La chaîne aborde sur un ton décalé dans la forme mais sérieux sur le fond les raisons qui font que notre lecture du monde est souvent bancale.

Ou le ‘nouveau’ racisme scientifique

 

Le « nouveau » racisme scientifique ressemble étroitement à l’ancien : des récits qui prétendent expliquer les différences humaines par la biologie, en plaçant certains groupes au sommet d’une hiérarchie prétendument naturelle. La différence est surtout cosmétique : le vocabulaire s’habille aujourd’hui de génétique, de psychologie évolutionnaire et de neurosciences pour se donner une légitimité scientifique. C’est une trahison des disciplines qu’il invoque.

Nous allons examiner l’un de ces récits, porté par Edward Dutton dans une vidéo publiée le 6 novembre 2025, issue d’une première vidéo datant de mai 2024[1]. J’insiste sur le fait que mon intervention n’est pas partisane : il est parfaitement possible d’être conservateur, progressiste ou apolitique et de trouver ce discours problématique. La question n’est pas de savoir quelle idéologie vous préférez, mais ce que l’on peut décemment faire dire aux sciences.

Je m’attacherai donc à citer précisément les propos analysés, à en examiner les présupposés, et à montrer ce que la recherche dit réellement. Sans caricaturer Dutton, mais sans indulgence pour les détournements.

 

 

1. Les linéaments du discours de Dutton

Dès l’introduction, le ton est prophétique. Edward Dutton, présenté comme « anthropologue évolutionnaire », annonce qu’il va expliquer pourquoi les militants « woke » seraient fragiles, hypersensibles, voire génétiquement dégénérés.

L’idée centrale, répétée sous plusieurs formes, est la suivante :

  • le « wokisme » serait le produit d’une « charge mutationnelle » élevée,
  • ces « mutants » seraient instables, peu attractifs, « nés traîtres » à leur groupe,
  • leur non-reproduction les condamnerait à disparaître,
  • tandis que le conservatisme religieux représenterait le phénotype « normal », sélectionné par l’évolution.

La structure du discours est claire :

  1. Naturaliser le conservatisme comme phénotype sain et « conforme » à la sélection naturelle.
  2. Pathologiser les progressistes comme produits d’une « charge mutationnelle » déviante.
  3. Présenter le « wokisme » comme un mécanisme de purge du pool génétique.
  4. Glisser de là vers des considérations raciales et civilisationnelles.

On nous raconte que la modernité aurait stoppé la sélection naturelle, laissant proliférer des « mutants » dont la faiblesse morale et mentale expliquerait la gauche progressiste contemporaine. Sur le plan rhétorique, c’est un mythe pseudoscientifique qui affirme que la Nature elle-même serait du côté des réactionnaires religieux.

 

2. Qui nous parle ?

Savoir qui parle ne suffit pas à décider si une idée est vraie, mais cela permet d’identifier les biais possibles et le type de milieu intellectuel dont le discours provient. Dans le cas d’Edward Dutton, ces éléments sont loin d’être anecdotiques.

Edward Croft Dutton (né en 1980, Londres) est diplômé en théologie (Durham) et docteur en études religieuses (Université d’Aberdeen). Il a été docent (équivalent maître de conférences) en anthropologie de la religion à l’Université d’Oulu (Finlande). Il ne vient donc ni de la génétique, ni de la biologie évolutive, ni de la psychologie évolutionnaire, même s’il s’en réclame aujourd’hui.

Une partie notable de ses travaux vise à renverser un constat empirique assez robuste : en moyenne, la religiosité est corrélée négativement aux scores d’intelligence, même si ces corrélations sont modestes et largement médiées par des facteurs socio-culturels (Zuckerman et al., 2013). Pour contester ce résultat, Dutton propose, dans un article de 2018, une thèse spectaculaire : selon lui, l’athéisme serait l’expression d’une charge mutationnelle élevée, conséquence d’un affaiblissement de la sélection naturelle dans les sociétés modernes (Dutton, Madison, & Dunkel, 2018).

Problème : l’article, publié dans Evolutionary Psychological Science, ne comporte aucune donnée génétique. Il se fonde uniquement sur des proxys indirects (asymétries corporelles, traits médicaux, gaucherie, autisme, etc.). Adam Rutherford, généticien et vulgarisateur, a montré dans Discover qu’aucun de ces indicateurs ne permet de mesurer une « charge mutationnelle », que les corrélations sont faibles, et que le langage de la « dégénérescence » et des « mutants » relève davantage d’un imaginaire moral que d’une analyse scientifique (Rutherford, 2019).

 

Du religieux à la « science raciale »

À partir de la fin des années 2010, Dutton se rapproche d’un réseau de groupes engagés dans la réhabilitation d’une « science de la diversité humaine » aux accents eugénistes. Il rejoint le comité éditorial de Mankind Quarterly, revue abondamment documentée comme un vecteur central du racisme scientifique depuis les années 1960 (Tucker, 1994 ; Saini, 2019). Il collabore avec l’Ulster Institute for Social Research et participe aux London Conferences on Intelligence, connues pour avoir accueilli plusieurs partisans contemporains de l’eugénisme (Panofsky, 2014 ; Bird, Jackson, & Winston, 2024).

Depuis 2019, il anime la chaîne/podcast The Jolly Heretic, publiée par la Human Diversity Foundation, devenue Polygenic Scores LLC. Cette structure a été décrite par une enquête conjointe de The Guardian et de l’ONG Hope Not Hate comme un hub d’« activistes de la race science », promouvant la remigration et un projet d’ethno-État blanc, et financée par plus d’un million de dollars versés par un entrepreneur tech américain (Pegg et al., 2024 ; Human Diversity Foundation, 2025).

 

Réputation scientifique

Sur le plan académique, la réputation de Dutton s’est encore dégradée après la publication, en août 2024, d’un article coécrit avec Emil Kirkegaard dans le Scandinavian Journal of Psychology, prétendant montrer que les libéraux seraient plus instables mentalement que  les conservateurs. L’article a été rétracté en mars 2025 ; la notice de rétractation conclut à de « graves erreurs concernant la méthode, la théorie et l’usage d’un langage normativement biaisé », erreurs qui « remettent en question les conclusions tirées par les auteurs » (Scandinavian Journal of Psychology, 2025).

Autrement dit : Dutton a bien un CV universitaire, mais il travaille aujourd’hui largement en marge de la recherche mainstream, au sein d’un écosystème explicitement dédié à la « science raciale ». Cela ne réfute pas ses positions par principe, mais oblige à un examen particulièrement rigoureux de ses arguments.

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3. “Avant, on sélectionnait les gens sains”

[00:00:32] — « La société préindustrielle sélectionnait les personnes physiquement et mentalement saines, celles qui avaient des instincts religieux et conservateurs, qui obéissaient à l’autorité et se reproduisaient. La modernité a mis fin à cette sélection. »[2]

Dès les premières minutes, Dutton déroule une fable évolutionnaire : pendant des siècles, la sélection naturelle aurait favorisé les individus robustes, religieux, obéissants, avant que la modernité ne permette à des « mutants » de survivre. Une sorte de « c’était mieux avant » en version darwinisée.

Cette vision ne correspond à rien de ce que montrent l’histoire, la démographie ou l’anthropologie. Les sociétés préindustrielles ne favorisaient pas — en termes de survie ou de reproduction — la docilité, la piété ou la “santé morale” ; elles sélectionnaient surtout les plus chanceux : ceux qui naissaient dans la bonne famille, la bonne caste, le bon village, au bon moment (Scheidel, 2017).  La mortalité y était dominée par des facteurs aveugles : guerres, famines, épidémies, abus de pouvoir. Les courageux et les altruistes mouraient souvent en premier : sur les champs de bataille, dans les famines où l’on cède ses rations, dans les épidémies où les soignants sont en première ligne. La reproduction était surtout l’apanage des lignées riches et protégées.

Si l’on veut parler de « sélection », il faut donc reconnaître qu’elle a favorisé les privilèges, les alliances politiques, l’accès aux ressources — pas une hypothétique « psychologie conservatrice ». Il n’existe aucune donnée montrant que la religiosité, la docilité ou l’obéissance aient, en tant que traits psychologiques, augmenté systématiquement la réussite reproductive des individus (Henrich, 2020).

L’erreur fondamentale de Dutton est de confondre ordre social et processus évolutif. Il attribue à la sélection naturelle des phénomènes qui relèvent de l’histoire humaine :  castes, patriarcat, monarchies, domination militaire. L’évolution n’a jamais « choisi » les conservateurs ni éliminé les progressistes. Les humains ont évolué dans des environnements où l’entraide, la coopération entre non-apparentés, la négociation, l’ingéniosité et la résilience culturelle jouaient un rôle bien plus important que les instincts d’obéissance ou la fidélité aux traditions.

Dutton fantasme un âge d’or Darwinien interrompu par la modernité. La réalité est l’une des réalisations les plus extraordinaires de l’humanité : en développant l’hygiène, la médecine, l’éducation et l’État de droit, les sociétés modernes diminuent l’arbitraire de la mort. Des stratégies sociales efficaces pour la survie collective, c’est en cela que consiste la vraie spécificité de l’adaptation humaine.

 

4. Le “cercle moral” et les “traîtres nés”

[00:04:12] — « Les gens de gauche s’identifient davantage à une autre classe ou à une autre race qu’à la leur. Ce sont, en réalité, des traîtres-nés. C’est une stratégie évolutive qui leur permet de collaborer avec des étrangers afin de gagner du statut au sein de leur propre groupe. »[3]

 

Dutton présente ici ce qui constitue probablement le cœur émotionnel de son discours : Il oppose deux humanités : d’un côté, les conservateurs, supposément attachés à leurs proches dans un ordre “naturel” — famille, clan, ethnie, “race”, espèce. De l’autre, les progressistes, qui auraient tendance à s’identifier à “l’autre” plutôt qu’aux leurs : une préférence présentée comme contre-nature, voire trahison inscrite dans les gènes.

C’est complètement con.

 

Ce que dit vraiment Jonathan Haidt

Pour légitimer cette idée, Dutton invoque la psychologie morale de Jonathan Haidt. Or la Moral Foundations Theory ne décrit aucune hiérarchie biologique de l’attachement, encore moins une opposition « normal/déviant » entre gauche et droite.

Haidt et Graham (2007) identifient six fondations morales universelles — soin, équité, loyauté, autorité, pureté, liberté — présentes chez tout être humain. Les libéraux (au sens américain) pondèrent davantage soin et équité ; les conservateurs mobilisent plus fortement loyauté, autorité et pureté, en plus des deux premières (Graham, Haidt, & Nosek, 2009). Cela ne signifie pas que les uns seraient « naturellement » loyaux et les autres « naturellement » traîtres : cela décrit des sensibilités morales différentes, façonnées par la culture, l’éducation, les trajectoires de vie.

Dans The Righteous Mind, Haidt insiste au contraire sur l’idée de « yin et yang moraux » : chaque sensibilité apporte des avantages et des risques, et aucune n’est intrinsèquement supérieure (Haidt, 2012). Il met explicitement en garde contre les lectures biologisantes qui prétendraient sacraliser une orientation politique comme étant « la nature ».

Dutton fait donc dire à Haidt l’inverse de son propos. Il transforme une théorie de la diversité morale en hiérarchie pseudo-biologique entre « normaux » et « mutants »[4].

 

Ce que dit l’histoire humaine

L’extension du « cercle moral » n’a rien d’une dérive mutationnelle. Tout au long de l’histoire, les sociétés élargissent progressivement la sphère de ceux qu’elles jugent dignes de considération : des proches à la tribu, de la tribu à la cité, à la nation, puis, dans certaines traditions modernes, à l’humanité entière. Peter Singer (1981) et Frans de Waal (2016) ont largement décrit ce mouvement.

Il ne s’agit pas de préférer « l’étranger » : il s’agit de reconnaître que l’étranger est un semblable. Cet élargissement de la solidarité réduit les conflits internes et permet la coopération à grande échelle. Qualifier ce mouvement de « trahison » revient à pathologiser la compassion et à nier que les progrès dont nous bénéficions dans le monde actuel sont le résultat de cette tendance civilisationnelle

La posture progressiste, même si l’on souhaite la critiquer, ne consiste pas à placer les étrangers au-dessus des siens, mais à refuser que l’appartenance ethnique ou tribale soit le critère moral suprême. On peut contester cette norme, mais on ne peut pas honnêtement la transformer en maladie génétique.

 

5. La “mutation” comme cause du progressisme

[00:08:24] — « La charge mutationnelle est associée à une déviation par rapport à ce pour quoi nous avons été sélectionnés — ce qui inclut une déviation par rapport au conservatisme. Donc les mutations prédisent les opinions de gauche, l’athéisme et l’instabilité mentale. »[5]

 

C’est la thèse centrale de Dutton : les progressistes seraient des mutants. La modernité aurait permis la survie de gènes “délétères”, responsables d’instabilité mentale et de déviations morales : athéisme, féminisme, égalitarisme.

Il n’y a aucune théorie scientifique derrière tout cela, seulement une pétition de principe :

→ si vous êtes conservateur, vous êtes “sain” parce que c’est ce que la nature attendrait de vous.
→ si vous êtes progressiste, vous êtes une erreur de la nature.

Et si vous objectez, c’est la preuve que vous appartenez au groupe des mutants dégénérés dont la parole ne peut avoir de valeur.

 

Dans ses travaux, Dutton relie une série de traits disparates — asymétries corporelles, myopie, troubles psychologiques, gaucherie, absence d’enfants, athéisme — à la notion de « charge mutationnelle », sans jamais produire de données génétiques (Dutton et al., 2018). Comme l’a souligné Rutherford, ces proxys ne mesurent pas la charge mutationnelle, et les corrélations rapportées sont faibles et interprétées de manière extravagante (Rutherford, 2019).

La littérature en génétique du comportement montre bien que les orientations politiques ont une composante héréditaire modérée (souvent 30–50 % de variance expliquée dans les études de jumeaux), mais aucun gène, aucun locus, aucun profil SNP n’a été identifié comme « gène de gauche » ou « gène de droite » (Hatemi & McDermott, 2012 ; Polderman et al., 2015). On parle de dispositions psychologiques générales (prudence, ouverture à l’expérience, tolérance à l’incertitude), fortement modulées par l’environnement social.

Rien ne permet de diagnostiquer une « charge mutationnelle » à partir d’une orientation politique ou d’un désaccord moral. La thèse de Dutton est en contradiction directe avec ce que l’on sait des déterminants des attitudes politiques.

 

Darwin contre le darwinisme social

L’eugénisme sous-jacent est transparent : Dutton célèbre implicitement un retour de la sélection par élimination, comme si nous étions malades d’avoir protégé les faibles.

Darwin, lui, avait parfaitement anticipé — et rejeté — cette lecture brutale de sa théorie. Dans La Filiation de l’homme (1871), il souligne que les sociétés civilisées font tout leur possible pour empêcher l’élimination des individus vulnérables :

« Les hommes civilisés, au contraire, font tout ce qui dépend d’eux pour arrêter le processus d’élimination ; ils construisent des asiles pour les imbéciles, les estropiés et les malades… »
(Darwin, 1872, traduction française de la 2ᵉ édition, chap. V)

Il admet que cette aide affaiblit mécaniquement la sélection naturelle, mais il ajoute immédiatement que renoncer à la compassion serait moralement dégradant :

« Nous ne saurions réprimer notre sympathie, même si la raison sévère nous y exhortait, sans détériorer ce qu’il y a de plus noble dans notre nature. » (ibid.)

Autrement dit : la compassion n’est pas un affaiblissement de l’espèce humaine, mais un accomplissement de la civilisation.

Pour Darwin, la grandeur de la civilisation tient précisément dans la capacité à désamorcer la sélection naturelle, pas à la prolonger.

 

La diversité comme atout évolutionnaire

L’autre erreur majeure de Dutton consiste à voir dans la diversité un signe de déclin. Or la biologie évolutive montre que la diversité génétique d’une population est un réservoir d’adaptabilité : elle augmente la probabilité qu’au moins certains individus soient bien adaptés à des conditions changeantes (Barrett & Hoekstra, 2011 ; Simons & Sella, 2016).

Une société qui protège les vulnérables accroît la diversité phénotypique des générations suivantes. Elle ne se « dégénère » pas : elle se donne davantage d’options adaptatives pour l’avenir. Dutton n’a pas réussi ou n’a pas voulu le comprendre.

 

 

6. Le glissement vers l’injure pseudo-biologique (10:10–12:30)

[00:11:12] — « Les extrémistes de gauche, des personnes comme Andrea Dworkin, ont une charge mutationnelle très élevée — elles sont mentalement instables, peu attirantes et ne se reproduisent pas. »[6]

Andrea Dworkin, écrivaine féministe radicale, devient un exemple de “mutante”, laide, instable, vouée à disparaître faute de se reproduire. Les féministes, les militants « woke » seraient des « dégénérés ». Associer un adversaire politique à une tare biologique est un procédé bien documenté en psychologie sociale : cela participe de la déshumanisation, en présentant le groupe visé comme malade, déficient, inférieur (Haslam, 2006).

Cette biologisation de la dissidence a une histoire : elle rappelle les discours eugénistes des années 1920–1930 qui décrivaient opposants politiques, artistes ou minorités comme « dégénérés » sur la foi d’observations superficielles (Stepan, 1985). Dutton réactualise cette rhétorique sous couvert de « psycho évo ».

 

7. Le “wokisme” comme purification génétique (12:35–15:05)

[00:13:58] — « On peut voir le wokisme comme un ange de la mort. Il élimine les mutants, permettant ainsi au noyau conservateur sain de survivre à la prochaine catastrophe. »[7]

[00:14:42] — « Les Asiatiques de l’Est ne produisent pas beaucoup de génies ou de criminels par habitant ; peut-être qu’ils ne produisent pas non plus de wokisme — leur bassin génétique est trop réduit. » [8]

 

Voici le cœur idéologique du système : le « wokisme » serait un mécanisme auto-eugéniste d’élimination des « mutants », dont la disparition renforcerait le « noyau conservateur sain ».

Dutton importe dans la vie politique un critère de succès évolutif — le nombre de descendants — et en fait la raison d’être de l’humain. Et c’est fractalement débile, c’est-à-dire débile à toutes les échelles et sous tous les angles : génétique, démographique, adaptatif, logique. Débile au sens propre du terme : faible, inefficace, incapable de soutenir l’examen critique.

D’abord, cela recycle les vieilles erreurs des doctrines eugénistes : Francis Galton, Karl Pearson ou Charles Davenport affirmaient déjà que la civilisation protégeait trop de pauvres, de dissidents ou de personnes handicapées, et que la solution passait par la stérilisation ou l’exclusion. On sait où ces idées ont mené, et l’on sait aussi à quel point elles étaient scientifiquement infondées (Kevles, 1985 ; Mukherjee, 2016).

L’idée que “la Nature” éliminerait les progressistes n’est qu’une manière de dire que leur disparition serait naturelle, donc acceptable, voire souhaitable.

 

Ensuite, l’affirmation selon laquelle les Asiatiques de l’Est auraient « trop peu de diversité génétique pour produire du wokisme » est purement inventée. Il n’existe aucune donnée reliant diversité génétique populationnelle et production d’idéologies politiques particulières. La diversité génétique intra-population varie, certes, mais elle n’a jamais été reliée à l’apparition d’un mouvement social contemporain plutôt qu’un autre.

C’est exactement le type de dérive que Bird, Jackson et Winston (2024) appellent la « nouvelle science raciale » : des auteurs qui maquillent un programme politique de hiérarchie raciale sous un vernis d’évolutionnisme psychologique.

8. Ce que dit la vraie psychologie évolutionnaire

Dutton aime se présenter en « dissident » courageux, porteur d’une vérité interdite, censuré par la bien-pensance. C’est un narratif vu et revu : le gourou, l’imposteur, le charlatan ou la fausse-experte transforme son isolement académique en preuve de lucidité.

La psychologie évolutionnaire sérieuse, elle, ne s’intéresse pas à savoir « qui a raison politiquement ».

Elle suppose des fonctions aux caractéristiques psychologiques pour découvrir du design, ce qui permet de décrire et de comprendre les mécanismes de l’esprit humain : coopération, attachement, jalousie, peur, hiérarchie, empathie, compétition, réciprocité, conformisme, etc.

Elle explore comment ces mécanismes ont été façonnés dans un passé évolutif partagé, et comment ils interagissent aujourd’hui avec des environnements sociaux extrêmement différents de ceux dans lesquels ils ont émergé (Cosmides & Tooby, 2013 ; Buss, 2019). Elle montre que des profils psychologiques variés coexistent dans les sociétés humaines parce que cette pluralité contribue à la robustesse des groupes : certains individus favorisent la cohésion, d’autres l’innovation, d’autres encore la vigilance face aux menaces (Hrdy, 2009 ; Tomasello, 2019). La question n’est pas de savoir quelles opinions sont « mutantes », mais comment des stratégies différentes se combinent dans un écosystème social.

Rien dans cette approche ne laisse place à une notion de « pureté » génétique ou à une « charge mutationnelle » censée orienter les opinions politiques. La psychologie évolutionnaire, correctement comprise, fournit justement des outils pour déconstruire les prétentions eugénistes : elle rappelle que nos intuitions morales ne sont pas des oracles de la nature, mais des produits d’une histoire évolutive complexe, façonnés par des pressions sélectives anciennes et continuellement retravaillés par les environnements culturels (Bolhuis et al., 2011 ; Bird et al., 2024).

 

 

9. Pourquoi ce discours n’a rien de scientifique

Edward Dutton a parfaitement le droit d’être conservateur et de critiquer le « wokisme », à condition de le définir clairement. Le problème n’est pas l’existence d’un désaccord politique, mais qu’il a choisi de le présenter comme une conclusion scientifique, alors que les standards de la science ne sont pas respectés.

  1. Il postule un lien biologique entre orientation politique et « charge mutationnelle » sans fournir de données génétiques, ni même d’indicateurs reconnus de cette charge.
  2. Il remplace les analyses génétiques par des proxys arbitraires (gaucherie, anxiété, absence d’enfant, athéisme), dont aucun n’est admis comme mesure de mutations délétères.
  3. Il transforme des corrélations fragiles en récits moraux : les conservateurs seraient « adaptés », les progressistes « mutants » instables.
  4. Il réactive les schémas de l’eugénisme classique : l’obsession de la pureté, la glorification de l’élimination des « faibles », la naturalisation des hiérarchies raciales.

Edward Dutton est un théologien : faut-il vraiment s’étonner qu’il divague dès qu’il se pique d’expliquer l’évolution ? Ses conclusions sont posées d’avance et maladroitement rationalisées avec des rustines coloriées aux couleurs de la psycho-évo. Franchement : ai-je l’air surpris ?

Je ne suis pas surpris, mais je suis inquiet. Inquiet de voir un tel discours s’exprimer sans complexe jusque dans des journaux scientifiques, alors même qu’il décrit la disparition des “mutants” — athées, progressistes, marginaux — comme une forme de purification naturelle. Un monde rendu à ses “élus” : les religieux, les conservateurs, les conformistes, les “gens normaux”.

C’est là le cœur du problème : son système fournit un manuel prêt à l’emploi pour habiller de biologie frelatée la justification morale d’éventuelles politiques d’élimination symbolique — ou réelle — d’une partie de la population. Ai-je besoin d’expliquer à quel point c’est grave ?

 

Pour défendre la science, il ne suffit pas de dénoncer l’astrologie, le reiki ou la biodynamie. Il faut aussi se dresser contre l’exploitation idéologique de la biologie et de la psychologie, notamment lorsqu’elles sont mobilisées comme ici pour justifier l’exclusion ou la hiérarchisation des humains.

On peut tout à fait décrire le succès de notre espèce comme le résultat de sa capacité à fédérer les efforts de millions d’individus différents autour de buts communs, grâce à la complémentarité de leurs compétences et de leurs sensibilités. Ce n’est peut-être pas totalement neutre, mais c’est infiniment plus exact — plus fidèle aux données — que la petite vision raciste et rabougrie d’Edward Dutton.

La psychologie évolutionnaire, quand on la comprend, n’est pas l’alliée des nostalgiques de la sélection naturelle sociale. Elle est l’un des meilleurs antidotes à leur prétendu savoir.

 

Acermendax


Références

  • American Psychological Association. (2023). Ethical principles of psychologists and code of conduct.
  • Barrett, R. D. H., & Hoekstra, H. E. (2011). Molecular spandrels: Tests of adaptation at the genetic level. Nature Reviews Genetics, 12(11), 767–780.
  • Bird, K. A., Jackson, J. P., & Winston, A. S. (2024). Confronting scientific racism in psychology: Lessons from evolutionary biology and genetics. American Psychologist, 79(4), 497–508.
  • Bolhuis, J. J., Brown, G. R., Richardson, R. C., & Laland, K. N. (2011). Darwin in mind: New opportunities for evolutionary psychology. PLoS Biology, 9(7), e1001109.
  • Buss, D. M. (2019). Evolutionary psychology: The new science of the mind (6th ed.). Routledge.
  • Cosmides, L., & Tooby, J. (2013). Evolutionary psychology: New perspectives on cognition and motivation. Annual Review of Psychology, 64, 201–229.
  • Darwin, C. (1871). The descent of man, and selection in relation to sex. London: John Murray.
  • Dutton, E., Madison, G., & Dunkel, C. (2018). The mutant says in his heart “There is no God”: The rejection of collective religiosity centred around the worship of moral gods is associated with high mutational load. Evolutionary Psychological Science, 4(3), 233–244.
  • Graham, J., Haidt, J., & Nosek, B. A. (2009). Liberals and conservatives rely on different sets of moral foundations. Journal of Personality and Social Psychology, 96(5), 1029–1046.
  • Haidt, J. (2012). The righteous mind: Why good people are divided by politics and religion. Pantheon Books.
  • Haidt, J., & Graham, J. (2007). When morality opposes justice: Conservatives have moral intuitions that liberals may not recognize. Social Justice Research, 20(1), 98–116.
  • Haslam, N. (2006). Dehumanization: An integrative review. Personality and Social Psychology Review, 10(3), 252–264.
  • Hatemi, P. K., & McDermott, R. (2012). The genetics of politics: Discovery, challenges, and progress. Trends in Genetics, 28(10), 525–533.
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  • Human Diversity Foundation. (2025). Human Diversity Foundation [Notice encyclopédique]. Wikipédia
  • Kevles, D. J. (1985). In the name of eugenics: Genetics and the uses of human heredity. Harvard University Press.
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  • Panofsky, A. (2014). Misbehaving science: Controversy and the development of behavior genetics. University of Chicago Press.
  • Pegg, D., Burgis, T., Devlin, H., & Wilson, J. (2024, 16 octobre). Revealed: International “race science” network secretly funded by US tech boss. The Guardian.
  • Polderman, T. J. C., et al. (2015). Meta-analysis of the heritability of human traits based on fifty years of twin studies. Nature Genetics, 47(7), 702–709.
  • Rutherford, A. (2019). Are atheists genetically damaged? Discover Magazine.
  • Saini, A. (2019). Superior: The return of race science. Beacon Press.
  • Scheidel, W. (2017). The great leveler: Violence and the history of inequality from the Stone Age to the twenty-first century. Princeton University Press.
  • Simons, Y. B., & Sella, G. (2016). The impact of recent population growth on genetic load and the likelihood of genetic disease. Proceedings of the National Academy of Sciences, 113(29), E4434–E4441.
  • Singer, P. (1981). The expanding circle: Ethics, evolution, and moral progress. Clarendon Press.
  • Stepan, N. (1985). The idea of race in science: Great Britain 1800–1960. Macmillan.
  • Tomasello, M. (2019). Becoming human: A theory of ontogeny. Harvard University Press.
  • Tucker, W. H. (1994). The science and politics of racial research. University of Illinois Press.
  • Zuckerman, M., Silberman, J., & Hall, J. A. (2013). The relation between intelligence and religiosity: A meta-analysis. Personality and Social Psychology Review, 17(4), 325–354.

Autre ressource utile : Vidéo de Stéphane Debove sur la chaîne Evo Sapiens « La plus grosse injustice scientifique de ces 50 dernières années – psycho évo #10 (compil) »

https://www.youtube.com/watch?v=4QrzQrlzg_o

 

 

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=OxqYRNv24h4&t=12s

[2]  “Pre-industrial society was selecting for people who were physically and mentally healthy, for people who had religious conservative instincts, for those who obeyed authority and reproduced. Modernity stopped that selection.”

[3] “Left-wing people identify more with another class or another race than with their own. They are, in effect, born traitors. It’s an evolved strategy that lets them collaborate with outsiders to gain status over their in-group.”

[4] J’ai interpellé Haidt sur Twitter pour tenter de connaitre sa réaction à l’utilisation de ses travaux : https://x.com/Acermendax/status/1989839410612126161

[5] “Mutation load is associated with deviation from what we were selected for — that includes deviation from conservatism. So mutation predicts left-wing views, atheism, and mental instability.”

[6] “Extreme leftists, people like Andrea Dworkin, have very high mutational load — they’re mentally unstable, unattractive, and they don’t reproduce.”

A partie de la transcription : “the extreme leftists, >> yeah, >> people like Andrea Dworkin, >> don’t know, >> you know, ugly feminist philosopher, >> right? >> Very high mutational load. >> Yeah. >> Um not going to pass on their genes, very high mental instability. >> And if those people are quite intelligent, which can happen. Yes. um then of course they’re going to lead the society in an anti-hierarchical, anti-establishment, anti-conservative direction.”

[7] “You could see wokeness as an angel of death. It clears out the mutants so that the healthy conservative core survives the next disaster.”

[8] “East Asians don’t produce much per-capita genius or criminality, maybe they don’t produce wokeness either — their gene pool is too small.”

Que peut vraiment la raison ?

Il existe peu de questions aussi universelles que celle-ci : que reste-t-il de nous quand tout s’arrête ? Depuis la nuit des temps, les humains ont inventé des récits pour apaiser l’angoisse de la finitude. Les mondes souterrains d’Hadès, les jardins célestes des religions du Livre, les cycles de renaissance asiatiques : chaque culture a tenté d’apprivoiser la mort. Aujourd’hui, l’imaginaire de l’au-delà circule à travers les témoignages d’expériences de mort imminente (EMI), les récits de médiums et une littérature abondante, où l’on promet parfois des certitudes. Pourtant, au vu des récits foisonnants et éclectiques, il faut se demander ce que nous savons réellement.

C’est là que commence le travail zététique : examiner les affirmations extraordinaires avec méthode, confronter les hypothèses, distinguer ce que l’on ressent de ce que l’on peut établir.

Un terrain saturé de récits, rare en preuves

Les EMI occupent le cœur des discours contemporains sur la survie de la conscience. Beaucoup de personnes rapportent des expériences bouleversantes : sensation de sortir de son corps, vision globale de la scène, tunnel lumineux, rencontres d’entités bienveillantes. L’un des mérites de la recherche — et sans doute l’une de ses surprises — est de montrer que le « récit classique » popularisé par Raymond Moody (1975) est en réalité minoritaire. La plupart des expérienceurs n’en vivent que quelques fragments (Greyson, 2000 ; Martial et al., 2020) .

De plus, ces expériences varient selon les cultures. Là où les témoins occidentaux décrivent un tunnel, les Japonais rapportent une rivière lumineuse. On observe également des influences religieuses, sociales, et même médiatiques (Kellehear, 1993 ; Greyson et al., 2009) . Il serait absurde d’en déduire que les témoins sont malhonnêtes ; mais il serait naïf d’ignorer que la mémoire humaine reconstruit, complète et ajuste — comme le montrent les travaux d’Elizabeth Loftus sur la suggestibilité (2005) .

Le témoignage est précieux pour saisir les vécus subjectifs, mais ne constitue pas une preuve objective

Mourir, c’est un processus

Un point essentiel, souvent ignoré, est que la mort n’est pas un évènement ponctuel, une frontière claire et nette. On distingue l’arrêt cardio-respiratoire, la mort circulatoire irréversible, la mort cérébrale, puis la mort biologique des tissus. Les personnes que l’on « ramène » n’étaient pas mortes au sens irréversible du terme (Bernat, 2014) . Ce constat ne retire rien à la force émotionnelle de leurs témoignages ; il rappelle seulement que l’on ne peut pas s’en servir pour affirmer un aller-retour entre deux mondes.

Parallèlement, la neurophysiologie du cerveau mourant progresse. Lorsque la circulation s’effondre, une onde de dépolarisation terminale traverse le cortex : un emballement électrique massif, désormais bien documenté. C’est la grande avancée scientifique en la matière des dix dernières années. Lorsque la réanimation est rapide, une « onde de récupération » inverse le processus. Il est plausible — sans que l’on puisse encore le prouver — que ces fenêtres bioélectriques favorisent des expériences subjectives intenses, parfois interprétées comme une sortie de corps ou une rencontre mystique. Ces résultats, évoqués dans mon livre de manière plus approfondie, ouvrent une voie explicative naturaliste sérieuse, et surtout testable.

L’approche zététique : poser des hypothèses et regarder le monde

L’une des exigences idées du scepticisme scientifique consiste à confronter une hypothèse non pas à ce que l’on ressent, mais à ce que l’on devrait observer si elle était vraie. Le réel devient l’arbitre des thèses en concurrence pour expliquer un phénomène.

Sur la question de l’après-vie, nous avons essentiellement deux conjectures:

  1. L’hypothèse naturaliste : la conscience est produite par le cerveau vivant.
    ⇒ On s’attend à ce que les expériences extraordinaires surviennent dans des contextes où le cerveau est perturbé, sous stress extrême, sous hypoxie, sous anesthésie, sous intoxication, voire stimulé électriquement.
    C’est précisément ce que montrent les études sur l’autoscopie induite (Blanke et al., 2002) et, plus largement, sur les illusions perceptives en état critique.

  2. L’hypothèse survivaliste : une composante immatérielle de la personne perdure après la mort.
    ⇒ On s’attend à ce que des informations vérifiables, inconnues des témoins, puissent être rapportées. Les médiums devraient pouvoir fournir des données que seuls les défunts possédaient.
    Or, un siècle d’enquêtes rigoureuses — dont certaines sont détaillées dans le livre — montre l’absence de résultats reproductibles (Radford, 2004 ; Nickell, 2005) .

L’approche naturaliste n’est ni plus réconfortante ni plus séduisante que l’autre ; elle est simplement plus cohérente avec les observations. Et surtout, bien sûr, elle est amendable : toute nouvelle preuve solide la ferait évoluer. Ce critère de révisabilité — hérité de la logique poppérienne (Popper, 1959/2002) — est l’un des fondements de la démarche défendue en zététique.

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Pourquoi ces récits nous touchent-ils autant ?

Les sciences cognitives fournissent plusieurs indices. Nous séparons spontanément l’esprit du corps ; nous voyons des intentions partout ; nous relions des coïncidences en histoires cohérentes ; nous supposons qu’une justice immanente s’impose dans le monde (Lerner, 1980) ; nous sommes téléologiques par nature (Kelemen, 1999) ; et nous vivons sous le poids d’une angoisse existentielle que Becker (1973) a magistralement décrite. En somme, nous vivons avec un cerveau qui penche très clairement en faveur de présupposés que les concepts surnaturels sont capable de mobiliser dans des narratifs à forte teneur identitaire.

Dans ce paysage mental, La vie après la mort parle à nos intuitions, à notre besoin de sens, à notre peur de la fin. Loin d’être une anomalie ou une marque de stupidité, la croyance dans ce phénomène est tout simplement une conséquence logique des interactions entre la biologie et la culture. Le comprendre cela permet déjà de reprendre une part de liberté.

Rationnel pour quoi faire ?

La zététique n’a pas pour vocation de trancher des questions métaphysiques. Elle sert à clarifier ce que nous savons, à évaluer ce que nous pouvons légitimement croire, et à pointer ce que nous ignorons encore. Elle évite l’arrogance de ceux qui affirment savoir sur la base de leur seul ressenti, et celle  de ceux qui prétendent que la science aurait déjà tout expliqué.

Ce livre, réédité dernièrement dans seconde édition augmentée, prolonge cette exigence : prendre les témoignages au sérieux, les analyser sans les sacraliser ; examiner les études, leurs forces et leurs limites ; comparer les hypothèses de manière équitable ; et accepter de suivre les faits, où qu’ils mènent.

Sur la question de la mort comme sur tant d’autres, il faut regarder le doute en face et en faire un assistant dans notre une démarche lucide et humble face à l’inconnu.

Acermendax


Références
  • Becker, E. (1973). The Denial of Death. New York, NY: Free Press.
  • Bernat, J. L. (2013). Controversies in defining and determining death in critical care. Nature Reviews Neurology, 10(3), 164–173.
  • Blanke, O., Ortigue, S., Landis, T., & Seeck, M. (2002). Stimulating illusory own-body perceptions. Nature, 419(6904), 269–270.
  • Greyson, B. (2000). Near-death experiences. Journal of the American Medical Association, 283(23), 3185–3186.
  • Greyson, B., Kelly, E. W., & Kelly, E. F. (2009). Explanatory models for near-death experiences. In The Handbook of Near-Death Experiences.
  • Kellehear, A. (1993). Mortality and Immortality: The Anthropology and Archaeology of Death.
  • Kelemen, D. (1999). Why are rocks pointy? Children’s preference for teleological explanations of the natural world. Developmental Psychology, 35(6), 1440-1452.
  • Lerner, M. J. (1980). The Belief in a Just World. Plenum.
  • Loftus, E. F. (2005). Planting misinformation in the human mind. Learning & Memory, 12(4), 361–366.
  • Martial, C., Cassol, H., Laureys, S., & Gosseries, O. (2020). Near-Death Experience as a Probe to Explore (Disconnected) Consciousness. Trends in Cognitive Sciences, 24(3), 173-183.
  • Moody, R. (1975). Life After Life. Atlanta: Mockingbird Books.
  • Nickell, J. (2005). Psychic sleuthing: The myth-making process. Skeptical Inquirer.
  • Popper, K. (1973). La logique de la découverte scientifique. Paris : Payot.
  • Radford, B. (2004). Police psychics: Do they really solve crimes? Skeptical Inquirer.

Un meurtre à Milan, un crâne percé, et une idée fixe : le crime s’inscrit dans la chair. Quand la criminologie flirte avec la phrénologie.

 

Une anatomie du mal

Dans l’Italie tourmentée de la fin du XIXe siècle, où l’unité nationale récente peine à masquer les fractures sociales, un homme, médecin, psychiatre, anthropologue, s’élève bientôt comme le chantre d’une nouvelle science du crime.

Milan, hiver 1871. Dans la salle d’autopsie de l’hôpital militaire, le docteur Cesare Lombroso observe en silence le crâne d’un bandit calabrais. L’homme, mort quelques jours plus tôt, avait été fusillé après une série de vols sanglants dans la région. Le crâne est lourd, épais, marqué par une étrange cavité à l’arrière, au niveau de l’occiput. Pour un autre, ce serait une simple anomalie anatomique. Mais pour Lombroso, c’est une révélation. Une intuition fulgurante s’impose à lui : le crime, le vice, l’instinct de destruction… tout cela pourrait bien être inscrit dans l’os. Non pas seulement causé par la misère ou la colère, mais hérité, gravé dans la chair comme une preuve oubliée de notre animalité primitive.

C’est ce jour-là, racontera-t-il plus tard, que naît en lui la conviction que certains êtres humains sont nés pour tuer.

Avant Lombroso, une autre pseudoscience avait connu un immense succès en Europe : la phrénologie. Fondée par Franz Joseph Gall au tournant du XIXe siècle, elle prétendait détecter les traits de caractère d’un individu en palpant les bosses de son crâne. Chaque faculté morale ou intellectuelle — courage, orgueil, mensonge, amour filial — était supposée localisée dans une région cérébrale bien délimitée. Peut-être vous a-t-on dit que vous aviez la « bosse des maths » ; vous savez maintenant l’origine de cette drôle d’idée.

Longtemps populaire, la phrénologie servit de caution scientifique au racisme, au sexisme et à l’exclusion sociale, avant de perdre toute crédibilité dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Lombroso, qui était familier de ces théories, n’était pas strictement phrénologue. Il récupéra cependant l’idée que le crâne pouvait révéler l’âme, en la fusionnant avec les thèses darwiniennes et dégénérationnistes de son temps. Chez lui, le déterminisme physique se voulait évolutif : le criminel n’était pas un homme immoral, mais un être dégénéré, un atavisme, un échappé de l’évolution (Gibson, 2002). Le criminel-né était à la fois régression et danger biologique.

 

Le criminel-né

L’idée du « criminel-né » est la thèse centrale de son ouvrage L’Homme criminel (1876). Les assassins, les voleurs, les violeurs porteraient des caractères physiques communs : front fuyant, mâchoire proéminente, oreilles décollées, bras trop longs… une physiognomonie démoniaque, en quelque sorte. Notons que pour Lombroso les femmes font de piètres criminelles en raison de leur moindre intelligence et de leur nature passive. À travers des milliers de mesures, de photographies, de moulages, Lombroso traque le mal dans les caractères physionomiques ; et il le trouve (Horn, 2003).

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Le musée du soupçon

Son laboratoire devient un véritable musée anatomique du crime. Il y accumule crânes, squelettes, cerveaux, objets dérobés aux prisons et asiles, comme autant de preuves à charge contre la liberté humaine. Il mêle sans scrupules les figures du criminel, du fou, de l’anarchiste et du marginal. Tous auraient, selon lui, une base biologique commune : celle de l’anormalité (Pick, 1989).

L’Europe se divise autour de cette idée. Certains médecins applaudissent : enfin une science du crime ! D’autres s’inquiètent : la liberté, la responsabilité pénale, ne reposent-elles pas sur l’idée que le crime est un choix ?

Mais c’est surtout sur le plan scientifique que la méthode de Lombroso vacille. Ses mesures sont biaisées, ses statistiques manipulées, ses catégories floues. Il déclare sans rire que les tatouages sont un signe de criminalité innée, que les femmes criminelles sont des hommes ratés, et que les génies fous sont à mi-chemin entre le prophète et le délinquant.

 

La chute d’un paradigme

Les polémiques ne manquent pas. Le psychiatre Enrico Ferri, pourtant disciple de Lombroso, s’en éloigne pour insister sur l’influence des facteurs sociaux. En France, Gabriel Tarde s’oppose à l’hérédité du crime au nom de la sociologie et de la psychologie.

La vision de Lombroso s’oppose frontalement à celle de la sociologie où l’environnement représente une importante part explicative des comportements humains. Lors des premiers congrès d’anthropologie criminelle de 1885 à 1895, ses thèses sont battues en brèche par des chercheurs français Alexandre Lacassagne, Paul Topinard et Léonce Manouvrier, qui défendent la thèse de l’influence prépondérante du milieu.

Mais le coup de grâce viendra de la méthodologie : en 1911, Charles Goring, à l’issue d’une étude statistique rigoureuse sur plus de 3 000 détenus britanniques, ne trouve aucune caractéristique physique distincte entre criminels et non-criminels (Goring, 1913). C’est là une démolition en règle des fondements même de l’anthropologie criminelle. Lacassagne, Topinard, Manouvrier et Goring avaient raison, mais Lombroso restera plus célèbre qu’eux.

Sa pensée s’inscrit dans un contexte plus large : celui de l’essor de l’anthropologie raciale et de la peur des classes populaires (Valverde, 2006). Elle prépare sans le savoir les pires dérives eugénistes du XXe siècle. Le criminel-né devient vite le juif, l’homosexuel, l’indigène, le révolutionnaire.

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Des idées dangereuses

Le concept de criminel-né, de scélérat classifiable par la biométrie défendu par Lombroso n’est pas seulement une impasse scientifique, il alimente une vision du monde où l’homme de la haute société, distingué, élégant, arborant tous les signes d’une qualité biologique impeccable serait au-dessus de tout soupçon, une idée qui s’accroche toujours aux consciences  dans le siècle du phénomène #Metoo où il est toujours difficile d’admettre qu’un homme puisant, digne représentant de ce que l’espèce fait de mieux, puisse être l’auteur d’agressions révoltantes.

En professant la doctrine que le crime se lit sur le faciès du coupable, on absout les individus qui se conforment aux normes établies, et on dissuade les victimes de tenter d’obtenir justice ou réparation. Et s’il faut se retenir d’accuser Lombroso d’avoir eu un calcul idéologique dans l’énonciation de sa doctrine, on ne peut faire l’économie d’une analyse qui rappelle que ce genre de « vérité » arrange bien les individus qui peuvent cacher leurs crimes derrière leur position sociale. Nous savons hélas que les atrocités quotidiennes ne sont pas le fait de monstres aux marges de la société, mais bien le résultat de la capacité de certains à passer inaperçus.

 

Crépuscule spirite

Lorsque Lombroso meurt en 1909, il laisse derrière lui un champ de ruines scientifiques, mais une postérité idéologique durable. Déjà discrédité par la communauté scientifique, il passe les dernières années de sa vie à fréquenter les séances spirites d’Eusapia Palladino. Convaincu de la réalité de ses dons, il publie en 1909 Hypnotisme et spiritisme, un livre où il défend la médium au nom de la science… et signe, sans le vouloir, l’acte de décès de sa propre crédibilité.

Encore aujourd’hui, certains fantasmes de reconnaissance faciale automatisée ou de « gènes du crime » en portent l’héritage inconscient. L’idée que la science pourrait désigner les coupables avant même leur acte, en lisant les corps comme on lirait une page d’aveux, continue de hanter notre imaginaire judiciaire, au point qu’un futur Président de la République du XXie siècle a pu envisager de détecter les criminels dès la maternelle. Le spectre de Lombroso n’a pas dit son dernier mot.

Et pourtant nous ne sommes plus en 1876 !

 

Acermendax

 


Références

  • Gibson, M. (2002). Born to Crime? Cesare Lombroso and the Origins of Biological Criminology. History of the Human Sciences, 15(2), 29–50.
  • Goring, C. (1913). The English Convict: A Statistical Study. London: HMSO.
  • Horn, D. G. (2003). The Criminal Body and the Body Politic: Cesare Lombroso and the Anatomy of Deviance. Comparative Studies in Society and History, 45(2), 252–269.
  • Pick, D. (1989). Faces of Degeneration: A European Disorder, c.1848–c.1918. Journal of the History of Ideas, 50(2), 291–292.
  • Valverde, M. (2006). Making Sense of ‘Abnormality’: Cesare Lombroso and the Government of Crime. Criminology and Criminal Justice, 6(1), 5–28.

L’illusion cognitive dont je vais vous parler ici est l’une des plus courante. C’est une erreur que l’on retrouve tous les jours dans la vie domestique, dans les journaux, dans les messages publicitaires et dans les discours idéologiques. C’est probablement cette erreur là qui a rendu nécessaire l’édification de la méthode scientifique. Et pour la traiter, prenons l’exemple de cette idée qui circulait début 2020, pendant la première vague de la pandémie du Covid19.

 

Raoult, la nicotine et l’art de se tromper 

Août 2020  — La France sort lentement du premier confinement, et Didier Raoult, figure devenue médiatique, enchaîne les interventions filmées. Dans l’une d’elles, sur la chaîne officielle de l’IHU méditerranée il s’indigne : il y aurait eu « deux éléments de censure dans The Lancet » qui auraient montré « de manière statistique » que « le tabac protégeait » contre la Covid-19. À l’écouter, des résultats “dérangeants” auraient été bâillonnés par des revues pusillanimes, transformant la correction scientifique en acte politique.

« Récemment, je peux vous dire, il y a eu deux éléments de censure dans The Lancet qui montraient de manière statistique que, d’une certaine manière, le tabac protégeait contre le Covid… Mais censurer une donnée scientifique d’observation, ça n’est pas le rôle d’un journal scientifique. »
Didier Raoult, 18 août 2020 (vidéo)

Le ton est grave : Raoult accuse les revues médicales de supprimer des résultats “dérangeants”. Pourtant, aucun article de The Lancet n’a jamais été censuré sur ce sujet. Ce que Raoult présente comme une persécution est en réalité une correction scientifique. Et derrière cette mise en scène, on retrouve un piège bien plus ancien : la confusion entre corrélation et causalité.

Reprenons calmement.

 

I. Printemps-été 2020 : l’hypothèse “nicotinique”, l’emballement, et l’erreur logique

Au printemps 2020, Jean-Pierre Changeux, Zahir Amoura, Marianne Miyara et Felix Rey publient sur la plateforme Qeios un préprint intitulé A nicotinic hypothesis for COVID-19 with preventive and therapeutic implications (Changeux et al., 2020) (source). Ils observent que les fumeurs semblent sous-représentés parmi les patients hospitalisés pour Covid-19. Ils suggèrent une « hypothèse nicotinique » : le récepteur nicotinique de l’acétylcholine (nAChR) jouerait un rôle dans la physiopathologie de la Covid-19, et la nicotine pourrait avoir un effet protecteur.

Notons deux points essentiels : 1) C’est une hypothèse : pas d’essai clinique, pas de démonstration de causalité. 2) L’observation « moins de fumeurs à l’hôpital » est une donnée brute qui cache peut-être des phénomènes sous-jacents, des biais qu’il faudrait dénicher

Malgré cela, l’hypothèse enflamme les médias. Olivier Véran, à l’Assemblée, salue des « chercheurs de grand talent » et mentionne la piste nicotinique (voir ici). Dans certains services, des patchs de nicotine sont distribués à du personnel, sans base probante. C’est tout sauf banal, car la nicotine est une substance addictive.

Ce qui n’était qu’une observation statistique devient une relation causale : si les fumeurs sont moins nombreux à l’hôpital, c’est donc que fumer protège. Et nous voici tombé dans le piège de la corrélation trompeuse, de l’illusion causale.

 

II. L’illusion de corrélation : quand les chiffres mentent sans tricher

« Corrélation n’est pas causalité » : la formule semble éculée, jusqu’à ce qu’on voie comment elle s’applique ici.

Pourquoi observe-t-on moins de fumeurs à l’hôpital ?

  1. Effet d’âge : les fumeurs hospitalisés sont souvent plus jeunes que les non-fumeurs hospitalisés ; or C’est l’âge qui est le principal facteur de risque du Covid-19. Les personnes très âgées (70, 80 ans et plus) ont, en moyenne, des taux de tabagisme courants plus faibles. Beaucoup ont arrêté depuis longtemps, ou n’ont jamais fumé, ce qui explique d’ailleurs qu’elles aient réussi à devenir si âgées. Les fumeurs actifs sont statistiquement plus fréquents dans des classes d’âge plus jeunes. Résultat mécanique -> Les lits d’hospitalisation Covid sévère sont surtout occupés par des personnes très âgées, donc plutôt non-fumeuses déclarées. Les plus jeunes, plus souvent fumeurs, font en moyenne moins de formes graves, donc finissent moins à l’hôpital.
  2. Sous-déclaration : beaucoup de patients minimisent ou nient leur tabagisme dans les questionnaires médicaux. À l’époque la saturation des service faisait planer la menace d’un tri des malades ; les fumeurs auraient pu craindre d’être abandonnés à leur sort.
  3. Biais de survie : les grands fumeurs atteints de maladies chroniques, fragilisés, meurent avant d’être hospitalisés ou diagnostiqués. Ils ne sont pas comptabilisés comme “hospitalisés Covid fumeurs”

Et cela aboutit à une corrélation trompeuse.

Moins de fumeurs observés ne signifie pas que le tabac protège : cela reflète simplement des biais de sélection et de déclaration. Les travaux méthodologiquement plus solides publiés ensuite convergent : le tabagisme est associé à des formes plus graves et à une surmortalité (Patanavanich & Glantz, 2020 ; 2021). Mais pour Raoult, comme pour beaucoup, le mythe de la donnée “interdite” était plus séduisant que la réalité des faits.

Dès le mois de mai l‘OMS rappelait les dangers du tabagisme et alertait

« L’OMS incite les chercheurs, les scientifiques et les médias à la prudence pour ne pas répercuter des allégations non étayées selon lesquelles le tabac ou la nicotine pourraient réduire le risque de COVID-19. » (source)

En avril, le journaliste Florian Gouthière, dans Libération, douchait les espoirs en rappelant que rien ne permettait de croire aux bénéfices du tabac (source)

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III. 2020 : “La censure” comme posture

En accusant The Lancet de “censure”, Raoult confond filtrage méthodologique et répression politique. Or la relecture par les pairs, le refus de manuscrits fragiles ou la prudence éditoriale sont le cœur même du fonctionnement scientifique. Par ailleurs, en 2020, The Lancet n’a « censuré » aucun article concluant que “le tabac protège”. Le préprint Changeux n’était pas chez The Lancet et n’a pas été “supprimé” : c’est un préprint resté, simplement parce qu’il n’a pas passé la barrière de la relecture. Si Raoult parlait d’autres travaux, il aurait dû les citer. S’ils existent.

C’est plus tard, en 2022, que paraitra dans The Lancet Respiratory Medicine un Personal View (Benowitz et al., 2022)[6] qui fait justement le point :

  • les résultats sur l’incidence d’infection selon le statut tabagique sont inconstants,
  • mais l’ensemble des données cliniques sur l’évolution de la maladie et les mécanismes plaide contre la thèse “protectrice” et contre toute recommandation pro-nicotine ; on y décourage explicitement l’idée d’un rôle prophylactique du tabac/nicotine.

Le temps permet à la science de donner une réponse claire et nette aux hypothèses un peu confuses.

Évidemment, qualifier de “censure” le refus, la révision ou la rétractation d’un manuscrit pour raisons méthodologiques revient à empoisonner le puits : on discrédite par avance tout contradicteur en lui prêtant une intention politique. La relecture par les pairs et le tri éditorial ne sont pas des bâillons, mais le dispositif normal de correction qui protège la décision publique des illusions corrélationnelles.

 

IV. 2021 : la vraie rétractation et les conflits d’intérêts

La “cerise sur le gâteau” vient après la séquence 2020. En mars 2021, le European Respiratory Journal publie une notice de rétractation :

Giannouchos, T. V., Sussman, R. A., Mier, J. M., Poulas, K., & Farsalinos, K. (2020). Characteristics and risk factors for COVID-19 diagnosis and adverse outcomes in Mexico: an analysis of 89 756 laboratory-confirmed cases. Eur Respir J. (in press). DOI : 10.1183/13993003.02144-2020

Cette étude affirmait que les fumeurs étaient moins susceptibles d’être diagnostiqués Covid-19. Le journal l’a retirée en expliquant que plusieurs auteurs avaient omis de déclarer leurs liens financiers avec l’industrie du tabac, et que la méthodologie comportait des faiblesses majeures.

Le Guardian consacre un article à cette affaire : « Scientific paper claiming smokers less likely to acquire Covid retracted over tobacco industry links.» (source). En l’espèce, on soupçonne un conflit d’intérêt comme l’industrie du tabac en a le secret : les industriels avaient intérêt à ce que des résultats redorent le blason de leurs produits. Je n’ai pas vu Didier Raoult saluer cette sanction contre un papier entaché de fraude, lui si prompt à parler de censure en défense d’une thèse désormais complètement réfutée.

 

V. Quand la posture rebelle sert le lobby

Ironie de l’histoire : la posture “antisystème” de Raoult rejoint exactement la stratégie de communication de l’industrie du tabac. Depuis un demi-siècle, les cigarettiers cultivent le soupçon scientifique et l’agnotologie (la recherche de l’ignorance) : transformer la critique méthodologique en “bâillon”, semer la suspicion sur les institutions, et amplifier les études favorables.

L’attitude revancharde qui dresse le “savant libre” contre les revues “idéologiques” sert, de fait, ceux qui avaient intérêt à faire durer l’ambiguïté. En 2020, Didier Raoult se bat contre tous ceux qui défendent une méthode scientifique propre et à même d’apporter des réponses dans les plus brefs délais. Évoquer cette thèse du tabac lui permettait de renforcer sa propre narration.

 

VI. Leçon de méthode

Souvenons-nous qu’en science, il est bon de :

  1. Ne pas confondre corrélation et causalité.
  2. Ne pas appeler censure le processus de relecture par les pairs
  3. Éviter de jouer le jeu des industriels en accusant de biais idéologique un champ disciplinaire qui a élaboré un consensus en matière de santé publique.

Vous constatez comme moi la facilité avec laquelle des gens a priori sérieux tombent dans le piège d’une erreur aussi grossière et basique que la corrélation trompeuse, qui est quasiment le niveau 1 de la compétence du penseur critique. Tout le monde peut tomber dedans, et ce n’est qu’au travers d’un travail collectif que nous pouvons surveiller nos angles morts les uns des autres. Cela nous évitera des erreurs manifestes.

 

 Acermendax


Références

  • Benowitz, N. L., Goniewicz, M. L., Halpern-Felsher, B., Krishnan-Sarin, S., Ling, P. M., O’Connor, R. J., et al. (2022). Tobacco product use and the risks of SARS-CoV-2 infection and COVID-19: Current understanding and recommendations for future research. The Lancet Respiratory Medicine, 10(7), 716-724. https://doi.org/10.1016/S2213-2600(22)00182-5
  • Changeux, J.-P., Amoura, Z., Rey, F., & Miyara, M. (2020). A nicotinic hypothesis for COVID-19 with preventive and therapeutic implications. https://doi.org/10.32388/FXGQSB
  • Changeux, J.-P., Amoura, Z., Rey, F., & Miyara, M. (2020). Une hypothèse nicotinique pour la Covid-19. Comptes Rendus Biologies, 343(1), 33-39. https://doi.org/10.5802/crbiol.8
  • Giannouchos, T. V., Sussman, R. A., Mier, J. M., Poulas, K., & Farsalinos, K. (2020). Characteristics and risk factors for COVID-19 diagnosis and adverse outcomes in Mexico: An analysis of 89 756 laboratory-confirmed COVID-19 cases. European Respiratory Journal. (in press, rétracté mars 2021). https://publications.ersnet.org/content/erj/57/3/2002144
  • Patanavanich, R., & Glantz, S. A. (2020). Smoking is associated with COVID-19 progression: A meta-analysis. Nicotine & Tobacco Research, 22(9), 1653-1656. https://doi.org/10.1093/ntr/ntaa082
  • Patanavanich, R., & Glantz, S. A. (2021). Smoking is associated with worse outcomes of COVID-19 particularly among younger adults: A systematic review and meta-analysis. BMJ Open, 11(6), e044640. https://doi.org/10.1136/bmjopen-2020-044640
  • Schneider, L. (2020, 29 avril). L’amourà pour la cigarette : Changeux, tout, COVID-19. For Better Science. https://forbetterscience.com/2020/04/29/lamoura-pour-la-cigarette-changeux-tout-covid-19/

Tronche en Live 153

Émission enregistrée le 4 novembre 2025

Invité : Thibaut Coudarchet

 

Editorial

L’intuition contre la science.

Si la pratique de la science est souvent compliquée, difficile et rébarbative pour pas mal d’entre nous, c’est parce que c’est une activité qui ne correspond pas tout à fait à la rationalité par défaut dont nous sommes équipés et qui tient compte du fait que nous avons en général intérêt à croire ce que croient nos parents, ce que croient nos compagnons, nos voisins, de sorte à partager un monde en commun à propos duquel nous pouvons communiquer et agir.

Nous sommes dotés d’une appréhension naïve du monde très efficace pour une compréhension basique : nous avons une physique naïve, une biologie naïve, une psychologie naïve, et même une sociologie naïve : et nous acquérons tout cela dès nos premières années de vie.

C’est amplement suffisant pour la plupart des tâches quotidiennes, mais pour faire de l’astronomie ou de la médecine ça devient très vite limitant ; notre espèce a produit et raffiné une manière d’interroger la nature, de poser des hypothèses, de les tester et de les remettre en question. On appelle cela la science, la recherche, et c’est compliqué parce qu’après plusieurs siècles d’effort, et de nombreuses générations de penseurs, nous avons obtenu des modèles, des théories qui sont très éloignés de nos intuitions sur le monde.

La matière est composée de vide — rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme — le vivant évolue et se transforme sur de grandes échelles de temps — la lumière a une vitesse, et c’est la vitesse maximale atteignables dans l’univers — l’univers lui-même a une histoire, avec un big bang au moment qui pourrait être un début, mais pas tout à fait — les photons ne sont pas des particules. Ni des ondes, mais un peu des deux à la fois — La gravité qui nous enfonce tous les jours un peu plus dans le canapé, c’est une déformation de l’espace-temps — Et les particules élémentaires, figurez-vous qu’elles pourraient être des petites cordes vibrantes à onze dimensions enroulées. Débrouillez-vous avec ça !

C’est compliqué, c’est quantique, et ça pousse certains d’entre nous à considérer qu’ils ont bien le droit, eux aussi, d’apporter leur vision des choses avec leurs propres concepts de rétrocausalité ou leur version à eux de la relativité, ou au contraire d’une théorie qui réfute la relativité. Parce que pourquoi pas. De toute façon personne ne comprend rien, alors on a bien le droit d’utiliser les mots vibration, énergie, quantique et causalité dans le sens qu’on veut !

Le problème qui se pose à nous est que nous avons d’excellentes raisons de penser que l’univers existe, qu’il est bien là, qu’il se manifeste à travers des phénomènes réguliers, compréhensibles, appréhendables, en un mot : explicables. Et si l’univers existe et qu’il est explicable, alors nous partageons une réalité qu’il serait idiot de décrire n’importe comment selon nos caprices et envies du moment.

On a besoin d’une description objective, vérifiable, amendable et qui fasse des prédictions ; on a besoin de modèles et de théorie. Et on a besoin de les comprendre au moins assez pour savoir qui dit des choses sensées et qui baratine du bullshit en barre.

C’est tout l’objet du livre de l’invité de ce soir « découvrir la physique fondamentale » aux Éditions Matériologiques. Un livre étonnamment accessible qui nous explique la géométrie de l’espace-temps, le principe d’incertitude, les champs quantiques et les programmes de recherche pour comprendre où se rejoignent les phénomènes quantiques et ceux de la gravitation.

Il n’y a aura pas d’équation ce soir, il n’y en a que très peu dans le livre. Mais je crois que nous ressortirons avec un peu plus de connaissance sur l’univers, et en étant moins à risque de croire n’importe quoi.

Thibaut Coudarchet est chercheur post-doctoral en physique théorique des hautes énergies, spécialisé dans la théorie des cordes.

 

Émission enregistrée le 7 octobre 2025

Invité : Wim De Neys, chercheur CNRS en psychologie du raisonnement.

 

Éditorial

Depuis un demi-siècle, les psychologues et les économistes comportementaux traquent les petites failles du raisonnement humain. Ils leur ont donné des noms à la fois précis et poétiques : biais d’ancrage, effet de cadrage, biais de confirmation, illusion de contrôle, effet Dunning-Kruger, erreur de conjonction… Une ménagerie mentale qui dessine un portrait assez peu flatteur de l’esprit humain : un animal sûr de lui, mais prompt à se tromper, même quand il croit réfléchir.

Ces découvertes ont joué un rôle majeur. Elles ont contribué à faire tomber le mythe de l’homo œconomicus,

une idée qui, en estimant que les individus agissent conformément à leurs intérêts et désirs profonds, conduit à leur prêter des intentions ou des croyances qui ne sont pas les leurs et à les traiter injustement, mais la longue liste des biais cognitifs est aussi devenue un gadget pour s’amuser des idées fausses dans la tête des autres, voire même un moyen de disqualifier la rationalité de ceux qui ne pensent pas comme nous, en établissant que c’est forcément une erreur d’attribution, un effet d’ancrage ou une erreur de conjonction qui explique leur position.

Bref : s’ils ont tort, c’est que leur cerveau est mal foutu.

Seulement voilà, les biais cognitifs ne sont pas que des erreurs. Ce sont d’abord des stratégies rapides et adaptatives, forgées par l’évolution, qui nous permettent de penser efficacement dans un monde complexe. Mais il ne faudrait pas leur mettre sur le dos toutes les divergences d’opinion et les mauvais choix des uns ou des autres. Ce serait tomber dans un biais qu’on appelle loi de l’instrument — celle qui dit que lorsque l’on ne possède qu’un marteau, tout finit par ressembler à un clou. En d’autres termes, si l’on ne connaît que les biais cognitifs, on risque de voir des biais partout. Et vous voyez : si mon argument à base de biais cognitif vous convainc, alors j’ai raison, et s’il ne vous convainc pas… alors j’ai raison aussi, et je vous en remercie.

Ce soir, nous allons revenir aux fondamentaux : qu’est-ce qu’un biais cognitif, d’où viennent-ils, à quoi servent-ils, et surtout : peut-on s’en débarrasser ? Peut-on vraiment espérer devenir plus rationnels, moins prévisibles, plus lucides ?

Pour en parler, nous avons la chance d’accueillir Wim De Neys, chercheur au CNRS, spécialiste de la psychologie du raisonnement. Ses travaux portent sur les conflits cognitifs — ces moments où notre intuition nous souffle une réponse rapide, tandis qu’une petite voix intérieure murmure qu’il y a un truc qui cloche.

Avec lui, nous explorerons ce que les sciences cognitives savent aujourd’hui du raisonnement humain, du rôle des intuitions, du fameux duo Système 1 / Système 2, de l’inhibition cognitive, mais aussi des efforts pour entraîner notre pensée critique et résister, autant que possible, à nos propres biais.

Les biais cognitifs : ça suffit ! Abonnez-vous et vous pensez mieux… Un slogan qui suscite probablement votre scepticisme.  Tant mieux. Bienvenue sur La Tronche en Biais !

 

Émission Niveau Critique du  25 septembre 2025

 

Éditorial

Si les croyances surnaturelles sont si répandues à travers le monde, cela peut être pour deux raisons bien distinctes. La première est que ces phénomènes sont bien réels, même s’ils échappent à toute démonstration et que de nombreux sceptiques n’arrivent pas à y accorder crédit. L’autre est que le cerveau humain a des facilités pour traiter un certain nombre de choses inventées, de propositions, d’énoncés, d’idées, comme si elles étaient réelles.

Les biais cognitifs sont des mécanismes connus et décrits depuis plus de quarante ans. Un biais cognitif est une tendance systématique de l’esprit à déformer la perception, la mémoire ou le raisonnement, conduisant à des jugements ou décisions qui s’écartent de la rationalité ou de la réalité objective. On sait que ces biais nous amènent à des conclusions hâtives et au moins un peu fausse en de nombreuses occasions de la vie de tous les jours, sans épargner personne. On n’est pas moins biaisé quand on est intelligent ; on n’est pas plus bête quand de temps à autres on se fourvoie dans des pièges de la pensée.

La question de ce soir sera de se demander si les biais qui nous entrainent vers des raisonnements erronés ont plutôt tendance à nous inciter à adopter des croyances surnaturelles ou paranormales, ou au contraire si ces erreurs de raisonnement ont tendance à nous rendre plus matérialistes, voire scientistes.

Au-delà de la vérité métaphysique que chacun aura envie de défendre, il y a peut-être des données scientifiques solides pour nous éclairer sur le mode de pensée qui est le plus corrélé aux raisonnements tronqués, hâtifs, motivés, affectifs… autrement dit biaisés.

Je me présente pour ceux qui ne me connaissent pas sur TikTok : Acermendax, docteur en biologie et auteur de livres de vulgarisation, notamment sur l’évolution et sur l’esprit critique, où la question des biais cognitifs est importante.

 

 

 

 

Le cerveau fait exactement ce qu’on s’attend à le voir faire

 

Une grande part des croyances surnaturelles s’explique par des mécanismes cognitifs ordinaires : notre cerveau cherche spontanément des causes, des intentions et des motifs, souvent au-delà de ce que les faits permettent réellement d’affirmer. Les sciences cognitives montrent que ces mécanismes — utiles dans la vie courante — ont tendance à « déborder » et à produire des explications intentionnelles, finalistes ou causales là où il n’y en a pas, ce qui prédispose à croire aux esprits, aux dieux, au destin, aux signes et aux miracles (Barrett, 2000 ; Willard & Norenzayan, 2013).

Barrett, J. L. (2000). Exploring the natural foundations of religion. Trends in Cognitive Sciences, 4(1), 29–34.

Willard, A. K., & Norenzayan, A. (2013). Cognitive biases explain religious belief, paranormal belief, and belief in life’s purpose. Cognition, 129(2), 379–391.

 

1) La détection d’agent et le biais d’intentionnalité

Nous avons tendance à voir des agents et leurs intentions partout. C’est une adaptation utile : mieux vaut prendre un bruit de branche pour un prédateur que l’inverse. Des expériences célèbres montrent que de simples formes géométriques en mouvement sont spontanément interprétées comme « poursuivant un but » (Heider & Simmel, 1944). De nombreuses études confirment que nous jugeons par défaut les actes comme intentionnels (Rosset, 2008).

Les croyances associées.

  • Religieuses : dieux et démons qui agissent derrière les événements.
  • Ésotériques : forces invisibles qui guident les rencontres.
  • Superstitieuses : signes interprétés comme « messages du destin ».
  • Complotistes : rien n’arrive par hasard, « quelqu’un » tire toujours les ficelles.

Heider, F., & Simmel, M. (1944). An experimental study of apparent behavior. The American Journal of Psychology, 57(2), 243–259.

Rosset, E. (2008). It’s no accident: Our bias for intentional explanations. Cognition, 108(3), 771–780.

 

2) La pensée finaliste (téléologique)

Les enfants expliquent spontanément le monde en termes de finalité : « les montagnes sont là pour que les animaux s’abritent » (Kelemen, 1999). Même les adultes, sous contrainte de temps ou de charge cognitive, tombent dans ce type d’explication (Kelemen & Rosset, 2009).

Les croyances associées.

  • Religieuses : le monde a été créé dans un but, par un dessein intelligent.
  • Spirituelles : « tout arrive pour une raison ».
  • Ésotériques : croyance en un « karma » qui organise la vie pour enseigner des leçons.
  • Complotistes : l’histoire suit un plan, une stratégie globale cachée.

Kelemen, D. (1999). The scope of teleological thinking in preschool children. Cognition, 70(3), 241–272.

Kelemen, D., & Rosset, E. (2009). The human function compunction: Teleological explanation in adults. Cognition, 111(1), 138–143.

 

3) Le biais de confirmation

Nous retenons plus facilement ce qui confirme nos idées, et nous écartons ou relativisons ce qui les contredit (Nickerson, 1998). Ce biais se renforce dans des environnements informationnels homogènes, où chacun s’expose uniquement aux arguments qui vont dans son sens.

Les croyances associées.

  • Religieuses : prières « exaucées » mises en avant, échecs rationalisés comme « volonté divine ».
  • Prophéties auto-confirmées : on collectionne les « coups au but », on oublie les ratés.
    • Superstitieuses : on note les coïncidences qui confirment un présage et on oublie toutes celles qui n’ont rien donné.
  • Ésotériques : thérapeutiques alternatives jugées efficaces « parce que ça a marché sur moi ».
  • Complotistes : accumulation sélective de « preuves » qui confortent la théorie choisie.
  • Renforcement de doctrines via circuits informationnels fermés (sélection de sources congruentes).

Nickerson, R. S. (1998). Confirmation bias: A ubiquitous phenomenon in many guises. Review of General Psychology, 2(2), 175–220.

 

4) Corrélations illusoires et illusions de causalité

Nous voyons des liaisons où il n’y en a pas, et nous attribuons facilement une cause à de simples coïncidences (Chapman, 1967 ; Matute et al., 2015).

Les croyances associées.

  • Religieuses : guérisons attribuées à l’intervention divine.
  • Superstitieuses : « si j’ai gagné, c’est grâce à mon rituel ».
  • Ésotériques : astrologie ou numérologie qui établissent des liens arbitraires entre cycles célestes et destins humains.
  • Complotistes : connexion artificielle entre événements éloignés (attentats, pandémies, krachs) pour nourrir une « explication globale ».

Chapman, L. J. (1967). Illusory correlation in observational report. Journal of Verbal Learning and Verbal Behavior, 6(1), 151–155.

Matute, H., Blanco, F., Yarritu, I., Díaz-Lago, M., Vadillo, M. A., & Barberia, I. (2015). Illusions of causality: How they bias our everyday life and how they can be reduced. Frontiers in Psychology, 6, 888.

 

5) La perception illusoire de motifs (apophénie)

Quand nous manquons de contrôle, nous voyons plus volontiers des motifs dans le hasard. C’est une manière de réintroduire du sens (Whitson & Galinsky, 2008). Cette tendance prédit à la fois croyances surnaturelles et complotistes (van Prooijen, Douglas & De Inocencio, 2018).

Les croyances associées.

  • Religieuses : lecture de « signes » envoyés par une divinité.
  • Ésotériques : synchronicités jungiennes, tout est relié.
  • Superstitieuses : voir des formes signifiantes dans des nuages ou des taches.
  • Complotistes : relier entre eux des événements épars pour y voir une stratégie cachée.

van Prooijen, J.-W., Douglas, K. M., & De Inocencio, C. (2018). Connecting the dots: Illusory pattern perception predicts beliefs in conspiracies and the supernatural. European Journal of Social Psychology, 48(3), 320–335.

Whitson, J. A., & Galinsky, A. D. (2008). Lacking control increases illusory pattern perception. Science, 322(5898), 115–117.

 

6) Le biais d’attribution et la croyance en un monde juste

Nous avons tendance à surestimer le rôle des causes internes et à croire que chacun reçoit ce qu’il mérite (Lerner & Miller, 1978).

Les croyances associées.

  • Religieuses : le malheur est un châtiment, la prospérité une bénédiction.
  • Spirituelles : le karma redistribue les bonnes et mauvaises actions.
  • Superstitieuses : « il a attiré la malchance par son comportement ».
  • Complotistes : ceux qui souffrent sont des victimes de leur propre naïveté.

Lerner, M. J., & Miller, D. T. (1978). Just world research and the attribution process: Looking back and ahead. Psychological Bulletin, 85(5), 1030–1051.

 

7) Le biais de disponibilité et le biais du survivant

Nous jugeons la fréquence ou la vraisemblance d’un phénomène à partir des cas dont nous avons connaissance (Tversky & Kahneman, 1973). Or les exemples frappants sont plus visibles que les contre-exemples discrets.

Les croyances associées.

  • Religieuses : récits de miracles, toujours relayés, alors que les prières non exaucées passent sous silence.
  • Spirituelles : récits marquants de réincarnation « prouvée » plus mémorables que les milliers d’échecs.
  • Superstitieuses : témoignages spectaculaires de chance relayés, alors que la majorité des joueurs perdent.
  • Croyances post-NDE : survivants très vocaux vs. silence structurel des contre-exemples.
  • Complotistes : quelques cas de corruption généralisés en preuve d’un système mondial.

Tversky, A., & Kahneman, D. (1973). Availability: A heuristic for judging frequency and probability. Cognitive Psychology, 5(2), 207–232.

 

8) L’illusion de contrôle

Nous nous croyons capables d’influer sur des événements qui relèvent du hasard (Langer, 1975). Cette tendance conduit à donner du poids à des rituels sans effet réel.

Les croyances associées.

  • Superstitieuses : gestes et amulettes pour influencer le sort.
  • Religieuses : sentiment que prier ou jeûner peut modifier le cours des événements.
  • Ésotériques : impression que « l’énergie personnelle » attire des opportunités.
  • Complotistes : conviction que l’on peut « déjouer » un vaste complot par des actions individuelles simples.

Langer, E. J. (1975). The illusion of control. Journal of Personality and Social Psychology, 32(2), 311–328.

 

9) Styles cognitifs et vulnérabilité différentielle

Les biais cognitifs sont partagés par tous les humains, mais ils ne suffisent pas à expliquer pourquoi certains croient fortement aux forces invisibles alors que d’autres y résistent. Un facteur déterminant est le style cognitif privilégié :

  • Pensée intuitive : tendance à suivre ses intuitions, à aller vers les explications rapides et globales.
  • Pensée analytique : tendance à freiner l’intuition, à décomposer un problème, à vérifier la cohérence logique.

Des recherches ont montré que les personnes qui s’appuient davantage sur la pensée intuitive adhèrent plus facilement aux croyances religieuses, paranormales ou complotistes, tandis que l’activation d’un mode de pensée analytique réduit temporairement l’adhésion à ces croyances (Gervais & Norenzayan, 2012).

Les croisements.

  • Avec le biais d’intentionalité : les individus intuitifs acceptent plus vite l’idée d’agents invisibles ; les analytiques freinent et demandent des preuves.
  • Avec la pensée finaliste : les intuitifs voient un dessein partout ; les analytiques cherchent des causes matérielles.
  • Avec la perception illusoire de motifs : les intuitifs connectent spontanément les coïncidences ; les analytiques hésitent, vérifient la robustesse des données.

Les croyances associées.

  • Religieuses : foi en un Créateur bienveillant renforcée par un style intuitif.
  • Spirituelles et ésotériques : perception intuitive de synchronicités, d’énergies subtiles, d’« au-delà » du rationnel.
  • Superstitieuses : adhésion spontanée à des rituels protecteurs.
  • Complotistes : construction rapide d’un récit global à partir de signaux faibles.

Gervais, W. M., & Norenzayan, A. (2012). Analytic thinking promotes religious disbelief. Science, 336(6080), 493–496.

 

Conclusion

Dire que “les biais rendent croyants” serait excessif : ils ne forcent pas la croyance, ils tracent des chemins de moindre effort expliquant pourquoi des croyances surnaturelles sont si ‘naturelles’, attractives et résistantes à la contre-évidence. Le travail critique consiste à reconnaître ces routines, ouvrir la porte à l’alternative (analyse, méthodes, échantillons complets), et contenir l’extrapolation agentive / finaliste / corrélationnelle lorsque les données ne la justifient pas.

« 23 septembre : la fin du monde ? » — Ca sort d’où ?

 

Les prophéties d’Apocalypse reviennent très régulièrement et passionnent des tas de gens, même si beaucoup d’entre nous s’en sont lassés après avoir survécu au 21 décembre 2012. Cette année, des annonces virales prévoient l’“Enlèvement” (rapture) pour les 23–24 septembre. Ça tombe bien, c’est aujourd’hui ; n’attendons pas demain pour en dire un mot.

 

Les racines : du dispensationalisme à la culture populaire

La « rapture » (l’Enlèvement) désigne, dans certains milieux évangéliques dispensationalistes, l’idée que Jésus enlèvera soudainement les croyants pour les rencontrer « dans les airs » (1 Th 4,16-17 ; 1 Co 15,51-52), avant une période de tribulations. Doctrine récente à l’échelle de l’histoire chrétienne (XIXᵉ siècle), elle a été systématisée par John Nelson Darby, diffusée par la Scofield Reference Bible, puis popularisée par des best-sellers (Hal Lindsey) et la série Left Behind. Elle n’est pas partagée par l’Église catholique, l’orthodoxie ni une large part du protestantisme historique, qui rappellent en outre l’interdit de « dater » les événements (Mt 24,36). Même chez ses partisans, les versions divergent (pré-, mi-, post-tribulation) et les tentatives de datation reviennent périodiquement… pour être régulièrement démenties.

Mais l’image est forte, et l’idée d’avoir moyen de dater la fin du monde et le passage express au paradis, bien tentante pour certains.

 

Pourquoi le 23 septembre (et parfois le 24) revient si souvent ?

La vague 2025 vient d’un pasteur sud-africain, Joshua Mhlakela, qui affirme avoir reçu la date « 23–24 septembre » en songe ; ses vidéos ont déclenché un phénomène “RaptureTok” sur TikTok. Le jeune média social vit sa première Fin du Monde, c’est touchant. Le choix colle au calendrier de Rosh Hashanah (Nouvel an juif), souvent associé — dans ces milieux — à des lectures symboliques (fête des trompettes). En 2025, Rosh Hashanah tombe les 23–24 septembre (hors Israël).

 

Qui y croit vraiment ?

Aux États-Unis, environ 4 adultes sur 10 disent que « l’humanité vit les temps de la fin » — ce qui ne signifie pas qu’ils soutiennent la fixation d’une date précise. La croyance à un retour du Christ est majoritaire chez les évangéliques, mais la plupart des Églises rejettent le date-setting (Mt 24,36).

Source : https://www.pewresearch.org/short-reads/2022/12/08/about-four-in-ten-u-s-adults-believe-humanity-is-living-in-the-end-times

 

 

 

Et après l’échec, alors ?

Lorsqu’une prophétie assortie d’une date précise ne se réalise pas, ses promoteurs n’abandonnent pas forcément leur croyance. Ils la réinterprètent en soutenant que l’événement s’est produit de manière spirituelle et donc invisible, ou bien ils déplacent l’échéance vers un nouveau rendez-vous. Ce mécanisme de défense — étudié dès les années 1950 par Leon Festinger sous le nom de dissonance cognitive — est abondamment documenté. On en a vu des exemples récents : le télévangéliste Harold Camping, qui a reporté son « Jugement dernier » du 21 mai au 21 octobre 2011, ou l’auteur David Meade, qui annonçait une apocalypse liée à « Nibiru » pour le 23 septembre 2017 avant de reculer la date..

 

Quelle sera la prochaine date de la fin du monde ?

Sans rien prédire, on peut anticiper les fenêtres usuelles privilégiées par ces milieux : le deuxième jour de Rosh Hashanah (24 septembre 2025), ou bien Yom Kippour (1–2 octobre 2025), ou bien Souccot (6–13 octobre 2025).
Ces jalons reviennent régulièrement dans les recalages prophétiques.

 

Ce que nous apprennent les annonces répétées de fin du monde ou de grand évènement cosmique qui finissent par faire pchiit, c’est que nous avons tout intérêt à ne croire des prédictions que lorsque celui qui les fait est capable de nous expliquer comment il le sait, et que cette source de savoir est un peu plus solide qu’un t’inquiète Bro, c’est Dieu qui ‘en a parlé dans ma tête.

La vie est sans doute un peu trop courte pour perdre notre temps à croire des balivernes.

L’énigme des naissances

À Londres, au début du XVIIIe siècle, un homme observe les chiffres. Ce n’est ni un prophète ni un alchimiste, mais un mathématicien et médecin écossais, John Arbuthnot. Il aime les courbes, les équations, les jeux de logique — et il croit fermement à l’ordre divin du monde.

En 1710, il publie dans les Philosophical Transactions of the Royal Society un article sobrement intitulé : An Argument for Divine Providence, Taken from the Constant Regularity Observed in the Births of Both Sexes. Son point de départ est une observation statistique : durant 82 années consécutives à Londres, de 1629 à 1710, le nombre de naissances masculines dépasse systématiquement celui des naissances féminines. Pas une exception. Toujours plus de garçons que de filles.

Cela l’intrigue. L’hypothèse de départ est simple : si la nature procédait au hasard, on devrait observer à peu près autant de filles que de garçons, avec quelques fluctuations normales. Or, ce n’est pas ce que montrent les registres. Arbuthnot en conclut que cette constance dépasse ce que le hasard pourrait produire. Et il fait ce qu’aucun penseur avant lui n’avait tenté : il calcule la probabilité d’un tel événement sous l’hypothèse d’un tirage aléatoire équilibré (50/50). Le résultat  : une chance sur 2 puissance 82, soit environ 1 sur 4 800 000 000 000 000 000 000 000 (Quatre milliards huit cents millions de milliards de milliards).

Le résultat est si infime qu’il conclut à l’impossibilité du hasard.

Sa conclusion ? Si ce n’est pas le hasard, c’est nécessairement la Providence. L’ordre mathématique des naissances est donc, selon lui, la signature de Dieu.

 

Un moment fondateur

Sur le plan méthodologique, c’est une révolution discrète. Arbuthnot vient d’inventer, sans le nommer, ce qu’on appelle aujourd’hui un test d’hypothèse. Il pose une hypothèse nulle (les naissances sont équiprobables), collecte des données, calcule la probabilité d’observer ces données si l’hypothèse était vraie… et la rejette si cette probabilité est trop faible. Un raisonnement statistique en bonne et due forme, près de deux siècles avant que Karl Pearson ou Ronald Fisher ne formalisent ces outils.

On peut même dire que c’est la première utilisation documentée d’un raisonnement fréquentiste pour trancher une question empirique. Sauf que la question, ici, est théologique. Arbuthnot croit prouver, par le calcul, que Dieu existe — et qu’il se mêle de nos statistiques démographiques.

L’illusion de la preuve absolue

Ce cas est fascinant parce qu’il illustre une idée cruciale : on peut avoir une méthodologie impeccable et tirer des conclusions absurdes si l’on oublie une étape essentielle — la prudence interprétative. Arbuthnot pose les bases d’unae méthode rigoureuse, mais en tire une conclusion dictée non par la logique, mais par sa foi.

Il aurait pu conclure que ce phénomène mérite une explication. Il aurait pu dire : ce n’est probablement pas dû au hasard, cherchons les causes naturelles. Mais il choisit l’explication théiste comme s’il s’agissait d’un aboutissement rationnel. Il écrit : « Ce n’est donc pas le hasard, mais l’Art qui gouverne. » Par « art », il faut entendre : dessein, providence, création.

Cette logique inverse la charge de la preuve. Ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas encore un phénomène qu’il faut le ranger dans le tiroir des miracles. Arbuthnot aurait dû dire : cette régularité que je viens de mettre en évidence, maintenant il faut lui trouver une explication. Mais la Providence Divine, en réalité, ne fournissait aucune explication : elle représentait simplement un coup d’arrêt à la recherche.

Une leçon d’humilité épistémique

Ce que nous enseigne cet épisode, c’est que la rigueur mathématique ne garantit pas l’objectivité. La science n’est pas qu’une affaire de chiffres ; elle repose aussi sur une posture : celle du doute méthodique. Cela signifie qu’on ne conclut pas trop vite, qu’on n’interprète pas une anomalie comme une révélation, et qu’on reste prêt à réviser nos conclusions si de meilleures explications apparaissent.

L’humilité épistémique, c’est admettre que nos outils, aussi puissants soient-ils, ne sont jamais neutres. Ils sont maniés par des humains, avec leurs croyances, leurs désirs, leurs angles morts. C’est pourquoi une vérité de science n’est jamais portée au rang de dogme, de vérité absolue et inaltérable.

L’explication rationnelle

Aujourd’hui, le phénomène observé par Arbuthnot est parfaitement connu. Dans la majorité des populations humaines, il naît environ 105 garçons pour 100 filles. Cette proportion est stable, mais loin d’être mystérieuse.

Plusieurs facteurs biologiques l’expliquent :

  • À la fécondation, la répartition des sexes est équilibrée : les spermatozoïdes porteurs des chromosomes X et Y sont produits en proportions voisines.
  • Mais dès les premières semaines de développement embryonnaire, des différences apparaissent : la mortalité est initialement plus élevée chez les embryons féminins, puis s’inverse en fin de grossesse, les mâles devenant plus fragiles.
  • Le résultat net est un léger surplus de garçons à la naissance. Ce déséquilibre compense une mortalité masculine plus élevée dans l’enfance, l’adolescence… et jusqu’à la vieillesse : en France, par exemple, les femmes sont majoritaires à partir de 35 ans, et huit centenaires sur dix sont des femmes.

Autrement dit : pas besoin d’invoquer la Providence. Le ratio garçons/filles est un phénomène statistique naturel, explicable par la biologie évolutive et la physiologie du développement. D’ailleurs, si l’on prend d’autres périodes ou d’autres pays, on observe des variations : dans certains contextes de guerre, de famine ou de stress social, ce ratio peut changer. Si Dieu règle les naissances, son plan semble parfois très contextuel.

Le biais du croyant

Pourquoi Arbuthnot n’a-t-il pas envisagé cette voie ? Parce que le cadre intellectuel de son époque — même au sein de la Royal Society — mêlait encore étroitement science et théologie. Newton lui-même passait plus de temps sur l’Apocalypse de saint Jean que sur l’optique. La science n’avait pas encore coupé le cordon épistémologique avec la métaphysique chrétienne.

Mais il y a plus. Arbuthnot cherche à prouver une idée à laquelle il croit déjà. Il voit dans la régularité des naissances une confirmation de sa foi, et non un problème à explorer. Ce n’est pas une découverte, mais une validation. Et ce biais de confirmation, bien connu aujourd’hui, était déjà à l’œuvre dans ce tout premier test statistique.

Ce que cette histoire nous apprend

Le cas Arbuthnot est précieux parce qu’il révèle une tension encore actuelle : la tentation d’utiliser la science pour prouver ce qui ne peut l’être. Des siècles plus tard, on voit encore fleurir des « démonstrations scientifiques » de l’existence de Dieu, de l’intelligence cosmique, de l’âme, du karma, ou du dessein caché dans l’ADN.

Certains invoquent l’« ajustement fin » des constantes physiques comme indice d’une intention divine. D’autres utilisent les improbabilités de l’évolution pour conclure à l’action d’un agent intelligent. Les sophismes probabilistes ont la peau dure : ils tirent argument de l’étonnement que nous inspire l’ordre du monde pour affirmer qu’un ordre n’existe pas sans ordonnateur.

Il ne suffit pas de constater une régularité pour y voir un dessein. La tentation de combler nos ignorances par une explication surnaturelle est forte, mais elle témoigne moins d’un raisonnement que d’un besoin de sens.

Conclusion

Arbuthnot n’a pas découvert Dieu dans les registres de naissance. Mais il a, sans le vouloir, ouvert une voie. Sa méthode, bien que mal orientée, posait les jalons de la statistique inférentielle moderne. Il nous rappelle que la science n’avance pas malgré nos erreurs, mais souvent grâce à elles — si tant est qu’on les reconnaisse.

Le miracle, ce n’est pas que les garçons naissent plus souvent que les filles. Le vrai miracle, c’est qu’on ait inventé des outils pour le mesurer, des hypothèses pour l’expliquer, et une vigilance critique pour éviter d’en tirer des conclusions hâtives.

Et surtout : qu’on sache désormais dire, face à une probabilité infime ou une coïncidence troublante, autre chose que « c’est Dieu qui l’a fait ».

On n’est plus en 1710, tout de même.

 

Acermendax

Références :
  • Arbuthnot, J. (1710). An Argument for Divine Providence, Taken from the Constant Regularity Observed in the Births of Both Sexes. Philosophical Transactions of the Royal Society of London, 27, 186–190. https://doi.org/10.1098/rstl.1710.0011
  • Bellhouse, D. R. (2001). John Arbuthnot. In C. C. Heyde & E. Seneta (Eds.), Statisticians of the Centuries (pp. 39–42). Springer.
  • James, W. H. (1987). The human sex ratio. Part 1: A review of the literature. Human Biology, 59(5), 721–752.
  • Gini, C. (1951). Sex ratio and the probable error of a percentage. Metron, 15(1–4), 1–44.
Emission enregistrée le 30 juillet 2025.
Invité fil rouge : Nicolas Bourgeois, auteur de « Une invention nommé Jésus »

 

La Tronche est à VOUS est une émission de libre antenne visant à promouvoir la culture du débat.

 

Éditorial – Quelle est la vraie question ?

 

Faut-il poser la question de l’historicité de Jésus ?

 

Pour être parfaitement transparent avec vous : si l’on m’apporte aujourd’hui la preuve catégorique qu’un certain Jésus a bel et bien existé, cela ne changera rigoureusement rien à ma vie. Cela ne pose aucune difficulté à être accepté de mon côté, à tel point que la plupart des non croyants sont indifférents à la question, voire estiment que c’est une perte de temps. Vous n’en verrez pas beaucoup s’investir sur cette question. Vous savez dans que j’ai besoin de vous le dire que la situation n’est pas symétrique du côté des chrétiens où le ton monte très vite à la simple évocation de la question posée dans le titre de cette émission.

Si l’on m’apporte tout à l’heure la preuve qu’il n’y a pas eu de Jésus né à Nazareth, de jésus prêcheur en Galilée, de Jésus crucifié à Jérusalem… Quelle conséquence voulez-vous que cela ait pour moi : aucune. Alors, en fait, cela me surprendrait un peu, qu’on parvienne à produire une preuve formelle de non-existence pour un individu de l’Antiquité. En général, ce n’est pas ainsi que fonctionne l’histoire. On ne prouve pas les absences. On constate des silences, on soupèse des manques, on évalue la pertinence des sources.

Mais cela signifie, logiquement, que la charge de la preuve repose sur ceux qui affirment positivement une existence. Autrement dit : ce sont les tenants de l’historicité de Jésus qui doivent en priorité fournir des éléments probants — pas ceux qui émettent des doutes. Et alors une question légitime se pose : est-ce que le niveau de preuve apporté est réellement suffisant ? Ou bien, compte tenu de l’ancienneté des événements, de la nature des sources, des interpolations connues, des silences gênants, doit-on plutôt conclure que l’affaire reste, au fond, non résolue ?

Je ne suis pas historien. Je suis docteur en biologie. En règle générale, je me fie au consensus des spécialistes — sur les vaccins, sur le climat, sur la mécanique quantique. Je ne suis pas du genre à croire que “tout se vaut” ou que “la science est une opinion parmi d’autres”. Mais je me souviens aussi d’une leçon fondamentale, issue des sciences humaines : les savoirs sont situés. Les chercheurs ont une histoire personnelle, des convictions, des présupposés — et cela vaut aussi pour les historiens du fait religieux. Aucun domaine n’échappe aux biais cognitifs. L’objectivité absolue est un idéal, pas un état de fait. Vous avez bien sûr le droit de penser le contraire, et notamment que les consensus scientifiques d’aujourd’hui sont tous vrais, qu’ils ne bougeront plus, qu’on peut avoir des certitudes absolues ; vous avez le droit d’idolâtrer la science. Il y a des gens qui pensent comme ça ; je ne les entends jamais revendiquer le nom de « zététicien ».

Dans la vraie vie du vrai monde, un consensus n’est jamais un dogme, c’est-à-dire une vérité indiscutable. En tout cas en principe.

Mais les consensus ont de la valeur, ils sont supérieurs à l’opinion d’une personne lambda parce que les chercheurs disposent de méthodes rigoureuses pour limiter les biais qui frappent chacun d’entre eux sans exception. Et s’il y a bien un domaine où les biais sont redoutables, c’est celui de l’histoire religieuse. L’histoire, en tant que discipline scientifique, est d’ailleurs née d’une rupture avec le récit sacré. Elle a commencé, vraiment, lorsque des penseurs comme Spinoza ont osé dire que la Bible n’est pas un témoignage historique infaillible, mais un recueil de textes composites, datables, situés, et parfois mythiques. Cette prise de conscience a mis des siècles à s’imposer. Moïse, Abraham, David… tous ces personnages ont longtemps été tenus pour historiques, avant que l’analyse philologique, l’archéologie et la critique des sources n’imposent un autre regard : celui d’une lecture critique, parfois désenchantée, mais plus rigoureuse.

Alors une question s’impose, et elle mérite d’être posée calmement, sans ironie ni sarcasme :

Peut-on encore, aujourd’hui, interroger librement l’historicité de Jésus sans être taxé d’ignorance, de provocation, ou de complotisme ? Et si ce n’est pas le cas, alors quel genre de consensus avons-nous devant nous ? Un consensus méthodologique fondé sur l’analyse des sources ? Ou un consensus culturel, forgé au contact d’une longue tradition religieuse devenue académique ?

Autrement dit : le consensus sur Jésus est-il un consensus comme les autres ? Ou est-il, par sa nature même, en partie conditionné par l’objet qu’il prétend éclairer ?

C’est parce que j’ai du respect pour l’histoire en tant que discipline scientifique, et dans les historiens en tant qu’experts dédiés à comprendre et à expliquer le passé et notre manière de le reconstruire, de l’interpréter, de lui donner du sens, que je suis un peu étonné par le traitement méprisant réservé à la parole des mythicistes, celles et ceux qui défendent l’idée que l’hypothèse d’un Jésus non existant, entièrement inventé, explique mieux les faits disponibles que l’hypothèse actuellement mise en avant d’un Jésus minimal, mais authentique.

Dans cette émission vous ne m’entendrez pas affirmer que Jésus est un pur mythe, que le consensus est faux, ni l’inverse. Dans ce dossier, j’adopte une posture que ne devrait pas suspendre tant que cela, celle du sceptique, concentré sur une question : comment sait-on ce que nous pensons savoir ? Disposons-nous de raisons suffisantes pour affirmer que l’on sait ?

Je suis totalement indifférent à l’existence ou non d’un jésus historique, en revanche je considère qu’il est très important qu’on sache se poser de bonnes questions sur la validité des « vérités de science », et qu’une telle discussion puisse avoir lieu dans le calme. Le rôle de la zététique n’est pas de remplacer la science ou de jouer à être expert de tout et n’importe quoi pas à rappeler l’importance de l’incertitude et le rôle majeur, crucial, vital du doute dans le progrès de la connaissance. Parce que pour savoir quelque chose avec force et confiance, il faut avoir été capable d’en douter.