Vos avis sur ‘X’ est-il bien rationnel ?

Le puits sans ombre

Premier jour de l’été, vers 240 av. n. è. : à Syène — l’actuelle Assouan, en Égypte — le puits du temple d’Ammon se trouve presque exactement sur le tropique du Cancer (≈ 23 ° 26′ N) : la ligne imaginaire qui relie tous les points qui ont le soleil à la verticale, à midi, le jour du solstice d’été.

Les rayons du Soleil plongent à la verticale du puits, si bien que l’eau réfléchit un disque parfaitement dépourvu d’ombre. Strabon et Pline l’Ancien citent ce puits comme une curiosité locale construite justement pour vérifier que Syène se trouve (presque) sur le tropique.

 

À Alexandrie, située bien plus au nord, mais pratiquement sur le même méridien, Ératosthène plante un gnomon dans la cour du Musaion. Au moment du midi local, l’ombre du bâton forme un angle de 7° 12′, soit un cinquantième de cercle.

Lui vient alors l’idée capitale : si les deux villes partagent le même midi (c’est-à-dire le même méridien) et si l’une se trouve sur le tropique où le Soleil est frontal au solstice, alors l’angle d’ombre mesuré à Alexandrie égale la différence de latitude entre les deux sites. Multiplier la distance Syène–Alexandrie par cinquante doit donc livrer la circonférence terrestre, il suffit maintenant de réaliser cette mesure.

À lui seul, ce raisonnement franchit l’abîme qui sépare le pressentiment poétique sur la forme du monde de la démonstration quantitative. Il aura suffi d’un puits, d’un bâton et d’un peu de géométrie. Mais une fois la théorie établie s’ouvre le périlleux royaume de l’expérimentation.

À cette époque, la sphéricité de la Terre est établie depuis des siècles, et on a même une estimation de sa taille rapportée par Aristote : 400 000 stades. Ératosthène travaille à partir de présupposés géocentriques : la Terre est sphérique et son centre est aussi celui de la sphère céleste. Le résultat demeurera pourtant valide pour notre monde devenu héliocentrique.

 

Un bâton, une bibliothèque, et le désert

Il manque encore un chiffre à Ératosthène : la distance entre Alexandrie et Syène. Heureusement, il peut consulter les archives des bématistes, arpenteurs militaires hérités des campagnes d’Alexandre le Grand, capables de compter leurs pas avec une régularité de métronome. De leurs relevés, il retient cinq mille stades.

Mais quel stade ? Celui d’Olympie ? Du pharaon ? De Syène ? Le savant choisit la valeur égyptienne (157,5 m) qui lui permet d’arriver au résultat d’environ 39 400 km — à peine quelques centaines de kilomètres de la valeur moderne. La coïncidence masque d’ailleurs une série d’erreurs qui auraient pu conduire à un résultat bien moins impressionnant.

D’abord Syène n’est pas exactement sur le tropique, donc l’angle du soleil n’y est pas vraiment de 90°. Si l’on néglige la petite inclinaison, on ajoute 72 km à la distance entre les deux villes. Ensuite la mesure du gnomon est imprécise : obtenir 1/50 de cercle trahit sans doute l’usage d’un ratio commode plutôt qu’une lecture instrumentale au dixième de degré ; on arrondit par excès. Et puis, la distance de 5000 stades, tout pile, cela ressemble aussi à un arrondi pragmatique. Au final, Ératosthène a fait son calcul avec un angle surestimé et une distance sous-estimée, et ces deux erreurs s’annulent presque parfaitement : c’est un petit miracle.

Si Ératosthène est resté célèbre c’est en partie parce que son chiffre de 250 000 stades est étonnamment précis, mais la précision brute n’est pas l’essentiel. Ce qui sidère ses contemporains — et devrait nous émerveiller plus encore — c’est la méthode empirique : trouver un invariant naturel (l’ombre nulle), fabriquer une géométrie mentale, collecter des données de terrain, puis combiner le tout en un calcul transparent, réfutable, transmissible.

Et ce résultat voyage : Hipparque l’utilise pour ses cartes stellaires, Ptolémée pour la Géographie, —une discipline dont Ératosthène est considéré comme le précurseur —, et les astronomes arabo-persans pour ré-étalonner leurs propres mesures près de Bagdad (IXᵉ s.). À chaque étape, la foule des anonymes — traducteurs, copistes, compagnons de caravane — prolonge l’expérience. L’empirisme, c’est pour tout le monde.

Quand le monde se mesure ailleurs

Ératosthène n’agit pas dans le vide. Les Babyloniens, dès le IIᵉ millénaire av. n. è., consignent des éclipses qui suggèrent une courbure planétaire. En Inde, l’Āryabhaṭīya (qui date de 499 n. è.) décrit une Terre sphérique tournant sur elle-même. En Chine, la dynastie Han possède des globes célestes. Plus tard, dans le califat abbasside, al-Maʾmūn fait mesurer à nouveau un degré de latitude sur la plaine de Sinjar ; le protocole, plus sophistiqué, s’inspire explicitement du Grec. Pourquoi, alors, le nom d’Ératosthène est-il celui qui traverse le temps ? Parce qu’il combine trois forces rarement réunies :

  1. La clarté pédagogique — un bâton, une ombre : tout élève peut reproduire le geste ;
  2. La mise en scène d’un raisonnement complet — hypothèse, observation, calcul, conclusion ;
  3. La synthèse des savoirs du pourtour méditerranéen — astronomie, géométrie, logistique.

Les autres traditions observent, conjecturent, calculent, parfois avec une exactitude plus grande ; mais le bibliothécaire d’Alexandrie donne au monde un récit expérimental si limpide que vingt-trois siècles plus tard, il reste la démonstration inaugurale que la réalité se laisse interroger.

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D’une ombre antique aux fantasmes modernes

Le XXIᵉ siècle voit fleurir les flat-earthers qui brandissent un niveau à bulle comme ultime argument contre « l’élite scientifique ». Leur démarche semble radicalement sceptique : « Je ne crois que ce que j’observe. » Or, ils ignorent que leur bulle d’air, comme le gnomon d’Ératosthène, exige déjà un monde où la physique de l’eau et de la gravité est partagée. Refuser toute délégation de compétence reviendrait à renoncer aux horloges atomiques, aux ponts suspendus, aux crêpes bretonnes si moelleuses et qu’on n’arrive jamais à reproduire chez soi… et à tout ce que vous ne savez pas produire vous-même, c’est-à-dire quasiment tout.

Le problème n’est même pas la méfiance en soi, mais l’incapacité à hiérarchiser la confiance.

Revenir à la démonstration d’Eratosthène, et la comprendre, devrait pouvoir être un antidote à la fièvre hypercritique qui s’empare de certaines personnes. Notre bibliothécaire explicite les étapes de son raisonnement, décrit la marche à suivre, évalue la précision des mesures par la valeur des arrondis, et il invite donc à la reproduction indépendante. Tout platiste pourrait choisir de reprendre ce protocole, ou encore celui des canaux rectilignes du Bedford Level dont nous avons parlé dans l’épisode sur Parallax.

Dans un monde saturé de « faits alternatifs », l’empirisme pour tous pourrait sans doute calmer pas mal de controverses anachroniques. Chacun peut, à son échelle, planter un bâton, expérimenter, puis relier son résultat à celui des autres. Ainsi naît une communauté épistémique où l’autorité découle de la méthode et non du prestige ou de la hauteur du verbe.

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Éloge de la curiosité partagée

Chaque 21 juin, à midi, l’ombre disparaît encore à Assouan. À l’heure où la méfiance numérique crée des Syènes virtuelles — chacun son puits, chacun son reflet — l’histoire d’Ératosthène nous montre que nous pouvons accéder à une réalité partagée. Rien n’empêche un collégien de dresser son propre gnomon à Lille, Montréal ou Saint-Paul de La Réunion, de mesurer l’angle au moment du midi solaire, de chercher la distance qui le sépare du tropique, et de retrouver, à quelques pourcents près, la mesure du monde.

La vérité ne jaillit toute apprêtée, du fond du puits ; elle se bâtit au soleil, dans la comparaison des ombres portées de la nature sur nos hypothèses. Si nous négligeons la mémoire d’Ératosthène, si nous oublions comment nous savons que la Terre est ronde, comment les humains en ont mesuré la taille, nous perdons la capacité d’évaluer correctement la confiance que nous pouvons accorder à ceux qui sont censés détenir ce genre de savoir.

Nous n’avons plus vraiment d’excuse pour négliger l’importance de ces connaissances, car nous ne sommes plus en moins 240.

 

Acermendax

Références
  • Berggren, J. L., & Jones, A. (2000). Ptolemy’s Geography: An Annotated Translation of the Theoretical Chapters. Princeton University Press.
  • Cullen, C. (1996). Astronomy and Mathematics in Ancient China: The Zhou Bi Suan Jing. Cambridge University Press.
  • Dicks, D. R. (1970). Eratosthenes of Cyrene. University of London Press.
  • Garwood, C. (2007). Flat Earth: The History of an Infamous Idea. Thomas Dunne Books.
  • Hardwig, J. (1985). Epistemic dependence. Journal of Philosophy, 82(7), 335-349.
  • Lewis, M. J. T. (2001). Surveying Instruments of Greece and Rome. Cambridge University Press.
  • Netz, R., & Noel, W. (2020). The Archimedes Codex (rev. ed.). Da Capo.
  • Pingree, D. (1973). Āryabhaṭīya of Āryabhaṭa. Motilal Banarsidass.
  • Roller, D. W. (2010). Eratosthenes’ Geography: Fragments Collected and Translated. Princeton University Press.
  • (trans. 2007). Geography (H. L. Jones, Trans.). Harvard University Press. (Original work published ca. 20 CE)
  • Pliny the Elder. (trad. 1969). Natural History (Vol. 2, H. Rackham, Trans.). Harvard University Press. (Original work published 77 CE)

Nous allons parler d’une histoire qui concerne le monde du scepticisme américain, avec un petit groupe de militants rationalistes qui dérivent gravement vers… le crime.

Quand un idéal de pureté morale devient un alibi d’assassin. Ils prêchaient l’altruisme. Ils ont laissé six morts.


Le rationalisme radical et sectaire

Les Ziziens tirent leur nom de « Ziz », le pseudonyme de Jack LaSota. Élevée en Alaska, diplômée en ingénierie informatique (U. Alaska Fairbanks), passée par un stage à la NASA, LaSota arrive dans la baie de San Francisco au milieu des années 2010 et se rapproche de la galaxie rationaliste. Ses écrits — très lus et souvent déroutants — défendent un mélange d’anarchisme, de véganisme intégral, d’altruisme efficace et d’idées neurologiques marginales où les deux hémisphères cérébraux auraient des « valeurs » et même des « genres » distincts susceptibles d’entrer en conflit.

Au fil des années, un petit noyau d’une dizaine de personnes se soude autour d’elle : profils très diplômés, souvent issus des mêmes milieux du rationalisme et de l’IA, très engagés sur le véganisme et les questions de genre, avec une sur-représentation de personnes trans et non binaires. Aux yeux de beaucoup, le groupe se pense d’abord comme altruiste et « efficace », si le wokistan, qui fait frissonner beaucoup de réactionnaires existait, les ziziens pourraient passer pour ses apôtres.

Mais la rhétorique s’enflamme vite contre les institutions rationalistes : Ziz et ses proches accusent le Center for Applied Rationality (CFAR) et le Machine Intelligence Research Institute (MIRI) d’inconduites graves. En novembre 2019, quatre militants (Emma Borhanian, Gwen Danielson, Alex « Somni » Leatham et LaSota) mènent une action à l’entrée d’une rencontre CFAR à Westminster Woods sous des masques de Guy Fawkes ; l’alerte aux armes (fausse) déclenche une réponse policière musclée et des arrestations. Le CFAR dira ensuite que certains de ces individus avaient été « priés de ne plus venir » à leurs événements pour comportement erratique. C’est la rupture ouverte avec le vaisseau mère rationaliste, et le début des ennuis.

 

Une escalade criminelle

Août 2022 — La « disparition »

Le 19 août 2022, un appel signale la chute de Ziz par-dessus bord du voilier Black Cygnet, au sud du Bay Bridge. Garde-côtière, hélicos, drones : 30 heures de recherches, mais pas de corps. Un avis de décès paraît à Fairbanks début septembre ; sans qu’aucune déclaration officielle de décès ne soit établie. Ziz LaSota est réputée morte.

Le petit groupe avait de lourdes dettes envers Curtis Lind, propriétaire du terrain sur lequel stationnaient les van où ils vivaient. La numéro 2 des Ziziens, Gwen Danielson disparaît également dans la nature à ce moment-là. Elle gardera ses distances avec le groupe, et on apprendra plus tard qu’elle vit sous un faux nom en attendant la résolution des affaires devant les tribunaux.

Nov. 2022 — Vallejo

Trois mois plus tard, le 13 novembre 2022, à Vallejo (Californie), plusieurs jeunes locataires qui vivaient dans des camionnettes sur le terrain de Curtis Lind — un bailleur octogénaire avec qui un conflit locatif était ouvert — l’attaquent : coups de couteau multiples, œil crevé, Lind est transpercé par un sabre mais parvient à tirer, blessant un assaillant et tuant Emma Borhanian. Deux suspects (Suri Dao et Alex « Somni » Leatham) sont inculpés pour tentative de meurtre sur Lind, qui survit à l’agression, et pour « felony murder » pour la mort de leur complice. Les enquêteurs établissent alors un contact sur place avec… Jack LaSota — bien vivante — sans l’inculper à ce stade.

Déc. 2022 — Chester Heights

Un mois plus tard, le 31 décembre 2022, en Pennsylvanie, Richard (72 ans) et Rita Zajko (69 ans) sont abattus à leur domicile de Chester Heights ; les corps sont découverts le 2 janvier 2023. Leur fille, Michelle « Jamie » Zajko, sera plus tard désignée « person of interest » ; elle est membre du groupe des Ziziens. Lors d’une perquisition liée à ce double homicide, la police tombe sur LaSota, toujours bien vivante, mais quand même de plus en plus suspecte. Elle est interpellée pour entrave et troubles à l’ordre public, libérée sous caution, puis défaillante aux audiences suivantes, ce qui lui vaudra des mandats d’arrêt. Autrement dit, elle a encore disparu.

L’enquête liera ensuite des armes achetées par la personne d’intérêt à l’affaire fédérale de 2025, dont je vais vous parler dans un instant. Le dossier est toujours ouvert, sans aucune mise en examen à ce jour pour ces meurtres. Des documents du dossier indiquent que Ziz aurait pu exiger la mort des riches parents de Michelle Zajko, leur héritage étant la solution aux problèmes d’argent du petit groupe qui ressemble de plus en plus à une secte.

17 janv. 2025 — Vallejo

Le 17 janvier 2025, Curtis Lind, notre octogénaire survivant, est poignardé à mort devant sa propriété de Vallejo. Il devait témoigner au procès d’avril 2025 contre Dao et Leatham, où il était le témoin principal. Maximilian Snyder (22 ans) est inculpé du meurtre.

20 janv. 2025 — Vermont

Et le 20 janvier, trois jours plus tard, de l’autre côté du pays, un contrôle des Border Patrol agents dégénère : selon l’affidavit du FBI, Teresa (Milo) Youngblut (21 ans) tire « sans avertissement » ; Felix « Ophelia » Bauckholt tente aussi de dégainer. Des agents ripostent : Ophelia Bauckholt est tuée, Youngblut grièvement blessée, et l’agent David Maland (44 ans) succombe à ses blessures. Youngblut plaide non coupable de deux chefs fédéraux. Des dossiers judiciaires montreront par ailleurs que Youngblut et Snyder avaient déposé une demande de licence de mariage en novembre 2024. Ça commence à faire beaucoup !

Févr. 2025 — Frostburg

En février 2025, LaSota, Michelle Zajko et Daniel Blank sont arrêtés dans une zone rurale du Maryland (Frostburg) pour intrusion et entrave, ainsi que pour des chefs liés aux armes à feu. La police découvre un petit arsenal dans la camionnette où ils tentaient de se cacher.

Un juge refuse leur remise en liberté sous caution ; des chefs supplémentaires (armes et stupéfiants) suivront au printemps. En audience, LaSota tient à signaler un drame qui la frappe : la prison ne permet pas une alimentation végane.

 

Au total, au moins sept personnes liées au groupe sont derrière les barreaux ou en détention provisoire : Dao et Leatham (attaque de 2022), Snyder (meurtre de Lind), Youngblut (affaire Maland), LaSota, Michelle Zajko et Blank (Maryland). Les procédures restent en cours et la justice n’a pas tranché la responsabilité pénale ultime des uns et des autres.

On peut ajouter deux décès présumés par suicide dans l’orbite du groupe, antérieurs aux faits de 2025, sans précision fiable sur les dates ; prudence donc sur toute causalité. Mais tout de même, le bilan est lourd.

 

Je ne vous raconte pas cette histoire pour le plaisir de ressasser des meurtres sordides, mais parce que ce qui ressemble à de la folie collective se déroule au sein d’un groupe de personnes intelligentes, diplômées et qui placent la raison au pinacle de leurs valeurs. Peut-être vous sentez-vous concerné. Peut-être êtes-vous perplexe parce qu’on associe plus volontiers de tels actes à une radicalisation religieuse.

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Un récit beaucoup plus détaillé est proposé par la chaîne SPLINE. Je découvre sa vidéo après la publication de la mienne, elle est ici.


Du rationalisme à la violence : la chaîne de conversion

On s’imagine volontiers que la raison protège — qu’elle corrige les emballements moraux ou politiques. C’est vrai lorsqu’elle s’adosse à des garde‑fous procéduraux (non‑violence, droits, proportion, contradiction). Mais la même grammaire peut être retournée en « calcul moral » réducteur : si l’on décrète qu’un mal est absolu — la souffrance animale, l’oppression d’une minorité, le risque existentiel — alors tout ce qui prétend le diminuer peut se présenter comme rationnel d’un point de vue instrumental. C’est le point de bascule décrit par la psychologie morale : la moralisation transforme une préférence en impératif, puis autorise le « désengagement moral » qui passe par un déplacement de responsabilité, une euphémisation du dommage, une déshumanisation de la cible (Bandura, 1999 ; Haslam, 2006). Ajoutez ce que Lifton appelait la « science sacrée » : l’idée que la doctrine incarne la vérité au‑delà du doute, et vous obtenez un univers où les moyens cessent d’être discutables parce que la fin est tenue pour indiscutable (Lifton, 1989). Dans ce cadre, le rationalisme n’est plus une méthode critique, mais un simple alibi.

L’enfermement cognitif n’est pas seulement argumentatif, il peut être somatique. Une enquête du journal WIRED documente l’importance prêtée, dans ce micro‑milieu, à des techniques « d’ingénierie de l’esprit » : privations ou fragmentations du sommeil, croyance que les hémisphères cérébraux portent des « valeurs » et des « genres » distincts, et qu’il faut « jailbreaker » l’esprit pour accéder à une lucidité supérieure. On sait pourtant, de manière robuste, que la privation de sommeil amoindrit le contrôle exécutif[1], augmente l’impulsivité, durcit les jugements et rend plus vulnérable aux raccourcis de raisonnement (Lim & Dinges, 2010 ; Killgore, 2010). Ajoutez l’isolement social — vie en camionnettes, coupure progressive avec l’extérieur — qui accroît la vigilance hostile, altère le contrôle exécutif et rigidifie les jugements (Cacioppo & Hawkley, 2009), et l’on comprend comment une doctrine maximaliste, devenue sacrée, peut se souder à des corps épuisés : le cocktail est favorable aux certitudes dangereuses et aux « permissions » violentes. L’article phare de WIRED ne conclut pas autre chose : ce n’est pas la méthode rationaliste qui mène au meurtre, mais une rationalisation en vase clos, accrue par des pratiques qui fragilisent le jugement.

La désignation de cibles achève la conversion : une moralisation de conflits hétérogènes (locatifs, familiaux, policiers) les transforme en cas exemplaires où l’ennemi figure l’entrave incarnée au Bien, donc une cible licite. La littérature empirique sur les valeurs sacrées montre qu’une fois qu’un enjeu est perçu comme inviolable, le calcul coûts‑bénéfices devient inopérant et la propension au sacrifice ou à la violence punitive augmente (Atran & Ginges, 2012).

Reste à dire un mot du paradoxe « utilitariste ». Une certaine imagerie en ligne présente ces trajectoires comme la conclusion « logique » d’un calcul du plus grand bien : en sacrifiant quelques « oppresseurs », on épargne d’immenses souffrances. Or, les travaux contemporains montrent qu’un jugement sacrificiel n’est pas l’empreinte de l’« impartialité » mais souvent le signe d’une froideur instrumentale (faible empathie, traits antisociaux) et d’une confusion entre bienfaisance impartiale et autorisation de nuire (Kahane et al., 2015 ; Kahane et al., 2018). Autrement dit, l’algèbre du bien peut servir de rideau à des mécanismes plus prosaïques : raisonnement motivé au service de l’identité (Kunda, 1990), quête de signification qui rend attrayantes les causes héroïques et les gestes violents (Kruglanski et al., 2014), polarisation qui pousse au zèle (Isenberg, 1986), justice procédurale disqualifiée a priori parce qu’elle serait complice du mal (Tyler, 2006). À ce stade, on n’est plus dans le rationalisme critique, mais dans l’habillage rationnel d’un engagement pris ailleurs : la théorie vient justifier après coup ce que la dynamique de groupe, l’isolement, la moralisation et l’emprise ont déjà décidé.

L’affaire des Ziziens doit encore faire l’objet d’un éclaircissement par des tribunaux, rappelons-le. Mais si l’on s’en tient aux matériaux publics et à la littérature scientifique, le fil conducteur est net : une moralité absolutisée qui sacralise certaines fins, des corps et des esprits fragilisés qui réduisent l’espace du doute, une escalade d’engagement qui transforme des conflits ordinaires en preuves par l’action, et, finalement, la rationalité dégradée en rationalisation. L’altruisme efficace, qui n’a jamais prescrit la violence a été congédié en chemin.

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Conclusion — Savons-nous douter ?

Cette histoire rassemble de jeunes idéalistes assoiffés de justice sociale et bien décidés à accomplir le bien autour d’eux dans un monde oppressif, injuste et dangereux pour les minorités. Ce petit groupe était destiné à être cité en exemple, comme les héros d’une cause juste et universelle. Nous voyons que tout a déraillé méchamment, et que des mécanismes de radicalisation, de tribalisme et de rationalisation semblent pouvoir expliquer parcimonieusement cet épouvantable gâchis.

À l’horreur s’ajoute une ironie vertigineuse : les Ziziens évoluaient dans un milieu rationaliste qui est précisément l’environnement idéal pour s’armer contre les pièges qui leur ont été fatals. Après cela, on pourrait croire qu’il n’y a rien à faire contre ces mécaniques de la psyché qui enferment dans des scénarios catastrophes, et que l’affaire sonne le glas de l’aspiration sceptique et zététique à cultiver la raison, le doute et la méthode. Ce découragement serait une erreur.

La démarche sceptique repose d’abord, en principe, sur une humilité épistémique : ce que nous croyons savoir pourrait être faux, et nous devons agir en tenant compte de cette incertitude. C’est exactement là que les Ziziens ont failli, en s’installant dans l’absolu.

Je me garde ici de deux pièges : la fallacie du vrai Écossais, qui consisterait à redéfinir « rationaliste » pour exclure a posteriori les Ziziens, et le biais de confirmation, qui pousserait à ne retenir que ce qui va dans mon sens. Ils ont bel et bien fait partie de la culture rationaliste, mais il faut constater qu’ils ne l’ont pas comprise, ou en ont été éloignés par une mauvaise influence, puisque leur trajectoire souligne la nécessité non négociable du refus du dogmatisme et des certitudes définitives qui est l’ADN de ce que nous appelons scepticisme scientifique / zététique / rationalisme moderne.

Les crimes reprochés aux Ziziens ne prouvent certes pas que le rationalisme est voué à l’échec, mais ils montrent que la « raison » peut devenir totem, alibi, simple habillage d’une exaltation qui n’a plus rien de rationnel. La vigilance reste de mise.

Essayons toutefois de garder notre sérénité et de continuer à accorder notre confiance dans la démarche sceptique et de « croire » qu’elle ne produit qu’en de très rares occasions une anomalie comme l’exaltation idéologique autoritaire et violente de ce petit groupe américain.

Après tout, nous ne sommes plus en 2025. Euh…

 

Acermendax

 


Références

  • Atran, S., & Ginges, J. (2012). Religious and sacred imperatives in human conflict. Science, 336(6083), 855–857. https://doi.org/10.1126/science.1216902
  • Bandura, A. (1999). Moral disengagement in the perpetration of inhumanities. Personality and Social Psychology Review, 3(3), 193–209.
  • Cacioppo, J. T., & Hawkley, L. C. (2009). Perceived social isolation and cognition. Trends in Cognitive Sciences, 13(10), 447–454.
  • Haslam, N. (2006). Dehumanization: An integrative review. Personality and Social Psychology Review, 10(3), 252–264.
  • Isenberg, D. J. (1986). Group polarization: A critical review and meta-analysis. Journal of Personality and Social Psychology, 50(6), 1141–1151.
  • Kahane, G., Everett, J. A. C., Earp, B. D., Caviola, L., Faber, N. S., Crockett, M. J., & Savulescu, J. (2018). Beyond sacrificial harm: A two-dimensional model of utilitarian psychology. Psychological Review, 125(2), 131–164. https://doi.org/10.1037/rev0000093
  • Kahane, G., Everett, J. A. C., Earp, B. D., Farias, M., & Savulescu, J. (2015). ‘Utilitarian’ judgments in sacrificial moral dilemmas do not reflect impartial concern for the greater good. Cognition, 134, 193–209.
  • Killgore, W. D. S. (2010). Effects of sleep deprivation on cognition. In G. A. Kerkhof & H. P. A. Van Dongen (Eds.), Progress in Brain Research (Vol. 185, pp. 105–129). Elsevier. https://doi.org/10.1016/B978-0-444-53702-7.00007-5
  • Kruglanski, A. W., Gelfand, M. J., Bélanger, J. J., Sheveland, A., Hetiarachchi, M., & Gunaratna, R. (2014). The psychology of radicalization and deradicalization: How significance quest impacts violent extremism. Political Psychology, 35(S1), 69–93.
  • Kunda, Z. (1990). The case for motivated reasoning. Psychological Bulletin, 108(3), 480–498. https://doi.org/10.1037/0033-2909.108.3.480
  • Lim, J., & Dinges, D. F. (2010). A meta-analysis of the impact of short-term sleep deprivation on cognitive variables. Psychological Bulletin, 136(3), 375–389. https://doi.org/10.1037/a0018883
  • Lifton, R. J. (1989). Thought Reform and the Psychology of Totalism: A Study of “Brainwashing” in China (Rev. ed.). UNC Press.
  • Tyler, T. R. (2006). Why People Obey the Law (2nd ed.). Princeton University Press.

[1] Le contrôle exécutif désigne l’ensemble des processus cognitifs qui coordonnent et régulent les autres opérations mentales pour atteindre un but : inhiber des réponses inappropriées, maintenir et manipuler l’information en mémoire de travail, changer de stratégie ou d’ensemble de règles (flexibilité), diriger l’attention, planifier, surveiller les erreurs et ajuster le comportement. Ces processus dépendent principalement des régions préfrontales et de leurs réseaux avec les systèmes attentionnels et sous-corticaux. Un affaiblissement du contrôle exécutif (privation de sommeil, stress, isolement social, charge émotionnelle) se traduit typiquement par plus d’impulsivité, moins de flexibilité, une attention plus labile et des jugements plus rigides.

Un imposteur sur mesure

Hiver 1703. Sur un quai brumeux de la Tamise, un jeune homme blond, drapé d’une robe safran, dévore un steak cru parfumé de cardamome. L’accent est gascon ; qu’importe : « Regardez, un sauvage de Formose ! » Né vers 1679 quelque part en Provence, l’inconnu cherche une identité assez dépaysante pour déjouer tout contrôle, et son choix fait mouche.

À la fin de 1702 dans la petite ville fortifiée de Sluys – « L’Écluse » – aux Provinces-Unies (aujourd’hui Sluis, Zélande néerlandaise), il rencontre William Innes, un pasteur qui sert auprès d’un régiment écossais en garnison. L’aumônier, déjà coupable de plagiat, flairant la bonne affaire, le baptise séance tenante « George Psalmanazar », clin d’œil au roi assyrien Salmanasar (Love, 2020). Le Gascon fournit l’audace, Innes le pseudonyme biblique et la caution théologique. Ensemble, ils brodent un récit édifiant — un païen de Formose, enlevé par de méchants jésuites, qui refuse Rome et embrasse l’anglicanisme — puis embarquent pour Londres, où l’anticatholicisme ambiant ouvre toutes les portes (Keevak, 2004).

Psalmanazar exhibe aussitôt des « coutumes nationales » calibrées pour fasciner : repas crus « par piété solaire », sommeil assis pour ne pas offenser la Lune, salutations à grands gestes. Interrogé sur sa langue, il trace vingt-six signes pseudo-sémitiques, récite le Notre-Père dans un idiome improvisé. Séduit, l’évêque Henry Compton l’invite à Fulham ; il range parmi ses trésors un catéchisme anglican « traduit » par l’imposteur — un manuscrit qu’il juge aussitôt plus précieux qu’un incunable. La Society for Promoting Christian Knowledge prévoit déjà de convertir toute l’île.

 

Triomphe londonien

Londres adore le spectaculaire : récits de pirates, épices exotiques et, depuis peu, voyages savants. Psalmanazar livre tout le menu.  Le clou du spectacle arrive en février 1704 avec la publication d’un livre : An Historical and Geographical Description of Formosa déborde de fantaisies — sacrifices d’enfants, castes aux coiffes colorées, anthropophagie rituelle, temples mi-solaires mi-lunaires. Deux tirages s’arrachent, les presses hollandaises et allemandes emboîtent le pas. À Oxford, on finance six mois de résidence pour élaborer une grammaire.  À la Royal Society, le public se presse pour l’entendre déclamer sa langue imaginaire. C’est là que surgit Edmond Halley. L’astronome demande pourquoi les « cheminées volcaniques » décrites par Psalmanazar n’apparaissent sur aucune carte hollandaise. Réponse de l’intéressé : elles sont faites de bois noirci, donc invisibles depuis la mer. La salle rit, le malaise est palpable. On devrait se rendre compte que ça ne tient pas debout, mais l’histoire est trop belle alors on s’y accroche. Évidemment, cela ne pourra pas durer.

 

La chute sans fracas

À l’été 1705, Henry Newman de la Société pour la promotion de la connaissance chrétienne (SPCK) met la main sur un témoin direct : le médecin du Suffolk Samuel Griffith, ancien marchand et medecin de la Compagnie anglaise des Indes orientales, qui avait séjourné à Tywan/Tayouan (le banc de sable du Fort Zeelandia, aujourd’hui Anping) à partir de 1672. Newman lui adresse une série de questions ciblant les points sensibles du livre de Psalmanazar. Griffith répond presque aussitôt par lettres, réfutant l’anthropophagie rituelle, les sacrifices d’enfants et la prétendue « vassalité japonaise » de l’île. Newman transmet la correspondance à son ami John Chamberlayne, qui la présente à la Royal Society, dont il est membre, le 20 juin 1705. La Royal Society consigne ces doutes dans un procès-verbal qu’elle évite de publier : reconnaître l’imposture serait avouer sa propre crédulité.

L’engouement s’essouffle lentement, au rythme d’un malaise grandissant dans les cercles savants. Psalmanazar conserve quelques mécènes, mais l’effervescence retombe. Dans les mois qui suivent, l’imposteur glisse hors des salons : pas de procès spectaculaire, simplement une évaporation sociale. L’Angleterre change de marotte ; lui glisse vers l’ombre, opiomane, correcteur d’épreuves, plume anonyme pour quelques encyclopédistes.

George Psalmanazar meurt pauvre et discret en 1763. L’année suivante paraissent les *Memoirs of ***, Commonly Known by the Name of George Psalmanazar, confession où il se vante d’avoir voulu « mesurer la profondeur du puits de la crédulité humaine », sans jamais révéler son patronyme véritable (Psalmanazar, 1764/1968).

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Une leçon pour 2025

Pendant trois ans, Londres s’est laissé bercer par une illusion cousue de fil doré, refusant d’entendre les sceptiques pourtant lucides. Pourquoi ? Parce que le récit du faux Formosan flattait à merveille les passions du public : haine du papisme, goût de l’exotisme, et foi dans le témoignage incarné, l’homme qui « y était ». L’Europe du XVIIIᵉ siècle n’avait ni comité de lecture ni méthode d’authentification rigoureuse ; l’ethnologie naissante préférait la couleur locale à la critique des sources.

Trois siècles plus tard, les mécanismes sont toujours là — simplement mis à l’échelle industrielle. On n’a plus besoin de robe safran : un col roulé noir, une punchline sur la liberté ou une visite sous casque dans un data center font l’affaire. Les capitaines d’industrie se rêvent sauveurs de l’humanité tout en nous expliquant que le réchauffement climatique est une opportunité pour « réinventer la mobilité » — à condition bien sûr de ne rien remettre en cause de fondamental. Les démagogues politiques, eux, nous vendent des nations « en ruine qu’il faut restaurer » ou des sociétés « en décadence qu’il faut purifier », tout en posant avec des drapeaux et des vaches sacrées de la tradition. Et pendant ce temps, des PDG visionnaires nous promettent qu’une IA consciente apportera la paix mondiale — du moment qu’on leur laisse en privatiser le brevet.

Le costume a changé, mais le tour de passe-passe reste le même : raconter ce que nous brûlons d’entendre, et nous flatter juste assez pour que nous soyons certains de ne jamais être dupes. L’imposture flamboyante de Psalmanazar n’a duré que trois ans. C’est peu, quand on songe aux carrières interminables de certains charlatans médiatiques, de ces faux experts qui peuplent nos écrans, nos plateaux télé, et parfois nos ministères — avec la bénédiction de ceux qui préfèrent une belle fable à un doute dérangeant.

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Tromper est plus simple que détromper

Cette affaire nous rappelle que l’esprit critique n’est pas un accessoire pour faire joli, un diplôme à accrocher au mur… Il s’exerce — et surtout là où nous pensons le moins en avoir besoin. Quand l’orateur s’avance, sûr de lui, costume soigné ou habit exotique, quand il manie une langue inventée, un jargon technique ou un tableau de chiffres trop clair pour être vrai, ce n’est pas notre bêtise qu’il vise, mais notre vanité. Car le plus grand carburant de l’imposture, ce n’est pas l’ignorance : c’est la certitude confortable d’être, soi, au-dessus de la masse des dupes. Psalmanazar n’a pas trompé un peuple inculte : il a séduit des évêques, des érudits, des fellows de la Royal Society — tous convaincus que leur rang et leur savoir les rendaient imperméables à la supercherie.

Alors la prochaine fois qu’un conférencier vous vendra une vérité introuvable sur les cartes, un système révolutionnaire pour sauver le monde ou un discours calibré pour flatter vos convictions les plus sensibles, repensez à ce Gascon exotique. Son imposture n’a pas trompé malgré l’intelligence de son public, mais grâce à ses angles morts : ses présupposés, ses certitudes, son besoin secret d’être conforté. Le canular s’est glissé dans leurs attentes comme une réponse attendue. Il avait été commandé sur mesure. Et il était made in Taiwan.

Mais rassurons-nous. Cela ne saurait nous arriver à nous, n’est-ce pas, car nous ne sommes plus en 1704 !

 

Acermendax


Références

  • Breen, B. (2013). No man is an island: Early modern globalization, knowledge networks, and George Psalmanazar’s Formosa. Journal of Early Modern History, 17(4), 391–417.
  • Chien, H.-y. (2019). The Royal Society’s First Scientific Study of Formosa/Taiwan in the Psalmanazar Affair. Paper, EATS 2019.
  • Chien, H.-y. (2021). « George Psalmanazar and the fake history of Taiwan », Taiwan Insight, 19 oct.
  • Keevak, M. (2004). The pretended Asian: George Psalmanazar’s eighteenth-century Formosan hoax. Wayne State University Press.
  • Love, H. (2020). Psalmanazar, George (1679?–1763). In Oxford Dictionary of National Biography. Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/ref:odnb/22356
  • Psalmanazar, G. (1764/1968). *Memoirs of ***, commonly known by the name of George Psalmanazar. (Repr. ed. 1968). Dawsons of Pall Mall. (Original work published 1764)
  • Royal Society. (1705). Correspondence: Henry Newman to Samuel Griffith (May–June 1705). Early Letters EL/N1/81. The Royal Society Archives, London.

 

 

Une rumeur du XVe siècle à propos du pape et de pratiques obscures impliquant du sang d’enfant : les ingrédients d’une histoire qui n’a pas besoin d’être vraie pour circuler.

 

Prologue : un printemps sous tension

Avril 1492, Rome. Les jardins du Vatican s’emplissent d’odeurs d’orangers et de lys, mais l’air n’a rien de paisible. Dans ses appartements, le pape Innocent VIII – Giovanni Battista Cibo pour l’état civil – agonise.

Il est obèse, goutteux, affaibli par des troubles rénaux et un diabète que la médecine du temps ne sait pas nommer, encore moins soigner. Ses médecins s’acharnent à purger, saigner, appliquer des cataplasmes. Rien n’y fait. Le souffle du pontife se fait court. Et autour de lui, les factions s’agitent : l’élection qui suivra décidera de l’équilibre précaire entre puissances italiennes, familles romaines et monarchies étrangères. Les Borgia, les della Rovere, les Médicis affûtent leurs intrigues.

Dans ce climat, chaque geste autour du lit papal devient politique. Les visites sont filtrées, les rumeurs prolifèrent. Et c’est là que naît l’une des histoires les plus étranges – et les plus persistantes – de l’histoire des papes.

La chronique d’Infessura

Le récit le plus célèbre de ces derniers jours se trouve dans le Diarium urbis Romae, tenu par Stefano Infessura, notaire romain et chroniqueur municipal. Infessura est un pamphlétaire virulent, farouchement hostile à la cour pontificale.

Infessura relaie la rumeur selon laquelle un « médecin hébraïque » aurait fait prélever le sang de trois enfants d’une dizaine d’années, chacun payé un ducat, pour le donner au pape mourant. Les garçons seraient morts, et peu après le pontife aussi. Le chroniqueur ne dit rien de la manière dont ce sang aurait été administré. Le mot même de « transfusion » n’existait pas encore : en 1492, on ignorait la circulation sanguine, découverte seulement au XVIIᵉ siècle. C’est donc dans les reprises postérieures qu’on a projeté cette idée médicale. Le récit d’Infessura, lui, joue surtout sur l’horreur morale, pas sur la plausibilité technique.

Dès cette première version, tous les ingrédients d’un scandale sont réunis :
Un pontife mourant, symbole du pouvoir religieux.
Un médecin juif, figure d’extériorité religieuse et de savoir suspect.
Le sang d’enfants innocents, image sacrificielle ultime.

Comment voulez vous que les gens résistent au plaisir de se scandaliser ?

 

Quand la rumeur quitte Rome

Le Diarium urbis Romae d’Infessura n’est pas, à proprement parler, un succès de librairie à la fin du XVe siècle. Il circule surtout sous forme manuscrite, dans un cercle restreint. Ce n’est qu’une génération plus tard, dans les années 1520-1540, que l’histoire s’épanouit vraiment, portée par l’essor de l’imprimerie et par les polémiques de la Réforme.

Des auteurs protestants comme Johann Sleidan (Commentariorum de statu religionis et reipublicae, 1555) reprennent le récit pour en faire un tableau encore plus scandaleux. D’autres pamphlets anonymes circulent dans les milieux germanophones au début du XVIᵉ siècle, nourris de la même veine anticléricale : ils mettent en scène le pape comme monstre, buveur de sang, associé à la magie noire. Ces textes appartiennent au même univers visuel que des satires comme le Papstesel von Rom (1523), directement conçu comme une caricature de la papauté, ou que des images de prodiges monstrueux comme le Monstrum von Ravenna (1512), qui furent rapidement récupérées par les polémistes pour symboliser la décadence de Rome.

Les détails se transforment à chaque reprise. La manière dont le sang est administré varie : on parle parfois d’une boisson, parfois d’une injection « directe » – anachronique pour l’époque – ou encore d’onguents appliqués sur le corps du pape. Le motif aussi change : certains pamphlets insistent sur le désir de prolonger la vie, d’autres sur la volonté de retrouver une vigueur sexuelle, d’autres enfin sur la quête d’un contact avec les esprits. Même le décor se modifie : chez Infessura, tout se passe dans la chambre privée du pape ; chez certains polémistes du XVIᵉ siècle, la scène est déplacée dans une grande salle imaginaire, où l’on suppose des témoins terrifiés, ce qui renforce l’effet dramatique.

À chaque étape, le récit se charge de symboles :

  • La corruption du clergé romain.
  • Le soupçon envers les savoirs « étrangers » ou « occultes ».
  • La transgression absolue de l’ordre moral et naturel.

Pour les historiens comme Ronnie Po-Chia Hsia, cette fusion de motifs n’a rien d’innocent. Elle s’appuie sur des tropes médiévaux bien rodés : l’empoisonneur juif, l’accusation de meurtre rituel, la soif de sang chrétien. Dans un contexte où les expulsions et pogroms se multiplient, ces images trouvent un public prêt à les accueillir.

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La recette de la calomnie parfaite

Aucun autre témoin contemporain fiable n’atteste l’épisode, mais évidemment si l’on croit à cette historie on s’attend à ce qu’elle soit camouflée. Comment se faire un avis ?

Peut-être en s’avisant qu’aucun autre chroniqueur contemporain, qu’il soit proche ou hostile au pape, ne confirme le récit. Les détails techniques sont impossibles pour l’époque : non seulement la transfusion n’existe pas, mais même la conservation du sang est hors de portée. Andrew Wear et d’autres spécialistes de l’histoire médicale y voient un canular politique. L’histoire d’Innocent VIII fonctionne comme une légende noire : elle condense en une scène scandaleuse toutes les accusations qu’on veut faire peser sur un adversaire.

Cela rappelle la légende Noire de Frédéric 2 dont je vous parlais dans une autre vidéo.

 

Si le récit persiste au fil des siècles, c’est qu’il est adaptable ; on peut s’en saisir au service de nouvelles causes, avec de nouveaux acteurs.

Au XVIIIᵉ siècle, les pamphlets révolutionnaires visant la monarchie s’ornent de scènes macabres : aristocrates décrits comme des vampires, bains de sang attribués à des figures comme Marie-Antoinette, images de nobles buvant littéralement la vitalité du peuple. Ces récits n’ont pas de lien direct avec le pape de 1492, mais ils réemploient la même grammaire symbolique :

  1. Un puissant (roi, pape, milliardaire).
  2. Une médecine secrète ou occulte (alchimie, sorcellerie, science futuriste).
  3. Une victime innocente (enfant, paysan, peuple).

 

Des Borgia à QAnon

Au XXIᵉ siècle, cette vieille mécanique narrative retrouve une seconde jeunesse grâce à internet et aux forums complotistes. L’affaire de l’adrénochrome épouvante des communautés anti-système qui croient ou font semblant de croire à des rites satanistes meurtriers. On prétend que des élites mondiales enlèvent des enfants pour extraire, via la terreur, une molécule censée prolonger la vie : l’adrénochrome.

Cette substance existe bien : c’est un produit de l’oxydation de l’adrénaline. Molécule très banale, elle n’a aucune propriété rajeunissante, aucun lien avec le sang des enfants, et les effets psychoactifs parfois évoqués sont issus d’expérimentations non concluantes des années 1950 et restent contestés aujourd’hui. Il n’y a aucune raison pour qu’elle soit consommée par les riches et les puissants, contrairement au temps de cerveau disponible.

L’adrénochrome est popularisée dans les années 1950 et 1960. Aldous Huxley la mentionne comme psychotomimétique supposé dans The Doors of Perception, et Hunter S. Thompson en fait une substance puissamment hallucinatoire dans le roman Fear and Loathing in Las Vegas. L’histoire pouvait s’arrêter là, mais QAnon est arrivé pour réactiver les vieilles légendes en vampirisant la fiction.

 

Les vidéos virales et « témoignages » anonymes ajoute la molécule fascinante au  canevas du XVe siècle : élite corrompue + médecine monstrueuse + enfants martyrisés. La vieille recette de l’infâme scandalise toujours ; on la resservira encore.

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Les réseaux de la croyance

L’affaire Innocent VIII ne s’est pas diffusée à travers des réseaux sociaux numériques tentaculaires, mais elle disposait de réseaux sociaux analogique déjà très efficaces

  • Les chroniques manuscrites comme celle d’Infessura.
  • Les imprimeurs et éditeurs de pamphlets à Bâle, Wittenberg, Genève.
  • Les prédicateurs qui, en chaire, adaptaient ces histoires à leur auditoire.

La mécanique est équivalente au XXIe siècle :

  • Les forums et messageries chiffrées remplacent les cercles privés.
  • Les chaînes YouTube et comptes X tiennent le rôle des imprimeurs.
  • Les influenceurs servent de prédicateurs, souvent rémunérés par l’audience.

Dans les deux cas, la vérification est faible, la charge émotionnelle forte, et la récompense pour celui qui « révèle » un scandale est immense. Quand les propos les plus outranciers permettent à leurs auteurs de conquérir une reconnaissance populaire, la course est perdue pour les orateurs raisonnables, pour les discours prudents, solides et véridiques.

Le succès de ces histoires sordides repose sur plusieurs ressorts

  • Plausibilité narrative : il est facile de croire qu’un pouvoir absolu mène à des excès monstrueux, car c’est bien ce que l’histoire nous a enseigné.
  • Méfiance envers les élites : nourrie par des scandales réels, elle ouvre la porte aux faux.
  • Répétition culturelle : chaque génération hérite de motifs narratifs et les réactive.

L’affaire du « sang des innocents » fonctionne comme une histoire-mère : elle offre une matrice pour accuser l’adversaire d’être l’incarnation d’un mal qui s’est déjà manifesté dans le passé, dont nous avons des échos qui permettent de se dire que tout cela n’est pas inventé : les anciens en parlaient déjà !

Épilogue : l’ombre d’Innocent

Le 25 juillet 1492, Innocent VIII meurt officiellement d’une longue maladie. Alexandre VI Borgia lui succède. Le Vatican ne publiera jamais de réfutation officielle de la rumeur — Comme par hasard. Cinq siècles plus tard, le fantôme narratif rôde encore, recyclé, car il combine les qualités qui font les bonnes rumeurs.

On voit à l’œuvre un récit viral qui, d’une part, est une baliverne — une histoire qui valorise celui qui la détient et peut la faire connaître à d’autres autour de lui… mais qui est aussi une arme politique. Le récit a une fonction dans un effort de discrédit, de souillure d’un camp par un autre, ce qui dédouble le gout de scandale puisqu’il y a un risque à s’en faire l’écho, un sentiment de transgression envers un pouvoir menaçant : on brave un interdit pour faire circuler une histoire, qui, si elle est vraie, mérite qu’on la connaissance. Parce que si c’est vrai, c’est très grave.

 

L’idée que les puissants, qui exploitent le reste de la population à travers des mécanismes socioculturels bien réels, sont en fait des vampires qui boivent littéralement le sang des innocents est une histoire bien pratique pour balayer toute critique du système. Mais personne n‘est dupe, n’est-ce pas, car nous ne sommes plus en 1492 !?

 

Acermendax


Références

  • Barkun, M. (2013). A Culture of Conspiracy: Apocalyptic Visions in Contemporary America (2nd ed.). University of California Press.
  • Gottlieb, A. M. (1991). History of the first blood transfusion but a fable agreed upon: The transfusion of blood to a pope. Transfusion Medicine Reviews, 5(3), 228–235. https://doi.org/10.1016/s0887-7963(91)70211-3
  • Hsia, R. P.-C. (1991). The Myth of Innocent VIII’s Jewish Physician. Renaissance Quarterly, 44(1), 98–102.
  • Infessura, S. (1890). Diarium urbis Romae (M. L. Muratori, Ed.). Bologna: Zanichelli.
  • Strathern, P. (2019). The Borgias: Power and Fortune. Pegasus Books.
  • Thompson, H. S. (1971). Fear and Loathing in Las Vegas. Random House.
  • Wear, A. (2000). Knowledge and Practice in English Medicine, 1550-1680. Cambridge University Press.

Il fallut une pluie de météorites en Normandie pour vaincre les certitudes dogmatiques des savants européens qui se gaussaient des témoignages paysans sur des pierres tombées du ciel.

 

Quand les pierres venues du ciel déclenchent une révolution scientifique

Remontons au XVIIIe siècle. Imaginez l’Académie des sciences, temple du savoir rationnel, face à une rumeur aussi vieille que l’humanité : des pierres tomberaient du ciel. En province, les paysans le racontent comme un fait. Ils disent l’avoir vu, entendu, parfois même touché. Mais pour les savants éclairés, ce ne peut être qu’un ramassis de superstitions rurales. La science, c’est la raison contre les récits populaires.

Depuis Aristote, le ciel est perçu comme immuable. Les sphères célestes ne changent pas, ne s’altèrent pas. Thomas d’Aquin persiste et signe au XIIIe siècle : Dieu a créé un cosmos parfait, ordonné, et toute matière corrompue — comme une pierre noire et calcinée — ne peut en provenir. Cette conception aristotélicienne persistera jusqu’à l’ère moderne.

Or les témoignages s’accumulent.

 

✦ Des cas répertoriés et ignorés.

L’une des premières chutes de météorites documentées en Europe est celle d’Ensisheim, qui s’est produite le 16 novembre 1492 en Alsace, alors partie du Saint-Empire romain germanique. Un jeune garçon a vu une pierre tomber du ciel et atterrir dans un champ de blé. Cet événement est notable car des échantillons de la météorite ont été préservés, et il est souvent cité comme l’un des premiers cas où une météorite a été observée et enregistrée en Europe. La météorite d’Enisheim a été considérée comme un signe du ciel et a même été accrochée dans une église locale pour préserver sa mémoire.

Le 27 novembre 1677, un bolide est observé depuis Paris, Lyon, Bologne et Vérone. Il est décrit comme une boule de feu traversant le ciel, avec un sifflement et une traînée de fumée. Mais aucune chute de pierres n’est officiellement recueillie en France. Ce sont les Italiens qui documentent un impact potentiel près de Vérone (ou selon d’autres sources, près de Padoue), mais aucun fragment n’est retrouvé de manière probante. Conséquence : en France, l’événement reste un « phénomène lumineux » (assimilé à une comète), mais pas une preuve d’un impact matériel. Il est intégré aux études météorologiques ou astrologiques, pas à une science des corps célestes[1].

En juin 1751 à Maury, près de Carpentras (Vaucluse), des témoins décrivent une détonation céleste, un sifflement perçant, la chute d’un objet noir de forme pierreuse, et un impact visible au sol. L’objet est retrouvé, pesant plusieurs kilogrammes, et transmis à l’Académie de Marseille, qui envoie un rapport à Paris. Mais l’Académie des sciences n’y accorde qu’un intérêt poli : la pierre est rangée parmi les roches fulgurées (produits de la foudre), sans autre analyse. Affaire classée.

 

✦ 1772 : enquête à Luce… et rejet des faits

En 1772, dans le petit village normand de Luce, plusieurs habitants rapportent un phénomène étrange : une violente explosion dans le ciel, accompagnée d’un panache de fumée, puis la chute de pierres sombres, chaudes au toucher. Une scène qui, à nos yeux, évoque sans hésitation la désintégration d’un corps céleste dans l’atmosphère.

Mais en 1772, la science académique n’est pas prête. L’Académie royale des sciences de Paris, alertée par des témoignages, décide d’enquêter. Elle dépêche Jean-Baptiste Le Roy, physicien, ingénieur, membre éminent de l’institution, connu pour ses travaux sur l’électricité. Le Roy enquête et rédige un rapport qui paraît dans les Mémoires de l’Académie en 1774[2]. Il y décrit avec précision les témoignages recueillis, mais les interprète à travers le prisme dominant : les pierres ne peuvent pas venir du ciel. Selon lui, la chaleur dégagée, les marques de brûlure, et la noirceur des pierres s’expliquent mieux par une explosion terrestre ou un impact de foudre.

Le Roy ne conteste pas le fait – bruit formidable, pierres sombres au sol –, mais estime qu’il ne saurait être dû à la chute d’un corps céleste, ce qui, selon lui, contredirait les lois connues de la physique dans l’état actuel du savoir. Par cette conclusion, l’affaire est classée. L’épisode, pourtant documenté, n’est pas intégré à la connaissance scientifique de l’époque. Il tombe dans l’oubli — ou plutôt, il est activement relégué hors du cadre explicatif légitime. On le voit : le témoignage oculaire ne vaut pas grand-chose sans cadrage théorique. La science a du mal à prendre au sérieux des observations pour lesquelles aucune explication n’est disponible.

 

✦ 1794 : Ernst Chladni, l’hérétique des pierres errantes

Physicien allemand surtout connu pour ses expériences d’acoustique, Ernst Chladni propose une hypothèse iconoclaste dans un livre publié en 1794[3] : « Über den Ursprung der von Pallas gefundenen und anderer ihr ähnlicher Eisenmassen, und über einige damit in Verbindung stehende Naturerscheinungen » (« Sur l’origine des masses de fer trouvées par Pallas et d’autres phénomènes naturels similaires »).

Il soutient que certaines masses de fer isolées, comme découverte en 1749 par Peter Simon Pallas en Russie, sont venues de l’espace. Selon lui, des corps errants — invisibles depuis la Terre — pénètrent parfois l’atmosphère, s’enflamment en produisant un bolide lumineux, puis tombent sous forme de fer ou de pierre.

Cette théorie est accueillie avec scepticisme et moquerie par la communauté scientifique, notamment par le chimiste français Claude-Louis Berthollet. La thèse est jugée « non démontrable » et donc non scientifique. Le paradigme dominant demeure inchangé.

 

✦ 1803 : explosion à L’Aigle — l’épreuve de vérité

Et finalement nous arrivons en 1803, le 26 avril, vers 13h. Un bruit violent fend le ciel au-dessus de L’Aigle, dans l’Orne. Les habitants entendent des détonations en série, voient une traînée lumineuse, puis une pluie de plusieurs milliers de pierres noires s’abat sur les champs alentour.

Cette fois, l’événement est trop spectaculaire pour être ignoré. Le ministre de l’Intérieur Jean-Antoine Chaptal désigne le jeune astronome Jean-Baptiste Biot pour enquêter. Il quitte Paris le 26 juin 1803. Accompagné par un guide, il enquête pendant dix jours dans la région de L’Aigle. Après un travail minutieux sur le terrain, il rapporte deux types de preuves pointant vers une origine extraterrestre des pierres : des preuves physiques (l’apparition soudaine de nombreuses pierres identiques similaires à d’autres pierres tombées du ciel en d’autres lieux) et des preuves morales (de nombreux témoins qui ont observé le phénomène).

Il rédige un rapport minutieux (première carte précise d’un champ de dispersion de météorites, analyse chimique de plusieurs échantillons de la pluie météoritique, recueil de témoignages). La composition des fragments révèle des caractéristiques distinctives : alliage de fer, présence de nickel, et minéraux silicatés dans des proportions inconnues dans les roches terrestres locales. Contrairement aux enquêtes précédentes, Biot accorde une valeur scientifique aux témoignages populaires, les croisant et les analysant avec rigueur dans un rapport qu’il livre à l’Académie des Sciences le 18 juillet [4].

Dans sa conclusion, Biot explique en détail les raisons pour lesquelles il n’a d’autre choix que de pointer une origine extraterrestres au phénomène :

« On n’a jamais vu, avant l’explosion du 6 floréal, de pierres météoritiques entre les mains des habitants du pays.
Les collections minéralogiques, faites pour recueillir les produits du département, ne renferment rien de semblable (…) Les fonderies, les usines, les mines des environs n’ont rien dans leurs produits ni dans leurs scories qui ait avec ces substances le moindre rapport. On ne voit dans le pays aucune trace de volcan.
Tout à coup, et précisément depuis l’époque du météore, on trouve ces pierres sur le sol et dans les mains des habitants du pays, qui les connaissent mieux qu’aucune autre (…) Ces pierres ne se rencontrent que dans une étendue déterminée, sur des terrains étrangers aux substances qu’elles renferment, dans des lieux où il serait impossible qu’en raison de leur volume elles aient échappé aux regards.
Les plus grosses de ces pierres, lorsqu’on les casse, exhalent encore une odeur sulfureuse très forte dans leur intérieur. »

Le rapport est sans ambiguïté : il s’agit bien d’un objet venu de l’espace, fragmenté dans l’atmosphère, dont les restes ont atteint le sol. Biot publie ses conclusions dans les Mémoires de l’Institut en 1804.

 

✦ Et soudain, la science change d’avis

Avec l’autorité académique de Biot, le sérieux de l’enquête, la convergence des données… l’Académie des sciences se rallie à la thèse météoritique. En quelques années, d’autres observations de chutes seront réévaluées, une nouvelle discipline émerge : la cosmochimie.

Chladni, longtemps tourné en dérision, est réhabilité comme le père de la science des météorites. Une injustice corrigée… mais un retard coûteux : pendant près d’un siècle un aveuglement théorique était au service d’un paradigme indiscutable.

Il fallait toute la force d’un minutieux travail de terrain ne laissant place à aucun doute pour défier sérieusement le savoir établi. Et ça n’est pas anormal, après tout la charge de la preuve incombait bel et bien à qui remettait en cause ce que les savants estimaient savoir. Mais tout cela aurait pu aller bien plus vite si nos savants européens avaient été en connexion avec les savoirs du reste du monde.

 

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✦ Hors d’Europe : des pierres célestes sans scandale théorique

Contrairement à l’Occident aristotélicien, de nombreuses cultures non-européennes ont intégré de longue date les chutes de météorites à leur cosmologie ou à leur pratique scientifique — sans y voir d’aberration.

En Chine : le ciel observé n’est pas figé

Dès la dynastie Zhou (1046–256 av. E.C.), les astronomes chinois consignaient méthodiquement les phénomènes célestes, y compris les chutes de météorites, appelées tiān shí (天石, « pierres du ciel »). Les Annales des Printemps et Automnes (Chunqiu) et l’Histoire des Han postérieurs (Hou Han Shu) mentionnent de nombreux cas, parfois associés à des conséquences politiques interprétées comme des signes du Ciel[5]. Ces chutes ne contredisent pas l’ordre cosmique : elles sont l’expression d’un ciel réactif, en interaction avec le monde terrestre, selon le principe du tianming (天命, le Mandat céleste). La Chine impériale, en ce sens, a su intégrer ces anomalies sans les rejeter : les météorites sont des signes, pas des erreurs.

 

En Égypte ancienne : le fer du ciel, métal sacré

Les anciens Égyptiens utilisaient du fer d’origine météoritique bien avant la métallurgie du fer terrestre. Le poignard retrouvé dans la tombe de Toutânkhamon (vers 1323 avant notre ère) contient une teneur élevée en nickel et cobalt, caractéristiques du fer météoritique[6]

Ce métal portait le nom de biꜣ n-pt — « le fer du ciel » —, ce qui suggère une intuition correcte de son origine céleste. Dans un contexte religieux, ces objets devenaient des reliques célestes, utilisées dans des rituels ou des parures royales.

 

Aux Amériques : commerce et cosmologie

Dans l’actuel Arizona, le Meteor Crater, causé par la météorite Canyon Diablo il y a 50 000 ans, était entouré de légendes chez les peuples autochtones. Des fragments de cette météorite ont été retrouvés sur des sites archéologiques à plus de 1000 km, attestant de leur valeur dans des réseaux d’échange précolombiens[7].

Les Hopi considéraient les météorites comme des messagers ou des avertissements divins, souvent associés aux esprits célestes. Chez les Inuits du Groenland, le fer météoritique du cap York (chute il y a 10 000 ans) était utilisé pour fabriquer des outils et des armes, bien avant l’arrivée des Européens. Ce métal, collecté à la surface, a permis le développement d’une métallurgie propre à ces populations

 

Dans les Mondes islamique et mongol : science des météores

Dans le monde islamique médiéval, Al-Bīrūnī (973–1048) décrit dans ses traités des observations de shihāb (météores lumineux) et de hajr min al-samā’ (pierres du ciel). Il postule que certains de ces corps ont une origine céleste réelle, sur la base d’observations empiriques et comparées avec des sources indiennes et babyloniennes[8].

Sous l’empire mongol, des astronomes islamiques furent intégrés à la cour Yuan en Chine. Leurs traditions d’observation — parfois plus ouvertes que les conceptions scolastiques européennes — influencèrent les calendriers impériaux, la cartographie céleste et l’étude des « corps errants » dans le ciel.

 

La chute d’un préjugé

Ces exemples montrent que le refus occidental d’admettre la réalité des météorites n’était pas universel. Ce n’est pas l’humanité qui manquait d’observations — c’est une certaine forme d’académisme rigide qui bloquait l’intégration de ces faits dans les cadres de pensée savants. En somme : les pierres tombaient du ciel partout, mais il fallait une vision du monde compatible avec cette idée pour le concevoir.

 

✦ Ce que cette affaire révèle

Il serait facile de se moquer des savants d’autrefois, de leur entêtement aristotélicien, ou de leur dédain pour les témoignages de « simples paysans ». Mais ce serait commettre la même erreur : juger avec arrogance, depuis un paradigme qui nous semble aujourd’hui évident.

Les académiciens du XVIIIe siècle n’étaient pas plus idiots que nous — simplement, leur cadre théorique excluait l’hypothèse même que des pierres puissent venir du ciel. C’est ce que le philosophe des sciences Thomas Kuhn appellerait une résistance cognitive au changement de paradigme : tant qu’aucun modèle n’intègre une anomalie, celle-ci est disqualifiée, ignorée ou réinterprétée (Kuhn, 1962).

À cela s’ajoute un mépris de classe épistémique : les témoins de ces chutes étaient souvent des villageois, des bergers, des artisans. Leurs témoignages étaient cohérents, nombreux, et parfois réitérés pendant des siècles — mais ils ne comptaient pas vraiment. L’Académie se fiait à la théorie, pas au terrain. Il fallut que Jean-Baptiste Biot, formé au rationalisme cartésien, accepte de descendre dans les champs, de parler avec les paysans, de tracer les trajectoires sur des cartes, pour que ces informations deviennent crédibles et contribuent à revoir les modèles.

C’est la force de l’enquête empirique, combinée à la rigueur d’une méthode inductive, qui fit basculer la balance. Pas une révélation soudaine, ni une intuition géniale, mais un rapport précis, sourcé, vérifiable, dans lequel les faits devenaient trop solides pour être niés.

Enfin, cette affaire rappelle que l’Europe savante n’était pas seule. D’autres cultures avaient intégré depuis longtemps l’idée que le ciel puisse envoyer des pierres. Si l’Occident moderne a mis si longtemps à accepter cette évidence, ce n’est pas faute d’observations — mais faute d’ouverture d’esprit.

Première qualité du penseur critique, et donc du scientifique, l’ouverture d’esprit ne consiste pas à tout croire, mais à accepter des preuves qui contredisent nos évidences. Et c’est peut-être moins évident qu’il n’y parait, même si nous ne sommes plus en 1803.

 

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Références

  • Biot, J.-B. (1804). Relation d’un voyage fait dans le département de l’Orne pour constater la réalité d’un météore observé à L’Aigle. Mémoires de la Classe des Sciences Mathématiques et Physiques de l’Institut Impérial de France.

[1] Burke, J. G. (1986). Cosmic Debris: Meteorites in History. University of California Press

[2] Le Roy, J.-B. (1774). Observations sur une prétendue pluie de pierres arrivée à Luce dans le Perche en 1772. Mémoires de l’Académie royale des sciences de Paris, année 1774, p. 491–495.

[3] Marvin, U. B. (1996). Ernst Florens Friedrich Chladni and the origins of modern meteorite research. Meteoritics & Planetary Science, 31(5), 545–588.

[4] Jean-Baptiste Biot (1774-1862). Relation d’un voyage fait dans le département de l’Orne. Imprimé par ordre de l’Institut, Baudouin, imprimeur de l’Institut national, Thermidor an XI (juillet 1803).

[5] Needham, J. (1959). Science and Civilisation in China, Vol. 3: Mathematics and the Sciences of the Heavens and the Earth. Cambridge University Press.

Pankenier, D. W. (2013). Astrology and Cosmology in Early China: Conforming Earth to Heaven. Cambridge University Press.

[6] Comelli, D., D’Orazio, M., Folco, L., El-Halwagy, M., Frizzi, T., Alberti, R., … Porcelli, F. (2016). The meteoritic origin of Tutankhamun’s iron dagger blade. Meteoritics & Planetary Science, 51(7), 1301–1309. https://doi.org/10.1111/maps.12664

[7] McCoy, Timothy J. 2015. « Meteorite misfits: Fuzzy clues to Solar System processes. » In 35 Seasons of U.S. Antarctic Meteorites: A Pictorial Guide to the Collection. Righter, K., Corrigan, Catherine M., McCoy, Timothy J., and Harvey, R. P., editors. 145–152. https://doi.org/10.1002/9781118798478.ch8.

[8] Nasr, S. H. (1968). Science and Civilisation in Islam. Cambridge, MA: Harvard University Press.

Al-Bīrūnī. (11th c.). Al-Qānūn al-Masʿūdī (The Mas’udi Canon).

Un épisode du Bureau du Bizarre

 

Pour coloniser l’espace, pour que l’humain s’installe sur Mars, il lui faut avoir un écosystème avec lui, qui puisse assurer de l’air, de l’eau, de la nourriture de qualité, un environnement non seulement vivable, mais supportable, accueillant, confortable. Le projet Biosphère 2 met cette idée à l’épreuve en enfermant huit humains avec un océan miniature, des biomes tropicaux, des cultures vivrières, pendant deux ans. L’utopie de la conquête du cosmos vire cependant au cauchemar.

 

Une arche dans le désert

Dans le désert de Sonora, en Arizona, surgit au début des années 1990 une structure à peine croyable : un dôme de verre de plus d’un hectare, scellé de toute part, abritant plusieurs écosystèmes en miniature. Océan, savane, mangrove, jungle tropicale, désert aride, ferme agricole. Le tout interconnecté, sans aucun échange avec le monde extérieur.  C’est le plus grand système écologique fermé jamais construit. Un monde clos. Un monde test.

Son nom ? Biosphère 2. La biosphère 1 étant, par définition, la Terre.

L’idée était à la fois simple et vertigineuse : créer un modèle réduit, autarcique et fonctionnel de notre planète. Un lieu pour tester la viabilité de la vie humaine dans des environnements clos,

Le projet à 200 millions de dollars est soutenu par un milliardaire texan, Ed Bass. Mais l’âme de Biosphère 2 est un personnage bien plus singulier : John Allen, ex-ingénieur, poète, théoricien de « l’écologie totale », et fondateur d’un groupe d’inspiration à la fois artistique, mystique et communautaire, le Theater of All Possibilities. Sous ses allures de projet scientifique, Biosphère 2 avait dès l’origine les accents d’une épopée utopiste.

 

Vivre enfermés pour mieux comprendre le vivant

Le 26 septembre 1991, huit personnes — quatre femmes, quatre hommes — entrent solennellement dans la structure, sous les caméras du monde entier. Ils ne doivent en ressortir que deux ans plus tard. Tous sont proches du réseau d’Allen. Certains ont un passé de comédiens. Peu sont de véritables scientifiques.

L’autarcie est totale : nourriture, oxygène, eau, recyclage des déchets… Tout doit être produit, absorbé, équilibré à l’intérieur. Un système censé mimer les grands cycles terrestres. À la moindre erreur, c’est la vie qui est menacée.

Mais très vite, les ennuis surgissent :

  • Le taux d’oxygène chute brutalement. En deux mois, il passe de 21 % à moins de 14 %. Les « bionautes » suffoquent, perdent leur capacité de concentration. Il faut injecter de l’oxygène de l’extérieur — et déjà ça sent l’échec. (On comprendra plus tard que cette baisse est liée à l’activité microbienne du sol, imprévue et inconnue pendant toute la durée de l’expérience, et à une photosynthèse réduite en raison d’un temps nuageux (Severinghaus et al, 1994)[1].
  • Avec peu d’oxygène et des taux de CO2 instables, la faune introduite s’effondre. Les grenouilles, oiseaux, pollinisateurs disparaissent. Seuls prospèrent les cafards, les fourmis et les acariens qui attaquent la plupart des récoltes.
  • L’équipe souffre de malnutrition chronique. Les récoltes sont faibles, les rations minimes. Tous perdent du poids.
  • Et surtout, la tension monte. Le huis clos dégénère en conflit ouvert : deux clans se forment, avec ceux qui mangent de la nourriture fournie en secret depuis l’extérieur, et ceux qui restent fidèles au projet et aux ordres de John Allen. Les dissensions deviennent ingérables. Ce type de fragmentation sociale, documenté dans les contextes de confinement extrême, a été analysé rétrospectivement comme un facteur majeur de déstabilisation scientifique et humaine (Nelson et al, 2015)[2].
  • À l’extérieur, le site devient une attraction touristique. 450 000 visiteurs viennent observer les huit bionautes à travers le dôme, faisant de Biosphère 2 la deuxième attraction touristique de l’Arizona, juste après le Grand Canyon. Une utopie sous contrôle privé.

Ce qui devait être une expérience scientifique tourne à la dystopie écologique.

 

Science sous influence

L’échec serait moins retentissant si le projet avait été conduit avec rigueur. Mais la gouvernance de Biosphère 2 est tout sauf transparente. Le projet est contrôlé par une structure privée, Space Biospheres Ventures, sans validation par des instances scientifiques extérieures. Les données sont mal archivées. Les protocoles, opaques. La communauté scientifique reste à l’écart.

Pire : quand les critiques se font entendre, elles sont balayées comme autant d’attaques contre la vision du projet. Car Biosphère 2 n’est pas qu’un laboratoire : c’est une utopie en acte, un manifeste idéologique, presque religieux.

Le 26 septembre 1993, les « bionautes » sortent de la structure, affaiblis, divisés, mais auréolés d’une certaine gloire car ils sont allés jusqu’au bout… Même si en réalité on apprendra des livraisons clandestines de matériels et de vitamines improvisées au gré d’un projet qui n’était pas très étanche.

Malgré ces difficultés, et la démission de la plupart des membres du conseil consultatif, le projet est relancé pour une deuxième mission, et c’est là que les choses se gâtent vraiment. Les conflits internes s’enveniment. Le fondateur, John Allen, est contesté. Le financement est menacé. C’est alors qu’entre en scène un personnage aussi inattendu qu’inquiétant : Steve Bannon. Oui. Le Steve Bannon.

 

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Steve Bannon prend le contrôle

Le 1er avril 1994, le milliardaire Edward Bass, désireux de reprendre le contrôle de son investissement, mandate l’ancien banquier et officier de marine Steve Bannon pour rétablir l’ordre. Le futur stratège de Donald Trump arrive sur le site avec une ordonnance judiciaire et des agents de sécurité armés. Il fait expulser manu militari les derniers membres de l’équipe historique. John Allen est viré.

Dans la nuit du 5 avril 1994, un incident spectaculaire survient : Abigail Alling et Mark Van Thillo, tous deux anciens bionautes de la première mission, forcent l’entrée de la biosphère, brisant ainsi son étanchéité. Arrêtés plus tard par la police alors qu’ils tentent de fuir dans le désert, ils expliquent leur geste par un impératif de sécurité : selon eux, la nouvelle direction met en péril l’intégrité du projet et la santé des occupants.

L’incident aggrave les tensions déjà vives. De nombreux conflits éclatent entre les nouveaux participants. Le capitaine Norberto Romo quitte la biosphère ; il est remplacé par Bernd Zabel, pressenti pour ce rôle dès la première mission mais écarté à la dernière minute. Deux mois plus tard, Matt Finn cède sa place à Matt Smith.

L’entreprise Space Biospheres Ventures, qui possède et dirige Biosphère 2, est officiellement dissoute le 1er juin 1994. La deuxième mission prend fin prématurément le 6 septembre de la même année.

Le dôme est placé sous scellés. Les activités sont gelées. Bannon qualifie publiquement l’équipe précédente de « clownesque » et met fin à l’épisode utopique. Biosphère 2 devient une coquille vide. Puis un centre de visites touristiques. Enfin, dans les années 2000, un centre de recherche repris par l’université d’Arizona, cette fois avec une vraie rigueur scientifique.

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Conclusion

Biosphère 2 se voulait une avancée scientifique majeure. Elle fut d’abord le prolongement d’un rêve personnel, porté par un petit cercle de décideurs fascinés par une vision du monde mêlant écologie intégrale, théâtre expérimental et aspirations quasi spirituelles. Le projet fut conçu dans un langage scientifique, mais construit hors des circuits normaux de la méthode : sans validation externe, sans transparence, sans redevabilité.

Il ne s’agit pas d’un simple accident de parcours. L’échec est à la mesure du décalage initial entre l’ambition proclamée — modéliser une Terre miniature — et la réalité du dispositif : un huis clos dirigé davantage par la loyauté envers un fondateur que par le respect des procédures scientifiques.

Pour autant, tout n’est pas à jeter. Des données ont été collectées. Des enseignements ont été tirés : notamment sur la stabilité atmosphérique, les cycles du carbone, la nutrition en circuit fermé et les risques écologiques systémiques (Marino & Odum, 1999)[3]. Et des chercheurs, plus tard, ont pu valoriser une partie de ce qui avait été observé. On doit saluer l’audace de ceux qui, sincèrement, ont voulu tenter l’impossible. Car l’erreur fait aussi avancer la connaissance, à condition qu’on la reconnaisse, qu’on l’analyse, et qu’on en tire des leçons durables.

Mais cette histoire livre une mise en garde : confier une mission quasi prophétique sur l’avenir de l’humanité à un groupe d’individus que leur fortune ou leur prestige place hors d’atteinte des règles collectives, ce n’est pas fonder un laboratoire. C’est bâtir une fable. Et dans le désert, les fables tournent vite au mirage.

La science n’a pas besoin de gourous, ni de mise en scène, ni de visionnaires charismatiques. Elle a besoin de méthode, d’échange, de contradiction. Et de temps. Beaucoup plus de temps qu’on ne peut en acheter, même avec des millions de dollars.

Heureusement, nous n’avons plus rien à craindre de milliardaires mégalomanes décidés à engloutir leur fortune dans des fantasmes de science-fiction grotesques.

On n’est plus en 1994 !

 

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Autres sources utiles

  • Cohen, J. E., & Tilman, D. (1996). Biosphere 2 and biodiversity: the lessons so far. Science, 274(5290), 373.

[1] Severinghaus, J. P., Broecker, W. S., Dempster, W. F., MacCallum, T., & Wahlen, M. (1994). Oxygen loss in Biosphere 2 caused by soil respiration and leakage. Eos, Transactions American Geophysical Union, 75(3), 33–40.

[2] Nelson M, Gray K, Allen JP. Group dynamics challenges: Insights from Biosphere 2 experiments. Life Sci Space Res (Amst). 2015 Jul;6:79-86. doi: 10.1016/j.lssr.2015.07.003. Epub 2015 Jul 9. PMID: 26256631.

[3] Marino, B. D. V., & Odum, H. T. (1999). Biosphere 2: Research past and present. Ecological Engineering, 13(1–4), 15–21.

La sindonologie est la création de croyants désireux de contrôler toute une discipline destinée à confirmer que le linge exposé à Turin a enveloppé le corps d’un dieu.

 

Une relique sous étroite surveillance

Le Suaire de Turin : un long drap de lin de 4,42 mètres sur 1,13, tissé en chevrons, jauni par le temps, et portant l’image spectrale d’un homme supplicié. Pour des millions de fidèles, c’est le linceul du Christ. Pour l’histoire, c’est un tissu dont la première apparition documentée date de 1357. Pour les chercheurs, c’est un objet historique à soumettre aux méthodes critiques — mais pour les sindonologues c’est l’objet le plus important du monde, une énigme mystique.

Le 21 avril 1988, dans une salle discrète de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin, trois petits morceaux sont découpés avec précaution sur la bordure du tissu sacré. Trois laboratoires indépendants — Oxford, Zurich, Tucson — reçoivent chacun plusieurs échantillons non identifiés : un fragment du suaire, et des fibres récoltées sur d’autres afin que l’étude soit menée en aveugle.

L’objectif : appliquer la méthode de datation la plus fiable dont dispose la science moderne, le carbone 14. Autour de la table, la tension est palpable. Le test pourrait mettre fin à une controverse séculaire… en confortant l’hypothèse d’une origine au premier siècle, ou en reléguant le fameux suaire au rang des contrefaçons.

 

Une fausse science au service de la foi

La sindonologie n’est pas une science. C’est une forteresse. Son objet d’étude est unique. Ses défenseurs sont juges et parties. Et ses conclusions, toujours connues d’avance.

Depuis le XIXe siècle, une littérature entière s’est organisée pour défendre l’authenticité du Suaire. Une véritable industrie de la vénération s’est développée, portée par des associations pieuses, des chercheurs autoproclamés, des institutions ecclésiastiques, et plus récemment des plateformes numériques. Tout un réseau se donne pour mission de réinterpréter les faits, de contester les preuves, et de marginaliser les voix critiques. Peu importe que l’histoire, la chimie, l’iconographie, la paléographie, ou les analyses textiles convergent vers une même conclusion : celle d’un artefact médiéval (Nickell, 2007) [1].

Les arguments contraires ne sont pas réfutés : ils sont niés. Les scientifiques sont soupçonnés de complot. Les datations sont déclarées corrompues. Et chaque anomalie devient une preuve du miracle. Dans ce théâtre de la croyance, l’absence d’explication devient la meilleure explication. C’est la méthode scientifique à l’envers : on ne cherche pas à comprendre, mais à confirmer ce que l’on croit déjà.

En cela, la sindonologie constitue une pseudoscience : elle emprunte le langage et les outils de la recherche, mais refuse la règle du jeu. Elle ne tolère pas la réfutation. Elle n’accepte pas le doute. Et surtout, elle n’admet qu’un seul objet : ce linge, cette image, ce corps — et rien d’autre. Une foi transformée en discipline, un culte déguisé en expertise.

 

Une apparition au XIVe siècle

Le Suaire de Turin n’apparaît dans l’histoire documentée qu’au milieu du XIVe siècle. Sa première exposition publique attestée a lieu en 1357 à Lirey, un petit village de Champagne, sous l’égide de Geoffroy de Charny, un chevalier proche du roi de France Jean le Bon. Dès 1389, l’évêque local Pierre d’Arcis adresse une lettre au pape Clément VII pour dénoncer une fraude : selon lui, un artiste aurait avoué avoir peint l’image. Le nom du faussaire, pourtant identifié, n’est pas parvenu jusqu’à nous !

Malgré tout, le Vatican autorise les expositions, à condition que l’objet ne soit pas présenté comme une relique authentique, mais comme une simple icône. Cela ne change pas grand-chose à la forte impression qu’il produit sur les croyants et aux recettes rondelettes que la dévotion rapporte à ses propriétaires.

 

La photographie qui relance le mythe

C’est en 1898 que l’histoire moderne du Suaire s’ouvre vraiment. Cette année-là, l’avocat italien Secondo Pia obtient l’autorisation exceptionnelle de photographier la relique. Dans la chambre noire, au moment de développer la plaque, il croit à une révélation : sur le négatif, le visage apparaît plus net, presque réaliste. Comme si l’image sur le linge était elle-même un négatif photographique, renversant le visible et l’invisible. La nouvelle fait grand bruit : pour beaucoup, cette inversion spectaculaire devient une preuve supplémentaire de l’authenticité de l’objet.

En réalité, l’effet n’a rien de mystérieux. Ce phénomène d’inversion du contraste est bien connu : de nombreuses images floues ou peu distinctes gagnent en lisibilité lorsqu’elles sont traitées négativement. Il faut aussi et surtout compter sur le procédé photographique lui-même — notamment au moment du développement — pour accentuer naturellement les contrastes, révélant parfois des formes ou des détails que l’œil nu perçoit à peine.

Le « miracle photographique » repose sur une illusion d’optique, non sur une propriété inexpliquée du tissu. Et il faut rappeler qu’au XIVe siècle, l’image du suaire était probablement bien plus lisible qu’aujourd’hui, avant que le temps, la fumée et les restaurations ne l’atténuent.

 

Le STURP : science ou dévotion ?

En octobre 1978, une première série d’expériences scientifiques avaient été autorisées. Le Shroud of Turin Research Project (STURP), une équipe de 31 chercheurs, pour la plupart issus d’institutions américaines, mène l’examen le plus approfondi jamais réalisé. Composée de catholiques fervents, d’ingénieurs issus du secteur militaire et de quelques scientifiques, cette équipe revendique sa neutralité mais son intention ne fait mystère pour personne : prouver l’authenticité du Suaire. L’imagerie multispectrale, la spectroscopie infrarouge et la microscopie électronique sont mobilisées.

Leur rapport final conclut qu’aucune preuve ne permet d’affirmer que l’image est peinte ou imprimée, et que les taches de sang sont « compatibles » avec un corps crucifié. Mais l’ambiguïté du vocabulaire masque l’essentiel : aucune méthode de datation n’a été appliquée, et toutes les affirmations sont fondées sur des interprétations floues. Le STURP est davantage une entreprise apologétique qu’une enquête neutre (Nickell, 2007 ; Schafersman, 1982)[2]. Naturellement, ses conclusions n’impressionnent personne.

 


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1988 : l’épreuve du carbone 14

En 1988, après des années de pressions, d’attentes et de négociations, l’Église catholique autorise enfin une datation scientifique du suaire. Le protocole est validé à l’international, et la procédure est rigoureuse. Comme je vous l’ai dit : trois laboratoires — Oxford, Zurich et Tucson — reçoivent chacun des échantillons codés, pour une analyse en aveugle. La méthode choisie, la datation au carbone 14, est alors la plus fiable disponible pour dater les matériaux organiques, comme le lin du tissus.

Le résultat est sans appel : le tissu date d’entre 1260 et 1390, une fourchette chronologique d’autant plus implacable qu’elle coïncide parfaitement avec la toute première apparition documentée du suaire au en 1357. L’article publié dans Nature (Damon et al., 1989)[3] officialise la conclusion : ce linceul est un objet médiéval. Le monde scientifique clôt l’affaire. Mais pour les milieux sindonologues, ce n’est que le début d’une contre-attaque qui perdure encore aujourd’hui.

L’invention d’une « science » alternative

La datation de 1988 est un traumatisme pour la sindonologie, qui n’aura de cesse de chercher à la disqualifier. Les objections se multiplient : l’échantillon serait mal choisi, trop proche d’une zone restaurée ; la méthode aurait été faussée par une contamination fongique ; les analyses auraient été biaisées. À chaque réfutation de ces critiques, une nouvelle hypothèse surgit.

La datation au carbone 14 n’est pas infaillible, mais elle est robuste, reproductible, et utilisée dans des centaines d’autres contextes. Elle a été maintes fois vérifiée, notamment par calibrations croisées avec la dendrochronologie et des objets d’époque connue (Bronk Ramsey, 2008)[4]. Or ici, ses résultats sont rejetés non pour des raisons méthodologiques solides, mais parce qu’ils dérangent. À partir de là, une pseudo-méthodologie se développe : on teste des fils prétendument anciens, on cherche des résidus improbables, on avance des scénarios invérifiables, la fuite est sans fin, et elle n’intéresse plus le monde académique sérieux depuis longtemps. Ni même la plupart des théologiens.

La sindonologie devient alors un entre-soi, une petite communauté de chercheurs, parfois dotés de titres universitaires, qui se mobilise non pour explorer les questions que le suaire pourrait poser, mais pour sauver sa sacralité. Ils sont croyants, souvent engagés dans des institutions religieuses, parfois membres du clergé. Les sindonologues publient dans leurs propres revues, organisent leurs colloques, décernent leurs prix. Ils créent un univers parallèle où la foi se déguise en expertise, un apologétisme qui se pare des atours de la rigueur ; ils y tiennent le haut du pavé et toisent depuis leurs certitudes l’ignorance ambiante de la science profane.

Rejeter un résultat parce qu’il contredit une croyance relève d’un refus délibéré d’entrer dans le jeu de la vérification indépendante. Certains cherchent à se protéger du réel au lieu de travailler à le comprendre. Cette posture, évidemment, est incompatible avec l’esprit scientifique.

Des tergiversations sans fin

Face à une datation qui ruine leur thèse, les sindonologues multiplient les hypothèses ad hoc. L’image du suaire, disent-ils, serait tridimensionnelle — un résultat que nul faussaire du Moyen Âge ne pourrait obtenir. Pourtant, les analyses montrent qu’il ne s’agit pas d’une véritable image en relief, mais d’une modulation de contraste assez grossière, liée à l’intensité du dépôt pigmentaire ou à l’oxydation des fibres (Nickell, 2007, McCrone 1990). L’effet 3D n’apparaît que lorsqu’on le cherche avec des outils qui injectent une forme humaine dans le modèle. Il ne constitue en rien une anomalie inexplicable.

Autre affirmation : l’image ne serait pas peinte, mais causée par un mystérieux rayonnement qui aurait altéré uniquement la couche superficielle des fibres. Mais ce scénario repose tout entier sur une nécessité dogmatique : éviter que le tissu ait jamais été en contact direct avec un corps, car la forme de l’image ne correspond tout  simplement pas aux déformations attendues dans un cas de contact réel. Le visage est trop allongé, les proportions incorrectes, et l’ensemble ne respecte pas la géométrie d’un drap posé sur un corps. Pour expliquer cette contradiction, il faut donc supposer une émission directionnelle d’énergie, une projection orthogonale d’un rayonnement inconnu.

NB : Même en admettant cette idée, puisque l’image est nette, sans déformation lorsque le linge est déroulé, il eut fallu qu’il soit de même, étendu, au moment de ce rayonnement putatif, or ce n’est pas ainsi que se comporte un linceul. On pourra avantageusement arguer qu’un miracle n’est pas censé être explicable.

Le recours à cette hypothèse extravagante de la projection de rayonnements sert donc à contourner un indice très matériel de fabrication artificielle. Le problème n’est pas qu’on ne puisse pas expliquer le suaire, mais au contraire qu’on puisse trop bien l’expliquer. Puisque les défenseurs du suaire doivent à tout prix exclure la seule hypothèse rationnelle — celle d’un artefact peint — il leur faut bricoler un modèle physique capable de justifier les anomalies visuelles. Mais la démonstration est bancale, et les expériences destinées à reproduire l’effet sont peu concluantes (Garlaschelli, 2010)[5] tandis que les analyses microscopiques ont détecté des pigments et liants typiques d’un travail pictural (McCrone, 1990)[6].

Les historiens savent que le suaire ne correspond en rien aux pratiques funéraires du Ier siècle en Judée. La tradition juive, attestée par les sources archéologiques et textuelles, privilégiait l’usage de bandes de lin enroulées autour du corps, et non d’un grand drap unique posé à plat. Cette observation, bien documentée (Magness, 2001, Hachlili, 2005)[7], est incompatible avec la mise en scène du suaire tel qu’il est exposé aujourd’hui.

Les anatomistes savent que la morphologie du corps représenté sur le suaire est irréaliste : jambes disproportionnées, bras trop longs, anatomie fantaisiste (Nickell, 2007), et les historiens de l’art que les canons esthétiques du visage évoquent ceux du XIVe siècle.

Bref, il ne reste aucun mystère à résoudre — sinon celui de l’acharnement à maintenir une illusion. Une illusion raffinée, parfois sincère, mais fondamentalement incompatible avec les exigences de la science.

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Le fardeau d’un miracle inutile

Et si nous poussions le raisonnement des sindonologues jusqu’au bout ? Imaginons que le suaire est authentique. Si l’image du suaire était inexplicable par les moyens techniques connus, s’il s’agissait d’un artefact authentique du premier siècle, portant la trace physique d’un supplicié miraculeusement revenu à la vie — alors ce tissu serait la preuve expérimentale de la résurrection. Une relique vérifiable, documentable, qui atteste l’événement fondateur du christianisme. En somme, la démonstration scientifique de l’existence de Dieu.

Ce serait la découverte la plus fracassante de toute l’histoire humaine. Pourtant, aucune université ne réclame l’examen de l’objet. Aucune équipe interdisciplinaire ne se mobilise. Aucune revue scientifique de premier plan ne publie d’article soutenant cette hypothèse. Aucun musée n’expose le suaire comme un témoignage objectif de l’au-delà. Pourquoi ? Parce que l’hypothèse contraire — celle d’un artefact médiéval — est infiniment plus simple, plus cohérente, mieux étayée, et surtout, disponible depuis le début. Dès 1389, un évêque identifie la fraude, l’attribue à un artiste, et en informe le pape. Le Vatican lui-même, bien qu’embarrassé, renonce à parler de relique et se contente d’« icône ». Depuis cette date, le dossier est bouclé.

Et c’est là que le phénomène devient fascinant : car cette croyance, même fausse, mobilise une énergie intellectuelle rare. Des décennies de travaux, de financements, de polémiques — tout cela pour défendre un objet dont aucun chrétien n’a besoin. La foi ne repose pas sur des preuves matérielles. Le message évangélique ne devient pas plus crédible parce qu’on exhibe un drap jauni.

Alors pourquoi cette obsession ? Peut-être parce que dans un monde où la science s’est imposée comme arbitre du vrai, il devient tentant de chercher dans ses outils une confirmation de la foi. Mais cette tentative est un contresens. En voulant soumettre le miracle à l’expertise scientifique, on l’enferme dans les filets d’un langage qui ne peut que le dissoudre. La foi ne devient pas plus crédible en prétendant répondre aux critères de la preuve : elle devient suspecte. Car toute preuve matérielle est falsifiable, discutable, révisable — exactement ce que la foi ne peut tolérer. Et quand l’argumentaire religieux adopte les formes du raisonnement scientifique sans en respecter les règles, ce n’est plus une quête spirituelle : c’est une entreprise de dissimulation.

La sindonologie a pour seule destinée l’échec, la dénégation stérile de cet échec, le ridicule et la relégation dans les étagères gênantes de l’histoire des erreurs humaines.


BONUS

Il ne faut pas faire dire à la science ce qu’elle ne dit pas. Rectification de propos gravement erroné à propos de l’ADN retrouvé sur l’objet

L’emplacement des traces de clou prouverait que le suaire est authentique ! Cet argumentaire, énoncé avec aplomb, est impressionnant. Il est faux.

Un travail d’anthropologie médicale de 2025 révèle à quoi devrait ressembler une authentique empreinte de corps sur le suaire.


Conclusion

La sindonologie illustre une bizarrerie extrême de l’espèce humaine : l’entêtement absolu, organisé, coûteux, de la part d’individus souvent intelligents, cultivés, sincères, à défendre une idée fausse — et parfaitement inutile. Derrière cet effort absurde, il faut reconnaître, en quelque sorte l’hommage du vice à la vertu, car cette affaire montre que la validation scientifique représente un graal, un achèvement suprême, la marque que notre société sait hiérarchiser la valeur des énoncés qu’on lui propose. Le risque, bien sûr, serait de sacraliser la parole scientifique, d’idolâtrer les savants, d’ériger la science en nouvelle religion.

La sindonologie peut nous aider, par son exemple saisissant, à éviter le piège du dogmatisme et à préférer la liberté que confère un juste recours à l’empirisme et au verdict du réel sur nos énoncés, nos spéculations, et nos croyances. La tâche est à notre portée. Car on n’est plus en 1357 !

Acermendax

 


Références

[1] Nickell, J. (2007). Relics of the Christ. University Press of Kentucky.

Nickell, Joe (2015)  Fake Turin Shroud Deceives National Geographic Author. The Skeptical Inquirer – https://skepticalinquirer.org/exclusive/fake-turin-shroud-deceives-national-geographic-author/

[2] Schafersman, S. D. (1982). Science, the public, and the Shroud of Turin. Skeptical Inquirer, 6(3), 37–56.

[3] Damon, P. E., Donahue, D. J., Gore, B. H., Hatheway, A. L., Jull, A. J. T., Linick, T. W., … & Wolfli, W. (1989). Radiocarbon dating of the Shroud of Turin. Nature, 337(6208), 611–615. https://doi.org/10.1038/337611a0

[4] Bronk Ramsey, C. (2008). Radiocarbon dating: Revolutions in understanding. Archaeometry, 50(2), 249–275.

[5] Garlaschelli, L. (2010). Life-size reproduction of the Shroud of Turin and its image. Journal of Imaging Science and Technology, 54(4), 040301–040306. https://doi.org/10.2352/J.ImagingSci.Technol.2010.54.4.040301

[6] McCrone, W. C. (1990). Judgment Day for the Shroud of Turin. Prometheus Books.

[7] Magness, J. (2001). Stone and Dung, Oil and Spit: Jewish Daily Life in the Time of Jesus. Eerdmans Publishing Co.

Hachlili, R. (2005). Jewish Funerary Customs, Practices and Rites in the Second Temple Period. Brill.

 

Sur le même sujet :

Dans les années 1800, un petit groupe de personnes choisit d’appeler zététique sa pratique de la défiance envers la science établie. Mais cette zététique-là, dont le chef de file se faisait appeler Parallax, a fini par changer de nom : leur Société Zététique Universelle devient en 1956 la Société de la Terre Plate.

 

Une conviction, un orateur

En 1838, Samuel Birley Rowbotham vit au cœur des marécages des Fens, dans l’est de l’Angleterre. À 21 ans, il est le principal organisateur de la communauté de Manea, une expérience sociale inspirée par le socialisme utopique de Robert Owen. C’est dans ce cadre qu’il commence à élaborer une idée qui va bouleverser sa vie : et si la Terre n’était pas une sphère ?

À force d’observer les longs canaux rectilignes du Bedford Level, il pense démontrer l’absence de courbure terrestre. Cette expérience, aussi rudimentaire qu’erronée, devient le socle de son raisonnement : la Terre est plate (Garwood, 2007).

Après l’échec de la colonie de Manea, Rowbotham se lance dans une carrière de conférencier. Il parcourt les villes, loue des salles, fait payer six pence l’entrée, et affirme que la science officielle se trompe. Il se heurte d’abord à des difficultés : incapable d’expliquer le phénomène optique bien documenté de disparition progressive des navires à l’horizon (Young, 1807), il quitte une conférence en courant.

Mais il apprend vite. Il affine ses arguments, polit son discours, développe un art oratoire redoutable. Rapidement, il devient un débatteur hors pair, capable de retourner les objections par des traits d’esprit, de séduire son public par son aplomb.

Un correspondant du Leeds Times note avec lucidité : « Une chose est certaine : les amateurs de science peu habitués aux joutes publiques sont incapables de tenir tête à un homme, fût-il un charlatan, mais brillant, parfaitement au point sur sa théorie, et pleinement conscient des faiblesses de ses adversaires. »

 

Faux docteur et vrai charlatan

Rowbotham ne se contente pas de défendre la Terre plate. Il se fait aussi passer pour un médecin, le « docteur Samuel Birley », sans le moindre diplôme, et vend des remèdes miracles aux vertus prétendument universelles. L’un de ses produits, un sirop à base de phosphore censé revitaliser le système nerveux, est mis en cause dans plusieurs décès, dont celui d’un de ses propres enfants.

À différents moments de sa vie, il se présente comme chimiste, médecin, journaliste ou fabricant de savon. Il dépose même des brevets absurdes, comme celui d’un wagon cylindrique « préservant la vie humaine ». Il vit dans une maison cossue, prétend connaître le secret de la longévité, et promet de guérir toutes les maladies.

Il incarne la figure du charlatan ingénieux, populaire, insaisissable et dangereux, qui n’appartient pas qu’au passé (Porter, 1989).

 

La « Zetetic Astronomy » : un système clos

En 1849, sous le pseudonyme de Parallax, Rowbotham publie un premier opuscule intitulé Zetetic Astronomy. Il y présente sa vision du monde : la Terre est un disque plat, avec le Pôle Nord en son centre, ceinturée par un immense mur de glace (l’Antarctique). Le Soleil, la Lune et les étoiles tournent en cercle au-dessus du disque, à une faible altitude.

L’approche « zététique » qu’il revendique repose, selon lui, sur l’observation directe, le bon sens et la vérification personnelle. En réalité, elle exclut tout ce qui pourrait la contredire : les instruments de mesure, les modèles mathématiques, la physique céleste, la longue histoire des preuves de la rotondité terrestre (McIntyre, 2021).

Ce que propose Rowbotham n’est pas une alternative scientifique, mais une entreprise de contestation enveloppée d’apparence méthodique. Il ne cherche pas à comprendre les modèles existants pour les dépasser : il les rejette d’emblée, sans en maîtriser les fondements, et leur oppose un récit fermé, imperméable à la contradiction. Sa rhétorique remplace la démonstration ; son intuition se substitue à la méthode ; son autorité autoproclamée tient lieu de preuve.

 

En 1870, Rowbotham fonde officiellement la Zetetic Society. Le mot « zététique » vient du grec ζητεῖν (zêtein), « chercher ». Rowbotham, qui se présente comme docteur mais ne l’est pas, l’adopte pour désigner une méthode supposément supérieure à la science traditionnelle. Et son message séduit : remettre en cause les vérités établies, refuser l’autorité des savants, croire ce que l’on voit soi-même, voilà qui promet une sorte de développement personnel, une manière de libérer son cerveau. Il devient une figure populaire, parfois moquée, mais souvent redoutée, car il organise des débats publics où les scientifiques, peu rompus à la scène, se font piéger par ses retournements verbaux.

Il ne démontre rien, mais il gagne du crédit, vend ses pamphlets et rallie des adeptes. Il ne convainc pas les savants, mais il impressionne les foules. À sa mort en 1884, son mouvement est repris par Lady Elizabeth Blount, qui fonde une Universal Zetetic Society encore active au début du XXe siècle.

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Mort et résurrection d’un mythe

La société disparaît dans l’entre-deux-guerres, son souvenir enseveli dans les marges de la pensée scientifique.

L’affaire aurait pu en rester là : un curieux épisode victorien, mélange de méfiance populaire, d’ignorance physique et de conviction sincère. Mais internet ressuscite parfois les morts. Depuis les années 2010, des théories de la Terre plate connaissent un regain d’audience dans certains cercles complotistes. Et qui retrouve-t-on cité en référence ? Samuel Birley Rowbotham. Son livre est réédité, ses expériences sur le canal remises en avant, ses arguments recyclés dans des vidéos virales.

Dans cet écosystème numérique, on retrouve des figures comme Eric Dubay, Mark Sargent, ou David Weiss, qui diffusent leurs vidéos sur YouTube et TikTok à des centaines de milliers d’abonnés. En France, des chaînes ou des groupes Facebook confidentiels reprennent des éléments similaires, qu’il ne faut pas confondre avec les récits de la Terre Creuse qui sont encore une autre histoire…

Ces contenus touchent parfois un public jeune, peu scolarisé ou défiant envers les institutions. Le soupçon y devient principe, et Rowbotham devient pour certains une véritable figure tutélaire, à la fois prophète du doute radical et martyr d’un savoir « interdit ».

Plusieurs études ont montré que les plateformes numériques favorisent la circulation de croyances pseudoscientifiques en formant des chambres d’écho, dans lesquelles les contenus douteux rencontrent peu de contradiction et bénéficient d’une forte amplification algorithmique (Cinelli et al., 2021).

Le ton, les icônes, la rhétorique et même les rassemblements publics évoquent parfois une ferveur religieuse — et ce n’est pas qu’une métaphore. Chez la plupart des platistes contemporains, la croyance en une Terre plate s’inscrit dans une vision du monde théiste, où l’univers a été créé intentionnellement par un Dieu personnel. Le discours platiste puise volontiers dans la Bible, convoque le firmament de la Genèse, et accuse la science d’avoir effacé Dieu.

 

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L’ironie du mot « zététique »

Aujourd’hui, le terme « zététique » désigne tout autre chose : une promotion de l’esprit critique, fondée sur l’enquête rigoureuse et le doute méthodique. La zététique moderne, qui traque les illusions cognitives, les biais de raisonnement, les manipulations intellectuelles, a été popularisée par le professeur Henri Broch. C’est l’exact opposé de ce que défendait Rowbotham, et cela correspond davantage à de plus anciens usages de la zétetique, définie dans Thomas Corneille en 1694 comme la méthode de celui « qui cherche la raison des choses »

Ce renversement sémantique est fascinant. Il dit quelque chose de profond sur la fragilité des mots, et sur l’ambiguïté du doute. En réalité, si la zététique de Broch est bien un « art du doute », celle de Parallax était une « mécanique du soupçon », une incapacité égocentrique à évaluer correctement la fiabilité des modèles descriptifs du monde, et in fine une autoroute vers le complotisme.

 

Ce que Parallax nous enseigne

La trajectoire de Rowbotham illustre une tentation toujours actuelle : celle de confondre la contestation de la science avec une forme de lucidité supérieure. Il ne suffit pas de rejeter l’autorité pour produire un savoir. Il ne suffit pas de douter pour penser juste. Et il ne suffit pas de se réclamer de l’observation pour comprendre ce que l’on regarde.

Chez Rowbotham, la posture critique n’est pas un outil pour questionner : elle devient un cadre clos, imperméable à la contradiction. Son histoire nous alerte sur la manière dont un discours peut usurper les signes extérieurs de la pensée rigoureuse tout en en trahissant l’essence.

Rowbotham n’a pas été un penseur critique. Il a été un homme de spectacle, un rhéteur, un manipulateur de mots et d’images. Il a instrumentalisé le scepticisme pour mieux imposer une croyance.

La véritable zététique, celle d’aujourd’hui, exige au contraire une humilité radicale : reconnaître qu’on peut se tromper, s’appuyer sur les autres, soumettre ses idées à l’épreuve des faits, préférer l’inconfort du doute à la jouissance de l’aplomb.

La zététique actuelle est fiable, elle est jolie, elle dit le vrai, il n’est pas nécessaire d’en douter : elle est parfaite. Vous pouvez me croire sur parole, puisque nous ne sommes plus en 1849.

 

 

Acermendax

Références

  • Cinelli, M., Quattrociocchi, W., Galeazzi, A., Valensise, C. M., Brugnoli, E., Schmidt, A. L., Zola, P., Zollo, F., & Scala, A. (2021). The echo chamber effect on social media. Proceedings of the National Academy of Sciences, 118(9), e2023301118. https://doi.org/10.1073/pnas.2023301118
  • Corneille, T. (1694). Le Dictionnaire Universel contenant généralement tous les mots françois. Paris : Chez Jean-Baptiste Coignard.
  • Garwood, C. (2007). Flat Earth: The History of an Infamous Idea. Thomas Dunne Books.
  • McIntyre, L. (2021). How to Talk to a Science Denier: Conversations with Flat Earthers, Climate Deniers, and Others Who Defy Reason. MIT Press.
  • Porter, R. (1989). Health for Sale: Quackery in England 1660–1850. Manchester University Press.
  • Young, T. (1807). A Course of Lectures on Natural Philosophy and the Mechanical Arts (Vol. 1). Joseph Johnson.

 

 

Nous allons voir comment un jeune professeur a été trainé devant un tribunal américain dans un procès très médiatique en lien avec une loi qui entendait régir ce qui, dans le programme de science, est idéologiquement acceptable et ce qui ne l’est pas.

 

 

✦ Tennessee : quand la loi bannit Darwin

Nous sommes le 9 juillet 1925. La chaleur du Tennessee frôle les 40 °C. Dans la gare de Dayton, les correspondants du New York Times, de l’Observer de Londres et d’une douzaine d’autres journaux descendent des wagons en se battant pour de rares chambres d’hôtel. On installe des antennes sur le toit du palais de justice : pour la première fois, un procès sera diffusé en direct à la radio. Marchands de bibles, camelots antidarwiniens, acrobates avec des chimpanzés en salopette – la ville se transforme en foire théologico‑scientifique. Au centre de cette effervescence, un jeune enseignant de vingt‑quatre ans, John Thomas Scopes, attend d’être jugé pour avoir expliqué à ses élèves que l’humanité partage un ancêtre commun avec le reste du vivant.

 

Depuis le début des années 1920, le fondamentalisme protestant riposte à l’urbanisation et au prestige croissant des sciences naturelles. Cinq États débattent d’interdire toute contradiction à l’origine de l’Homme telle qu’elle est écrite dans la Bible ; le Tennessee franchit le pas avec le Butler Act du 21 mars 1925 : quiconque, dans l’enseignement public, explique « qu’un être humain descend d’un ordre inférieur d’animaux » risque une amende de 100 à 500 dollars. Et cela va nous conduire dans la petite ville de Dayton.

 

Avec 1 800 habitants, Dayton, souffre de la fermeture des mines locales. Quand George Rappelyea, directeur d’une société minière, lit dans la presse que L’American Civil Liberties Union (ACLU) offre de financer la défense de tout professeur prêt à enfreindre le Butler Act, il y voit un plan marketing. Il convainc le conseil municipal, téléphone à l’ACLU, puis recrute Scopes – remplaçant en sciences naturelles, plus à l’aise en football qu’en darwinisme strictement dit. Scopes admet qu’il a fait réviser à ses élèves le manuel Civic Biology de Hunter, lequel décrit l’évolution humaine. Le shérif rédige l’acte d’accusation ; Scopes verse 100 $ de caution et retourne jouer au tennis. La pièce est en place : le procès sera certainement perdu, mais la loi, espère‑t‑on, sera discréditée devant l’opinion nationale.

 

 

✦ Deux orateurs titanesques face à face

Le procès qui se prépare attire rapidement l’attention de la presse à cause des personnalités qui annoncent y prendre part.

 D’un côté : William Jennings Bryan – Le Croisé du populisme chrétien. Ancien secrétaire d’État et trois fois candidat démocrate à la présidence, Bryan parcourt le pays pour défendre une lecture littérale de la Genèse. Au-delà du dogme, il voit dans Darwin la porte ouverte à l’irréligion, au matérialisme, mais aussi au darwinisme social – ennemi des petits fermiers qu’il représente depuis toujours, et on peut s’aligner avec lui sur cette ligne puisque les sciences de l’évolution ont bel et bien été instrumentalisées pour défendre la compétition à outrance et l’eugénisme.

Mais Bryan allait plus loin et refusait une théorie de l’évolution qui enseignait aux enfants que les humains n’étaient qu’une espèce parmi 35 000 autres mammifères et déplorait l’idée que les êtres humains descendaient « non pas des singes américains, mais des singes de l’Ancien Monde ». À soixante‑cinq ans, Bryan accepte sans salaire de mener l’accusation.

De l’autre côté : Clarence Darrow – L’avocat de la libre pensée. Quand il apprend l’implication de Bryan le Chicagoan Clarence S. Darrow, déjà célèbre pour avoir sauvé deux meurtriers d’enfant de la peine capitale dans une affaire récente et retentissante, rejoint la défense. Agnostique virulent, il veut démontrer que la loi viole la liberté intellectuelle garantie par le Premier Amendement.

 

Le procès débute le 10 juillet et dure huit audiences.

Au jour 1 a lieu la sélection du jury : Darrow tente d’écarter toute personne ayant prêté serment de fidélité à « la parole infaillible de Dieu ». Refus du tribunal.

Le jour 3, c’est la bataille des experts : le biologiste Maynard Metcalf (de l’université Johns‑Hopkins) est entendu hors jury ; il explique que l’évolution n’exclut pas la foi. Le juge Raulston tranche : hors sujet. Darrow fulmine : « Vous interdisez à la science d’attester sa propre réalité. » Mais pour John R. Raupston, la seule question est la violation de la loi, pas la vérité de l’évolution. Darrow doit alors réorienter sa stratégie pour exposer l’absurdité du fondamentalisme.

Le 20 juillet, la chaleur rend la salle intenable ; on déménage sous un auvent. Darrow appelle Bryan à témoigner comme expert… de la Genèse – stupeur générale. Le procureur adjoint Tom Stewart – futur sénateur du Tennessee et bras droit de l’accusation, proteste ; il exige que Darrow précise la finalité légale de son interrogatoire. Bryan, jugeant l’exercice purement polémique, lance que le seul but était « de tourner en dérision tous ceux qui croient à la Bible ». Darrow riposte aussitôt : « Notre but est d’empêcher les fanatiques et les ignorants de dicter l’enseignement aux États-Unis. »

L’interrogatoire est autorisé, et les deux heures qui suivent sont le cœur de toute cette histoire. Darrow multiplie les questions sur les incohérences bibliques devant un Bryan stoïque qui défend avec ferveur sa confiance aveugle dans les Écritures.

Darrow demande  « Où Caïn a‑t‑il trouvé sa femme ? »

Bryan répond « La Bible dit qu’il en prit une ; je suppose qu’il l’a trouvée. »

Darrow : « Croyez‑vous que Jonas a réellement vécu trois jours dans un grand poisson ? »
Bryan : « Je le crois, et je le croirai tant qu’on ne prouvera pas le contraire. »

L’avocat ironise : « La grande pêche de Jonas est un conte agréable ; est‑ce une base pour organiser le programme national des sciences ? »

 

Les rires du public secouent l’éminent homme politique. Le juge Rauslton exige le silence. Parmi d’autres questions, Darrow interroge la chronologie de la Genèse, point particulièrement concerné par la théorie de l’évolution.

— « Croyez‑vous, monsieur Bryan, que la Terre a été créée en six jours de 24 heures ? »

— « Non ; il se peut que les ‘jours’ aient été des périodes. »

L’oscillation de Bryan entre lecture littérale et lecture symbolique de la Bible est un grand classique des débats du genre.

Mais Darrow ne laisse rien passer : — « Vous insultez tous les hommes de science et de savoir dans le monde parce qu’ils ne croient pas en votre religion idiote. »

Le juge précisa que cet échange virulent relevait du débat entre avocats et ne constituait pas une preuve ; le jury n’avait donc pas à en tenir compte dans son appréciation des faits.

 

✦ Un verdict orchestré

Après une dernière tentative de présenter des preuves scientifiques devant le jury, écartée derechef par Raulston, Clarence Darrow en tire les conséquences : il demande au juge de faire entrer immédiatement le jury pour enregistrer un verdict de culpabilité, seul moyen, dit‑il, de porter l’affaire devant une instance supérieure : « Nous affirmons que l’accusé n’est pas coupable, mais puisqu’aucun élément ne peut être présenté, hormis la preuve qu’il a bel et bien enseigné que l’homme descend d’un ordre animal inférieur, il n’existe aucune conclusion logique possible. Le jury doit rendre un verdict que nous pourrons soumettre à une cour plus haute. »

La demande Darrow a un autre but : court-circuiter le déroulé de l’audience. En effet, sous le droit du Tennessee, si la défense renonce à sa plaidoirie finale, l’accusation perd également le droit de conclure. En s’inclinant, Darrow porte en réalité un ultime coup à son adversaire. Bryan fulmine. Depuis deux jours, l’« Orateur des Plaines » polit ses 15 000 mots de réquisitoire biblique – une envolée qu’il ne prononcera jamais.

Le juge lit au jury des instructions sans ambiguïté : Scopes ayant admis le fait matériel, le jury doit se demander une seule chose : la loi a‑t‑elle été violée ? Une réponse affirmative entraîne la culpabilité.

11 h 35. Le jury se retire. À 11 h 44, il est de retour : « Coupable. » Le juge énonce le montant de l’amende : 100 dollars, le minimum légal. Bryan, ironie suprême, propose de payer la somme lui‑même, l’ACLU en fait autant. Mais Darrow annonce que rien ne sera payé, car ce verdict sera contesté devant la cour suprême du Tennessee.

Privé de sa harangue, exposé l’avant‑veille aux railleries nationales, William Jennings Bryan tente de sauver la face ; il improvise quelques mots devant la presse, jure que l’évolution sera encore chassée des écoles. Cinq jours plus tard, le dimanche 26 juillet, après avoir prêché dans une église de Dayton, il meurt d’une crise cardiaque dans son sommeil. La presse du Nord y voit la métaphore d’une croisade épuisée par son propre zèle.

 

 

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✦ Victoire de papier, défaite morale

Dans l’immédiat, le camp fondamentaliste jubile : la loi a tenu, Scopes est coupable. Mais la presse urbaine traite le verdict comme une farce. Les éditoriaux du Baltimore Sun parlent de « victoire à la Pyrrhus ». À Chicago, Columbia ou Berkeley, les amphithéâtres de biologie se remplissent ; plus la controverse fait rage, plus l’évolution fascine. Les manuels sont découpés : l’édition destinée au Sud supprime le chapitre incriminé, celle du Nord le conserve ; la segmentation géographique de la vérité scientifique ne semble pourtant pas une stratégie tenable sur le long terme. Chaque relecture de l’affaire Scopes rallume la même question : qui décide du contenu des cours ?

Le Tennessee découvre l’effet boomerang : touristes goguenards, investisseurs frileux, réputation académique ternie. L’American Association for the Advancement of Science tient en 1926 sa convention à Cincinnati sous le slogan ironique : « La science n’est pas un crime »[1]. Peu à peu, l’image d’un État qui censure ses professeurs devient un avertissement national.

Finalement la Cour suprême du Tennessee juge le Butler Act parfaitement valide, mais annule la condamnation : l’amende de 100 $ avait été fixée par le juge, alors que, pour toute somme supérieure à 50 $, la Constitution de l’État exigeait que le jury fixe la peine. Verdict cassé, affaire renvoyée au tribunal de Rhea County. Mais le procureur général Smith annonce aussitôt qu’il n’entendra pas poursuivre : « Nous ne voyons rien à gagner à prolonger la vie de cette affaire bizarre », entérinant la suggestion de la Cour de classer sans suite. L’amende ne sera jamais payée.

Les conséquences juridiques sont amères, car faute de nouvelle condamnation, Darrow et l’ACLU ne disposent plus d’un « cas ou controverse » actif : la voie vers la Cour suprême des États-Unis se ferme. Le Butler Act demeure intact jusqu’à son abrogation en 1967 ; ce n’est qu’en 1968, dans Epperson v. Arkansas, que la Cour suprême fédérale invalidera une loi analogue au nom du Premier Amendement

 

Chanson écrite spécialement pour l’épisode : « Science is not a crime »

 

 

✦ Épilogue : Le murmure des générations

Cette affaire de 1925 parle de toutes les époques : dès qu’une donnée scientifique bouscule une identité, la tentation renaît de soustraire le savoir aux élèves. Il suffit d’une seule génération de manuels expurgés pour qu’une société marche à reculons. C’est pourquoi la science a besoin d’une salle de classe où la curiosité ne demande jamais l’autorisation.

Ce procès du singe de Dayton n’est que le premier dans une série de batailles autour de la liberté d’enseigner ce qui déplait au pouvoir. En 1968 (Epperson v. Arkansas) puis en 1987 (Edwards v. Aguillard), la Cour suprême des États-Unis dut rappeler qu’aucun État ne peut bannir Darwin ni rebaptiser la Genèse « science de la création ».

En 2004, le conseil scolaire de Dover (Pennsylvanie) impose la lecture en classe d’une courte déclaration présentant le « dessein intelligent » comme une alternative scientifique à l’évolution. Onze parents portent plainte : 40 jours de débats révèlent que la mesure poursuit un objectif religieux dissimulé. Le 20 décembre 2005, le juge fédéral conclut que le dessein intelligent n’est «pas une théorie scientifique défendable », mais la reprise du créationnisme, et que la politique viole la clause d’établissement du Premier Amendement, qui interdit à l’État de favoriser une religion. La décision Kitzmiller v. Dover interdit toute mention obligatoire du dessein intelligent dans les cours de biologie publics et met un coup d’arrêt juridique durable aux tentatives de contourner l’enseignement de l’évolution.

Ailleurs, l’Italie et la Serbie ont brièvement radié l’évolution de leurs manuels avant de reculer sous la pression académique ; la Turquie et l’Inde bataillent encore pour rétablir Darwin. À chaque tentative, la censure change de nom, mais pas de réflexe : soumettre le savoir vivant à une identité figée. Le procès de John Thomas Scopes n’était que la première salve d’une lutte toujours en cours que livre l’obscurantisme contre les sciences de l’évolution.

La vigilance reste donc de mise, même si nous ne sommes plus en 1925.

 

 

Acermendax

 

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Références

  • Caudill, E. (1995). Darwinism in the Press: The Evolution Controversy and the Scopes Trial. Lawrence Erlbaum.
  • Ginger, R. (1958). Six Days or Forever? Tennessee v. John Thomas Scopes. Oxford University Press.
  • Larson, E. J. (1997). Summer for the Gods: The Scopes Trial and America’s Continuing Debate over Science and Religion. Basic Books.
  • Moran, J. P. (2013). The Scopes Trial: A Brief History with Documents. Bedford/St. Martin’s.
  • Numbers, R. L. (2006). The Creationists: From Scientific Creationism to Intelligent Design (Expanded ed.). Harvard University Press.
  • Oreskes, N., & Conway, E. M. (2010). Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming. Bloomsbury.
  • (2023). Teaching and Learning for Climate Action: A Roadmap for Systems Change. Paris : UNESCO. (sélection APA)
  • Caudill, E. (1995). Darwinism in the Press: The Evolution Controversy and the Scopes Trial. Lawrence Erlbaum.
  • Ginger, R. (1958). Six Days or Forever? Tennessee v. John Thomas Scopes. Oxford University Press.
  • Larson, E. J. (1997). Summer for the Gods: The Scopes Trial and America’s Continuing Debate over Science and Religion. Basic Books.
  • Moran, J. P. (2013). The Scopes Trial: A Brief History with Documents. Bedford/St. Martin’s.
  • Numbers, R. L. (2006). The Creationists: From Scientific Creationism to Intelligent Design (Expanded ed.). Harvard University Press.
  • Oreskes, N., & Conway, E. M. (2010). Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming. Bloomsbury.
  • (2023). Teaching and Learning for Climate Action: A Roadmap for Systems Change. Paris : UNESCO.

 

 

[1] NB : Ce slogan est cité secondairement dans certains ouvrages ou articles de vulgarisation, mais les sources primaires disponibles (rapports annuels, presse spécialisée) ne montrent pas explicitement l’usage officiel de ce slogan pour la convention de Cincinnati.

Ou comment une étude bizarre a révélé quelque chose… mais pas ce que vous croyez.

 

En 2011, le psychologue Daryl Bem, professeur émérite à Cornell, publie une étude qui fait l’effet d’un séisme dans le monde de la psychologie expérimentale. Le titre est sobrement provocateur « « Sentir le futur : Preuve expérimentale d’influences rétroactives anormales sur la cognition et l’affect » »[1]

En clair, Bem affirme avoir trouvé des preuves de précognition : la capacité de notre cerveau à percevoir un événement avant qu’il ne se produise. Genre Jedi, mais en blouse blanche.

Parmi les expériences présentées, une en particulier fait jaser. Des volontaires sont assis devant deux écrans d’ordinateur. Sur l’un des deux, une image va apparaître. Leur mission ? Deviner quel écran s’allumera. Petit détail diabolique : le dispositif aléatoire qui opère le choix de l’affichage n’est déclenché qu’après la réponse du sujet. Cela signifie que s’il y a un taux de réussite supérieur au hasard, cela suggérerait une forme de rétrocausalité.

Et la surprise de cette étude, la voici : quand l’image est à caractère érotique, les participants se trompent moins souvent que le hasard ne le voudrait. Leur taux de réussite dépasse le 50 % attendu, comme s’ils « sentaient » inconsciemment l’arrivée d’un stimulus sexy, venu du futur.

 

Une bombe médiatique… et une alerte méthodologique

Le papier est publié dans une revue de référence (Journal of Personality and Social Psychology), normalement très rigoureuse. C’est un coup de tonnerre. Bem aurait démontré l’existence d’une rétrocausalité, et il est invité dans de grandes émissions américaines pour présenter ces résultats épatants (MSNBC et Colbert Report[2]) Les parapsychologues crient victoire. Les sceptiques s’étouffent dans leur café. Et les méthodologistes lèvent un sourcil inquiet.

Le hic avec cette étude qui semble prouver que le cerveau peut voyager dans le temps, c’est qu’elle pourrait en réalité prouver que notre manière de faire des sciences comportementales est fragile.

 

La réponse la plus cinglante ne vient pas d’un sceptique de salon, mais d’un psychologue reconnu et spécialiste de la parapsychologie : le canadien James Alcock. Dans son article intitulé Back from the Future: Parapsychology and the Bem Affair (2011), il ne se contente pas d’exprimer son désaccord : il décortique point par point la structure de l’étude de Bem, et révèle ses fondations pour le moins friables.

Il faut ajouter que Bem avait déjà défendu l’existence du Psi dans des travaux de 1994 et que les critiques avaient montré des erreurs, une mauvaise conception expérimentale et un choix discutable des données de la littérature scientifique dans sa discussion… et donc des conclusions audacieuses et non fiables.

 

Alcock parle de « tubes à essai mal rincés » pour illustrer l’idée que même avec la meilleure des intentions, une recherche peut être viciée si sa méthodologie est mal contrôlée. Il identifie plusieurs failles :

 

  1. Modifications du protocole en cours de route

Certaines procédures expérimentales ont été modifiées au fil des expériences, parfois même pendant les essais. Alcock souligne que changer les règles en cours de partie (par exemple : changer le nombre de répétitions, les critères de sélection, ou l’ordre des stimuli) introduit des biais majeurs. Cela ouvre la porte à une « cuisine des résultats » a posteriori.

 

  1. Combinaison de résultats hétérogènes

Bem ne présente pas une grande expérience bien cadrée, mais neuf petites études qui varient sur les détails (types de tâches, stimuli, mesures). Certaines produisent des résultats légèrement significatifs, d’autres non. Bem les agrège pourtant dans une analyse globale, comme si elles appartenaient à un même protocole cohérent. Alcock dénonce ici une fusion artificielle de résultats non comparables, ce qui peut conduire à des artefacts statistiques (on parle de P-hacking : le cumul de petits effets pour en faire un significatif, et c’est un biais méthodologique bien connu[3])

 

  1. Sélection post hoc des expériences retenues

On ne sait pas combien d’études négatives ou non concluantes ont été conduites mais non rapportées. Il est donc impossible de mesurer si l’effet observé n’est pas simplement un artefact du tri sélectif – le fameux biais de publication ou effet tiroir qui se produit quand on ne publie que les résultats positifs.

 

  1. Aucune vérification indépendante

Alcock souligne que les expériences n’ont pas été pré-enregistrées, ni soumises à une vérification ou une révision de protocole par des pairs avant la publication. Il n’y a donc aucun garde-fou contre l’ajustement inconscient des hypothèses ou des critères d’interprétation selon les résultats observés.

 

  1. Manipulation statistique et seuils de significativité

L’article de Bem utilise abondamment des tests de significativité (p-values), mais sans contrôle de la multiplicité. Quand on effectue de nombreux tests (et Bem en fait beaucoup), la probabilité d’obtenir un faux positif augmente fortement. Alcock accuse Bem de ne pas avoir appliqué les corrections statistiques nécessaires (comme la correction de Bonferroni), ce qui gonfle artificiellement l’impression de découverte.

 

  1. Mesures vagues, interprétations extensives

Alcock critique le fait que certains résultats sont vagues et peuvent facilement prêter à surinterprétation. Par exemple : des participants auraient vu « quelque chose d’érotique »… mais qu’est-ce que ça veut dire concrètement ? Les catégories de réponses sont floues, les critères d’évaluation ambigus. Cela permet à Bem de « voir » un effet lié à l’érotisme perçu par les sujets là où il n’y en a peut-être pas.

 

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Conclusion d’Alcock

Pour résumer, Alcock affirme que quasiment chaque aspect méthodologique qui pouvait poser problème dans les expériences de Bem pose effectivement problème. Il ne s’agit donc pas d’un désaccord philosophique sur la possibilité de la précognition, mais d’une démonstration rigoureuse que les résultats rapportés ne tiennent pas debout scientifiquement. À ses yeux, Feeling the Future est moins une preuve de perception extrasensorielle qu’un cas d’école d’erreurs expérimentales cumulées – et un symptôme frappant des failles systémiques dans la recherche en psychologie expérimentale, appelant à une réforme en profondeur de ses pratiques méthodologiques.

En 2017, Daryl Bem répond à une interview pour Slate : « Je suis pour la rigueur, mais je préfère que d’autres la pratiquent. Je comprends son importance – c’est amusant pour certains – mais je n’ai pas la patience pour cela ». L’article se poursuit : « Il lui a été difficile, dit-il, d’évoluer dans un domaine où les données comptent autant. « Si vous regardez toutes mes expériences passées, elles ont toujours été des outils rhétoriques. J’ai rassemblé des données pour montrer comment j’allais faire valoir mon point de vue. J’ai utilisé les données comme moyen de persuasion, et je ne me suis jamais vraiment inquiété de savoir si cette expérience allait être reproduite ou non. »

L’aveu est transparent, Daryl Bem n’a jamais eu l’intention de produire des connaissances, mais seulement d’argumenter en faveur de sa vision des choses. Et c’est assez éloigné de ce que la science est censée être.

 

Conséquences ?

Par la suite personne n’a réussi à reproduire les résultats de Daryl Bem. Des dizaines de laboratoires, des protocoles identiques, des volontaires à la pelle… et aucun effet significatif. Et voici l’effet du porno magique qui disparaît[4]. Dommage, cela ouvrait la porte à des recherches fantastiques.

L’article de Bem et la critique précise, méthodique et cuisante d’Alcock ont contribué fortement à révéler la « crise de la réplication » qui faisait déjà rage en psychologie[5].  Ironie mordante : Bem n’avait sans doute pas vu à l’avance comment son étude pouvait contribuer à faire évoluer son champ de recherche.

 

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Point de vue zététique : la commensurabilité.

En parapsychologie il existe des travaux aux résultats positifs. A l’échelle d’une étude on arrive parfois à la conclusion qu’il existe quelque chose, un phénomène, qui ne relève du hasard que le protocole permet d’écarter. En général on adore conclure qu’on a une preuve de l’existence de la télépathie ou de la clairvoyance etc. La réponse, comme on l’a vue réside dans la définition de ce hasard que le protocole permet d’écarter : la crise de la reproductibilité en psychologie nous a montré qu’il y avait de grosses lacunes dans ce que le protocole ne réussit pas à écarter. Mais on n’a pas besoin de maîtriser les statistiques et les arcanes de la significativité des résultats pour saisir le problème fondamental de ces travaux : l’incommensurabilité entre les fifrelins de pourcentages de résultats obtenus et le phénomène paranormal qui est censé être visible, connu, répertorié, détecté par des gens non équipés de calculatrices. C’est comme si un homme prétendant pouvoir bouger par la puissance de son esprit une locomotive de TGV réussissait en laboratoire à faire frémir une feuille d’aluminium observée au microscope sans qu’on sache expliquer comment elle bouge, et qu’on choisissait de considérer qu’on vient d’apporter une preuve qui va dans le sens des capacités à faire avancer un train.

C’est le marasme intellectuel dans laquelle baigne très souvent la parapsychologie : la communication malhonnête de conclusions sur des phénomènes macroscopiques fondées sur des résultats statistiques d’une faiblesse sans commune mesure avec les phénomènes allégués.

Ce que ces résultats étonnant nous montrent reste néanmoins très important, et cela dépasse largement le cas des phénomènes paranormaux. Une expérience comme celle de Bem nous montre qu’on peut publier des études qui concluent à l’existence de ce qui n’existe pas, et donc que la science telle qu’elle est pratiquée n’applique pas une méthodologie assez stricte pour nous éviter de croire des chimères « scientifiquement prouvées ».

Aujourd’hui encore, certains continuent de citer cette étude comme « preuve » de l’existence de la précognition. C’est fascinant… et inquiétant.

 

On n’est plus en 2011 !

Acermendax


Quelques références pour approfondir la question

  • Alcock, J. E. (2011). Back from the Future: Parapsychology and the Bem Affair. Skeptical Inquirer, 35(2), 31-39.
  • Bem, D. J. (2011). Feeling the Future: Experimental Evidence for Anomalous Retroactive Influences on Cognition and Affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. https://doi.org/10.1037/a0021524
  • Open Science Collaboration. (2015). Estimating the reproducibility of psychological science. Science, 349(6251), aac4716. https://doi.org/10.1126/science.aac4716
  • Nosek, B. A., Ebersole, C. R., DeHaven, A. C., & Mellor, D. T. (2018). The preregistration revolution. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(11), 2600–2606. https://doi.org/10.1073/pnas.1708274114
  • Wagenmakers, E.-J., Wetzels, R., Borsboom, D., & van der Maas, H. L. J. (2011). Why psychologists must change the way they analyze their data: The case of psi. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 426–432. https://doi.org/10.1037/a0022790
  • Rosenthal, R. (1979). The file drawer problem and tolerance for null results. Psychological Bulletin, 86(3), 638–641.

 

 

[1]Bem, D. J. (2011). Feeling the future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. https://doi.org/10.1037/a0021524

[2] « Professor: Strong evidence ESP is real »NBC News. 2008-01-23. Archived from the original on January 29, 2013. Retrieved January 30, 2011.

« The Colbert Report: January 27, 2011 — Brian Greene »Comedy Central. 2008-01-23. Retrieved January 30, 2011.

[3] Simmons, J. P., Nelson, L. D., & Simonsohn, U. (2011). False-positive psychology: Undisclosed flexibility in data collection and analysis allows presenting anything as significant. Psychological Science, 22(11), 1359–1366. https://doi.org/10.1177/0956797611417632

[4] Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate Bem (2011) suggest the original results were false positives. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948.

[5] Fanelli, D. (2010). « Positive » results increase down the hierarchy of the sciences. PLoS ONE, 5(4), e10068. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0010068