Vos avis sur ‘X’ est-il bien rationnel ?

« Et nous en avons vu et entendu beaucoup, submergés par une telle folie, aliénés par une telle sottise, qu’ils croient et disent qu’il existe une certaine région appelée Magonie, d’où des navires viendraient dans les nuages, pour y enlever leurs récoltes… »[1]

Liber contra insulsam vulgi opinionem de grandine et tonitruis – Agobard de Lyon


 

Une étrange affaire venue des cieux

Un jour d’été à Lyon, sous le règne de Louis le Débonnaire, quelque chose descend des nuages. Une rumeur parcourt les rues : des vaisseaux volants sillonnent le ciel, des sorciers contrôlent le climat, et quatre individus capturés sont accusés d’être tombés de ces navires célestes. L’affaire fait sensation. Nous sommes en l’an 813 ou 814, les sources ne permettent pas d’être absolument certain.

Douze siècles plus tard, certains interprètent cet épisode comme le premier cas d’abduction extraterrestre documenté dans les Annales Carolingiennes. La vérité est plus prosaïque, mais elle demeure remarquable : il s’agit tout simplement d’un cas de démystification du IXe siècle où le rôle de zététicien de service est joué par… un évêque : Agobard de Lyon, destructeur de fake news célestes.

 

Acte I : La rumeur qui venait des nuages

Tout commence par une catastrophe ordinaire : un orage de grêle ravage les champs lyonnais. Pour les paysans du IXe siècle, cette calamité qui met en danger leur survie même, ne peut être le fait du hasard. Quelqu’un en est responsable. Rapidement, le bouche-à-oreille accuse des sorciers, les « Tempestaires », capables de manipuler les éléments. Pire encore : ces jeteurs de sorts collaboreraient avec des êtres venus de Magonie, un pays mythique d’où descendraient des navires volants pour emporter les récoltes détruites. Un vrai complot céréalier, mille ans avant les crop circles.

Ce jour-là, à Lyon, quatre étrangers sont capturés, ligotés, et accusés d’être tombés de ces vaisseaux fantômes ; la foule exige leur lynchage. L’évêque de la ville intervient. Indigné par cette croyance absurde, Agobard tente de raisonner la foule. Il explique que ces quatre individus sont les victimes d’une rumeur infondée, d’une psychose collective, et que les phénomènes météorologiques ne peuvent être causés par des sorciers ou des navires volants.

La rhétorique d’Agobard est musclée. Il demande pourquoi, si les tempestaires ont tant de pouvoir, ils ne se font pas payer pour faire pleuvoir en temps de sécheresse ? Ils feraient bien du profit sans s’attirer la haine du peuple. Touché. Il rappelle également que Charlemagne lui-même a interdit les pratiques superstitieuses liées aux tempêtes (dans le Capitulaire de Herstal, 779), montrant que ces croyances relèvent de la désorganisation sociale, pas de faits avérés.

 

Les accusés échappent au massacre ; on n’en sait pas plus sur leur identité ou leur destin. Mais la foule, en tout cas, s’attache à ses superstitions, et cela exaspère profondément l’évêque.

Les tempestaires, ces supposés sorciers capables de manipuler le climat, ne sont en rien une singularité lyonnaise. L’idée que certains individus puissent invoquer la pluie, la grêle ou les tempêtes a profondément imprégné l’Europe médiévale et s’est maintenue bien au-delà du Moyen Âge. Si les capitulaires de Charlemagne condamnaient fermement ces pratiques, c’est qu’elles étaient suffisamment répandues pour inquiéter le pouvoir impérial. Au XVe siècle, saint Bernardin de Sienne, dans ses sermons, évoquait encore ces faiseurs de pluie en lien avec un mystérieux royaume céleste évoquant Magonie — preuve que la croyance restait vivace en Italie, six siècles après Agobard. Et même à la toute fin du XVIe siècle, en Écosse, les procès de North Berwick voyaient des femmes accusées d’avoir déclenché des tempêtes pour assassiner le roi Jacques VI, poursuivant ainsi cette vieille peur que certains puissent nouer des pactes surnaturels pour perturber les cieux.

Le nom de la Magonie, toutefois, se perdra pendant mille ans.

Abogard rapporte l’incident dans un traité intitulé « Contre la stupide opinion populaire sur la grêle et le tonnerre ». Il y démonte méthodiquement ces croyances superstitieuses qui menaçaient l’ordre religieux et social. L’affaire de Lyon est réglée. Mais le court texte d’Agobard resurgira…

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Acte II : La légende réinventée

L’histoire aurait pu rester une curiosité médiévale, mais en 1670, l’écrivain Montfaucon de Villars s’empare du récit d’Agobard et le transforme en conte fantastique. Dans Le Comte de Gabalis, les navires de Magonie deviennent des véhicules de « Sylphes », des esprits de l’air, dans un récit à mi-chemin entre Kabbale, parodie et ésotérisme galant. La légende est lancée.

Au XXe siècle, elle prend un nouveau tournant. L’ufologue Jacques Vallée suggère qu’Agobard aurait documenté un phénomène étrange réel — or, souvenez-vous que l’évêque ne rapporte aucune observation : il dénonce une rumeur absurde ! Pour Vallée, pas de doute : c’est une preuve que les OVNIs existent depuis toujours, c’est la thèse de son livre « Passeport pour la Magonie » (1969). Il voit dans la Magonie un « pays » transdimensionnel, accessible depuis toutes les époques.

Pire : en 1980, les auteurs Louis Pauwels et Guy Breton réécrivent carrément l’histoire dans Histoires extraordinaires, prétendant qu’Agobard aurait assisté à l’atterrissage d’un vaisseau ! Leur description est détaillée : une soucoupe silencieuse qui se rapproche des maisons – un escalier qui se déploient – quatre témoins qui racontent leur enlèvement par des génies et un voyage fantastique dans un pays merveilleux et inconnu : nous sommes en plein film de science-fiction… Et fait, les auteurs inventent tout. Comme le souligne le sceptique « Oncle Dom » (2003) sur son blog qui a tout de la caverne d’Alibaba des bizarreries, Breton n’a même pas lu le texte original d’Agobard ! Bonjour la fiabilité.

Cette histoire nous montre que sur le terreau de la superstition du Moyen Age se greffe sans effort la superstition du New Age : elle est de la même substance, c’est le même obscurantisme, et face à ces ténèbres ce sont les chandelles de la raison, du doute, de la méthode qui peuvent nous sauver.

 

 

Acte III : Une leçon à tirer ?

En l’an 815, Agobard a écrit deux phrases pour réfuter une rumeur ; douze siècles tard, on les détournait en un récit de réalisme fantastique s’autorisant à croire à une réalité alternative où les faits importent moins que la jouissance que procure leur interprétation. Dans l’intervalle, l’immense progrès des connaissances n’a pas guéri l’espèce humaine de sa soif d’extraordinaire. Et le scepticisme méthodique est toujours d’une importance cruciale pour empêcher les fantasmes d’effacer la frontière floue entre les connaissances et les croyances.

La Magonie n’est pas un lieu observable. C’est une invention pour expliquer l’invisible. On a imaginé un pays lointain d’où viendraient les tempêtes et les voleurs de récoltes. Un peu comme on invente les Illuminati pour comprendre la complexité du monde moderne. Les paysans de l’époque ne voyaient pas les mécanismes météo, alors ils y plaçaient des intentions cachées — comme nous avec les micro-puces dans les vaccins ou les reptiliens du gouvernement.

La bonne nouvelle de cette histoire, c’est que même au Moyen Âge, certains savaient dire « Non, ça ne tient pas debout. » Agobard n’était pas un scientifique, mais il a usé des outils que nous revendiquons aujourd’hui : la logique, la cohérence, l’appel à des causes naturelles. Nous n’avons pas besoin des raffinements exquis de la production des sciences modernes à travers leurs équipements ultrasophistiqués pour douter à bon escient des prétentions des baratineurs, des fâcheux et des margoulins qui, de nos jours, peuvent multiplier les arnaques là où nos ancêtres du Moyen Age avaient des méthodes un peu définitives pour vous faire passer le gout de la récidive. En l’absence d’une justice expéditives, c’est la vigilance collective et une culture du doute méthodique qui nous évitera de croire à des châteaux dans le ciel en dehors du refuge sanctuaire du domaine de la fiction dont nous devons chérir les pouvoir d’exciter notre imagination pour nous entraîner à mieux la distinguer du réel.

 

Nous ne sommes plus en l’an 813, que diable !

 

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Acermendax


Quelques références

 

[1] “Plerosque autem vidimus et audivimus tanta dementia obrutos, tanta stultitia alienatos, ut credant et dicant quamdam esse regionem, quae dicatur Magonia, ex qua naves veniant in nubibus, quae eorum fruges… auferant…”

Ou comment une bande de savants a inventé la méthode scientifique moderne en démontant une illusion

 

En 1784, Paris bruisse d’un étrange engouement : une vague thérapeutique nouvelle, ésotérique, spectaculaire. Son nom : le mesmérisme. Son promoteur : Franz Anton Mesmer. Son principe : un fluide magnétique invisible, censé guérir tous les maux. Son avenir ? Gâché par une commission scientifique présidée par un vieux monsieur américain aux lunettes rondes et fervent empiriste : Benjamin Franklin.

 

Le mesmérisme, entre hype parisienne et passes de prestidigitateur

Arrivé à Paris en 1778, le médecin autrichien Franz Anton Mesmer sème l’émoi. Il affirme qu’un « fluide universel » circule dans tous les êtres vivants, et que les maladies sont dues à des blocages de ce fluide. Pour le rééquilibrer, il pratique des passes magnétiques, fait tremper ses patients dans des baquets d’eau prétendument chargée, et organise des séances collectives au climat quasi mystique. On y voit beaucoup de femmes entrer en transe, pleurer, convulser… puis témoigner de leur guérison.

Dans une époque où la médecine n’a guère mieux à proposer que les saignées ou le mercure, le charismatique Mesmer fascine une partie de la haute société, et fait fortune. Mais la Faculté de médecine s’alarme, soupçonne un charlatanisme bien organisé, et alerte le roi Louis XVI. Celui-ci ordonne une investigation.

 

Franklin et sa bande inventent l’essai clinique

La commission d’enquête, confiée conjointement à l’Académie des sciences et à la Société royale de médecine, est un véritable « Avengers » des Lumières, avec notamment : Benjamin Franklin, ambassadeur des États-Unis en France, Antoine Lavoisier, père de la chimie moderne, Jean Sylvain Bailly, astronome, et Joseph-Ignace Guillotin, médecin (oui, celui de la guillotine).

Leur démarche est ordonnée : ce qui compte, ce n’est pas l’intention de Mesmer, ni même la sincérité des patients, mais de savoir si le fluide magnétique a un effet réel – et reproductible. Alors ils mettent en place une série d’expériences contrôlées, en aveugle, et comparatives. Autrement dit, c’est la naissance du protocole scientifique moderne.

Les commissaires prennent des précautions qui font date :

  • Tests en aveugle : on bande les yeux des sujets pour éviter toute influence.
  • Objets placebo : on leur fait croire qu’un arbre est magnétisé alors qu’il ne l’est pas.
  • Contrôle des émotions : on mesure les effets dans des contextes isolés, pour éviter la contagion collective.

Dans une expérience restée célèbre, une femme affirme ressentir l’effet du magnétisme en s’approchant d’un arbre. Mais l’arbre n’avait jamais été « chargé ». Son « ressenti » provenait uniquement de la suggestion.

Le rapport final, publié en août 1784, est sans appel. Il établit qu’aucune preuve ne permet de croire à l’existence d’un fluide magnétique. Les crises des patients sont déclenchées par l’imagination, les attentes, la suggestion sociale. Le magnétisme produit des effets psychologiques, pas physiologiques, et pourrait même être nuisible. Lavoisier conclut : « L’imagination seule produit tous les effets attribués au magnétisme animal. » (Commission Royale, 1784)

 

 

Un fluide persistant

Mesmer, discrédité, quitte Paris. Mais ses idées survivent. Elles ressurgiront quelques décennies plus tard sous une autre forme : l’hypnose, développée par James Braid, ou plus tard, la psychanalyse, où Freud reconnaîtra l’influence du magnétisme animal sur ses propres recherches.

Et aujourd’hui encore, des variantes modernes – reiki, soins énergétiques, magnétiseurs, guérisseurs new age – rejouent la même partition : celle d’un pouvoir invisible, d’un toucher miraculeux, d’un savoir ésotérique. Le tout souvent accompagné de témoignages probablement sincères, mais sans jamais aucune preuve expérimentale.

Néanmoins l’affaire marque un tournant décisif. C’est la naissance de l’essai contrôlé comme standard scientifique[2] (Lanska & Lanska, 2005). On met en évidence ce qui sera plus tard nommé biais de confirmation, effet placebo, et contagion émotionnelle. Ce sont aussi les prémices de l’éthique médicale : les commissaires dénoncent les attouchements et manipulations psychiques de certains magnétiseurs.

Benjamin Franklin, en vrai sceptique humaniste, reste nuancé. Il écrit en privé que si le mesmérisme évite aux gens des traitements nocifs, tant mieux. Mais il exige, en public, la preuve avant la croyance.

 

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Conclusion

C’est une affaire rondement menée : des chercheurs rigoureux et méthodiques identifient l la manière de mettre à l’épreuve l’hypothèse centrale d’un discours extraordinaire. Ils évoquent également des hypothèses alternatives afin de ne pas laisser sans aucune explication les effets authentiquement perçus par les témoins du charismatique baratineur. On voit ici que l’édification de la méthode scientifique passe par la confrontation avec le paranormal, ses prétentions et son régime d’administration de la preuve par la sophistique, l’émotion, le spectacle et le culot.

Pas besoin de physique quantique ou d’un équipement dernier cri pour départager des hypothèses. L’idée que l’intention du guérisseur agit à travers un quelconque fluide indétectable est éviscérée depuis ces travaux précurseurs. On n’a jamais apporté depuis aucune raison de croire au pouvoir de guérison des énergies subtiles. Alors pourquoi y croire ?

On n’est plus en 1784 !

Acermendax

 

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[2] Lanska, D. J., & Lanska, J. T. (2005). Franklin, Lavoisier, and Mesmer: Origin of the Controlled Clinical Trial. Journal of the Royal Society of Medicine.


Quelques sources pour aller plus loin :

  • Commission royale sur le magnétisme animal. (1784). Rapport des commissaires chargés par le roi de l’examen du magnétisme animal. Imprimé par ordre du Roi. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6367286z.texteImage
  • Bersot, E. (1884). Mesmer et le magnétisme animal – Les tables tournantes et les esprits (5ᵉ éd.). Librairie Hachette et Cie.
  • Riskin, J. (2002). Science in the Age of Sensibility. University of Chicago Press.
  • Belhoste, B. (2018). La condamnation du mesmérisme revisitée. Revue d’histoire du XIXe siècle.
  • Herr, H. W. (2024). Benjamin Franklin and the Debunking of Mesmerism. International Journal of Urologic History.

La religion est dangereuse pour les enfants

 

Justifier l’Injustifiable. L’histoire d’Aïcha.

Je regarde ces derniers jours des débats en ligne sur la question de Dieu, et je suis frappé par le fait que les discussions sur l’islam achoppent très vite sur une question dérangeante. Comment justifier, dans un cadre éthique contemporain, un mariage tel que celui rapporté entre le prophète Mohammed et Aïcha, alors âgée de six ans à la conclusion du contrat, et de neuf ans au moment où la relation conjugale a été consommée ?

Cette question, sensible et délicate, est souvent évacuée par ceux qui craignent de froisser les croyants. Pourtant, c’est justement en refusant d’en parler avec rigueur et calme que l’on alimente les dérives, les radicalisations, ou la confusion générale. Je ne souhaite pas ici caricaturer l’islam ni juger un personnage historique avec les critères du XXIe siècle, mais montrer comment certains discours, aujourd’hui encore, persistent à présenter ce type de relation comme moralement acceptable — voire exemplaire — et quelles conséquences cela implique.

 

Que disent les textes classiques ?

Dans la tradition sunnite dominante, plusieurs hadiths (récits rapportés des paroles ou actes de Mohammed) recueillis notamment dans les Sahîh de al-Bukhari et Muslim — deux des collections les plus autorisées dans l’islam sunnite — rapportent qu’Aïcha fut mariée à l’âge de six ans et que le mariage fut consommé lorsqu’elle avait neuf ans. Ces sources sont très largement reconnues par les écoles juridiques classiques (hanafite, malikite, chaféite, hanbalite), et rarement remises en question.

Source

Dans cette perspective, Mohammed est non seulement au-dessus de la critique morale, mais considéré comme un modèle de perfection morale et comportementale pour tous les temps. C’est ce postulat — la transposition absolue d’un comportement historique en modèle intemporel — qui pose aujourd’hui problème.

Une personne rationnelle prendrait ses distances avec cette histoire ; beaucoup de prédicateurs qui abordent le sujet tentent de défendre l’idée qu’Aïcha avait 10 ans de plus, malgré les textes explicites. On pourrait aussi choisir de comprendre que les textes sacrés sont remplis de passages douteux, immoraux, ou tout simplement faux. Mais le dogmatisme religieux rend cela très compliqué, vous n’êtes pas censé décider par vous-même des passages à croire et de ceux à rejeter.

Une autre ligne existe, et je pensais naïvement qu’elle faisait partie du passé, qu’aucune personne éduquée et intellectuellement fonctionnelle ne pouvait la défendre, en tout cas en occident ; et pourtant je la retrouve à une fréquence qui, je l’espère, est due à un biais d’accessibilité dans mes réseaux sociaux. Cette ligne consiste à accepter les faits présentés tout en niant qu’ils posent problème, et à oser une attaque en retour qui dit en substance : « Pour condamner, il faudrait prouver que l’acte sexuel entre un adulte et une fillette de 9 ans lui porte toujours préjudice. Il faudrait trouver dans les textes de l’Islam la preuve que la fillette a souffert. »

Une fois le choc passé, on prend la mesure du piège rhétorique qui attribue la charge de la preuve à celui qui veut protéger les enfants contre les abus.

 

Les défenseurs contemporains de l’indéfendable

 

  1. IslamQA.info, un site de jurisprudence religieuse influent (près de 1,5 million de visiteurs par mois)

Dirigé par le prédicateur saoudien Sheikh Muhammad Al-Munajjid, ce site ne se contente pas de contextualiser le mariage : il le défend activement, déclarant par exemple que : « Le mariage du Prophète avec Aïcha est une preuve de la légitimité du mariage avec des jeunes filles, selon leur maturité physique, et ne saurait être critiqué sans rejeter la sagesse divine. » (Source : IslamQA.info, Fatwa n° 22442)[1]

Le refus d’accepter ce fait serait un signe d’influence des valeurs occidentales corrompues.

 

  1. Zakir Naik, prédicateur mondialement connu

Zakir Naik, fondateur de l’Islamic Research Foundation, est célèbre pour ses débats apologétiques. Il affirme que le mariage avec Aïcha était normal pour l’époque, et que : « Ce qui compte, c’est la maturité biologique. Dans certains pays, les filles ont leurs règles à 9 ans. »[2]
Sa défense consiste à dissoudre la question morale dans une logique biologico-culturelle, sans jamais interroger le bien-fondé d’élever cet exemple au rang de modèle pour aujourd’hui.

 

  1. Yasir Qadhi, intellectuel formé aux États-Unis et à Médine

Figure plus nuancée, Yasir Qadhi n’approuve pas la reproduction de ce modèle aujourd’hui, mais refuse de considérer le mariage comme problématique. Il estime qu’il s’agit d’un débat anachronique et invite à se méfier des jugements moraux rétroactifs. Selon lui, dans le contexte de l’époque, c’était un mariage normal, il serait inconvenant rôle de questionner cela avec notre prisme moderne. (Source : [Conférence sur Seerah, série de Yasir Qadhi, Memphis Islamic Center])

Son argumentation, bien que plus modérée que celle des salafistes durs, tend à neutraliser la critique et à défendre la perfection du Prophète sans reconnaître la gravité de l’enjeu moral contemporain.

 

  1. Ligne de défense classique chez de nombreux prédicateurs sunnites traditionnels

La majorité des érudits et prédicateurs salafistes, mais aussi certains défenseurs sunnites orthodoxes, tiennent cette position :

Le mariage était légitime selon les normes culturelles de l’Arabie du VIIe siècle.
Le Prophète ne peut pas avoir commis de faute, car il est infaillible sur le plan moral.
Aïcha elle-même n’aurait jamais exprimé de traumatisme, elle aimait le Prophète et leur relation était harmonieuse.
Donc, il est irrespectueux de juger ce mariage avec les critères contemporains.

Cette ligne se retrouve dans les écrits d’Ibn Baz, Ibn Uthaymin, ou dans certains manuels de fiqh (jurisprudence) utilisés dans les institutions religieuses saoudiennes ou dans des écoles proches du wahhabisme.

 

Je donne ces précisions pour que l’on prenne la mesure du problème ; la position que je vais critiquer est certainement minoritaire à un haut degré dans la population musulmane francophone, mais elle existe, et à l’échelle mondiale produit pour des millions de femmes les conditions d’une exploitation évitable.

 

La réponse nécessaire : cinq principes incontournables

 

Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), article 3 :

« Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale. »

Nous n’avons pas besoin de “prouver” qu’un acte est immoral quand il repose sur l’exploitation d’un enfant. Il suffit de comprendre ce qu’est un enfant.

1. Une enfant de neuf ans ne peut pas consentir à une relation intime

Les sciences modernes — psychologie du développement, neurobiologie, psychiatrie — nous montrent sans ambiguïté qu’un enfant n’a pas la maturité émotionnelle, les capacités cognitives, ni l’indépendance sociale nécessaires pour comprendre, anticiper ou refuser une relation intime avec un adulte. Même si l’enfant semble “consentir” extérieurement, ce n’est jamais un vrai consentement, car il n’est ni libre ni éclairé. Cela suffit, en soi, à rendre l’acte moralement inacceptable.

Cela n’est pas une opinion moderne : c’est un fait établi en psychologie du développement, en éthique, en droit, en médecine. Toute relation sexuelle avec un enfant est, par nature, une relation fondée sur l’asymétrie, l’autorité, la domination. Elle est nécessairement une atteinte, même si l’enfant ne “se plaint pas” ou ne “semble pas souffrir”.

Quand on parle de Mohammed et de Aïcha, on ne juge pas un homme du VIIe siècle selon les lois pénales de 2025. Ce qu’on interroge, c’est la revendication actuelle selon laquelle cet homme, dans tous ses gestes, serait un modèle moral intemporel, parfait, et universel. Et là, nous avons le devoir de dire : non. Faire d’un acte sexuel avec une enfant un exemple de vertu ou de normalité, c’est une mise en danger bien réelle pour des millions de fillettes à travers le monde.  Un principe fondamental du droit et de la morale veut que celui qui engage un acte grave envers un être vulnérable doit prouver qu’il ne nuit pas. Pas l’inverse.

 

2. Le préjudice est réel, même s’il n’est pas immédiatement visible

Dire « Où est la preuve du mal, si l’enfant ne proteste pas ? » revient à nier des décennies d’études sur les traumatismes différés, sur la normalisation de la violence, sur le silence des victimes sous influence. Le fait que la souffrance ne soit pas exprimée, ou qu’elle soit absente d’un récit ancien, ne signifie pas qu’elle n’existe pas.

C’est pourquoi toutes les sociétés modernes ont élevé l’âge légal du consentement : non pour interdire l’amour, mais pour protéger celles et ceux qui ne sont pas en état de juger ce qu’ils vivent. Le devoir moral d’un adulte est de protéger un enfant, non d’attendre qu’il souffre pour agir.

 

3. Ce n’est pas un jugement rétroactif, c’est une critique de l’idéalisation

La vraie difficulté ne vient pas d’un fait ancien dans un contexte ancien. Elle vient du fait que cet acte est présenté aujourd’hui comme un modèle moral intemporel. Dire que Mohammed est le modèle parfait, c’est affirmer que tout ce qu’il a fait peut être reproduit ou légitimé. Et si parmi ces actes figure une union intime avec une enfant, alors cette idée reste active dans l’imaginaire moral contemporain. C’est cette transposition sans nuance qui est moralement problématique. Pas le jugement anachronique, mais la prétention à l’intemporalité morale.

À titre de comparaison les fraques sexuelles de Zeus le mettent très souvent dans la position d’un abuseur, sans qu’il soit question de décréter que tous ses actes sont moralement justifiés : il a le mauvais rôle, c’est admis ; les aventures de Zeus ne constituent pas une menace comme peut l’être la vie idéalisée de Mohammed.

 

4. La morale progresse. L’éthique n’est pas figée.

Nous ne sommes pas enfermés dans les normes d’il y a 1400 ans. L’éthique humaine s’est construite — et continue à se construire — en intégrant des savoirs sur le développement, le traumatisme, le respect de l’intégrité physique et mentale, la justice sociale. Reconnaître qu’un acte acceptable dans le passé ne peut plus l’être aujourd’hui, ce n’est pas renier une culture, c’est protéger les enfants avec les connaissances que nous avons aujourd’hui, c’est tirer les leçons des souffrances du passé, des erreurs humaines, c’est faire honneur à notre capaciter à progresser.

 

5. Protéger les enfants n’est pas négociable

Aucune autorité — religieuse, politique ou historique — ne peut justifier une relation intime entre un adulte et un enfant. Même dans un cadre sacré. Même s’il est présenté comme un modèle. Cela doit prévaloir même contre l’intégrisme et ses nombreuses dissonances. Et tant qu’il y aura des prédicateurs pour défendre l’indéfendable, justifier l’injustifiable, nous courrons le risque de voir se produire des horreurs évitables. Le silence des personnes raisonnables serait le complice de telles atrocités à venir.

 

CONCLUSION

Cette ligne argumentative ne représente pas l’ensemble de l’islam, ni la majorité des croyants dans le monde. Mais elle a de l’influence, en particulier auprès de publics conservateurs, désireux de défendre à tout prix la perfection prophétique, parfois au mépris du discernement éthique moderne. Souligner la problématique du mariage d’Aïcha et les postures argumentatives dégoûtantes, n’est pas une attaque contre les croyants, mais un appel à la responsabilité morale commune, au nom de la protection des plus vulnérables — les enfants — et de la capacité des sociétés humaines à faire évoluer leur compréhension de la justice et du respect.

Je ne sais pas quelle est la bonne manière de réagir au défi stupide, ignoble et arriéré de devoir justifier qu’il faut soustraire les enfants aux appétits sexuels des adultes. Peut-être faut-il simplement souligner qu’on ne trouve plus personne aujourd’hui pour défendre une telle position, sauf quand la religion est impliquée dans l’affaire, et que cela plaide pour que soit reconnue la dangerosité de la religion elle-même, au moins pour les enfants.

 

Acermendax

[1] https://m.islamqa.info/en/answers/22442/on-acting-and-the-ruling-on-marrying-young-girls?traffic_source=main_islamqa

[2] https://x.com/ivivekbansal/status/1533730876697321474

La preuve par la contingence

 

Sur les réseaux sociaux, dans les forums ou les commentaires YouTube, un certain type de discours revient avec une insistance quasi mécanique. Il s’agit d’un argumentaire censé démontrer, de manière implacablement rationnelle, l’existence d’un « être nécessaire » — que ses promoteurs identifient immédiatement à (leur) Dieu. On a surnommé ceux qui le propagent la Team PDF, tant leur manière de s’exprimer donne l’impression qu’ils récitent tous un même script diffusé en boucle dans les cercles apologétiques (voir quelques exemples ici).

L’argument en question s’habille d’un formalisme logique et parfois mathématique qui peut, à première vue, impressionner. Il a l’allure d’une démonstration rigoureuse, prétendant établir la croyance en Dieu sur des bases purement rationnelles. Et pourtant, cette démonstration ne circule guère dans les sphères académiques ; elle ne fait l’objet d’aucune attention sérieuse dans les revues spécialisées en logique, en philosophie des sciences ou en mathématiques. Il s’agit d’une vieille lune d’Avicenne et de Thomas d’Aquin dont on n’a jamais tiré le moindre progrès dans les connaissances. Si une véritable preuve de l’existence d’un être nécessaire — au sens fort, démontrable — avait été trouvée, elle aurait suscité l’intérêt, sinon l’adhésion, des spécialistes. Elle aurait été discutée, débattue, commentée. Elle aurait laissé une trace dans les espaces où se construit la connaissance rigoureuse. Ce n’est pas le cas. Et ce simple fait, observable, devrait suffire à refroidir les enthousiasmes. Lorsqu’un raisonnement se diffuse dans les sphères militantes ou confessionnelles plutôt que parmi les experts, il y a lieu de se demander s’il ne relève pas d’une imposture intellectuelle.

Ce n’est ni nouveau ni rare : d’autres domaines connaissent des phénomènes comparables, qu’il s’agisse des pseudo-inventions sur l’énergie libre, des théories marginales sur le mouvement perpétuel ou des récits historiques révisionnistes.

Mais ne tirons pas de conclusion hâtive. Si nous voulons juger sérieusement cette démonstration de l’Être nécessaire, il faut faire l’effort de l’examiner avec honnêteté : la comprendre dans ses propres termes, en dégager les présupposés, en tester la robustesse logique, en évaluer les implications, après tout on l’a beaucoup vu circuler, y compris sous une version très proche appelée la preuve cosmologique. Doutons avec méthode.

 

La « démonstration »

Voici l’argument, qui se présente comme une démonstration par l’absurde (poser l’inexistence d’un être Nécessaire et parvenir à une absurdité qui prouverait que cet être existe).

  • A1 : il n’existe pas d’être nécessaire
    • P1 : tout est soit contingent soit nécessaire
    • P2 : chaque contingent a une cause extrinsèque
    • C1 : l’ensemble des contingents est formé de contingents, il aurait donc pu lui-même ne pas exister, il est donc lui-même contingent
    • C2 : il a donc une cause extrinsèque
    • C3 : or cette cause ne peut pas être contingente (car extrinsèque) or les impossibles n’existent pas, donc cette cause est nécessaire.
    • Or on avait supposé A1, donc on arrive à une contradiction.
  • Donc il existe un être nécessaire

 

Même en admettant la conclusion, l’argument ne spécifie pas ce qu’est cet être nécessaire. Rien n’indique qu’il doive s’agir d’une entité consciente, personnelle ou divine – contrairement à ce que suggèrent certaines interprétations théistes. Il pourrait tout aussi bien désigner une loi physique éternelle, une énergie primordiale ou un principe abstrait, vidant la notion de sa portée religieuse. Il est très important de souligner que si cette démonstration était valide, elle ne forcerait aucun athée à changer ses conceptions. Mais il n’est même pas utile de discuter ce point puisque l’argument, comme nous allons le voir, ne tient pas.

 

La fausse évidence de la dichotomie contingent/nécessaire

L’ensemble de l’argumentation repose sur la prémisse que « tout est soit contingent soit nécessaire ». Est contingent ce qui peut être ou ne pas être, ou être autrement qu’il n’est ; autrement dit, ce dont l’existence ou la nature n’est pas strictement déterminée et dont le contraire est possible. Par opposition, est nécessaire ce qui ne peut pas être autrement qu’il n’est, ou ce qui ne peut pas ne pas exister ; c’est-à-dire ce dont le contraire est impossible.

Cette division peut sembler évidente, mais elle n’est en réalité qu’une convention logique parmi d’autres possibles, héritée d’une tradition philosophique particulière. La zététique est quasiment construite sur le constat que les évidences qui s’imposent à nous peuvent être de solides illusions, et l’importance cruciale de la prudence méthodique qu’il doit nous inspirer. Alors examinons cette « évidence ».

Cette dichotomie trouve ses racines dans la philosophie scolastique médiévale, notamment chez Thomas d’Aquin, qui l’a systématisée pour ses propres besoins théologiques. Mais cette grille de lecture n’est ni universelle ni incontestable. Dès l’Antiquité, d’autres approches existaient, citons-en quelques-unes.

Les philosophes stoïciens, par exemple, développaient une conception du destin et de la nécessité qui ne correspond pas exactement à cette partition binaire. Pour eux, tout événement était à la fois nécessaire (dans le sens où il s’inscrit dans l’ordre cosmique) et naturel (dans le sens où il découle des propriétés des choses). Cette approche échappe à la rigidité de la distinction contingent/nécessaire.

Plus près de nous, Henri Bergson propose une perspective qui rend ces catégories moins opératoires. Dans « L’Évolution créatrice », il développe l’idée que la réalité est fondamentalement processuelle et créatrice. Pour Bergson, les catégories de contingent et de nécessaire sont des abstractions intellectuelles qui figent artificiellement le mouvement perpétuel de la vie. La réalité ne serait ni contingente ni nécessaire, mais créatrice de nouveauté imprévisible.

La philosophie orientale offre des perspectives déroutantes. La pensée bouddhiste, notamment dans sa version madhyamika (la « Voie du milieu ») développée par Nagarjuna, propose le concept de « coproduction conditionnée » (pratityasamutpada). Selon cette doctrine, tous les phénomènes émergent en interdépendance, sans essence propre, dans un réseau infini de relations. Cette perspective relationnelle, où les phénomènes sont dits ‘vides’ (shunya) d’existence autonome, semble incompatible avec une stricte division entre contingent et nécessaire.

Plus radicalement, des philosophes comme Richard Rorty ont contesté la pertinence même des questions métaphysiques. Dans « Philosophy and the Mirror of Nature » (1979), Rorty avance que les problèmes traditionnels de la philosophie, y compris la distinction entre contingent et nécessaire, sont des pseudo-problèmes générés par un vocabulaire obsolète. Il propose d’abandonner ces catégories au profit d’une approche pragmatiste centrée sur l’utilité des concepts.

Sans forcément adhérer à ces lignes de pensée, on est forcé de constater avec elles que la partition binaire entre contingent et nécessaire, loin d’être une évidence rationnelle, constitue un choix théorique particulier, historiquement situé et philosophiquement contestable. L’argument de l’être nécessaire traite cette convention comme un fait de nature, alors qu’elle n’est qu’un outil conceptuel parmi d’autres, avec ses avantages et ses limites.

 

Se contenter de l’existant

L’univers existe. C’est notre point de départ, non pas un postulat arbitraire, mais un constat brut, fondamental. Nous sommes là, au sein de ce réel, et tout discours spéculatif qui prétend s’élever au-dessus de cette évidence doit commencer par s’y ancrer. Avant même de se demander pourquoi l’univers existe ou s’il aurait pu en être autrement, il est rationnel — et même prudent — de reconnaître d’abord ce fait élémentaire : l’univers existe, avec ses lois, ses objets, ses structures. Il est rempli de choses qui existent effectivement, et non de possibilités abstraites ou de simulacres métaphysiques.

Nous pouvons bien sûr imaginer des univers alternatifs, avec des lois différentes, des constantes physiques modifiées, ou même une absence totale d’univers. Mais imaginons-nous réellement ces alternatives, ou projetons-nous simplement des mots sur des abstractions que notre esprit ne parvient pas à saisir ? J’estime qu’il ne faut pas écarter la possibilité que notre capacité à concevoir pleinement des univers contrefactuels soit pour l’essentiel une illusion. Ludwig Wittgenstein (Tractatus Logico-Philosophicus, 1921) soulignait déjà que les limites de notre langage définissent les limites de notre monde. Or, nos « univers alternatifs » sont-ils autre chose que des réarrangements de concepts issus de notre univers ?

Dans les faits, nous n’avons pas accès à une perspective méta-universelle qui nous permettrait de juger si le réel aurait pu être autre qu’il est. Est-il raisonnable de postuler la contingence d’un monde que nous n’avons jamais observé en dehors de lui-même ?

À ce titre, la distinction entre ce qui est dit contingent (qui pourrait ne pas être) et ce qui serait nécessaire (qui ne pourrait pas ne pas être) peut sembler séduisante d’un point de vue logique ou linguistique, mais elle devient hautement spéculative dès qu’on tente de l’appliquer à l’univers dans son ensemble. Car enfin, si l’univers fonctionne selon un déterminisme absolu — ce que certaines approches physiques, notamment dans la tradition de Laplace, ou encore dans certaines interprétations du bloc-univers en relativité, laissent entrevoir — alors il se pourrait fort bien que tout ce qui existe ne pouvait pas ne pas exister. Dans cette hypothèse, la nuance entre nécessaire et contingent s’effondre, non pas pour des raisons dialectiques, mais pour des raisons ontologiques.

Autrement dit, si tout est déterminé par les lois de la nature, les conditions initiales, et la structure même de l’espace-temps, alors la catégorie du « possible autrement » perd sa pertinence. Le réel devient, en ce sens, nécessaire — non pas au sens métaphysique d’un Être absolu posé comme cause de soi, mais au sens d’une totalité déterminée, sans extériorité, sans alternative accessible, sans pourquoi final.

 

Rappel à la parcimonie

Pourquoi compliquer ce qui peut être simple ? Si l’univers existe, et que tout ce que nous y observons relève de processus naturels (même imparfaitement compris), invoquer un « être nécessaire » ou une « cause première » revient à ajouter une couche spéculative superflue. Le principe de parcimonie (ou rasoir d’Ockham), largement utilisé en science et en philosophie analytique selon lequel « Les entités ne doivent pas être multipliées au-delà du nécessaire » (William d’Ockham, Summa Logicae) est un garde-fou ontologique que nous devrions respecter. Le fait qu’il nous vienne d’un moine franciscain est d’une ironie savoureuse.

Hors de la philosophie, des physiciens comme Sean Carroll défendent cette approche. Dans The Big Picture (2016), il soutient que l’univers pourrait très bien être sa propre explication. Le recours à une cause première ou nécessaire est une réponse mal faite à une question mal définie : dans un univers qui n’a peut-être pas de frontière dans le temps, parler d’une cause est peut-être simplement inapproprié.

En somme, tant que nous n’avons pas démontré que l’univers aurait pu réellement être autre qu’il est — ce qui exigerait un accès à une forme de « méta-réalité » hors de notre portée —la plus grande rigueur intellectuelle consiste probablement à ne pas raisonner à partir de prémisses douteuses. Car on pourrait admettre que (a) l’univers existe sans cause identifiable, et (b) que sa nature déterminée invalide la contingence. Dès lors, les débats sur l’être nécessaire deviennent des exercices verbaux, non des enquêtes sur le réel. C’est la thèse de Willard Van Orman Quine (Two Dogmas of Empiricism, 1951) : certaines questions métaphysiques sont des artefacts linguistiques, nées de distinctions arbitraires ; une perte de temps !

Plutôt que de chercher une cause transcendante à l’univers, il serait sage de nous en tenir à appuyer notre pensée sur ce qui est. Cette humilité épistémique rejoint le naturalisme méthodologi­que défendu par David Hume (Dialogues sur la religion naturelle, 1779) et aujourd’hui par la majorité des philosophes des sciences.

 

Le sophisme de composition

Revenons à la démonstration de la Team PDF pour constater qu’elle s’effondre dès son premier mouvement, car elle repose sur une erreur logique fondamentale.

Le sophisme de composition consiste à attribuer à un tout les propriétés de ses parties, sans justification. Il revient à dire : « chaque pièce de ce puzzle est petite, donc le puzzle est petit » — ce qui peut être vrai, mais n’est pas logiquement nécessaire. Je pourrais vouloir déclarer « chaque atome dans mon corps est invisible à l’œil nu, donc je suis invisible », ce qui est manifestement faux. Une collection d’éléments ayant une propriété donnée ne fait pas de cette propriété une caractéristique de l’ensemble, sauf démonstration contraire.

Quelques exemples supplémentaires peuvent être utiles.

  • Chaque plume dans un sac est légère. Peut-on en conclure que le sac de plumes est léger ? Non, car un sac rempli de milliers de plumes peut être très lourd.
  • Chacun des joueurs d’une équipe est excellent individuellement. Peut-on affirmer que l’équipe sera forcément excellente ? Non, car la performance collective dépend d’autres facteurs comme la cohésion ou la stratégie.
  • Le cerveau humain produit une conscience. Mais peut-on affirmer que les neurones sont conscients, ou que les composants de ces neurones soient conscients ? La conscience et une propriété qui apparait à un certain niveau d’organisation.
  • Une masse d’air à 20°C est composée de molécules dont aucune n’a de « température » ; cette notion n’a de sens qu’à l’échelle statistique.
  • La blague de l’Emmental nous disait déjà tout. Plus il y a d’Emmental, plus il y a de trous. Plus il y a de trous, moins il y a d’Emmental. Donc, plus il y a d’Emmental, moins il y a d’Emmental. Ce raisonnement absurde montre bien la confusion entre la propriété des parties (les trous) et celle du tout (le fromage).

 

Pour finir de mettre en évidence l’aporie de la démonstration de l’être nécessaire, imaginons un petit village composé de villageois, appelons le V. Chaque habitant de ce village a des sentiments, chacun a une carte d’électeur, chacun a une maman. Ce sont des prédicats attribuables à tous les villageois pris individuellement. Mais peut-on dire que le village lui-même a des sentiments ? Qu’il vote ? Qu’il a une mère ? Vous savez que non. Le village, en tant qu’ensemble ou abstraction, n’éprouve rien, ne vote pas, n’est pas né d’une autre entité. Il est constitué d’éléments porteurs de ces caractéristiques, mais ne les partage pas nécessairement.  On pourrait aussi imaginer qu’actuellement tous les villageois qui composent V sont nés un jeudi ; on serait dans l’erreur si l’on concluait que le village est nécessairement lui aussi né un jeudi. Et dans l’autre sens, il serait insensé d’accoler aux villageois des attributs qui appartiennent au village, comme un taux de natalité, des règles collectives, une économie, etc.

L’argument de l’Être nécessaire commet la même erreur lorsqu’il dit que si chaque chose de l’univers est contingente [et nous avons déjà dit que ce prédicat avait quelque chose d’arbitraire], alors l’univers dans son ensemble l’est aussi. C’est une projection illégitime. La contingence, même si on la considère comme une propriété réelle, n’est pas nécessairement transférable à l’ensemble. Elle nécessite une démonstration spécifique, qui fait ici cruellement défaut.

David Hume portait déjà cette critique dans ses Dialogues sur la religion naturelle (1779), où il attaquait vigoureusement l’idée que l’univers doive nécessairement avoir une cause, sous prétexte que ses parties en ont une. Il soulignait qu’il n’est pas absurde d’envisager l’univers comme un fait brut, sans cause extérieure. Dans la même veine, Bertrand Russell rejette l’exigence d’une explication ultime pour l’existence du tout. Il a notamment affirmé, lors de son débat avec Copleston en 1948, que « l’univers est simplement là, et c’est tout », marquant une rupture nette avec la tradition métaphysique du principe de raison suffisante.

Nous devons comprendre que l’habitude d’associer à chaque existence une cause ne justifie en rien l’idée qu’il doive y avoir une cause à l’ensemble. Il faudrait prouver que la propriété s’applique au tout, et non l’assumer sans examen critique.

 

Une imprudence cosmologique

Il est frappant de constater à quel point les démonstrations métaphysiques de l’Être nécessaire, aussi abstraites et formellement séduisantes soient-elles, reposent sur des prémisses cosmologiques naïves et prétentieuses. Elles prennent pour acquis une connaissance de l’univers que les physiciens professionnels n’oseraient pas revendiquer.

Les cosmologistes ne parlent pas de « l’univers » au sens absolu et totalisant que suppose souvent la métaphysique. Dans leurs travaux, ils parlent plus sobrement de l’univers observable, c’est-à-dire la portion du cosmos dont la lumière a eu le temps de nous parvenir depuis le Big Bang, soit un rayon d’environ 46,5 milliards d’années-lumière qui contient tout ce que nous pouvons décrire, mesurer et modéliser. Au-delà, il est possible – et même probable selon certains modèles – qu’existent d’autres régions, d’autres structures, voire d’autres univers, mais nous n’avons aucun accès empirique à ces hypothèses. Comme le dit le physicien états-unien Lee Smolin : « Nous devons envisager la possibilité que les lois de la nature évoluent dans le temps et puissent ne pas être les mêmes partout dans l’univers » (Smolin, 2013)[1].

Prétendre trancher ces questions en quelques lignes de syllogisme, sans tenir compte des zones aveugles de la connaissance cosmique, relève donc moins d’une démarche rationnelle que d’un saut de la foi. Les démonstrations de l’Être nécessaire, loin de s’inspirer de la prudence scientifique, s’aventurent sans scrupule dans des territoires spéculatifs où nos instruments d’observation, comme notre vocabulaire conceptuel, deviennent inopérants. Elles prétendent parler de l’univers dans son entier, voire de ce qui pourrait exister au-delà de l’univers — comme si cette extension hors de tout domaine d’observation empirique n’était qu’une formalité rhétorique. Ces démonstrations péremptoires trahissent une grande désinvolture face à la complexité réelle du cosmos — une désinvolture que ni les physiciens ni les philosophes des sciences ne se permettent. Mais ce n’est pas tout.

 

Une ignorance des sciences

Il y a beaucoup d’imperfections dans l’argument de la contingence pour un être nécessaire. Puisque la contingence implique l’existence d’une cause extrinsèque, on retombe exactement dans la situation de l’argument cosmologique (ou du kalām), qui s’appuie sur une prémisse apparemment frappée au coin du bon sens : « tout ce qui a commencé d’exister doit avoir une cause à son existence ».

Notons que cet énoncé est une forme améliorée de « tout ce qui existe a une cause » qui posait problème, car de cette assertion on peut conclure que Dieu, qui est censé n’avoir pas de cause… n’existe pas : un contre-son-camp magistral que désormais les prédicateurs commettent rarement (mais des surprises arrivent de temps en temps).

Cette idée, séduisante de simplicité, est souvent accolée à une référence rapide au Big Bang, qu’on brandit comme preuve ultime que l’univers a bel et bien « commencé » à exister, et qu’il lui faut donc — selon cette logique — une cause, extérieure, nécessaire, éternelle : Dieu, bien entendu. Mais cette association entre cosmologie moderne et métaphysique ancienne est profondément malhonnête. Elle trahit d’abord une ignorance manifeste de ce que dit réellement la science contemporaine, et surtout de ce qu’elle ne dit pas.

Contrairement à ce que l’on entend souvent, la théorie du Big Bang n’est pas une théorie sur le commencement absolu du cosmos. Elle décrit un état très particulier de l’univers visible, extrêmement dense et chaud, il y a environ 13,8 milliards d’années, et l’évolution de cet état jusqu’à nos jours. Cette théorie est remarquablement bien étayée empiriquement — par la découverte du fond diffus cosmologique, la distribution des galaxies, la nucléosynthèse primordiale — mais elle ne constitue en rien une réponse définitive à la question des origines ultimes. Les cosmologistes sont unanimes : nous ignorons tout de ce qui a pu précéder cette phase, s’il y a eu un avant, ou même si la notion d’avant a un sens (voir Stephen Hawking, A Brief History of Time, 1988 ; Sean Carroll, The Big Picture, 2016). Demander ce qu’il y avait « avant » le Big Bang pourrait n’avoir pas plus de sens que de chercher ce qui se trouve au nord du pôle Nord.

Or donc, le Big Bang est une frontière théorique, une singularité dans nos équations, une ligne d’horizon conceptuelle que nos modèles ne franchissent pas. Et l’argumentaire théiste travestit cette incertitude en « la science est d’accord avec nous, donc nous savons ».

Le plus ironique est que nombre de physiciens ont justement exploré des modèles alternatifs dans lesquels le Big Bang n’est pas un « commencement absolu ». Il peut s’agir d’un rebond quantique, d’une transition de phase dans un univers plus vaste, ou d’un état éternel fluctuant dans lequel des univers comme le nôtre émergent spontanément — des modèles comme ceux proposés par Roger Penrose avec la cosmologie cyclique conforme, ou encore Sean Carroll et Jennifer Chen avec leur hypothèse d’un univers sans direction temporelle privilégiée. Aucune de ces propositions n’a encore tranché le débat, mais elles partagent une chose essentielle : elles ne placent pas un point final à la causalité ou à l’explication. Elles élargissent le champ des possibles sans céder à la tentation du surnaturel.

On comprend alors que la démonstration de l’Être nécessaire repose sur une confusion : elle transforme une hypothèse cosmologique — celle d’un commencement — en prémisse logique inévitable, et en tire ensuite une conclusion métaphysique absolue. C’est une forme d’anachronisme intellectuel, où l’on convoque la physique moderne comme faire-valoir d’une intuition préscientifique, sans jamais prendre au sérieux les nuances et les incertitudes qui caractérisent les travaux cosmologiques.

 

Le livre : Dieu, la contre-enquête

Pour une analyse générale des argumentaires apologétiques et une réflexion sur les ‘raisons de croire », voire mon livre.

 

Une acausalité empirique — Tout fout le camp !

On peut aller encore un peu plus loin dans la démolition des prétentions de cette pseudo-démonstration.

Elle s’appuie sur une intuition vieille comme la pensée humaine : « rien ne vient de rien ». C’est une idée profondément enracinée dans notre perception du monde — un monde dans lequel les objets tombent parce qu’on les pousse, les vitres se brisent parce qu’on les frappe, les maladies surviennent après une infection. Dans ce paysage causal bien rangé, il semble naturel d’exiger une cause à chaque chose, et même au Tout. Ce que les apologètes appellent alors une « cause première », ou un « être nécessaire », censé expliquer l’existence même de l’univers.

Mais la science a bouleversé ce confort intellectuel. Le physicien canadien Lawrence Krauss, dans A Universe from Nothing (2012), souligne que l’idée même de « cause » peut devenir sans objet à l’échelle quantique ou cosmologique.

Commençons avec le vide quantique. Contrairement à l’intuition, le vide n’est pas un néant. Il est, comme l’expliquent les physiciens, un espace où règne une agitation permanente, traversée par des fluctuations quantiques. Ce champ d’énergie de fond donne lieu à des événements étranges : des paires de particules apparaissent, existent brièvement, puis s’annihilent. On parle alors de création spontanée de particules virtuelles. Le phénomène est bien documenté, notamment dans le cadre de l’effet Casimir et de la radiation de Hawking autour des trous noirs. Or, ces apparitions ne sont précédées d’aucune cause locale identifiable. Elles résultent d’une indétermination ontologique, pas seulement d’une ignorance épistémique.

Autre exemple plus frappant : la désintégration radioactive. Prenons un atome d’uranium, instable. À un moment donné, il va se désintégrer en émettant une particule. Quand exactement ? Personne ne peut le dire. Et surtout : il n’y a pas de cause identifiable à ce moment précis de désintégration. Il faut insister, cette acausalité ne relève pas de paramètres cachés ou mal compris, d’une limitation dans nos dispositifs de mesure, d’une lacune théorique comme on le supposait généralement à l’époque d’Einstein et des débuts de la mécanique quantique. Non : le phénomène est juste fondamentalement aléatoire.

Ce point a été soigneusement exploré puis confirmé par une batterie d’expériences, notamment celles relatives aux inégalités de Bell. Ces expériences, menées dès les années 1980 (notamment par Alain Aspect et son équipe à l’Institut d’Optique d’Orsay), ont permis d’écarter toute interprétation de la physique quantique fondée sur des variables cachées locales. Autrement dit : il n’existe pas de causes secrètes dissimulées dans les entrailles des atomes qui détermineraient leur comportement. La non-localité quantique impose un cadre où certains événements ne sont pas causés de manière classique. Ils ne le sont pas du tout.

Comme l’explique le physicien britannique David Tong, les fluctuations quantiques du vide émergent nécessairement des principes de la théorie quantique des champs, sans mécanisme causal sous-jacent (2009)[2]. Le physicien Sean Carroll, professeur à Caltech, résume cette idée avec clarté : « L’univers n’a aucune obligation de se comporter de manière conforme à nos intuitions. Rien ne justifie de postuler que tout doit avoir une cause. »[3] Notre intuition causale, forgée dans un monde macroscopique et à basse énergie, devient un guide trompeur quand on l’applique à l’univers primordial.

 

Cette réalité physique porte un coup sévère à l’argument de l’être nécessaire. Si des processus sans cause peuvent se produire à l’échelle quantique, pourquoi l’univers dans son ensemble aurait-il besoin d’une cause ? La distinction entre « contingent » et « nécessaire » apparaît alors pour ce qu’elle est : une catégorisation métaphysique déconnectée des connaissances empiriques. Dans ces conditions, bâtir un raisonnement métaphysique qui exige une cause pour tout ce qui commence d’exister, sans faire cas des découvertes les plus fondamentales de la physique contemporaine, revient à se cramponner à une vision obsolète du monde. L’erreur logique se double d’une imposture : se réclamer de la science la plus pointue tout en refusant de mettre à jour son logiciel conceptuel.

Peut-être découvrirons-nous un jour que l’univers a effectivement eu un commencement absolu. Peut-être au contraire comprendrons-nous qu’il existe de toute éternité sous une forme ou une autre. Mais dans l’état actuel de nos connaissances, prétendre trancher cette question par un argument métaphysique relève de l’obscurantisme.

 

Pour conclure

Reprenons. La prétention à démontrer l’existence d’un être nécessaire à partir de la contingence de l’univers repose sur une extrapolation indue de nos observations locales à un tout inobservable et peut-être même inconcevable. Elle prend une interprétation simpliste du Big Bang pour une vérité établie. Enfin, à la dichotomie arbitraire entre nécessaire et contingent, s’ajoute un sophisme de composition. C’est l’échec assuré.

Vouloir combler ce vide logique par l’introduction d’un être surnaturel épaissit le mystère au lieu de l’éclaircir. Il faudrait donc renoncer à cet argumentaire dont la défectuosité lui interdit d’être un instrument de vérité, et qui met celui qui l’utilise en péril d’être au service d’idées mauvaises. Ce n’est pas dans une vaine et médiocre métaphysique qu’on pourra fonder sainement la croyance dans le Dieu des religions, celui qui serait doté d’un esprit, d’une volonté, et qui aurait révélé son existence -et certains de ses projets- à des humains dont on peut espérer qu’ils sauront nous le prouver, car s’ils détiennent la vérité, nous devons vouloir les croire.

Mais la Team PDF est-elle en mesure d’accepter un démenti à sa mauvaise rhétorique et de s’attacher à la vérité plus qu’à ses croyances ?

 

Acermendax

 

Une vieille réflexion sur un sujet connexe :


[1] Smolin, L. (2013). Time Reborn: From the Crisis in Physics to the Future of the Universe. Houghton Mifflin Harcourt.

[2] Tong, D. (2009). Quantum Field Theory, p.12. Cambridge University Press.

[3] Carroll (2016), The Big Picture

Trésor, ésotérisme, symbolique, mystères anciens remontant aux Templiers, voire au Christ… l’histoire de Rennes-le-Château a inspiré le bestseller mondial Da Vinci Code. Derrière les strates de narrations et de légendes au service d’une vision magique du monde, et à travers l’histoire d’un réseau de militants intégristes, l’enquête permet de révéler l’étonnante banalité des faits remontant au tout début du siècle dernier.

La chaîne Le Grand Virage vient de sortir un documentaire formidable qui dépasse la facilité de l’écume des mystères, mais fournit la réponse. Car, oui : on sait d’où vient l’argent qui a permis à l’abbé Saunière de construire son domaine et de mener un grand train de vie.

Avec notamment la participation de David Rossoni, historien et archiviste auteur d’un livre sur le sujet, qui répondait à mes questions dans cet entretien épistolaire : « le fabuleux trésor de l’abbé Saunière » 

Le film nous montre une chose cruciale : on peut se passionner pour le réel, derrière la magie des légendes qui nous bouchent la vue. On peut examiner les histoires mystiques, travailler dessus et produire des contenus intéressant, utiles, édifiants.

L’hydroxychloroquine, un médicament antipaludique et anti-inflammatoire, a été proposé dans le traitement du Covid-19. Au début de la pandémie, certaines études observationnelles, menées principalement en Chine, suggéraient un effet bénéfique potentiel de l’hydroxychloroquine, notamment en association avec l’azithromycine, un antibiotique.

Plus de 4 années se sont écoulées depuis l’arrivée du covid-19 et des variants du SARS-Cov2. Le temps permet de faire le tri entre les hypothèses. Dès les premières méta analyses de 2020, nous disposions d’informations solides sur les mérites de diverses traitements, mais il était sage d’attendre qu’un consensus solide s’installe. C’est chose faite.

Des études randomisées contrôlées, considérées comme la référence scientifique la plus solide, n’ont pas confirmé les premiers résultats prometteurs du traitement par hydroxychloroquine. Ces études ont montré que l’hydroxychloroquine n’était ni efficace pour réduire la mortalité chez les patients hospitalisés avec le Covid-19, ni pour prévenir l’infection chez les personnes exposées au virus. En outre, l’hydroxychloroquine a été associée à un risque accru d’effets secondaires graves, notamment des problèmes cardiaques.

Suite à ces résultats, les principales agences de santé internationales, telles que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Agence européenne des médicaments (EMA), ont déconseillé l’utilisation de l’hydroxychloroquine pour le traitement ou la prévention du Covid-19.

 

Vous pouvez consulter les travaux scientifiques les plus fiables sur la question, il s’agit de méta-analyses reprenant les résultats de multiples études pour les comparer, les combiner et obtenir des conclusions plus puissantes que chaque étude prise indépendamment.

Méta-analyses :

  1. Méta-analyse de Annals of Internal Medicine (2020)
    • Résumé : Une méta-analyse publiée dans l’Annals of Internal Medicine a également conclu que l’hydroxychloroquine n’a pas d’effet significatif sur la réduction de la mortalité ou la progression de la maladie chez les patients atteints de COVID-19.
    • Détails : Les auteurs ont insisté sur le fait que les essais cliniques randomisés n’ont montré aucune preuve robuste de bénéfice, mais ont mis en évidence des risques potentiels pour la santé.
    • Référence : Hernandez, A. V., Roman, Y. M., Pasupuleti, V., Barboza, J. J., & White, C. M. (2020). Hydroxychloroquine or chloroquine for treatment or prophylaxis of COVID-19: a living systematic review. Annals of Internal Medicine, 173(4), 287-296. https://doi.org/10.7326/M20-2496

 

  1. Méta-analyse de la Cochrane (2021)
    • Résumé : La revue Cochrane, une source respectée pour ses analyses rigoureuses, a conclu que l’hydroxychloroquine n’a pas d’effet bénéfique en termes de réduction de la mortalité, de progression vers des formes graves de la maladie ou de la durée des symptômes de la COVID-19.
    • Référence : Singh, B., Ryan, H., Kredo, T., Chaplin, M., & Fletcher, T. (2021). Chloroquine or hydroxychloroquine for prevention and treatment of COVID-19. Cochrane Database of Systematic Reviews. https://www.cochranelibrary.com/cdsr/doi/10.1002/14651858.CD013587.pub2/full

 

  1. Méta-analyse publiée dans « Nature Communications » (2021)
    • Résumé : Une méta-analyse publiée dans « Nature Communications » a analysé les résultats de plusieurs ECR et a conclu que l’hydroxychloroquine n’est pas efficace pour réduire la mortalité ou prévenir les hospitalisations liées à la COVID-19.
    • Détails : Cette étude a également souligné les risques potentiels associés à l’utilisation de l’hydroxychloroquine, notamment des effets secondaires cardiaques graves
    • Référence : Axfors, C., Schmitt, A. M., Janiaud, P., Van’t Hooft, J., Abd-Elsalam, S., Abdo, E. F., … & Ioannidis, J. P. A. (2021). Mortality outcomes with hydroxychloroquine and chloroquine in COVID-19 from an international collaborative meta-analysis of randomized trials. Nature Communications, 12, 2349. https://doi.org/10.1038/s41467-021-22446-z

D’autres méta-analyses de 2023 arrivent aux mêmes conclusions :

  • Hong, H., Friedland, A., Hu, M., & Anstrom, K. J. (2023). Safety and efficacy of hydroxychloroquine as prophylactic against COVID-19 in healthcare workers: a meta-analysis of randomized clinical trials. BMJ Open. https://doi.org/10.1136/bmjopen-2022-063744
  • Mitjà, O., Reis, G., Boulware, D. R., et al. (2023). Hydroxychloroquine for treatment of non-hospitalized adults with COVID-19: A meta-analysis of individual participant data of randomized trials. Clinical and Translational Science. https://doi.org/10.1111/cts.13468

 

D’autres encore viendront peut-être s’y ajouter. À ce jour toutes vont dans le même sens et permettent d’écarter les doutes raisonnables sur le consensus en place.

 

 

Article invité.

Les aliments ultra-transformés vont-ils ruiner votre santé ? C’est bien souvent le message véhiculé sur les réseaux sociaux, y compris par des professionnel-les de la nutrition. Malheureusement, ce dernier manque cruellement de nuance et ne reflète pas l’état actuel des connaissances scientifiques à ce sujet.


 

Introduction

Il est désormais reconnu que l’alimentation est un levier incontournable dans la lutte contre les maladies chroniques. Depuis une dizaine d’années, un nouveau paradigme a fait son apparition en recherche : l’impact de l’alimentation sur les maladies chroniques, en fonction du niveau de transformation des aliments. De nombreuses études ont depuis rapporté un lien entre la consommation d’aliments ultra-transformés et la survenue de maladies chroniques. Compte tenu de ces nouvelles données, certains chercheurs et professionnel-les de la santé considèrent désormais que les recommandations nutritionnelles actuelles sont obsolètes. Ils affirment que, grâce à une nouvelle approche dite « holistico-réductionniste », il est possible de formuler des recommandations plus efficaces, afin de prévenir la survenue de maladies chroniques. Ils en font donc la promotion lors de congrès professionnels, dans des livres ou dans les médias. En parallèle, ils dénigrent ouvertement des mesures de santé publique pourtant soutenues par de nombreuses instances de santé, ainsi que par des associations de consommateurs. Tandis que de nombreux médecins et diététicien-nes ont adhéré à ces discours, il semble que peu d’entre eux aient analysé la qualité des arguments avancés ainsi que la littérature dont il est question. Et c’est précisément le but de cet article.

 

Aliments ultra-transformés et santé

Historiquement, la science de la nutrition s’intéressait à l’impact de différents nutriments isolés sur les maladies, avant de finalement considérer que le « régime alimentaire » dans son ensemble est un meilleur indicateur (1). Aujourd’hui, les recommandations alimentaires sont basées sur les groupes d’aliments et les nutriments. Il est par exemple recommandé de consommer 3 portions de légumes par jour ou encore de limiter sa consommation de sel à 5g/jour. Le degré de transformation des aliments est lui aussi considéré dans une certaine mesure. Il est notamment recommandé de limiter la viande transformée (charcuterie) ou d’augmenter ses apports en céréales complètes. Ces recommandations sont le résultat de nombreuses études épidémiologiques, d’études cliniques et finalement, d’un consensus validé par plusieurs expert·es.

 

En 2009, le professeur Carlos A. Monteiro proposa une nouvelle classification des aliments (NOVA) selon leur niveau de transformation. Elle contient 4 catégories : 1) aliments peu/pas transformés (ex : légume frais), 2) ingrédients culinaires (ex : huiles végétales), 3) aliments transformés (ex : aliments en conserve) et 4) aliments ultra-transformés (ex : barre chocolatée). Depuis, de nombreuses études ont investigué le lien entre la consommation d’aliments ultra-transformés (AUT) et la survenue de maladies chroniques. En 2019, un rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) résumait l’état des connaissances à ce sujet (2). En résumé, la consommation d’AUT était associée à un risque accru de cancer, de diabète, de maladies cardiovasculaires, de dépression, de troubles digestifs, d’obésité ou de mortalité, toutes causes confondues. L’association restait significative après l’ajustement à différents facteurs confondants (ex : âge, activité physique, ainsi que l’apport en différents nutriments). D’autres études ont depuis confirmé ces associations (3).

C’est, entre autres, sur base de ces données, que certains chercheurs ont considéré que l’approche « nutri-aliment » était désormais inadaptée. Ils en ont donc proposé une nouvelle qui considère que l’indicateur prioritaire pour juger le « potentiel santé » d’un aliment est sa « matrice nutritionnelle ». De quoi s’agit-il et quelles en sont les prétentions ?

 

L’approche holistico-réductionniste de l’alimentation

Dans un article récemment publié dans la revue de l’Association Française des Diététiciens Nutritionnistes, Anthony Fardet, docteur en nutrition humaine et chargé de recherche à l’INRAE[1], y présente en détail cette théorie, dont il est le principal promoteur dans le monde francophone. D’abord, il définit la matrice nutritionnelle comme « l’architecture visible tridimensionnelle des aliments » (4). Il précise que cette matrice s’observe également au niveau moléculaire : le glucose et le fructose possèdent les mêmes atomes mais leur structure tridimensionnelle diffère. Plusieurs exemples sont ensuite utilisés pour démontrer que les matrices sont plus importantes que leurs composants (ex : l’amidon du féculent versus le sirop de glucose). Il n’y aurait donc pas de « bons » et « mauvais » nutriments mais uniquement des « bonnes » ou « mauvaises » matrices. La matrice serait donc la « cause » (holisme) et les nutriments seraient les « effets » (réductionnisme). D’où le terme « holistico-réductionniste ». Il faudrait donc prioritairement se focaliser sur les matrices nutritionnelles et donc les degrés de transformation des aliments. Une exception toutefois à cette règle, la prise en soins curative (ex : carence vitaminique).

 

Vient ensuite l’argument principal pour appuyer les implications pratiques de cette théorie. En se basant sur des études écologiques[2] menées en France, en Inde et en Chine , il constate que les maladies chroniques n’ont cessé d’augmenter « bien que la consommation calorique globale par habitant et par jour n’ait pas excédé les recommandations officielles et que la diversification alimentaire ait augmenté » (4). A cela, s’ajoute également les résultats des études menées sur le lien entre la consommation d’AUT et les maladies chroniques, comme expliqué dans le précèdent chapitre.

Il faudrait donc abandonner les recommandations actuelles au profit de nouvelles, en se basant sur un nouveau concept : la règle du manger selon les 3V : Vrai (des matrices peu transformées), Végétal et Varié. Et c’est ainsi que se termine l’article du Dr. Fardet dans lequel, si l’on exclue les études entre AUT et maladies chroniques, 28 des 31 citations renvoient à ses propres travaux, bien souvent des revues narratives.

 

Les limites de la théorie holistico-réductionniste

Végétaliser son assiette et favoriser la variété sont des conseils qui vont clairement dans le sens des recommandation actuelles. De plus, l’idée de s’intéresser aux « matrices » des aliments/nutriments n’a rien de farfelu. Il est admis que les céréales raffinées sont moins intéressantes que les complètes, qu’il est préférable de consommer un fruit entier plutôt que son jus, ou encore que l’hydrogénation des graisses[3] a eu d’importants effets délétères (5). De là à affirmer que le niveau de transformation doit prévaloir sur les aspects « nutriments » et « groupe d’aliments », c’est une autre histoire. Et justement, cette histoire présente quelques problèmes.

 

Le premier point problématique est l’affirmation que les recommandations actuelles sont inadaptées et d’en apporter pour preuve la hausse des maladies chroniques.  Bien que la nutrition joue un rôle dans leur survenue, il s’agit de maladies multifactorielles. Le tabac, la sédentarité, la génétique, l’alcool et encore d’autres facteurs en sont également responsables. Mais au-delà de ça, il est surtout bien documenté que les recommandations nutritionnelles… ne sont justement pas suivies. Pour illustrer cela, voici (ci-dessous) une comparaison entre les recommandations alimentaires suisses (à gauche) et les consommations réelles de la population (6) (à droite). L’argument est donc parfaitement invalide.

Recommandations alimentaires en Suisse versus les consommations réelles de la population.

Le deuxième point problématique concerne le lien entre AUT et la survenue de maladie chroniques. Comme expliqué précédemment, ce lien est avéré et semble persister même après ajustement de divers facteurs confondants, y compris les apports en nutriments. Or, lorsque des analyses sont réalisées par sous-groupes d’AUT, on observe des résultats plus hétérogènes. Dans une étude issue de la cohorte NutriNet-Santé, seules certaines catégories d’AUT (boissons, laitages, graisses & sauces et produits sucrés) étaient significativement associées à un plus grand risque de diabète (7) (Annexe 1). Mais ce n’était pas le cas d’autres catégories, comme les fruits & légumes ultra-transformés ou encore les produits céréaliers ultra-transformés. Une autre étude menée dans 7 pays européens, regroupant 266 666 participants, a examiné les liens entre les sous-groupes d’AUT et la survenue de cancer et de maladies cardio-métaboliques. Résultats : les AUT issus des « denrées animales » ainsi les sodas étaient bien associés à un risque accru de multimorbidité (8). En revanche, ce n’était pas le cas pour les substituts de viandes végétaux, ou encore pour les produits céréaliers ultra-transformés. En effet, ces derniers semblaient plutôt avoir un effet neutre voir même potentiellement protecteur (Annexe 2). Ces résultats sont également cohérents avec une méta-analyse réalisée sur 3 larges cohortes américaines, dans laquelle la consommation de céréales complètes ultra-transformées ou de fruit ultra-transformés semblait protectrice, par rapport à la survenue de diabète (9) (Annexe 3). Voilà donc des données observationnelles en condition réelle qui viennent contredire, ou du moins nuancer, la théorie de « la matrice avant tout ». Et c’est là que réside le cœur du problème : un nouvel outil, un nouveau modèle ou une nouvelle hypothèse doivent être fondés sur des données scientifiques, mais doivent ensuite être testés en condition réelles. Pour illustrer cela, prenons un exemple : Le Nutri-Score.

 

De la théorie à la pratique

Le Nutri-Score, c’est ce logo composé de 5 lettres, que l’on retrouve sur les emballages alimentaires (Annexe 4). Comment a-t-il été créé? En très très résumé : les liens entre la consommation de nutriments/aliments et la survenue de maladies ont été examinés. Les nutriments les plus pertinents ont été retenus et pondérés, proportionnellement à leur impact sur la santé. Ce fut la première phase, à savoir la conception de l’outil. Puis, il a été testé en condition réelles afin de mesurer son efficacité. On sait depuis qu’il est non seulement utilisé par les consommateurs, que le panier de ceux qui l’utilisent est de meilleure qualité, et que les personnes consommant des produits notés A ou B ont un moindre risque face à certaines maladies chroniques (10). Si on revient maintenant à la théorie « holistico-réductionniste », cette dernière a bien été conçue sur des bases scientifiques. Mais lorsqu’elle est testée, notamment via des analyses en sous-groupes d’AUT, les résultats ne valident pas vraiment les hypothèses.

 

Alors évidemment, on a le droit de ne pas aimer le Nutri-Score, et même de le critiquer, car c’est ainsi qu’il s’améliore. Mais lorsqu’on se dit être catégoriquement « contre le Nutri-Score (…) pour des raisons scientifiques » (11) et qu’on y préfère une théorie invalidée par les études de terrain, il faut peut-être revoir ses cours d’épistémologie.

Ce qu’a montré le rapport de la FAO, et d’autres études depuis, c’est que les AUT sont avant tout plus riches en nutriments défavorables (sucre, acides gras saturés & trans, sel, densité énergétique) et plus pauvres en nutriments favorables (protéines, fibres, vitamines et minéraux) (2). Ces données n’excluent pas la possibilité que certains des effets délétères de ces AUT puissent aussi provenir d’additifs ou du processus de fabrication. Mais ces aspects doivent venir s’ajouter aux données macro et micro-nutritionnelles, pas les remplacer.

 

Conclusion

La consommation d’aliments ultra-transformés fait désormais parti des préoccupations de santé publique de nombreux pays. Compte tenu des données actuelles, il semble pertinent de tenir compte du niveau de transformation de certains aliments, dans les recommandations nutritionnelles. Mais les preuves sont toutefois insuffisantes pour affirmer catégoriquement que l’approche « holistico-réductionniste » doit être la base de nouvelles recommandations. Elle doit d’abord prouver sa prétendue supériorité avant d’être adoptée. En attendant, il semble plus raisonnable d’intégrer la dimension de l’ultra-transformation à ce qui existe déjà. Idem pour les outils comme le Nutri-Score, qui essaie désormais d’intégrer cette dimension dans son logo (12). Pour terminer, « les AUT » semblent être une catégorie extrêmement hétérogène. Peut-être qu’une classification plus affinée, par sous-groupes, permettrait d’obtenir des résultats plus précis, et de ne pas tous les mettre…dans le même panier !

 

Nicolas Parel, Diététicien MSc

Lien vers le profil LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/nicolas-parel-7623901b7/


S’il le souhaite, le Dr. Fardet est invité à répondre à cet article sur ce blog.

 

Références :

  1. Mozaffarian D, Rosenberg I, Uauy R. History of modern nutrition science—implications for current research, dietary guidelines, and food policy. BMJ. 2018;361:k2392.
  2. Food and Agriculture Organization. Ultra processed foods, diet quality and human health [En ligne]. 2019 [cité 20 janvier 2024]. Disponible: https://www.fao.org/documents/card/en?details=CA5644EN/
  3. Pagliai G, Dinu M, Madarena MP, Bonaccio M, Iacoviello L, Sofi F. Consumption of ultra-processed foods and health status: a systematic review and meta-analysis. Br J Nutr. 2021;125(3):308‑18.
  4. Fardet A. L’effet de la matrice des aliments pour prévenir les maladies chroniques : la qualité des calories compte plus que leur quantité. Information Diététique. 2023;3:37‑49.
  5. Islam MdA, Amin MN, Siddiqui SA, Hossain MdP, Sultana F, Kabir MdR. Trans fatty acids and lipid profile: A serious risk factor to cardiovascular disease, cancer and diabetes. Diabetes & Metabolic Syndrome: Clinical Research & Reviews. 2019;13(2):1643‑7.
  6. Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires. menuCH – la première enquête nationale sur l’alimentation [En ligne]. 2022 [cité 20 janv 2024]. Disponible: https://www.blv.admin.ch/blv/fr/home/lebensmittel-und-ernaehrung/ernaehrung/menuCH.html
  7. Srour B, Fezeu LK, Kesse-Guyot E, Allès B, Debras C, Druesne-Pecollo N, et al. Ultraprocessed Food Consumption and Risk of Type 2 Diabetes Among Participants of the NutriNet-Santé Prospective Cohort. JAMA Intern Med. 2020;180(2):283‑91.
  8. Cordova R, Viallon V, Fontvieille E, Peruchet-Noray L, Jansana A, Wagner KH, et al. Consumption of ultra-processed foods and risk of multimorbidity of cancer and cardiometabolic diseases: a multinational cohort study. Lancet Reg Health Eur. 2023;35:100771.
  9. Chen Z, Khandpur N, Desjardins C, Wang L, Monteiro CA, Rossato SL, et al. Ultra-Processed Food Consumption and Risk of Type 2 Diabetes: Three Large Prospective U.S. Cohort Studies. Diabetes Care. 28 févr 2023;46(7):1335‑44.
  10. UNESCO Chair GHE. Why the European Commission must choose the Nutri-Score nutrition label –[En ligne]. 2022 [cité 23 janvier 2024]. Disponible: https://unescochair-ghe.org/2023/05/12/report-why-the-european-commission-must-choose-the-nutri-score-nutrition-label/
  11. 20minutes.fr. Le Nutri-Score nouvelle version, amélioration ou coup d’épée dans l’eau ? [En ligne]. 2024 [cité 23 janvier 2024]. Disponible: https://www.20minutes.fr/sante/4071182-20240118-nutri-score-nouvelle-version-vraie-amelioration-coup-epee-eau
  12. Srour B, Hercberg S, Galan P, Monteiro CA, Edelenyi FS de, Bourhis L, et al. Effect of a new graphically modified Nutri-Score on the objective understanding of foods’ nutrient profile and ultraprocessing: a randomised controlled trial. BMJ Nutrition, Prevention & Health. 2023;e000599.

Annexes

Annexe 1 : Associations entre la proportion d’aliments ultra-transformés dans chaque groupe d’aliments et la survenue de diabète de type 2 (7)

Annexe 2 : Association entre les sous-groupes de consommation d’aliments ultra-transformés et le risque de multi-morbidité cancer-cardio-métabolique (8)

Annexe 3 : Associations entre les sous-groupes d’AUT et le risque de diabète de type 2 (9)

Annexe 4 : Le Nutri-Score

[1] L’institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement

[2] Une étude écologique se base sur les données d’une population globale et non des données individuelles. Elle permet par exemple de connaître la consommation de viande de bœuf en France, mais pas comment elle se répartit entre les individus. Le niveau de preuve est donc inférieur à une étude de cohorte.

[3] Procédé qui modifie la structure des acides gras, associé à un risque accru de maladies cardiovasculaires.

 

 

 

L’auteur, qui restera anonyme, souhaite apporter son point de vue pour compléter ou nuancer l’émission que nous avons réalisé avec Pétronille Lemenuel le 15 mars 2023.

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J’ai écouté attentivement ce week-end votre tronche en live sur le syndrome de privation langagière. Je vous remercie de mettre en avant ce sujet aussi passionnant qu’important qu’est la surdité.

Il s’agit d’un sujet qui me touche particulièrement en tant que chirurgien ORL en CHU spécialisé dans l’otoneurologie et l’ORL pédiatrique. C’est un vrai enjeu de santé publique qui touche 10 millions de personne en France (dont 300 000 en surdité sévère à profonde). C’est également un enjeu au niveau mondial. L’OMS a d’ailleurs édicté récemment un rapport assez édifiant sur ce problème actuel qui ne va que s’accentuer dans les années à venir:

  1. Au niveau mondial, 1,5 milliard de personnes sont atteintes d’une déficience auditive plus ou moins prononcée. Parmi elles, 430 millions ont besoin de services de réadaptation.
  2. En 2050, près de 2,5 milliards de personnes seront, d’après les projections, atteintes d’une déficience auditive plus ou moins prononcée et au moins 700 millions de personnes auront besoin de services de réadaptation.
  3. La déficience auditive peut être due à des causes génétiques, à des complications à la naissance, à certaines maladies infectieuses, à des infections chroniques de l’oreille, à l’exposition à des sons forts, aux médicaments ototoxiques ou au vieillissement.
  4. Chez l’enfant, près de 60 % des cas de déficience auditive sont dus à des causes pouvant être prévenues par des mesures de santé publique (infections de l’oreille ou complications à la naissance, par exemple). 
  5. Plus de un milliard de jeunes adultes risquent une déficience auditive permanente évitable car ils ont des pratiques d’écoute non sûres.
  6. Les déficiences auditives non traitées sont coûteuses pour les populations partout dans le monde et coûtent aux gouvernements 980 milliards USD chaque année. Les interventions de prévention, de détection et de prise en charge des déficiences auditives ont un bon rapport coût/efficacité et sont très bénéfiques au niveau individuel.

https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/deafness-and-hearing-loss

Dans ma pratique clinique, sur les près de 300 patients que je vois tous les mois en consultation, la moitié présente une surdité plus ou moins importante. Pour une bonne partie il s’agit d’une surdité post-linguale. 80% de chirurgies que j’effectue concernent une réhabilitation de l’audition (allant de la simple pose d’aérateurs transtympaniques chez l’enfant, aux tympanoplasties, ossiculoplasties, implants à conduction osseuse ou d’oreille moyenne et également implants cochléaires). Je participe également activement au dépistage néonatal de la surdité ainsi qu’au suivi et à la prise en charge de surdités pré-linguales (patients sourds signants, appareillés auditifs, implantés cochléaires).

 

 

J’ai souhaité vous écrire pour vous faire part d’un point de vue et d’une expérience différente de ceux de Mme Lemenuel (sur certains points seulement) que j’appuie sur mon expérience personnelle de professionnel de santé mais également sur la littérature scientifique :

  1. « La surdité n’est pas un Handicap »

Il est vrai que la surdité ne représente pas une déficience vitale et que l’on peut survivre en étant sourd profond. Côtoyer de nombreux enfants et adultes présentant une surdité m’a fait me rendre compte des difficultés qu’ils devaient surmonter dans la vie quotidienne.

L’audition sert bien entendu pour la communication mais également pour les signaux d’alertes. Il s’agit d’une fonction bien préservée au cours de l’évolution car elle protège les individus de nombreuses situations. Ne pas entendre le klaxon d’une voiture qui approche alors qu’on traverse ou son détecteur de monoxyde de carbone domestique peut vous exposer à quelques déconvenues… A l’instar des malvoyants ou des anosmiques, les patients malentendants sont donc clairement plus exposés aux accidents domestiques ou de la voie publique.

Et en ce qui concerne la fonction essentielle chez l’Homme de l’audition, c’est à dire la communication, je ne comprends pas comment, en étant sensibilisé au sujet, on peut dire sans sourciller que la surdité ne crée pas un handicap si important que cela voire même nier ce handicap. Je rappelle que la définition du handicap est une « limitation d’activité ou restriction de la participation à la vie en société subie par une personne en raison d’une altération d’une fonction ou d’un trouble de santé invalidant ».

De mon côté, qu’il s’agisse de patients signants ou pas, je vois quotidiennement leurs difficultés : accès à la santé, accès à l’information, démarches administratives, éducation, évolution professionnelle, santé mentale, impact sur l’espérance de vie…

Je vous renvoie à cet excellent article qui expose la vulnérabilité des patients sourds en mettant l’accent sur l’accès au système de santé : https://medicalforum.ch/fr/detail/doi/fms.2018.03361.

C’est un article facile à lire et très bien sourcé qui montre à quel points les patients présentant une surdité sont fragiles et nécessitent des efforts importants (et souvent insuffisants) pour les aider à la juste mesure de leur handicap. C’est une excellente chose d’appartenir à une communauté connaissant et pratiquant la LSF quand on souffre de surdité ne permettant pas l’oralisme. C’est à encourager car cela leur permet de se mobiliser, de faire bouger les choses dans le bon sens, de se sentir moins seul… C’est également une excellente chose, malgré son handicap, de ne pas se considérer comme incapacité et de réussir à franchir ces barrières. Il ne faut pas néanmoins que l’aspect plus négatif du communautarisme ne prenne le devant. Ne pas se considérer comme handicapé reste séduisant mais c’est aussi se voiler la face à mon avis et contre-productif (Cf l’article où vous constaterez que les patients sourds se considèrent en meilleure santé qu’ils ne le sont vraiment…).

Quelquefois à écouter la conférence, j’ai eu l’impression que c’était presque « cool » d’être sourd (café-signe, on peut discuter dans la lige 13 du métro Parisien, meilleure représentation 3D etc…) et que ce n’était pas un problème. Dans ce cas pourquoi une conférence dédiée si tout va bien?

 

  1. Pourquoi chercher à « réparer » les patients sourds ??

Il est tout à fait vrai (et je rejoins parfaitement sur ce point Mme Lemenuel) que nous, médecins et chirurgiens, manquons probablement de formation sur la prise en charge psychologique des patients.

De toute façon, vu les circonstances actuelles de la démographie des ORL en France d’une part et de la population à prendre en charge d’autre part (patients plus âgés, pathologies plus fréquentes, pathologies plus complexes, prise en charge plus technique et lourde) nous n’aurions malheureusement pas le temps de mettre en œuvre cette formation (nous former et prendre le temps nécessaire en consultation). Nous sommes actuellement 3000 ORL en France soit 1/23 000 habitants et les choses ne vont pas s’améliorer d’ici 2030 (augmenter le numerus clausus c’est bien mais il faut presque 15 ans pour former un ORL…les renforts mettront donc du temps à arriver à condition que les étudiants et jeunes médecins ne craquent pas d’ici là… mais c’est un autre débat).

Comme l’a très bien dit Mr Durand, nous avons été formés dans l’optique de « réparer » les corps. Par « réparer », entendez « apporter les diagnostics et prises en charge adaptées pour arriver ou revenir à un état de bonne santé ». J’ose espérer que je ne suis pas qu’un mécanicien corporel et que les explications et l’écoute que j’essaie d’apporter à chacun de mes patients sont aussi importantes que l’aspect technique de mon métier.

J’ai été, je vous l’avoue, un peu choqué que l’on m’accuse de « trépaner » de façon « gore » de pauvres enfants sans défense, afin de leur enfoncer un implant dans la cochlée, détruisant ainsi toute audition résiduelle pour toujours et tout cela dans le but de faire de « l’eugénisme » !

Je suis d’autant plus gêné que ces propos surviennent dans la bouche d’une soignante, comme moi, qui avoue à la fin de la conférence ne pas connaître finalement grand-chose à ce sujet… J’aurai préféré que l’on fasse appel à un spécialiste de la question qui explique la réalisation d’une mastoïdectomie (fraisage de l’os derrière l’oreille sur quelques centimères²) par une incision dissimulée dans le sillon rétro-auriculaire afin de réaliser une chirurgie mini-invasive préservant les structures endocohléaires dans la grande majorité des cas. L’implantation cochléaire reste une chirurgie certes, elle est donc impressionnante pour les non-initiés. Tapez « phakoémulsification » sur Youtube et beaucoup trouverons ces vidéos « gores » au possible… c’est pourtant juste une chirurgie de la cataracte qui est réalisées sous anesthésie locale et chez près de 600 000 personnes par an en France.

 

Pour en revenir à l’implantation cochléaire, il s’agit d’une intervention de 1h30 réalisée de plus en plus en ambulatoire (particulièrement chez l’adulte) et quelquefois même sous anesthésie locale et légère sédation pour les patients fragiles ne supportant pas l’anesthésie générale. Les complications sont bien entendu possibles (comme dans tout acte chirurgical), mais rarissimes chez les équipes entrainées. En France seuls les CHU faisant un nombre suffisant de chirurgie par an sont habilités à réaliser ces interventions. Dans notre centre une seule chirurgienne, très expérimentée, réalise les implantations cochléaires chez les enfants.

Tout est histoire de balance bénéfice/risque ! C’est une décision que nous n’imposons jamais aux parents mais une option et une alternative parfois COMPLEMENTAIRE à la LSF que nous offrons lorsque cela est possible.

Je précise que les indications de la Haute Autorité de Santé concernant l’implant cochléaire n’impliquent que les enfants en pré-lingual et les adultes en post-lingual. Il n’est aucunement question de proposer la chirurgie à des patients adolescents ou adultes qui ne pratiquent que la LSF.

Quant à la polémique « faut-il imposer une chirurgie à un bébé si jeune » je répondrais « faut-il lui imposer une surdité à vie alors qu’il existe des solutions ? ». Le problème est, comme vous l’avez parfaitement souligné dans votre conférence, que plus l’implant est mis tôt (idéalement avant 1an de vie), meilleurs seront les résultats. Nous ne « trépanons » pas des bébés pour le plaisir…mais parce que le temps joue contre nous. Ne serait-ce pas une sorte « d’appel à la nature » ? « L’enfant est né sourd, laissez donc le tranquille c’est naturel ! ». Si on poussait la métaphore plus loin on croirait presque entendre les mêmes arguments évoqués chez les adeptes de la parentalité bienveillante avec les vaccins.

Un patient implanté cochléaire dans sa jeune enfance (et nous avons des centaines d’exemples avec une trentaine d’années de recul dans le service) peut espérer suivre une scolarité normale (avec quelques adaptations bien entendu notamment des séances d’orthophonie), prétendre à des études supérieures et de nombreux métiers, jouer un instrument de musique, téléphoner etc…

Parmi nos patients implantés, on retrouve notamment des ingénieurs, des médecins, des audioprothésistes, des professeurs et même un normalien…

Il me semble compliqué par contre d’imaginer un président de la République française s’exprimant par LSF alors qu’un implanté cochléaire pourrait y prétendre sans grande difficulté. Vous feriez-vous opérer par un chirurgien sourd signant ? Comment pourrait-il apprécier l’urgence de certaines situations dictées par l’alerte du scope ou les injonctions de l’anesthésiste ? Comment pourrait-il communiquer avec son équipe s’il a les mains prises à juguler une hémorragie vitale ?

L’implant cochléaire n’est pas une solution miracle, loin de là. Et ce ne sont pas les médecins mais les patients eux-mêmes qui, lorsque l’implant est pleinement fonctionnel, délaissent souvent la LSF car il faut avouer qu’il s’agit d’un mode de communication moins facile et universel que l’oralisme. C’est humain d’aller vers la solution la plus facile et qui ouvre le plus de portes.

 

Dans tous les cas, j’ai été un peu perturbé par la discussion autour de l’implant qui a été à mon avis très clairement diabolisé et était hors sujet (quel est le rapport avec la déprivation langagière ?). Les jeunes parents d’enfants sourds profonds sont souvent dévastés par ce diagnostic et un peu perdus. Le parcours de soin et lourd et compliqué. On leur demande de faire des choix et s’ils regardent cette vidéo ils seront certainement convaincus que c’est une hérésie d’implanter leur enfant et qu’il est tellement mieux de les orienter vers la LSF. Ce n’était pourtant pas l’objet il me semble de votre conférence.

Se renseigner sur le sujet et inviter des patients implantés (qui restent les principaux concernés) aurait été peut-être judicieux pour avoir un autre discours. Y en avait-il dans les spectateurs de votre conférence ?

Pour en finir avec ce point, je dirai que l’implant cochléaire du jeune enfant est une question polémique et nous n’arriverons pas, je crains, à réunir tout le monde sur un consensus. La situation est éminemment complexe, elle doit être traitée au cas par cas entre médecins, psychologues, orthophonistes, généticiens et bien sûr en impliquant les parents. Il faut, comme vous le faites si bien dans la plupart de vos vidéos et conférences, exposer tous les arguments sans être partisan. Dans la conférence il me semble que cela n’a pas été fait…

 

  1. La LSF est LA solution

Ne nous méprenons pas, la LSF reste une solution formidable pour permettre aux populations sourdes profondes qui refusent les solutions apportées ou pour celles qui n’ont pas d’autres solutions pour communiquer. Après soyons réalistes, cela concerne 100 000 personnes en France soit 0.15% de la population française, 1% de la population sourde française, et 30% de la population sourde profonde…

Apprendre la LSF est très difficile… vous l’avez-vous-même signalé. Il faut en moyenne 300 à 500 heures d’apprentissage pour espérer la parler correctement car la syntaxe et les schémas neuronaux sont très spécifiques. De la même façon qu’il est difficile à un patient sourd signant d’appréhender le français, la réciproque est également vrai. Il me paraît totalement utopique d’initier 67 600 000 français à la LSF ce qui serait la solution à une intégration parfaite…

Et d’ailleurs pourquoi ne serait-ce pas la même problématique avec la population pure anglophone, arabophone, roumanophone, ukrainophone, sinophone… qui représentent finalement des minorités bien plus représentées dans la population française et sont parfois tout aussi exclues.

On voit tout à fait cela pour en revenir aux enfants présentant une surdité profonde bilatérale congénitale. Généralement seuls les parents (voire même 1 seul parent) font l’effort d’apprendre cette nouvelle langue pour leur enfant. L’entourage proche peut faire de même mais reste souvent moins impliqué, ce qu’on ne peut vraiment pas lui reprocher. L’enfant est donc élevé en cercle extrêmement fermé au monde extérieur jusqu’à ce qu’il rejoigne la communauté sourde signante pour se sentir un peu socialement intégré.

Il est évident qu’il faut éduquer et sensibiliser la population générale à ce sujet mais ne soyons pas utopiques…la plupart des gens ne pourront pas faire l’effort d’aller vers la LSF (intérêt, coût financier, temps, difficultés…)

Les solutions sont multiples et complexes. La LSF est indéniablement une piste pour aider les patients sourds mais elle reste une solution imparfaite lorsqu’elle est promue seule (tout comme l’implant cochléaire).

 

En entendant parfois Vled et Mme Lemenuel je me suis fait la réflexion qu’ils se trouvaient un peu dans une sorte de « bulle de filtres ». Heureusement que Thomas apportait de temps en temps une approche différente pour nuancer certains de leurs propos. Cela dit je pense peut-être que de mon côté je suis également dans ma propre « bulle de filtres ». Cela m’a donc fait beaucoup de bien d’écouter votre conférence et m’a fait me remettre en question sur certains aspects de ma pratique clinique ou sur quelques idées préconçues que je tâcherai d’améliorer à l’avenir ! Il n’y a pas lieu de s’opposer, nos avis sont complémentaires et ont finalement le même but, le bien des sujets malentendants.

 

Enfin juste un mot sur le syndrome de privation langagière qui donne le nom à votre conférence. Je trouve dommage qu’il n’ait été finalement que peu développé dans la conférence et que l’accent ait été mis plutôt sur les points abordés plus haut.

Je suis resté un peu sur ma faim car il s’agit d’un axe de recherche actuel très « en vogue », encore peu documenté (voilà peut-être pourquoi il a été difficile à Mme Lemenuel de le définir précisément). Pour exemple sur Pubmed (Medline) on retrouve seulement 76 occurrences à la recherche « language deprivation syndrom ». Les publications sur le sujet sont peut-être davantage accès sur la psychologie ce qui explique la faible littérature scientifique médicale.

Il faut toujours se méfier des sujets « à la mode » tant qu’ils ne sont pas bien documentés dans la littérature scientifique et je reste donc pour l’instant très attentif à l’évolution de ce syndrome. En attendant il est certain que le phénomène décrit dans votre conférence est bien ressenti dans la pratique quotidienne.

 

Pour côtoyer des milliers de patients par an qui souffrent de surdité, je ne peux cependant qu’abonder dans le sens de nombreux aspects présentés par Mme Lemenuel et Vled dans la conférence. Je ne partage donc pas votre avis sur certains points et j’estime que mes propos (qui seraient je pense les mêmes que beaucoup de mes collègues ORL spécialisés en surdité) s’appuient sur des années d’études et d’expérience, théorique et pratique, ainsi que sur la littérature scientifique. J’ai tendance à râler un peu depuis le début de ma lettre mais ne vous méprenez pas je reste très bienveillant à votre encontre, y compris à celle de Mme Lemenuel.

Mon propos était un trop long pour être mis en commentaires sous la vidéo Youtube voilà pourquoi j’ai préféré vous le faire parvenir par mail. L’autre raison est que certaines personnes ou associations prônant comme un étendard la LSF comme meilleure et seule solution pour les patients sourds peuvent être assez virulentes (sur les réseaux et dans la vrai vie). Nous avons assez de difficultés dans notre pratique clinique professionnelle pour avoir à gérer ces problèmes en plus. La grande majorité des gens défendant la LSF le font heureusement de manière tout à fait adaptée, comme Mme Lemenuel, et il ne s’agit que d’une minorité agressive. Mais vous êtes bien placé je pense pour savoir qu´un petit groupe d’individu peut pourrir le débat et la vie…

 

Je citerais Kant (1724-1804) pour finir : « Ne pas voir sépare l’Homme des choses. Ne pas entendre sépare l’Homme des hommes ». Les patients sourds sont isolés, fragiles et il faut grouper nos forces pour les aider. Médecins, orthophonistes, psychologues, politiques, associations… Votre projet d’ouvrir la zététique à ces populations me paraît formidable ! Bravo encore à vous (et tout particulièrement à Vled) pour cette initiative.

Continuez comme vous êtes, ne changez rien et tenez bon ! On a besoin de gens comme vous c’est une certitude.

Très cordialement

Des bisous 😊

 

Témoignage reçu par email, diffusé en accord avec l’autrice.

Je vous écris suite à l’émission sur les pseudo-sciences dans le milieu professionnel.

Je suis prof des écoles et effarée de voir comme les pseudo-sciences et pseudo-médecines sont mises à l’honneur dans l’Education Nationale. C’est valable à la fois dans nos formations obligatoires, et dans les propositions d’intervention de personnes extérieures dans les classes, personnes « validées’ par des Inspecteurs localement, et qui n’ont pas pourtant pas tellement de légitimité pédagogique (massage bien-être, yoga, sophrologie, etc…).

J’ai énormément de collègues qui ne voient aucun problème à cela, pas plus que les Inspecteurs, pourtant censés être garants de la laïcité. La question de la laïcité du yoga est d’ailleurs toujours éludée : « Oh, là là mais c’est pas vraiment le yoga spirituel comme tu dis là…. Non, ce qu’on fait, c’est des étirements et de la relaxation, quoi !… » Alors eh bien appelons ça des étirements, ma parole !

 

J’étais déjà bien remontée contre toutes ces pratiques, et voilà-t-y pas que j’ai décidé de m’inscrire sur Préau, un genre de « Comité d’Entreprise » ministériel, qui donne accès à une plateforme de formation en ligne, type MOOC, la plateforme SKILLEOS. Et là, gros choc : en plus des formations attendues en bureautique/langue vivante etc., je tombe sur une offre d’une centaine de cours en bien-être : développement personnel, méditation, PNL, loi d’attraction, relaxation biodynamique et j’en passe…

   

 

J’ai contacté la plateforme Préau, qui est donc financée par l’Education Nationale, pour savoir ce qu’ils en pensaient, mais un mois plus tard je n’ai toujours pas de réponse. Je les ai relancés ce jour.

 

Je cherche comment il est possible de contacter les référents laïcité des académies. Le seul moyen que j’ai trouvé, c’est le « fait établissement », ou déclaration d’une atteinte à la laïcité type port de signe ostentatoire ou discours pro-attentat…

Je suis dans l’Académie de Rennes, et je vais prochainement subir une formation de 3h la semaine prochaine sur « le bien-être à l’école », une intervenante est prévue, seul son nom est donné, j’ai dû rechercher de qui il s’agissait. C’est donc une IA-IPR (Inspectrice dans le secondaire) en Sciences de la Vie et de la Terre… et formatrice en sophrologie, qui vient nous parler du bien-être. Je suis perplexe devant ce mélange des genres.

 

Article invité

L’auteur de ce billet m’a proposé son analyse des produits et surtout des discours derrière le laboratoire Nutergia qui vend fort cher des compléments alimentaires aux vertus probablement inexistantes à un public abusé par des promesses de bien-être. Le domaine de la santé a toujours été un terreau fertile pour les boniments. Seule notre vigilance collective peut nous prémunir contre les arnaques et surtout contre les terribles effets que les croyances anti-scientifiques ont sur les choix thérapeutiques de celles et ceux que nous aimons.

Acermendax

 

INTRODUCTION : Comment j’ai découvert le laboratoire NUTERGIA

J’accompagne une amie dans une grande pharmacie de centre-ville. Mon amie demande une suspension buvable à base d’alginate et de bicarbonate de sodium, produit qu’elle a l’habitude de consommer pour des problèmes digestifs. À ces mots, le visage de la pharmacienne s’illumine. Elle désigne un présentoir en carton posé sur le bord du comptoir, dans lequel sont alignées des boîtes d’un nouveau produit appelé « Ergygast » du laboratoire Nutergia. Un produit pour les problèmes digestifs justement. La pharmacienne précise qu’il est plus cher que celui que mon amie demandait mais qu’il est naturel, à base de plantes. Elle insiste lourdement sur cet aspect naturel. Mon amie hésite, dit qu’elle est habituée à son médicament à base de bicarbonate de sodium. La pharmacienne consent à lui en chercher une boîte mais revient à la charge, vantant une nouvelle fois les mérites du nouveau produit « naturel ». Elle avoue avoir suivi une formation à ce sujet. Finalement mon amie cède, accepte d’acheter une boîte de ce remède miraculeux pour le tester. Il coûte deux fois plus cher que son bon vieux bicarbonate, mais qu’importe, ce doit être le prix du « naturel »…

1. Les sources d’inspiration de Claude Lagarde, le fondateur de Nutergia

Surpris par l’insistance de la pharmacienne  qui me fait penser à de la vente forcée, je décide, de retour chez moi, de me renseigner sur le laboratoire Nutergia.

C’est un certain Claude Lagarde, pharmacien biologiste qui l’a créé en 1989. Dans une vidéo promotionnelle du site internet del’entreprise1, il évoque son parcours et ses sources d’inspiration. Le décor de l’interview n’a pas été choisi au hasard. Claude Lagarde est filmé au cœur d’une nature verdoyante, au bord d’un lac. Au cours de la vidéo, on le voit cueillir une feuille d’arbre, respirer bruyamment le bon air de la campagne. Je repense aussitôt à la dimension « naturelle» si lourdement mise en avant par la pharmacienne.

Claude Lagarde évoque les congrès qu’il a fréquentés à la fin des années 1980 où il a vu qu’il y avait un intérêt de la part des « homéopathes et des médecins nutritionnistes pour une approche nutritionnelle de la santé. ». Quand on l’interroge sur les «rencontres déterminantes» qu’il a faites, il nomme Catherine Kousmine qu’il a connue en Suisse en 1988 ainsi que Jean Seignalet. Commençons donc par regarder du côté de ses sources d’inspiration…

1.1 Catherine Kousmine et sa fondation

KOUSHMINE, CATHERINE 1989 © ERLING MANDELMANN

Catherine Kousmine (1904-1992) médecin suisse d’origine russe, est présentée par Wikipédia comme l’une des fondatrices de la « médecine orthomoléculaire » discipline prônant l’idée qu’une alimentation saine permettant de guérir le cancer ou la sclérose en plaques. L’encyclopédie en ligne précise toutefois que ses travaux n’ont pas été validés par la communauté scientifique et que ses publications, si elles ont connu un certain succès, ont été largement critiquées par les chercheurs.

Le site internet de la fondation Kousmine, en revanche, est très hagiographique sur les découvertes de celle qui est appelée la « grande dame ». On peut y commander des livres, s’inscrire pour des formations ou encore acheter de « l’huile Kousmine » et des compléments alimentaires fabriqués par le laboratoire Nutergia (capture d’écran ci-dessous).

À noter que Claude Lagarde fait partie des membres d’honneur de la fondation Kousmine International, parmi lesquels on retrouve aussi :

Françoise Wihelmi de Toledo : médecin suisse qui vante les mérites du jeûne thérapeutique à la télévision et dans la presse. Elle est directrice des cliniques Buchinger-Wilhelmi qui proposent des cures de jeûne.

Jean-Pierre Lablanchy : psychiatre, épinglé pour une affaire de plagiat d’articles scientifiques, au profit du site de l’association Chronimed, fondée par le Pr Luc Montagnier et qui prône entre autres les principes de l’homéopathie et la théorie de la mémoire de l’eau 2.

Éric Menat : médecin homéopathe, défenseur de Didier Raoult et de l’hydroxychloroquine dans le traitement de la covid-19 3.

Alain Bondil : médecin homéopathe qui promeut l’utilisation de la méthode Kousmine dans le traitement de la sclérose en plaques 4.

Luc Moudon : médecin suisse fondateur de la société Vimuneco, spécialisée comme Nutergia dans la fabrication et la vente de compléments alimentaires 5. Son CV indique qu’au « au cours de son expérience sur le continent australien, il a obtenu des certificats prestigieux en médecine traditionnelle chinoise (acupuncture) et en homéopathie».

Philippe Gaston-Besson : médecin, il est l’auteur du livre « La crème Budwig, le petit déjeuner-santé » 6. Au sujet de cette crème, on lit dans le rapport de la Miviludes daté de 2010 7 :

D’après la Miviludes, cette méthode sans fondement scientifique ni preuve d’efficacité a été liée à de nombreux cas d’abus de faiblesse envers des patients. Le site du laboratoire Nutergia en vante néanmoins les mérites et dévoile même les secrets de sa recette…

1.2 Jean Seignalet et son curieux régime

Claude Lagarde présente Jean Seignalet (1936-2003) comme un ami qu’il a connu au laboratoire d’hématologie de Montpellier dans les années 1970. Seignalet s’écarte de son domaine de recherche initial pour se consacrer à la nutrition à partir de 1985. Il défend alors le régime crudivore de Guy-Claude Burger dont il rédige la préface de l’ouvrage « Instinctothérapie, manger vrai » en 1990. Il y écrit :

« J’ai fait la connaissance de Guy-Claude Burger en 1983, à l’occasion d’une conférence qu’il donnait à Montpellier. Je fus frappé par son intelligence, sa culture, la mesure de ses propos et très intéressé par la théorie surprenante qu’il présentait. Pendant deux heures, je le mitraillai de questions concernant la biochimie, la génétique et l’immunologie, branches qui me sont familières. Il me répondit à tout de manière satisfaisante et je ne découvris aucune faute dans son exposé. Cinq ans après, malgré une étude attentive et détaillée de ses publications, je n’ai toujours pas décelé de faille. […] Si j’ai accepté de rédiger cette préface, c’est parce que j’ai la conviction que les travaux de Burger se rattachent à la médecine classique. En effet, comme celle-ci, l’instinctothérapie repose sur une démarche scientifique rigoureuse. » 8

GUY-CLAUDE BURGER 1976 © ERLING MANDELMANN

Pourtant, contrairement à ce qu’affirme Seignalet, l’instinctothérapie n’a jamais reçu la moindre validation scientifique. Cette théorie douteuse invite à revenir à un mode d’alimentation primitif, proche de celui des hommes de la Préhistoire. Elle privilégie les aliments « originels », c’est-à-dire crus, non assaisonnés ni mélangés. Guy-Claude Burger (en photo ci-dessus) a été condamné en 1987 pour exercice illégal de la médecine. En 1995, sa Fédération internationale pour le développement de l’alimentation instinctive (FIDALI), a été épinglée par la Commission d’enquête parlementaire sur les sectes 9. Sous le nom de « métapsychanalyse » Burger a étendu ses théories instinctives au domaine de la sexualité en faisant notamment l’apologie de la pédophilie qui permettrait d’accéder à des « visions extra-sensorielles ». Présenté comme un gourou par les experts psychiatres lors de son procès, il a été condamné en 2001 pour viol sur mineurs 10.

Bien sûr, les crimes de Guy-Claude Burger ne peuvent être imputés à Jean Seignalet mais le manque de discernement de ce dernier sur « l’instinctothérapie » amène toutefois à se poser quelques questions. Seignalet a repris à son compte bien des postulats de Burger pour le régime hypotoxique qui porte son nom. L’efficacité de ce régime n’a jamais fait l’objet d’aucune démonstration sérieuse et certaines de ses allégations, telles que « l’encrassage des cellules » sont scientifiquement infondées11. Dans un article de son site officiel daté de 2014, le très controversé Pr Henri Joyeux fait l’éloge de Jean Seignalet et de son régime dont il défend lui-même certains principes 12.

1.3. Claude Lagarde et la médecine non conventionnelle

Claude Lagarde apparaît comme l’une des principaux tenants des médecines dites alternatives en France. Le 1er avril 2017 (la date retenue est cocasse) il a participé à Montpellier au Congrès « Santé de demain », journée de conférences autour de la question : « La pensée de l’homme crée-t-elle ses maladies? »

Sur le site de l’Institut pour la Protection de la Santé Naturelle (IPSN) on peut retrouver le programme de cette journée de réflexion (prix d’entrée : 69 euros, 49 euros pour les sympathisants de l’IPSN) :

Parmi les intervenants, on relèvera le nom de Jean-Bernard Fourtillan, découvreur par « révélation divine » de la valentonine qu’il a expérimenté de façon illégale dans une abbaye, sur des patients atteints de la maladie d’Alzheimer, aux côtés du Pr Henri Joyeux13. Ces essais cliniques sauvages lui ont valu une mise en examen en 2020. Fourtillan est aussi l’une des figures de proue des anti-vax et intervient dans le documentaire conspirationniste « Hold-up » dans lequel il accuse l’Institut Pasteur d’avoir créé le virus de la covid-19 de toutes pièces.

On peut aussi noter les noms de Konstantin Korotkov, promoteur de la médecine quantique et inventeur d’une caméra permettant de filmer les auras 14 ou encore celui de Jacques Collin, discipline de Jacques Benveniste le théoricien de la « mémoire de l’eau » (à ce sujet, voir les deux vidéos de la Tronche en biais consacrées à l’affaire Benveniste 15).

La belle affiche de ce congrès, nous renseigne assez clairement sur les fréquentations de Claude Lagarde. Voilà pour la galaxie qui gravite autour du fondateur de Nutergia. Examinons maintenant plus précisément ses positions et les qualités supposées des produits que vend son laboratoire.

2. La nutrition cellulaire active

Voici quelques extraits tirés du site de Nutergia, qui expliquent les principes de la nutrition cellulaire active, le principe clé du laboratoire.

« Dès le début des années 1990, Claude Lagarde a créé le concept de la Nutrition Cellulaire Active® (NCA). Toute la force de la NCA est de revenir à la source du bon fonctionnement de l’organisme, la cellule. Car notre santé se cache au cœur de nos cellules… »

« La pratique de l’agriculture intensive, l’appauvrissement des sols et la cueillette de fruits et légumes avant maturation sont autant de paramètres pouvant influencer le fonctionnement de nos cellules, en favorisant des déséquilibres ou des déficits en nutriments. Certaines vitamines et oligoéléments, en effet, sont moins présents dans les végétaux.

Nos cellules sont également soumises à des excès alimentaires : la consommation accrue ces dernières décennies en sucreries, aliments acidifiants et produits laitiers peut intoxiner celles-ci.

On constate aussi des phénomènes d’intoxication liés au tabac, à la polymédication, ainsi qu’à l’exposition aux pesticides, métaux lourds et ondes électromagnétiques. »

Capture d’écran du site de Nutergia

On peut noter que Claude Lagarde reprend ici la théorie de Jean Seignalet sur « l’encrassage des cellules », qu’il s’agit de « détoxiner » avant de pouvoir « reminéraliser l’organisme ». Certains arguments avancés dans la présentation du site n’ont pas de fondement scientifique. On ne trouve par exemple aucune étude montrant un impact délétère de l’agriculture intensive ou de la cueillette des fruits pas assez murs sur le bon fonctionnement de nos cellules… De même l’« intoxination » cellulaire liée aux produits laitiers n’a jamais été scientifiquement prouvée. C’est une allégation ancienne, déjà professée par Guy-Claude Burger et Jean Seignalet. Dans la lignée de « l’instinctothérapie », Lagarde reprend enfin l’idée qu’il faut consommer des aliments crus, affirmation nous l’avons déjà dit, jamais validée par l’expérience.

Claude Lagarde s’est exprimé devant le Centre Éthique international, en 2009. Sur la vidéo de son allocution, on voit assis derrière lui le Pr Henri Joyeux qui intervenait également ce jour là. Après après avoir exposé ses théories alimentaires, Lagarde termine son discours par une belle déclaration féministe :

«Gros problème sociologique: il faudrait que les femmes retournent à leurs fourneaux. [huées dans la salle] C’est un compliment que je vous fais. Les femmes étaient porteuses de vie. Ma mère faisait des repas extraordinaires et ma sœur a voulu travailler et elle ne fait plus des repas extraordinaires et puis ma femme non plus. C’est dommage. » 16

3. Efficacité des produits commercialisés par Nutergia.

Sur le site du laboratoire, on peut lire :

« L’équipe médico-scientifique est chargée de la conception des nouveaux produits, d’optimiser les formules existantes et de participer à la sélection d’ingrédients naturels de qualité en s’assurant de leur pertinence au niveau physiologique. Elle bâtit également les socles de la communication scientifique autour des produits. »

S’il évoque la « communication scientifique », le site ne renvoie en revanche vers aucune étude publiée dans des revues à comité de lecture pour prouver l’efficacité de ses produits.

J’ai tapé sur « Google Scholar » les noms de plusieurs membres de l’équipe médico-scientifique de Nutergia chargés de l’élaboration des médicaments. La plupart n’ont jamais publié le moindre article.

J’ai ensuite cherché « Ergygast », le produit « naturel » recommandé par la pharmacienne pour savoir s’il existait une étude à son sujet mais n’ai obtenu aucun résultat. On trouve pourtant les diagrammes suivants sur le site du laboratoire :

Nutergia affirme que ce test a été réalisé sur 60 personnes sujettes aux inconforts gastriques par un laboratoire indépendant. La moindre des choses serait de renvoyer vers le compte-rendu de cette étude et à son protocole. Un groupe témoin a-t-il été utilisé ? Je n’ai pas réussi à mettre la main sur cette étude. Le libellé des diagrammes indique par ailleurs que c’est uniquement le « ressenti » des patients qui a été pris en compte. Le laboratoire ne cherche pas à savoir si le médicament produit des améliorations physiologiques réelles mais se satisfait uniquement d’une évaluation subjective de son efficacité.

À titre de comparaison, une recherche sur « oscillococcinum » dans « Google Scholar » donne près de 1340 résultats. Certaines études sont financées par Boiron, d’autres indépendantes, mais le consommateur curieux peut au moins essayer de se faire son avis. Pour Nutergia, il faut croire le laboratoire sur parole.

4. Nutergia : un laboratoire pharmaceutique comme un autre ?

Nutergia est depuis les années 2010 dirigé par Antoine Lagarde, le fils du fondateur. Ce dernier a largement contribué à l’essor de l’entreprise qui, en 2020, compte 257 employés et génère un chiffre d’affaires de plus de 54 millions d’euros 17.

Capture d’écran du site de Nutergia

Le nouveau PDG a soigné l’image du laboratoire, en insistant sur l’ancrage local de la production, en Aveyron, et le respect de l’environnement. Les locaux flambant neufs, édifiés en 2018 sur des principes d’éco-construction, ont valu à Nutergia de recevoir en 2020 le Prix « Energie durable et climat » des Trophées de l’industrie durable décernés par L’Usine Nouvelle 18.

La presse locale – et parfois nationale – consacre régulièrement des articles qui louent la belle vitalité de l’entreprise. Si le succès commercial est indéniable et le souci de l’environnement une réalité, en revanche, l’efficacité des produits et les principes pseudo-scientifiques qui régissent leur conception, ne sont jamais questionnés. Depuis qu’il a repris les rênes de Nutergia, Antoine Lagarde a veillé à ne pas s’afficher publiquement à côté de personnalités clivantes comme pouvait le faire son père. Il se montre ainsi plus aisément dans les forums consacrés aux jeunes entrepreneurs dynamiques, plutôt que dans les colloques organisés par le Pr Joyeux.

Article de « La Dépêche du midi » daté du 5 mai 2021

Cette normalisation contribue à faire passer Nutergia, aux yeux du grand public, pour un laboratoire tout ce qu’il y a de respectable, soucieux de l’écologie, qui plus est. Mais pour le malade, existe-t-il un réel intérêt à avaler une pilule conçue de manière « éco-responsable » si ce qu’elle contient ne vaut pas mieux qu’un placebo ?

CONCLUSION

Comme nous l’avons vu, l’existence de Nutergia se base sur les théories de son fondateur, Claude Lagarde, qui ne sont étayées par aucune étude scientifique sérieuse. Les produits commercialisés par la marque, s’ils ne sont pas nocifs, n’ont à ce jour pas fait preuve de leur efficacité. La recommandation appuyée de tels produits par des pharmaciens qui ont participé à des stages organisées par le laboratoire est une pratique qui doit amener les personnes tentées par ces alternatives à la plus grande vigilance. De même que l’homéopathie est très souvent banalisée dans les officines pharmaceutiques, il faut faire preuve d’esprit critique face aux nombreux compléments alimentaires qui envahissent les rayons libre-service. Derrière l’étiquette du « naturel », c’est un business très lucratif qui se joue.

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Sources et références

1 https://www.youtube.com/watch?v=FwQAznfypxM (consulté le 2/07/2022)

5 https://vimuneco.com/ (consulté le 2/07/2022)

8 Guy-Claude Burger, Instinctothérapie, manger vrai, Monaco, Éditions du Rocher, 1990, « Préface »