La chaîne aborde sur un ton décalé dans la forme mais sérieux sur le fond les raisons qui font que notre lecture du monde est souvent bancale.

En octobre 2025, un article discret mais explosif paraît dans le Journal of the History of the Behavioral Sciences. Son auteur, l’historien indépendant Thomas Kelly, ne propose pas une nouvelle théorie, ni une critique de plus. Il rouvre un dossier que l’on croyait scellé : When Prophecy Fails (1956), l’ouvrage de Leon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter — le texte fondateur qui a popularisé la dissonance cognitive.

La thèse de Kelly est d’une clarté redoutable. En exploitant des archives jusqu’ici peu ou pas utilisées (carnets d’observateurs, correspondances internes, coupures de presse, fonds déposés à Michigan State University), il montre que le récit canonique de 1956 inverse la chronologie réelle des faits. Le groupe apocalyptique étudié n’a pas connu de sursaut prosélyte après l’échec de sa prophétie : il était prosélyte déjà avant, et s’est rapidement dissous après. Plus grave encore, Kelly documente des interventions directes des observateurs, en particulier le rôle central joué par Riecken, devenu une figure d’autorité spirituelle au sein du groupe. Autrement dit, le « cas » censé illustrer la dissonance cognitive n’était pas seulement fragile ; il était construit.

Un froid académique

La publication n’a pas provoqué de déferlante immédiate, mais c’est précisément ce silence qui frappe. À ce jour, aucune réponse formelle n’a été publiée dans les grandes revues de psychologie sociale. Pas de réfutation méthodique, pas de défense archivistique, pas même une mise au point collective. Le milieu académique observe, temporise, semble attendre.

Dans la presse spécialisée, le papier de Kelly est présenté comme solide, documenté, difficile à écarter d’un revers de main. Les rares réactions relayées insistent sur un point : Kelly n’a pas attaqué la dissonance cognitive en tant que théorie, mais l’exemple historique qui lui a servi de tremplin. Cette distinction est cruciale — et elle explique sans doute la gêne ambiante. Car When Prophecy Fails est l’un des textes les plus cités du XXᵉ siècle en sciences sociales. Reconnaître que ce cas est frauduleux, c’est accepter qu’un pilier pédagogique repose sur du sable.

 

Moi-même, j’avais choisi la dissonance cognitive comme sujet du troisième numéro des épisodes Canons de la Tronche en Biais. Et nous y racontions l’histoire écrite par Festinger dans son best-seller. Alors il faut se demander si on a eu tort  Il faut qu’on sache s’il faut rectifier tout ça.

 

 

Faut-il jeter la dissonance ?

C’est ici que le débat se crispe — et qu’il déborde largement la psychologie. Depuis soixante-dix ans, la dissonance cognitive fonctionne. Elle a été testée, reproduite, étendue à d’innombrables domaines : choix, effort, politique, santé, religion. Des milliers d’expériences l’ont confirmée (Festinger & Carlsmith, 1959 ; Brehm, 1956 ; Aronson & Mills, 1959), et des méta-analyses récentes en attestent la robustesse (Harmon-Jones & Mills, 2019). Les neurosciences ont même identifié des corrélats cérébraux du conflit cognitif (van Veen et al., 2009 ; Izuma et al., 2010).

Thomas Kelly ne réfute rien de cela. Il montre autre chose : que Festinger et ses collègues ont menti sur le cas qui a rendu la théorie célèbre. La question n’est donc pas « la dissonance est-elle fausse ? », mais « peut-on continuer à citer un travail dont on sait qu’il est frauduleux, même s’il a servi une idée juste ? ».

Cette interrogation dépasse la psychologie. Elle arrange certains chercheurs en sciences bibliques qui voient dans l’affaire une aubaine permettant de se débarrasser de la dissonance cognitive comme outil explicatif — notamment lorsqu’elle est mobilisée pour comprendre des mécanismes de rationalisation à l’origine du christianisme primitif. La « bataille de la dissonance » pourrait ainsi se déplacer d’un champ à l’autre, chaque discipline tentant soit de sauver l’outil, soit de profiter de l’effondrement du cas princeps pour l’écarter.

 

Le ménage à venir

L’enjeu réel est ailleurs. Si l’on accepte que When Prophecy Fails est une fraude narrative, alors il faut repenser la manière dont les sciences humaines traitent leurs textes fondateurs. Un concept valide peut-il rester adossé à un récit faux ? Faut-il enseigner l’histoire d’une théorie en maintenant un exemple que l’on sait fabriqué, au nom de sa « valeur historique » ? Ou faut-il, au contraire, faire le ménage : conserver la théorie, abandonner le mythe, et expliquer comment une idée juste a pu naître d’un cas malhonnête ?

Le travail de Kelly n’appelle pas à jeter la dissonance cognitive. Il oblige en revanche à renoncer à une histoire que l’on nous a racontée, que l’on a crue, et qui, si elle s’avère fausse, ne saurait être défendue — même si, par une ironie cruelle, la tentative de la sauver constituait en elle-même une démonstration éclatante de la dissonance à l’œuvre chez ceux qui s’attachent à l’héritage de son inventeur. L’ironie serait savoureuse mais l’embarras considérable.

Selon toute vraisemblance, il faudra donc réécrire les chapitres des manuels de psychologie consacrés à ce concept. Ce serait d’ailleurs une excellente occasion d’y introduire la métascience : l’étude critique des pratiques scientifiques elles-mêmes, de leurs méthodes, de leurs biais, de leurs incitations institutionnelles et de leurs mécanismes d’autorégulation — autrement dit, la science qui examine la science.

 

Cf La Tronche en Live 130 :

 

 

Acermendax


Références

  • Aronson, E., & Mills, J. (1959). The effect of severity of initiation on liking for a group. Journal of Abnormal and Social Psychology, 59(2), 177–181.
  • Brehm, J. W. (1956). Postdecision changes in the desirability of alternatives. Journal of Abnormal and Social Psychology, 52(3), 384–389.
  • Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
  • Festinger, L., & Carlsmith, J. M. (1959). Cognitive consequences of forced compliance. Journal of Abnormal and Social Psychology, 58(2), 203–210.
  • Harmon-Jones, E., & Mills, J. (Eds.). (2019). Cognitive Dissonance: Reexamining a Pivotal Theory in Psychology. APA.
  • Izuma, K., et al. (2010). Neural correlates of cognitive dissonance and preference change. PNAS, 107(51), 22014–22019.
  • Kelly, T. (2025). Debunking When Prophecy Fails. Journal of the History of the Behavioral Sciences, 61(4), e70043.
  • van Veen, V., et al. (2009). Neural activity predicts attitude change in cognitive dissonance. Nature Neuroscience, 12(11), 1469–1474.

Note d’intention :

Si l’esprit critique devait servir à une seule chose dans notre société, ce serait à nous protéger collectivement contre les récits faux, séduisants, dangereux. C’est pourquoi dans mon travail, depuis le début je traite de la question des religions ; et c’est pourquoi à l’aide de mes compétences j’ai orienté mes contenus vers des critiques des pseudosciences et des fausses expertises en lien avec des risques de dérive sectaire : Faux / Séduisant / Dangereux.

Si on veut se prétendre à la hauteur de la promotion de l’esprit critique on ne recule pas devant un discours Faux Séduisant et Dangereux comme le fascisme. Je ne peux pas animer un format journalistique d’analyse de l’actualité rationaliste en refusant de traiter l’actualité des narratifs les plus faux-séduisant-dangereux de notre temps. J’ai hâte de n’avoir plus besoin de le faire, mais pour le moment j’y suis contraint, et je comprends ceux d’entre vous qui trouvent cela désagréable néanmoins ceux que cela dérangerait plus que le fascisme lui-même ont un besoin urgent de s’interroger sur leur rapport à la réalité.


La mort d’Alex Pettri

Le 24 janvier 2026, à Minneapolis (Minnesota, États-Unis), Alex Jeffrey Pretti, un homme de 37 ans, infirmier en soins intensifs à l’hôpital des anciens combattants de la ville, a été tué par un ou plusieurs agent de l’United States Border Patrol au cours d’une opération fédérale. Pretti, citoyen américain et détenteur légal d’un permis de port d’arme, se trouvait au milieu d’une zone de protestations contre les actions récentes d’agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) dans la ville lorsqu’il a été abattu.

Les autorités fédérales ont déclaré qu’il était armé et qu’il s’était approché des agents, ce qui aurait motivé l’usage de la force. D’autres images et récits suggèrent une séquence complexe dans laquelle il apparaît sans arme visible, filmant avec son téléphone dans une main, l’autre main levée en signe d’apaisement alors qu’il s’interpose entre les agents et une femme qu’ils viennent de jeter au sol. Pretti est alors maîtrisé, aspergé de spray au poivre, plaqué au sol, puis touché par au moins une dizaine de coups de feu.

Cet événement intervient dans un contexte déjà tendu : en moins de trois semaines, plusieurs fusillades impliquant des agents fédéraux ont eu lieu à Minneapolis, notamment la mort de Renée Good le 7 janvier 2026 par un agent de l’ICE.

Dès les heures qui ont suivi la mort d’Alex Pretti, des responsables locaux ont dénoncé une obstruction des enquêtes par les autorités fédérales et une absence de transparence dans la gestion du lieu du drame. Si les agents étaient dans leur plein droit, alors ils n’ont rien à cacher.

Kristi Noem : https://www.youtube.com/watch?v=59UL4vLBLVI

Le Department of Homeland Security, l’administration fédérale qui supervise les services comme l’ICE et la Border Patrol, a communiqué que l’homme abattu aurait approché les agents avec l’intention de « massacrer » les forces de l’ordre. Dans une déclaration Kristi Noem a dit que Pretti avait une arme, deux chargeurs pleins, et affirmaient que cela ressemblait à une situation où « un individu voulait faire le maximum de dégâts et massacrer les forces de l’ordre » avant d’être attaqué par les agents présents

 

Le conseiller de la Maison Blanche, Stephen Miller, a quant à lui qualifié Alex Pretti d’assassin, dans un message relayé par le vice-président JD Vance. 

Il existe pourtant des vidéos et des photographies d’Alex Pretti avant et pendant l’altercation.

https://www.newsweek.com/video-appears-to-show-new-ice-shooting-in-minneapolis-11411971

Elles sont accessibles, et il faudra que chacun accepte de les regarder avant de considérer que la version officielle du régime Trump constitue, à elle seule, la vérité des faits. On se souviendra en effet que, quelques heures seulement après sa mort, Renée Good avait été publiquement qualifiée de « terroriste » par la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, là aussi avant toute enquête indépendante aboutie. Juste après la mort d’Alex Pretti les autorités fédérales ont fait obstruction au travail de la police, exactement comme les agent de l’ICE ont refusé que des passants tenter de sauver la vie de Renee Good qui agonisait dans sa voiture.

 

Face au narratif officiel, les images du drame constituent la seule manière pour chacun de se faire un avis éclairé. Je précise que cette affaire est extrêmement grave, bien au-delà du cas d’un homme calme brutalement interpellé puis tué en pleine rue.

Je ne suis pas américain. Ce qui m’inquiète le plus, là où je vis, ce sont les discours de ceux qui justifient la mort de Renée Good ou d’Alex Pretti. Ces discours ne sont pas sans rappeler ceux qui, dans d’autres contextes, expliquaient que Samuel Paty ou Dominique Bernard auraient, d’une certaine manière, provoqué leur propre mort. Je ne compare pas les faits ; je compare les mécanismes de justification de la violence, qui déplacent systématiquement la responsabilité du côté des victimes.

Il est important de comprendre aujourd’hui — et pas demain — que ceux qui estiment que l’on « surréagit », que l’on « en fait trop », ou que les gens devraient simplement obéir à des agents masqués et en tenue militarisée ou accepter qu’on leur tire dessus, sont exactement les mêmes qui soutiendront un pouvoir assassin s’il venait à s’installer chez nous.

Les allemands des années 1930 n’étaient pas des monstres ; ils étaient des humains normaux placés dans une situation de banalisation de la violence d’État dangereusement proche de ce qui se passe à Minneapolis et qui est sur le point de se généraliser.

Alors je vous demande pardon, mais on va regarder plus en détail les images disponibles. Une version stabilisée de la séquence nous montre clairement que les agents cherchent l’arme d’Alex Pretti, car il leur a dit qu’il en porte une. Ils sont 8 agents à le frapper, à le plaquer au sol et à le fouiller. Un agent dans une tenue grise s’éloigne avec l’arme d’Alex Pretti. Cela veut dire que désormais il n’est plus armé. Je ne peux pas imaginer que l’agent en question n’ai pas dit « j’ai récupéré l’arme ». Il se passe plusieurs seconde. Un coup de feu est entendu, suivi d’un bref silence, puis d’une rafale d’au moins une dizaine de détonations.

Selon certains observateurs le premier coup de feu serait venu de l’arme confisquée, créant la panique. Que ce soit vrai ou non, les agents ont fait un usage de la force massif et disproportionné ; ils ont tué un homme dont nous voyons avec nos yeux qu’il n‘a rien à voir avec un manifestant paramilitaire acharné balançant des pavés dans la gueules des gentils fonctionnaire ou brandissant une arme de guerre — Il observait, il filmait et a voulu porter secours à une femme rudoyée. Ils l’ont tué.

Mais les principaux responsables de la mort d’Alex Pretti ne sont pas nécessairement ceux que l’on voit à l’image. Ce sont ceux qui prennent les décisions politiques et opérationnelles qui créent les conditions pour que de tels drames surviennent. Et leurs relais sont déjà à l’œuvre sur Internet, expliquant que tout cela serait la faute des « gauchistes », des victimes elles-mêmes, ou de n’importe quel bouc émissaire commode. Ils sont leur complice parce que ces réactions préparent le prochain drame. On en trouve aussi en France. Vous en croiserez probablement certains dans les commentaires.

 

 

Mise à jour concernant l’affaire Renee Good

Les autorités locales du Minnesota se plaignent toujours de l’absence de coopération des agents fédéraux de l’ICE et du FBI, qui leur ont bloqué l’accès aux lieux et aux preuves. La procureure du comté de Hennepin explore désormais comment poursuivre une enquête d’État indépendante sur ce tir mortel, en l’absence d’accès complet aux éléments matériels.

L’autopsie de Renee Good fait état de 4 blessures par balle dont une fatale dans la tête. Les résultats de l’autopsie indépendante, publiés par l’équipe d’avocats de la famille, confirment trois trajectoires de balle :

  • une balle au bras gauche,
  • une balle traversant la poitrine droite (sans pénétration d’organes vitaux),
  • une balle entrant côté gauche de la tête et sortant à droite, causant la blessure fatale.

Un quatrième impact superficiel évoqué par le rapport était compatible avec une blessure par balle sans pénétration.

https://abc7.com/post/minneapolis-ice-shooting-independent-autopsy-renee-good-released-romanucci-blandin-law-firm-civil-investigation/18445863/

Aucune nouvelle information ne vient confirmer la thèse des autorités fédérales selon laquelle elle aurait constitué une menace manifeste au moment des tirs.

Le département de la Justice américaine du Régime Trump a décidé de ne pas ouvrir d’enquête civile pour violation des droits constitutionnels contre l’agent de l’ICE, ce qui est inhabituel dans ce type de cas. Plusieurs procureurs fédéraux ont démissionné en réaction à cette décision, estimant qu’il y avait matière à enquête.

Au lieu de cela, le Département de Justice aurait enquêté sur certains responsables locaux démocrates, pour entrave à l’application de la loi lors de grandes opérations d’immigration — une démarche qui a suscité de vives critiques de la part des autorités démocrates du Minnesota

https://www.theguardian.com/us-news/live/2026/jan/23/ice-immigration-protests-trump-minnesota-economic-blackout-latest-news

Selon le Département de Homeland Security le tueur Johnatan Ross a souffert, d’une hemorragie interne : c’est flou et ça ne dit rien de la gravité. Rappelons qu’il se déplaçait sans aucune difficulté après avoir tiré 3 ou 4 balles dans sa victime.

https://www.fox9.com/news/jonathan-ross-injuries-renee-good-jan-14-2026

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Affaire Prettri : Réactions du Président fasciste Trump

Il publie sur Truth Social l’image d’une arme à feu accompagnée de la longue diatribe :

« This is the gunman’s gun, loaded (with two additional full magazines!), and ready to go – What is that all about? Where are the local Police? Why weren’t they allowed to protect ICE Officers? The Mayor and the Governor called them off? It is stated that many of these Police were not allowed to do their job, that ICE had to protect themselves — Not an easy thing to do! Why does Ilhan Omar have $34 Million Dollars in her account? And where are the Tens of Billions of Dollars that have been stolen from the once Great State of Minnesota? We are there because of massive Monetary Fraud, with Billions of Dollars missing, and Illegal Criminals that were allowed to infiltrate the State through the Democrats’ Open Border Policy. We want the money back, and we want it back, NOW. Those Fraudsters who stole the money are going to jail, where they belong! This is no different than a really big Bank Robbery. Much of what you’re witnessing is a COVER UP for this Theft and Fraud. The Mayor and the Governor are inciting Insurrection, with their pompous, dangerous, and arrogant rhetoric! Instead, these sanctimonious political fools should be looking for the Billions of Dollars that has been stolen from the people of Minnesota, and the United States of America. LET OUR ICE PATRIOTS DO THEIR JOB! 12,000 Illegal Alien Criminals, many of them violent, have been arrested and taken out of Minnesota. If they were still there, you would see something far worse than you are witnessing today! »

 

Voici une traduction qui respecte le niveau de langage du président.

« Voici l’arme du tireur, chargée (avec deux chargeurs pleins en plus), prête à l’emploi — qu’est-ce que c’est que ça ? Où est la police locale ? Pourquoi ne les a-t-on pas autorisés à protéger les agents de l’ICE ? Le maire et le gouverneur les ont rappelés ? Il est dit que beaucoup de ces policiers n’ont pas été autorisés à faire leur travail, que l’ICE a dû se protéger toute seule — ce qui n’est pas facile ! Pourquoi Ilhan Omar a-t-elle 34 millions de dollars sur son compte ? Et où sont passés les dizaines de milliards de dollars qui ont été volés à ce qui était autrefois le grand État du Minnesota ? Nous sommes là à cause d’une fraude monétaire massive, avec des milliards de dollars disparus, et des criminels illégaux qui ont été autorisés à infiltrer l’État à cause de la politique de frontières ouvertes des démocrates. Nous voulons récupérer cet argent, et nous le voulons MAINTENANT. Ces fraudeurs qui ont volé cet argent vont en prison, là où ils doivent être ! Ce n’est rien d’autre qu’un énorme braquage de banque. Une grande partie de ce que vous voyez est une COUVERTURE pour ce vol et cette fraude. Le maire et le gouverneur sont en train d’inciter à l’insurrection, avec leur rhétorique pompeuse, dangereuse et arrogante ! À la place, ces imbéciles politiques moralisateurs devraient chercher les milliards de dollars volés au peuple du Minnesota et aux États-Unis d’Amérique. LAISSEZ NOS PATRIOTES DE L’ICE FAIRE LEUR TRAVAIL ! 12 000 criminels étrangers illégaux, dont beaucoup sont violents, ont été arrêtés et expulsés du Minnesota. S’ils étaient encore là, vous verriez quelque chose de bien pire que ce que vous voyez aujourd’hui ! »

Un peu plus tard il écrit, tout en capitales d’imprimerie :

« AMONG OTHER THINGS, THIS IS A “COVER UP” FOR THE BILLIONS OF DOLLARS THAT HAVE BEEN STOLEN FROM THE ONCE GREAT STATE (BUT SOON TO BE GREAT AGAIN!) OF MINNESOTA! PRESIDENT DONALD J. TRUMP »

Ma traduction «  ENTRE AUTRES CHOSES, C’EST UNE « COUVERTURE » POUR LES MILLIARDS DE DOLLARS QUI ONT ÉTÉ VOLÉS à ce qui était autrefois le grand État (mais qui va bientôt redevenir grand !) du Minnesota ! PRÉSIDENT DONALD J. TRUMP »

Courte analyse de cette harangue délirante

La prise de parole de Donald Trump à ne se distingue pas seulement par sa brutalité verbale, mais par un choix très précis de cadrage : la disparition pure et simple du fait en lui-même. La mort d’Alex Pretti n’est pas mentionnée. Elle n’existe pas. Elle ne mérite aucune considération. Le niveau de deshumanisation est majuscule. Le drame de la mort d’Alex Pretti devient simplement un prétexte discursif, immédiatement dissous dans une diatribe politique contre des adversaires désignés — élus locaux, opposants, figures ennemies récurrentes — et dans une défense inconditionnelle des forces fédérales.

Dans une démocratie, même bancale, on s’attendrait au minimum à une reconnaissance factuelle de la mort d’un citoyen américain abattu par des agents de l’État. Mais non. Pour Donald Trump, il n’y a pas de victime, pas de situation tragique à examiner, pas même une justification argumentée de l’usage de la force. Le langage sert à autre chose : imposer un récit, immédiatement, avant l’enquête, avant les images, avant toute contradiction. Le pouvoir ne se donne même plus la peine de dissimuler ou d’expliquer la violence qu’il exerce. Il ne parle plus à propos de la mort, il parle par-dessus la mort. Le réel devient secondaire, presque gênant, face à la nécessité de maintenir une posture de force, d’autorité et de confrontation permanente.

Peut-on y voir une parole typique d’un régime fascisant ? Si l’on entend par là une communication où l’État ne se justifie plus, ne s’excuse plus, ne reconnaît plus l’existence des individus affectés par sa violence, mais affirme sa puissance en niant symboliquement ses victimes, alors la question mérite d’être posée. Parce que ce qui se passe avec cette communication présidentielle, ce n’est pas seulement une réaction choquante. C’est une mise en scène du pouvoir, où l’effacement du mort devient un message politique en soi : « ne vous mettez pas en travers de la route des agents du pouvoir où vous serez anéanti dans l’indifférence générale. »

Je n’ai pas de mot pour décrire la mécanique à l’œuvre. En attendant qu’on veuille bien m’aider à enrichir mon vocabulaire je vais qualifier ce régime de fasciste. Et j’invite tout le monde à se demander ce qu’il doit penser des récits faux/séduisants/trompeur des promoteurs de Trump qu’ils vivent en Amérique ou dans nos pays.

 

Acermendax

Article antivax rétracté et passage au tribunal

Merci à Eric Dutin et au twittos Besoin de Savoir pour l’information.

Source principal : Retraction Watch (cliquez)

 

En 2023, un article intitulé Risk of all-cause and cardiac-related mortality after COVID-19 vaccination est publié dans la revue Human Vaccines & Immunotherapeutics, éditée par Taylor & Francis. L’auteur principal est Greg J. Marchand, médecin américain spécialisé en obstétrique et gynécologie, connu pour ses prises de position critiques sur la vaccination contre la COVID-19.

L’article prétend montrer, à partir d’une analyse de données issues d’études observationnelles, une augmentation de la mortalité toutes causes confondues — et en particulier des décès d’origine cardiaque — après vaccination. Les conclusions sont lourdes, les inférences causales très affirmatives, et le papier est rapidement relayé dans des cercles déjà méfiants à l’égard des vaccins.

Peu après publication, la revue engage cependant une réévaluation éditoriale approfondie. Selon Retraction Watch, les experts sollicités pointent de graves problèmes méthodologiques : sélection discutable des études incluses, confusion entre corrélation et causalité, absence de contrôle rigoureux des biais, et interprétations allant bien au-delà de ce que permettent les données analysées. À l’issue de ce processus, l’éditeur décide d’engager une procédure de rétractation de l’article.

 

Le passage au judiciaire

C’est à ce moment que l’affaire sort du champ scientifique ordinaire. Plutôt que de répondre par une correction, une réanalyse, un débat académique ou une re-soumission de ce travail dans un autre journal, Greg Marchand dépose une plainte devant un tribunal de l’État de l’Arizona. Son objectif est explicite : empêcher l’éditeur de rétracter l’article et contraindre la revue à le maintenir dans la littérature scientifique.

Autrement dit, il ne s’agit pas d’un contentieux sur la diffamation ou sur un désaccord contractuel classique, mais d’une tentative d’utiliser le droit pour bloquer un acte éditorial motivé par une évaluation scientifique. On demande à la justice de faire de la science à la place du monde académique compétent.

 

La décision du juge

En janvier 2026, le tribunal rejette la plainte. La décision, rapportée par Retraction Watch, est sans ambiguïté. Le juge rappelle que :

  • un tribunal n’a ni la compétence ni la légitimité pour trancher la validité scientifique d’un article ;
  • un éditeur académique dispose d’une liberté éditoriale, incluant le droit de rétracter un texte jugé scientifiquement défaillant ;
  • aucune violation contractuelle n’a été démontrée par le plaignant.

La justice refuse donc explicitement de se substituer au processus d’évaluation par les pairs. La rétractation est maintenue.

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Dans la tête des antivax ?

Ce qui se joue ici dépasse largement le cas de Greg Marchand ou d’un article rétracté. Depuis le début de la pandémie, les milieux antivaccinaux se heurtent à une difficulté structurelle : ils sont incapables de produire, dans les circuits scientifiques ordinaires, des travaux robustes étayant leurs thèses. Les rares publications qu’ils parviennent à faire passer ne résistent généralement pas à l’examen méthodologique, et finissent contestées, corrigées ou retirées. Et la raison n’est pas mystérieuse : leurs croyances sont fausses, et par conséquent aucun travail réellement scientifique ne peut les confirmer.

Faute de pouvoir s’imposer par la preuve, il ne leur reste alors que des stratégies de contournement. L’une d’elles consiste à déplacer le conflit hors du champ scientifique : vers l’arène judiciaire, où l’on espère obtenir, par décision de justice, ce que l’on n’a pas su défendre par les données. L’autre repose sur une rhétorique bien rodée, mobilisant l’idée d’un complot industriel ou institutionnel — « Big Pharma », revues corrompues, censure organisée — pour transformer un échec scientifique en acte de persécution.

L’échec de cette tentative devant un tribunal d’Arizona ne mettra pas fin à ce récit ; il est plus probable qu’il l’alimente. Dans ces milieux, chaque refus, chaque rétractation, chaque décision défavorable devient une preuve supplémentaire d’un pouvoir présenté comme tyrannique, face auquel ils s’imaginent et se racontent scène comme une dissidence héroïque. Ce besoin constant de nourrir un narratif de résistance est d’autant plus crucial qu’il compense l’incapacité persistante à influencer réellement le monde de la recherche, y compris dans un contexte politique pourtant favorable, marqué par le soutien explicite de figures comme Robert F. Kennedy Jr..

Je pronostic donc une flambée de récits complotistes paranos autour de cette décision de justice.

Acermendax


Référence

Marcus, A. (2026, January 21). Lawsuit fails to block retraction of paper claiming to link heart-related deaths to COVID-19 vaccines. Retraction Watch.
https://retractionwatch.com/2026/01/21/lawsuit-fails-to-block-retraction-of-paper-claiming-to-link-heart-related-deaths-to-covid-19-vaccines/

 

Le président Donald Trump a publié une déclaration sur son réseau social Truth Social le samedi 17 janvier 2026.

Et en 2026, nous sommes arrivés à un point où être un vulgarisateur spécialisé dans la zététique et notamment la partie de ce mouvement culturel qui s’intéresse aux discours frapadingues des adorateurs du paranormal, des pseudosciences et des grandes délires spiritualistes est devenu un atout pour analyser les déclarations de la Maison Blanche. Je n’aurais pas parié là-dessus il y a 10 ans.

Je vais vous donner une traduction de son messages du 17 janvier posté sur sa plateforme personnelle Truth Social, en prenant soin de garder les fautes de langage, les aberrations, les répétitions, les tournures bizarres de ce paquets de mot délivré sans aucun retour à la ligne. Je me demande si les non anglophones prennent la mesure de la fragilité du niveau d’expression de Donald Trump…

 

« Nous avons subventionné le Danemark, et tous les pays de l’Union européenne, et d’autres, pendant de nombreuses années en ne leur faisant pas payer de droits de douane, ni aucune autre forme de paiement, et maintenant, après des siècles, il est temps que le Danemark rende quelque chose en retour — la Paix Mondiale est en jeu ! La Chine et la Russie veulent le Groenland, et il n’y a rien que le Danemark puisse faire à ce sujet. Ils ont actuellement deux traîneaux à chiens comme protection, dont un a été ajouté récemment. Seuls les États-Unis d’Amérique, sous le PRÉSIDENT DONALD J. TRUMP, peuvent jouer dans ce jeu, et avec beaucoup de succès, d’ailleurs ! Personne ne touchera à ce morceau sacré de terre, surtout maintenant que la Sécurité Nationale des États-Unis, et celle du Monde en général, est en jeu. Par-dessus tout le reste, le Danemark, la Norvège, la Suède, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Finlande ont voyagé jusqu’au Groenland, pour des raisons inconnues. C’est une situation très dangereuse pour la sûreté, la sécurité et la survie de notre planète. Ces Pays, qui jouent à ce jeu très dangereux, ont mis en jeu un niveau de risque qui n’est pas tenable ou durable. Par conséquent, afin de protéger la Paix et la Sécurité Globales, il est impératif que des mesures fortes soient prises pour que cette situation potentiellement périlleuse se termine rapidement, et sans discussion. À partir du 1er février 2026, tous les Pays mentionnés ci-dessus, (Danemark, Norvège, Suède, France, Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas et Finlande), se verront appliquer un droit de douane de 10 % sur tous les produits envoyés aux États-Unis d’Amérique. Le 1er juin 2026, le droit de douane passera à 25 %. Le droit de douane restera en place jusqu’à ce qu’un deal soit conclu pour l’achat complet et total du Groenland. Les États-Unis essaient de faire cette transaction depuis plus de 150 ans. Beaucoup de présidents ont essayé, et pour de bonnes raisons, mais le Danemark a toujours refusé. Maintenant, à cause du Golden Dome, et des Systèmes d’Armes Modernes, tant Offensifs que Défensifs, le besoin d’ACQUERIR ce territoire est particulièrement important. Des centaines de milliards de dollars sont actuellement dépensés dans des programmes de sécurité liés au « dôme », y compris pour la protection possible du Canada, et ce système est très brillant, mais aussi hautement complexe, et il ne peut pas fonctionner à son potentiel et à son efficacité maximum, à cause des angles, des limites de bornage et des frontières, si cette Terre n’est pas incluse. Les États-Unis d’Amérique sont immédiatement ouverts à la négociation avec le Danemark et/ou n’importe lequel de ces Pays qui ont mis tant de choses en péril, malgré tout ce que nous avons fait pour eux, y compris une protection maximale, depuis tant de décennies.

Merci de votre attention sur ce sujet !

DONALD J. TRUMP
PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE»

 

Je ne suis pas en mesure d’apporter une analyse pertinente sur la géopolitique du Groenland, sur l’OTAN, le programme de défense Golden Dome ni sur la politique tarifaire américaine. Ce sont des sujets complexes, techniques, qui relèvent de champs d’expertise précis, et prétendre les trancher sans compétence serait une faute méthodologique. En revanche, je peux appliquer à ce message un questionnement zététique élémentaire : celui qui consiste à évaluer le niveau de compétence réelle de l’émetteur, avant même de discuter le contenu de ses affirmations.

En zététique, une bonne partie du travail consiste à déterminer si la personne qui parle montre les signes minimaux de maîtrise du sujet qu’elle aborde. Cela permet d’éviter deux écueils symétriques : traiter d’imposteur quelqu’un qui serait effectivement compétent, ou au contraire accorder un crédit excessif à un discours qui ne présente aucun des marqueurs attendus de l’expertise.

Or, ce texte pose problème avant même toute vérification factuelle, par la manière dont il est formulé.

Indicateurs d’incompétence

Un premier indicateur est l’absence totale de structuration argumentative. Un responsable compétent, même lorsqu’il s’exprime de manière volontairement simplifiée pour le grand public, est en général capable de distinguer les registres : faits établis, hypothèses, objectifs politiques, leviers économiques, contraintes diplomatiques. Ici, tout est amalgamé dans une même phrase interminable, sans hiérarchie, sans articulation claire entre causes et conséquences. Cette confusion n’est pas stylistique, elle est cognitive : elle empêche de comprendre ce qui relève d’un diagnostic, d’une menace, d’une justification ou d’un simple slogan.

Un second indicateur est l’usage d’un jargon pseudo-technique non maîtrisé. Des termes liés à la défense antimissile, au bornage territorial ou aux systèmes d’armes sont invoqués, sans être reliés par un raisonnement explicite. On ne sait pas en quoi le Groenland serait indispensable au fonctionnement du Golden Dome, ni selon quels critères, ni pourquoi cette inclusion serait incompatible avec la situation actuelle. Ce type de procédé est bien connu : c’est le technobabillage, des mots techniques sont utilisés pour produire une impression de compétence, sans que leur rôle réel soit intelligible ou vérifiable.

Un troisième élément particulièrement révélateur est la cohabitation de registres incompatibles. Le Groenland est décrit comme un enjeu vital pour la « Paix Mondiale », comme un point clé de la sécurité planétaire, tout en étant présenté simultanément comme un objet de négociation commerciale conditionnant des droits de douane. Un expert, même partisan d’une ligne dure, expliciterait la tension entre ces deux registres. Ici, elle n’est même pas perçue. Cela suggère non pas une stratégie cynique assumée, mais une incapacité à maintenir une cohérence conceptuelle minimale.

Enfin, le texte trahit une vision profondément personnalisée du pouvoir. Les États-Unis ne sont jamais décrits comme une institution dotée de procédures, d’alliances, de contre-pouvoirs ou de contraintes juridiques, mais comme un acteur quasi individuel, incarné par le président lui-même. Les engagements passés sont présentés comme des faveurs, la protection militaire comme un service rendu, et les partenaires internationaux comme des débiteurs ingrats. Là encore, ce n’est pas une position politique en soi qui est critiquable, mais l’absence de distance analytique entre la personne, la fonction et l’État.

 

Pris ensemble, ces éléments ne permettent pas de conclure que les décisions évoquées seraient nécessairement mauvaises ou infondées. En revanche, ils constituent des signaux convergents d’incompétence discursive : incapacité à structurer un raisonnement, confusion des registres, recours à un pseudo-savoir technique, et personnalisation excessive de l’action publique. Tout cela dans une prise de parole écrite, rédigée, préparée, probablement relue, délivrée sous la forme d’un paragraphe unique rempli de majuscules.

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Une illusion puissante

Des milliers de commentaires ont déjà été émis sur Donald Trump, sur ses condamnations, sa moralité, sa criminalité, sa corruption et ses défaillances cognitives.

L’homme reste milliardaire en ayant ruiné plusieurs casinos et se faire élire président deux fois après divers condamnations et inculpations qu’il a ensuite eu le pouvoir d’éliminer. Il faut bien constater qu’il gagne sur beaucoup de fronts, la vie le récompense constamment, et il a même reçu la médaille du Nobel de la Paix des mains de sa dernière lauréate après l’avoir réclamé pendant des années.

Et cela envoie un très fort signal de compétence. Un nombre incroyable de gens estiment que Donald Trump a de très grandes compétences puisqu’il a accumulé un grand nombre de réussites. Or, j’estime que nous avons les informations nécessaires pour comprendre que cette attribution de compétence est mal fondée.

On parle de biais d’internalité et d’erreur fondamentale d’attribution lorsque nous estimons que le succès rencontré par une personne a pour principale cause ses qualités personnelles plutôt que des facteurs contextuels. Le cas de Trump est extrême car ses réussites sont d’une ampleur considérable, alors même que ses défaillances, ses lacunes, ses manquements, ses outrances sont sans précédent pour un homme politique de son importance.

A tel point que nous ne pouvons pas ne pas nous intéresser à ce que son cas nous dit des trajectoires possibles des politiciens de chez nous, notamment ceux qui se demandent où Trump trouve toute cette énergie et n’ont que des éloges à son sujet, alors que le texte que je viens de vous lire piétine complètement l’idée de la souveraineté des européens sur leurs territoires. Se pose alors la question du niveau de compétence des idéologues qui croient pouvoir être pleinement nationalistes tout en étant vassalisés par l’impérialisme Trumpien, quand ce n’est pas celui de Poutine.

Je ne fais que poser des questions…

 

Acermendax

Le 12 janvier paraissait le rapport :

« Information en santé
Bilan des forces et des faiblesses
Recommandations pour une stratégie nationale
d’information et de lutte contre la désinformation en santé »

Mathieu MOLIMARD
Dominique COSTAGLIOLA
Hervé MAISONNEUVE

 

Le rapport dresse un constat clair : la désinformation en santé n’est plus marginale, elle est devenue un facteur de risque sanitaire, social et démocratique. Vaccins, cancer, nutrition, santé mentale, pratiques de soins non conventionnelles : aucun domaine n’est épargné. Les crises récentes ont accéléré un phénomène déjà ancien, désormais amplifié par les réseaux sociaux, les algorithmes et la perte de repères collectifs.

Le cœur du problème n’est pas seulement la présence de fausses informations, mais la fragilité structurelle de notre rapport au savoir : faible culture scientifique, difficulté à évaluer les sources, confusion entre opinion, témoignage et preuve, et méconnaissance du fonctionnement réel de la science — notamment son rapport normal à l’incertitude et à la révision des connaissances.

 

 

Pourquoi les fausses médecines prospèrent

Le rapport met en lumière un mécanisme bien connu des activités de débunkage : les pratiques de soins non conventionnelles prospèrent là où existent des angles morts institutionnels.

Manque d’accès aux soins, errance diagnostique, souffrances mal prises en charge — en particulier en santé des femmes ou en santé mentale — créent un vide informationnel. Ce vide est comblé par des discours pseudo-scientifiques qui promettent écoute, sens et solutions simples. La dangerosité apparaît lorsque ces discours détournent des traitements efficaces, retardent les prises en charge ou s’adossent à des modèles économiques opaques.

Le rapport souligne également un point crucial pour la pensée critique : la labellisation académique (DU, formations universitaires, présence à l’hôpital) confère une illusion de légitimité scientifique à des pratiques non validées, brouillant gravement les repères du public.

 

Une asymétrie frappante : désinformer rapporte, informer expose

Un enseignement majeur du rapport concerne l’asymétrie des risques.
Aujourd’hui, ceux qui diffusent des informations trompeuses en santé — influenceurs, pseudo-experts, acteurs économiques ou militants idéologiques — sont rarement sanctionnés, alors que les scientifiques, médecins ou journalistes qui défendent les faits sont harcelés, intimidés, voire poursuivis.

Cette asymétrie crée un climat dissuasif : la parole scientifique se raréfie, laissant le champ libre aux récits émotionnels, complotistes ou mercantiles. Le rapport parle explicitement de guerre informationnelle, où la santé devient un levier de polarisation sociale et de défiance démocratique.

 

Ce que propose le rapport : une stratégie de santé publique de l’information

Plutôt que des réponses ponctuelles, le rapport propose une stratégie nationale cohérente, articulée autour de piliers : éducation, formation, information, détection, sanctions et recherche.

Parmi les propositions structurantes :

  • Former massivement à l’esprit critique, dès l’école et tout au long de la vie, en insistant sur la méthode scientifique, les biais cognitifs et la vérification des sources.
  • Renforcer la formation des soignants, journalistes et scientifiques à la communication, au décryptage de la désinformation et à l’infodémiologie[1].
  • Créer un Info-Score Santé, sur le modèle du Nutri-Score, pour aider le public à évaluer la fiabilité des sources d’information en santé selon des critères transparents.
  • Mettre en place un Observatoire de l’information en santé, doté d’un système d’« infovigilance » capable de repérer, analyser et répondre rapidement aux rumeurs dangereuses.
  • Appliquer réellement les sanctions existantes contre le charlatanisme, l’exercice illégal, les dérives sectaires et la désinformation commerciale, tout en protégeant juridiquement ceux qui informent.
  • Faire de l’infodémiologie un champ de recherche prioritaire, afin de mieux comprendre comment circulent les récits trompeurs et comment les contrer efficacement.

Une leçon centrale pour la pensée critique

Le message de fond du rapport rejoint directement les démarches de vulgarisation et de débunkage : lutter contre la désinformation en santé ne consiste pas seulement à corriger des erreurs, mais à reconstruire des conditions collectives de discernement.

Sans repères clairs, sans protection des producteurs de savoir, sans outils visibles pour distinguer information fiable et discours trompeur, la société reste vulnérable aux fausses médecines et aux récits séduisants mais dangereux. Le rapport appelle ainsi à considérer l’information en santé comme un bien commun, relevant pleinement de la santé publique.

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Un angle mort majeur : la désinformation en santé comme outil de guerre hybride

Je voudrais ajouter une prise de recul vis-à-vis de ce rapport. Selon moi un point essentiel demeure largement absent du document : la dimension géopolitique et stratégique de la désinformation en santé. Or, depuis plusieurs années, celle-ci ne relève plus seulement de dérives individuelles, commerciales ou idéologiques internes. Elle s’inscrit aussi dans des stratégies de guerre hybride, visant à fragiliser les sociétés démocratiques de l’intérieur.

Des campagnes coordonnées de désinformation — portées par des fermes à trolls, des réseaux de comptes automatisés ou semi-coordonnés, et des relais locaux complaisants — exploitent délibérément les thèmes sanitaires pour produire un chaos épistémique : multiplication de récits concurrents, suspicion généralisée envers les institutions scientifiques, délégitimation de l’expertise, et confusion durable entre savoir établi, controverse scientifique légitime et mensonge intentionnel.

La santé constitue, dans ce cadre, une cible privilégiée. Elle touche à l’intime, à la peur, au corps, à la mort, et met en jeu des décisions personnelles à forte charge émotionnelle. En s’attaquant à la confiance dans la médecine, la vaccination, la recherche ou les autorités sanitaires, ces stratégies n’ont pas besoin de convaincre majoritairement : il leur suffit de désorganiser le rapport au vrai, d’installer le doute généralisé, et de rendre toute décision collective plus difficile, plus conflictuelle, plus lente.

Ce phénomène dépasse largement la question des fausses croyances. Il affecte directement la capacité d’un État à protéger sa population, à conduire des politiques de santé publique, et à maintenir un socle minimal de rationalité partagée. Dans ce contexte, la désinformation en santé devient un enjeu de sécurité nationale, au même titre que les cyberattaques ou les ingérences électorales.

Prendre en compte cette dimension de guerre informationnelle permet d’élargir utilement la lecture du phénomène de désinformation en santé. Elle invite à considérer non seulement les contenus trompeurs eux-mêmes, mais aussi les dynamiques intentionnelles, parfois transnationales, qui exploitent ces thématiques pour fragiliser la confiance dans les institutions scientifiques, médicales et politiques. Dans ce cadre, l’identification des influences extérieures, l’analyse des modes de diffusion coordonnée et la coopération entre acteurs de la santé, de l’éducation, du numérique et de la sécurité informationnelle apparaissent comme des leviers essentiels.

Prendre tout cela en compte est nécessaire pour réussir des politiques publiques visant à protéger le savoir, renforcer la résilience cognitive des citoyens et sanctionner la désinformation lorsqu’elle devient un outil de déstabilisation.

 

 

Acermendax

 

[1] Nom donné à l’étude de l’information en santé et de son impact sur la santé publique

Historique

Dans de nombreuses campagnes européennes, il a longtemps existé une figure de proximité : le guérisseur « du coin ». En France, les coupeurs de feu — aussi appelés barreurs de feu ou passeurs de feu, ou panseurs de feu, etc — s’inscrivent dans cette généalogie. Historiquement, la pratique relève d’un syncrétisme : prières chrétiennes, formules transmises oralement, gestes symboliques, croyances locales autour du « feu », de la purification et de la transmission d’un « don ». C’est flou parce que c’est secret, ou bien c’est secret parce que c’est flou : mystère.

Pendant des générations, le champ d’action reste relativement circonscrit : brûlures domestiques, zona, inflammations cutanées. Le recours se fait par bouche-à-oreille, dans un cadre communautaire, sans revendication institutionnelle. Puis, à partir des années 1990–2000, un basculement s’opère : la pratique est de plus en plus évoquée autour de situations médicales lourdes, notamment en oncologie, au moment des radiothérapies et de leurs effets cutanés. C’est là que le folklore entre dans une zone grise : celle de la proximité avec l’hôpital et même de l’entrée à l’intérieur des bâtiments, au contact des équipes.

 

Concepts et notions

Comment décrire et définir la pratique d’un coupeur de Feu ? C’est compliqué, car cela repose sur l’idée de Secret. Le discours varie d’un praticien à l’autre. Néanmoins le noyau reste stable. Il est question d’un « don » (parfois héréditaire, parfois transmis), d’une « énergie » à canaliser, d’une action possible sans contact — parfois à distance, par téléphone, via photo, à l’aide simplement d’un prénom. Le tout s’accompagne souvent d’une distinction implicite : la médecine traiterait « la matière », tandis que le coupeur agirait sur une autre couche de la réalité.

Ce vocabulaire s’est modernisé au passage : on parle volontiers d’ondes, de champs, de vibrations, de bioénergie. Derrière cette esthétique du langage se cache une absence de définition opératoire et de mesure : rien de cela ne constitue un cadre théorique qui soit réellement testable en clinique. Car si jamais un protocole échoue, il suffira de dire que le coupeur de feu impliqué dans l’expérience n’était pas un bon ou un authentique dépositaire du… secret.

 

Prétentions

Les promesses se déclinent généralement en paliers, avec un flou stratégique utile à la survie sociale de la croyance : soulagement rapide de la douleur ou de la sensation de brûlure ; amélioration de l’évolution cutanée (aucune cicatrice ! Aucune trace !) ; action complémentaire mais spécifique, distincte d’un simple effet psychologique ; innocuité revendiquée (« ça ne peut pas faire de mal »). En contexte de radiothérapie, certaines versions vont jusqu’à suggérer une meilleure tolérance globale du traitement et donc un intérêt vital.

C’est précisément là que la question scientifique devient incontournable : lorsqu’une pratique prétend modifier un processus biologique (radiodermite, brûlure, cicatrisation), elle sort du registre du simple réconfort et entre dans celui de l’efficacité clinique qui doit être mesurable.

 

Verdict de la science

En France, des données observationnelles en radiothérapie décrivent un recours important à ce type de pratiques, accompagné d’un bénéfice subjectif fréquemment rapporté, mais sans amélioration objectivable des toxicités ou paramètres cliniques ; les patients rapportent une meilleure tolérance subjective, sans amélioration de la tolérance objective (Guy et al., 2017).

Quand on élargit aux pratiques les plus proches dans la littérature internationale (therapeutic touch, reiki, healing touch, « biofield therapies »), on retrouve un motif récurrent : quelques signaux parfois positifs sur des critères très subjectifs (douleur, anxiété, confort), mais des résultats nettement moins convaincants dès qu’on cible des critères cliniquement objectivables, avec une forte vulnérabilité aux biais expérimentaux (Hammerschlag et al., 2014 ; Jain & Mills, 2010). Dans un essai pilote en radiothérapie mammaire, le therapeutic touch n’a pas montré de bénéfice sur la dermatite radique ni sur des critères secondaires comme qualité de vie, fatigue ou humeur (Younus et al., 2015).

Enfin, un point important : même des synthèses peuvent être fragilisées quand la base d’études est trop faible. La revue Cochrane consacrée au therapeutic touch pour la cicatrisation des plaies aiguës a fait l’objet d’une rétractation en 2016 (O’Mathúna, 2016). Cette décision est intervenue après l’identification de problèmes majeurs dans les études sur lesquelles reposait la revue. Le corpus disponible était très limité, composé d’essais de petite taille et, surtout, largement dominé par les travaux d’un même chercheur, ce qui introduisait un biais structurel important. Plusieurs études présentaient en outre des faiblesses méthodologiques sérieuses : procédures de randomisation insuffisamment documentées, comparabilité initiale des groupes mal établie, pertes de suivi problématiques et protocoles rendant incertaine l’attribution causale d’un effet spécifique à la pratique évaluée. En l’absence d’une base de données suffisamment fiable, la revue ne pouvait plus soutenir de conclusions valides, ce qui a conduit à sa rétractation officielle.


Et à ce stade je dois rappeler un problème sémantique récurrent avec les pratiques non conventionnelles. Vous ne trouverez pas d’étude dont la conclusion est : « manger des chips le vendredi soir ne protège pas contre les invasions d’aliens » ou n’importe quel énoncé du genre « la pratique de telle sorcellerie n’a aucun effet sur la calvitie, les bouffées de chaleur ou les troubles de l’attention » parce que le vocabulaire de la science ne le permet pas.

Ainsi, il n’existe pas d’étude scientifique publiée dans une revue à comité de lecture concluant : « l’homéopathie ne fonctionne pas » et pourtant on peut dire, en prenant du recul, que la science a bel et bien prouvé que l’homéopathie ne fonctionne pas. Ce qu’un chercheur peut dire dans une publication, où il est tenu de respecter la syntaxe scientifique, se limite à : « dans le cade de ce travail nous n’avons pas mis en évidence d’effet du mangeage de chips du vendredi soir sur la protection contre les invasions alien ». Point. Par conséquent, quand une méta-analyse conclut que les études ne montrent pas d’effet d’une pratique, ce qui nous est dit en réalité c’est qu’il n’existe aucune raison de penser que la pratique aide en quoi que ce soit.


Le verdict de la littérature est que l’hypothèse d’un effet spécifique des « coupeurs de feu » sur l’évolution biologique d’une brûlure ou d’une radiodermite n’est pas étayée par des preuves cliniques solides. Le cœur du signal empirique, quand il existe, se situe du côté du ressenti plutôt que de la lésion (Guy et al., 2017a, 2017b ; Younus et al., 2015).

Et pour le dire en des termes clairs et nets : ça ne soigne pas, ça n’améliore pas la guérison, ça n’aide pas les tissus à se réparer ni la convalescence à se faire plus vite. Mais il y a bien quelque chose qui se passe au niveau subjectif et qui mérite qu’on y apporte une explication parce que les gens qui y croient ne sont pas fous ou stupides.

 

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Pourquoi cette impression que « ça marche » ?

Nous disposons aujourd’hui d’un ensemble d’explications rationnelles, solides et bien documentées pour comprendre les témoignages de bonne foi, qu’ils proviennent de patients ou de soignants, rapportant des effets associés à ce type de pratiques. La recherche sur les effets contextuels montre en effet que des changements cliniquement pertinents peuvent émerger du contexte thérapeutique lui-même, indépendamment de toute action spécifique sur la pathologie : rituel, qualité de la relation, attentes du patient, interprétation de la situation, focalisation de l’attention sur le symptôme (Finniss et al., 2010).

La réponse observée ne dépend pas d’un « objet placebo » supposé inerte, mais du sens attribué à l’acte de soin par la personne qui le reçoit (Moerman & Jonas, 2002).

Sur la douleur, ces mécanismes sont particulièrement documentés. Les réponses placebo mobilisent des voies neurobiologiques identifiables, impliquant notamment des systèmes opioïdes et non opioïdes, et se modulent via l’attente et l’apprentissage (Benedetti et al., 2005). Une part du phénomène peut aussi passer par le conditionnement : si l’on a déjà vécu une diminution de douleur après un rituel similaire, le cerveau anticipe et « prépare » une réponse (Amanzio & Benedetti, 1999). Et le social compte : l’observation d’autrui (« ça a marché sur X ») peut renforcer l’attente et produire une analgésie placebo par apprentissage vicariant (Colloca & Benedetti, 2009).

Dans ce cadre, on comprend pourquoi les coupeurs de feu « cochent » tant de cases : rituel connu et répétable, relation parfois plus longue et plus personnalisée qu’un parcours de soins sous contrainte, récit de réussite qui installe une attente, impression de reprendre prise sur un événement anxiogène. Or douleur, prurit et perception de brûlure sont très sensibles au stress, à l’anxiété et à l’attention. Il devient alors parfaitement plausible qu’un patient se sente mieux, tout en conservant une toxicité cutanée objectivement inchangée — exactement le décalage rapporté dans les études disponibles (Guy et al., 2017).

À ces mécanismes généraux s’ajoutent des facteurs très spécifiques au recours aux coupeurs de feu, qui renforcent encore l’illusion d’efficacité. D’abord, ces pratiques ne sont sollicitées que pour un sous-ensemble très particulier de brûlures : ni les plus bénignes, qui ne justifient aucune démarche, ni les plus graves, qui conduisent immédiatement à une prise en charge médicale. Il s’agit le plus souvent de brûlures intermédiaires — second degré léger ou profond — particulièrement douloureuses sur le coup, anxiogènes, mais dont l’évolution spontanée est favorable et qui, dans la majorité des cas, ne laissent pas de cicatrice durable. Le cadre d’appel est donc déjà biaisé en amont : on consulte précisément dans des situations où une amélioration rapide est statistiquement probable, indépendamment de toute intervention.

Ensuite, la cinétique naturelle de la douleur joue un rôle central. Ces lésions provoquent généralement une douleur immédiate et intense, liée à l’activation des nocicepteurs cutanés, puis une évolution rapide dans les minutes et les heures qui suivent. La douleur aiguë peut alors diminuer progressivement dans la première heure, avec une variabilité importante selon la profondeur, la localisation, le refroidissement initial et l’état anxieux du patient (Jeschke et al., 2020).

Or le rituel d’intervention des coupeurs de feu s’inscrit presque toujours dans cette fenêtre temporelle précoce. La concordance entre la baisse attendue de la douleur et la fin du rituel favorise une attribution causale erronée : un soulagement qui se serait produit de toute façon est interprété comme ayant été provoqué. Ce simple effet de synchronisation suffit à rendre l’expérience subjectivement convaincante, sans qu’il soit nécessaire de postuler une action spécifique sur la brûlure elle-même.

Enfin, le dispositif social achève de verrouiller l’interprétation. Le recours est souvent chargé d’attentes positives, transmis par un proche, accompagné d’un récit préalable de réussite. Une fois la douleur retombée — comme elle l’aurait fait dans la majorité des cas — le soulagement est mémorisé comme une confirmation, tandis que les situations où l’effet est moins net sont rationalisées ou oubliées. Ce biais de sélection, combiné aux mécanismes d’attente, de conditionnement et d’apprentissage social décrits plus haut accroit la force de l’expérience subjective. On n’est pas fou quand on y croit, on arrive à une telle conclusion en raison d’un contexte riche et complexe.

 

Complaisance sociale, culturelle et médiatique

La science a clairement tranché ce qu’il convenait de croire, mais cela ne veut pas dire que les citoyens sont obligés de se conformer à l’état des connaissances : la société entretient bien souvent des relations ambigües avec les connaissances établies. Nous observons une indulgence culturelle : « c’est traditionnel », « ça ne mange pas de pain », « les gens croient bien ce qu’ils veulent », ainsi qu’une complaisance médiatique : portraits attendris, récits sans contradicteur, confusion entre témoignage et preuve. Mais il y a aussi une forme d’apathie institutionnelle : tolérance tacite « pour le confort du patient », parfois au prix d’un silence sur l’absence de preuve d’un bénéfice réel. Et par ailleurs le personnel médical a pris l’habitude dans certaines régions de tenir des listes de barreur de feu à la disposition des patients qui en font la demande… sans qu’aucun protocole sérieux ne soit intervenu dans l’élaboration de ces listes au doigt mouillé.

Il n’existe pas d’étude montrant que l’acceptation des coupeurs de feu entraînerait mécaniquement l’adhésion à d’autres pseudo-médecines. En revanche, plusieurs travaux convergent pour montrer que les croyances et usages de pratiques non prouvées tendent à se regrouper et à se renforcer mutuellement. L’adhésion à une forme de médecine alternative est statistiquement associée à l’adhésion à d’autres pratiques du même registre, ainsi qu’à des styles cognitifs favorisant les généralisations abusives (Van den Bulck, 2010 ; Aßmann & Betsch, 2023).

Dans le champ de l’oncologie, des travaux expérimentaux montrent que l’exposition à des discours non fondés peut modifier les intentions thérapeutiques, en diminuant l’adhésion aux traitements validés et en augmentant l’intérêt pour des alternatives non éprouvées (Varet et al., 2024). Il ne s’agit donc pas d’une « contagion » au sens strict, mais d’un effet de légitimation : lorsqu’une pratique non évaluée est tolérée ou valorisée dans un contexte de soin, elle peut abaisser le seuil critique et rendre d’autres croyances du même ordre plus acceptables.

Le coût de, tout cela est moins visible qu’un scandale, mais il est réel : cela accrédite l’idée que la validation scientifique serait optionnelle, et que toutes les pratiques se vaudraient tant qu’elles s’inscrivent dans un récit bienveillant. Or l’hôpital est un amplificateur symbolique. La simple proximité avec le soin peut suffire à faire croire à une validation — et cette confusion a une valeur de contagion culturelle. L’acceptabilité sociale constitue un signal permissif envers les prétentions charlatanesques, et les arnaques pures et dures, voire les dérives de type sectaire qui se multiplient dans le monde de la santé alternative.

Conclusion

Les coupeurs de feu ne posent pas une énigme scientifique. Nous avons des hypothèses très solides pour répondre aux questions sur la force des croyances associées. Toutefois ils constituent un casse-tête pour notre société qui place au pinacle —pour d’excellentes raisons— les libertés individuelles : que fait-on, collectivement, quand un rituel magique se présente comme un soin apporté à de vrais malades ? Ce n’est pas moi qui peut trancher une telle question, mais je plaide, bien sûr pour qu’on évite de sacrifier le vrai sur l’autel d’un élan de tolérance pour des croyances, comme si les idées devaient jouir de certains droits qui tôt ou tard finissent par s’opposer aux droits des personnes.

Le danger des coupeurs de feu n’est pas local, il réside dans l’écosystème de croyance qui l’entoure. Accorder du crédit à ce narratif peut décaler les priorités, brouiller la compréhension publique de ce qu’est une preuve, et offrir une passerelle vers d’autres promesses non démontrées, dans un environnement déjà saturé de désinformation.

Un mot, enfin, sur la question de l’argent. La défense la plus courante des barreurs de feu consiste à rappeler qu’ils demandent rarement une rémunération explicite, ce qui serait la preuve de leur bonne foi. Mais cette lecture est incomplète. Toutes les transactions ne sont pas monétaires. Être reconnu comme guérisseur, comme quelqu’un capable d’agir là où d’autres échoueraient, confère un capital symbolique considérable : reconnaissance, gratitude, prestige local, sentiment de rôle singulier. Ce statut a une valeur réelle, parfois durable, et il structure des attentes, des récits et des loyautés. Le charlatan qui exécute quelques mouvements et que l’on traite comme un sauveur n’est pas celui qui reçoit le moins dans l’opération. Et ce capital symbolique, précisément parce qu’il est précieux, tend à être défendu, mais rarement en acceptant l’épreuve la plus simple et la plus honnête — celle d’un protocole capable de confirmer, mais aussi de réfuter, les prétentions avancées.

Nous avons besoin de nous guérir de notre propension à défendre nos croyances et nos conclusion pour des raisons qui n’ont pas de lien avec leur véracité, car nous finirions par payer extrêmement cher l’abandon des critères qui nous permettent de vivre ensemble dans le même monde.

Acermendax


Références

  • Amanzio, M., & Benedetti, F. (1999). Neuropharmacological dissection of placebo analgesia: Expectation-activated opioid systems versus conditioning-activated specific subsystems. Journal of Neuroscience, 19(1), 484–494.
  • Aßmann, L., & Betsch, T. (2023). Medical decision making beyond evidence: Correlates of belief in CAM and homeopathy. PLOS ONE, 18(4), e0284383.
  • Benedetti, F., Mayberg, H. S., Wager, T. D., Stohler, C. S., & Zubieta, J.-K. (2005). Neurobiological mechanisms of the placebo effect. Journal of Neuroscience, 25(45), 10390–10402.
  • Colloca, L., & Benedetti, F. (2009). Placebo analgesia induced by social observational learning. Pain, 144(1–2), 28–34.
  • Finniss, D. G., Kaptchuk, T. J., Miller, F., & Benedetti, F. (2010). Biological, clinical, and ethical advances of placebo effects. The Lancet, 375(9715), 686–695.
  • Guy, J.-B., Bard-Reboul, S., Trone, J.-C., Vallard, A., Espenel, S., Langrand-Escure, J., et al. (2017). Healing touch in radiation therapy: Is the benefit tangible? Oncotarget, 8(46), 81485–81491.
  • Hammerschlag, R., Marx, B. L., & Aickin, M. (2014). Nontouch biofield therapy: A systematic review of human randomized controlled trials reporting use of only nonphysical contact treatment. Journal of Alternative and Complementary Medicine, 20(12), 881–892.
  • Jain, S., & Mills, P. J. (2010). Biofield therapies: Helpful or full of hype? A best evidence synthesis. International Journal of Behavioral Medicine, 17(1), 1–16.
  • Jeschke, M. G., van Baar, M. E., Choudhry, M. A., Chung, K. K., Gibran, N. S., & Logsetty, S. (2020). Burn injury. Nature Reviews Disease Primers, 6(1), 11.
  • Moerman, D. E., & Jonas, W. B. (2002). Deconstructing the placebo effect and finding the meaning response. Annals of Internal Medicine, 136(6), 471–476.
  • O’Mathúna, D. P. (2016). WITHDRAWN: Therapeutic touch for healing acute wounds. Cochrane Database of Systematic Reviews, CD002766.
  • Jan Van den Bulck, Kathleen Custers, Belief in complementary and alternative medicine is related to age and paranormal beliefs in adults, European Journal of Public Health, Volume 20, Issue 2, April 2010, Pages 227–230
  • Varet, F., Fournier, V., & Delouvée, S. (2024). Assessing the role of conspiracy beliefs in oncological treatment decisions. Applied Psychology: Health and Well-Being, 17(1), e12615.
  • Younus, J., Lock, M., Vujovic, O., Yu, E., Malec, J., D’Souza, D., & Stitt, L. (2015). A case-control, mono-center, open-label, pilot study to evaluate the feasibility of therapeutic touch in preventing radiation dermatitis in women with breast cancer receiving adjuvant radiation therapy. Complementary Therapies in Medicine, 23(4), 612–616.

Débat diffusé en direct le 14 janvier 2026.

Organisé par le Forum Veritas.

 


Mon propos d’introduction était celui-ci

 

Bonsoir à toutes et à tous.

Avant d’entamer un propos qui a vocation à défendre un point de vue sur la question du débat, j’aimerais vous demander de consentir à un effort bien particulier.

Celui qui gagne un débat comme celui de ce soir, ce n’est pas celui qui va asséner le plus de coups à son adversaire ou qui va persuader le plus grand nombre d’auditeurs qu’ils avaient bien raison d’être de son avis depuis le départ. Celui qui gagne dans un vrai débat d’idées, c’est celui qui repart avec plus d’idées qu’il n‘en avait quand il est arrivé. Et donc, cela concerne les spectateurs au moins autant que les débatteurs.

Et pour avoir une chance de gagner dans ce débat, il faut se débarrasser de certaines réactions-réflexes par lesquelles nous avons fortement tendance à rejeter en bloc la vision du monde averse. Il faut appliquer un principe de charité intellectuelle et reconnaître que la vision du monde des autres, même si elle me parait absurde de là où je suis, eh bien pour eux, elle a du sens, et j’ai tout intérêt à comprendre de quel sens il s’agit si je veux pouvoir dire que j’ai bel et bien raison de penser ce que je pense plutôt que d’adopter leur point de vue à eux.

Je vais donc vous demander durant les dix prochaines minutes d’accepter de regarder avec moi le monde à travers les lunettes d’un paradigme naturaliste, rationaliste et scientifique.

Si l’exercice vous permet de mieux saisir la manière dont un non croyant explique la croyance en Dieu, vous serez bien plus efficace pour défendre votre point de vue contraire. Le seul risque que vous prenez, c’est d’être amené à changer d’avis à la lumière des arguments que vous vous mettez en capacité de comprendre réellement. Quand on accorde une authentique écoute à un argumentaire, on court le risque d’accepter une vérité qui, a priori, nous déplaisait.

Maintenant que ce préambule est posé, j’en viens au sujet de ce soir.

 

Un débat sur le théisme

Je débats ce soir avec un philosophe chrétien, et à ce titre je m’attends comme vous à entendre des arguments en faveur du Dieu chrétien : un Dieu révélé, qui intervient, qui parle à certains humains, qui punit beaucoup d’entre eux, qui a livré un message que nous devons suivre, et donc que nous devons comprendre en détail ; un dieu qui a même un fils dont le sacrifice est l’évènement le plus important de l’histoire de l’humanité depuis Adam et Eve. C’est ce Dieu là en lequel on croit quand on est chrétien, et pas seulement un principe fondamental désincarné que pourrait défendre n’importe quel déiste — or les déistes ne proposent pas ce genre de débat ; ils n’ont en général guère de motivation à convaincre les autres de l’existence de ce en quoi ils croient —  je suis donc en attente d’une discussion qui porte réellement sur le Dieu chrétien, et en ce qui me concerne je n’ai pas l’intention d’aller sur le terrain du déisme.

 

Lorsque l’on pose la question : « Dieu est-il une invention humaine ou une réalité transcendante ? », on laisse entendre que deux hypothèses se font face à armes égales. Or, du point de vue des sciences de la nature et des sciences humaines, ces deux formulations ne jouent pas dans la même catégorie. La seconde — l’existence d’une réalité transcendante, intentionnelle, créatrice — est une affirmation métaphysique. La première — l’idée que Dieu pourrait être une production de l’esprit humain — est une hypothèse anthropologique, et donc testable, documentable, située.

Mon propos, ce soir, n’est pas de trancher la question métaphysique. Les débats qui ont cette prétention nous apprennent rarement quoi que ce soit.

En revanche, nous disposons aujourd’hui d’un ensemble de travaux, issus de la biologie évolutionnaire, de la psychologie cognitive et de l’anthropologie culturelle, qui permettent de comprendre sur quel type de cerveau, dans quel type d’environnement cognitif, et dans quelles conditions sociales surgissent spontanément les idées qui ont trait aux divinités. Et cet éclairage fournit un élément décisif pour évaluer ce que la notion de Dieu doit — ou ne doit pas — à la structure du monde réel.

1. D’abord, rappelons à quoi sert un cerveau

Au fil des millions d’années, les humains ont développé leurs capacités cognitives non pas pour formuler des théories métaphysiques exactes, mais —comme tous les animaux— d’abord pour coordonner les mouvements de leur corps, puis pour adopter des comportements complexes permettant de gérer la prédation, la coopération, l’anticipation et la narration qui remplit une fonction de mémoire partagée, d’ouverture à une intelligence collective et une capacité démultipliée à expliquer, comprendre, donner du sens au monde qui nous entoure.

Les sciences cognitives ont abondamment montré que notre perception du monde est construite à travers des ontologies intuitives. Il s’agit de réflexes d’interprétation spontanés.

Par exemple :

  • dès l’enfance, nous avons tendance à attribuer une intention à des phénomènes pourtant explicables par des causes plus simples
  • nous distinguons spontanément les agents, capables d’actions et d’intentions, des objets inertes, soumis à des lois physiques, et cette distinction précède l’apprentissage explicite des sciences
  • nous avons une forte tendance à expliquer les structures naturelles en termes de finalité — « à quoi ça sert » — avant même de comprendre les mécanismes causaux qui les produisent ;
  • enfin, nous séparons intuitivement les états mentaux des supports matériels qui les réalisent, ce qui rend le dualisme esprit-corps cognitivement naturel, même s’il est scientifiquement infondé.

 

Ces intuitions sont des raccourcis mentaux d’une grande efficacité dans un environnement ancestral rempli de dangers et où il faut savoir coopérer et exploiter les ressources disponibles.

Il y a quelques centaines de milliers d’années, il ne fallait jamais supposer que c’est seulement le vent qui fait bouger les branches, il fallait soupçonner un prédateur. Ceux qui spontanément détectaient un animal féroce et prenaient la fuite en commettant parfois une erreur de type 1, le faux positif, étaient sans doute stressés, un peu pétochards et paranos mais ils finissaient moins souvent morts que ceux qui commettaient l’erreur inverse de type 2, le faux négatif : ne pas percevoir le danger alors qu’il était là. La sélection naturelle a éliminé sans égard, les gènes de ceux qui commettent l’erreur de type 2, et c’est pourquoi nous percevons des visages dans les nuages, des formes humaines dans les fourrés, une voix familière mais absente dans la foule, une présence dans les ombres de la nuit. Notre cerveau est pro-actif, il scrute constamment, il est câblé pour détecter des choses qui ne sont pas là de peur d’être aveugle à des dangers concrets mais furtifs ; le chercheur Justin Barret a inventé l’expression système de détection d’agent hypersensible. C’est un trait biologique et cognitif universel.

Nous en avions besoin pour inventer les dieux.

2. Ensuite, le mécanisme d’hypostase nous fait passer des intuitions aux entités

Lorsque nos ancêtres ont commencé à attribuer des intentions aux phénomènes naturels, le pas était franchi : l’éclair, le vent, la maladie, la fertilité pouvaient être compris comme des actes, et donc comme l’expression d’êtres, de volontés, de plans.

C’est le processus d’hypostase : transformer une propriété ou un phénomène en agent. Si une tempête éclate soudainement, il ne vous paraitra pas totalement absurde de l’attribuer à la colère de quelqu’un, là-haut. Aujourd’hui nous avons les sciences de la météo, et pourtant cette attribution d’intentionnalité n’a rien d’exotique, elle est toujours en nous.

On pourrait considérer cela comme une superstition archaïque, et pourtant il s’agit d’un outil cognitif de gestion de la complexité. C’est une narration qui nous apporte le réconfort de pouvoir ouvrir une négociation intellectuelle avec le réel, de marchander avec les forces de la nature, et donc de n’avoir pas le sentiment d’être impuissant. Même si c’est une simple illusion, elle peut rendre des services narratifs et culturels et même apporter un avantage sur les personnes impressionnables et conférer du pouvoir à une vision du monde qui permet à l’homme de croire qu’il ne plus subira pas les coups du sort, qu’il peut les conjurer.

 

3. Ensuite l’évolution culturelle a sélectionné les dieux cognitivement efficaces

Toutes les idées qui ont germé dans la tête de nos prédécesseurs n’ont pas survécu. Là aussi s’opère une sélection au fil des siècles. Certaines idées ont su se transmettre, se transformer, s’associer, se renforcer et parfois détruire les idées compétitrices, en les mettant à l’index en quelque sorte.

Les dieux qui ont persisté dans l’histoire humaine ne sont pas le fruit du hasard mais le résultat d’un ajustement à nos biais, à nos attentes, à nos peurs, à nos structures sociales.

Et nous avons tous ce résultat sous les yeux. Un Dieu, c’est toujours quelque chose qui ressemble à un esprit humain parce que dans notre environnement, depuis mille et mille générations, ce sont avant toute chose les esprits humains qui façonnent les destins des humains. C’est à travers notre compréhension de la vie interne de nos congénères que nous savons interagir avec les sentiments, les projets, les besoins, les attentes, les interdits, les règles.

Là encore les sciences cognitives nous éclairent avec un concept fondamental : la théorie de l’esprit. C’est cette capacité que les humains développent vers 4 ans, qui leur permet de comprendre qu’autrui a une vie intérieure, des idées, des envies, des connaissances et des croyances subjectives. Cette vie intérieure, elle est tout à fait concrète dans ses manifestations, elle est une réalité omniprésente. Rien n’est plus réel que les effets de la vie intérieure des gens qui nous entourent. Et c’est pourquoi il est parfaitement logique que notre cerveau, organe complexe et adaptivement avare de ses efforts, lise le monde à travers le prisme confortable, habituel, et performant, que les évènements du monde qui nous entoure sont le résultat d’opérations qui émanent des esprits.

Et aussi facilement que nous voyons un visage dans un nuage ou une silhouette sur un rocher, voici que des esprits nous apparaissent spontanément dans la nature.

La conséquence de tout cela, c’est que les milliers de divinités que l’humanité a imaginées et vénérées sont des entités douées d’intention, qui savent des choses, qui veulent des choses, qui se vengent lorsqu’on leur manque de respect, et c’est encore la forme que revêt le dieu monothéiste dans les anciens textes et dans la tête des croyants — même si dans la bouche des théologiens il prend des formes plus alambiquées spécialement conçues pour échapper à tout exercice de réfutation, car il en va évidemment de l’existence même de la théologie et des moyens de subsistance du théologien.

Au terme –actuel, momentané— de la longue histoire de l’évolution de la lignée humaine, nous constatons que la divinité est un concept tout à fait conforme à ce que peut produire le cerveau d’une espèce de mammifère hypersociale engagée dans un processus culturel d’appréhension et d’appropriation de la nature.

 

4. Dieu est conçu comme un humain supérieur, une forme d’autorité indiscutable.

Une fois que Dieu existe dans la tête des humains, on peut s’attendre à ce que l’idée soit mise au service des prétentions de certaines personnes à être plus dignes que les autres d’endosser l’autorité de parler en son nom — car dans la version naturaliste que je vous raconte, nous comprenons bien que Dieu est forcément invisible, muet, et qu’il est le parfait instrument de la prise de pouvoir des plus atroces tyrans qu’on puisse imaginer, ce qui peut aboutir à l’extermination des figures divines moins jalouses et agressives que Yavhé, petit dieu local de la guerre qui finit par gagner au jeu de la sélection culturelle.

Le paysage religieux que nous avons sous les yeux a les caractéristiques que nous pouvons prédire à partir des principes darwiniens que je vous ai présentés.

Nous disposons d’une explication rationnelle, sans apport aucun de la métaphysique, à la prégnance de cette croyance copiée-collée dans la tête de nos semblables de génération en génération à travers les règles immanentes d’une société d’animaux doués d’imagination, de bon sens, d’intelligence… mais aussi du besoin de se raconter des histoires pour se dire qui nous sommes et pour arranger la réalité si jamais notre condition humaine s’avérait difficile à regarder en face.

 

Je résume : La génétique, l’éthologie, la psychologie cognitive, l’anthropologie des rituels, la sociologie des croyances, l’histoire comparée des religions, les neurosciences montrent un faisceau convergent :

  • nos cerveaux génèrent spontanément des interprétations intentionnelles ;
  • nos cultures stabilisent ces interprétations sous forme de récits ;
  • nos institutions les consolident en doctrines.

Et l’endoctrinement nous dissuade de penser les choses sous l’angle rationnel que j’ai tenté de vous présenter.

 

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 5. L’hypothèse anthropologique est suffisante

L’objet du débat n’est pas, en ce qui me concerne, n’est pas de vous prouver l’inexistence de Dieu. Une telle entreprise exigerait d’abord que nous nous mettions d’accord sur une définition de Dieu, car sans définition consensuelle, on ne démontre ou l’on ne réfute rien. Les religieux du monde entier ont à ce jour échoué dans les grandes largeurs à se mettre d’accord sur une telle définition, et en attendant la complétion de cette première étape, le débat ne peut porter que sur le niveau du doute que nous pouvons —que nous devons— entretenir vis-à-vis de la proposition « Dieu existe » émise par celles et ceux qui ont l’air de savoir ce que cela veut dire mais n’ont jamais su établir un consensus sur cette connaissance contrairement à ce qu’on arrive à faire du côté des vraies sciences. Or la zététique est précisément l’art du doute rationnel.

Par conséquent la question, « Dieu est-il une invention humaine ? », revient à se demander si nous avons besoin de postuler un être transcendant pour expliquer l’existence des idées de Dieu ?

Je pense que mon bref exposé apporte une réponse limpide et inévitable qu’il vous revient maintenant de peser, d’évaluer et de comparer aux tentatives de démonstrations qui continuent d’être produites par des apologètes intranquilles qui semblent avoir cruellement conscience d’avoir besoin d’obscurcir toutes ces questions s’ils veulent avoir une chance de vous impressionner ou de vous séduire faute de pouvoir vous convaincre.

 

Acermendax

 

La panique autour d’un loup de publicité végétarien

 

Le succès planétaire du conte publicitaire d’Intermarché, mettant en scène un loup qui change de régime alimentaire pour se faire accepter par les autres animaux de la forêt, a suscité un enthousiasme massif. Il a aussi déclenché une série de réactions excessives, parfois franchement délirantes.

Le message du film est pourtant explicite. Le loup terrorise la forêt parce qu’il tue et mange ses voisins. Il est craint, rejeté, tenu à distance. Lorsqu’il décide de changer, de renoncer à cette violence, une coexistence pacifique devient possible. Le récit adopte la forme d’un conte de Noël, humanisant les animaux pour parler de caractères humains. Le message est clair, bienveillant, et résolument anti-essentialiste : le « grand méchant » n’est pas condamné par nature. Il peut changer. On n’est pas obligé de l’abattre. On peut chercher des solutions pour vivre ensemble.

Sur le plan narratif et moral, difficile de faire plus lisible. 20/20 Les enfants de 7 ans comprennent parfaitement de quoi il est question. Et la phrase finale « on a tous une bonne raison de mieux manger » enfonce le clou pour les consommateurs adultes qu’Intermarché veut séduire à travers ce qui reste une publicité.

 

Mais un petit film aussi visible constitue aussi une occasion idéale pour capter l’attention médiatique. Certains acteurs s’en saisissent pour faire avancer leur cause, avec plus ou moins de bonheur.

Ainsi, l’ONG Bloom a saisi le Jury de déontologie publicitaire de l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité afin de demander le retrait en urgence des plans montrant des poissons consommés par le loup, au motif que le film hiérarchiserait les animaux en accordant aux poissons un statut moral inférieur. Une action qui a suscité beaucoup de moquerie, mais dont on parle : la preuve, j’en parle.

Et entre nous : on peut reconnaître ici un angle mort du récit ; les poissons n’y sont effectivement pas traités comme les autres animaux. L’ONG profite donc d’une visibilité exceptionnelle pour rappeler sa position.

Reste à voir si leur action donne une bonne image du végétarisme, parfois perçu comme une posture de grandiloquence morale qui provoque du rejet, alors même que le film critiqué plaide explicitement pour moins de consommation de viande. Mais ce n’est pas le sujet de cette vidéo (allez plutôt voir La Tronche en Live avec Florence Dellerie).

Le véritable cas d’école apparaît ailleurs.

Le prix toutes catégories de la réaction la plus pathologique revient à Jean Messiha, idéologue réactionnaire dont l’outrance permanente a assuré un rond de serviette dans les médias bollorés. Et notre homme qui propose l’interprétation suivante :

« Quel message subliminal véhicule la pub d’Intermarché avec ce loup qui cherche à être ami avec tous les animaux de la forêt ?
C’est simple.
Ce loup c’est la France.
Les autres animaux c’est la diversité.
En clair, le loup doit renoncer à sa nature, s’effacer, devenir un gros herbivore, pour que les autres animaux puissent vivre entièrement leur nature sans aucun effort.
Un loup qui, malgré ses efforts pour accueillir et nourrir tout le monde, reste détesté et haï.
Le mal-aimé ici, c’est la France. »

Respirons et réfléchissons. Indépendamment de toute opinion politique, une question s’impose : quelle est l’erreur de raisonnement à l’œuvre ici ?

Non pas « qu’est-ce qui me choque », ni « suis-je d’accord ou non », mais quel mécanisme intellectuel précis permet de passer d’un conte de Noël à une lecture politique accusatoire.

 

L’erreur manifeste

L’erreur que je veux souligner ici n’a pas, fondamentalement, de couleur politique. C’est une erreur méthodologique.

Elle consiste à attribuer à une œuvre (et à ses auteurs) des intentions cachées, lourdes et structurées… mais sans accès direct à ces intentions et sans éléments factuels suffisants pour étayer une telle attribution. Un récit simple devient ainsi, par projection, une opération de propagande délibérée. Ce raisonnement repose sur une confusion fondamentale : interpréter n’est pas révéler. Une interprétation reste une hypothèse. Elle n’acquiert une valeur explicative que si elle est contrainte par des indices observables, par des actes répétés, par un contexte cohérent. Ici, rien de tel. Le sens attribué au film ne repose que sur la certitude subjective du commentateur.

On peut, dans certains cas, former une conviction solide à partir de faits observables. Par exemple, si un geste ressemble à un salut nazi, qu’il est exécuté publiquement dans le même genre de contexte où ce salut était exécuté, et qu’il s’inscrit dans un contexte de soutiens explicites à des mouvements néonazis ou suprémacistes, alors il est raisonnable de qualifier ce geste comme tel.

Mais même dans ce cas, nous n’avons pas accès au fil exact des pensées de la personne au moment de l’acte. Prétendre le contraire, ce serait franchir une limite épistémique. Nous n’avons pas besoin d’être dans la tête d’Elon Musk pour reconnaître ce qui est explicitement un salut Nazi car le geste parle de lui-même ; mais pour faire d’un conte de Noël une opération anti-France, il nous faudrait un peu plus de matière.

Dans le cas de Messiha, ce raisonnement fallacieux s’accompagne d’un autre biais : la loi de l’instrument. Lorsqu’un acteur politique martèle en permanence le même récit — celui d’une France humiliée, haïe, sommée de disparaître — tout devient prétexte à répéter ce récit. Un loup de dessin animé suffit.

Mais l’erreur centrale demeure une arrogance épistémique : prétendre savoir ce que les auteurs « voulaient vraiment dire », alors même que cette intention supposée n’est ni formulée ni vérifiable.


[Je me permets une parenthèse : les gens qui aiment vraiment la France ne passent pas leur temps à dire que tout se passe mal dans ce pays, qu’il est faible, idiot, accroupi, indigne, et que les autres français sont des ordures, des salauds ou des méchants. À mon humble avis, cela ressemble à un discours de quelqu’un qui n’aime pas beaucoup la France. ]

J’ai un deuxième exemple de la même erreur manifeste.

Quand tout devient signe

Une commentatrice voit dans cette publicité une allégorie de la pédocriminalité. Accrochez-vous, voici le message d’une certaine Claire sur Twitter/X :

« On a la publicité  @intermarche avec le loup et la musique de Claude François le pédo qui a dépassé le milliard de vues… On peut quand même rappeler la signification du loup dans la littérature psy : le prédateur ou le père incesteur. (Image 2) On me parlera sûrement de paranoïa, cependant j’ai demandé l’avis de plusieurs psys, ils sont unanimes sur ce que cela peut représenter… l’allégorie de la pédocriminalité, voulue ou non. En tout cas, cette publicité a eu un tel engouement que des peluches sous forme de loup sont prévues pour les enfants, notamment pour des associations. Et pour rappel dans les années 1970, le chanteur Claude François se reconnaissait « obsédé » par les filles mineures.

Il avait déclaré : « Les filles de 18-30 ans commencent à réfléchir. Elles ne sont plus naturelles. Elles se sentent obligées de prendre position. Elles ne sont plus cette espèce de rêve que représente pour moi la fille ».

Donc c’est quoi l’idée, acceptons le loup, même s’il a violé, tué et mangé, car il est gentil maintenant ? Il est le « mal aimé ». Qu’on me permette de douter dans ce monde de dégénérés rempli de prédateurs pervers qui prennent un malin plaisir à glisser des signes absolument partout… »

 

Dans ce discours, le loup devient un prédateur sexuel, sous forme de « signe » à la fois affichés et dissimulés. Et nécessairement, Claire est plus forte que nous, car elle a accès au sens qui nous est caché mais qui vise en même temps à nous influencer ; et plusieurs « psy » (psychanalystes probablement) lui ont confirmé qu’elle avait raison.

Nous sommes ici face à une hyper-interprétation conspirationniste. Le raisonne­ment ne part plus des faits vers une hypothèse ; il part d’une conviction préalable — « des prédateurs glissent des signes partout » — et relit rétroactivement chaque élément pour la confirmer.

Les marqueurs sont classiques :

  • accumulation d’analogies symboliques invérifiables,
  • invocation d’autorités vagues (« des psys »),
  • anticipation de la critique (« on me parlera de paranoïa »),
  • indifférence totale aux intentions explicites des auteurs.

Le soupçon suffit à condamner, et je ne pense pas qu’une argumentation raisonnable puisse réfuter Claire, pas plus que Jean Messiha. Et l’irréfutabilité, quand elle est vécue à la première personne, donne un sentiment de force alors qu’il s’agit d’un piège mental.

 

Réévaluer notre opinion

Une fois qu’on a pris ce recul et constaté que quelqu’un comme Jean Messiha est capable d’injecter une obsession personnelle dans une œuvre aussi innocente qu’une publicité de Noël qui plaide de manière transparente et univoque pour aimer ses voisins plutôt que de les tuer, il serait probablement raisonnable de réévaluer les autres prises de position du même personnage.

On est en droit de suspecter ailleurs le même décalage entre son discours et la réalité, et si nous étions tous raisonnables -voire rationnels- ce genre de pratique rhétorique devrait porter préjudice à celui qui l’emploie. Hélas, se joue ici un autre biais de raisonnement : la parole déraisonnable, excessive et malhonnête d’un Messiha active les leviers de la pensée tribale, et les bas instincts de peur et d’agression qui vont avec.

Ce raisonnement partisan est une erreur manifeste au niveau épistémique c’est-à-dire quand il s’agit de distinguer le vrai d faux, mais il est par ailleurs ‘défendable’ sur d’autres critères : quand il s’agit de se défendre soi et ses proches dans une situation où l’important n’est plus de dire le vrai, mais de l’emporter sur le camp adverse, de survivre à une crise, de remporter une compétition.

Le problème est que beaucoup de gens ont intérêt à vous faire croire que vous êtes dans un contexte ou dire le vrai importe moins que de porter des coups au camp d’en face.

 

Conclusion — Erreur Manifeste

Dans les cas examinés ici, l’Erreur Manifeste consiste à croire que l’on peut accéder à des intentions cachées sans preuve, et à transformer cette croyance en certitude ; on l’appelle parfois procès d’intention. Cette erreur est séduisante : elle donne le sentiment d’être lucide, de voir ce que les autres ne voient pas. Mais elle repose sur l’illusion prétentieuse d’être soi-même bien plus perspicace que le commun des mortels, capable de savoir ce qui ne peut pas être su.

L’esprit critique commence précisément là : dans l’acceptation de cette limite. Et nous sommes des penseurs critiques quand nous nous astreignons à revenir aux faits, aux actes, aux contextes observables, plutôt que crier au loup ou de hurler avec eux..

 

L’un des antidotes à ce problème est de rappeler à tout le monde une nuance sur laquelle j’insiste depuis très longtemps mais que je ne vois pas suffisamment reprise autour de moi : le doute n’est pas le soupçon !

Le doute est un prise de recul, une suspension du jugement, un mouvement qui autorise à réévaluer ce que l’on pense. Le soupçon est totalement différent, c’est l’inférence déjà établie que quelqu’un cherche à me tromper, c’est la porte ouverte à un raisonnement motivé qui a toutes les chances de confirmer ce que je pensais déjà, même si je m’étais trompé.

Bien distinguer le doute et le soupçon peut faire la différence entre une attitude de sceptique raisonnable et la dégringolade sur la pente glissante de la mentalité complotiste, ce qui serait, à mon humble avis, une erreur manifeste.

 

Acermendax

 

Émission enregistrée en direct le 16 décembre 2025

 

Éditorial

Nos concitoyens ont tous droit au respect, et en particulier au respect de leur liberté de conscience. Je trouve très important que chacun ait le droit de croire des choses qui me déplaisent, et inversement. Cela n’implique aucunement que les idées ou les croyances devraient être respectées en elles-mêmes, au contraire : on ne peut respecter pleinement les gens que si nous refusons de reconnaitre aux idées des droits qui pourraient empiéter sur ceux des individus.

Ces valeurs étant posées, je défends qu’il faut respecter les gens qui croient que les ovnis sont liés à des activités extraterrestres ou paranormales. Je pense qu’ils ont tort d’avoir de telles certitudes ; je pense que beaucoup d’histoires qui circulent sont non seulement fausses mais aussi ridicules, et je suis convaincu de l’escroquerie totale que représente les prétentions de channeling de certaines personnes qui revendiquent d’être en contact avec Ashtar Sheran ou toute autre entité surhumaine. Ce sont des fariboles. Et néanmoins je ne traite pas d’idiots ou de fous les tenants-croyants de ces histoires.

Je défends qu’il faut respecter ceux qui croient au pouvoir curatif des cristaux, idée commerciale injectée un peu partout avec une rhétorique qui n’a rien à envier aux discours sectaires, d’ailleurs ces mondes avancent main dans la main. Il faut respecter ceux qui croient en l’astrologie, en l’homéopathie, en la bonté de la main invisible du marché et aux bienfaits du ruissellement économique, au roman national, à la télépathie ou aux miracles. Mais les respecter n’a rien à voir avec l’obligation d’être d’accord pour croire toutes ces bêtises.

Je défends qu’il faut respecter les gens qui croient que Jésus est le fils de Dieu, mais aussi Dieu en personne, et qu’il reviendra juger tous les humains sur la base d’une morale périmée qui maintient dans l’ignorance et la terreur de trop nombreux humains. Évidemment je n’ai aucun respect pour ces croyances délétères. Je défends qu’il faut respecter ceux qui croient que Mahomet est le dernier prophète du créateur du cosmos et qu’il faut en tout point chercher à lui ressembler, alors même que c’était un criminel de guerre cupide, libidineux, ignorant, sectaire et violent. Je pourrais décliner à l’infini… et rappeler mon respect pour ceux qui croient en la divinité de la Torah qui est remplie d’épisodes de massacres et de génocides justifiables quand ils sont commis par un peuple élu. Croyance révoltante et néfaste.

Je voulais donner des exemples parlants et nombreux avant d’aborder le thème de ce soir : celui des histoires sur la vie après la mort, et des multiples raisons que l‘on donne pour étayer la véracité de l’existence d’une âme détachée du corps dans laquelle, d’une manière ou d’une autre, se nicherait notre véritable essence, notre identité, notre immortalité.

— Pour être un rationaliste militant respectable, il faut prendre au sérieux les croyances des gens, et cela peut nous rendre désagréable comme le sont les amis qui nous mettent face à nos contradictions, qui osent nous dire « non, là tu déconnes » précisément parce que ce sont des amis et qu’ils tiennent à nous, et donc refusent de nous laisser nous enfoncer dans nos erreurs.

C’est l’humanisme et pas la mesquinerie qui est le socle de la critique sceptique des discours qui prétendent dire le vrai au-delà de ce que permet l’examen rationnel du monde. Dans La Tronche est à VOUS l’idée est donc d’échanger dans la bonne humeur avec des croyants et des sceptiques et de chercher à comprendre pourquoi les uns croient ceci tandis que les autres doutent de cela.

Ma position personnelle, vous la connaissez si vous avez lu mon livre « La vie après la mort ? Une approche rationnelle » dont la seconde édition est sortie il y a peu. Ou si vous avez regardé la vidéo d’une heure dix-sept dans laquelle j’explique ma conception de la posture rationnelle sur cette question. Le but n’est pas de me répéter, mais d’échanger et d’apporter des nuances ou des développements.

Vous êtes donc invités à vous connecter sur le Discord AgoraTronche ; que vous soyez chercheur en neurosciences, en anthropologie, en que sais-je, ou bien simple témoin, simple curieux, ou encore fermement convaincu d’avoir raison de croire ce que vous croyez, et cela sera d’autant plus intéressant que vous aurez un avis différent du mien. — Alors c’est parti.

 

Acermendax

 

 

Émission enregistrée le 10 décembre 2025
Invité Alexis da Silva

 

Éditorial

En France la quasi-totalité des établissements privés sous contrat appartiennent à des réseaux religieux (catholiques en premier lieu), même si l’on voit monter en effectifs les réseaux juifs, musulmans et en langues régionales. La question des réseaux religieux mérite donc qu’on s’y intéresse, et nous allons y revenir longuement.

On défend ces établissements, on les juge même parfois indispensables en raison des meilleurs résultats qu’ils produiraient. Et de fait les chiffres bruts donnent souvent l’impression que « le privé réussit mieux » : meilleurs taux de réussite au brevet ou au bac, plus de mentions, etc. Mais les chercheurs qui suivent des cohortes d’élèves et qui contrôlent le milieu social, le niveau scolaire d’entrée, la trajectoire, arrivent à un constat beaucoup plus modeste. Quand on corrige les chiffres pour tenir compte de la clientèle plus favorisée, l’“effet école privée” sur la réussite existe à peine ; le gros de l’écart vient de la sélection des élèves plutôt que d’un miracle pédagogique.

Selon un rapport de la Cour des comptes de 2023, les écoles privées sous contrat sont financées aux alentours de 70–75% par de l’argent public. Le coût public par élève y est plus faible que dans le public. Mais —nous dit la Cour des comptes— ces moyens sont captés par un réseau qui scolarise deux fois plus d’élèves issus des milieux « très favorisés » que dans le public, et moitié moins d’élèves des milieux défavorisés ; ce faisant il contribue au recul de la mixité sociale[1]. En pratique, la liberté de choix de l’école est surtout la liberté des familles aisées. Et ce choix financé par l’argent public organise un séparatisme social de fait qui rend la mission d’égalité de l’école publique encore plus difficile.

Le Code de l’éducation et les textes de cadrage (programmes, socle commun) fixent comme mission à l’école de réduire les inégalités et d’assurer l’égalité d’accès au savoir. La référence à l’« égalité des chances » est explicite. Mais sur le plan empirique, plusieurs rapports publics — de la Cour des comptes, de la DEPP, du Cnesco, du CESE[2] — montrent que le système français reproduit fortement les hiérarchies sociales. Les mécanismes de marché scolaire (concurrence public/privé, tri social, contournement de la carte scolaire) accentuent cette reproduction.

Le projet sociétal de l’école est difficilement réductible à un simple marché du diplôme… ou l’apparente supériorité du privé, nous l’avons dit, est surtout dû a des causes externes — nous attendons de l’école qu’elle contribue au progrès de la société.

Le caractère religieux de la majorité de ces établissements ajoute à la confusion, car un « caractère propre » est reconnu à ces écoles afin qu’elles conservent une identité religieuse qui est inculquée aux élèves qui n’ont pas la possibilité d’exprimer leur consentement.

L’État finance des établissements qui assurent une mission de service public, mais qui utilisent largement ce cadre pour faire la promotion d’une religion. Et il le fait alors même que la loi lui impose de protéger la liberté de conscience de tous les élèves.

La hiérarchie des principes devrait être claire. D’abord le droit des enfants à ne pas subir de pression religieuse, ensuite la liberté des organisations religieuses de proposer un cadre éducatif conforme à leurs convictions, à condition que cette proposition reste facultative et que l’accès à un enseignement de qualité ne dépende pas de l’acceptation de ce cadre.

Permettez que soient rappelés des résultats scientifiques robustes : la religiosité forte est, en moyenne, statistiquement, associée à une moindre culture scientifique et à plus de résistance envers certains résultats de la science[3]. Quand le projet d’un établissement est d’abord religieux, il y a une tension structurelle avec l’ambition d’excellence scientifique. Certains savoirs ne sont pas en odeur de sainteté.

Quand un établissement scolaire se place explicitement sous la bannière d’une doctrine morale conservatrice (sur les rôles de genre, la sexualité, la famille), il importe de dire clairement que les risques de discriminations et de violences symboliques augmentent.

Les scandales comme Notre-Dame de Bétharram – plus de 200 victimes, des décennies de violences physiques et sexuelles, et une omerta institutionnelle – illustrent la façon dont un univers clos, sacralisé, échappant en grande partie au contrôle public, peut devenir un environnement particulièrement dangereux.

La question des contrôles, ou plus exactement de leur absence, est aussi un point majeur, car on se demande combien de scandales évitables sont encore à venir.

Vous voyez à quel point le sujet est dense — Et je n’ai même pas évoqué les écoles hors contrat. Tout cela mériterait des débats sérieux, de fond, qui remettent l’école au milieu du village. Car l’école n’est pas seulement un lieu d’apprentissage, c’est un lieu où se construit l’avenir démocratique du pays. On ne peut pas traiter cela comme un détail technique.

Mieux comprendre ces enjeux, c’est l’objectif d’un travail comme le livre de mon invité de ce soir, le journaliste Alexis da Silva auteur de « Quand des écoles privées religieuses font leur loi ».

 

 

Acermendax


[1] https://www.banquedesterritoires.fr/enseignement-prive-la-cour-des-comptes-veut-moduler-les-moyens-selon-la-composition-sociale-des

https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/04/03/mixite-sociale-l-enseignement-prive-doit-prendre-sa-part_6225762_3232.html

[2] Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance – Centre national d’étude des systèmes scolaires – Conseil économique, social et environnemental

[3] Sherkat, D. E. (2011). Religion and scientific literacy in the United States. Social Science Quarterly, 92(5), 1134–1150