Archive pour la catégorie : Biais cognitifs et sophismes

Nous vivons tous dans un monde de concepts construit par notre cerveau à partir de nos perceptions de notre environnement. Nous le faisons assez efficacement, car la sélection naturelle s’est assuré d’éliminer continuellement ceux qui n’en étaient pas capables.

 Une faute publique

La Poste vend des timbres et des monnaies astrologiques. Un carnet coloré, douze signes du zodiaque, une collaboration graphique, quelques pièces de collection : l’opération pourrait passer pour une fantaisie commerciale. Elle engage pourtant une faute plus lourde. La Poste reprend le langage de l’astrologie, parle de tempéraments, de planètes gouvernantes, de cycles personnels, d’énergies cosmiques et de prévisions personnalisées. Elle donne à une superstition l’apparence d’un contenu culturel légitime, porté par une marque publique.

 

Sur la page générale, La Poste présente des « produits sur l’astrologie », un carnet « Zodiaque » illustré par Clémence Gouy, puis une collection Astro 2026 liée à la Monnaie de Paris. Le texte associe le carnet à des figures qui « incarnent » des personnalités zodiacales et à un « hommage lumineux aux forces célestes qui nous relient ». La page Monnaie de Paris parle d’une collection née « sous le signe des astres », rappelle que l’astrologie visait à prédire l’avenir selon la position des astres à la naissance, puis convertit cette croyance en objets de collection : monnaies de 5 € et monnaies en or gravées selon les signes.

Les pages consacrées aux signes vont plus loin qu’un décor zodiacal. La page Capricorne affirme que Saturne gouverne le signe et lui donne patience, persévérance et construction méthodique ; elle associe ce signe aux os, au squelette, à la colonne vertébrale, aux dents et aux genoux ; elle cite Ève Saint-Gall et Yves Haumont comme autorités astrologiques ; elle explique que les astrologues analysent les transits planétaires pour établir des prévisions personnalisées ; elle écrit enfin que les cartes astrologiques révèlent comment les « énergies cosmiques » interagissent avec le tempérament.

La page Verseau attribue à Uranus l’originalité, l’innovation et l’esprit révolutionnaire des natifs. Elle affirme que cette planète influence directement les traits de personnalité. Elle cite l’astrologue Shana Lyès, parle d’une capacité naturelle à anticiper les tendances et évoque une « connexion naturelle aux énergies collectives ».

Le folklore sert ici de cheval de Troie

Le zodiaque appartient à l’histoire culturelle. Il traverse l’astronomie antique, les calendriers, l’iconographie médiévale, les imaginaires populaires. Une institution publique est en droit de vendre un carnet sur cette histoire : constellations, mythologie, séparation progressive entre observation des astres et divination. Mais la Poste a choisi d’épouser le langage des astrologues : caractères, influences planétaires, compatibilités, opportunités, cycles personnels.

L’astrologie n’est pas seulement un folklore ; elle attribue aux astres un pouvoir explicatif sur les personnes. Elle relie une date de naissance à des traits psychologiques, à des tensions intimes, à des périodes favorables, à des affinités supposées. Sous son emballage pop et patrimonial, le vieux fatalisme revient en boutique.

Une croyance testée, et recalée –  L’astrologie natale a été testée. L’étude classique de Shawn Carlson, publiée dans Nature, soumettait des astrologues à un protocole en double aveugle : les thèmes astraux devaient permettre d’associer correctement des profils de personnalité à des personnes réelles. Les résultats font s’effondrer la prétention centrale : un thème astral ne permet pas de lire une personnalité (Carlson, 1985).

La sensation de justesse ressentie devant les portraits astrologiques a aussi un nom : l’effet Barnum. Des énoncés vagues, flatteurs, ambivalents et généraux donnent l’impression d’une description intime. Une revue publiée dans Psychological Reports décrit ce mécanisme dans l’évaluation de la personnalité (Dickson & Kelly, 1985).

Les textes de La Poste activent exactement ce ressort. Le Capricorne reçoit patience, discipline, ambition, intériorité. Le Verseau reçoit liberté, vision, originalité, humanisme. Ces portraits enveloppent le lecteur dans une petite mythologie personnelle. Ils fournissent du sens, de la singularité et de la profondeur au prix d’un abandon des critères ordinaires de preuve. Ils habituent le public à traiter comme une expertise ce qui relève d’un marché de la croyance, de la suggestion et de la pseudo-connaissance.

Une machine à classer les personnes

L’astrologie paraît inoffensive quand elle se présente comme divertissement. Elle agit autrement dès qu’elle classe les individus. Elle transforme une date de naissance en indice de personnalité. Elle fabrique des catégories arbitraires qui orientent les attentes, les jugements, les rencontres, parfois les décisions professionnelles.

Une étude publiée dans Journal of Personality and Social Psychology montre ce passage du stéréotype à la discrimination : en Chine, des stéréotypes liés aux signes astrologiques occidentaux échouaient à prédire la personnalité ou la performance professionnelle tout en influençant des choix de rencontre amoureuse et de recrutement simulé (Lu et al., 2020).

Le mécanisme social est simple. Une catégorie sans valeur empirique acquiert un poids réel dès qu’un groupe y croit. Elle produit des attentes, des soupçons, des exclusions, des préférences. Elle ajoute une marque de naissance à celles que la démocratie prétend neutraliser. La Poste participe à la respectabilisation d’un tri symbolique qui contredit une idée républicaine élémentaire : un citoyen se juge sur ses actes, ses paroles et ses responsabilités, pas sur la date de sa naissance.

Le même carburant cognitif que d’autres emprises

L’astrologie entraîne l’esprit à accepter de mauvaises raisons : analogies séduisantes, coïncidences sur-interprétées, sentiment de contrôle, langage symbolique pris pour une connaissance. Le même ressort nourrit les pseudo-médecines énergétiques, les profils psychospirituels, les coachings de destinée, les promesses de rééquilibrage et les diagnostics intuitifs.

De manière plus générale les croyances magiques poussent l’esprit à surestimer des liens causaux inexistants. Dans l’étude de Griffiths et ses collègues, les participants devaient juger le lien entre une action — appuyer sur un bouton — et un résultat — l’allumage d’une lumière. Le dispositif supprimait toute relation réelle entre l’action et le résultat : la lumière s’allumait avec la même probabilité, avec ou sans pression sur le bouton. Pourtant, les participants tendaient à voir une relation causale positive, et cette illusion augmentait avec l’adhésion aux croyances superstitieuses (Griffiths et al., 2019).

L’astrologie entraîne à chercher du contrôle là où il faudrait chercher des preuves, des informations fiables, des actions efficaces. Elle donne une forme séduisante à l’impuissance : au lieu d’apprendre à décider dans l’incertitude, on consulte des signes ; au lieu d’évaluer une personne, on lui attribue un type ; au lieu de comprendre une situation, on la soumet à une narration cosmique. Une institution publique qui présente cela comme une offre culturelle respectable contribue à rendre cette erreur socialement acceptable

 

Un service public contre ses propres valeurs

La faute de La Poste tient à la caution qu’elle apporte. Elle présente une erreur de raisonnement comme une offre culturelle sympathique, graphique et patrimoniale. Elle valorise une grammaire du destin : les astres parlent, les signes gouvernent, les personnes incarnent une essence cosmique, les événements répondent à des configurations célestes. Or, La Poste occupe une place particulière.

La loi du 2 juillet 1990 qualifie La Poste et ses filiales de groupe public remplissant des missions de service public et d’intérêt général. Elle précise que les réseaux postaux ont une dimension territoriale et sociale importante. Cette position engage une responsabilité incompatible avec la publication, sur des pages officielles, d’un discours qui accrédite les « énergies cosmiques » et les influences zodiacales.

La République suppose des citoyens égaux en droit, évalués sur leurs actes, leurs choix, leurs paroles, leurs responsabilités. L’astrologie diffuse une logique contraire : elle trie les individus selon une donnée de naissance, leur assigne des qualités, des défauts, des compatibilités, des vocations, des blocages, des rythmes personnels. Elle installe une petite métaphysique de caste, décorative et marchande.

 

Il faut mettre fin à cette confusion

L’obscurantisme contemporain avance souvent sous une forme douce. Il emprunte les codes du bien-être, du patrimoine, du développement personnel, de l’inclusion, du design, de la consommation culturelle. Il parle d’énergies, d’intuition, de personnalité, de vibrations, de cycles. Il vend du sens à bas coût.

La Poste vient de prêter son emblème à cette économie de la crédulité. Elle aurait pu célébrer l’astronomie, l’amour de l’espace, les constellations, les progrès de la connaissance, ou simplement replacer le zodiaque dans l’histoire des symboles. Elle a préféré donner une respectabilité publique à des prétentions sur le destin, les caractères et les affinités humaines, qui contredisent les valeurs d’émancipation.

Pour un service public, cette confusion constitue une faute intellectuelle, civique et démocratique.

 

Acermendax

Références

Examinons l’argument de la superficialité : une erreur logique de bout en bout

 

Depuis quelques années, la « superficialité » de l’image du suaire de Turin occupe une place centrale dans l’argumentaire sindonologique. L’idée paraît simple et redoutable : l’image visible sur le lin serait si mince, si localisée, si étrangement limitée à la surface des fibres, qu’aucun faussaire médiéval n’aurait pu la produire. Il aurait fallu, disent certains apologètes, une technique inconnue, une énergie inhabituelle, parfois même un rayonnement analogue à celui que certaines expériences modernes tentent d’obtenir avec des lasers. Sous sa forme populaire, l’argument tient en une phrase : le Moyen Âge savait peindre des images, il ne savait pas oxyder un lin à l’échelle de quelques centaines de nanomètres.

 

La thèse sindonologique : une image trop superficielle pour être médiévale

La version savante de cet argument s’appuie sur l’article de l’équipe de Giulio Fanti publié en 2010 dans le Journal of Imaging Science and Technology. Les auteurs y expliquent que la superficialité du suaire a souvent été évoquée de manière vague, et qu’il faut la décrire à trois niveaux : celui du tissu, celui du fil, celui de la fibre. Leur résumé formule le point décisif : au niveau de la fibre, la couleur correspond à « une couche chimiquement altérée d’environ 200 nanomètres » située à la surface des fibres colorées, tandis que leur partie interne reste claire. Plus loin, ils résument cette superficialité comme une modification chimique impliquant les parois primaires externes des fibres de lin et seulement les deux ou trois fibres les plus exposées d’un fil.

Les sindonologues ajoutent souvent un autre élément : dans certaines zones, notamment le visage, l’image serait visible sur les deux faces du tissu, tout en restant absente au milieu de l’épaisseur. Cette « double superficialité » sert alors à exclure les modèles par imprégnation, diffusion ou peinture ordinaire. Une substance liquide qui traverse un tissu devrait logiquement laisser une trace dans l’épaisseur. Une peinture classique devrait déposer du pigment, pénétrer par capillarité, produire des accumulations, des contours, des irrégularités reconnaissables. Une brûlure devrait altérer plus profondément le lin. La finesse extrême de la coloration semble donc, à première vue, enfermer l’objet dans une alternative commode : soit une technique très sophistiquée, soit un phénomène exceptionnel.

Le STURP, l’équipe qui a examiné le suaire en 1978, a fourni une part importante du vocabulaire moderne de ce dossier. Dans leur bilan publié dans Analytica Chimica Acta, Schwalbe et Rogers reconnaissent que l’image du suaire est « très intrigante » parce qu’il paraît difficile de voir immédiatement comment elle a été produite (Schwalbe & Rogers, 1982). Les mêmes auteurs insistent pourtant sur une prudence souvent perdue dans les reprises apologétiques. Leur article précise que les données disponibles sont insuffisantes, dans la plupart des cas, pour rejeter des hypothèses individuelles ou des catégories entières d’explication. Autrement dit, l’image possède des propriétés intéressantes, mais qu’il est téméraire d’interpréter comme une preuve de quoi que ce soit.

 

 

Une observation ne donne pas une origine

Même si l’on accorde aux sindonologues leur point de départ[1], la conclusion ne suit pas. Une image très superficielle reste une image très superficielle. Elle renseigne sur l’état actuel de la coloration, sur son épaisseur apparente, sur sa distribution à la surface des fibres. Elle ne dit rien, à elle seule, du moment où cette coloration s’est formée, du procédé utilisé, de l’intention de celui qui l’a produite, ni de l’histoire complète du tissu.

Tout l’argument apologétique consiste à faire parler la surface au-delà de ce qu’elle peut dire. Une altération de 200 nanomètres ne démontre pas une provenance. Elle impose seulement une contrainte : toute explication sérieuse doit rendre compte d’une coloration faible, fine et localisée (Schwalbe & Rogers, 1982 ; Karapanagiotis, 2025). C’est intéressant. C’est très loin d’être une preuve.

 

Sept siècles d’usure ne laissent pas un objet intact

Les sindonologues raisonnent souvent comme si le suaire observé aujourd’hui était disponible dans son état optimal. C’est pourtant un objet passé par près de huit siècles de manipulations, de présentations publiques, de pliages, de transports, de restaurations et d’accidents. Il a échappé deux incendies, reçu de l’eau lors de l’extinction, subi des réparations, puis traversé des conditions de conservation successives.

Rien n’oblige à penser que l’image actuelle reproduit fidèlement l’image originelle. Au contraire, on peut la présenter comme le reliquat affaibli d’une image plus dense. Ce qui apparaît aujourd’hui comme une coloration minimale peut correspondre à ce qui reste après des siècles d’arrachement mécanique, de frottements, d’exposition, de salissures, de nettoyage, de vieillissement et de pertes de matière. La question honnête consisterait à se demander à quoi ressemblait l’objet au moment où l’image a été créée.

Cet angle change toute la discussion. Si l’image était jadis plus visible, plus chargée ou plus contrastée, la superficialité actuelle cesse de fonctionner comme une impossibilité technique. Elle devient le résultat attendu des effets du temps sur un objet fragile.

Et dès lors il faut se méfier de la logique perverse qui voudrait transformer une image détériorée en artefact miraculeux.

 

 

La peinture très diluée reste une réponse simple

L’argument sindonologique fonctionne surtout contre une peinture épaisse, visible, chargée en pigment, avec pénétration nette dans le tissu. Mais personne n’est obligé d’imaginer un faussaire médiéval en train de badigeonner brutalement un drap. Walter McCrone, qui défendait l’hypothèse picturale, proposait précisément un modèle fondé sur une quantité infime de matière : de l’ocre très diluée, associée à un médium léger (McCrone, 1997).

Une image très pauvre en pigments, déposée de manière légère, peut produire une trace superficielle (Garlaschelli, 2010). Après plusieurs siècles, cette trace peut perdre encore une partie de sa matière, s’atténuer, s’uniformiser, se mélanger aux effets du vieillissement du lin. On obtient alors une image faible, élusive, difficile à lire au microscope, sans avoir besoin d’invoquer une énergie inconnue, un rayonnement exceptionnel ou un phénomène théologique.

Les sindonologues aiment poser l’alternative comme si elle opposait une image grossièrement peinte à une image impossible (Garlaschelli, 2010 ; Fanti & Heimburger, 2011). Cette alternative arrange leur conclusion. Pourtant une peinture ultra-diluée, ancienne, altérée par le temps, apposée avec la méthode du bas-relief suffit à rouvrir une explication ordinaire, sans faire appel à un phénomène exceptionnel.

 

La superficialité actuelle plaide mal pour un vrai linge funéraire

Il existe enfin une objection plus subtile, parce qu’elle retourne l’argument contre ses défenseurs. Si le suaire avait réellement enveloppé le corps d’un supplicié, le résultat attendu serait difficilement une image aussi propre, aussi contrôlée, aussi fine. Le récit chrétien parle d’un homme fouetté, battu, couronné d’épines, crucifié, percé au flanc. Un tel corps devait porter du sang, des plaies, des suintements, des zones humides, des matières organiques, éventuellement des aromates funéraires.

Un linge appliqué sur un cadavre dans cet état devrait recevoir des transferts irréguliers, des pénétrations locales, des zones plus saturées, des bavures, des effets de contact plus désordonnés. Or l’argument de la superficialité réclame exactement l’inverse : une image extrêmement fine, limitée, presque chirurgicale dans sa discrétion chimique.

Les sindonologues demandent donc au cadavre de produire juste ce qu’il faut d’image pour rendre le suaire lisible, mais jamais trop pour compromettre la thèse de la superficialité. Ils veulent un corps martyrisé capable de marquer le tissu comme une présence, mais sans véritablement y laisser de la matière. La thèse de la peinture diluée, elle, ne réclame pas cette cascade d’ajustements, elle est plus parcimonieuse.

 

Le péché de présentisme

N’oublions pas que l’état actuel du suaire, et l’aspect de l’image qu’il revêt, résultent de près de huit siècles de travail du temps[2]. Les sindonologues raisonnent comme si l’objet placé sous leurs yeux était conservé dans un état optimal, presque disponible dans sa vérité d’origine. Ce péché de présentisme accompagne leur démarche intime : trouver dans le suaire tel qu’il subsiste aujourd’hui une connexion avec Dieu, avec Jésus, avec leur propre foi.

C’est cet état d’esprit qui leur donne l’illusion que l’argument de la superficialité, dont nous avons montré l’incohérence, est une trouvaille géniale. À force de torturer l’image à peine survivante du linge médiéval, ils lui trouvent des particularités miraculeuses qui rendent nécessaire de l’observer telle qu’elle leur apparait aujourd’hui afin d’en faire un instrument de vérité révélée. L’orgueil est immense car alors le miracle d’il y a 2000 ans était en réalité réservé à une révélation par les sindonologues de notre siècle, et personne d’autre. On peut comprendre leur ferveur, mais faut-il la confondre avec un raisonnement valide ?

 

 

L’argument de la superficialité rejoint la collection des artifices rhétoriques apologétiques visant à transformer une image fantomatique, une absence de données, un signal fragile en une preuve déterminante au nom du sentiment d’héroïsme que ressentent ceux qui sauraient y voir ce que, de toute évidence, il n’y a pas aux yeux des enquêteurs raisonnables.

 

 

Acermendax
Absinners

Références

  • Fanti, G., Botella, J. A., Di Lazzaro, P., Heimburger, T., Schneider, R., & Svensson, N. (2010). Microscopic and macroscopic characteristics of the Shroud of Turin image superficiality. Journal of Imaging Science and Technology, 54(4), 040201.
  • Fanti, G., & Heimburger, T. (2011). Comments on “Life-size reproduction of the Shroud of Turin and its image” by L. Garlaschelli. Journal of Imaging Science and Technology, 55(2), 020102.
  • Garlaschelli, L. (2010). Life-size reproduction of the Shroud of Turin and its image. Journal of Imaging Science and Technology, 54(4), 040301.
  • Karapanagiotis, I. (2025). The Shroud of Turin: An overview of the archaeological scientific studies. Textiles, 5(1), 8.
  • McCrone, W. C. (1997). Judgment day for the Turin Shroud. Microscope Publications.
  • Schwalbe, L. A., & Rogers, R. N. (1982). Physics and chemistry of the Shroud of Turin: A summary of the 1978 investigation. Analytica Chimica Acta, 135, 3–49.

[1] Notez bien que cette concession rhétorique n’équivaut pas à valider les chiffres donnés par une étude dirigée par Fanti, le plus acharné défenseur de tous les moyens permettant de prouver par la science que le suaire est le linceul du Christ, et qu’on devrait s’accorder à ne pas juger sereinement objectif.

[2] Heureusement que le linge n’a pas deux mille ans !

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

On m’a fait découvrir hier un article scientifique qui parle de… moi.

L’article de Valentine Piraud et Renaud Évrard, publié en 2025 dans In Analysis, se présente comme une étude de l’évolution des critiques rationalistes de la psychanalyse en France entre 1955 et 2024. Les auteurs comparent deux objets : d’un côté, les publications de l’Union rationaliste, notamment dans Raison présente ; de l’autre, plusieurs vidéos de La Tronche en Biais consacrées à la psychanalyse. Leur objectif affiché est d’examiner les acteurs, les arguments mobilisés et la place laissée au débat contradictoire. À partir d’une grille qui distingue des arguments « pro-dialogue » et « anti-dialogue », ils défendent l’idée qu’un débat autrefois plus constructif, dans les cercles rationalistes historiques, aurait laissé place à une critique plus virulente, plus unilatérale et moins propice à la discussion scientifique dans l’espace public.

  • Piraud, V., & Évrard, R. (2025). La psychanalyse est-elle irrationnelle ? Analyses de l’évolution des critiques issues de groupes militants rationalistes en France (1955–2024). In Analysis, 9, 100559. https://doi.org/10.1016/j.inan.2025.100559

Le problème apparaît dès le choix du terrain. Comparer plusieurs décennies de publications écrites, issues d’une revue intellectuelle ancienne, avec trois vidéos YouTube contemporaines revient à comparer deux régimes médiatiques, deux temporalités, deux publics et deux fonctions sociales. Une revue comme Raison présente publie des dossiers, des réponses, des textes longs, parfois entre auteurs qui appartiennent au même monde universitaire ou médical. Une chaîne YouTube de vulgarisation produit des entretiens, des conférences, des formats militants, avec un rapport direct au public. Conclure que le second dispositif laisse moins de place au contradictoire que le premier était presque contenu dans le protocole.

Il faut se demander quelle hypothèse l’article espère tester efficacement. Il annonce une analyse de l’évolution de la critique rationaliste de la psychanalyse, mais il teste surtout une impression : les rationalistes d’aujourd’hui seraient plus virulents, plus polarisants, moins dialogiques. Cette hypothèse reste faiblement opérationnalisée. Les indicateurs choisis — nombre d’arguments « anti-dialogue », présence de sarcasme, absence de débat contradictoire dans les vidéos — mesurent surtout la forme du discours. Ils disent beaucoup moins de choses sur la validité des critiques formulées.

La grille « pro-dialogue » / « anti-dialogue » donne une impression de méthode, mais elle pose un problème de fond. Un argument peut être dur, personnel, historique, polémique, et demeurer pertinent. Dire qu’un auteur a menti, qu’une institution protège ses intérêts, qu’un courant fonctionne de manière dogmatique ou qu’une pratique a causé des dommages peut relever d’une critique documentée. À l’inverse, un échange courtois, long et contradictoire peut très bien produire de l’esquive, de la confusion ou une fausse symétrie entre des positions inégalement étayées.

La catégorie des « aspects sectaires/conspirationnistes » illustre cette difficulté. Les auteurs la mettent à part, comme si la dénonciation de mécanismes sectaires relevait d’un registre particulier, presque suspect. Mais si des acteurs de la psychanalyse ont organisé des formes de défense corporatiste, disqualifié les critiques, entretenu des figures d’autorité, produit des récits héroïsants ou nui à des patients, cette critique mérite un examen factuel. Elle ne peut pas être neutralisée au motif qu’elle rend le dialogue moins confortable.

L’article esquive la question principale : les critiques rationalistes de la psychanalyse sont-elles justes ? Sont-elles documentées ? Que valent les preuves de son efficacité ? Que valent ses concepts centraux ? Que valent ses usages dans l’autisme, l’université, la psychiatrie, la formation des cliniciens ? À la place, il évalue surtout la manière dont ces critiques sont formulées. Il examine le ton, le format, la virulence, le contradictoire, la mise en scène du débat. La psychanalyse quitte ainsi le banc des accusés ; la critique rationaliste y prend sa place.

Cette stratégie est efficace. Elle permet de transformer une controverse sur l’efficacité, la scientificité et les dérives institutionnelles de la psychanalyse en controverse sur les mœurs discursives des sceptiques. La question initiale — la psychanalyse est-elle irrationnelle ? — s’efface derrière une autre : les rationalistes sont-ils devenus trop militants, trop agressifs, trop fermés au dialogue ? C’est un recadrage très commode pour les défenseurs de la psychanalyse, et il se fait au travers du travail d’une seule chaine YouTube, d’une seule personne, moi-même, au mépris du travail constant produit par les communautés scientifiques et rationalistes.

Il faut ajouter que l’article est situé. Il est publié dans In Analysis, revue explicitement consacrée aux liens entre psychanalyse et sciences, et il est cosigné par Renaud Évrard, responsable d’un master de psychopathologie clinique psychanalytique, et par ailleurs spécialisé dans le sabotage du scepticisme scientifique en complicité avec les sphères gagnées aux croyances paranormales (j’y reviendrai dans un article futur). Cela ne suffit pas à invalider le travail. Mais cela empêche de le lire comme une expertise extérieure et neutre sur une controverse. C’est une intervention dans la controverse, depuis un espace académique favorable à la psychanalyse.

La conclusion générale paraît donc disproportionnée. À partir d’un corpus restreint et dissymétrique, les auteurs parlent d’une « dégradation » des conditions du débat scientifique dans l’espace public. Le mot est fort. Il faudrait pour le soutenir un corpus plus large, des comparaisons homogènes, une analyse des réponses adverses, des effets réels sur le public, et surtout une distinction claire entre brutalité rhétorique et fausseté argumentative.

En l’état, l’article ne réfute pas la critique rationaliste de la psychanalyse. Il critique la manière dont un rationaliste parmi d’autres la formule. Et même sur ce terrain, il confond trop souvent absence de débat en plateau, ton frontal, engagement militant et faiblesse argumentative. Sa vraie fonction semble être d’escamoter la discussion : au lieu de répondre aux critiques sur l’autisme, l’efficacité thérapeutique, les concepts irréfutables, l’histoire freudienne ou les dérives institutionnelles, il interroge le style de ceux qui portent ces critiques.

 

NB : En décembre dernier, au moment de la publication du papier Piraud et Evrard dont j’ai appris l’existence hier, j’ai fait bien ‘pire’ dans ma critique de la psychanalyse qu’ils ne le mentionnent, puisqu’en m’intéressant davantage au problème sectaire, j’ai conclu que cette pseudoscience était aussi, finalement, une dérive sectaire : source.

Acermendax

 

Pendant longtemps, le risque principal associé aux grands modèles de langage semblait assez simple : ils inventent, se trompent, brodent… Ils hallucinent. Mais un problème plus pernicieux pourrait bien s’avérer plus dangereux la flagornerie.

Votre IA préférée peut produire une réponse exacte sur le plan grammatical, cohérente en apparence, rassurante dans le ton, et pourtant pousser son interlocuteur dans la mauvaise direction si elle détecte que telle est son inclination.

Cela est souligné par une prépublication parue en février 2026, Sycophantic Chatbots Cause Delusional Spiraling, Even in Ideal Bayesians. (Des chatbots flatteurs peuvent entraîner une dérive délirante, y compris chez des individus parfaitement rationnels.)

Les auteurs y proposent un modèle formel du dialogue entre un utilisateur et un chatbot flatteur. Leur résultat central mérite l’attention : même un usager idéal, supposé très rationnel et parfaitement conscient du risque de complaisance, reste vulnérable à une forme d’emballement cognitif. Autrement dit, le problème ne tient pas seulement à la crédulité des personnes fragiles ou mal informées. Il tient aussi à la structure même de l’interaction, quand une machine sélectionne de préférence les éléments qui confortent l’hypothèse déjà formulée par l’utilisateur (Chandra et al., 2026).

 

Le point le plus dérangeant du papier c’est que la dérive persiste même quand on imagine un chatbot “factuel”, c’est-à-dire un système qui ne fabrique pas de fausses informations mais choisit, parmi des informations vraies, celles qui vont dans le sens de l’utilisateur. Une IA peut donc alimenter l’erreur sans mentir frontalement. Il suffit qu’elle trie le réel de façon complaisante, qu’elle mette en avant les signaux confirmatoires, qu’elle fasse du cherry-picking avec une politesse impeccable (Chandra et al., 2026). Dans cette situation, l’IA reproduit à merveille les mécanismes des biais de confirmation.

Cette pente avait déjà été identifiée plus tôt dans la littérature sur la “sycophancy”. En 2023, Mrinank Sharma et ses collègues montraient que plusieurs assistants fondés sur l’apprentissage par renforcement à partir de retours humains (Reinforcement Learning from Human Feedback), avaient tendance à épouser les croyances de l’utilisateur plutôt qu’à privilégier la réponse la plus juste. Leur hypothèse mérite d’être retenue : les préférences humaines elles-mêmes récompensent souvent la réponse qui nous ressemble, nous rassure, nous approuve. Une IA flatteuse apparaît alors comme un produit d’optimisation tout à fait prévisible. Elle plaît davantage, donc elle gagne plus facilement dans les boucles d’entraînement et d’évaluation (Sharma et al., 2025).

Ce point a reçu une confirmation expérimentale importante dans Science en mars 2026. Myra Cheng et ses collègues ont étudié 11 modèles de pointe et montrent que ces IA validaient les actions des utilisateurs environ 49 % plus souvent que des humains. Dans deux expériences préenregistrées, ce style de réponse augmentait chez les participants la conviction d’avoir raison, réduisait leur volonté de réparer un conflit interpersonnel, et renforçait leur désir de réutiliser l’outil. Le mécanisme est limpide : la complaisance fait du bien sur le moment, donc elle fidélise, tout en détériorant le jugement et la disposition à corriger sa conduite (Cheng et al., 2026).

À partir de là, les cas extrêmes cessent de ressembler à des anomalies improbables. Lorsqu’une personne commence à échafauder une théorie farfelue sur la physique, la médecine, la spiritualité ou la politique, une IA trop conciliante peut transformer une intuition confuse en quasi-révélation personnelle. Le vieux fantasme du génie incompris trouve soudain un interlocuteur infatigable, disponible à toute heure, qui reformule, renforce, embellit. Là où un proche hausserait un sourcil, où un collègue demanderait une preuve, où un éditeur exigerait une méthode, la machine peut répondre que l’idée est brillante, révolutionnaire, sous-estimée, digne d’un prix Nobel. La légitimation affective de l’erreur factuelle peut piéger un utilisateur intelligent mais trop confiant.

 

Sur le terrain clinique, plusieurs auteurs appellent déjà à la prudence. Søren Dinesen Østergaard posait dès 2023 la question de savoir si les chatbots génératifs pouvaient nourrir des délires chez des personnes vulnérables à la psychose (Østergaard, 2023). En 2025, Anthony Hudon et ses collègues proposaient d’employer le terme de « psychose associée à l’IA » (AI psychosis) afin de décrire la manière dont ces systèmes peuvent agir comme modificateurs contextuels : feedback contingent, miroir affectif, renforcement thématique, disponibilité permanente (Hudon et al., 2025). Le terme doit être employé avec prudence, car les preuves restent limitées. Un point apparaît clairement : un chatbot qui valide trop vite et trop souvent peut devenir dangereux pour certains usagers.

 

Le plus intéressant, au fond, concerne les situations ordinaires. Point besoin d’une psychose pour subir les effets d’une IA flatteuse. Il suffit d’un projet bancal, d’une intuition mal ficelée, d’un courrier vindicatif que l’on hésite à envoyer, d’une mauvaise lecture d’un article scientifique, d’un conflit personnel dans lequel on cherche surtout à être conforté. Une machine qui vous dit en substance “vous avez raison, foncez” peut faire gagner quelques minutes d’euphorie et faire perdre ensuite beaucoup plus : une relation, une crédibilité, un contrat, de l’argent, du temps, parfois simplement la face quand le réel se charge de la correction.

Le secteur lui-même n’est pas loin de reconnaître l’étendue du problème. En avril 2025, OpenAI a dû revenir sur une mise à jour de GPT-4o devenue “noticeably more sycophantic”. L’entreprise explique que le modèle visait à plaire à l’utilisateur, y compris en validant des doutes, en alimentant la colère, en encourageant des actions impulsives ou en renforçant des émotions négatives, avec des enjeux de sécurité liés à la santé mentale, à la dépendance émotionnelle et aux comportements à risque (OpenAI, 2025a, 2025b). L’aveu compte, car il montre que le problème ne relève pas d’un fantasme anti-IA. Il relève d’un arbitrage industriel très concret entre satisfaction immédiate et fiabilité à long terme.

Une IA utile devrait parfois nous décevoir. Elle devrait demander des preuves, opposer des objections, signaler les zones d’incertitude, distinguer une hypothèse d’une découverte, une intuition d’un résultat, une impression d’un fait. Elle devrait aider à penser, donc aussi à renoncer. Tant que la logique dominante récompensera surtout l’adhésion, l’encouragement et la sensation d’être compris, le risque restera entier : nous fabriquer des machines qui excellent moins dans la recherche du vrai que dans l’art de nous faire plaisir.

Et ce serait dommage car les IA ont aussi le potentiel de nous aiguiller vers une pensée plus rigoureuse et méthodique ; elles peuvent contribuer à faire de nous de meilleurs penseurs critiques. Toutefois il s’agit peut-être d’une erreur de ma part d’avoir une telle réflexion ; j’en parlerai à mon LLM préféré.

 

Aermendax

Références

  • Chandra, K., Kleiman-Weiner, M., Ragan-Kelley, J., & Tenenbaum, J. B. (2026). Sycophantic chatbots cause delusional spiraling, even in ideal Bayesians. arXiv. doi:10.48550/arXiv.2602.19141
  • Cheng, M., Lee, C., Khadpe, P., Yu, S., Han, D., & Jurafsky, D. (2026). Sycophantic AI decreases prosocial intentions and promotes dependence. Science, 391, eaec8352. doi:10.1126/science.aec8352
  • Hudon, A., Blilie, A., Sedler, B., Gold, J. A., Naslund, J. A., & Torous, J. (2025). Delusional experiences emerging from AI chatbot interactions or “AI psychosis”. JMIR Mental Health, 12, e85799. doi:10.2196/85799
  • (2025a, 29 avril). Sycophancy in GPT-4o: What happened and what we’re doing about it. OpenAI.
  • (2025b, 2 mai). Expanding on what we missed with sycophancy. OpenAI.
  • Østergaard, S. D. (2023). Will generative artificial intelligence chatbots generate delusions in individuals prone to psychosis? Schizophrenia Bulletin, 49(6), 1418–1419. doi:10.1093/schbul/sbad128
  • Sharma, M., Tong, M., Korbak, T., Duvenaud, D., Askell, A., Bowman, S. R., Cheng, N., Durmus, E., Hatfield-Dodds, Z., Johnston, S. R., Kravec, S., Maxwell, T., McCandlish, S., Ndousse, K., Rausch, O., Schiefer, N., Yan, D., Zhang, M., & Perez, E. (2025). Towards understanding sycophancy in language models. arXiv. doi:10.48550/arXiv.2310.13548

Le 9 avril 2026, la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), autrement dit le service statistique du ministère de l’Éducation nationale, publie une note d’information intitulée « Une meilleure capacité de discernement de l’information en seconde qu’en sixième, mais un niveau comparable d’adhésion aux croyances conspirationnistes ». Le document est signé par Aïcha M. Bafoumou, Grégoire Borst et leurs collègues. Il repose sur une enquête menée en 2022 auprès d’environ 23 000 élèves de sixième et de seconde. Le texte est accessible publiquement, avec son protocole et ses résultats.

Le discernement des élèves

Le dispositif distingue deux dimensions. D’un côté, un score de discernement fondé sur des exercices où les élèves sont confrontés à des énoncés qui reprennent la forme de titres d’information, certains exacts, d’autres erronés, et doivent en juger la fiabilité. De l’autre, un score d’adhésion à des croyances conspirationnistes, construit à partir de réponses à des énoncés généraux évoquant des intentions cachées ou des dissimulations.

Le premier résultat correspond au titre de la note. Les élèves de seconde identifient mieux les informations fiables que ceux de sixième. L’écart reste net sur l’ensemble des items. La scolarité produit donc un effet mesurable sur cette capacité. Nous constatons que le collège sert probablement à quelque chose.

D‘après le second résultat, le niveau d’adhésion aux énoncés conspirationnistes varie peu entre la sixième et la seconde.

Les élèves progressent dans l’identification des informations fiables, sans évolution comparable de leur adhésion aux énoncés conspirationnistes. En tout cas en ce qui concerne les items testés. Et c’est justement là que ma critique va porter

Par ailleurs, l’étude met aussi en évidence des écarts liés à l’origine sociale et aux performances scolaires. Les élèves issus de milieux favorisés obtiennent en moyenne de meilleurs scores de discernement. Ces différences persistent, même si elles se réduisent lorsque l’on tient compte du niveau scolaire.

Ce travail est intéressant et il reste prudemment descriptif, mais des difficultés apparaissent au moment de nommer ce qui est mesuré. La note introduit en effet une catégorie d’« attitude sceptique ». Elle désigne des élèves qui rejettent plus souvent les informations qu’ils n’en acceptent. Cette définition décrit un profil de réponse, une tendance à invalider les propositions. Elle ne correspond pas à un scepticisme méthodique fondé sur l’examen des preuves. Un élève peut être classé « sceptique » en rejetant des informations fausses, mais aussi en rejetant des informations vraies. La variable ne mesure donc pas une compétence critique, mais une orientation dans la manière de répondre. Le mot scepticisme ne devrait à mon sens être employé que lorsqu’on veut mesurer un doute, et pas une croyance – par exemple la croyance que c’est l’inverse des énoncés proposés aux élèves qui est la vérité.

C’est un problème important que l’on croise ailleurs : en qualifiant de climatosceptiques des discours de négation du consensus scientifique, et donc une posture de prétention au savoir d’une vérité qui va à l’encontre du discours scientifique, on anéantit la posture sceptique qui est celle du doute authentique.

 

Des croyances complotistes, vraiment ?

La seconde difficulté dans cette note concerne l’expression « croyances conspirationnistes ». Le dispositif repose sur des énoncés généraux du type « le gouvernement cache des informations importantes » ou « certains groupes ont des projets secrets nuisibles ». L’accord avec ces propositions est interprété comme une « croyance conspirationniste », et cela se retrouve dans d’autres travaux, mais cela pose de sérieux problèmes.

Une réponse positive à un item isolé ne permet pas de qualifier une mentalité complotiste, qui se caractérise par une disposition générale à interpréter le monde à travers des intentions cachées, disposition qui tend à se manifester de manière cohérente à travers plusieurs croyances (Brotherton et al., 2013 ; Bruder et al., 2013).

Tout dépend du sens attribué à des termes comme « secret » ou « dissimulation », qui peuvent recouvrir des réalités plausibles dans certains contextes. La note construit un score moyen d’adhésion aux énoncés conspirationnistes à l’échelle des groupes, mais elle ne décrit pas les profils individuels d’adhésion, c’est-à-dire le nombre et la combinaison des énoncés auxquels chaque élève souscrit. Or c’est ce type de profil qui serait le plus utile pour approcher une éventuelle disposition complotiste. En l’absence de tels profils, l’étude décrit correctement un rapport moyen à certains énoncés, mais elle permet plus difficilement de distinguer une adhésion ponctuelle à des formulations ambiguës d’une tendance stable à interpréter le monde en termes de complot.

Et encore faudrait-il que les énoncés permettent réellement de faire le tri entre une attitude rationnelle et prudente face aux informations, et une attitude de soupçon systématique ; cette distinction reste difficile à établir avec ce type de questionnaire, même lorsque les instruments utilisés présentent de bonnes propriétés psychométriques (Drinkwater et al., 2020). »

 

Le travail de la DEPP reste utile lorsqu’il est lu pour ce qu’il montre : des écarts entre niveaux scolaires, entre groupes sociaux, et même entre garçons et filles. Les garçons ayant davantage tendance à rejeter des informations.

L’autre résultat solide me semble être le relatif découplage entre une capacité à trier l’information, et un degré d’accord avec des énoncés évoquant des intentions cachées. Nous voyons qu’il s’agit de deux dimensions du rapport des élèves aux énoncés concernant le réel, qui sont en bonne partie indépendantes.

 

Conclusion

La note de la DEPP et les critiques que je me permets de formuler plaident ensemble pour de la prudence dans notre manière de décrire la mentalité complotiste, qui ne peut pas se voir traitée comme une simple lacune dans les capacités à traiter les informations. Le mentalité complotiste se construit à travers une identification à des groupes qui se définissent par leur recours à ce type de discours, par une habituation rhétorique et à une forme de radicalisation contre ce que la société reconnait comme des autorités épistémiques.

Et à titre personnel c’est cette consolidation vers des vérités alternatives dont j’aimerais que l’on explique les mécanismes afin que l’école puisse améliorer son travail d’édification des défenses intellectuelle des élèves face aux discours piégés.

NB :  L’un des auteurs de l’étude, Grégoire Borst, était l’invité de la TeB en février 2020 : « Le cerveau des adolescents (TenL#85) » 

 

 

 

Acermendax

Référence

  • Bafoumou, A. M., Raffy, G., Persem, E., Hekmati, A., Cassotti, M., Ghazi, M., Lemaire, M., Le Stanc, L., Ye, S., & Borst, G. (2026). Une meilleure capacité de discernement de l’information en seconde qu’en sixième, mais un niveau comparable d’adhésion aux croyances conspirationnistes (Note d’Information n° 26-10). DEPP. https://doi.org/10.48464/ni-26-10
  • Brotherton, R., French, C. C., & Pickering, A. D. (2013). Measuring belief in conspiracy theories: The generic conspiracist beliefs scale. Frontiers in Psychology, 4, 279.
  • Bruder, M., Haffke, P., Neave, N., Nouripanah, N., & Imhoff, R. (2013). Measuring individual differences in generic beliefs in conspiracy theories across cultures: Conspiracy mentality questionnaire. Frontiers in Psychology, 4, 225.
  • Drinkwater, K. G., Dagnall, N., & Denovan, A. (2020). Psychometric assessment of the Generic Conspiracist Beliefs Scale. PLoS ONE, 15(3), e0230365.
    https://doi.org/10.1371/journal.pone.0230365
Comment le rapport à la réalité est altéré par la pensée complotiste

Dans les univers complotistes, le rapport au réel est majoritairement médiatisé : il passe par des vidéos, des réseaux sociaux, des chaînes de commentaires, des contre-récits concurrents. Tant que la confrontation reste discursive, la croyance fonctionne à faible coût cognitif . Elle ne requiert ni mise à l’épreuve directe, ni engagement matériel, ni exposition aux contraintes institutionnelles ou physiques du monde social et politique : c’est assez confortable !

Mais parfois l’individu sort de l’espace narratif pour interagir directement avec la réalité. C’est le cas du platiste qui s’est rendu en Antarctique et qui a annoncé qu’il changeait d’avis : Happy end.

Dans d’autres cas c’est plus tragique ; une représentation du monde construite pour neutraliser la complexité — et souvent la violence — du réel se trouve confrontée à des structures qui ne négocient pas avec les croyances individuelles : appareil sécuritaire, logique militaire, détention, conscription.

Ces situations permettent d’observer, de manière particulièrement nette, ce que l’on peut appeler un mur du réel : le point où une vision complotiste cesse d’être un cadre interprétatif sans conséquence et devient un principe de décision engageant des effets irréversibles. Elles montrent également que ce mur n’est pas seulement cognitif. Il est institutionnel, administratif, coercitif. Et dans ce cas ce n’est pas une simple réfutation qui se produit, mais la réponse froide et implacable du monde.

 

Le cas Galos : confrontation exceptionnelle avec le réel

 

Krzysztof Galos, citoyen polonais, est présenté par plusieurs sources journalistiques comme remettant en cause la réalité ou l’ampleur des crimes imputés à l’armée russe en Ukraine. Selon ces récits, il aurait franchi la frontière ukrainienne en avril 2023, circulé dans des zones occupées, puis aurait été interpellé à un point de contrôle, détenu à Taganrog, et serait décédé en détention en juin 2023. Des éléments évoqués publiquement sont compatibles avec des violences graves en détention, sans qu’une procédure indépendante permette ici d’en établir les faits de manière judiciaire.

Sur cette affaire, voici une source à lire.

Pour l’analyse, l’important est ailleurs : ce cas ressemble superficiellement à une démarche de « vérification », mais ce qu’il faut souligner c’est son caractère d’exception par rapport au fonctionnement ordinaire des croyances complotistes. La littérature décrit le complotisme comme un mode de pensée qui déplace l’épreuve de réalité hors du champ empirique, au profit de récits autoréférentiels et d’une défiance généralisée envers les institutions productrices de faits. La conséquence directe est tout simplement la résistance systématique à la réfutation (Douglas, Sutton & Cichocka, 2017). Quand une information contredit le récit, elle ne conduit pas à réviser l’hypothèse ; elle est fréquemment réinterprétée comme un produit de la manipulation, et devient ainsi compatible avec les croyances préalables.

Ce verrouillage s’appuie sur des mécanismes cognitifs décrits depuis longtemps dans la population générale. Le raisonnement motivé conduit à évaluer l’information d’abord selon sa capacité à préserver une conclusion préférée, et non selon sa valeur probante (Kunda, 1990). Si l’on ajoute que la révision d’une croyance fortement investie peut déclencher une coûteuse dissonance cognitive, on comprend pourquoi l’évitement de l’épreuve du réel n’est pas un accident mais une stratégie de stabilité psychique ; éviter les situations où l’on risque d’être contraint d’abandonner une explication qui donne sens, cohérence et sentiment de contrôle. Ce point est cohérent avec l’idée que les croyances complotistes répondent à des motivations épistémiques et existentielles (Douglas, Sutton & Cichocka, 2017) : elles organisent l’incertitude avant de décrire le monde.

Plusieurs travaux empiriques montrent enfin que l’adhésion aux théories du complot s’associe à des traits et dispositions qui vont dans le même sens : plus grande propension à accepter des explications non fondées, corrélations avec des dimensions comme la pensée paranoïde ou la schizotypie (Darwin, Neave & Holmes, 2011), et surtout tendance à adopter des systèmes d’interprétation capables d’absorber les contradictions. Lewandowsky et al. (2013) décrivent explicitement ce mécanisme d’auto-protection : des éléments défavorables à la théorie peuvent être retournés en « preuve » de la puissance du complot, ce qui rend la mise à l’épreuve empirique structurellement défavorable. Van Prooijen et Douglas (2018) résument ce domaine en insistant sur des principes récurrents : ces croyances prospèrent particulièrement en situation de menace et d’incertitude, et s’installent comme une grille générale qui organise l’information et permet une défense de l’image de soi.

À partir de là, le cas Galos ne s’interprète pas comme l’illustration d’un complotisme « courageux » allant vérifier, mais comme une situation où la croyance cesse d’être un jeu interprétatif parce que l’individu se place dans un environnement dominé par des contraintes institutionnelles coercitives. Dans un tel environnement, la croyance perd sa fonction : elle ne permet plus de sélectionner des sources, de requalifier des contradictions, ou de rester dans l’argumentation. Dans cette affaire, Galos n’a pas rencontré une réfutation intellectuelle mais la dure conséquence logique de son décalage avec les faits. C’est précisément parce que ce type de contact est défavorable que, la plupart du temps, le complotisme tend à organiser l’évitement plutôt que la vérification

 

Le cas Huffman : l’exil idéologique devenu piège logistique

 

 

Dynamique distincte de celle observée dans le cas Galos avec Derek Huffman. Celui-ci ne cherche pas une « vérification » empirique, mais fait le choix d’une relocalisation idéologique : quitter une démocratie libérale jugée moralement corrompue pour s’installer dans un pays perçu comme l’incarnation d’un ordre politique et culturel préférable.

Sur l’affaire Huffman

Le média russe indépendant Meduza, classé critique vis-à-vis du Kremlin, a documenté le parcours de Huffman : un Américain ayant déplacé sa famille en Russie afin de fuir ce qu’il décrivait comme la décadence morale de l’Occident (« DEI », « woke culture », propagande LGBT), et cherchant à s’intégrer durablement dans la société russe. Une fois en Russie avec sa femme et ses trois filles, Huffman, est incité à s’engager dans l’armée russe sur la promesse d’un statut administratif amélioré, notamment une procédure accélérée de naturalisation pour lui et sa famille. Huffman ne parle pas russe, peut-être a-t-il mal compris le discours de recrutement qui minimise les risques réels et la nature du déploiement et laisse entendre qu’il pourrait être affecté à un poste non combattant (logistique, technique), compatible avec ses compétences de soudeur

Mais Huffman déclare lui-même avoir été jeté aux loups, il se retrouve sur le front ukrainien tandis que la prime tarde à être versé à son épouse.  Six mois plus tard, le conflit se poursuit et la situation de Huffman demeure inchangée. Derek Huffman était vivant à l’automne 2025, il aurait signé des documents liés à une procédure de citoyenneté russe accélérée mais non encore aboutie.

Le mur du réel : désillusion et absence d’effet d’entraînement

L’intérêt analytique du cas Huffman réside moins dans son choix initial que dans ses effets secondaires. Contrairement aux récits idéalisés de la Russie diffusés dans certaines sphères complotistes occidentales, son expérience n’a produit aucun effet d’appel. Elle a au contraire généré un discours de désillusion explicite au sein même de sa famille, qui a publiquement exprimé un sentiment de trahison : promesses non tenues, opacité administrative, exposition directe à la violence du régime et à l’arbitraire militaire.

La Russie idéalisée comme alternative morale cesse d’être un simple objet discursif dès lors qu’elle devient un environnement logistique réel, avec ses contrats, ses hiérarchies, ses contraintes et ses risques létaux. Le mur du réel, ici, s’exerce froidement à travers un constat limpide : l’histoire de Huffman n’a suscité aucune vague d’adhésion parmi les complotistes occidentaux pro-russes. Ceux-ci continuent, pour l’immense majorité, à louer le régime de Vladimir Poutine sans quitter le confort matériel, juridique et sécuritaire des démocraties libérales. Cette dissociation illustre précisément ce que la littérature décrit : le complotisme fonctionne comme un système narratif protégé, performant tant qu’il reste à distance du réel, mais dissuasif dès que l’expérience concrète révèle le coût matériel de l’adhésion.

 

Pourquoi le complotisme évite structurellement l’épreuve du réel

L’évitement du réel observé dans les univers complotistes relève d’une architecture cognitive cohérente, largement documentée par la psychologie sociale et cognitive. Les croyances complotistes s’organisent de manière à déplacer, neutraliser ou différer la confrontation empirique et ses coûts cognitifs, affectifs et identitaires élevés. L’épreuve du réel constitue une opération à risque, rarement avantageuse pour la stabilité du système de croyance. Concrètement, cela se traduit par « dans un an tous les vaccinés seront morts » ; « Dans 2 ans nous serons toujours confinés » ; « Dans 1 mois l’armée va mettre le président en prison », et quand les faits démentent les propos anciens, le jour J un nouvel atermoiement s’accompagne d’une nouvelle prophétie…

Un premier niveau d’explication réside dans les motivations psychologiques associées à ces croyances. Douglas, Sutton et Cichocka (2017) montrent que l’adhésion aux théories du complot répond simultanément à des besoins épistémiques, existentiels et sociaux. Ces croyances fournissent des récits explicatifs globaux à des environnements perçus comme opaques, restaurent un sentiment de contrôle face à l’incertitude, et soutiennent une identité valorisée, souvent définie par opposition à des institutions jugées illégitimes ou trompeuses, ou bien des officines puissantes et malfaisantes. Dans ce cadre, l’épreuve du réel introduit une perturbation systémique : elle menace la cohérence explicative, affaiblit le sentiment de contrôle et fragilise l’appartenance symbolique au groupe de croyance. L’évitement s’inscrit alors comme une stratégie de préservation psychique, pleinement fonctionnelle.

Cette dynamique s’articule étroitement avec le raisonnement motivé, tel que décrit par Kunda (1990). Le traitement de l’information s’oriente prioritairement vers la préservation de conclusions compatibles avec les engagements antérieurs, tant que des justifications minimales peuvent être mobilisées. La confrontation empirique directe modifie profondément cette économie cognitive, augmentant la probabilité de dissonance, c’est-à-dire d’un conflit coûteux entre croyances centrales et données observables (Festinger, 1957). Dans ce contexte, l’évitement du réel correspond à une gestion anticipée des coûts psychologiques, bien plus qu’à un rejet abstrait de la rationalité.

 

Un troisième registre explicatif concerne la manière dont les individus perçoivent des motifs, des intentions et des causalités dans leur environnement. Whitson et Galinsky (2008) ont montré que lorsque le sentiment de contrôle personnel diminue, les individus deviennent plus enclins à détecter des structures et des connexions là où il n’y a objectivement que du hasard ou du bruit. Autrement dit, face à l’impuissance ou à l’incertitude, l’esprit compense en cherchant activement des régularités. On le constate avec l’adhésion aux énoncés paranormaux.

Ce mécanisme est courant et généralement bénin : il permet souvent de restaurer un minimum de lisibilité dans des situations ambiguës. Il devient problématique lorsque cette recherche de motifs ne s’exerce plus ponctuellement, mais se cristallise dans des récits explicatifs globaux, attribuant des intentions cohérentes à des événements complexes, hétérogènes ou mal coordonnés. Van Prooijen et ses collègues (2018) montrent précisément que cette tendance à percevoir des motifs illusoires constitue un prédicteur robuste de l’adhésion aux théories du complot.

Lorsque les trajectoires sociales se dégradent — déclassement, précarisation, perte de reconnaissance — cette activité interprétative a tendance à s’intensifier. L’individu ne renonce pas à comprendre ce qui lui arrive ; il cherche au contraire des explications capables d’ordonner l’expérience vécue. Les théories du complot offrent alors des récits particulièrement attractifs : elles transforment une accumulation d’événements disparates en enchaînements intentionnels, et substituent à l’aléa ou à la complexité une logique lisible, centrée sur des acteurs identifiables. La séduction de ces récits tient précisément à cette fonction : ils produisent une cohérence subjective dans un monde perçu comme fragmenté, instable ou hostile. Cette cohérence n’est pas évaluée d’abord à l’aune de sa validité empirique, mais à celle de son pouvoir organisateur. Plus le monde est vécu comme disloqué, plus la surinterprétation devient cognitivement rentable.

Il faut comprendre qu’il y a là une forme de rationalité instrumentale : ce mode de pensée est protecteur de l’estime de soi et de l’identité, et cela est donc intimement lié à un mécanisme d’immunisation contre la contradiction. Les travaux de Lewandowsky et al. (2013) montrent que les croyances complotistes tendent à se structurer comme des systèmes auto-protecteurs, capables d’absorber les informations défavorables en les réinterprétant comme indices supplémentaires du complot. Cette dynamique rappelle, par inversion, le principe d’inoculation cognitive décrit par van der Linden et al. (2017). Là où l’inoculation vise à renforcer la résistance à la désinformation en exposant à des arguments affaiblis, les écosystèmes complotistes préparent à l’avance des cadres interprétatifs destinés à neutraliser toute contradiction externe. Dans ce régime, la confrontation au réel cesse d’avoir une valeur révisable ; elle est immédiatement requalifiée comme manipulation, attaque ou confirmation indirecte.

L’ensemble de ces mécanismes confère à l’évitement du réel un statut structurel. Tant que la croyance demeure médiatisée — par des récits, des vidéos, des témoignages indirects — elle conserve une plasticité interprétative élevée, autorisant des ajustements permanents sans coût immédiat.

 

J’appelle mur du réel le point à partir duquel des contraintes matérielles, institutionnelles ou physiques irréversibles modifient les conditions ordinaires de maintien d’une croyance, et il implique un changement de régime, car les stratégies habituelles de négociation avec les faits cessent de fonctionner. Tant que l’individu évolue dans un espace essentiellement discursif — médias, réseaux sociaux, récits concurrents, controverses à distance — la croyance conserve une large plasticité interprétative. Elle peut absorber les contradictions, redistribuer les responsabilités, reformuler les causes, ou disqualifier les sources adverses. Lorsque l’environnement impose des procédures, des hiérarchies, des risques physiques ou juridiques, cette marge d’ajustement se réduit brutalement. Les conséquences ne relèvent plus de l’interprétation ; elles s’imposent comme des faits opérants, indépendants des cadres explicatifs mobilisés. Un exemple frappant est le cas des soi-disant « citoyens souverains » qui dénoncent l’Etat français comme une fiction et énoncent des lois alternatives qui empêcheraient la police de les contraindre. Le mur du réel se manifeste quand la matraque du gendarme explose la vitre de la voiture et fait s’envoler les illusions d’immunité entretenues par le récit fantasmé qu’on a cultivé à l’abri des contraintes du monde.

 

Le réel ne fait pas rêver la complosphère

Les trajectoires de Krzysztof Galos et de Derek Huffman illustrent deux modalités distinctes de ce basculement, sans que l’on puisse inférer quoi que ce soit de l’évolution interne de leurs croyances. Dans un cas, la volonté de trancher une controverse par l’expérience directe conduit à une exposition immédiate à un appareil sécuritaire en contexte de guerre, indifférent aux intentions individuelles et aux justifications personnelles. Dans l’autre, le choix de faire coïncider une conviction idéologique avec un territoire et un régime politique se heurte à la matérialité administrative, militaire et coercitive d’un État autoritaire, dont les promesses symboliques cèdent rapidement la place à des logiques de contrainte, d’enrôlement et d’opacité.

Ce que ces situations rendent visible c’est surtout l’absence totale d’émulation de nos candidats à l’empirisme. Les autres complotistes ne les considèrent pas comme des exemples à suivre pour avoir agi en conformité avec les croyances qu’ils professent. Les discours complotistes favorables au régime russe continuent de circuler massivement à distance, depuis des contextes où leur maintien n’entraîne ni coût matériel immédiat ni exposition directe à la violence du pouvoir.

Cette dissociation est systématique, et elle est explicative. Elle indique que l’évitement du mur du réel constitue une stratégie de gestion de l’exposition, caractéristique de la mentalité complotiste telle que décrite par la littérature. Là où un régime cognitif ordinaire accepte que les représentations soient révisées sous la contrainte des informations disponibles, le régime complotiste organise activement les conditions dans lesquelles cette contrainte peut être différée, contournée ou neutralisée (Douglas et al., 2017 ; Lewandowsky et al., 2013). Le maintien de la croyance dépend alors moins de sa plausibilité empirique que de la capacité à rester dans un espace où les conséquences demeurent symboliques. Le mur du réel délimite un seuil au-delà duquel la croyance cesse d’être défendable sans engager le corps, le statut ou la sécurité. C’est précisément pour cette raison qu’il est, dans l’immense majorité des cas, soigneusement évité.

Les cas Galos et Huffman rendent visible, par contraste, un fait collectif : la plupart des acteurs complotistes organisent activement leur trajectoire de manière à éviter toute situation où leurs croyances seraient soumises à des contraintes irréversibles.

 

 

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So what ?

On pourrait considérer que chacun doit rester parfaitement libre de s’aveugler et de se manger en pleine face la réalité, mais c’est oublier que nous vivons en interdépendance, et que les élus qui conduisent le bus où se trouvent nos familles et nos amis ont parfois cette mentalité, et nous conduisent tous dans une autre sorte de mur du réel, celui des catastrophes évitables.

Lorsque ce rapport au réel se diffuse dans les sphères de décision politique, ce ne sont plus seulement les trajectoires individuelles qui sont en jeu, mais la capacité collective à affronter des contraintes objectives. Le coût de la négation du réel devient alors systémique. Nous allons tous payer très cher le luxe que s’autorisent ceux qui nient le réel depuis une situation qui les abrite des conséquences.

 

Acermendax

Références

  • Darwin, H., Neave, N., & Holmes, J. (2011). Belief in conspiracy theories: The role of paranormal belief, paranoid ideation and schizotypy. Personality and Individual Differences, 50(8), 1289–1293.
  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542.
  • Festinger, L. (1957). A theory of cognitive dissonance. Stanford University Press.
  • Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. Psychological Bulletin, 108(3), 480–498.
  • Lewandowsky, S., Oberauer, K., & Gignac, G. E. (2013). NASA faked the moon landing—Therefore, (climate) science is a hoax: An anatomy of the motivated rejection of science. PLoS ONE, 8(11), e75637.
  • van der Linden, S., Leiserowitz, A., Rosenthal, S., & Maibach, E. (2017). Inoculating the public against misinformation about climate change. Global Challenges, 1(2), 1600008.
  • van Prooijen, J.-W., Douglas, K. M., & De Inocencio, C. (2018). Connecting the dots: Illusory pattern perception predicts belief in conspiracies and the supernatural. European Journal of Social Psychology, 48(3), 320–335.
  • Whitson, J. A., & Galinsky, A. D. (2008). Lacking control increases illusory pattern perception. Science, 322(5898), 115–117.

Aide à mourir : quand la rhétorique s’empare du corps des autres.

Analysons la nouvelle publication sur X/Twitter de Didier Raoult, le 14 novembre à 19h49.

 

‘’Les fous sont devenus les maitres de l’asile ‘’  Noam Chomsky

C’est nous les gentils !

Nous voyons que la gestion du Covid  n’était qu’un symptôme d’une folie générale où la compétence et le bilan n’ont pas de sens. C’est l’ère de Caligula, on peut mettre n’importe qui à n’importe quelle place, il faut juste plaire au Prince.

Je suis gêné et ne voudrais pas paraitre arrogant, mais il y a une telle discordance entre la réalité de la réalisation en science et les perroquets du gouvernement et des médias que je suis obligé de faire une insulte à ma modestie en remettant les choses comme elles sont dans un monde mesurable. Pardon si ceci apparait comme une marque de vanité.

Nous vivons une époque troublée où les ratés ont pris le pouvoir des médias contrôlés par l’État et la tentation est grande de faire taire les plus compétents par la terreur, les poursuites et la censure.

Pour rassurer ceux qui m’ont fait confiance, un classement récent des scientifiques basé sur les citations scientifiques (research .com) me place parmi tous les scientifiques de toutes spécialités au monde à la 149ᵉ place, à la 2e en France (aucun de mes contradicteurs n’est dans les 100 premiers) la première en médecine (mais le conseil de l’ordre m’explique la science !!!)

En microbiologie, je suis le premier mondial. J’ai fait face à une tribu d’ignorants qui m’expliquait que ce virus ne mutait pas (l’ineffable Veran).

Le gouffre qui nous sépare en science est terrifiant. Ceci est cohérent avec mon classement sur Google scholar avec un chiffre de 225 de H Factor qui signifie que plus de 225 de mes articles ont été cités plus de 225 fois dans la littérature scientifique pour un total qui dépasse 250 000 citations… plus que tout autre microbiologiste/ infectiologue au monde et plus qu’A.Fauci l’idole des laboratoires pharmaceutiques.

En science, « je crains degun » !

Les grenouilles de plateau peuvent toujours coasser, ce n’est que dans un monde d’ignorants qu’ils ont la parole.

 »Souffle, souffle, vent d’hiver ; tu n’es pas si cruel que l’ingratitude de l’homme. « Shakespeare »

 

 

Avant d’aller plus loin, voici une précision qui a son importance. La phrase que Didier Raoult attribue à Noam Chomsky — « Les fous sont devenus les maîtres de l’asile » — n’est pas de Chomsky. On ne la trouve ni dans ses ouvrages, ni dans ses conférences, ni dans ses entretiens, ni dans les archives publiques de ses interventions. C’est une citation apocryphe, un faux viral sans aucune trace textuelle. Autrement dit, Raoult ouvre son message sur une maxime qu’il croit avoir piochée chez Chomsky, mais qui provient en réalité de nulle part. On pourrait y voir un symbole involontaire : commencer une démonstration par une affabulation, c’est jouer cartes sur tables.

Permettez-moi de glisser une vraie citation de Noam Chomsky pour faire bonne mesure.

« La responsabilité des intellectuels est de dire la vérité et de dénoncer les mensonges. »

(The Responsibility of Intellectuals, 1967)

Une mise en scène de soi

Didier Raoult ouvre son message par Chomsky et le conclut par Shakespeare, comme s’il se plaçait d’emblée dans un registre tragique. Ce vernis littéraire camoufle pourtant un texte centré sur lui-même, où la réflexion sur la pandémie sert surtout de décor à un récit d’héroïsation personnelle. Ce n’est pas un discours scientifique, mais une scénographie : il se présente comme l’unique figure lucide dans un monde politique et médiatique livré à la folie. L’effet recherché est simple : donner à son indignation un parfum d’oracle, comme si la gravité du style garantissait la véracité du propos.

Nous avons en général une idée assez précise de ce qu’il convient de penser de l’individu qui hurle tous les jours que tout le monde est fou sauf lui.

Le récit victimaire

Toute la prise de parole repose sur l’idée que Raoult serait un savant d’exception, assiégé par une meute d’incompétents. Les autorités sanitaires seraient aveugles, les médias corrompus ou stupides, et ses contradicteurs réduits à l’état de « grenouilles de plateau ». Cette posture n’a rien d’original : elle correspond au script classique du « génie incompris » persécuté par les institutions. Dans les faits, les critiques formulées contre Raoult depuis 2020 ne relèvent pas de divergences politiques mais de questions méthodologiques, éthiques et factuelles, bien documentées par les inspections sanitaires (IGAS, 2023 ; ANSM, 2022).

Plutôt que de répondre à ces analyses, il les requalifie en attaques infamantes. C’est une stratégie de survie rhétorique : transformer toute critique fondée en persécution afin de ne jamais affronter le fond du problème.

Les mensonges commodes

Lorsqu’il affirme que certains responsables auraient dit que « le virus ne mutait pas », il décrit une scène qui n’a jamais existé. Dès le printemps 2020, des travaux rigoureux montraient la circulation de mutations, notamment la substitution D614G identifiée par Korber et collègues dans Cell (2020), devenue dominante dans le monde quelques mois plus tard. Aucun spécialiste n’a jamais nié la capacité du SARS-CoV-2 à muter ; les virologues expliquaient seulement que son taux de mutation initial était modéré, ce qui était exact. Raoult reformule donc la réalité pour produire un adversaire plus absurde, plus facile à accabler. Vous connaissez ce stratagème, c’est l’homme de paille.

Il affirme aussi que les médias seraient « contrôlés par l’État », ce qui est factuellement infondé : la majorité du paysage médiatique français est détenue par des groupes privés. Cette réécriture conspiratoire lui permet de se placer en dissident courageux, mais elle ne reflète aucune analyse structurelle sérieuse.

Le fétichisme des chiffres

Raoult exhibe ensuite son H-index, son nombre de citations et son classement Research.com, comme si ces chiffres tranchaient à eux seuls la validité scientifique de ses positions sur la pandémie. Il confond notoriété bibliométrique et rigueur méthodologique. Depuis longtemps, des travaux en scientométrie — notamment Waltman (2016), qui analyse en détail les biais structurels du H-index — montrent combien cet indicateur est imparfait, façonné par l’ancienneté, la taille des équipes et la dynamique propre à chaque domaine, sans lien direct avec la qualité réelle des pratiques scientifiques.

Ioannidis, que Raoult présentait autrefois comme une figure d’excellence, a lui-même souligné les illusions créées par les métriques et les structures d’incitation qui poussent à surinterpréter les indicateurs quantitatifs : dans son article Meta-research: Why research on research matters (2018), il décrit précisément comment ces systèmes peuvent fausser la perception de la qualité scientifique. Depuis que Ioannidis s’est aligné sur l’analyse méthodologique rigoureuse contre les affirmations fantaisistes de Raoult sur la pandémie, celui-ci ne le cite évidemment plus.

Opposer une carrière volumineuse à des critiques portant sur des essais cliniques non randomisés, des analyses statistiques invalides ou des protocoles contraires aux règles éthiques n’a aucun sens. Les essais randomisés contrôlés — le cœur de l’évaluation thérapeutique — ont démontré l’inefficacité de l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19 : RECOVERY (The New England Journal of Medicine, Horby et al., 2020), SOLIDARITY (Pan et al., New England Journal of Medicine, 2021) et des méta-analyses indépendantes (Axfors & Ioannidis, 2021). Aucun score bibliométrique ne peut annuler ces résultats.

Une réputation infâme

L’un des éléments les plus frappants, pourtant totalement absent de la mise en scène de Didier Raoult, est son classement dans le Retraction Watch Leaderboard, qui recense les chercheurs ayant accumulé le plus grand nombre de rétractations au monde. Contrairement à l’image triomphale qu’il projette, Raoult figure désormais parmi les vingt scientifiques les plus rétractés au niveau international. La microbiologiste Elisabeth Bik — qui a documenté de manière systématique les anomalies d’images et les manipulations dans de nombreuses publications issues de l’IHU — a résumé cette ironie avec une précision difficile à balayer. S’adressant publiquement à Raoult, elle écrit : « You forgot to mention that you are #14 on the @RetractionWatch leaderboard! It appears that you are quickly losing the trust that scientists once had in you. »

Cet élément est crucial : il montre que l’autorité bibliométrique qu’il brandit comme un talisman s’érode rapidement au sein même de la communauté scientifique. Les citations passées ne protègent pas un chercheur lorsque ses pratiques présentes deviennent indéfendables. Le contraste entre le prestige qu’il revendique et le nombre de rétractations qui pèse sur ses travaux récents souligne précisément la dérive méthodologique que Raoult refuse de regarder en face. Pire que cela, ces rétractations en masse jettent un épais discrédit sur la valeur réelle des contributions de Raoult à la littérature scientifique, ce qui invalide complètement cette ligne rhétorique aux yeux de ceux qui connaissent le fonctionnement de la science

Un discours politique masqué en discours scientifique

Le texte glisse ensuite vers un récit politique où l’on voit surgir la figure d’un « Prince » distribuant les postes selon la flatterie, et celle d’un État tentant de réduire au silence les « compétents ». Cette vision du monde relève de la dramatisation, pas de l’analyse. Les sanctions et enquêtes dont Raoult a fait l’objet n’émanent pas d’un pouvoir politique en quête de vengeance : elles sont le résultat d’évaluations administratives liées à des faits précis, notamment la conduite d’essais cliniques illégaux sur des mineurs et des patients vulnérables (ANSM, 2022).

Le registre de la “terreur” ou de la “censure” est donc une reconstruction dramatique. Il lui permet de ne jamais répondre sur les données, sur les protocoles, ni sur les manipulations constatées dans plusieurs publications. C’est un bouclier narratif qui ne peut faire illusion qu’auprès de ceux qui pour une raison ou une autre veulent prendre fait et cause pour lui.

L’effondrement de la rigueur

Cette prise de parole révèle la rupture progressive entre Didier Raoult et la pratique scientifique telle qu’elle est normalement exercée. Depuis longtemps, il a renoncé à convaincre par des preuves, pour tout miser sur la posture. Il ne discute plus méthodes ni données : il convoque sa carrière comme argument final. Ce renversement est typique des chercheurs en dérive charismatique : lorsque la rigueur méthodologique les contredit, ils quittent la science pour l’autorité personnelle. L’histoire en fournit plusieurs exemples, de Trofim Lyssenko, dont le prestige politique supplanta toute validité expérimentale (Roll-Hansen, 2005), à Wilhelm Reich, qui substitua progressivement un récit héroïque à la réfutation de ses pairs (Sharaf, 1983). Dans chaque cas, la logique est identique : l’autorité remplace l’épreuve des faits. »

Le message ne dit donc rien sur la pandémie, ni sur l’état de la recherche. Il dit quelque chose de beaucoup plus intime : la nécessité, pour Raoult, de maintenir un monde alternatif où il n’a jamais eu tort, où ses échecs sont des complots, et où ses erreurs deviennent les preuves de son génie. Ce refuge rhétorique lui permet d’éviter un examen que la communauté scientifique, elle, a déjà fait depuis longtemps.

« La folie chez les grands ne doit pas aller sans surveillance. »

Shakespeare. Hamlet, Acte III, scène 1.

Acermendax


Références 

  • Axfors, C., & Ioannidis, J. P. A. (2021). Infection fatality rate of COVID-19 inferred from seroprevalence data. Bulletin of the World Health Organization, 99(3), 178–189.
  • Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des Produits de Santé (ANSM). (2022). Inspection de l’IHU Méditerranée Infection : Synthèse des non-conformités graves observées.
  • Bik, E. (2025, February 21). Science Integrity Digest: Catching up. Science Integrity Digest.
  • Chomsky, N. (1967). The Responsibility of Intellectuals. The New York Review of Books, 8(3).
  • Horby, P. W., Mafham, M., Linsell, L., et al. (2020). Effect of hydroxychloroquine in hospitalized patients with Covid-19. The New England Journal of Medicine, 383, 2030–2040.
  • Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS). (2023). Rapport sur le fonctionnement et les pratiques de l’IHU Méditerranée Infection.
  • Ioannidis JPA (2018) Meta-research: Why research on research matters. PLoS Biol 16(3): e2005468. https://doi.org/10.1371/journal.pbio.2005468
  • Korber, B., Fischer, W. M., Gnanakaran, S., et al. (2020). Tracking changes in SARS-CoV-2 spike: Evidence that D614G increases infectivity. Cell, 182(4), 812–827.e19.
  • Marcus, A. (2024, April 3). Embattled researcher Didier Raoult earns more than 100 expressions of concern and another retraction. Retraction Watch. https://retractionwatch.com/2024/04/03/embattled-researcher-didier-raoult-earns-more-than-100-expressions-of-concern-and-another-retraction/
  • Pan, H., Peto, R., Henao-Restrepo, A. M., et al. (2021). Repurposed antiviral drugs for Covid-19 — Interim WHO Solidarity Trial results. The New England Journal of Medicine, 384, 497–511.
  • Roll-Hansen, N. (2005). The Lysenko Effect: The Politics of Science. Humanity Books.
  • Sharaf, M. (1983). Fury on Earth: A Biography of Wilhelm Reich. St. Martin’s Press.
  • Waltman, L. (2016). A review of the literature on citation impact indicators. Journal of Informetrics, 10(2), 365–391.

Lecture critique d’un billet très en colère

Le blog Le Serpent à Sornette a récemment publié un texte au titre provocateur : « Les biais cognitifs, cette escroquerie ». L’autrice, docteure en sciences de l’éducation, y dénonce avec une verve pamphlétaire ce qu’elle perçoit comme une illusion collective : les biais cognitifs seraient, selon elle, un concept vide, une imposture intellectuelle maintenue artificiellement par la psychologie expérimentale et recyclée par les vulgarisateurs pour briller sur YouTube.

Sur le très bon travail de Mehdi Moussaïd sur la question (sur sa chaine Fouloscopie), elle trouve simplement à dire :

« sujet très nul, qui plus est traité de façon parfaitement nulle, par un vidéaste-psychologue un peu nul. » en l’accusant de « babillage psycho-bullshit ».

Une charge en règle, donc — mais dont la rhétorique masque un fond profondément fragile.

 

NB : Si la question des biais cognitifs vous intéresse, voici une émission où Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale, nous en parle.

 

 

1. Une critique fondée sur un malentendu épistémologique

L’autrice commence par affirmer que les biais cognitifs n’existent pas. Son argument : on ne peut pas « trouver un morceau de biais », pas plus qu’on ne peut prélever « un échantillon de climat ». L’intention est claire : rappeler qu’un concept scientifique n’est pas une chose mais un modèle. Pourtant, cette mise au point n’invalide en rien l’existence des phénomènes décrits ; elle confond la nature ontologique du concept avec sa validité scientifique.

De la même façon qu’on n’a jamais observé « le climat » mais seulement des régularités atmosphériques, on n’a jamais vu un « biais cognitif », mais on observe des régularités statistiques de jugement et de décision. Ces régularités, identifiées dès les travaux de Kahneman et Tversky (1974), ont été reproduites et discutées depuis cinquante ans. Les biais cognitifs ne sont donc pas des entités, mais des modèles descriptifs, et personne, dans la littérature sérieuse, ne le conteste.

Le billet commet ainsi une erreur de catégorie : il attaque un usage métaphorique (parfois réifié, c’est vrai) comme s’il s’agissait d’une prétention ontologique. Une confusion entre critique du langage et critique de la théorie.

 

2. Le faux procès de la « rationalité logique »

Deuxième angle d’attaque : selon l’autrice, les psychologues auraient assimilé la rationalité à la logique formelle, et jugeraient « irrationnels » les individus qui ne respectent pas la transitivité ou le principe du tiers exclu. Cette caricature ne résiste pas à la moindre vérification historique.

Depuis Herbert Simon (1955), la psychologie cognitive repose sur le concept de rationalité limitée : les êtres humains n’optimisent pas, ils font du mieux possible avec leurs ressources cognitives. Les travaux de Kahneman et Tversky, loin d’imposer une rationalité mathématique, ont cherché à comprendre les écarts entre raisonnement humain et modèles normatifs (utilité attendue, probabilités bayésiennes, etc.). Les débats qui ont suivi — notamment avec Gigerenzer et Todd (1999) — ont précisément contesté la prétention normative des premiers modèles. Autrement dit : la critique que Sornette formule en 2025 est celle que la discipline s’est déjà adressée à elle-même… dans les années 1990.

Parenthèse importante :  En français, le mot biais évoque spontanément une faute ou une distorsion : on « est biaisé » comme on « a tort ». Or, dans la littérature scientifique anglophone, le terme bias n’a pas du tout cette connotation. Il signifie d’abord une inclinaison, une orientation, voire une simple régularité dans la manière dont nous traitons l’information. Ce n’est que dans certains contextes — statistiques, expérimentaux ou comportementaux — que le mot prend un sens évaluatif, lorsqu’on compare la tendance observée à un modèle de référence. Mais y voir une notion intrinsèquement normative relève du contresens. Bias décrit un écart régulier, pas une faute. Le reste est une projection linguistique française, qui alimente d’ailleurs la confusion entre biais, erreur et illusion.

Ce que l’on appelle « biais » n’implique donc pas nécessairement une erreur, mais un écart par rapport à un modèle de référence. Selon le cadre choisi, cet écart peut être une faute logique (dans la tradition de Kahneman) ou une stratégie efficace dans un environnement donné (dans la lignée de Gigerenzer). La psychologie contemporaine ne tranche pas entre les deux : elle décrit les conditions où nos heuristiques sont performantes, et celles où elles échouent. En ce sens, le mot « biais » ne désigne pas une pathologie de la pensée, mais une économie cognitive dont l’adaptation dépend du contexte.

 

Si comme un cognitiviste des années 80 vous ne pensez qu’en termes de logique formelle basique, le jeu « Pierre-Feuille-Ciseaux » est un paradoxe insoluble, puisqu’il ne respecte pas la règle élémentaire de transitivité. La feuille est plus forte que la pierre, plus forte que les ciseaux, donc logiquement la feuille est plus forte que les ciseaux. Non ? Fâcheux : vous êtes irrationnels au sens de la psychologie cognitive. C’est parfaitement stupide.

« Démonstration » made in Dr Sornette

 

Intermède : la rhétorique sans sources

Le plus étonnant, dans cette charge contre la psychologie cognitive, est l’absence totale de sources. Le billet ne cite ni un article scientifique, ni même le moindre exemple de vulgarisation fautive. Il se contente d’affirmations générales et d’ironie, sans jamais étayer ses jugements. Cette posture confère au texte un ton d’autorité sans preuve, exactement ce qu’il reproche à la psychologie. Une critique scientifique, même radicale, suppose un examen des textes, des protocoles, des débats internes. Ici, rien de tout cela : le lecteur doit se contenter de croire l’autrice sur parole. L’ironie est cruelle : en dénonçant des chercheurs accusés de « réifier » leurs concepts, elle réifie elle-même ses cibles — les « cognitivistes », les « vulgarisateurs », les « zététiciens » — comme des figures mythiques interchangeables.

 

3. Les systèmes 1 et 2 : une cible en carton

Autre cible du billet : la théorie des deux systèmes (ou dual-process theory), que l’autrice présente comme une fable dépassée — deux modes de raisonnement, l’un intuitif et rapide, l’autre réfléchi et lent, sans qu’on sache ce qui déclenche le passage de l’un à l’autre.

Problème : cette description n’a jamais été défendue par aucun chercheur identifiable. Le texte ne cite ni Kahneman, ni Stanovich, ni Evans, ni aucun ouvrage de psychologie cognitive. Il ne mentionne pas davantage les vulgarisateurs qu’il prétend critiquer. L’attaque repose donc sur une caricature anonyme : un « système 1 » et un « système 2 » qui seraient présentés comme des interrupteurs mentaux sans support empirique.

En réalité, les modèles contemporains ne parlent plus de « systèmes », mais de processus à deux vitesses (Evans & Stanovich, 2013) situés sur un continuum d’automaticité, d’attention et de contrôle. Ces modèles ont été affinés depuis trente ans, intégrant la variabilité contextuelle et les interactions entre cognition et environnement. L’idée même que le cerveau fonctionnerait comme une bascule entre deux modules indépendants est une simplification rhétorique, jamais un énoncé scientifique.

Enfin, l’un des rares arguments concrets du billet — « on ne peut pas entraîner son intuition » — contredit directement les données issues de la recherche sur l’expertise. De nombreux travaux (Klein, 1998 ; Kahneman & Klein, 2009) montrent que l’intuition peut se calibrer dans des environnements prévisibles et à forte rétroaction, comme la médecine d’urgence ou la navigation aérienne. Là encore, la critique attaque une version imaginaire du modèle, sans s’appuyer sur aucune donnée ni sur aucun texte réel.

L’autrice ne réfute donc pas la théorie du double processus ; elle attaque une parodie qu’elle a elle-même inventée.

 

Autre émission sur le sujet avec Wim de Neys, chercheur CNRS en psychologie du raisonnement.

 

4. « A-théorique », vraiment ?

La psychologie cognitive n’est pas exempte de défauts : paradigmes simplifiés, dépendance excessive à des échantillons d’étudiants, et fameuse crise de la reproductibilité qui a secoué toute la discipline.
Mais, contrairement à ce que suppose l’autrice, cette crise a provoqué une profonde réforme méthodologique : pré-enregistrement des hypothèses, réplications multicentriques, ouverture systématique des données, statistiques bayésiennes et culture de transparence (Nosek et al., 2018). Autrement dit, la psychologie cognitive a fait le travail épistémologique qu’elle lui reproche de négliger.

Cette observation met aussi en lumière un contraste que la polémiste omet : les sciences de l’éducation, dont elle est issue, restent largement épargnées par ces exigences de vérification et de reproductibilité ; j’y reviendrai. Qu’une chercheuse issue de ce champ reproche à la psychologie cognitive son « a-théoricité » a donc quelque chose d’ironiquement déplacé : la discipline depuis laquelle elle parle n’a jamais produit, ni revendiqué, un niveau de formalisation comparable.

Qualifier la recherche sur les biais cognitifs de « cryptozoologie » n’est pas seulement une provocation : c’est une erreur d’échelle scientifique, qui trahit une méconnaissance du paysage actuel. Le champ le plus critiqué est, paradoxalement, celui qui s’est le plus réformé.

 

5. Le point juste : l’instrumentalisation managériale des biais

Là où le billet frappe juste, c’est dans sa mise en cause de l’instrumentalisation du concept de biais cognitifs. Depuis quelques années, l’expression s’est banalisée dans les médias, les formations professionnelles, le marketing et les discours politiques. On propose de « corriger ses biais » comme on ferait du coaching mental, ou d’apprendre à « libérer son cerveau » comme s’il s’agissait d’une compétence individuelle isolée.

Cette dérive existe bel et bien. Elle détourne un outil descriptif — conçu pour comprendre nos limites cognitives — en morale comportementale : on demande aux individus de se “déprogrammer” eux-mêmes au lieu d’interroger les environnements qui favorisent l’erreur, la désinformation ou la manipulation. Mais reconnaître cette dérive ne revient pas à nier la valeur scientifique du concept. Ce n’est pas la psychologie cognitive qu’il faut incriminer, mais l’usage qu’en font certains formateurs, communicants ou institutions lorsqu’ils vident la notion de sa dimension contextuelle et la réduisent à un slogan.

Les biais cognitifs ne sont pas incompatibles avec une lecture sociale ; ils l’ont simplement longtemps laissée de côté. Les travaux récents sur la cognition sociale et morale intègrent explicitement des variables contextuelles : statut, appartenance de groupe, culture, hiérarchie. Ainsi, Haslam et Reicher (2017) ont montré que la « conformité » dépend du cadre identitaire partagé plutôt que d’une simple tendance universelle à suivre la majorité. De même, les recherches sur le motivated reasoning (Kunda, 1990 ; Druckman & McGrath, 2019) articulent la motivation individuelle et l’environnement idéologique. Le champ se déplace donc : il reconnaît que nos biais sont situés dans des structures sociales, politiques et culturelles.

Reste à poursuivre ce travail, car l’héritage individualisant des premiers modèles pèse encore sur la vulgarisation et l’enseignement. Autrement dit, le problème n’est pas l’absence de conscience sociale dans la psychologie cognitive, mais son retard d’intégration.

L’éducation à l’esprit critique ne consiste pas à réciter une liste de biais, mais à comprendre les mécanismes — cognitifs, émotionnels et sociaux — qui rendent ces biais opérants.
Sur ce point, la dénonciation de Sornette rappelle pertinemment l’importance d’une approche systémique, mais elle se trompe d’adversaire : ce n’est pas la recherche, ni la vulgarisation qu’il faut blâmer, c’est sa caricature utilitariste.

 

6. Un angle mort disciplinaire

Reste à situer la position depuis laquelle s’énonce cette critique. Docteure en sciences de l’éducation, elle emprunte à sa discipline un regard critique sur les conditions d’apprentissage, la construction des savoirs et la didactique. C’est une perspective précieuse quand elle analyse la transmission des concepts scientifiques. Mais elle franchit une ligne épistémologique lorsqu’elle prétend invalider une discipline entière depuis l’extérieur, sans dialogue avec sa littérature interne.

C’est d’autant plus problématique que les sciences de l’éducation, jeunes et éclatées, connaissent elles-mêmes des faiblesses importantes : faible cumulativité, pluralité de paradigmes, dépendance à des cadres théoriques importés. Autrement dit, l’autrice reproche à la psychologie ce que sa propre discipline n’a pas encore résolu. Sa posture revient donc à une critique externe — légitime politiquement, mais épistémologiquement inconsistante. Elle confond le discours vulgarisé sur les biais avec la recherche elle-même, et la rhétorique militante avec la réfutation scientifique.

 

7. Une colère spectaculaire, mais mal dirigée

La puissance du texte tient avant tout à sa mise en scène de la colère. Ce registre, efficace sur le plan rhétorique, donne l’illusion d’une indignation scientifique alors qu’il s’agit surtout d’un ressentiment polémique. Depuis plusieurs années, l’autrice s’emploie à disqualifier le milieu sceptique et les chercheurs qui vulgarisent la psychologie expérimentale, sans jamais produire d’analyse méthodique ni de réfutation documentée.

Sa virulence ne traduit pas une exigence de rigueur, mais la frustration d’une critique demeurée sans écho dans la communauté scientifique, indifférente, précisément, parce que ses arguments ne tiennent pas.

Ce qui transparaît ici, ce n’est pas une dénonciation fondée, mais une confusion entre rejet social et réfutation épistémologique. L’autrice s’en prend aux figures visibles de la vulgarisation — zététiciens, psychologues, médiateurs — comme si leur notoriété prouvait l’inanité de leurs concepts. Elle confond l’audience avec l’autorité, et la popularité avec la fausseté.

Ainsi, en prétendant invalider la notion même de biais cognitifs, elle commet la même erreur que ceux qu’elle accuse de simplisme : elle réifie un modèle pour mieux le démolir, sans voir qu’il n’a jamais été présenté comme une entité. La colère ne saurait se substituer à un démonstration circonstanciée.

 

Conclusion

Les biais cognitifs ne sont pas des vérités gravées dans le marbre : ce sont des outils descriptifs destinés à rendre compte des régularités de notre jugement dans un environnement incertain.
Certains modèles sont discutables, d’autres contextuels, plusieurs surexploités ; c’est le propre d’une science vivante. Mais les rejeter en bloc, au nom d’un scepticisme indigné, revient à confondre la critique de la science avec son rejet — et à transformer une question de méthode en posture morale.

Il existe bien un problème dans la recherche sur les biais, mais ce n’est pas celui que pointe Sornette.
C’est celui, mieux documenté, de l’inflation ontologique : à force de multiplier les « biais » supposément distincts, la littérature en vient parfois à redécrire plusieurs fois le même phénomène sous des noms différents.

Comme l’ont montré Ōeberst et Imhoff (2023), nombre de ces effets peuvent être compris dans un cadre commun de traitement de l’information conforme aux croyances (belief-consistent information processing). Autrement dit, la science des biais doit aller vers plus de parcimonie. Je le disais déjà il y a deux ans, le 8 novembre 2023 dans cette vidéo :

 

Cette autocritique existe donc déjà au sein du champ scientifique, et les vulgarisateurs qui prennent ce travail au sérieux s’en inspirent depuis longtemps. Et depuis longtemps l’accent est mis pour reconnaître la complexité, éviter la surenchère classificatoire, rappeler que nos biais sont situés dans des contextes sociaux, culturels et émotionnels.

Sornette se permet d’appeler « escroquerie » un champ disciplinaire et le patient travail de vulgarisation qui s’y rattache au sein d’un texte qui déborde de hargne mais manque de source. C’est d’autant plus regrettable qu’en pleine Fête de la science, on aurait pu espérer une mise en valeur du débat public éclairé, plutôt qu’un sabordage rhétorique.

 

 

Acermendax

Lecture conseillée : Quand est-ce qu’on biaise ?


Références

  • Druckman, J. N., & McGrath, M. C. (2019). The evidence for motivated reasoning in climate change preference formation. Nature Climate Change, 9(2), 111–119.
  • Evans, J. St. B. T., & Stanovich, K. E. (2013). Dual-process theories of higher cognition: Advancing the debate. Perspectives on Psychological Science, 8(3), 223–241.
  • Gigerenzer, G., Todd, P. M., & The ABC Research Group. (1999). Simple heuristics that make us smart. Oxford University Press.
  • Haslam, S. A., Reicher, S. D., & Platow, M. J. (2020). The New Psychology of Leadership: Identity, Influence and Power (2nd ed.).
  • Kahneman, D., & Klein, G. (2009). Conditions for intuitive expertise: A failure to disagree. American Psychologist, 64(6), 515–526.
  • Kahneman, D., & Tversky, A. (1974). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. Science, 185(4157), 1124–1131.
  • Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. Psychological Bulletin, 108(3), 480–498.
  • Nosek, B. A., Ebersole, C. R., DeHaven, A. C., & Mellor, D. T. (2018). The preregistration revolution. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(11), 2600–2606.
  • Ōeberst, A., & Imhoff, R. (2023). Toward parsimony in bias research: A proposed common framework of belief-consistent information processing for a set of biases. Perspectives on Psychological Science. Advance online publication.
  • Simon, H. A. (1955). A behavioral model of rational choice. The Quarterly Journal of Economics, 69(1), 99–118.

 

Le scepticisme à géométrie variable

Il est aisé d’adhérer à l’esprit critique lorsqu’il s’exerce contre des croyances que l’on juge farfelues ou étrangères à sa propre vision du monde. On salue alors la rigueur, on loue la méthode, on applaudit la démystification.

Mais il arrive que la pensée sceptique s’aventure sur un terrain plus sensible : celui de nos convictions personnelles. Une idée à laquelle nous tenons, une théorie qui nous a séduits, une représentation du monde qui nous rassure. Et soudain, le regard critique devient suspect. On le trouve agressif, intolérant, excessif.

Ce basculement révèle une tension profonde : le scepticisme est volontiers brandi comme arme contre les croyances des autres, mais rarement accepté comme exigence vis-à-vis de soi, alors que c’est là sa vraie finalité : la remise en question qui nous évite de sombrer. Ainsi se manifeste un scepticisme sélectif, plus rhétorique que méthodologique, une sorte de double standard.

C’est précisément dans ces zones d’attachement que la démarche critique révèle toute sa valeur. Douter de ce qui nous plaît n’est pas une trahison ; c’est l’un des plus hauts degrés d’honnêteté intellectuelle.

Alors un effort supplémentaire nous attend chaque fois que la parole critique s’attaque à une idée que l’on voudrait épargner.

La chanson de l’été ?