Article initialement publié en avril 2018 dans la revue  Sécurité et stratégie, vol. 29, no. 1, 2018, pp. 71-78… avant un surprenant retrait. Ce texte a donc été écrit avant les déboires judiciaires de Carlos Ghosn au Japon, qui démarrent en novembre 2018, et n’a pas été modifié depuis.

Auteurs :

  • Thomas C. Durand, Directeur Scientifique de l’Association pour la Science et la Transmission de l’Esprit Critique (ASTEC)
  • Thibault Renard, Responsable Intelligence Economique à CCI France

Résumé

L’« affaire Renault », qui a défrayé la chronique en 2011 sur fond d’espionnage industriel, est revenue récemment sur le devant de la scène. D’abord, avec le renvoi en mars 2017 de quatre personnes devant le tribunal, donc le principal suspect, Dominique Gevrey,[1] accusé d’escroquerie au renseignement.

Ensuite avec la rediffusion le 28 septembre 2017 du documentaire  « L’étrange affaire des espions de Renault », de Pierre Chassagnieux et de Stéphanie Thomas dont la première diffusion sur France 3 ne s’était pas faite sans heurts[2]. Enfin, la sortie de “Nous savons”, pièce de théâtre d’Etienne Parc, inspirée de l’affaire et présentée au festival « théâtre en Mai » à Dijon en mai 2017[3].

Dans l’attente du procès qui en constituera l’épilogue et permettra de dégager les responsabilités, « L’affaire Renault » est, au-delà de son aspect spectaculaire, révélatrice de l’impact des biais cognitifs dans le management d’une grande entreprise, mais également dans le traitement qui en est fait par le monde médiatique. Plus que la recherche systématique d’un coupable, elle doit nous interroger sur nos propres croyances et notre rapport à l’information.

Article

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« L’entendement humain, une fois qu’il a adopté une opinion, conduit toutes choses à la soutenir et s’y accorder. Et bien qu’il y ait un plus grand nombre d’éléments de l’autre côté, il les néglige et méprise, ou bien par quelque distinction les écarte et les rejette, de sorte que par cette forte et pernicieuse prédétermination, l’autorité de sa conclusion antérieure puisse demeurer inviolée. » Francis Bacon, Novum organum, 1620.

L’ « affaire Renault » défraya la chronique en 2011. Commencée par une lettre anonyme le 17 août 2010, elle s’emballe médiatiquement en janvier 2011, avec le licenciement quasiment en « prime-time » par Renault  de trois cadres supérieurs accusés d’espionnage industriel au profit de la Chine. Mais l’affaire prend une tournure politique, et suite à l’ouverture d’une enquête préliminaire pour “espionnage” confiée à la DCRI, l’absence de preuves éclate au grand jour, le dossier s’effondre, et dès mars 2011, le procureur de la République de Paris Jean-Claude Marin estime que l’affaire d’espionnage présumé chez Renault ne relève en réalité que d’une “possible escroquerie au renseignement”.

Après un emballement médiatique sans précédent et une crise diplomatique entre la France et la Chine, non seulement les enquêtes de la DCRI et les révélations journalistiques disculperont les 3 cadres, mais les investigations révéleront des scénarios similaires dès 2008, à l’occasion de deux autres enquêtes visant des salariés, en Russie et en Belgique. L’enquête judiciaire conclura à l’« existence de manœuvres frauduleuses afin de tromper le groupe Renault quant à la réalité des suspicions de corruption pesant sur les différents cadres », au sein même du propre service de sécurité de Renault.

Une « affaire » chargée symboliquement et culturellement.

L’un des points les plus frappants de l’« Affaire Renault » est la mise en accusation. Celle-ci a lieu au sein de l’entreprise d’abord, devant l’opinion publique ensuite. Lors de l’entretien préalable à leur licenciement, qui est en réalité un interrogatoire, les trois taupes présumées ne sont pas exposées à des faits, mais à des soupçons assortis d’une sentence où le doute est absent : « nous savons ». Cette sentence et cette certitude vont s’incarner ensuite via le PDG de Renault, Carlos Ghosn, qui décide de s’exprimer dans un entretien au Journal du dimanche, puis lors de la « grand messe » télévisuelle que constitue le journal de 20h de TF1. Prenant la France entière à témoin, il y déclare “Nous avons des certitudes. Si on n’avait pas de certitudes, nous n’en serions pas là”. Concernant les preuves, “elles sont multiples.”[4]

Bien sûr, lorsque l’on connaît la suite de l’histoire (reconnaissance de l’erreur par Renault, excuses publiques, réintégration et indemnisation, plusieurs démissions dont celle du numéro 2 Patrick Pélata, réorganisation de la sécurité…), l’erreur est manifeste. Mais du point de vue des biais cognitifs, il s’agit avant tout d’un piège qui se referme : car celui qui dit « je sais » aura toutes les peines du monde à se dédire, à revoir son jugement, à s’excuser auprès de celui qu’il accuse à tort. Ce coup de bluff, où l’institution met son poids et sa légitimité dans la balance, rend les dénégations des accusés semblables à celles de coupables et ne peut qu’alimenter la mécanique de confirmation.

Historiquement, cette mécanique n’est pas sans rappeler l’infernale logique inquisitoriale et la méthodologie employée pour statuer sur la culpabilité des prévenus. L’ordalie est une épreuve par laquelle l’accusé peut montrer son innocence soit en échappant à la brûlure ou à ses séquelles (ordalie par le feu), ce qui nécessite un phénomène d’ordre surnaturel sans lien avec l’objet de son accusation, ou bien en n’échappant pas à la noyade (ordalie par l’eau) ce qui lui permet d’éviter le bûcher, mais pas la mort. Dans ces conditions, être accusé, c’est déjà entendre le tocsin. C’est le propre des procès en sorcellerie : quand la procédure est lancée, qu’est-ce qui pourrait bien l’arrêter ? Comment prouve-t-on que l’on n’est pas une sorcière ? Comment prouve-t-on que l’on n’est pas un traître ou un espion ?

Ces questions et cette prise de conscience sont issues d’un processus d’identification à l’accusé et non à l’accusateur, et permettent d’exiger de ce dernier qu’il ne renverse pas la charge de la preuve. Cette identification, le public va y être confronté avec la diffusion par la presse des enregistrements des entretiens des 3 accusés, Michel Balthazard[5], Bertrand Rochette[6] et surtout celui de Matthieu Tenenbaum où sera prononcé le fameux « nous savons »[7]. L’affaire Renault prend alors une dimension émotionnelle, qui lui fera quitter le domaine du fait divers pour celui du symbole d’un système, avec comme aboutissement la création de la pièce de théâtre « Nous savons » d’Etienne Parc en 2017. Le public, à l’origine téléspectateur distant, y devient le témoin physique de l’affrontement entre l’humain et la procédure. « Les preuves ne sont pas suffisantes mais les mesures sont lancées. Les dés sont jetés. Le mal est fait. C’est fascinant. »[8]

Le principe de la présomption d’innocence est la conclusion logique obtenue dans l’histoire du droit à ce constat que l’innocence ne se prouve pas, contrairement à la culpabilité. On ne doit donc pas chercher des preuves de ce qui ne se prouve pas, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut retenir que les éléments de preuves qui vont dans le sens de l’accusation. Plusieurs jugements de justice (prudhommes en France, tribunal du travail au Luxembourg…) pour des affaires similaires de renvoi de cadres en Belgique ou en Russie suite à des accusations, avaient précisément donné tort à Renault pour absences de preuves.

Ces jugements, qui constituaient autant de signaux forts, ne remirent cependant pas en question la mécanique en place, car d’autres forces étaient à l’œuvre. Des forces qui « ne sont pas à chercher dans une quelconque cabale, elles n’appartiennent à aucune coterie ni société secrète, elles sont dans notre tête, implantées là pour la simple raison que des milliers de générations en ont tiré avantage pour survivre. Ces fossiles de l’histoire de notre psyché, ce sont les biais cognitifs. Ils sont nos ennemis les plus redoutables dans la compréhension de la nature, mais ils représentent aussi la trace la plus intime, la plus troublante, des mécanismes de l’évolution de notre lignée. »[9]

Une affaire d’abord révélatrice de la profondeur de nos biais cognitifs.

Carlos Ghosn présentera des excuses publiques, à nouveau sur TF1, le 14 mars 2011[10]. Mais des questions demeurent. On pourrait s’étonner que des hommes et des femmes hauts placés dans la hiérarchie d’une grande entreprise moderne se soient adonnés à une logique qui ressemble tant à une chasse aux sorcières. Intuitivement, on s’attend à ce que ce niveau de responsabilité s’accompagne d’une rigueur intellectuelle, d’une capacité d’adaptation et d’une rationalité exemplaire. Or, on comprend aujourd’hui par exemple que « selon la théorie du facteur accommodant, notre attitude au raisonnement flexible et à la rationalisation permet précisément de parvenir à (…) récolter les fruits de la malhonnêteté tout en conservant une image positive de nous-même. »[11]

Récapitulatif des facteurs influant sur la malhonnêteté (Dan Ariely)

Par ailleurs, croire que la rationalité nous immunise contre les biais cognitifs, c’est oublier qu’Homo sapiens considère qu’un énoncé est véridique quand il peut le justifier. Si les biais cognitifs sont nombreux (leur énumération peut aller de 5 principaux à plusieurs dizaines…), nous nous focaliserons ici sur l’un des plus puissants : le biais de confirmation. En général, nous commençons par croire une proposition si elle s’inscrit dans ce que nous pensons déjà savoir, si elle vient confirmer des attentes, si le contexte ne nous incite pas à en douter. D’abord nous croyons, et ensuite nous cherchons si cette croyance est justifiée. Malheureusement, cette recherche dépend beaucoup de notre motivation à croire, et nous versons spontanément dans ce qu’on appelle le biais de confirmation. Ainsi, les gens « préfèrent prendre en compte les informations qui confirment leur choix plutôt que celles qui sont en contradiction avec leur choix »[12].

Plus l’énoncé que nous commençons par croire nous « arrange » par sa simplicité ou sa cohérence avec nos présupposés, plus nous chercherons (inconsciemment) à le confirmer. Ce qui pourrait alors s’apparenter à une intuition utile peut bien souvent s’avérer être en réalité un préjugé délétère. Cela passe par une recherche motivée des informations, par une interprétation des informations disponibles ou encore par une mémorisation sélective de ces informations. Des deux « vitesses de la pensée », telles que décrites par le Nobel d’économie Daniel Kahneman[13], le « Système 1 » rapide, intuitif et émotionnel prend le pas sur le « Système 2 » plus lent, plus réfléchi, plus contrôlé et plus logique[14]. Cette pensée motivée est à l’œuvre dans l’affaire Renault, et on pourrait trouver de nombreux exemples. En voici quelques-uns.

« Si on n’a plus confiance dans un cadre dirigeant, il doit partir. Qu’il ait commis une faute ou non » aurait dit Carlos Ghosn[15]. Dès lors, évidemment on est très motivé à trouver la faute pour pouvoir justifier le renvoi. On serait embarrassé de trouver des preuves d’innocence. Du reste, peut-être tous les acteurs ont-ils fait preuve d’une rationalité supérieure à la moyenne en temps normal. Mais cette affaire avait acquis un statut extraordinaire. On soupçonnait d’espionnage plusieurs cadres très influents. L’enjeu était de taille, la pression importante, et le prix de l’erreur élevé. Le contexte de l’affaire était des plus favorables aux biais que nous avons soulignés.

Autre exemple, le fait d’avoir la conviction qu’une « puissance » est à l’œuvre dans l’ombre est également un facteur favorisant le biais de confirmation, voire la théorie du complot. Ainsi, la mise en accusation de la Chine a non seulement contribué à médiatiser l’affaire, mais a aussi renforcé la chaîne de décision dans sa conviction que « quelqu’un » était à l’origine de la corruption supposée, ce que l’on appelle le biais d’agentivité (ou biais d’intentionnalité). 

Une anecdote, tirée de l’ouvrage de Matthieu Suc dédié à l’affaire[16], illustre le biais de confirmation à l’œuvre. Renault propose à l’un des espions présumés d’aller en Suisse avec ses accusateurs pour constater l’existence d’un compte à son nom, et le cas échéant apprendre qui aurait pu l’ouvrir.

Ils sont sur place, doivent attendre le lendemain matin que la banque ouvre, quand Dominique Gevrey annonce qu’il a une nouvelle information de sa « source » secrète. Les comptes auraient été clôturés quelques temps auparavant. Les enquêteurs de Renault décident de ne pas pousser plus loin cette vérification. Ils n’iront pas à la banque. Leur raisonnement est celui-ci : on ne trouvera pas le compte au nom de Rochette. Il est donc inutile d’aller vérifier. Leur interprétation : Ils se sont donnés le mot pour fermer leurs comptes ; et cela est un comportement de coupable. Tout cela est parfaitement cohérent et de nature à justifier ce qui doit être justifié : la culpabilité des accusés et donc leur renvoi.

Mais dans les faits, les enquêteurs ne savent véritablement qu’une seule chose : que Dominique Gevrey rapporte un propos de sa source. Peut-être faudrait-il en douter et se rendre tout de même à la banque pour savoir si le compte de Rochette, quand bien même il serait fermé, a existé par le passé. Cette vérification, n’ayant pas pour but d’obtenir une preuve incriminante, est abandonnée. Evidemment, si la culpabilité de Dominique Gevrey (qui a récemment échoué à contester aux prud’hommes son licenciement par Renault[17]) est confirmée par le futur procès, alors cette virée suisse n’aura été qu’une mascarade. Mais une mascarade rendue possible grâce aux biais vus plus haut.

Toutes les entreprises sont victimes des biais cognitifs.

Mais cet abandon de la rationalité n’est pas l’apanage de Renault. Dans des situations de forte incertitude, il est tentant d’externaliser la responsabilité d’un potentiel échec. L’incertitude provoque un sentiment de perte de contrôle qui a besoin d’être compensé. Au moment de prendre une décision importante, risquée, quand s’offrent des alternatives difficilement départageables, des chefs d’entreprise loin d’être stupides font ainsi appel à des médiums, à des graphologues, des astrologues[18] ou à n’importe quel moyen irrationnel de chercher des informations supplémentaires sur lesquelles fonder une décision.

C’est en partie alarmant, car on préférerait que des jugements importants ne dépendent pas de méthodes aussi discutables et privées du moindre début de preuve d’efficacité[19]. Mais c’est aussi en partie bon signe : ces responsables ont d’une certaine manière conscience qu’il leur manque des informations, c’est un constat précieux, et il faudrait le valoriser mieux qu’en ayant recours à des expédients dont le seul effet est de faciliter la prise de décision… pas de l’éclairer.

La prise en compte de l’impact des biais cognitifs dans les stratégies et les décisions managériales est peut-être la meilleure arme contre les erreurs invisibles qui aboutissent soit à des réussites mal comprises soit à des échecs retentissants dont nous risquons d’attribuer la responsabilité aux qualités et défauts des acteurs en oubliant les effets majeurs du contexte. Des outils existent. Par exemple, pour provoquer une prise de conscience du biais de confirmation, existe « la tâche de sélection de Wason ».

La tâche de sélection de Wason est la suivante :
Vous devez vérifier que la règle “S’il y a une voyelle d’un côté d’une carte, alors il y a un nombre pair de l’autre” est vraie, en retournant un minimum de cartes. Quelles cartes devez-vous retourner ?

La tâche de sélection de Wason et ses variantes[20], simples en apparence, atteignent un taux d’échecs de plus de 90%, les personnes testées cherchant à confirmer la règle, plutôt qu’à la réfuter. Il est alors aisé de comprendre que, y compris dans un cadre professionnel et même si nous nous considérons comme des êtres rationnels,  « le raisonnement est souvent utilisé uniquement pour justifier une croyance déjà établie. (…) Finalement, lorsque le raisonnement guide nos choix, il nous oriente vers une option facile à justifier plutôt que vers une meilleure solution. »[21]

Heureusement, les entreprises et les organisations ne sont pas démunies. Diverses méthodes ont été mises au point pour lutter contre les biais cognitifs, notamment en remettant en avant le rôle majeur de l’analyse, sans laquelle le renseignement n’a aucune valeur[22]. Parmi elles, on peut en retenir deux.

L’analyse d’hypothèses concurrentes d’abord. Mise au point par Richards J. Heuer, ancien vétéran de la CIA où il a travaillé pendant près de 24 ans dans le contexte de la Guerre Froide. Cette analyse applique au renseignement le critère de la “réfutabilité” de Karl Popper. Fondée sur la psychologie cognitive, la Méthode ACH (Analysis of Competing Hypothesis)[23] se développe en 8 étapes clés, fondées sur la recherche d’alternatives et d’hypothèses contestant nos informations, ce qui permet de réduire les biais cognitifs. Elle s’avère particulièrement adaptée aux questions et situations controversées.[24]

Certaines organisations utilisent également les méthodes dites “par opposition” dont la plus célèbre est celle de “l’avocat du diable”. Un membre du groupe se voit confier le rôle d’être en opposition à la pensée dominante. En introduisant ainsi volontairement de la dissonance cognitive, l’objectif est de lutter contre le conformisme et la pensée de groupe en amenant les décideurs à entendre informations et arguments que leurs préférences tendent à discréditer d’emblée[25].

Toutefois, il ne faudrait pas réduire “L’Affaire Renault”, aux seuls effets des biais cognitifs. D’autres mécanismes psychologiques ont pu être à l’œuvre, comme par exemple celui dit de “fraude collaborative”[26]. Mais il ne s’agit surtout pas ici de succomber à l’effet Dunning-Kruger[27] et de se substituer aux conclusions des enquêtes menées par la DCRI, la justice, les journalistes ainsi que par les nombreux audits ayant eu lieu chez Renault dans le cadre de sa réorganisation interne.

Les responsabilités sont désormais pour la plupart établies, et on peut espérer que le procès à venir permettra d’éclairer les dernières zones d’ombre, comme par exemple l’origine de la lettre anonyme. Mais l’Affaire Renault conserve cette force illustrative de la puissance des biais cognitifs, qui peuvent amener à déstabiliser un groupe d’envergure mondiale. 

Conclusion : Un documentaire qui tombe dans le piège qu’il prétend dénoncer.

Dans l’attente de l’épilogue judiciaire qui viendra avec le procès de 4 personnes dont celui du principal accusé, Dominique Gevrey, l’épilogue médiatique a eu lieu avec la sortie du documentaire « L’étrange affaire des espions de Renault », de Pierre Chassagnieux et de Stéphanie Thomas, pour qui « la question du film c’est “comment en est-on arrivé là ?”, la question n’est pas sur la manière dont l’entreprise s’est substituée à la police, mais d’enquêter sur un management interne à Renault. »[28]. Y est notamment présentée la version de Patrick Pélata, numéro 2 et directeur général délégué de Renault à l’époque[29].

Mais là où l’émission “Affaires Sensibles” de France Inter visait l’objectivité[30], ce documentaire, dans sa dernière partie, délaisse l’affaire et ses conséquences (l’enquête judiciaire, les audits internes) pour se livrer à un “audit accablant du management sous Ghosn”[31]. Reliant l’affaire Renault aux suicides du Technocentre avec « le témoignage de la veuve d’Antonio Barros (…), [qui] donne juste envie de traduire tous ces assassins par procuration devant la justice, une bonne fois pour toutes. »[32], il joue la carte de l’émotion et accrédite l’idée que le “vrai” coupable court toujours. Coupable idéal en la personne de Carlos Ghosn, icône économique déclenchant fascination ou répulsion dans le monde médiatique, et entretenant parfois des relations tumultueuses avec le monde politique.

Il ne s’agit pas ici d’ôter à Carlos Ghosn toute responsabilité dans l’Affaire Renault. Ce dernier ne fut pas avare d’erreurs, comme par exemple celle de refuser d’informer la DCRI qu’en plus des 3 cadres accusés par la “source”, figurait également le directeur général de Nissan, Toshiyuki Shiga. La lecture a posteriori des faits ne doit toutefois pas se faire sans précautions, car nous avons tendance à surestimer les causes internes et à minimiser les causes contextuelles (c’est le biais nommé erreur fondamentale d’attribution), de sorte que nous cherchons des coupables plus volontiers que nous ne cherchons des explications sur les déterminants à l’origine des événements.

La tendance à la rationalisation, vouloir absolument donner du sens aux événements, est également un biais puissant[33]. Il est en effet séduisant de penser qu’à l’issue de l’Affaire Renault, Carlos Ghosn sauva d’abord sa tête et son système en sacrifiant ses subordonnés. Mais, à l’heure où l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est devenue en 2017 premier constructeur mondial, et Carlos Ghosn reconduit à sa tête pour un dernier mandat de 4 ans[34], on peut effectuer l’interprétation inverse : prendre des décisions difficiles, « baisser la tête, foncer et prier pour que ça se termine »[35] et refuser de démissionner pour ne pas fragiliser l’Alliance Renault-Nissan, fut à l’origine du succès actuel de cette dernière. Et, qui sait, peut-être que le futur procès apportera un nouveau regard sur des faits pourtant en majorité connus. Qu’une telle lecture, totalement différente, puisse sembler tout à fait cohérente est le signe qu’il faut se montrer prudent dans nos interprétations.

« L’étrange affaire des espions de Renault » cherche donc à fabriquer un coupable, posture qui ressemble à l’erreur même à l’origine de l’Affaire Renault. Dans une étrange mise en abyme, ce documentaire tombe à son tour dans le biais de confirmation qu’il prétendait dénoncer, ultime illustration de la puissance de nos biais cognitifs, contre lesquels le combat que nous menons ne connaîtra jamais de fin.

Bibliographie

« Toute la vérité (ou presque) sur la malhonnêteté », Dan Ariely, septembre 2017, éditions Rue de l’échiquier.

« L’Ironie de l’évolution », Thomas Durand, février 2018, Editions Seuil

« Psychology of intelligence analysis », Richards J. Heuer, 1999, édité par la CIA

 « Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée », Daniel Kahneman, septembre 2012, éditions Flammarion

« Renault, nid d’espions », Matthieu Suc, novembre 2013, éditions du Moment


Références

1 « Fausse affaire d’espionnage chez Renault : quatre personnes renvoyées devant le tribunal », le Monde / AFP, 16 mars 2017

2 « Affaire Renault, le documentaire qui encombre France Télévisions », Économie Matin, 7 mars 2016

3 « “Nous savons” création d’Etienne Parc inspirée de l’affaire d’espionnage chez Renault en 2011 », France Culture, 25 mai 2017

[4] « Carlos Ghosn : Renault a des “certitudes” sur l’affaire d’espionnage », Le Monde / AFP / Reuters, 16 mars 2011

5 « Quand Jean-Yves Coudriou annonçait sa mise à pied à un cadre de chez Renault », Le Point, 15 avril 2011

6 « Un cadre de chez Renault convoqué par Pélata dans le cadre de la fausse affaire d’espionnage », Le Point, 15 avril 2011

7 « Renault: l’enregistrement de la mise à pied de l’un des cadres », L’Express, 14 avril 2011

8 « L’Affaire Renault, matière théâtrale imparable », Pariscope, 22 janvier 218

9 Ouvrage « L’Ironie de l’évolution », Thomas C. Durand, février 2018, éditions Seuil, février 2018

10 « C. Ghosn : “je présente mes excuses personnelles aux trois cadres” », TF1, 14 mars 2011

[11] Ouvrage « Toute la vérité (ou presque) sur la malhonnêteté – Comment on ment à tout le monde, à commencer par soi-même », Dan Ariely, septembre 2017, éditions Rue de l’échiquier

[12] « Peut-on s’extraire du biais de confirmation lors de la prise de décision ? », Département d’études cognitives de l’École Normale Supérieure, 19 décembre 2017

[13] « Ces biais cognitifs qui nous gouvernent », Les Echos, 5 novembre 2018

[14] Ouvrage « Système 1/Système 2 : les deux vitesses de la pensée », Daniel Kahneman, septembre 2012, éditions Flammarion

[15] Ouvrage « Renault, nid d’espions », Matthieu Suc, novembre 2013, éditions du moment 

[16] Ouvrage « Renault, nid d’espions », Matthieu Suc, novembre 2013, éditions du Moment. 

[17] « Faux espions chez Renault: le barbouze perd aux prud’hommes. », L’Express, 29 septembre 2017

[18] « L’astrologie joue-t-elle un rôle dans le destin des cadres français ? », BFM Business, 17 octobre 2015

[19] « Astrologie et recrutement en entreprise !», épisode 11 de la Chronique radio « L’heure du doute », Mosaïque FM, 18 décembre 2017

[20] « Raisonner de façon correcte (Testez votre logique) », épisode 10 de la chaine youtube Hygiène Mentale, 22 avril 2016

19 « La théorie argumentative du raisonnement », thèse de doctorat en Sciences cognitives d’Hugo Mercier, soutenue à Paris, EHESS, en 2009

[22] « L’analyse du renseignement aux Etats-Unis : entre art et science », Damien Van Puyvelde, Revue Sécurité & Stratégie, 2015

[23] Ouvrage « Psychology of intelligence analysis », Richards J. Heuer, 1999, édité par la CIA

[24] Livre Blanc « Méthodes d’analyse appliquées à l’intelligence économique », Université de Poitiers, juin 2010

[25] « L’approche cognitive de la stratégie d’entreprise », Hervé Laroche et Jean-Pierre Nioche, Revue Française de Gestion, 2006.

[26] Ouvrage « Toute la vérité (ou presque) sur la malhonnêteté – Comment on ment à tout le monde, à commencer par soi-même », Dan Ariely, septembre 2017, éditions Rue de l’échiquier.

[27] L’effet Dunning-Kruger, ou effet de surconfiance, est un biais cognitif selon lequel les moins qualifiés dans un domaine surestiment leur compétence. (wikipedia)

[28] « L’interview : Stéphanie Thomas, les espions de Renault », France Inter, 10 septembre 2016

[29] « Espionnage : l’ex bras droit de Carlos Ghosn se confesse », Challenges, 19 juillet 2016

[30] « Renault et le scandale des faux espions chinois », émission Affaires sensibles, France Inter, 24 novembre 2016

[31] «  Ne ratez pas : “L’Etrange Affaire des espions de Renault” », TéléObs, 28 septembre 2017

[32] « Du thriller d’espionnage au documentaire social », L’Humanité, 28 Septembre 2017

[33] « La Rationalisation », épisode 4 de la chaine youtube La Tronche en Biais, 23 juin 2015

[34] «  Carlos Ghosn reconduit à la tête de Renault, Thierry Bolloré devient numéro deux », Le Monde, 15 février 2018

[35] « Carlos Ghosn, confidences du n°1 mondial », Le Point, 20 juillet 2017

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