Enregistré le 18 septembre 2020.
Invités : Florian COVA & Joffrey FUHRER

Editorial

Didier Raoult n’est pas un hurluberlu sorti de nulle part. Il possède de vrais diplômes, par exemple, ce qui le distingue de certains parvenus qui font malgré tout illusion. Didier Raoult a signé de vrais articles de recherche ; et il a même écrit une partie d’entre eux. Il a une vraie pratique de la science, une vraie expertise. Il a aussi une longue carrière, il fait autorité dans certains domaines. Il prononce, en outre, des critiques sur la gestion des institutions de santé qui ont l’air frappé au sceau du bon sens

Normalement, un tel homme est l’incarnation même de l’expertise. Il a le profil des gens que nous invitons dans nos émissions parce que nous estimons qu’il est toujours plus sage de s’en remettre à ceux qui ont fait la démonstration de leur capacité à mener une carrière académique : un tel parcours sanctionne la maîtrise des notions épistémiques que nous valorisons.

Normalement. La plupart du temps. En général.

mutatis mutandis

Vous vous doutez bien qu’il y a des exceptions. Mais le pédigrée de Didier Raoult plaide en sa faveur ! En tout cas à première vue.

Il est tout à fait logique de l’écouter, de donner à sa parole plus de valeur qu’à celle des journalistes ou des politiques, car son métier lui a appris à doser à la perfection le niveau de certitude qu’il peut indexer à ses paroles. Il doit savoir se référer au consensus quand il existe, rappeler les incertitudes quand il y en a, et surtout adopter l’humilité du chercheur qui sait bien que les faits peuvent le démentir à mesure que de nouveaux travaux sont publiés. Il doit être sévère avec ses propres hypothèses, il en va de sa crédibilité, et donc de son utilité auprès du public.

Mais quelque chose a déraillé dans le rapport qu’entretient Didier Raoult avec le monde de la science. D’humilité on ne voit goutte. Le consensus, il le décrie, le méprise, estime qu’on n’apprend jamais rien avec lui parce que c’est dans la contradiction qu’on avance (Et on ne saurait être plus d’accord : c’est dans la contradiction qu’on peut aboutir parfois… à un consensus). Et pourtant la contradiction, étonnamment, il la refuse aussi. On ne le voit apparaître en public que face à des politiques ou des journalistes généralistes, jamais confronté à des chercheurs qui pourraient remettre en question ses déclarations ! Et les critiques scientifiques, il les disqualifie avec une rhétorique discutable : plaidant rien moins que la corruption généralisée des chercheurs qui ne s’alignent pas sur sa position concernant l’efficacité de l’hydroxycholoroquine contre le covid9.

En d’autres termes, le comportement de Didier Raoult allume les alertes qui sont généralement calibrées pour détecter les imposteurs, les gourous, les fraudeurs. Cela pose de très nombreux problèmes. On se demande si nos outils de détection sont si mauvais qu’ils ne permettent pas de distinguer un vulgaire menteur d’un plus-grand-expert-mondial, l’élite, mais on se demande aussi si les médias ont mis l’accent sur les bonnes choses, ont mis les faits au centre de leur préoccupation au lieu de s’occuper du look des uns ou du tempérament des autres. On se demande s’il faut encourager les chercheurs à créer leurs propres canaux de communication dédiés à défendre leur positon directement auprès du public. On se demande si les politiques ont joué franc jeu sur les mesures les plus fiables ou s’ils ont ménagé l’électorat en fonction de la popularité des avocats d’un traitement particulier.

Dans tous les cas, on doit constater que, sur Internet au moins, Didier Raoult déchaîne les passions. Or on ne peut pas ne pas parler de lui lorsqu’on s’intéresse à la manière dont circulent les croyances et comment la science est perçue par le public. Tout le monde ne peut pas avoir raison au sujet de ce monsieur : manipulateur mégalomaniaque ou savant dédié au travail de terrain, haut fonctionnaire passé maître dans l’art d’exploiter le système, ou chevalier solitaire dénonçant les magouilles. L’image que nous nous faisons de lui dépend de bien des facteurs. Cela dépend des informations disponibles, mais aussi de notre parcours personnel vers ces informations, et peut-être aussi, de notre style cognitif, c’est-à-dire notre rapport aux preuves, aux intuitions, aux démonstrations. C’est en tout cas la thèse défendue dans un article que nos deux invités sont en train de publier actuellement.

Florian Cova et Joffrey Fuhrer sont philosophes à l’Université de Génève. Et ils travaillent volontiers en psychologie social. Merci à eux d’être avec nous ce soir en direct de leur université.


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2 réponses
  1. FitzCassio
    FitzCassio dit :

    Merci pour ce très clair texte de présentation de la vidéo.

    Remarque plus générale : je trouve que votre manière de mettre en miroir vos vidéos (tronche en biais) et vos textes (menace théoriste) est efficace et pertinente. J’apprécie de passer de vos vidéos à vos textes et vice-versa.

    Voilà voilà 🙂

    Répondre

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