Nous vivons tous dans un monde de concepts construit par notre cerveau à partir de nos perceptions de notre environnement. Nous le faisons assez efficacement, car la sélection naturelle s’est assuré d’éliminer continuellement ceux qui n’en étaient pas capables.

Pendant longtemps, le risque principal associé aux grands modèles de langage semblait assez simple : ils inventent, se trompent, brodent… Ils hallucinent. Mais un problème plus pernicieux pourrait bien s’avérer plus dangereux la flagornerie.

Votre IA préférée peut produire une réponse exacte sur le plan grammatical, cohérente en apparence, rassurante dans le ton, et pourtant pousser son interlocuteur dans la mauvaise direction si elle détecte que telle est son inclination.

Cela est souligné par une prépublication parue en février 2026, Sycophantic Chatbots Cause Delusional Spiraling, Even in Ideal Bayesians. (Des chatbots flatteurs peuvent entraîner une dérive délirante, y compris chez des individus parfaitement rationnels.)

Les auteurs y proposent un modèle formel du dialogue entre un utilisateur et un chatbot flatteur. Leur résultat central mérite l’attention : même un usager idéal, supposé très rationnel et parfaitement conscient du risque de complaisance, reste vulnérable à une forme d’emballement cognitif. Autrement dit, le problème ne tient pas seulement à la crédulité des personnes fragiles ou mal informées. Il tient aussi à la structure même de l’interaction, quand une machine sélectionne de préférence les éléments qui confortent l’hypothèse déjà formulée par l’utilisateur (Chandra et al., 2026).

 

Le point le plus dérangeant du papier c’est que la dérive persiste même quand on imagine un chatbot “factuel”, c’est-à-dire un système qui ne fabrique pas de fausses informations mais choisit, parmi des informations vraies, celles qui vont dans le sens de l’utilisateur. Une IA peut donc alimenter l’erreur sans mentir frontalement. Il suffit qu’elle trie le réel de façon complaisante, qu’elle mette en avant les signaux confirmatoires, qu’elle fasse du cherry-picking avec une politesse impeccable (Chandra et al., 2026). Dans cette situation, l’IA reproduit à merveille les mécanismes des biais de confirmation.

Cette pente avait déjà été identifiée plus tôt dans la littérature sur la “sycophancy”. En 2023, Mrinank Sharma et ses collègues montraient que plusieurs assistants fondés sur l’apprentissage par renforcement à partir de retours humains (Reinforcement Learning from Human Feedback), avaient tendance à épouser les croyances de l’utilisateur plutôt qu’à privilégier la réponse la plus juste. Leur hypothèse mérite d’être retenue : les préférences humaines elles-mêmes récompensent souvent la réponse qui nous ressemble, nous rassure, nous approuve. Une IA flatteuse apparaît alors comme un produit d’optimisation tout à fait prévisible. Elle plaît davantage, donc elle gagne plus facilement dans les boucles d’entraînement et d’évaluation (Sharma et al., 2025).

Ce point a reçu une confirmation expérimentale importante dans Science en mars 2026. Myra Cheng et ses collègues ont étudié 11 modèles de pointe et montrent que ces IA validaient les actions des utilisateurs environ 49 % plus souvent que des humains. Dans deux expériences préenregistrées, ce style de réponse augmentait chez les participants la conviction d’avoir raison, réduisait leur volonté de réparer un conflit interpersonnel, et renforçait leur désir de réutiliser l’outil. Le mécanisme est limpide : la complaisance fait du bien sur le moment, donc elle fidélise, tout en détériorant le jugement et la disposition à corriger sa conduite (Cheng et al., 2026).

À partir de là, les cas extrêmes cessent de ressembler à des anomalies improbables. Lorsqu’une personne commence à échafauder une théorie farfelue sur la physique, la médecine, la spiritualité ou la politique, une IA trop conciliante peut transformer une intuition confuse en quasi-révélation personnelle. Le vieux fantasme du génie incompris trouve soudain un interlocuteur infatigable, disponible à toute heure, qui reformule, renforce, embellit. Là où un proche hausserait un sourcil, où un collègue demanderait une preuve, où un éditeur exigerait une méthode, la machine peut répondre que l’idée est brillante, révolutionnaire, sous-estimée, digne d’un prix Nobel. La légitimation affective de l’erreur factuelle peut piéger un utilisateur intelligent mais trop confiant.

 

Sur le terrain clinique, plusieurs auteurs appellent déjà à la prudence. Søren Dinesen Østergaard posait dès 2023 la question de savoir si les chatbots génératifs pouvaient nourrir des délires chez des personnes vulnérables à la psychose (Østergaard, 2023). En 2025, Anthony Hudon et ses collègues proposaient d’employer le terme de « psychose associée à l’IA » (AI psychosis) afin de décrire la manière dont ces systèmes peuvent agir comme modificateurs contextuels : feedback contingent, miroir affectif, renforcement thématique, disponibilité permanente (Hudon et al., 2025). Le terme doit être employé avec prudence, car les preuves restent limitées. Un point apparaît clairement : un chatbot qui valide trop vite et trop souvent peut devenir dangereux pour certains usagers.

 

Le plus intéressant, au fond, concerne les situations ordinaires. Point besoin d’une psychose pour subir les effets d’une IA flatteuse. Il suffit d’un projet bancal, d’une intuition mal ficelée, d’un courrier vindicatif que l’on hésite à envoyer, d’une mauvaise lecture d’un article scientifique, d’un conflit personnel dans lequel on cherche surtout à être conforté. Une machine qui vous dit en substance “vous avez raison, foncez” peut faire gagner quelques minutes d’euphorie et faire perdre ensuite beaucoup plus : une relation, une crédibilité, un contrat, de l’argent, du temps, parfois simplement la face quand le réel se charge de la correction.

Le secteur lui-même n’est pas loin de reconnaître l’étendue du problème. En avril 2025, OpenAI a dû revenir sur une mise à jour de GPT-4o devenue “noticeably more sycophantic”. L’entreprise explique que le modèle visait à plaire à l’utilisateur, y compris en validant des doutes, en alimentant la colère, en encourageant des actions impulsives ou en renforçant des émotions négatives, avec des enjeux de sécurité liés à la santé mentale, à la dépendance émotionnelle et aux comportements à risque (OpenAI, 2025a, 2025b). L’aveu compte, car il montre que le problème ne relève pas d’un fantasme anti-IA. Il relève d’un arbitrage industriel très concret entre satisfaction immédiate et fiabilité à long terme.

Une IA utile devrait parfois nous décevoir. Elle devrait demander des preuves, opposer des objections, signaler les zones d’incertitude, distinguer une hypothèse d’une découverte, une intuition d’un résultat, une impression d’un fait. Elle devrait aider à penser, donc aussi à renoncer. Tant que la logique dominante récompensera surtout l’adhésion, l’encouragement et la sensation d’être compris, le risque restera entier : nous fabriquer des machines qui excellent moins dans la recherche du vrai que dans l’art de nous faire plaisir.

Et ce serait dommage car les IA ont aussi le potentiel de nous aiguiller vers une pensée plus rigoureuse et méthodique ; elles peuvent contribuer à faire de nous de meilleurs penseurs critiques. Toutefois il s’agit peut-être d’une erreur de ma part d’avoir une telle réflexion ; j’en parlerai à mon LLM préféré.

 

Aermendax

Références

  • Chandra, K., Kleiman-Weiner, M., Ragan-Kelley, J., & Tenenbaum, J. B. (2026). Sycophantic chatbots cause delusional spiraling, even in ideal Bayesians. arXiv. doi:10.48550/arXiv.2602.19141
  • Cheng, M., Lee, C., Khadpe, P., Yu, S., Han, D., & Jurafsky, D. (2026). Sycophantic AI decreases prosocial intentions and promotes dependence. Science, 391, eaec8352. doi:10.1126/science.aec8352
  • Hudon, A., Blilie, A., Sedler, B., Gold, J. A., Naslund, J. A., & Torous, J. (2025). Delusional experiences emerging from AI chatbot interactions or “AI psychosis”. JMIR Mental Health, 12, e85799. doi:10.2196/85799
  • (2025a, 29 avril). Sycophancy in GPT-4o: What happened and what we’re doing about it. OpenAI.
  • (2025b, 2 mai). Expanding on what we missed with sycophancy. OpenAI.
  • Østergaard, S. D. (2023). Will generative artificial intelligence chatbots generate delusions in individuals prone to psychosis? Schizophrenia Bulletin, 49(6), 1418–1419. doi:10.1093/schbul/sbad128
  • Sharma, M., Tong, M., Korbak, T., Duvenaud, D., Askell, A., Bowman, S. R., Cheng, N., Durmus, E., Hatfield-Dodds, Z., Johnston, S. R., Kravec, S., Maxwell, T., McCandlish, S., Ndousse, K., Rausch, O., Schiefer, N., Yan, D., Zhang, M., & Perez, E. (2025). Towards understanding sycophancy in language models. arXiv. doi:10.48550/arXiv.2310.13548

Le 9 avril 2026, la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), autrement dit le service statistique du ministère de l’Éducation nationale, publie une note d’information intitulée « Une meilleure capacité de discernement de l’information en seconde qu’en sixième, mais un niveau comparable d’adhésion aux croyances conspirationnistes ». Le document est signé par Aïcha M. Bafoumou, Grégoire Borst et leurs collègues. Il repose sur une enquête menée en 2022 auprès d’environ 23 000 élèves de sixième et de seconde. Le texte est accessible publiquement, avec son protocole et ses résultats.

Le discernement des élèves

Le dispositif distingue deux dimensions. D’un côté, un score de discernement fondé sur des exercices où les élèves sont confrontés à des énoncés qui reprennent la forme de titres d’information, certains exacts, d’autres erronés, et doivent en juger la fiabilité. De l’autre, un score d’adhésion à des croyances conspirationnistes, construit à partir de réponses à des énoncés généraux évoquant des intentions cachées ou des dissimulations.

Le premier résultat correspond au titre de la note. Les élèves de seconde identifient mieux les informations fiables que ceux de sixième. L’écart reste net sur l’ensemble des items. La scolarité produit donc un effet mesurable sur cette capacité. Nous constatons que le collège sert probablement à quelque chose.

D‘après le second résultat, le niveau d’adhésion aux énoncés conspirationnistes varie peu entre la sixième et la seconde.

Les élèves progressent dans l’identification des informations fiables, sans évolution comparable de leur adhésion aux énoncés conspirationnistes. En tout cas en ce qui concerne les items testés. Et c’est justement là que ma critique va porter

Par ailleurs, l’étude met aussi en évidence des écarts liés à l’origine sociale et aux performances scolaires. Les élèves issus de milieux favorisés obtiennent en moyenne de meilleurs scores de discernement. Ces différences persistent, même si elles se réduisent lorsque l’on tient compte du niveau scolaire.

Ce travail est intéressant et il reste prudemment descriptif, mais des difficultés apparaissent au moment de nommer ce qui est mesuré. La note introduit en effet une catégorie d’« attitude sceptique ». Elle désigne des élèves qui rejettent plus souvent les informations qu’ils n’en acceptent. Cette définition décrit un profil de réponse, une tendance à invalider les propositions. Elle ne correspond pas à un scepticisme méthodique fondé sur l’examen des preuves. Un élève peut être classé « sceptique » en rejetant des informations fausses, mais aussi en rejetant des informations vraies. La variable ne mesure donc pas une compétence critique, mais une orientation dans la manière de répondre. Le mot scepticisme ne devrait à mon sens être employé que lorsqu’on veut mesurer un doute, et pas une croyance – par exemple la croyance que c’est l’inverse des énoncés proposés aux élèves qui est la vérité.

C’est un problème important que l’on croise ailleurs : en qualifiant de climatosceptiques des discours de négation du consensus scientifique, et donc une posture de prétention au savoir d’une vérité qui va à l’encontre du discours scientifique, on anéantit la posture sceptique qui est celle du doute authentique.

 

Des croyances complotistes, vraiment ?

La seconde difficulté dans cette note concerne l’expression « croyances conspirationnistes ». Le dispositif repose sur des énoncés généraux du type « le gouvernement cache des informations importantes » ou « certains groupes ont des projets secrets nuisibles ». L’accord avec ces propositions est interprété comme une « croyance conspirationniste », et cela se retrouve dans d’autres travaux, mais cela pose de sérieux problèmes.

Une réponse positive à un item isolé ne permet pas de qualifier une mentalité complotiste, qui se caractérise par une disposition générale à interpréter le monde à travers des intentions cachées, disposition qui tend à se manifester de manière cohérente à travers plusieurs croyances (Brotherton et al., 2013 ; Bruder et al., 2013).

Tout dépend du sens attribué à des termes comme « secret » ou « dissimulation », qui peuvent recouvrir des réalités plausibles dans certains contextes. La note construit un score moyen d’adhésion aux énoncés conspirationnistes à l’échelle des groupes, mais elle ne décrit pas les profils individuels d’adhésion, c’est-à-dire le nombre et la combinaison des énoncés auxquels chaque élève souscrit. Or c’est ce type de profil qui serait le plus utile pour approcher une éventuelle disposition complotiste. En l’absence de tels profils, l’étude décrit correctement un rapport moyen à certains énoncés, mais elle permet plus difficilement de distinguer une adhésion ponctuelle à des formulations ambiguës d’une tendance stable à interpréter le monde en termes de complot.

Et encore faudrait-il que les énoncés permettent réellement de faire le tri entre une attitude rationnelle et prudente face aux informations, et une attitude de soupçon systématique ; cette distinction reste difficile à établir avec ce type de questionnaire, même lorsque les instruments utilisés présentent de bonnes propriétés psychométriques (Drinkwater et al., 2020). »

 

Le travail de la DEPP reste utile lorsqu’il est lu pour ce qu’il montre : des écarts entre niveaux scolaires, entre groupes sociaux, et même entre garçons et filles. Les garçons ayant davantage tendance à rejeter des informations.

L’autre résultat solide me semble être le relatif découplage entre une capacité à trier l’information, et un degré d’accord avec des énoncés évoquant des intentions cachées. Nous voyons qu’il s’agit de deux dimensions du rapport des élèves aux énoncés concernant le réel, qui sont en bonne partie indépendantes.

 

Conclusion

La note de la DEPP et les critiques que je me permets de formuler plaident ensemble pour de la prudence dans notre manière de décrire la mentalité complotiste, qui ne peut pas se voir traitée comme une simple lacune dans les capacités à traiter les informations. Le mentalité complotiste se construit à travers une identification à des groupes qui se définissent par leur recours à ce type de discours, par une habituation rhétorique et à une forme de radicalisation contre ce que la société reconnait comme des autorités épistémiques.

Et à titre personnel c’est cette consolidation vers des vérités alternatives dont j’aimerais que l’on explique les mécanismes afin que l’école puisse améliorer son travail d’édification des défenses intellectuelle des élèves face aux discours piégés.

NB :  L’un des auteurs de l’étude, Grégoire Borst, était l’invité de la TeB en février 2020 : « Le cerveau des adolescents (TenL#85) » 

 

 

 

Acermendax

Référence

  • Bafoumou, A. M., Raffy, G., Persem, E., Hekmati, A., Cassotti, M., Ghazi, M., Lemaire, M., Le Stanc, L., Ye, S., & Borst, G. (2026). Une meilleure capacité de discernement de l’information en seconde qu’en sixième, mais un niveau comparable d’adhésion aux croyances conspirationnistes (Note d’Information n° 26-10). DEPP. https://doi.org/10.48464/ni-26-10
  • Brotherton, R., French, C. C., & Pickering, A. D. (2013). Measuring belief in conspiracy theories: The generic conspiracist beliefs scale. Frontiers in Psychology, 4, 279.
  • Bruder, M., Haffke, P., Neave, N., Nouripanah, N., & Imhoff, R. (2013). Measuring individual differences in generic beliefs in conspiracy theories across cultures: Conspiracy mentality questionnaire. Frontiers in Psychology, 4, 225.
  • Drinkwater, K. G., Dagnall, N., & Denovan, A. (2020). Psychometric assessment of the Generic Conspiracist Beliefs Scale. PLoS ONE, 15(3), e0230365.
    https://doi.org/10.1371/journal.pone.0230365
Comment le rapport à la réalité est altéré par la pensée complotiste

Dans les univers complotistes, le rapport au réel est majoritairement médiatisé : il passe par des vidéos, des réseaux sociaux, des chaînes de commentaires, des contre-récits concurrents. Tant que la confrontation reste discursive, la croyance fonctionne à faible coût cognitif . Elle ne requiert ni mise à l’épreuve directe, ni engagement matériel, ni exposition aux contraintes institutionnelles ou physiques du monde social et politique : c’est assez confortable !

Mais parfois l’individu sort de l’espace narratif pour interagir directement avec la réalité. C’est le cas du platiste qui s’est rendu en Antarctique et qui a annoncé qu’il changeait d’avis : Happy end.

Dans d’autres cas c’est plus tragique ; une représentation du monde construite pour neutraliser la complexité — et souvent la violence — du réel se trouve confrontée à des structures qui ne négocient pas avec les croyances individuelles : appareil sécuritaire, logique militaire, détention, conscription.

Ces situations permettent d’observer, de manière particulièrement nette, ce que l’on peut appeler un mur du réel : le point où une vision complotiste cesse d’être un cadre interprétatif sans conséquence et devient un principe de décision engageant des effets irréversibles. Elles montrent également que ce mur n’est pas seulement cognitif. Il est institutionnel, administratif, coercitif. Et dans ce cas ce n’est pas une simple réfutation qui se produit, mais la réponse froide et implacable du monde.

 

Le cas Galos : confrontation exceptionnelle avec le réel

 

Krzysztof Galos, citoyen polonais, est présenté par plusieurs sources journalistiques comme remettant en cause la réalité ou l’ampleur des crimes imputés à l’armée russe en Ukraine. Selon ces récits, il aurait franchi la frontière ukrainienne en avril 2023, circulé dans des zones occupées, puis aurait été interpellé à un point de contrôle, détenu à Taganrog, et serait décédé en détention en juin 2023. Des éléments évoqués publiquement sont compatibles avec des violences graves en détention, sans qu’une procédure indépendante permette ici d’en établir les faits de manière judiciaire.

Sur cette affaire, voici une source à lire.

Pour l’analyse, l’important est ailleurs : ce cas ressemble superficiellement à une démarche de « vérification », mais ce qu’il faut souligner c’est son caractère d’exception par rapport au fonctionnement ordinaire des croyances complotistes. La littérature décrit le complotisme comme un mode de pensée qui déplace l’épreuve de réalité hors du champ empirique, au profit de récits autoréférentiels et d’une défiance généralisée envers les institutions productrices de faits. La conséquence directe est tout simplement la résistance systématique à la réfutation (Douglas, Sutton & Cichocka, 2017). Quand une information contredit le récit, elle ne conduit pas à réviser l’hypothèse ; elle est fréquemment réinterprétée comme un produit de la manipulation, et devient ainsi compatible avec les croyances préalables.

Ce verrouillage s’appuie sur des mécanismes cognitifs décrits depuis longtemps dans la population générale. Le raisonnement motivé conduit à évaluer l’information d’abord selon sa capacité à préserver une conclusion préférée, et non selon sa valeur probante (Kunda, 1990). Si l’on ajoute que la révision d’une croyance fortement investie peut déclencher une coûteuse dissonance cognitive, on comprend pourquoi l’évitement de l’épreuve du réel n’est pas un accident mais une stratégie de stabilité psychique ; éviter les situations où l’on risque d’être contraint d’abandonner une explication qui donne sens, cohérence et sentiment de contrôle. Ce point est cohérent avec l’idée que les croyances complotistes répondent à des motivations épistémiques et existentielles (Douglas, Sutton & Cichocka, 2017) : elles organisent l’incertitude avant de décrire le monde.

Plusieurs travaux empiriques montrent enfin que l’adhésion aux théories du complot s’associe à des traits et dispositions qui vont dans le même sens : plus grande propension à accepter des explications non fondées, corrélations avec des dimensions comme la pensée paranoïde ou la schizotypie (Darwin, Neave & Holmes, 2011), et surtout tendance à adopter des systèmes d’interprétation capables d’absorber les contradictions. Lewandowsky et al. (2013) décrivent explicitement ce mécanisme d’auto-protection : des éléments défavorables à la théorie peuvent être retournés en « preuve » de la puissance du complot, ce qui rend la mise à l’épreuve empirique structurellement défavorable. Van Prooijen et Douglas (2018) résument ce domaine en insistant sur des principes récurrents : ces croyances prospèrent particulièrement en situation de menace et d’incertitude, et s’installent comme une grille générale qui organise l’information et permet une défense de l’image de soi.

À partir de là, le cas Galos ne s’interprète pas comme l’illustration d’un complotisme « courageux » allant vérifier, mais comme une situation où la croyance cesse d’être un jeu interprétatif parce que l’individu se place dans un environnement dominé par des contraintes institutionnelles coercitives. Dans un tel environnement, la croyance perd sa fonction : elle ne permet plus de sélectionner des sources, de requalifier des contradictions, ou de rester dans l’argumentation. Dans cette affaire, Galos n’a pas rencontré une réfutation intellectuelle mais la dure conséquence logique de son décalage avec les faits. C’est précisément parce que ce type de contact est défavorable que, la plupart du temps, le complotisme tend à organiser l’évitement plutôt que la vérification

 

Le cas Huffman : l’exil idéologique devenu piège logistique

 

 

Dynamique distincte de celle observée dans le cas Galos avec Derek Huffman. Celui-ci ne cherche pas une « vérification » empirique, mais fait le choix d’une relocalisation idéologique : quitter une démocratie libérale jugée moralement corrompue pour s’installer dans un pays perçu comme l’incarnation d’un ordre politique et culturel préférable.

Sur l’affaire Huffman

Le média russe indépendant Meduza, classé critique vis-à-vis du Kremlin, a documenté le parcours de Huffman : un Américain ayant déplacé sa famille en Russie afin de fuir ce qu’il décrivait comme la décadence morale de l’Occident (« DEI », « woke culture », propagande LGBT), et cherchant à s’intégrer durablement dans la société russe. Une fois en Russie avec sa femme et ses trois filles, Huffman, est incité à s’engager dans l’armée russe sur la promesse d’un statut administratif amélioré, notamment une procédure accélérée de naturalisation pour lui et sa famille. Huffman ne parle pas russe, peut-être a-t-il mal compris le discours de recrutement qui minimise les risques réels et la nature du déploiement et laisse entendre qu’il pourrait être affecté à un poste non combattant (logistique, technique), compatible avec ses compétences de soudeur

Mais Huffman déclare lui-même avoir été jeté aux loups, il se retrouve sur le front ukrainien tandis que la prime tarde à être versé à son épouse.  Six mois plus tard, le conflit se poursuit et la situation de Huffman demeure inchangée. Derek Huffman était vivant à l’automne 2025, il aurait signé des documents liés à une procédure de citoyenneté russe accélérée mais non encore aboutie.

Le mur du réel : désillusion et absence d’effet d’entraînement

L’intérêt analytique du cas Huffman réside moins dans son choix initial que dans ses effets secondaires. Contrairement aux récits idéalisés de la Russie diffusés dans certaines sphères complotistes occidentales, son expérience n’a produit aucun effet d’appel. Elle a au contraire généré un discours de désillusion explicite au sein même de sa famille, qui a publiquement exprimé un sentiment de trahison : promesses non tenues, opacité administrative, exposition directe à la violence du régime et à l’arbitraire militaire.

La Russie idéalisée comme alternative morale cesse d’être un simple objet discursif dès lors qu’elle devient un environnement logistique réel, avec ses contrats, ses hiérarchies, ses contraintes et ses risques létaux. Le mur du réel, ici, s’exerce froidement à travers un constat limpide : l’histoire de Huffman n’a suscité aucune vague d’adhésion parmi les complotistes occidentaux pro-russes. Ceux-ci continuent, pour l’immense majorité, à louer le régime de Vladimir Poutine sans quitter le confort matériel, juridique et sécuritaire des démocraties libérales. Cette dissociation illustre précisément ce que la littérature décrit : le complotisme fonctionne comme un système narratif protégé, performant tant qu’il reste à distance du réel, mais dissuasif dès que l’expérience concrète révèle le coût matériel de l’adhésion.

 

Pourquoi le complotisme évite structurellement l’épreuve du réel

L’évitement du réel observé dans les univers complotistes relève d’une architecture cognitive cohérente, largement documentée par la psychologie sociale et cognitive. Les croyances complotistes s’organisent de manière à déplacer, neutraliser ou différer la confrontation empirique et ses coûts cognitifs, affectifs et identitaires élevés. L’épreuve du réel constitue une opération à risque, rarement avantageuse pour la stabilité du système de croyance. Concrètement, cela se traduit par « dans un an tous les vaccinés seront morts » ; « Dans 2 ans nous serons toujours confinés » ; « Dans 1 mois l’armée va mettre le président en prison », et quand les faits démentent les propos anciens, le jour J un nouvel atermoiement s’accompagne d’une nouvelle prophétie…

Un premier niveau d’explication réside dans les motivations psychologiques associées à ces croyances. Douglas, Sutton et Cichocka (2017) montrent que l’adhésion aux théories du complot répond simultanément à des besoins épistémiques, existentiels et sociaux. Ces croyances fournissent des récits explicatifs globaux à des environnements perçus comme opaques, restaurent un sentiment de contrôle face à l’incertitude, et soutiennent une identité valorisée, souvent définie par opposition à des institutions jugées illégitimes ou trompeuses, ou bien des officines puissantes et malfaisantes. Dans ce cadre, l’épreuve du réel introduit une perturbation systémique : elle menace la cohérence explicative, affaiblit le sentiment de contrôle et fragilise l’appartenance symbolique au groupe de croyance. L’évitement s’inscrit alors comme une stratégie de préservation psychique, pleinement fonctionnelle.

Cette dynamique s’articule étroitement avec le raisonnement motivé, tel que décrit par Kunda (1990). Le traitement de l’information s’oriente prioritairement vers la préservation de conclusions compatibles avec les engagements antérieurs, tant que des justifications minimales peuvent être mobilisées. La confrontation empirique directe modifie profondément cette économie cognitive, augmentant la probabilité de dissonance, c’est-à-dire d’un conflit coûteux entre croyances centrales et données observables (Festinger, 1957). Dans ce contexte, l’évitement du réel correspond à une gestion anticipée des coûts psychologiques, bien plus qu’à un rejet abstrait de la rationalité.

 

Un troisième registre explicatif concerne la manière dont les individus perçoivent des motifs, des intentions et des causalités dans leur environnement. Whitson et Galinsky (2008) ont montré que lorsque le sentiment de contrôle personnel diminue, les individus deviennent plus enclins à détecter des structures et des connexions là où il n’y a objectivement que du hasard ou du bruit. Autrement dit, face à l’impuissance ou à l’incertitude, l’esprit compense en cherchant activement des régularités. On le constate avec l’adhésion aux énoncés paranormaux.

Ce mécanisme est courant et généralement bénin : il permet souvent de restaurer un minimum de lisibilité dans des situations ambiguës. Il devient problématique lorsque cette recherche de motifs ne s’exerce plus ponctuellement, mais se cristallise dans des récits explicatifs globaux, attribuant des intentions cohérentes à des événements complexes, hétérogènes ou mal coordonnés. Van Prooijen et ses collègues (2018) montrent précisément que cette tendance à percevoir des motifs illusoires constitue un prédicteur robuste de l’adhésion aux théories du complot.

Lorsque les trajectoires sociales se dégradent — déclassement, précarisation, perte de reconnaissance — cette activité interprétative a tendance à s’intensifier. L’individu ne renonce pas à comprendre ce qui lui arrive ; il cherche au contraire des explications capables d’ordonner l’expérience vécue. Les théories du complot offrent alors des récits particulièrement attractifs : elles transforment une accumulation d’événements disparates en enchaînements intentionnels, et substituent à l’aléa ou à la complexité une logique lisible, centrée sur des acteurs identifiables. La séduction de ces récits tient précisément à cette fonction : ils produisent une cohérence subjective dans un monde perçu comme fragmenté, instable ou hostile. Cette cohérence n’est pas évaluée d’abord à l’aune de sa validité empirique, mais à celle de son pouvoir organisateur. Plus le monde est vécu comme disloqué, plus la surinterprétation devient cognitivement rentable.

Il faut comprendre qu’il y a là une forme de rationalité instrumentale : ce mode de pensée est protecteur de l’estime de soi et de l’identité, et cela est donc intimement lié à un mécanisme d’immunisation contre la contradiction. Les travaux de Lewandowsky et al. (2013) montrent que les croyances complotistes tendent à se structurer comme des systèmes auto-protecteurs, capables d’absorber les informations défavorables en les réinterprétant comme indices supplémentaires du complot. Cette dynamique rappelle, par inversion, le principe d’inoculation cognitive décrit par van der Linden et al. (2017). Là où l’inoculation vise à renforcer la résistance à la désinformation en exposant à des arguments affaiblis, les écosystèmes complotistes préparent à l’avance des cadres interprétatifs destinés à neutraliser toute contradiction externe. Dans ce régime, la confrontation au réel cesse d’avoir une valeur révisable ; elle est immédiatement requalifiée comme manipulation, attaque ou confirmation indirecte.

L’ensemble de ces mécanismes confère à l’évitement du réel un statut structurel. Tant que la croyance demeure médiatisée — par des récits, des vidéos, des témoignages indirects — elle conserve une plasticité interprétative élevée, autorisant des ajustements permanents sans coût immédiat.

 

J’appelle mur du réel le point à partir duquel des contraintes matérielles, institutionnelles ou physiques irréversibles modifient les conditions ordinaires de maintien d’une croyance, et il implique un changement de régime, car les stratégies habituelles de négociation avec les faits cessent de fonctionner. Tant que l’individu évolue dans un espace essentiellement discursif — médias, réseaux sociaux, récits concurrents, controverses à distance — la croyance conserve une large plasticité interprétative. Elle peut absorber les contradictions, redistribuer les responsabilités, reformuler les causes, ou disqualifier les sources adverses. Lorsque l’environnement impose des procédures, des hiérarchies, des risques physiques ou juridiques, cette marge d’ajustement se réduit brutalement. Les conséquences ne relèvent plus de l’interprétation ; elles s’imposent comme des faits opérants, indépendants des cadres explicatifs mobilisés. Un exemple frappant est le cas des soi-disant « citoyens souverains » qui dénoncent l’Etat français comme une fiction et énoncent des lois alternatives qui empêcheraient la police de les contraindre. Le mur du réel se manifeste quand la matraque du gendarme explose la vitre de la voiture et fait s’envoler les illusions d’immunité entretenues par le récit fantasmé qu’on a cultivé à l’abri des contraintes du monde.

 

Le réel ne fait pas rêver la complosphère

Les trajectoires de Krzysztof Galos et de Derek Huffman illustrent deux modalités distinctes de ce basculement, sans que l’on puisse inférer quoi que ce soit de l’évolution interne de leurs croyances. Dans un cas, la volonté de trancher une controverse par l’expérience directe conduit à une exposition immédiate à un appareil sécuritaire en contexte de guerre, indifférent aux intentions individuelles et aux justifications personnelles. Dans l’autre, le choix de faire coïncider une conviction idéologique avec un territoire et un régime politique se heurte à la matérialité administrative, militaire et coercitive d’un État autoritaire, dont les promesses symboliques cèdent rapidement la place à des logiques de contrainte, d’enrôlement et d’opacité.

Ce que ces situations rendent visible c’est surtout l’absence totale d’émulation de nos candidats à l’empirisme. Les autres complotistes ne les considèrent pas comme des exemples à suivre pour avoir agi en conformité avec les croyances qu’ils professent. Les discours complotistes favorables au régime russe continuent de circuler massivement à distance, depuis des contextes où leur maintien n’entraîne ni coût matériel immédiat ni exposition directe à la violence du pouvoir.

Cette dissociation est systématique, et elle est explicative. Elle indique que l’évitement du mur du réel constitue une stratégie de gestion de l’exposition, caractéristique de la mentalité complotiste telle que décrite par la littérature. Là où un régime cognitif ordinaire accepte que les représentations soient révisées sous la contrainte des informations disponibles, le régime complotiste organise activement les conditions dans lesquelles cette contrainte peut être différée, contournée ou neutralisée (Douglas et al., 2017 ; Lewandowsky et al., 2013). Le maintien de la croyance dépend alors moins de sa plausibilité empirique que de la capacité à rester dans un espace où les conséquences demeurent symboliques. Le mur du réel délimite un seuil au-delà duquel la croyance cesse d’être défendable sans engager le corps, le statut ou la sécurité. C’est précisément pour cette raison qu’il est, dans l’immense majorité des cas, soigneusement évité.

Les cas Galos et Huffman rendent visible, par contraste, un fait collectif : la plupart des acteurs complotistes organisent activement leur trajectoire de manière à éviter toute situation où leurs croyances seraient soumises à des contraintes irréversibles.

 

 

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So what ?

On pourrait considérer que chacun doit rester parfaitement libre de s’aveugler et de se manger en pleine face la réalité, mais c’est oublier que nous vivons en interdépendance, et que les élus qui conduisent le bus où se trouvent nos familles et nos amis ont parfois cette mentalité, et nous conduisent tous dans une autre sorte de mur du réel, celui des catastrophes évitables.

Lorsque ce rapport au réel se diffuse dans les sphères de décision politique, ce ne sont plus seulement les trajectoires individuelles qui sont en jeu, mais la capacité collective à affronter des contraintes objectives. Le coût de la négation du réel devient alors systémique. Nous allons tous payer très cher le luxe que s’autorisent ceux qui nient le réel depuis une situation qui les abrite des conséquences.

 

Acermendax

Références

  • Darwin, H., Neave, N., & Holmes, J. (2011). Belief in conspiracy theories: The role of paranormal belief, paranoid ideation and schizotypy. Personality and Individual Differences, 50(8), 1289–1293.
  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542.
  • Festinger, L. (1957). A theory of cognitive dissonance. Stanford University Press.
  • Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. Psychological Bulletin, 108(3), 480–498.
  • Lewandowsky, S., Oberauer, K., & Gignac, G. E. (2013). NASA faked the moon landing—Therefore, (climate) science is a hoax: An anatomy of the motivated rejection of science. PLoS ONE, 8(11), e75637.
  • van der Linden, S., Leiserowitz, A., Rosenthal, S., & Maibach, E. (2017). Inoculating the public against misinformation about climate change. Global Challenges, 1(2), 1600008.
  • van Prooijen, J.-W., Douglas, K. M., & De Inocencio, C. (2018). Connecting the dots: Illusory pattern perception predicts belief in conspiracies and the supernatural. European Journal of Social Psychology, 48(3), 320–335.
  • Whitson, J. A., & Galinsky, A. D. (2008). Lacking control increases illusory pattern perception. Science, 322(5898), 115–117.

Aide à mourir : quand la rhétorique s’empare du corps des autres.

Analysons la nouvelle publication sur X/Twitter de Didier Raoult, le 14 novembre à 19h49.

 

‘’Les fous sont devenus les maitres de l’asile ‘’  Noam Chomsky

C’est nous les gentils !

Nous voyons que la gestion du Covid  n’était qu’un symptôme d’une folie générale où la compétence et le bilan n’ont pas de sens. C’est l’ère de Caligula, on peut mettre n’importe qui à n’importe quelle place, il faut juste plaire au Prince.

Je suis gêné et ne voudrais pas paraitre arrogant, mais il y a une telle discordance entre la réalité de la réalisation en science et les perroquets du gouvernement et des médias que je suis obligé de faire une insulte à ma modestie en remettant les choses comme elles sont dans un monde mesurable. Pardon si ceci apparait comme une marque de vanité.

Nous vivons une époque troublée où les ratés ont pris le pouvoir des médias contrôlés par l’État et la tentation est grande de faire taire les plus compétents par la terreur, les poursuites et la censure.

Pour rassurer ceux qui m’ont fait confiance, un classement récent des scientifiques basé sur les citations scientifiques (research .com) me place parmi tous les scientifiques de toutes spécialités au monde à la 149ᵉ place, à la 2e en France (aucun de mes contradicteurs n’est dans les 100 premiers) la première en médecine (mais le conseil de l’ordre m’explique la science !!!)

En microbiologie, je suis le premier mondial. J’ai fait face à une tribu d’ignorants qui m’expliquait que ce virus ne mutait pas (l’ineffable Veran).

Le gouffre qui nous sépare en science est terrifiant. Ceci est cohérent avec mon classement sur Google scholar avec un chiffre de 225 de H Factor qui signifie que plus de 225 de mes articles ont été cités plus de 225 fois dans la littérature scientifique pour un total qui dépasse 250 000 citations… plus que tout autre microbiologiste/ infectiologue au monde et plus qu’A.Fauci l’idole des laboratoires pharmaceutiques.

En science, « je crains degun » !

Les grenouilles de plateau peuvent toujours coasser, ce n’est que dans un monde d’ignorants qu’ils ont la parole.

 »Souffle, souffle, vent d’hiver ; tu n’es pas si cruel que l’ingratitude de l’homme. « Shakespeare »

 

 

Avant d’aller plus loin, voici une précision qui a son importance. La phrase que Didier Raoult attribue à Noam Chomsky — « Les fous sont devenus les maîtres de l’asile » — n’est pas de Chomsky. On ne la trouve ni dans ses ouvrages, ni dans ses conférences, ni dans ses entretiens, ni dans les archives publiques de ses interventions. C’est une citation apocryphe, un faux viral sans aucune trace textuelle. Autrement dit, Raoult ouvre son message sur une maxime qu’il croit avoir piochée chez Chomsky, mais qui provient en réalité de nulle part. On pourrait y voir un symbole involontaire : commencer une démonstration par une affabulation, c’est jouer cartes sur tables.

Permettez-moi de glisser une vraie citation de Noam Chomsky pour faire bonne mesure.

« La responsabilité des intellectuels est de dire la vérité et de dénoncer les mensonges. »

(The Responsibility of Intellectuals, 1967)

Une mise en scène de soi

Didier Raoult ouvre son message par Chomsky et le conclut par Shakespeare, comme s’il se plaçait d’emblée dans un registre tragique. Ce vernis littéraire camoufle pourtant un texte centré sur lui-même, où la réflexion sur la pandémie sert surtout de décor à un récit d’héroïsation personnelle. Ce n’est pas un discours scientifique, mais une scénographie : il se présente comme l’unique figure lucide dans un monde politique et médiatique livré à la folie. L’effet recherché est simple : donner à son indignation un parfum d’oracle, comme si la gravité du style garantissait la véracité du propos.

Nous avons en général une idée assez précise de ce qu’il convient de penser de l’individu qui hurle tous les jours que tout le monde est fou sauf lui.

Le récit victimaire

Toute la prise de parole repose sur l’idée que Raoult serait un savant d’exception, assiégé par une meute d’incompétents. Les autorités sanitaires seraient aveugles, les médias corrompus ou stupides, et ses contradicteurs réduits à l’état de « grenouilles de plateau ». Cette posture n’a rien d’original : elle correspond au script classique du « génie incompris » persécuté par les institutions. Dans les faits, les critiques formulées contre Raoult depuis 2020 ne relèvent pas de divergences politiques mais de questions méthodologiques, éthiques et factuelles, bien documentées par les inspections sanitaires (IGAS, 2023 ; ANSM, 2022).

Plutôt que de répondre à ces analyses, il les requalifie en attaques infamantes. C’est une stratégie de survie rhétorique : transformer toute critique fondée en persécution afin de ne jamais affronter le fond du problème.

Les mensonges commodes

Lorsqu’il affirme que certains responsables auraient dit que « le virus ne mutait pas », il décrit une scène qui n’a jamais existé. Dès le printemps 2020, des travaux rigoureux montraient la circulation de mutations, notamment la substitution D614G identifiée par Korber et collègues dans Cell (2020), devenue dominante dans le monde quelques mois plus tard. Aucun spécialiste n’a jamais nié la capacité du SARS-CoV-2 à muter ; les virologues expliquaient seulement que son taux de mutation initial était modéré, ce qui était exact. Raoult reformule donc la réalité pour produire un adversaire plus absurde, plus facile à accabler. Vous connaissez ce stratagème, c’est l’homme de paille.

Il affirme aussi que les médias seraient « contrôlés par l’État », ce qui est factuellement infondé : la majorité du paysage médiatique français est détenue par des groupes privés. Cette réécriture conspiratoire lui permet de se placer en dissident courageux, mais elle ne reflète aucune analyse structurelle sérieuse.

Le fétichisme des chiffres

Raoult exhibe ensuite son H-index, son nombre de citations et son classement Research.com, comme si ces chiffres tranchaient à eux seuls la validité scientifique de ses positions sur la pandémie. Il confond notoriété bibliométrique et rigueur méthodologique. Depuis longtemps, des travaux en scientométrie — notamment Waltman (2016), qui analyse en détail les biais structurels du H-index — montrent combien cet indicateur est imparfait, façonné par l’ancienneté, la taille des équipes et la dynamique propre à chaque domaine, sans lien direct avec la qualité réelle des pratiques scientifiques.

Ioannidis, que Raoult présentait autrefois comme une figure d’excellence, a lui-même souligné les illusions créées par les métriques et les structures d’incitation qui poussent à surinterpréter les indicateurs quantitatifs : dans son article Meta-research: Why research on research matters (2018), il décrit précisément comment ces systèmes peuvent fausser la perception de la qualité scientifique. Depuis que Ioannidis s’est aligné sur l’analyse méthodologique rigoureuse contre les affirmations fantaisistes de Raoult sur la pandémie, celui-ci ne le cite évidemment plus.

Opposer une carrière volumineuse à des critiques portant sur des essais cliniques non randomisés, des analyses statistiques invalides ou des protocoles contraires aux règles éthiques n’a aucun sens. Les essais randomisés contrôlés — le cœur de l’évaluation thérapeutique — ont démontré l’inefficacité de l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19 : RECOVERY (The New England Journal of Medicine, Horby et al., 2020), SOLIDARITY (Pan et al., New England Journal of Medicine, 2021) et des méta-analyses indépendantes (Axfors & Ioannidis, 2021). Aucun score bibliométrique ne peut annuler ces résultats.

Une réputation infâme

L’un des éléments les plus frappants, pourtant totalement absent de la mise en scène de Didier Raoult, est son classement dans le Retraction Watch Leaderboard, qui recense les chercheurs ayant accumulé le plus grand nombre de rétractations au monde. Contrairement à l’image triomphale qu’il projette, Raoult figure désormais parmi les vingt scientifiques les plus rétractés au niveau international. La microbiologiste Elisabeth Bik — qui a documenté de manière systématique les anomalies d’images et les manipulations dans de nombreuses publications issues de l’IHU — a résumé cette ironie avec une précision difficile à balayer. S’adressant publiquement à Raoult, elle écrit : « You forgot to mention that you are #14 on the @RetractionWatch leaderboard! It appears that you are quickly losing the trust that scientists once had in you. »

Cet élément est crucial : il montre que l’autorité bibliométrique qu’il brandit comme un talisman s’érode rapidement au sein même de la communauté scientifique. Les citations passées ne protègent pas un chercheur lorsque ses pratiques présentes deviennent indéfendables. Le contraste entre le prestige qu’il revendique et le nombre de rétractations qui pèse sur ses travaux récents souligne précisément la dérive méthodologique que Raoult refuse de regarder en face. Pire que cela, ces rétractations en masse jettent un épais discrédit sur la valeur réelle des contributions de Raoult à la littérature scientifique, ce qui invalide complètement cette ligne rhétorique aux yeux de ceux qui connaissent le fonctionnement de la science

Un discours politique masqué en discours scientifique

Le texte glisse ensuite vers un récit politique où l’on voit surgir la figure d’un « Prince » distribuant les postes selon la flatterie, et celle d’un État tentant de réduire au silence les « compétents ». Cette vision du monde relève de la dramatisation, pas de l’analyse. Les sanctions et enquêtes dont Raoult a fait l’objet n’émanent pas d’un pouvoir politique en quête de vengeance : elles sont le résultat d’évaluations administratives liées à des faits précis, notamment la conduite d’essais cliniques illégaux sur des mineurs et des patients vulnérables (ANSM, 2022).

Le registre de la “terreur” ou de la “censure” est donc une reconstruction dramatique. Il lui permet de ne jamais répondre sur les données, sur les protocoles, ni sur les manipulations constatées dans plusieurs publications. C’est un bouclier narratif qui ne peut faire illusion qu’auprès de ceux qui pour une raison ou une autre veulent prendre fait et cause pour lui.

L’effondrement de la rigueur

Cette prise de parole révèle la rupture progressive entre Didier Raoult et la pratique scientifique telle qu’elle est normalement exercée. Depuis longtemps, il a renoncé à convaincre par des preuves, pour tout miser sur la posture. Il ne discute plus méthodes ni données : il convoque sa carrière comme argument final. Ce renversement est typique des chercheurs en dérive charismatique : lorsque la rigueur méthodologique les contredit, ils quittent la science pour l’autorité personnelle. L’histoire en fournit plusieurs exemples, de Trofim Lyssenko, dont le prestige politique supplanta toute validité expérimentale (Roll-Hansen, 2005), à Wilhelm Reich, qui substitua progressivement un récit héroïque à la réfutation de ses pairs (Sharaf, 1983). Dans chaque cas, la logique est identique : l’autorité remplace l’épreuve des faits. »

Le message ne dit donc rien sur la pandémie, ni sur l’état de la recherche. Il dit quelque chose de beaucoup plus intime : la nécessité, pour Raoult, de maintenir un monde alternatif où il n’a jamais eu tort, où ses échecs sont des complots, et où ses erreurs deviennent les preuves de son génie. Ce refuge rhétorique lui permet d’éviter un examen que la communauté scientifique, elle, a déjà fait depuis longtemps.

« La folie chez les grands ne doit pas aller sans surveillance. »

Shakespeare. Hamlet, Acte III, scène 1.

Acermendax


Références 

  • Axfors, C., & Ioannidis, J. P. A. (2021). Infection fatality rate of COVID-19 inferred from seroprevalence data. Bulletin of the World Health Organization, 99(3), 178–189.
  • Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des Produits de Santé (ANSM). (2022). Inspection de l’IHU Méditerranée Infection : Synthèse des non-conformités graves observées.
  • Bik, E. (2025, February 21). Science Integrity Digest: Catching up. Science Integrity Digest.
  • Chomsky, N. (1967). The Responsibility of Intellectuals. The New York Review of Books, 8(3).
  • Horby, P. W., Mafham, M., Linsell, L., et al. (2020). Effect of hydroxychloroquine in hospitalized patients with Covid-19. The New England Journal of Medicine, 383, 2030–2040.
  • Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS). (2023). Rapport sur le fonctionnement et les pratiques de l’IHU Méditerranée Infection.
  • Ioannidis JPA (2018) Meta-research: Why research on research matters. PLoS Biol 16(3): e2005468. https://doi.org/10.1371/journal.pbio.2005468
  • Korber, B., Fischer, W. M., Gnanakaran, S., et al. (2020). Tracking changes in SARS-CoV-2 spike: Evidence that D614G increases infectivity. Cell, 182(4), 812–827.e19.
  • Marcus, A. (2024, April 3). Embattled researcher Didier Raoult earns more than 100 expressions of concern and another retraction. Retraction Watch. https://retractionwatch.com/2024/04/03/embattled-researcher-didier-raoult-earns-more-than-100-expressions-of-concern-and-another-retraction/
  • Pan, H., Peto, R., Henao-Restrepo, A. M., et al. (2021). Repurposed antiviral drugs for Covid-19 — Interim WHO Solidarity Trial results. The New England Journal of Medicine, 384, 497–511.
  • Roll-Hansen, N. (2005). The Lysenko Effect: The Politics of Science. Humanity Books.
  • Sharaf, M. (1983). Fury on Earth: A Biography of Wilhelm Reich. St. Martin’s Press.
  • Waltman, L. (2016). A review of the literature on citation impact indicators. Journal of Informetrics, 10(2), 365–391.

Lecture critique d’un billet très en colère

Le blog Le Serpent à Sornette a récemment publié un texte au titre provocateur : « Les biais cognitifs, cette escroquerie ». L’autrice, docteure en sciences de l’éducation, y dénonce avec une verve pamphlétaire ce qu’elle perçoit comme une illusion collective : les biais cognitifs seraient, selon elle, un concept vide, une imposture intellectuelle maintenue artificiellement par la psychologie expérimentale et recyclée par les vulgarisateurs pour briller sur YouTube.

Sur le très bon travail de Mehdi Moussaïd sur la question (sur sa chaine Fouloscopie), elle trouve simplement à dire :

« sujet très nul, qui plus est traité de façon parfaitement nulle, par un vidéaste-psychologue un peu nul. » en l’accusant de « babillage psycho-bullshit ».

Une charge en règle, donc — mais dont la rhétorique masque un fond profondément fragile.

 

NB : Si la question des biais cognitifs vous intéresse, voici une émission où Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale, nous en parle.

 

 

1. Une critique fondée sur un malentendu épistémologique

L’autrice commence par affirmer que les biais cognitifs n’existent pas. Son argument : on ne peut pas « trouver un morceau de biais », pas plus qu’on ne peut prélever « un échantillon de climat ». L’intention est claire : rappeler qu’un concept scientifique n’est pas une chose mais un modèle. Pourtant, cette mise au point n’invalide en rien l’existence des phénomènes décrits ; elle confond la nature ontologique du concept avec sa validité scientifique.

De la même façon qu’on n’a jamais observé « le climat » mais seulement des régularités atmosphériques, on n’a jamais vu un « biais cognitif », mais on observe des régularités statistiques de jugement et de décision. Ces régularités, identifiées dès les travaux de Kahneman et Tversky (1974), ont été reproduites et discutées depuis cinquante ans. Les biais cognitifs ne sont donc pas des entités, mais des modèles descriptifs, et personne, dans la littérature sérieuse, ne le conteste.

Le billet commet ainsi une erreur de catégorie : il attaque un usage métaphorique (parfois réifié, c’est vrai) comme s’il s’agissait d’une prétention ontologique. Une confusion entre critique du langage et critique de la théorie.

 

2. Le faux procès de la « rationalité logique »

Deuxième angle d’attaque : selon l’autrice, les psychologues auraient assimilé la rationalité à la logique formelle, et jugeraient « irrationnels » les individus qui ne respectent pas la transitivité ou le principe du tiers exclu. Cette caricature ne résiste pas à la moindre vérification historique.

Depuis Herbert Simon (1955), la psychologie cognitive repose sur le concept de rationalité limitée : les êtres humains n’optimisent pas, ils font du mieux possible avec leurs ressources cognitives. Les travaux de Kahneman et Tversky, loin d’imposer une rationalité mathématique, ont cherché à comprendre les écarts entre raisonnement humain et modèles normatifs (utilité attendue, probabilités bayésiennes, etc.). Les débats qui ont suivi — notamment avec Gigerenzer et Todd (1999) — ont précisément contesté la prétention normative des premiers modèles. Autrement dit : la critique que Sornette formule en 2025 est celle que la discipline s’est déjà adressée à elle-même… dans les années 1990.

Parenthèse importante :  En français, le mot biais évoque spontanément une faute ou une distorsion : on « est biaisé » comme on « a tort ». Or, dans la littérature scientifique anglophone, le terme bias n’a pas du tout cette connotation. Il signifie d’abord une inclinaison, une orientation, voire une simple régularité dans la manière dont nous traitons l’information. Ce n’est que dans certains contextes — statistiques, expérimentaux ou comportementaux — que le mot prend un sens évaluatif, lorsqu’on compare la tendance observée à un modèle de référence. Mais y voir une notion intrinsèquement normative relève du contresens. Bias décrit un écart régulier, pas une faute. Le reste est une projection linguistique française, qui alimente d’ailleurs la confusion entre biais, erreur et illusion.

Ce que l’on appelle « biais » n’implique donc pas nécessairement une erreur, mais un écart par rapport à un modèle de référence. Selon le cadre choisi, cet écart peut être une faute logique (dans la tradition de Kahneman) ou une stratégie efficace dans un environnement donné (dans la lignée de Gigerenzer). La psychologie contemporaine ne tranche pas entre les deux : elle décrit les conditions où nos heuristiques sont performantes, et celles où elles échouent. En ce sens, le mot « biais » ne désigne pas une pathologie de la pensée, mais une économie cognitive dont l’adaptation dépend du contexte.

 

Si comme un cognitiviste des années 80 vous ne pensez qu’en termes de logique formelle basique, le jeu « Pierre-Feuille-Ciseaux » est un paradoxe insoluble, puisqu’il ne respecte pas la règle élémentaire de transitivité. La feuille est plus forte que la pierre, plus forte que les ciseaux, donc logiquement la feuille est plus forte que les ciseaux. Non ? Fâcheux : vous êtes irrationnels au sens de la psychologie cognitive. C’est parfaitement stupide.

« Démonstration » made in Dr Sornette

 

Intermède : la rhétorique sans sources

Le plus étonnant, dans cette charge contre la psychologie cognitive, est l’absence totale de sources. Le billet ne cite ni un article scientifique, ni même le moindre exemple de vulgarisation fautive. Il se contente d’affirmations générales et d’ironie, sans jamais étayer ses jugements. Cette posture confère au texte un ton d’autorité sans preuve, exactement ce qu’il reproche à la psychologie. Une critique scientifique, même radicale, suppose un examen des textes, des protocoles, des débats internes. Ici, rien de tout cela : le lecteur doit se contenter de croire l’autrice sur parole. L’ironie est cruelle : en dénonçant des chercheurs accusés de « réifier » leurs concepts, elle réifie elle-même ses cibles — les « cognitivistes », les « vulgarisateurs », les « zététiciens » — comme des figures mythiques interchangeables.

 

3. Les systèmes 1 et 2 : une cible en carton

Autre cible du billet : la théorie des deux systèmes (ou dual-process theory), que l’autrice présente comme une fable dépassée — deux modes de raisonnement, l’un intuitif et rapide, l’autre réfléchi et lent, sans qu’on sache ce qui déclenche le passage de l’un à l’autre.

Problème : cette description n’a jamais été défendue par aucun chercheur identifiable. Le texte ne cite ni Kahneman, ni Stanovich, ni Evans, ni aucun ouvrage de psychologie cognitive. Il ne mentionne pas davantage les vulgarisateurs qu’il prétend critiquer. L’attaque repose donc sur une caricature anonyme : un « système 1 » et un « système 2 » qui seraient présentés comme des interrupteurs mentaux sans support empirique.

En réalité, les modèles contemporains ne parlent plus de « systèmes », mais de processus à deux vitesses (Evans & Stanovich, 2013) situés sur un continuum d’automaticité, d’attention et de contrôle. Ces modèles ont été affinés depuis trente ans, intégrant la variabilité contextuelle et les interactions entre cognition et environnement. L’idée même que le cerveau fonctionnerait comme une bascule entre deux modules indépendants est une simplification rhétorique, jamais un énoncé scientifique.

Enfin, l’un des rares arguments concrets du billet — « on ne peut pas entraîner son intuition » — contredit directement les données issues de la recherche sur l’expertise. De nombreux travaux (Klein, 1998 ; Kahneman & Klein, 2009) montrent que l’intuition peut se calibrer dans des environnements prévisibles et à forte rétroaction, comme la médecine d’urgence ou la navigation aérienne. Là encore, la critique attaque une version imaginaire du modèle, sans s’appuyer sur aucune donnée ni sur aucun texte réel.

L’autrice ne réfute donc pas la théorie du double processus ; elle attaque une parodie qu’elle a elle-même inventée.

 

Autre émission sur le sujet avec Wim de Neys, chercheur CNRS en psychologie du raisonnement.

 

4. « A-théorique », vraiment ?

La psychologie cognitive n’est pas exempte de défauts : paradigmes simplifiés, dépendance excessive à des échantillons d’étudiants, et fameuse crise de la reproductibilité qui a secoué toute la discipline.
Mais, contrairement à ce que suppose l’autrice, cette crise a provoqué une profonde réforme méthodologique : pré-enregistrement des hypothèses, réplications multicentriques, ouverture systématique des données, statistiques bayésiennes et culture de transparence (Nosek et al., 2018). Autrement dit, la psychologie cognitive a fait le travail épistémologique qu’elle lui reproche de négliger.

Cette observation met aussi en lumière un contraste que la polémiste omet : les sciences de l’éducation, dont elle est issue, restent largement épargnées par ces exigences de vérification et de reproductibilité ; j’y reviendrai. Qu’une chercheuse issue de ce champ reproche à la psychologie cognitive son « a-théoricité » a donc quelque chose d’ironiquement déplacé : la discipline depuis laquelle elle parle n’a jamais produit, ni revendiqué, un niveau de formalisation comparable.

Qualifier la recherche sur les biais cognitifs de « cryptozoologie » n’est pas seulement une provocation : c’est une erreur d’échelle scientifique, qui trahit une méconnaissance du paysage actuel. Le champ le plus critiqué est, paradoxalement, celui qui s’est le plus réformé.

 

5. Le point juste : l’instrumentalisation managériale des biais

Là où le billet frappe juste, c’est dans sa mise en cause de l’instrumentalisation du concept de biais cognitifs. Depuis quelques années, l’expression s’est banalisée dans les médias, les formations professionnelles, le marketing et les discours politiques. On propose de « corriger ses biais » comme on ferait du coaching mental, ou d’apprendre à « libérer son cerveau » comme s’il s’agissait d’une compétence individuelle isolée.

Cette dérive existe bel et bien. Elle détourne un outil descriptif — conçu pour comprendre nos limites cognitives — en morale comportementale : on demande aux individus de se “déprogrammer” eux-mêmes au lieu d’interroger les environnements qui favorisent l’erreur, la désinformation ou la manipulation. Mais reconnaître cette dérive ne revient pas à nier la valeur scientifique du concept. Ce n’est pas la psychologie cognitive qu’il faut incriminer, mais l’usage qu’en font certains formateurs, communicants ou institutions lorsqu’ils vident la notion de sa dimension contextuelle et la réduisent à un slogan.

Les biais cognitifs ne sont pas incompatibles avec une lecture sociale ; ils l’ont simplement longtemps laissée de côté. Les travaux récents sur la cognition sociale et morale intègrent explicitement des variables contextuelles : statut, appartenance de groupe, culture, hiérarchie. Ainsi, Haslam et Reicher (2017) ont montré que la « conformité » dépend du cadre identitaire partagé plutôt que d’une simple tendance universelle à suivre la majorité. De même, les recherches sur le motivated reasoning (Kunda, 1990 ; Druckman & McGrath, 2019) articulent la motivation individuelle et l’environnement idéologique. Le champ se déplace donc : il reconnaît que nos biais sont situés dans des structures sociales, politiques et culturelles.

Reste à poursuivre ce travail, car l’héritage individualisant des premiers modèles pèse encore sur la vulgarisation et l’enseignement. Autrement dit, le problème n’est pas l’absence de conscience sociale dans la psychologie cognitive, mais son retard d’intégration.

L’éducation à l’esprit critique ne consiste pas à réciter une liste de biais, mais à comprendre les mécanismes — cognitifs, émotionnels et sociaux — qui rendent ces biais opérants.
Sur ce point, la dénonciation de Sornette rappelle pertinemment l’importance d’une approche systémique, mais elle se trompe d’adversaire : ce n’est pas la recherche, ni la vulgarisation qu’il faut blâmer, c’est sa caricature utilitariste.

 

6. Un angle mort disciplinaire

Reste à situer la position depuis laquelle s’énonce cette critique. Docteure en sciences de l’éducation, elle emprunte à sa discipline un regard critique sur les conditions d’apprentissage, la construction des savoirs et la didactique. C’est une perspective précieuse quand elle analyse la transmission des concepts scientifiques. Mais elle franchit une ligne épistémologique lorsqu’elle prétend invalider une discipline entière depuis l’extérieur, sans dialogue avec sa littérature interne.

C’est d’autant plus problématique que les sciences de l’éducation, jeunes et éclatées, connaissent elles-mêmes des faiblesses importantes : faible cumulativité, pluralité de paradigmes, dépendance à des cadres théoriques importés. Autrement dit, l’autrice reproche à la psychologie ce que sa propre discipline n’a pas encore résolu. Sa posture revient donc à une critique externe — légitime politiquement, mais épistémologiquement inconsistante. Elle confond le discours vulgarisé sur les biais avec la recherche elle-même, et la rhétorique militante avec la réfutation scientifique.

 

7. Une colère spectaculaire, mais mal dirigée

La puissance du texte tient avant tout à sa mise en scène de la colère. Ce registre, efficace sur le plan rhétorique, donne l’illusion d’une indignation scientifique alors qu’il s’agit surtout d’un ressentiment polémique. Depuis plusieurs années, l’autrice s’emploie à disqualifier le milieu sceptique et les chercheurs qui vulgarisent la psychologie expérimentale, sans jamais produire d’analyse méthodique ni de réfutation documentée.

Sa virulence ne traduit pas une exigence de rigueur, mais la frustration d’une critique demeurée sans écho dans la communauté scientifique, indifférente, précisément, parce que ses arguments ne tiennent pas.

Ce qui transparaît ici, ce n’est pas une dénonciation fondée, mais une confusion entre rejet social et réfutation épistémologique. L’autrice s’en prend aux figures visibles de la vulgarisation — zététiciens, psychologues, médiateurs — comme si leur notoriété prouvait l’inanité de leurs concepts. Elle confond l’audience avec l’autorité, et la popularité avec la fausseté.

Ainsi, en prétendant invalider la notion même de biais cognitifs, elle commet la même erreur que ceux qu’elle accuse de simplisme : elle réifie un modèle pour mieux le démolir, sans voir qu’il n’a jamais été présenté comme une entité. La colère ne saurait se substituer à un démonstration circonstanciée.

 

Conclusion

Les biais cognitifs ne sont pas des vérités gravées dans le marbre : ce sont des outils descriptifs destinés à rendre compte des régularités de notre jugement dans un environnement incertain.
Certains modèles sont discutables, d’autres contextuels, plusieurs surexploités ; c’est le propre d’une science vivante. Mais les rejeter en bloc, au nom d’un scepticisme indigné, revient à confondre la critique de la science avec son rejet — et à transformer une question de méthode en posture morale.

Il existe bien un problème dans la recherche sur les biais, mais ce n’est pas celui que pointe Sornette.
C’est celui, mieux documenté, de l’inflation ontologique : à force de multiplier les « biais » supposément distincts, la littérature en vient parfois à redécrire plusieurs fois le même phénomène sous des noms différents.

Comme l’ont montré Ōeberst et Imhoff (2023), nombre de ces effets peuvent être compris dans un cadre commun de traitement de l’information conforme aux croyances (belief-consistent information processing). Autrement dit, la science des biais doit aller vers plus de parcimonie. Je le disais déjà il y a deux ans, le 8 novembre 2023 dans cette vidéo :

 

Cette autocritique existe donc déjà au sein du champ scientifique, et les vulgarisateurs qui prennent ce travail au sérieux s’en inspirent depuis longtemps. Et depuis longtemps l’accent est mis pour reconnaître la complexité, éviter la surenchère classificatoire, rappeler que nos biais sont situés dans des contextes sociaux, culturels et émotionnels.

Sornette se permet d’appeler « escroquerie » un champ disciplinaire et le patient travail de vulgarisation qui s’y rattache au sein d’un texte qui déborde de hargne mais manque de source. C’est d’autant plus regrettable qu’en pleine Fête de la science, on aurait pu espérer une mise en valeur du débat public éclairé, plutôt qu’un sabordage rhétorique.

 

 

Acermendax

Lecture conseillée : Quand est-ce qu’on biaise ?


Références

  • Druckman, J. N., & McGrath, M. C. (2019). The evidence for motivated reasoning in climate change preference formation. Nature Climate Change, 9(2), 111–119.
  • Evans, J. St. B. T., & Stanovich, K. E. (2013). Dual-process theories of higher cognition: Advancing the debate. Perspectives on Psychological Science, 8(3), 223–241.
  • Gigerenzer, G., Todd, P. M., & The ABC Research Group. (1999). Simple heuristics that make us smart. Oxford University Press.
  • Haslam, S. A., Reicher, S. D., & Platow, M. J. (2020). The New Psychology of Leadership: Identity, Influence and Power (2nd ed.).
  • Kahneman, D., & Klein, G. (2009). Conditions for intuitive expertise: A failure to disagree. American Psychologist, 64(6), 515–526.
  • Kahneman, D., & Tversky, A. (1974). Judgment under uncertainty: Heuristics and biases. Science, 185(4157), 1124–1131.
  • Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. Psychological Bulletin, 108(3), 480–498.
  • Nosek, B. A., Ebersole, C. R., DeHaven, A. C., & Mellor, D. T. (2018). The preregistration revolution. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(11), 2600–2606.
  • Ōeberst, A., & Imhoff, R. (2023). Toward parsimony in bias research: A proposed common framework of belief-consistent information processing for a set of biases. Perspectives on Psychological Science. Advance online publication.
  • Simon, H. A. (1955). A behavioral model of rational choice. The Quarterly Journal of Economics, 69(1), 99–118.

 

Le scepticisme à géométrie variable

Il est aisé d’adhérer à l’esprit critique lorsqu’il s’exerce contre des croyances que l’on juge farfelues ou étrangères à sa propre vision du monde. On salue alors la rigueur, on loue la méthode, on applaudit la démystification.

Mais il arrive que la pensée sceptique s’aventure sur un terrain plus sensible : celui de nos convictions personnelles. Une idée à laquelle nous tenons, une théorie qui nous a séduits, une représentation du monde qui nous rassure. Et soudain, le regard critique devient suspect. On le trouve agressif, intolérant, excessif.

Ce basculement révèle une tension profonde : le scepticisme est volontiers brandi comme arme contre les croyances des autres, mais rarement accepté comme exigence vis-à-vis de soi, alors que c’est là sa vraie finalité : la remise en question qui nous évite de sombrer. Ainsi se manifeste un scepticisme sélectif, plus rhétorique que méthodologique, une sorte de double standard.

C’est précisément dans ces zones d’attachement que la démarche critique révèle toute sa valeur. Douter de ce qui nous plaît n’est pas une trahison ; c’est l’un des plus hauts degrés d’honnêteté intellectuelle.

Alors un effort supplémentaire nous attend chaque fois que la parole critique s’attaque à une idée que l’on voudrait épargner.

La chanson de l’été ?

Un tableau, relayé par Etienne Chouard, prétend démontrer que plusieurs affirmations jadis qualifiées de « complotistes » se sont révélées « justes ». C’est un exemple typique de rhétorique manipulatoire, fondée sur l’ambiguïté, le révisionnisme et la confusion volontaire entre faits scientifiques nuancés et narratifs conspirationnistes. Voici une analyse point par point, avec sources scientifiques à l’appui.

 

 

Méthode générale du tableau

Le dispositif repose sur un faux dilemme binaire : soit une affirmation est fausse (donc « complot »), soit elle est « juste » (donc ceux qu’on traitait de complotistes avaient raison). Mais la réalité est plus complexe. Dans tous les cas listés, les versions complotistes caricaturaient des données scientifiques réelles ou potentielles, mais les détournaient gravement.

 

1. « Un vacciné peut propager le COVID »

Fait reconnu : oui, un vacciné peut être porteur du virus.

Mais : les vaccins réduisent la charge virale et la durée de contagiosité, surtout dans les premiers mois après injection (Levine-Tiefenbrun et al., 2021 ; Singanayagam et al., 2022).

Le narratif complotiste disait : « les vaccins ne servent à rien ». Ce qui est faux.

Source

 

2. « Les vaccinés sont sensibles aux variants et à la réinfection »

✅ Oui, les variants comme Omicron ont réduit l’efficacité vaccinale contre l’infection, mais pas contre les formes graves.

Les complotistes disaient : « le vaccin est inefficace », ce qui est inexact. Il protège durablement contre les hospitalisations et les décès (Andrews et al., 2022).

Source

 

3. « Les vaccins peuvent provoquer des effets secondaires graves »

✅ Oui, des effets rares existent (myocardites, thromboses avec AstraZeneca).

Les autorités les ont rapidement identifiés et encadrés. Le bénéfice-risque reste très largement en faveur de la vaccination, y compris chez les jeunes adultes (Patone et al., 2022 ; EMA, 2023).

Source

  • Patone, M., et al. (2022). Risk of myocarditis following COVID-19 mRNA vaccination. Nature Medicine, 28, 410–422. https://doi.org/10.1038/s41591-021-01630-0
  • European Medicines Agency. (2023). COVID-19 vaccines: Safety updates. https://www.ema.europa.eu

 

4–5. « 3e, 4e dose… tous les 3 mois »

Faux : Aucun pays n’a imposé une vaccination trimestrielle. Les rappels étaient adaptés à l’évolution du virus, en priorité pour les populations à risque.

L’affirmation extrapole abusivement des propositions scientifiques sur la durée de protection. C’est un homme de paille.

6. « Injections pour les jeunes enfants »

✅ Oui, la vaccination a été ouverte aux enfants avec consentement parental, dans des cas à risque, et sur base volontaire.

Les récits complotistes parlaient d’obligation vaccinale généralisée, voire d’expérimentation forcée. Ce n’est jamais arrivé.

 

7–10. « Camps », « ségrégation », « interdiction de travailler », « accès aux soins refusé »

Mensonges purs. Aucun « camp » n’a existé. Le passe sanitaire n’a jamais interdit l’accès aux soins vitaux. L’obligation vaccinale n’a concerné que certaines professions (soignants, pompiers).

Assimiler des mesures temporaires de santé publique à de la « ségrégation » est une rhétorique de la persécution, typique des discours complotistes (Douglas et al., 2017).

Source

 

11. « Contrats secrets entre Pfizer et les gouvernements »

✅ Il existe des clauses de confidentialité dans les contrats d’approvisionnement pharmaceutique, ce qui est courant dans ce secteur.

La version complotiste parle de manipulation des États par Big Pharma, ce qui n’est pas prouvé. Ce que la presse sérieuse a révélé, c’est un problème de transparence contractuelle, pas une conspiration mondiale.

 

⚠️ En résumé :

Ce tableau joue sur la confusion entre prédiction, constat scientifique et accusation délirante. Il récupère des vérités partielles pour valider des récits mensongers exagérés ou infondés. Il ne s’agit pas de reconnaître que « les complotistes avaient raison », mais de dénoncer la manipulation a posteriori des faits, pour réécrire l’histoire au profit d’une posture victimaire.

Ce genre de contenu, simpliste et fallacieux, affaiblit la pensée critique au lieu de la nourrir.

 

Ca continue

Mais le Dr Résimont, licencié de son poste dans un hôpital bruxellois en raison de ses positions anti-vaccination, en rajoute encore en citant des racoleurs complotistes bien connus comme Idriss Aberkane ou Jean-Dominique Michel.

 

1 — Décryptage du procédé rhétorique

Le message d’Aberkane repose sur une structure typique de propagande complotiste à usage viral, que l’on peut résumer en quatre mécaniques fondamentales :

 

1. Amalgame des registres

Le message place sur un pied d’égalité :

  • des faits historiques avérés (pas d’armes de destruction massive en Irak),
  • des spéculations controversées (l’État profond aurait tué JFK),
  • des événements mal compris ou partiellement vrais (masques inutiles),
  • des thèses réfutées à plusieurs reprises (chloroquine efficace, ivermectine miraculeuse).

En les plaçant tous dans la même liste, il suggère que si l’un est vrai, tous doivent l’être. C’est un effet de contamination rhétorique, sans aucun lien logique.

 

2. Révisionnisme narratif

Beaucoup de ces sujets ont été présentés de manière fausse ou manipulatoire dès le départ par les milieux complotistes (Hold-Up, réseaux QAnon, Réinfocovid, etc.). Quand, avec le recul, un élément partiel se vérifie ou se nuance, Aberkane le récupère pour affirmer : « Vous voyez, les complotistes avaient raison depuis le début ».

Mais ce n’est pas le cas. Par exemple dire en 2020 « les vaccinés peuvent transmettre la maladie » alors qu’aucune donnée ne l’attestait à l’époque, ce n’est pas avoir eu raison trop tôt. C’est avoir eu tort prématurément, puis revendiquer a posteriori un aléa comme une prédiction.

 

3. Effet de surcharge cognitive et d’accumulation

La liste est très longue, volontairement. Elle empêche la vérification individuelle de chaque point par le lecteur. C’est un biais cognitif documenté : plus une liste est fournie, plus le cerveau tend à accorder de crédibilité au tout (Effet de halo, surcharge informationnelle, « gish gallop »).

Cette technique fonctionne comme un rouleau compresseur rhétorique, typique des messages viraux sur les réseaux sociaux.

Source : Schmid, P., & Betsch, C. (2019). Effective strategies for rebutting science denialism. Nature Human Behaviour, 3(9), 931–939. https://doi.org/10.1038/s41562-019-0632-4

 

4. Identification victimaire inversée

Aberkane ne défend pas des idées, mais une posture : celle du “complotiste persécuté qui avait raison”. Ce discours produit un effet de cohésion communautaire : si vous avez douté du consensus, vous êtes maintenant justifié, vous êtes un “éveillé”, un “résistant”.

Il valorise la posture dissidente non pas parce qu’elle produit des connaissances solides, mais parce qu’elle s’oppose au pouvoir dominant (État, médias, science institutionnelle).

 

Conclusion

Ce genre de message est construit pour convaincre rapidement, pas pour démontrer. Il transforme des nuances en slogans, des doutes en certitudes, et des erreurs passées en preuves d’un génie incompris. C’est de la rétrovalidation post-hoc, un biais bien connu.

Ces listes de « on avait bien raison » sont faciles à rédiger et à partager, mais compliquées à débunker (vous connaissez ce phénomène, on l’appelle l’asymétrie de Brandolini). Mais il faut QUAND MËME le faire. Alors voici ma contribution.

Réf. : Lewandowsky, S., Ecker, U. K. H., & Cook, J. (2017). Beyond Misinformation: Understanding and Coping with the “Post-Truth” Era. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 6(4), 353–369. https://doi.org/10.1016/j.jarmac.2017.07.008

 

Debunkage n°2

 

Partie 1  Bloc COVID-19, vaccins, traitements et mesures sanitaires

Regroupons plusieurs affirmations pseudo-validées par Idriss Aberkane, toutes issues de controverses sanitaires liées au COVID-19. Voici une analyse point par point.

 

✅ « Effets mortels des vaccins : les complotistes avaient raison »

Ce que la science dit. Des effets indésirables graves sont survenus, notamment :

  • Myocardites après vaccins à ARNm (surtout chez jeunes hommes)
  • Thromboses rares avec AstraZeneca

Mais ces effets sont rares, surveillés, documentés et le bénéfice-risque reste très favorable à la vaccination, en particulier contre les formes graves du COVID.

Rappel : les discours complotistes affirmaient que les vaccins allaient « tuer massivement », « stériliser » ou « modifier l’ADN ». Rien de tout cela n’est fondé.

Sources :

 

✅ « Non, aucune preuve irréfutable de l’utilité des masques et confinements »

Fausse formulation : la science ne fonctionne pas avec des “preuves irréfutables” mais avec des niveaux de preuve. Or :

  • Les masques réduisent bien la transmission du SARS-CoV-2, surtout dans les lieux clos et mal ventilés (Chu et al., 2020 ; Brooks et al., 2021)
  • Les confinements stricts ont permis de limiter les pics de contamination et d’éviter la saturation hospitalière (Flaxman et al., 2020), bien que leurs effets varient selon le contexte.

Ce que niaient les complotistes, c’était l’utilité même de ces mesures. Or elles ont été évaluées, discutées, corrigées — ce n’est pas du dogme, c’est de l’ajustement politique en contexte d’incertitude.

Sources :

 

✅ « L’ivermectine n’est pas un vermifuge pour chevaux »

Faux argument de distraction. Non, l’ivermectine n’est pas un produit uniquement vétérinaire. Elle est utilisée en médecine humaine pour des parasitoses (gale, onchocercose). Mais…

En contexte COVID, les données robustes montrent l’absence d’efficacité clinique contre le SARS-CoV-2. Les discours complotistes n’ont pas seulement réclamé des essais, ils ont affirmé que l’ivermectine guérissait, qu’on la censurait, que Big Pharma l’interdisait. C’est faux et dangereux.

Sources :

 

✅ « La chloroquine n’a pas tué 110 000 personnes »

✅ Il est vrai que certains chiffres avancés (comme les 17 000 décès imputés à l’usage de la chloroquine en France) peuvent prêter à débat. Mais il est inexact de dire que cette estimation est infondée.

Les méta-analyses robustes montrent en effet un surrisque de mortalité lié à l’hydroxychloroquine chez les patients COVID hospitalisés. La plus complète d’entre elles (Axfors et al., 2021), incluant 28 essais randomisés, conclut à une augmentation de la mortalité de 11 % par rapport aux soins standards.

Ce sur-risque, rapporté à l’échelle d’un usage massif — comme celui promu précocement par Didier Raoult — permet d’envisager un ordre de grandeur de plusieurs dizaines de milliers de décès évitables, selon les hypothèses retenues.

Cela ne signifie pas que tous ces décès sont certains ou directement imputables à Raoult. Mais il est parfaitement raisonnable, sur la base des données disponibles, de considérer que le recours précipité à un traitement non validé a pu coûter de nombreuses vies.

Sources :

  • Axfors, C., Schmitt, A. M., Janiaud, P., Van’t Hooft, J., Abd-Elsalam, S., Abdo, E. F., et al. (2021). Mortality outcomes with hydroxychloroquine and chloroquine in COVID-19 from international collaborative meta-analysis of randomized trials. Nature Communications, 12, 2349. https://doi.org/10.1038/s41467-021-22446-z
  • Di Stefano, L., Ogburn, E. L., Ram, M., Scharfstein, D. O., Li, T., Khanal, P., … et al. (2022). Hydroxychloroquine/chloroquine for the treatment of hospitalized patients with COVID‑19: An individual participant data meta‑analysis. PLOS ONE, 17(9), e0273526. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0273526

 

 

Partie 2  Bloc « Politique américaine, Biden, Trump, JFK, Fauci, 6 janvier »

Aberkane enchaîne ici des affaires disparates autour de la politique américaine en affirmant toujours que « les complotistes avaient raison » sur tout. Décryptons.

 

✅ « Sénilité de Biden : les complotistes avaient raison »

Manipulation rhétorique classique : confondre vieillissement, fatigue et diagnostic médical.

Oui, Joe Biden a montré des signes de confusion ou de fatigue. Mais à ce jour, aucun diagnostic officiel de démence ou d’ »incapacité cognitive » n’a été rendu public. Les discours disant qu’il est « inapte » relèvent du commentaire partisan, pas d’un fait établi.

Ce n’est pas une prédiction validée, mais une attaque opportuniste fondée sur des apparences.

 

✅ « Portable de Hunter Biden : les complotistes avaient raison »

Il est désormais établi que l’ordinateur de Hunter Biden contenait bien des documents réels, notamment des échanges compromettants.

Mais :

  • Aucun lien n’a été démontré avec une corruption directe de Joe Biden.
  • En 2020, les affirmations relayées par les complotistes parlaient de réseaux pédocriminels et de trahison d’État, ce qui est infondé et diffamatoire.

Encore une fois : le fait qu’un élément partiel soit réel ne valide pas le narratif complotiste dans son ensemble.

Réf.

 

✅ « Le FBI a participé au 6 janvier »

Désinformation sans preuve.

Il n’existe aucune preuve sérieuse que le FBI a « organisé » ou « provoqué » l’assaut du Capitole. Des membres d’extrême droite ont tenté d’impliquer des « infiltrés », mais les enquêtes judiciaires et parlementaires ont confirmé la spontanéité radicale de l’émeute, avec organisation interne chez les Proud Boys et Oath Keepers.

Cette rumeur provient de QAnon et d’Alex Jones, sans fondement.

Réf.

 

✅ « Pardons préventifs pour Fauci et le clan Biden »

Cette affirmation est partiellement vraie — mais a été caricaturée.

Le 22 janvier 2025, quelques heures avant la fin de son mandat, le président Biden a effectivement accordé un pardon préventif visant Anthony Fauci, l’ancien chef de la NIAID, ainsi que Mark Milley et les membres du comité d’enquête du 6 janvier. Il s’agissait de les protéger d’éventuelles poursuites politiques, notamment de la part de l’administration entrante, qui avait promis des représailles judiciaires. C’est un fait établi et très documenté.

Ce qui est mensonger, c’est de prétendre que ce pardon constitue une forme de dissimulation criminelle ou de réseau mafieux, alors qu’il s’agit d’un acte présidentiel légal et constitutionnel, régulièrement utilisé à la fin de mandats pour protéger des collaborateurs perçus comme menacés

Refs.

  • ABC News. (2025, 20 janvier). Biden preemptively pardons Anthony Fauci, Mark Milley and Jan. 6 committee members. ABC News.
  • Politico. (2025, 20 janvier). Biden issues preemptive pardons for Fauci, Milley, Jan. 6 Committee and others.
  • Associated Press. (2025, 20 janvier). Biden pardons Fauci, Milley and the Jan. 6 panel. AP News.
  • Lawfare Media. (2025, 20 janvier). Biden grants preemptive pardons to Milley, Fauci, and others.

 

✅ « Jeffrey Epstein : les complotistes avaient raison »

Partiellement vrai.

Oui, Epstein a entretenu des liens avec de nombreuses figures puissantes et a échappé à la justice pendant des années, bénéficiant de protections suspectes (notamment via un accord de non-poursuite en 2008). Son décès en détention reste entouré d’anomalies (vidéosurveillance inactive, etc.).

Cela justifie l’investigation rigoureuse, pas le récit complotiste qui l’intègre dans un réseau mondial sataniste ou dans QAnon.

Réf.

 

 

✅ « Kennedy assassiné par l’État profond : les complotistes avaient raison »

Théorie ancienne mais toujours non prouvée.

Oui, plus de 50 % des Américains croient à une conspiration autour de la mort de JFK. Mais aucune preuve solide n’a jamais été apportée pour impliquer « l’État profond ». Les documents déclassifiés jusqu’en 2023 ne valident aucune implication directe de la CIA.

C’est une croyance populaire, pas une découverte historique.

Réf.

  • Shenon, P. (2013). A Cruel and Shocking Act: The Secret History of the Kennedy Assassination.
    National Archives. (2023).
  • JFK Assassination Records Collection. https://www.archives.gov/research/jfk

 

✅ « Donald Trump n’est pas juste tombé de la scène »

Il est exact que Donald Trump a été la cible d’une tentative d’assassinat le 13 juillet 2024 à Butler (Pennsylvanie), lors d’un meeting. Il a été blessé à l’oreille par une balle tirée par un homme abattu sur place par le Secret Service. Ce n’est pas une rumeur, ni une exagération : l’événement est reconnu par toutes les sources officielles.

Ce qui est faux en revanche, c’est de suggérer que l’événement aurait été « dissimulé » ou minimisé par les autorités. La presse et les institutions ont immédiatement reconnu l’attentat et publié des images et communiqués officiels.

Ce n’est donc pas une victoire du complotisme, mais un fait traité de manière transparente, contrairement à ce que sous-entend Aberkane.

 

Références :

 

 

Partie 3 —  Ukraine, Russie, guerre et propagande

✅ « Nazisme bandériste en Ukraine : les complotistes avaient raison »

Manipulation historique et amalgame.

Oui, Stepan Bandera fut un collaborateur nationaliste ukrainien allié aux nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Oui, certains groupuscules ultranationalistes (comme Azov) en Ukraine s’en sont réclamés dans les années 2010.

Mais :

  • Ces groupes sont marginaux au niveau national, très minoritaires dans les élections (Azov a fait 2,15 % en 2019)
  • Le gouvernement ukrainien n’est ni nazi ni fasciste, et Zelensky est juif, ce qui rend l’accusation absurde

Parler de « nazisme bandériste » comme justification de l’invasion russe est une propagande d’État, pas un constat objectif.

Réf. :

  • Shekhovtsov, A. (2018). Russia and the Western Far Right: Tango Noir. Routledge.
  • Umland, A. (2022). How influential is the far right in Ukraine? Atlantic Council.

 

✅ « Ghost of Kyiv était une intox »

Vrai.

Cette histoire d’un pilote solitaire ukrainien abattant six avions russes a été démentie par l’armée ukrainienne elle-même en mai 2022. Il s’agissait d’un mythe motivant, une légende de guerre.

Cette propagande symbolique, immédiatement reconnue comme telle, n’a pas été démystifiée par la complosphère

Réf. :

 

 

✅ « Snake Island était une intox »

Partiellement vrai.
La phrase légendaire « Russian warship, go f*** yourself » a bien été prononcée (preuve audio), mais les soldats n’ont pas été tués comme initialement annoncé : ils ont été capturés puis relâchés.

Les complotistes ont-ils dévoilé la vérité dans cette affaire ? Non.

Réf. :

 

✅ « Non, les Russes n’utilisent pas de vagues humaines »

Faux.

 

L’ Institute for the Study of War documente que des groupes composés de détenus ou recrues mal formées furent envoyés en première ligne avec un équipement minimal, notamment lors des batailles de Bakhmut et d’Avdiivka (Institute for the Study of War, 2023).

Un rapport de la US Army confirme que ces tactiques visaient à tester les lignes ennemies en envoyant en masse des soldats peu ou pas équipés, causant des pertes élevées.

John Kirby, porte-parole du Conseil national de sécurité américain, a déclaré publiquement que des troupes russes « mal formées et mal équipées » étaient envoyées en masse, parfois sous menace d’exécution s’ils reculaient.

Ce terme est polémique, mais le principe tactique est documenté.

Réf.

 

✅ « Non, les Russes ne volent pas de puces dans les machines à laver »

Faux dilemme.
Il a été rapporté par plusieurs agences occidentales (dont la Maison-Blanche en 2022) que des composants civils (y compris des puces de machines à laver) ont été retrouvés dans des équipements militaires russes, en raison des sanctions technologiques.

Il ne s’agissait pas de « soldats russes pillant des lave-linges », mais d’un recyclage forcé d’électronique civile par l’industrie de défense russe.

Réf. :
Reuters. (2022, May 11). US says Russia using chips from dishwashers, fridges in military gear.
The Guardian. (2022, August). Russia’s military logistics face collapse under sanctions.

 

 

✅ « Non, Poutine n’a pas ordonné la mort de Navalny »

Inversion de la charge de la preuve.
Il est vrai que personne n’a produit une preuve judiciaire directe liant Poutine à l’empoisonnement de Navalny.

Mais :

  • Le FSB est directement impliqué dans l’opération (confirmé par Bellingcat, Der Spiegel, CNN)
  • Un des agents a avoué par téléphone avoir participé à l’empoisonnement
  • Navalny a été persécuté, emprisonné, interdit de soins, et est mort en détention

L’absence de signature de Poutine ne disculpe pas le régime. La complaisance avec un dictateur sanguinaire dont le régime est connu pour corrompre des influenceurs en Occident laisse songeur

Réf. :

 

✅ « Non, les Russes n’ont pas envoyé le T-70 de Melitopol au front »

Vrai, mais anecdotique.
Cette intox est apparue début 2023 : une vidéo prétendait que l’armée russe utilisait un char musée de la Seconde Guerre mondiale. Les experts ont rapidement prouvé qu’il s’agissait d’un transport local dans une zone occupée, sans usage militaire.

C’est une rumeur de guerre relayée sans vérification. Ce n’est pas une preuve que « tout est faux », ni une victoire du complotisme.

Réf. :
Oryx Blog. (2023). No, Russia isn’t using WW2 tanks in combat.

 

 

CONCLUONS

 

Les messages d’Aberkane, Resimont, Chouard et compagnie procèdent d’une stratégie rhétorique classique du conspirationnisme rétrospectif : dresser une liste hétéroclite d’événements réels, de polémiques non tranchées et de pures inventions, puis en tirer une validation illusoire de l’idéologie complotiste.

Ce procédé repose sur plusieurs ressorts :

  1. Le millefeuille argumentatif :
    En empilant des cas très différents (de l’attentat de Nord Stream aux rumeurs sur Puff Daddy), on crée une illusion de masse critique. Cela sature le jugement, rend difficile la vérification, et fait passer des mensonges au milieu de vérités partielles.
  2. L’amalgame entre anticipation et validation :
    Avoir exprimé une suspicion avant qu’une information ne soit confirmée ne signifie pas avoir eu « raison ». Les conspirationnistes évoquent mille scénarios ; l’un finit par se rapprocher des faits. Leur justification repose sur la chance, non sur la méthode. Les astrologues ont pour ainsi dire breveté  le procédé.
  3. La réécriture opportuniste du passé :
    Certaines affaires (comme celle du laptop de Hunter Biden) sont récupérées a posteriori comme preuves de lucidité, alors qu’elles furent souvent déformées ou instrumentalisées dès le départ, sans lien avec une démarche critique rigoureuse.
  4. L’inversion de la charge de la preuve :
    Ce discours présume la véracité des hypothèses complotistes et exige qu’on prouve leur fausseté. C’est une inversion logique qui court-circuite toute démarche scientifique ou journalistique sérieuse.
  5. La captation des frustrations :
    En jouant sur des faits parfois mal traités par les médias ou les institutions, ce type de discours capitalise sur les erreurs du camp adverse, sans jamais proposer de solution fiable, cohérente ou fondée.

 

En somme, nos complotistes en chef ne démontrent pas que « les complotistes avaient raison » ; ils exploitent la complexité du réel pour faire croire que le soupçon systématique est plus fiable que l’expertise, que l’intuition vaut enquête, et que l’hostilité vaut méthode.
Cette rhétorique de revanche ne fait illusion qu’auprès de ceux qui leur accordent déjà un peu de crédit. Peut-être est-il utile de leur faire connaître ce débunkage, car dans l’histoire les cocus ce sont les followers des baratineurs.

Pierre Chaillot, connu sur Internet sous le pseudonyme « Décoder l’éco », est une figure montante de la complosphère française depuis la pandémie de Covid-19. Présenté comme statisticien, il multiplie les interventions pour défendre une lecture alternative — voire négationniste — de la crise sanitaire. Opposant farouche aux vaccins à ARN messager, critique des mesures de confinement, et dénonciateur présumé d’un mensonge d’État, il est devenu une référence dans les sphères méfiantes envers la science institutionnelle. Il a notamment été invité à plusieurs reprises par des médias proches de la mouvance antivax ou conspirationniste (RéinfoCovid, Nexus, FranceSoir, etc.).

L’émission « Science » de Tocsin+, animée par Alexandre Cuignache, l’accueille dans un format de 70 minutes censé questionner la gestion de la crise sanitaire. Le nom du programme et le cadre visuel suggèrent une approche rationnelle et critique. En réalité, on assiste à un exemple caractéristique de désinformation idéologique masquée sous un vernis scientifique.

Les précédents épisode avaient pour invités le délirant Jean-Pierre Petit et sa Physique alternative et le créationniste Dominique Tassot. Que pourrait-on bien espérer ?

Passons en revue quelques extraits de cet entretien de 70 minutes.

 

La pseudoscience de Pierre Chaillot

Affirmation 1

« Ils ont testé qui ils avaient envie quand ils avaient envie. […] Vous avez 20 000 personnes vaccinées, vous allez éviter de les tester, et vous avez mis 20 000 personnes à qui ils ont donné des placebos qu’ils vont tester très souvent, jusqu’à avoir suffisamment de tests positifs. » (25:11 – 26:06)

Résumé : Pierre Chaillot affirme que les laboratoires ont truqué les essais cliniques Pfizer/Moderna en testant davantage les non-vaccinés que les vaccinés, ce qui aurait faussé les résultats d’efficacité.

✅ Réfutation :

Les essais de phase 3 de Pfizer (Polack et al., 2020) et Moderna (Baden et al., 2021) ont été conduits en double aveugle et randomisés : ni les participants ni les investigateurs ne savaient qui recevait le vaccin ou le placebo. Les tests PCR étaient déclenchés en cas de symptômes signalés par les volontaires, selon un protocole uniforme. Les résultats ont été validés par des comités indépendants (DSMB) et les autorités réglementaires (FDA, EMA). Il n’existe aucune preuve solide d’un déséquilibre volontaire dans la détection des cas.

Certaines allégations critiques ont toutefois été popularisées, notamment par Peter Doshi (rédacteur associé au BMJ), et reprises en France par Christine Cotton dans son rapport à l’OPECST. Ces accusations ont été réfutées en détail par plusieurs chercheurs, notamment en raison de leur lecture sélective des protocoles et de l’omission de données publiées.

 

Débunks utiles :

Références :

 

Affirmation 2

« Il n’y a pas de définition scientifique du Covid-19. […] Le test Covid-19 n’a pas de référence médicale. Et donc c’est le test qui est devenu la référence. » (34:06 – 35:47)

Résumé : Le test PCR ne vaudrait rien, car il aurait été construit sans standard de référence ; la maladie Covid-19 ne serait même pas scientifiquement définie.

✅ Réfutation :

La maladie Covid-19 a été définie dès début 2020 par l’OMS, avec une symptomatologie clinique, biologique et radiologique. Le virus SARS-CoV-2 a été isolé et séquencé par plusieurs équipes (Zhu et al., 2020), ce qui a permis la conception de tests RT-PCR ciblant des séquences génétiques spécifiques (Corman et al., 2020). Ces tests ont été validés par des panels de référence et éprouvés en conditions réelles avec des évaluations de sensibilité et de spécificité.

Il est exact qu’un test PCR seul ne permet pas d’établir un diagnostic médical : il indique la présence d’un fragment génétique du virus, mais ne dit rien sur l’état clinique du patient. Cette distinction est fondamentale et connue de tous les cliniciens. Le diagnostic de Covid-19 repose toujours sur une combinaison entre les symptômes, l’examen clinique, les antécédents et les tests. C’est précisément l’exploitation abusive de cette nuance que Pierre Chaillot et d’autres figures complotistes exploitent, en laissant entendre que le test PCR n’aurait « aucune valeur ».

Ce discours trouve un écho dans des propos de Karry Mullis, l’un des inventeurs de la PCR, connu pour ses prises de position iconoclastes, dont la contestation de la responsabilité du VIH dans le sida, ou des prises de position proches de groupes réactionnaires comme l’AAPS. Mullis affirmait que la PCR ne permettait pas de diagnostiquer une maladie, ce qui est littéralement vrai, mais dévoyé ici : le test PCR n’est qu’un élément parmi d’autres d’une démarche diagnostique complète.

À noter : l’OMS a effectivement élargi en cours de pandémie la définition de « cas » à toute PCR positive, incluant les porteurs asymptomatiques. Cela n’invalide pas la valeur épidémiologique du test, mais modifie le champ de ce qu’on appelle un « cas » dans les statistiques.

Références :


NB : Si les allégations de Pierre Chaillot étaient exactes, toute la carrière de Didier Raoult sur les microorganisme et les épidémies serait à jeter à la poubelle. Pourquoi Tocsin qui a déjà reçu Raoult n’organise-t-elle pas un débat sur le sujet de l’existence des virus pathogènes ?


Affirmation 3

« Il y a un pic de mortalité qui arrive en France […] après le début du confinement. […] C’est peut-être pas terrible de faire des confinements si on remarque que la mortalité augmente quand on confine les gens. » (13:24 – 13:51)

Résumé : Le confinement aurait causé l’excès de mortalité observé au printemps 2020, non le virus lui-même.

✅ Réfutation :

La hausse de la mortalité en mars-avril 2020 précède de quelques jours l’effet réel du confinement, lequel met environ 2 semaines à infléchir une courbe épidémique. Cette mortalité est fortement corrélée à la circulation du SARS-CoV-2, documentée par les tests, les hospitalisations et les études de séroprévalence (Salje et al., 2020). Plusieurs pays ayant confiné plus tardivement ou moins sévèrement ont connu des pics plus durables et plus élevés, ce qui contredit l’hypothèse d’une mortalité due aux mesures elles-mêmes.

Dans un autre espace-temps Chaillot affirmait que de nombreux décès pourraient être imputables à une prétendue politique d’« euthanasie des vieux » via le Rivotril. Ce discours conspirationniste entre en contradiction directe avec son affirmation précédente : ou bien il n’y a pas de pic de mortalité (thèse 1), ou bien il y en a un massif dû à l’État (thèse 2), mais les deux ne peuvent coexister.

Références :

  • Salje, H., Kiem, C. T., Lefrancq, N., Courtejoie, N., Bosetti, P., Paireau, J., … & Cauchemez, S. (2020). Estimating the burden of SARS-CoV-2 in France. Science, 369(6500), 208–211. https://doi.org/10.1126/science.abc3517
  • Flaxman, S., Mishra, S., Gandy, A., Unwin, H. J. T., Mellan, T. A., Coupland, H., … & Bhatt, S. (2020). Estimating the effects of non-pharmaceutical interventions on COVID-19 in Europe. Nature, 584, 257–261. https://doi.org/10.1038/s41586-020-2405-7

 

Affirmation 4

« Ce petit pic de mortalité qu’on voit […] ne peut absolument pas être dû à un phénomène de virus qui se transmettrait d’humain en humain. » (17:25 – 17:50)

Résumé : Le virus SARS-CoV-2 ne serait pas responsable des décès de 2020. Le modèle de transmission interhumaine serait invalide.

✅ Réfutation :

Des dizaines d’études épidémiologiques ont démontré que le SARS-CoV-2 se transmet d’humain à humain, avec des reproductibilités régionales, des clusters familiaux, et des modèles de dispersion classiques. L’effet de contagion a été modélisé, observé dans des environnements clos, et confirmé par des analyses génétiques montrant la chaîne de transmission (Volz et al., 2021).

Par ailleurs, des études d’inoculation volontaire (CHIM – Controlled Human Infection Models) ont été menées dans des contextes contrôlés. Elles ont confirmé qu’une personne saine exposée au SARS-CoV-2 développe bien les symptômes caractéristiques de la maladie. Cela invalide l’idée selon laquelle le virus ne serait pas contagieux ou pathogène (Kilingley et al. 2022).

Références :

  • Volz E, Mishra S, Chand M, Barrett JC, Johnson R, Geidelberg L, Hinsley WR, Laydon DJ, Dabrera G, O’Toole Á, Amato R, Ragonnet-Cronin M, Harrison I, Jackson B, Ariani CV, Boyd O, Loman NJ, McCrone JT, Gonçalves S, Jorgensen D, Myers R, Hill V, Jackson DK, Gaythorpe K, Groves N, Sillitoe J, Kwiatkowski DP; (2021) COVID-19 Genomics UK (COG-UK) consortium; Flaxman S, Ratmann O, Bhatt S, Hopkins S, Gandy A, Rambaut A, Ferguson NM. Assessing transmissibility of SARS-CoV-2 lineage B.1.1.7 in England. Nature. 593(7858):266-269. doi: 10.1038/s41586-021-03470-x. Epub 2021 Mar 25. PMID: 33767447.
  • World Health Organization–China Joint Mission. (2020). Report of the WHO-China Joint Mission on Coronavirus Disease 2019 (COVID-19). https://www.who.int/docs/default-source/coronaviruse/who-china-joint-mission-on-covid-19-final-report.pdf
  • Killingley, B., et al. (2022). Safety, tolerability and viral kinetics during SARS-CoV-2 human challenge. Nature Medicine, 28(5), 1031–1041. https://doi.org/10.1038/s41591-022-01780-9

 

Affirmation 5

« Le problème de la modélisation, il vient d’une croyance […] que la fin du monde viendra d’un virus tueur. […] On lance le modèle jusqu’à ce qu’on ait le résultat de la peur qu’on a envie d’avoir. » (42:56 – 46:35)

Résumé : Les modèles épidémiologiques seraient construits pour alimenter des récits de peur irrationnels, sans valeur scientifique.

✅ Réfutation :

Les modèles épidémiologiques utilisés pendant la pandémie (notamment ceux de l’Imperial College ou de l’Institut Pasteur) reposent sur des bases mathématiques solides, héritées du modèle SIR (Kermack & McKendrick, 1927) et ses développements ultérieurs. Leur fonction n’est pas de prédire l’avenir de manière certaine, mais de simuler différents scénarios en fonction des paramètres d’entrée : taux de reproduction, temps d’incubation, efficacité des mesures de distanciation, etc. Ces modèles sont utilisés pour guider les politiques publiques dans un contexte d’incertitude.

Les critiques sérieuses de ces modèles portent sur leurs hypothèses ou leur interprétation politique, mais les accuser de manipuler volontairement les résultats pour générer la peur relève de la théorie du complot. En réalité, ces outils sont soumis à évaluation constante, analysés dans des publications scientifiques, et ouverts à la réfutation.

Références :

  • Holmdahl, I., & Buckee, C. (2020). Wrong but useful—What COVID-19 epidemiologic models can and cannot tell us. New England Journal of Medicine, 383(4), 303–305. https://doi.org/10.1056/NEJMp2016822
  • Kermack, W. O., & McKendrick, A. G. (1927). A contribution to the mathematical theory of epidemics. Proceedings of the Royal Society A: Mathematical, Physical and Engineering Sciences, 115(772), 700–721. https://doi.org/10.1098/rspa.1927.0118

 

En plus de propager des mensonges et des erreurs, le discours de dissidence de Pierre Chaillot est perlé d’accusations et d’attaques contre le monde de la recherche.

 

Attaque 1 — Disqualification globale des scientifiques et des experts médicaux

« Des mathématiciens, des chercheurs, des statisticiens vont prétendre que cette hausse de décès est due au Covid. » (13:51)

Résumé : Les scientifiques qui expliquent la surmortalité par le Covid seraient soit incompétents, soit manipulés.

✅ Réfutation :

Cette formulation rhétorique délégitime d’un bloc les analyses épidémiologiques des plus grandes institutions (Inserm, Insee, Santé Publique France, etc.) sans proposer d’argument méthodologique sérieux. Les hausses de décès en 2020 et 2021 ont été quantifiées, corrigées selon l’âge, le sexe, les tendances de fond, et attribuées au Covid-19 par croisement avec les données hospitalières, les tests PCR, et les certificats de décès (Pison, 2021 ; Kontis et al., 2020).

Références :

 

Attaque 2 — Assimilation des médecins à des complices d’un système frauduleux

« On a mis en place la même escroquerie intellectuelle dans la population que du côté des laboratoires. » (29:00)

Résumé : Médecins, soignants, autorités sanitaires et gouvernements auraient poursuivi sciemment une manipulation du public fondée sur des biais statistiques.

✅ Réfutation :

Accuser sans preuve les institutions sanitaires d’« escroquerie intellectuelle » revient à basculer dans la rhétorique conspirationniste. Les décisions sanitaires ont été prises dans des conditions d’incertitude, souvent débattues, révisées, documentées. S’il existe des critiques légitimes (retards, approximations), l’accusation d’intention frauduleuse généralisée n’est étayée par aucune documentation probante.

Références :

  • Larson, H. J. (2020). Stuck: How Vaccine Rumors Start and Why They Don’t Go Away. Oxford University Press.
  • Stuart, R. M., Abeysuriya, R. G., Kerr, C. C., et al. (2021). Modelling the impact of relaxing COVID‐19 control measures during a period of low viral transmission. Medical Journal of Australia, 214(2), 79–83. https://doi.org/10.5694/mja2.50845

 

Attaque 3 — Disqualification des médecins de terrain

« Ça n’a pas empêché des chercheurs, des médecins, des scientifiques de tout bord […] de nous raconter des histoires. » (41:23)

Résumé : Les discours médicaux sur le Covid auraient relevé de la fiction, même de la part de praticiens.

✅ Réfutation :

L’invalidation globale de tous les récits épidémiologiques en bloc comme « histoires » est une tactique de discrédit classique (Bratich, 2008). Elle empêche toute hiérarchisation entre discours fondés sur des données cliniques, des expériences de terrain, et des spéculations. Or, les déclarations de médecins, notamment ceux en soins intensifs, ont été cruciales pour alerter sur la gravité de la situation en l’absence de données complètes en temps réel.

Références :

 

Attaque 4 — Médicalisation assimilée à de la « magie »

« J’ai eu l’impression d’assister à la même chose que les flyers du marabout du quartier […] qui promet de faire revenir l’être aimé ou de guérir l’impuissance. » (20:17)

Résumé : Les annonces télévisées sur les vaccins auraient relevé du charlatanisme magique, sans fondement scientifique.

✅ Réfutation :

La métaphore du marabout vise à ridiculiser les messages de santé publique. Pourtant, l’efficacité des vaccins à ARN a été validée selon des standards internationaux. Les communications officielles se sont appuyées sur les résultats des essais cliniques et les données de vie réelle (Lopez Bernal et al., 2021). Si certains messages ont pu être trop rassurants (notamment sur la transmission), les assimiler à de la magie est une distorsion rhétorique.

Références :

  • Lopez Bernal, J., Andrews, N., Gower, C., Gallagher, E., Simmons, R., Thelwall, S., … & Ramsay, M. (2021). Effectiveness of Covid-19 vaccines against the B.1.617.2 (Delta) variant. New England Journal of Medicine, 385(7), 585–594. https://doi.org/10.1056/NEJMoa2108891
  • Steven Lloyd Wilson, Charles Wiysonge – Social media and vaccine hesitancy: BMJ Global Health 2020;5:e004206.

ℹ️ Pour un travail de vérification systématique des affirmations de Pierre Chaillot, on pourra se référer au travail minutieux d’Ari Kouts, vulgarisateur critique qui a patiemment déconstruit, semaine après semaine, les vidéos de la chaîne « Décoder l’éco ». https://x.com/arikouts/status/1531310872928391168 .


Analyse de la posture de l’interviewer

Après avoir examiné les principales affirmations de Pierre Chaillot, il est nécessaire d’observer le rôle déterminant joué par l’interviewer dans la structuration du message transmis. Loin de limiter son rôle à celui d’un médiateur ou d’un vulgarisateur, Alexandre Cuignache agit ici comme un relais enthousiaste, validant les thèses de son invité sans jamais proposer de mise en perspective critique. Son comportement, son langage et son cadre idéologique transforment l’interview en une scène d’adhésion. Il ne s’agit plus d’un échange contradictoire mais d’un dispositif de légitimation, où le journaliste s’efface derrière une figure présentée comme visionnaire ou résistante.

 

1. Validation immédiate et absence de contradiction

« Je suis même pas sûr de bien comprendre tellement ça me semble énorme. » (25:38)

L’interviewer exprime une admiration incrédule, mais ne cherche pas à comprendre ou vérifier. Il amplifie l’effet de sidération au lieu de poser une question critique.

✅ Analyse : Cette attitude transforme une hypothèse infondée (ici, un protocole biaisé par Pfizer) en « révélation », sans jamais chercher à la confronter à des faits ou documents. Le journaliste joue le rôle de spectateur admiratif, et non celui d’un médiateur exigeant ou d’un filtre rationnel.

 

2. Utilisation d’un registre mystique ou religieux

« On se retrouve avec des nouveaux religieux, des nouveaux inquisiteurs […] des prédictions qu’il faut croire. » (55:26 – 56:01)

L’interviewer relaie une métaphore religieuse où les scientifiques modernes sont assimilés à des dogmatiques, sans contrepoids.

✅ Analyse : Cette vision paranoïde du savoir (science = croyance imposée) est validée sans nuance, alors qu’elle repose sur une inversion complète de la réalité : la science est précisément falsifiable, révisable, et fondée sur des preuves publiques. Ce glissement lexical alimente la défiance envers les institutions scientifiques et naturalise le discours complotiste.

 

3. Encouragement explicite à l’analogie conspirationniste

« Ça, j’ai quand même vaguement l’impression de me retrouver en URSS. » (37:38)

Le journaliste établit un parallèle entre la situation sanitaire française et la falsification des statistiques soviétiques.

✅ Analyse : Cette comparaison est intellectuellement malhonnête : elle suggère que les données produites en France pendant la pandémie auraient été manipulées pour répondre à une idéologie d’État. Or, les données de mortalité, de sérologie ou de vaccination ont été publiées, croisées par plusieurs organismes indépendants (Insee, Santé Publique France, DREES, Inserm). Cette analogie délégitime toute statistique officielle comme suspecte, sans démonstration.

 

4. Rôle de passeur militant

« C’est un honneur de vous recevoir. […] L’un des rares qui a sauvé l’honneur suite à la crise Covid. » (00:02 – 00:38)

Dès l’introduction, le ton est hagiographique, avec glorification morale de l’invité.

✅ Analyse : Le cadre est posé dès les premières secondes : l’invité est un résistant héroïque, et non un acteur parmi d’autres du débat scientifique. Ce type d’introduction verrouille toute possibilité de contradiction : critiquer l’invité reviendrait à trahir une forme d’honneur. L’interview devient ainsi une célébration, non un échange d’idées.

 

Un dispositif de désinformation sous habillage scientifique

L’attitude de l’interviewer, loin d’être neutre ou professionnelle, repose sur quatre biais majeurs :

  • Adhésion émotionnelle (admiration, proximité idéologique)
  • Validations symboliques (religion, marabouts, URSS)
  • Absence de cadrage critique (aucune reformulation sceptique, aucune source contradictoire)
  • Positionnement politique implicite (l’État ment, la science est soumise, seule la dissidence voit clair)

Ce n’est donc pas une interview journalistique, mais une mise en scène de légitimation idéologique, dans laquelle la science devient un décor rhétorique au service d’un discours pseudo-contestatire. Ce type de dispositif alimente la défiance, fragilise la pensée critique et transforme l’émotion en preuve.

 

Conclusion : Les conséquences d’un tel dispositif médiatique

L’émission Science diffusée par Tocsin+ et consacrée à Pierre Chaillot n’a pas pour fonction d’informer, de débattre ou d’instruire le public. Elle constitue un exemple abouti de dispositif de désinformation à prétention scientifique, dans lequel les signes extérieurs de la rationalité (chiffres, jargon, posture critique) sont mobilisés pour produire l’effet inverse de la démarche scientifique : la certitude infalsifiable.

Pierre Chaillot s’y livre à une attaque systématique des institutions de santé, de la méthode scientifique et des acteurs médicaux, sans jamais produire de démonstration rigoureuse ni admettre les limites de ses analyses. L’interviewer, loin de jouer un rôle de médiateur ou de contradicteur, valide chaque propos, amplifie les analogies complotistes et installe un cadre messianique : celui de la révélation d’un mensonge d’État par un dissident lucide.

Les conséquences sont profondes.

Atrophie du discernement — Lorsque l’on donne une légitimité médiatique à des raisonnements circulaires, des corrélations interprétées à l’aveugle, et des soupçons généralisés contre toute expertise institutionnelle, on abîme les outils mêmes qui permettent de distinguer le vrai du faux. Le doute méthodique, pilier de l’esprit critique, cède la place au soupçon paranoïde.

️ Affaiblissement des institutions scientifiques — En assimilant chercheurs et médecins à des propagandistes ou des escrocs, l’émission mine la confiance dans les institutions publiques. Elle ne propose pas une réforme de la science ou de sa communication, mais son rejet pur et simple, au profit d’une lecture pseudo-statistique biaisée, inaccessible à la contradiction.

Contamination de l’espace public — En propageant une vision du monde fondée sur la suspicion, l’émission contribue à la fragmentation de l’espace démocratique. Elle remplace les conflits d’idées par des récits de guerre : entre les « éveillés » et les « endormis », entre les « résistants » et les « vendus ». Cette dramaturgie manichéenne compromet toute possibilité d’échange argumenté.

Risque sanitaire réel — Sur le plan de la santé publique, ces discours dissuadent la population de recourir aux vaccins, de faire confiance aux soignants, ou d’accepter des mesures de prévention fondées sur les données. Ils fragilisent l’adhésion collective dans les crises futures, où l’action coordonnée est cruciale.

 

L’émission « Science » de Tocsin apparait donc comme une trahison à son titre : la mise en scène héroïque d’une pseudo-expertise qui rassure un auditoire méfiant en l’enfermant davantage dans une posture anti-science et paranoïaque, anxiogène et propice aux pires manipulations idéologiques et politiques. Il est urgent, face à ce phénomène, de promouvoir une vulgarisation rigoureuse, pluraliste et falsifiable, qui traite le public en citoyen — non en troupeau à « réveiller ».

 

 

Acermendax

L’étude Berna & al. : Quand les promoteurs jugent leurs propres pratiques

Sur Twitter / X, la contributrice sceptique MmeBlackSheep -en collaboration avec Mathieu Porzio et Laurence Guenoun- a fait le travail de débunker complètement une étude qui fait, sans le dire, la promotion des fausses médecines. Je me contente de retranscrire son analyse. Comprendre les biais de cette étude est utile pour prendre la mesure du problème d’une conférence qui vient d’avoir lieu à Strasbourg.

Son travail est consultable ici :

 

Avant même d’analyser la méthode de l’étude prépubliée sur medRxiv par Fabrice Berna et ses co-auteurs (2023), il est indispensable de comprendre qui parle, et avec quelles attaches. Car cette prétendue analyse neutre sur les « dérives » dans les médecines non conventionnelles est en réalité signée par des personnalités au cœur des réseaux qui les promeuvent activement.

L’étude a pour réfrence : Berna, Fabrice & Florens, Nans & Verneuil, Laurence & Paille, Francois & Berna, Chantal & Nizard, Julien. (2023). An explosion of alternative medicines in France! Media-biased polyphonic epidemiology vs. evidence-based data. 10.1101/2023.09.03.23294995. LIEN. L’objet principal de cette étude est de contester une « explosion » du recours aux PSNC, et de se plaindre d’une ouverture médiatique constamment à charge contre ces pratiques. Or le mot « explosion » est introuvable, et jamais cité par les auteurs. Quand aux médias, leur complaisance avec les « médecines alternatives » est absolument indéniable : la communauté sceptique est souvent décrite comme un groupe de gens qui passent leur temps à râler après les émissions mal fichues.

 

Réseaux et conflits d’intérêts : un entre-soi bien tissé

  • Fabrice Berna, psychiatre à Strasbourg et premier auteur de l’étude, est membre fondateur de l’Institut de Pleine Conscience, un organisme académique affilié à l’Université, proposant un DU “Médecine, Méditation et Neurosciences”, dont la légitimité scientifique reste contestable. Source
  • Cet institut entretient des liens directs avec le pôle HEC-Spiritualité, à l’intersection du chamanisme, du développement personnel et du coaching en entreprise — des thématiques très prisées dans les milieux de la « médecine intégrative ». [Source 1] [Source 2]
  • Parmi les co-auteurs, on retrouve François Paille, médecin addictologue, qui a publié un texte évoquant l’épidémie de Covid-19 sous l’angle du « terrain », une vision largement inspirée de Béchamp, opposé historique de Pasteur, aujourd’hui réhabilité par de nombreux courants pseudo-médicaux. [Source 1],[Source 2]

 

Le GETCOP : entre ésotérisme, fakemed et médecine « intérieure »

François Paille est aussi président du GETCOP (Groupe d’Évaluation des Thérapies Complémentaires Personnalisées), un collectif aux liens étroits avec des pratiques ésotériques, pseudo-médicales et parfois dangereuses. Il y intervient dans des événements de promotion du shiatsu traditionnel [Source 1]?

Le GETCOP valorise sur son site la biologie totale ou « médecine nouvelle germanique » de Ryke Geerd Hamer — une pratique meurtrière, interdite dans plusieurs pays, qui attribue le cancer à des conflits psychiques non résolus.
(Voir ici). Le site valorise également la médecine anthroposophique, avec une fiche dédiée.

Une page entière sur les « traitements » contre le Covid-19 met en avant la sophrologie, l’acupression auriculaire ou la méditation pleine conscience. [Source]

Le congrès annuel du GETCOP est organisé avec la participation de l’AREMA, association de recherche en médecine anthroposophique, et comporte des interventions sur le tantra yoga, entre autres perles. [Source 1], [Source 2].

Un écosystème qui déteste… la Miviludes

Ce tissu institutionnel, associatif, universitaire et spirituel s’oppose frontalement à la Miviludes, qui depuis 2020 a renforcé sa vigilance sur les dérives thérapeutiques à visée sectaire. Le rejet de cette autorité transparaît dans les écrits, les formations et même… l’objet de l’étude que les auteurs signent. Nous constatons donc très vite que cette étude n’est pas signée par des chercheurs extérieurs au débat. Elle est produite par des acteurs impliqués dans la promotion des pratiques qu’ils prétendent objectivement évaluer. Cela pose un biais majeur, rarement signalé par les médias ou les institutions lorsqu’ils relaient cette étude.

Outre les conflits d’intérêts majeurs, l’étude de Fabrice Berna et collaborateurs publiée sur medRxiv souffre de biais méthodologiques flagrants. Le fil de @MMeBlackSheep propose un debunk rigoureux et chiffré, que nous reprenons ici point par point.

 

Des proportions pour masquer l’augmentation

Les auteurs comparent les proportions de saisines en santé par rapport à l’ensemble des saisines reçues par la Miviludes sur une période donnée. Problème : cette méthode noie l’augmentation réelle du nombre de signalements en santé dans des pourcentages globaux. Ce que MmeBlackSheep dénonce clairement : « Au mieux une erreur méthodologique, au pire une manipulation. »

➡️ Pour mesurer correctement l’évolution des alertes concernant les dérives en santé, il faut considérer les nombres bruts de saisines santé, pas leur proportion.

 

Aucune analyse statistique — mais des conclusions « significatives »

Les auteurs affirment que certaines évolutions ne sont pas « significatives ». Or, aucun test statistique n’est réalisé ni mentionné dans leur travail. MmeBlackSheep, à l’inverse, effectue un test de Kendall (test non paramétrique de tendance) sur les données de saisines santé de la Miviludes entre 2010 et 2021.

Résultat : la tendance est significativement à la hausse. Cette conclusion est donc formellement contredite par les données qu’ils utilisent eux-mêmes.

 

Bibliométrie : fantasmes et opacité

Autre terrain glissant : l’analyse des médias. Les auteurs comparent l’évolution des mentions de termes comme « homéopathie », « naturopathie », etc., dans la presse nationale et la littérature scientifique. Mais ils n’analysent pas le contenu des articles (positif ? neutre ? critique ?). Ils n’effectuent aucune analyse statistique des courbes présentées. Ils postulent une hostilité médiatique sans jamais en apporter la preuve.

MmeBlackSheep montre au contraire, à partir des mêmes données, que les mentions des PSNC augmentent significativement dans les médias français, ainsi que dans la littérature scientifique.

 

Sur la méthode : quand les auteurs réinventent la science

L’analyse bibliométrique proposée par Berna et al. repose sur plusieurs biais méthodologiques majeurs. D’abord, le choix des sources est problématique : les auteurs se concentrent sur la presse nationale française, sans justification de la pertinence scientifique de ce corpus, ni prise en compte de la diversité des médias ou de leur traitement éditorial des médecines alternatives.

Ensuite, les auteurs affirment que certaines tendances sont ou ne sont pas « significatives » sans jamais avoir recours à une analyse statistique. Aucune p-value, aucun intervalle de confiance, aucun test n’est fourni. Ce simple fait invalide toute affirmation de significativité dans leurs résultats.

Enfin, un point central soulevé par MmeBlackSheep : les auteurs utilisent des proportions plutôt que les données brutes, notamment pour les saisines santé de la Miviludes. Ce choix est critiqué car il dissimule une augmentation réelle du nombre de signalements sous couvert de stabilité relative. Cette approche revient à noyer une tendance forte dans un indicateur dilué, ce qui peut tromper sur l’ampleur d’un phénomène.

Ces failles méthodologiques ne relèvent pas de simples maladresses : elles affectent directement la validité des conclusions de l’étude, qui prétend rejeter une augmentation des dérives… alors que leurs propres données, bien exploitées, montrent l’inverse.

Récapitulatif des biais identifiés

  1. Postulat idéologique non prouvé : les médias seraient hostiles aux PSNC, sans aucune analyse de contenu à l’appui.
  2. Bibliométrie mal fondée : elle ne montre que l’évolution d’un intérêt quantitatif, pas qualitatif.
  3. Aucune statistique : les auteurs utilisent des termes comme “significatif” sans avoir procédé à aucun test.
  4. Usage douteux des proportions : préférées aux données absolues, elles peuvent masquer des hausses réelles.
  5. Contradictions internes : leurs propres données vont à l’encontre de leurs conclusions.
  6. Conclusions invalidées : les extrapolations de l’étude ne tiennent ni méthodologiquement, ni empiriquement.

 

Concluons

L’étude de Berna et al. (2023) présente de sérieuses lacunes : elle ignore les outils statistiques de base, repose sur des biais de confirmation flagrants et est portée par des auteurs directement impliqués dans la promotion des pratiques évaluées. Elle coche ainsi toutes les cases d’une pseudo-étude construite non pour explorer un phénomène, mais pour minimiser l’ampleur des dérives dans les médecines non conventionnelles.

Elle ne satisfait ni aux exigences méthodologiques de la recherche scientifique, ni à celles de la transparence sur les conflits d’intérêts. Sa diffusion dans le débat public — en particulier par les promoteurs des PSNC — devrait être abordée avec la plus grande prudence. Il en va de la crédibilité de la recherche universitaire.