Shroud Spectrum International, 1(3), 2–7.

Ces résultats présentent plusieurs problèmes majeurs :

  • Frei n’a publié aucun décompte complet permettant d’établir la distribution des pollens
  • Plusieurs identifications au niveau de l’espèce dépassaient les capacités habituelles de la morphologie pollinique – Cela jette un soupçon sur sa méthode.
  • Le suaire a été exposé, manipulé et présenté publiquement pendant des siècles ; il a donc été nécessairement pollué
  • Une partie des taxons concernés possède une aire géographique étendue.

Une nouvelle étude palynologique a réexaminé les photographies publiées par Frei et ses successeurs. Marzia Boi conclut que plusieurs identifications centrales étaient erronées. Le pollen attribué à Gundelia tournefortii, souvent présenté comme la grande preuve de Jérusalem, correspondrait plus vraisemblablement à un type d’Helichrysum, genre largement répandu dans le bassin méditerranéen. L’étude précise également que la possibilité de localiser géographiquement l’origine du tissu à partir de ces pollens a été écartée.

Aucune « plante qui ne pousse qu’à Jérusalem » n’a donc été identifiée de manière robuste sur le suaire. Le Frère Paul Adrien est-il en train de mentir pour sa cause ?

 

« Des plantes qui fleurissent à Pâques. » « L’endroit exact où Jésus a été crucifié »

Le raisonnement consiste à remarquer que certaines plantes supposément identifiées fleurissent au printemps, puis à les associer à la Pâque juive et à la mort de Jésus. Et c’est gênant à entendre parce que cela n’a pas de lien avec la réalité.

Une floraison printanière couvre des semaines ou des mois et concerne une région entière. Même une identification botanique irréprochable pourrait au mieux indiquer seulement qu’un grain de pollen provenant d’une plante donnée a atteint le tissu à un moment indéterminé. Le scénario implicité évoqué par le frère est digne d’une fiction ; jamais un résultat scientifique ne serait en mesure de le prouver.

Le suaire est documenté avec certitude en France, en Champagne, à partir des années 1350.

« Procurez-vous du vrai sang humain »

Des travaux menés par des membres du Shroud of Turin Research Project, le STURP, ont détecté dans certaines zones des signaux compatibles avec des constituants sanguins, notamment l’hémoglobine et des porphyrines (Heller & Adler, 1980 ; Pellicori, 1980).

Cette question reste pourtant discutée. Les échantillons sont microscopiques, anciens, contaminés et issus de rubans adhésifs. Les méthodes employées au début des années 1980 apportaient des indices chimiques, sans permettre une caractérisation moderne complète du matériau.

D’autres chercheurs, dont Walter McCrone, ont observé dans les zones rouges des particules d’ocre et de vermillon compatibles avec des pigments. Nous n’avons pas la preuve de la présence de sang humain sur le suaire. Si tel était le cas, d’ailleurs il existerait des controverses pour tenter d’obtenir un séquence du génome de ce sang. Curieusement cette possibilité n’excite pas l’imagination des sindonologues.

  • McCrone, W. C., & Skirius, C. (1980). Light microscopical study of the Turin « Shroud » I. The Microscope, 28(3), 105–113.

Une revue médicale consacrée à ces travaux rappelle que l’attribution au sang humain, au groupe AB et à divers constituants sériques repose sur des éléments indirects et circonstanciels qui ont été contestés (Di Minno et al., 2016).

  • Di Minno, G., Scala, R., Ventre, I., & de Gaetano, G. (2016). Blood stains of the Turin Shroud 2015: Beyond personal hopes and limitations of techniques. Internal and Emergency Medicine, 11, 615–618. https://doi.org/10.1007/s11739-016-1433-7

« Le sang d’un homme crucifié exactement à la manière des Romains »

Aucun test biochimique ne révèle la cause d’un saignement ancien à partir de traces aussi dégradées. Une analyse peut éventuellement détecter une protéine, un pigment héminique ou un produit de dégradation. Elle ne lit ni le supplice, ni la méthode d’exécution.

Les plaies visibles sur le suaire ressemblent à l’iconographie de la Passion. Cette ressemblance constitue précisément le phénomène à expliquer. Elle ne peut servir de preuve indépendante que l’image provient d’une crucifixion réelle.

L’argument tourne en cercle :

  1. l’image représente un crucifié ;
  2. les marques sont interprétées comme du sang de crucifié ;
  3. ce « sang de crucifié » authentifie l’image.

« Un sang contenant l’hémoglobine et la bilirubine d’une personne ayant subi un traumatisme physique sévère »

L’hémoglobine appartient normalement au sang. Sa présence éventuelle ne renseigne donc aucunement sur un traumatisme extrême.

La bilirubine pose un problème plus net. Alan Adler avait proposé que la coloration rouge persistante provenait d’une forte concentration de bilirubine causée par un traumatisme intense. Cette hypothèse a circulé dans la littérature sindonologique comme un diagnostic physiologique.

Les travaux publiés ne démontrent pourtant aucun « taux de bilirubine » mesuré dans le sang du suaire. Ils rapportent des réactions chimiques interprétées comme compatibles avec des pigments biliaires ou testent expérimentalement si du sang riche en bilirubine pourrait conserver une certaine couleur.

Une étude expérimentale de 2018 conclut que les hypothèses faisant intervenir la bilirubine et l’exposition aux ultraviolets restent discutables et ne rendent pas correctement compte de toutes les propriétés optiques observées (Di Lascio et al., 2018).

  • Di Lascio, A., Di Lazzaro, P., Iacomussi, P., Missori, M., & Murra, D. (2018). Investigating the color of the blood stains on archaeological cloths: The case of the Shroud of Turin. Applied Optics, 57(23), 6626–6631. https://doi.org/10.1364/AO.57.006626

Aucun laboratoire n’a diagnostiqué chez « l’homme du suaire » un traumatisme physiologique sévère. Ce diagnostic reconstruit une histoire à partir d’un scénario religieux déjà connu. C’est l’inverse de la méthode scientifique.

« Créer une image sans peinture »

Le STURP avait conclu que l’image corporelle globale ne se comportait pas comme une peinture conventionnelle appliquée au pinceau. Cette conclusion signifie que les méthodes employées n’ont pas mis en évidence une couche picturale continue expliquant à elle seule toute l’image.

Mais cela ne signifie pas moins que « toute intervention artistique est exclue ».

Des techniques utilisant un frottage, un bas-relief, une poudre pigmentaire faiblement liée, une coloration chimique ou une combinaison de procédés peuvent produire une image sans traits de pinceau et avec une pénétration limitée.

En 2010, Luigi Garlaschelli et ses collaborateurs ont fabriqué une reproduction grandeur nature présentant une image monochrome, superficielle, comparable visuellement au suaire, avec des propriétés de négatif et une absence de traits directionnels évidents. Leur méthode utilisait un bas-relief, un pigment acide et un vieillissement artificiel (Garlaschelli, 2010).

Cette reproduction ne prétend pas retrouver avec certitude le procédé historique exact. Elle suffit à réfuter l’affirmation selon laquelle aucune méthode simple ne peut approcher les propriétés principales de l’image.

« Uniquement à la surface du tissu, plus fine qu’un cheveu humain »

L’image est effectivement très superficielle : la coloration concerne principalement les fibrilles externes de certains fils. Mais ce résultat peut avoir des causes banales : oxydation, déshydratation, dépôt très fin, réaction chimique ou irradiation.

Une coloration superficielle ne requiert aucun mécanisme surnaturel. Elle exige seulement que le processus agisse davantage sur la surface que dans la masse, ce qui correspond au comportement ordinaire de nombreux traitements textiles. On peut ajouter que le temps a agi sur l’objet et que l’image actuelle est fine parce que l’usure l’a en partie effacée.

« Le tout agissant comme un négatif photo »

Le suaire ressemble à un négatif au sens où l’inversion des valeurs claires et sombres rend le visage plus lisible et plus naturel.

Il ne s’agit pourtant pas d’un négatif photographique complet. Un négatif encode les luminances d’une scène optique. Le suaire possède une distribution de tons qui, une fois inversée, produit une image plus familière. De nombreuses images réalisées par contact, frottage ou transfert direct présentent cette propriété.

On cherche ici à nous impressionner avec un effet banal que l’on peut obtenir avec un bas-relief. On devrait trouver suspect cette tentative de nous forcer à accepter un mauvais argument.

 

 

« Encodez-y aussi des informations 3D »

Cette formule désigne une expérience menée avec l’analyseur VP-8. Cet appareil convertissait la luminosité d’une image en hauteur : les zones claires ou sombres étaient artificiellement élevées selon une règle déterminée.

Appliqué à une photographie ordinaire, ce traitement produit souvent un relief déformé, puisque la luminosité dépend de l’éclairage, de la couleur et des ombres. Appliqué au suaire, il donne un visage reconnaissable, car l’intensité de l’image varie grossièrement avec certaines formes du visage.

Le tissu ne contient aucun fichier tridimensionnel, aucune mesure de profondeur et aucun code caché. Il contient une image en niveaux de gris à laquelle un appareil attribue une hauteur.

Une étude de modélisation publiée dans Archaeometry en 2026 a comparé les déformations attendues lorsqu’un tissu enveloppe un corps humain et lorsqu’il entre en contact avec un bas-relief. Les résultats correspondent davantage à une projection produite depuis un relief peu profond qu’à l’empreinte d’un véritable corps tridimensionnel (Moraes, 2026).

L’argument de « l’information 3D » se retourne donc contre l’interprétation d’un linceul moulant un cadavre : un tissu réellement enroulé autour d’un visage produirait d’importantes distorsions latérales. La forme de l’image sur le linge ne peut PAS être l’empreinte d’un corps enveloppé.

« Des propriétés que personne ne peut reproduire »

Cette affirmation utilise une exigence conçue pour rester invincible. Toute reproduction qui retrouve plusieurs caractéristiques est rejetée parce qu’elle ne reproduit pas chaque détail microscopique, chimique, optique et historique d’un objet âgé de plusieurs siècles.

La science expérimentale demande autre chose : une hypothèse doit expliquer les observations essentielles et produire des résultats comparables. Elle n’exige pas de recréer atome par atome un artefact ancien.

« Cela nécessiterait une lumière ultraviolette sous vide »

Cette phrase détourne complètement les expériences de Paolo Di Lazzaro et de ses collègues. Ces chercheurs ont irradié de petits échantillons modernes de lin avec des lasers excimères ultraviolets. Ils ont montré que certaines impulsions pouvaient produire une coloration très superficielle ressemblant, à l’échelle microscopique, à celle de certaines fibres du suaire (Baldacchini et al., 2008 ; Di Lazzaro et al., 2010).

  • Baldacchini, G., Di Lazzaro, P., Murra, D., Santoni, A., Fanti, G., & Moroni, M. (2008). Coloring linens with excimer lasers to simulate the body image of the Turin Shroud. Applied Optics, 47(9), 1278–1285. https://doi.org/10.1364/AO.47.001278
  • Di Lazzaro, P., Murra, D., Santoni, A., Fanti, G., Nichelatti, E., & Baldacchini, G. (2010). Deep ultraviolet radiation simulates the Turin Shroud image. Journal of Imaging Science and Technology, 54(4), 040302. https://doi.org/10.2352/J.ImagingSci.Technol.2010.54.4.040302

Ils ont étudié une manière possible de reproduire une propriété, et non démontré que l’image du suaire avait été fabriquée par des ultraviolets. Le raisonnement de Paul-Adrien prend la forme suivante :

  1. un laser ultraviolet peut produire une coloration comparable ;
  2. donc seule une radiation ultraviolette peut produire cette coloration ;
  3. donc le suaire a requis une radiation gigantesque ;
  4. donc un faussaire médiéval ne pouvait pas le fabriquer.

La première proposition ne justifie aucune des trois suivantes. Une allumette peut carboniser du bois. Cette observation ne prouve pas que chaque morceau de bois carbonisé a été exposé à une allumette.

 

À ce jour, plusieurs expériences ont obtenu différentes propriétés du suaire :

  • Garlaschelli a produit une image grandeur nature par application sur un bas-relief ;
  • des lasers ultraviolets et infrarouges ont produit des colorations superficielles ;
  • des réactions chimiques et des procédés thermiques ont fourni d’autres images comparables ;
  • des simulations numériques récentes reproduisent mieux la géométrie de l’image avec un bas-relief qu’avec un corps humain.

Tous ces éléments ont en commun d’écarter l’hypothèse surnaturelle et de coïncider avec ce qu’implique la datation au carbone 14 : un objet liturgique et lucratif né en Champagne au moyen age.

Ce que le discours laisse de côté

Le mode d’emploi manipulatoire évite très adroitement l’indice le plus directement pertinent : la datation du textile.

Trois laboratoires ont obtenu une période comprise entre 1260 et 1390. Le suaire apparaît dans les archives au milieu du XIVe siècle. Son image correspond à une production religieuse de cette période. Plusieurs techniques accessibles à un artisan permettent de reproduire ses propriétés générales. Aucun test n’identifie Jésus, Jérusalem, une crucifixion réelle ou une émission lumineuse liée à une résurrection.

Les pollens ne localisent pas le Golgotha. La bilirubine ne diagnostique pas la Passion. Le VP-8 n’extrait pas un modèle 3D caché. Les lasers expérimentaux ne révèlent pas le procédé de formation de l’image.

Le frère Paul-Adrien transforme chaque incertitude en prodige : lorsqu’une propriété reçoit plusieurs explications possibles, il affirme qu’elle demeure irréalisable ; lorsqu’une expérience moderne reproduit cette propriété, il présente l’appareil employé comme le seul moyen capable de la produire.

La véritable recette tient donc en quatre étapes plus simples :

  1. sélectionner les résultats favorables à l’authenticité ;
  2. effacer les incertitudes et les controverses ;
  3. convertir des expériences de simulation en conditions nécessaires ;
  4. passer sous silence la datation médiévale.

 

Et surtout emballez cela dans une vidéo de moins d’une minute qui sera partagez à la vitesse de l’éclair.

 

Acermendax

 

À lire également :

Réflexions à partir de la revue de synthèse :  Iordanou, K., Antoniou, A., & De Vos, M. (2026). Public Trust in Science: A Systematic Literature Review. Journal of Academic Ethics, 24, article 56. DOI : 10.1007/s10805-026-09732-5.

La confiance dans la science se joue aujourd’hui dans un espace saturé de conflits : santé publique, climat, vaccins, pesticides, intelligence artificielle, alimentation, énergie. Les désaccords scientifiques se cristallisent autour des appartenances politiques, des identités religieuses, des récits complotistes et des usages des réseaux sociaux. Une revue systématique publiée en mars 2026 dans le Journal of Academic Ethics propose une cartographie utile de ce qui nourrit ou fragilise cette confiance. Ses auteurs, Kalypso Iordanou, Antonis Antoniou et Maura De Vos qui travaillent sur le campus chypriote de l’université britannique de Central Lancashire, ont analysé 124 études empiriques portant sur la confiance du public dans la science.

La question posée paraît simple : de quoi dépend la confiance envers la science ? La réponse oblige à quitter l’explication paresseuse par l’ignorance du public. Le modèle du “déficit de connaissance”, selon lequel la défiance viendrait surtout d’un manque d’information scientifique, explique mal les phénomènes observés. Les auteurs défendent une approche en écosystème : la confiance dépend à la fois des caractéristiques du public, de la manière dont les messages scientifiques sont formulés et des pratiques des scientifiques eux-mêmes (Fig 2) C’est pourquoi la revue organise les résultats en trois ensembles : le récepteur, le message et la source.

Le récepteur désigne les valeurs, croyances, orientations politiques, croyances religieuses, niveau d’éducation, croyances épistémiques et dispositions complotistes des publics. Le message désigne le canal, le ton, la présentation du consensus, l’explication de l’incertitude, les supports utilisés. La source désigne les scientifiques, les institutions, les méthodes, la transparence, l’intégrité, la reproductibilité et l’ouverture des pratiques de recherche.

Le récepteur

Les résultats sur le public confirment un point majeur : la confiance dans la science dépend fortement des visions du monde.

Le facteur le plus étudié dans le corpus est l’orientation politique. La revue recense 32 articles qui trouvent une association entre croyances politiques de droite, conservatrices ou populistes et confiance plus faible dans la science. Vingt-et-une de ces études viennent des États-Unis ; les autres viennent surtout d’Europe, avec quelques travaux en Australie et une étude multinationale portant sur vingt pays. Les auteurs précisent que les tailles d’effet sont faibles à modestes. La tendance est celle-ci : lorsque la science est perçue comme une autorité liée aux élites, à l’État, aux universités ou aux agences publiques, les publics marqués par un imaginaire populiste lui accordent moins facilement leur confiance.

Les croyances complotistes pèsent également. Elles transforment les désaccords scientifiques en indices de manipulation, les institutions en appareils de dissimulation, les corrections méthodologiques en aveux de fraude. Le complotisme modifie la fonction même de la preuve : une donnée contraire au récit devient suspecte parce qu’elle contredit le récit. La science perd alors son statut de méthode d’arbitrage ; elle se trouve ramenée au rang d’un discours de pouvoir parmi d’autres.

Attention — Cette dynamique dépasse le complotisme. Des travaux sur le biais de confirmation montrent que la confiance accordée à un résultat scientifique dépend aussi de sa compatibilité avec les croyances déjà installées. Dans une étude menée auprès de 414 enseignants allemands, Kirstin Schmidt et ses collègues observent que les participants font davantage confiance aux résultats de recherche en éducation quand ceux-ci confirment leurs croyances préalables, et moins quand ils les contredisent. Notre confiance dans la science fonctionne trop souvent comme une forme de clientélisme où nous choisissons les résultats qui nous plaisent. C’est particulièrement vrai lorsqu’on a de fortes convictions préalables.

Le niveau d’éducation joue un rôle plus complexe. Plusieurs études associent une formation plus élevée à une confiance plus forte dans la science, mais cette relation varie selon les sujets. Sur des thèmes fortement politisés, l’éducation renforce parfois la capacité à défendre une position préalable plutôt qu’à réviser son jugement. Le point décisif semble alors moins résider dans l’accumulation de connaissances que dans les croyances épistémiques : comprendre comment une connaissance se construit, se teste, se corrige, se discute et se stabilise.

Ce résultat éclaire directement les enjeux de l’éducation critique. Apprendre des faits scientifiques c’est important, mais apprendre le fonctionnement de la preuve compte davantage dans les controverses. La confiance informée repose sur la compréhension des méthodes, des incertitudes, des degrés de preuve, du rôle du consensus, des conflits d’intérêts et des mécanismes de correction. Une société exposée à des crises sanitaires ou climatiques a besoin d’individus capables de distinguer désaccord scientifique réel, controverse artificielle et exploitation idéologique du doute.

Le message

La forme des messages modifie aussi la confiance. Les études recensées montrent l’importance de la crédibilité du canal, de la clarté des supports, de la présentation du consensus et du ton employé. La communication du consensus scientifique tend à renforcer la confiance et l’acceptation des résultats. Les messages agressifs, les controverses mises en scène comme des affrontements de personnes, les discours trop péremptoires ou trop enthousiastes fragilisent la perception d’expertise et d’intégrité.

L’incertitude scientifique constitue un point sensible. Présentée brutalement, elle peut donner l’impression d’une faiblesse. Expliquée correctement, elle montre au contraire la rigueur du travail scientifique. Une incertitude située indique ce que l’on sait, ce que l’on ignore encore, ce que les données permettent d’affirmer, les options qu’elles ménagent. Nous vivons hélas une époque de l’instantanéité où des résultats sûr et certains sont réclamés bien avant qu’ils soient disponible et ou l’incertitude devient le terrain du soupçon et de l’agitation médiatique de tout un tas d’acteurs de remplacement qui tirent profit du silence et de la pondération des véritables experts. Nous avons donc besoin d‘une éducation à l’incertitude, autrement dit au doute. Abonnez-vous aux contenus zététiques !

La source

Enfin la source du message joue un rôle central. Les publics font davantage confiance aux scientifiques perçus comme compétents, honnêtes, soucieux de l’intérêt général et transparents sur leurs méthodes. L’intégrité apparaît comme un facteur pivot. Les pratiques de science ouverte, la reproductibilité, la déclaration des conflits d’intérêts, l’accès aux données et la clarté des méthodes contribuent à rendre la science digne de confiance. La confiance dans la science dépend donc aussi de la qualité visible des institutions scientifiques.

La réponse au déficit de confiance ne se réduit pas à une opération de pédagogie tournée vers un public supposé mal informé. Elle engage aussi les chercheurs, les revues, les universités, les agences, les médias et les décideurs. Il faut que les universités soient exemplaires, que la fraude soit systématiquement sanctionnée, que les impostures soit dénoncées et que les bonimenteurs plus moins diplômés ne soient pas laissés libre de se réclamer du CNRS, de polytechnique ou la Sorbonne quand ils baratinent. Une science opaque, mal corrigée, soumise aux intérêts économiques ou mal défendue par ses institutions offre un terrain idéal aux entrepreneurs du soupçon.

La question de l’intégrité scientifique doit être une priorité si nous voulons éviter des polémiques aux conséquences mortelles lors de prochaines crises sanitaires ou sociales à forte composante scientifique.

 

Quelques pistes de réflexion

Les auteurs soulignent la forte concentration géographique des travaux : la moitié des études recensées proviennent des États-Unis, suivis par l’Allemagne, tandis que de nombreuses régions du monde restent peu représentées. Les recherches disponibles décrivent donc surtout la confiance dans des sociétés occidentales, riches, médiatisées, polarisées, dotées d’institutions scientifiques visibles. L’état de la confiance scientifique dans d’autres contextes politiques, religieux, économiques ou postcoloniaux reste à documenter plus finement.

Autre limite : les études utilisent des définitions variables de la confiance. Certaines mesurent la confiance dans la science comme méthode, d’autres dans les scientifiques, dans les institutions, dans les résultats, dans une discipline ou dans une recommandation précise. Or une personne peut faire confiance à la méthode scientifique tout en se méfiant d’une agence sanitaire, d’un laboratoire privé, d’un gouvernement ou d’un expert médiatique. Cette distinction devient cruciale dans les sociétés modernes, où “la science” arrive souvent au public par des institutions, des porte-parole et des décisions politiques.

La revue éclaire surtout le traitement public des sciences controversées. Vaccins, climat, pesticides, nucléaire : les résultats scientifiques y circulent dans des espaces déjà polarisés. Les désaccords entre chercheurs, les corrections d’articles, les incertitudes ou les conflits d’intérêts déclarés deviennent des munitions. Une partie du public ne s’en sert plus pour évaluer le niveau de preuve, mais pour confirmer un soupçon préalable envers les experts, les agences, les universités ou l’État.

 

 

CONCLUSION

Le débat public traite encore trop souvent la confiance comme une affaire de tempérament : naïfs contre sceptiques, crédules contre lucides, peuple contre experts. Cette grille arrange ceux qui vivent du soupçon. Elle cache derrière une caricature la vraie question difficile :

Comment faire confiance à des savoirs que presque personne ne peut vérifier seul ?

La réponse est une éducation qui alerte contre l’individualisme épistémique – l’illusion que je peux trouver en moi-même un mécanisme autonome de perception du vrai. Nous avons besoin de comprendre que c’est à travers les autres que nous savons.

 

La confiance scientifique est précisément l’aboutissement du raffinement de notre manière d’avoir accès à des informations correctes, vérifiées, solides. Nous avons besoin de rendre explicite les mécanismes et procédures qui la rendent possible : accessibilité des données et des méthodes, publicité des critiques et des controverses, réplication des résultats, déclaration des conflits d’intérêts, correction des erreurs. À travers le processus scientifique, il devient possible d’accepter l’autorité d’un résultat parce que cette autorité reste contrôlable.

Les marchands de soupçon attaquent précisément ce point. Ils réclament des preuves, puis discréditent les procédures qui les produisent. Ils invoquent l’esprit critique, puis le réduisent à une suspicion permanente. Ils prétendent défendre le citoyen contre l’autorité, mais l’orientent vers des autorités beaucoup moins contrôlables : influenceurs, gourous, démagogues, médias possédés par des milliardaires au grand cœur, et autres militants de l’intuition.

La confiance dans la science se joue donc dans un rapport très concret au contrôle. Une société démocratique a besoin de savoir pourquoi elle accorde du poids à une expertise, comment elle vérifie ses limites, comment elle corrige ses erreurs, comment elle distingue une controverse scientifique d’une polémique fabriquée.

Il y a donc, au cœur de notre responsabilité partagée de prendre de bonnes décisions et d’animer des débats d’idée utiles à tous —et donc je parle de politique et de démocratie— il y a au cœur de notre responsabilité commune le devoir de nous apprendre les uns aux autres la meilleure manière de distinguer le vrai du faux et les situations où il est prudent de suspendre notre jugement.

Acermendax

1.  Fraude scientifique : un lanceur d’alerte acquitté

En janvier 2023, Solal Pirelli publie un billet consacré à plusieurs conférences associées à l’Association for Computing Machinery, l’une des grandes sociétés savantes internationales en informatique. Il y documente des anomalies de citation dans des actes de conférence. Le dossier vise notamment des citations massives au bénéfice de Shadi Aljawarneh, professeur à la Jordan University of Science and Technology, et de Vangipuram Radhakrishna, chercheur en Inde. Dans certains articles, les bibliographies contiennent des dizaines de références vers les mêmes auteurs, parfois sans usage identifiable dans le corps du texte. Pirelli indique aussi avoir signalé ces problèmes à l’ACM avant de publier son billet.

Le cas décrit une forme très concrète de fraude scientifique : la manipulation d’un indicateur bibliométrique devenu central dans la carrière académique. Plus vous êtes cité, plus vous paraissez crédible ; plus vous paraissez crédible, plus vous êtes invité, publié, intégré à des réseaux, et donc cité à nouveau.

En réaction Shadi Aljawarneh dépose plainte pour diffamation en Suisse. En juin 2025, le Tribunal d’arrondissement de Lausanne condamne Solal Pirelli. Selon Retraction Watch, le tribunal considère alors que le billet dépasse la critique de qualité scientifique et impute une fraude scientifique (ce qui peut constituer une diffamation). Pirelli fait appel. C’était il y a un an.

Pendant ce temps, l’ACM poursuit son enquête… avec un retard difficile à justifier. En septembre 2025, elle commence à rétracter des articles pour falsification de citations. Retraction Watch rapporte que les notices de rétractation évoquent des violations de la politique de l’ACM sur le plagiat, la représentation trompeuse et la falsification. Scott Delman, directeur des publications de l’ACM, confirme ensuite 38 rétractations liées à cette affaire.

Enfin, tout récemment, la Cour d’appel pénale vaudoise annule la condamnation.

Le jugement publié le 1er mai 2026 retient que les allégations de Pirelli ont été confirmées par l’ACM et que la conduite intentionnelle de falsification et d’inflation des citations peut recevoir, au sens large, la qualification de fraude scientifique. Le plaignant doit payer les frais de défense de Pirelli : 19 967 francs suisses pour la première procédure et 7044 francs pour l’appel (environ 30 000 euros)

Cette affaire devrait embarrasser tous ceux qui parlent d’intégrité scientifique avec de grands mots mais réagissent mollement quand l’alerte arrive. La fraude bibliométrique paraît technique, presque ennuyeuse ; elle touche pourtant au cœur du système, parce qu’elle transforme un instrument d’évaluation en fabrique de prestige. Quand des citations truquées permettent de construire une réputation, ce sont les carrières honnêtes, les comités sérieux et les contribuables qui paient.

 

En zététique, nous adoptons souvent la posture de défenseur des sciences, des connaissances établies et nous revendiquons la confiance dans les procédures qui valident les travaux de recherche. Mais évidemment le monde académique a ses travers. Et nous serions bien naïfs et dogmatiques si nous n’étions pas attachés à regarder sous le tapis avec les outils des métasciences. Et d’ailleurs nous en avons parlé sur La Tronche en Biais, notamment le 4 juillet 2024 dans l’émission « Ca Coule de Source 19 — La Traque de la Fraude scientifique »

Et j’avais pour invités Lonni BESANCON et… Solal PIRELLI. Le jeune chercheur qui vient d’être acquitté !

Je salue donc une fois de plus sa démarche, son courage, son obstination. Il rappelle que la vigilance scientifique demande aussi des personnes capables de signaler des anomalies, de soutenir leurs accusations par des pièces vérifiables, puis d’encaisser les représailles quand l’alerte dérange.

Reste une question très concrète : combien de dossiers similaires reposent aujourd’hui sur la peur du procès, l’épuisement personnel ou l’isolement professionnel ? Une communauté scientifique qui prend l’intégrité au sérieux doit protéger les lanceurs d’alerte de bonne foi avant que les tribunaux aient à réparer les dégâts.

Et cela nous amène directement au sujet suivant !


2.  Forensic scientométrie : défendre la science contre ses renégats

 

Un nouveau mouvement vient de publier son premier grand rapport : Forensic Scientometrics, abrégé FoSci, que l’on pourrait traduire par « scientométrie forensique ». Le texte s’intitule Forensic Scientometrics Report 2026: Understanding, Detecting, and Documenting Manipulation in the Research Ecosystem (« Rapport 2026 de scientométrie forensique : comprendre, détecter et documenter les manipulations dans l’écosystème de la recherche »). Il a été lancé en mai 2026, à Vancouver, lors de la World Conference on Research Integrity (« Conférence mondiale sur l’intégrité de la recherche »).

Dans ce groupe on trouve des gens que vous avez croisé sur la chaine : Elisabeth BIK, Guillaume Cabanac, Lonni Besançon et Solal Pirelli

 

FoSci se présente comme un champ émergent à l’intersection de la scientométrie, de la métascience, de l’intégrité scientifique et de l’enquête documentaire. Son objet est d’utiliser les données de publication, les réseaux de citations, les métadonnées, les anomalies textuelles, les images, les signatures d’articles et les circuits éditoriaux pour repérer les manipulations qui abîment la littérature scientifique. La science produit des articles, des index, des revues, des citations, des classements, des métriques. Ces traces permettent aussi d’enquêter sur ceux qui truquent le système.

Le rapport FoSci 2026 défend une idée centrale : les mauvaises pratiques scientifiques ont changé d’échelle. La fraude existe toujours au niveau individuel, avec l’image retouchée, la donnée inventée, le résultat enjolivé, l’auteur ajouté pour rendre service. Mais l’écosystème contemporain de la publication a aussi vu apparaître des formes beaucoup plus industrielles : paper mills, auteurs à vendre, revues prédatrices, revues piratées, relectures truquées, cartels de citation, manipulations coordonnées d’indicateurs. La fraude scientifique ressemble alors moins à une faute isolée qu’à une économie parallèle de la publication.

Le rapport distingue plusieurs niveaux d’analyse.

  • Au niveau micro, on cherche les traces dans l’article lui-même : figures dupliquées, références incohérentes, phrases artificielles, statistiques improbables, affiliations suspectes.
  • Au niveau méso, on observe les réseaux : groupes d’auteurs qui se citent entre eux de manière disproportionnée, revues qui gonflent artificiellement leur visibilité, circuits de relecture où les mêmes acteurs contrôlent l’entrée et la validation des articles.
  • Au niveau macro, l’enquête porte sur les incitations du système : pression à publier, carrières indexées sur les métriques, compétition internationale, failles éditoriales, usages politiques ou économiques de la recherche.

Cette approche a un intérêt majeur pour le scepticisme scientifique. La zététique s’est construite sur une exigence précieuse : douter avec méthode. Elle demande des preuves aux guérisseurs, aux prophètes, aux marchands de miracles, aux entrepreneurs de croyances prétentieuses et normatives. Elle apprend à repérer les promesses trop belles, les discours qui s’immunisent contre la critique, les récits qui prennent la forme de la science pour obtenir le prestige de la science.

Mais comme je vous le disais tout à l’heure quand les discours trompeurs viennent de l’intérieur, tout se complique terriblement.

Une partie du monde rationaliste sait très bien dénoncer l’astrologue, le magnétiseur, le gourou, le complotiste. Elle devient souvent plus hésitante face au chercheur titulaire, qui publie pour de vrai, qui enseigne à l’Université, et qui peut se prétendre plus expert que vous. C’est le problème que posent les renégats de la science. Ils connaissent précisément les mots de passe de l’institution. Ils savent produire une apparence de normalité académique. Ils savent que le public et les médias confondent facilement « publié » avec « solide », « cité » avec « fiable », « universitaire » avec « expertise impeccable ».

La défense de la science exige donc aussi une critique des machines internes qui fabriquent du faux savoir, du savoir fragile, du savoir opportuniste ou du prestige artificiel.

Les paper mills illustrent très concrètement cette dérive : des entreprises produisent ou assemblent des manuscrits, vendent des places d’auteur, infiltrent des revues et laissent dans la littérature des articles qui auront ensuite une vie propre, parfois dans des revues biomédicales ou techniques où les conséquences dépassent largement le théâtre académique (Parker et al., 2024). Les cartels de citation posent un autre problème : ils déforment les indicateurs qui servent à évaluer les chercheurs, les revues et les institutions (Fister et al., 2016 ; Kojaku et al., 2021).

Le rapport de Forensic Scientometrics a aussi le mérite de reconnaître le rôle des enquêteurs de terrain. Depuis des années, des chercheurs, des éditrices, des spécialistes de la détection d’images manipulées dans les articles scientifiques, des informaticiens, des bibliométriciens et des enquêteurs indépendants travaillent à repérer les anomalies de la littérature. Leurs signalements passent souvent par PubPeer, par des analyses de réseaux, par des bases d’articles suspects, par des méthodes de détection semi-automatisées. Le présent rapport propose de donner un cadre commun à ce travail : des méthodes, un vocabulaire, une reconnaissance, des protections et une capacité d’action. Un nouveau champ disciplinaire est-il sur le point de naître sous nos yeux émus ?

 

La scientométrie forensique, en bon français, est peut-être la réponse que nous attendions au problème des acteurs qui exploitent les failles de la publication savante, et de la dégradation de la confiance publique envers une science qui à ce jour ne sait pas encore vraiment se corriger toute seule comme elle le devrait.

Acermendax

Références

  • Fister, I., Fister, I., Jr., & Perc, M. (2016). Toward the discovery of citation cartels in citation networks. Frontiers in Physics, 4, Article 49. https://doi.org/10.3389/fphy.2016.00049
  • Kojaku, S., Livan, G., & Masuda, N. (2021). Detecting anomalous citation groups in journal networks. Scientific Reports, 11, Article 14524. https://doi.org/10.1038/s41598-021-93572-3
  • McIntosh, L. D., Bishop, D., & Cabanac, G. (Eds.). (2026). Forensic Scientometrics Report 2026: Understanding, Detecting, and Documenting Manipulation in the Research Ecosystem. Figshare. https://doi.org/10.6084/m9.figshare.32178456
  • Parker, L., Boughton, S., Bero, L., & Byrne, J. A. (2024). Paper mill challenges: Past, present, and future. Journal of Clinical Epidemiology, 176, Article 111549. https://doi.org/10.1016/j.jclinepi.2024.111549