Nouvel épisode d’une guerre idéologique larvée dans le monde du rationalisme. Stéphane Foucart, Stéphane Horel & Sylvain Laurens sont les auteurs d’un livre qui attaque “Les gardiens de la raison” à travers une ” Enquête sur la désinformation scientifique”. Ils dénoncent une instrumentalisation des sciences pour la remplacer par une autre, la leur. En bref, c’est la même salade que l’article absurde de Bruno Andreotti dans Zilsel auquel j’avais répondu ici. Andreotti figure sans surprise dans les remerciements du livre…

On y trouve essentiellement des anecdotes, une litanie de faits (en mode cherry picking) et de procès d’intentions livrés à la sagacité du lecteur à qui revient la charge de relier les points de ce mille feuilles pour voir apparaître la vérité sous-jacente, profonde, et en quelque sorte indicible puisque suggérée, insinuée, dans les pages du bouquin. La thèse centrale révèle l’existence d’une communauté dévolue à la cause d’un conservatisme libertarien venu d’Amérique et au service (directement ou indirectement) des grandes industries.

Entendons-nous bien : 1) si tout cela était vrai, ce serait grave. 2) Les efforts des grandes puissances économiques pour influencer le public sont réels. 3) La corruption existe (chez les lobbyistes de tous les camps, et même ailleurs). 4) Les experts médiatiques prennent trop souvent la parole sur trop de sujets, et reçoivent d’avantage la parole quand elle s’aligne avec la ligne éditoriale de la structure invitante. 5) Il faudrait limiter et rendre totalement transparents les liens d’intérêt entre les détenteurs de la parole scientifique dans les média et les entreprises. 6) L’écologie est un sujet urgent, brûlant, souvent maltraité par ceux qui se piquent d’en parler. 7) Il existe une crispation déplorable d’une partie du monde “sceptique” envers les sciences humaines et sociales.

Tout cela n’autorise pas les auteurs des “Gardiens de la raison” à tirer à vue sur les acteurs du monde du rationalisme, en particulier ceux qui ont le malheur de ne pas goûter leur manque de scrupule dans la défense de leur propre agenda idéologique. Le chapitre 5 ” La trollisation de l’espace public” livre des portraits saisissants de mépris de Bunker D, Matadon, Mathieu « MJE » Rebeaud, Anthony Guihur… Les jugements minables sur leur personne s’y succèdent, et on se demande bien quel but informatif est recherché dans ces pages d’une intense médiocrité.

« Ses yeux roulent comme des billes sombres dans le visage pâle de quelqu’un qui se couche tard et se lève tard. »
« Pour lui, sa « pratique » du scepticisme et le journalisme sont intimement liés. »
« Mathieu « MJE » Rebeaud change souvent de photo de profil ; certaines ont d’ailleurs été prises par Paul Gosselin/Bunker D. »
« (…) on sent chez lui une curiosité pour le métier de journaliste. Une convoitise, presque. »
« Anthony Guihur parle bien. Mathieu Rebeaud gribouille dans un carnet à spirale où une ligne rouge divise la page en deux.»

Parfois on se demande ce que c’est que le “journalisme d’insinuation”. Les auteurs en fournissent de nombreux exemples.

Je recommande la lecture des contributions de ces personnes qualifiées de trolls par nos trois juges. Vous y trouverez des analyses rigoureuses sur la mésinformation chronique de certains médias au sujet, notamment, des pesticides et des OGM ; sujets où la contradiction est tellement mal vécue par Stéphane Foucart qu’il souhaite la faire taire en usant de l’attaque en diffamation.

Stéphane Foucart a publié “La Fabrique du mensonge. Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger” (Denoël, 2013), et Stéphane Horel, “Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie” (La Découverte, 2018). Ce type d’enquête est important. Mais leur grille de lecture du monde, si l’on n’y prend pas garde, est un marteau pour lequel nous sommes tous des clous, puisqu’il suffit de soupçonner un lien quelconque, une connivence, un contrat secret pour juger. Et clou, nous le sommes d’autant plus facilement qu’il n’est pas venu à l’esprit de ces gens de nous contacter avant d’écrire sur nous (la TeB). Ils doivent s’imaginer qu’ils savaient déjà ce que nous avions à dire. La méthode aurait de quoi rendre franchement sceptique si nous ne l’étions déjà par défaut.

Il y a peut-être du vrai dans les liens d’intérêt quasi-mafieux que les journalistes nous dépeignent ; les petites histoires laborieusement égrenées au long de ces 372 pages sont peut-être les indices d’une corruption généralisée du milieu rationaliste (soit par appât du gain, soit par la faute d’une stupidité instrumentalisée par les think tank) :

« Ces dernières années, les amateurs de science ont été convertis en relais zélés et bénévoles de messages essentiellement politiques, manipulés pour propager le contenu dégriffé des industriels du toxique. » (page 322)

Mais alors on souhaiterait que nos trois héros travaillent à en faire la démonstration, c’est leur job, il est important. Le sujet ne peut pas être laissé à des nuls ou à des militants malhonnêtes, qui seraient, pour le coup, les vrais idiots utiles des vrais corrupteurs & corrompus.

Je n’ai pas les connaissances nécessaires pour évaluer la pertinence de toutes les attaques contenues dans ces pages. Il ne me revient pas de porter un jugement sur l’ensemble du livre. Mais sur certains aspects, le texte se distingue tellement peu des élucubrations complotistes dirigées contre notre travail quotidiennement depuis 5 ans, qu’il sera sans nul doute salué par les plus virulents de nos détracteurs, heureux de voir couché sur papier leurs obsessions (comme l’astroturfing ou l’accusation d’appartenir à un bord politique abhorré), et peu regardants sur l’absence de substance permettant de sortir de la lecture avec des informations pertinentes.

Les cibles de ce brûlot sont désignées comme des “défenseurs de la science autoproclamés” ce qui me pousse à m’interroger sur qui pourrait bien embrasser cette vocation autrement que de sa propre autorité. Les auteurs pensent-ils être mandatés, eux, détenir un droit supérieur à défendre la science ? Je ne me perdrai pas en conjecture, mais je souligne cette expression mainte fois répétée, elle doit bien avoir sa raison d’être.

La forte irritation (parfois légitime) provoquée chez les auteurs par les personnages qu’ils attaquent dans ce livre reste à mes yeux leur seul point commun. C’est bien faible, et bien prétentieux d’y voir une raison valable à imprimer du papier.


J’ai reçu une copie pdf du livre qui circule chez les journalistes avant sa sortie, comme c’est de coutume. Mon nom y est cité. Je vous livre ci-dessous l’intégralité des phrases qui me concernent.

Page 202, au sujet de la tribune « La culture scientifique est à reconquérir » de 2018 :

« La liste des signataires s’enrichit des noms de Alexandre, « chirurgien et entrepreneur », de Mathias Dufour et de sa soeur Héloïse, de Thomas C. Durand, « vulgarisateur » de la chaîne YouTube « La Tronche en biais », etc.»

Page 214, au sujet du groupe Humensis, dans une section titrée “Et un éditeur pour les publier tous”  (la comparaison avec le maléfique anneau unique de Sauron ne vous aura pas échappée)

« Vous avez acheté La Démocratie des crédules (2013) ou Cabinet de curiosités sociales (2018) de Gérald Bronner ? Et le livre du youtubeur Thomas C. Durand, dit La Tronche en biais, Quand est-ce qu’on biaise ? (2019) ? Ainsi que le dernier opus de Catherine Bréchignac, l’animatrice du Club Lavoisier, Le Progrès est-il dangereux ? (2019) ? Si oui, alors vos sous sont acheminés vers un seul et même bénéficiaire : Humensis, une filiale de Scor. »

NB : Thomas C. Durand n’est pas “La Tronche en Biais” qui est un projet collectif. Soit ils le savent, soit ils ne le savent pas…

Sur le même sujet, page 220 :

« Mais le premier ouvrage mis à l’honneur est celui du youtubeur Thomas C. Durand. Son livre Quand est-ce qu’on biaise ? reprend la ligne de ses émissions diffusées sous le nom « La Tronche en biais ». Se réclamant de la zététique, courtisé par l’Afis, l’auteur est un « docteur en biologie ayant travaillé sur les stress abiotiques du peuplier », mais il intervient sur bien d’autres sujets, comme l’énergie ou les études de genre. »

La profondeur du portrait vous donne une idée de celle de l’analyse. Je me permets d’indiquer que mon sale caractère personnel (le nom qu’on donne à l’insoumission des autres) n’est un mystère pour personne chez Humensis où je ne me gène pas pour exprimer des critiques sévères à propos de certains choix éditoriaux (Cf. Tronche de Fake sur Jean-Dominique Michel ou mon billet sur l’inquiétude que suscite l’ouvrage de Sylvie Cafardy), critique que je m’autorise quand les ouvrages abordent des sujets où j’ai quelque compétence. Soit dit en passant, il suffirait que tous les auteurs de toutes les maisons d’édition fassent cela pour que le paysage change.

Mon travail au sein de l’ASTEC est évoqué à quelques autres reprises. Page 270, un chapitre évoque « une croisade antigenre au nom de Darwin » et raconte ceci :

« Les partages d’information de Peggy Sastre sur les réseaux sociaux sont une farandole d’acteurs croisés dans les chapitres précédents. Avec Le Figaro, Les Inrocks9, les comptes Twitter des youtubeurs @LaTroncheEnBiais et @DebunkerDesEtoiles, et de @JeromeQuirant, un ingénieur en génie civil membre de l’Afis, Peggy Sastre fait partie des rares personnes qui s’intéressent à l’affaire Sokal au carré. »

Il se trouve que mon compère Vled Tapas est militant LGBT et sur les questions de genre ; et nous ne travaillons pas ensemble par hasard. Il se trouve aussi que le chapitre 23 de Quand est-ce qu’on biaise ? revient longuement sur le sujet du genre et sur les subtilités nécessaires pour aborder cette notion, à la fois depuis les sciences humaines et depuis les sciences du vivant (ce sera le sujet de l’épisode 10 de la Tronche en Biais que nous souhaitons enregistrer avant la fin de l’année). Ou bien les auteurs ne savent pas tout cela, ou bien ils ont fait le choix délibéré d’ignorer ces détails embêtants, de les taire, afin de pouvoir laisser entendre sur cette page que l’équipe de la Tronche en Biais participerait à une “croisade” contre les études de genre. Du journalisme d’insinuation. Je suis bien obligé de constater que les auteurs se livrent à une tromperie de leur lectorat et à une insulte à caractère diffamatoire de notre travail.

Page 145, la naissance d’un grand nombre de chaines de vulgarisation à la même époque (2012-2016) suscite ce paragraphe :

«Le « phénomène AgriSkippy » coïncide avec l’explosion du nombre de chaînes YouTube de vulgarisation scientifique, de « débunking » ou de promotion de l’esprit critique. Les chaînes « Hygiène mentale », « La Tronche en biais », « Science4All », « Science étonnante » (tenue par David Louapre a), les youtubeurs Mr. Sam, Matadon, Jordanix, Débunker des étoiles, Defakator (« On défake sur les fakes ! », proclame l’auteur), Le Réveilleur, Chat sceptique, etc. prétendent y « débunker » les rumeurs, fausses informations et autres idées reçues sur des applications scientifiques de l’industrie, certains se réclamant de la zététique. Chacun son ton et ses sujets de prédilection, mais dès lors que certains sujets sont abordés (OGM, pesticides, nucléaire, vaccins, etc.), ce sont souvent les mêmes arguments qui reviennent inlassablement, les mêmes images, les mêmes invocations de consensus scientifiques, d’ailleurs souvent imaginaires. Une constellation de blogs et de comptes Twitter opèrent en symbiose avec ce petit monde de vidéastes. Afficher un nom rigolo est un passage obligé : « Chèvre pensante », « La Théière cosmique », « Menace théoriste », « Evidence based bonne humeur », etc. »

On est dans le quasi-factuel, le superficiel et le mépris suintant. C’est le climat général de l’ouvrage.

Ce livre est la raison pour laquelle la rédaction d’Arrêt sur Image m’avait invité, en compagnie de Vled Tapas à participer à un plateau face à Stéphane Foucart et Stéphane Horel. Courageusement, ces derniers ont refusé. Ils iront sans doute parler ailleurs sans contradicteur, leurs relais dans le monde médiatique sont bien plus puissants que les nôtres. J’espère qu’ils y répéteront surtout leur phrase de conclusion, à laquelle je souscris sans hésitation :

« La science ne se fait pas sur les plateaux de télévision, dans la zone mondaine de la science ou en 140 signes sur Twitter, elle surgit de la confrontation d’arguments dans les revues, de l’accès aux données, de la transparence sur les conflits d’intérêts. Quand vérité scientifique il y a, elle sort de la bouche des savants, pas de celle des gardiens autoproclamés de la science. »


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4 réponses
  1. Philippe Vergnes
    Philippe Vergnes dit :

    J’attends avec impatience de pouvoir lire le livre de ces journalistes pour me forger ma propre opinion, tout comme j’ai pris connaissance de vos propres livres et de ceux que les zététiciens ont pu publier (surtout ceux d’Henri Broch). Mais si tel est bien le cas, je déplore d’ores et déjà tous sophismes ad personam et “les jugements minables sur leur personne” qui seraient prononcés par les auteurs… et ce quels qu’ils soient.
    Outre le fait que de tels jugements alimentent une guerre “fratricide” (version humaniste) dont il conviendrait de sortir, ils empêchent toute possibilité d’entrer dans les représentations d’autrui en vue d’une meilleure compréhension réciproque. Ce que le sociologue et philosophe Edgar Morin nomme “la barbarie de la communication humaine”.
    Mais justement, en parlant des jugements minables sur les personnes, ne prenez-vous pas vous-même part à cette “barbarie” en vous attaquant aux personnes plutôt qu’à leurs idées ?
    Car n’en déplaise à certains, la pensée critique (concept que je préfère à celui d’esprit critique) s’exerce sur les idées et non pas sur les hommes. Or, en attaquant les hommes comme vous avez pu le faire récemment dans un format vidéo et un article bourrés de biais ne craignez-vous pas d’être des vecteurs de propagation de ce contre quoi lutte la zététique, in fine, c’est-à-dire le manque de pensée (d’esprit) critique dans nos évaluations et nos prises de décisions ?

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