Aujourd’hui nous allons parler d’une révolution scientifique qui n’a eu absolument aucun effet sur la question qu’elle était censée trancher. Malgré cet échec complet, la méthode est restée parce qu’elle permet de distinguer un vrai traitement d’un produit sans efficacité.
Une taverne, cent fioles, et le doute en personne
Dans une taverne de Nuremberg, devant plus de 120 curieux, cinquante-quatre volontaires font tourner entre leurs doigts des fioles d’eau limpide. À l’intérieur ? Peut-être « Sel 30 CH », peut-être rien d’autre que de l’eau ordinaire. Personne – pas même l’expérimentateur – ne sait qui boira quoi. C’est ici que démarre l’un des tout premiers essais randomisés en double aveugle de l’histoire : l’homéopathie va devoir montrer qu’elle agit au-delà du hasard.
Au tournant du XIXᵉ siècle, la médecine saigne encore plus qu’elle ne soigne. Dans ce marasme, le médecin Samuel Hahnemann lance l’homéopathie : « semblables soignés par les semblables » en administrant des préparations hautement diluées à une clientèle plutôt fortunée prise en charge dans de bonnes conditions d’hygiène.
Et il y a de quoi être satisfait : au moins, personne ne meurt d’intoxication au mercure. Très vite, pourtant, certains praticiens soupçonnent que l’effet supposé n’est qu’imagination. Parmi eux : Friedrich Wilhelm von Hoven, médecin-chef des hôpitaux de la ville, et critique acharné de l’engouement hahnemannien. Sous le pseudonyme E. F. Wahrhold il publiait l’année précédente une dénonciation cinglante de l’homéopathie (Stolberg, 2006).
Le dernier médecin homéopathe de Nuremberg, Johann Jacob Reuter, bien implanté chez les familles notables, réplique : « Qu’il ose avaler du sel 30 CH, il sentira bien quelque chose ! ». La presse locale se régale, le débat dérape : la Société des hommes épris de vérité propose une épreuve publique où le hasard tranchera.
Naissance (improvisée) d’un essai randomisé
Le 12 mars 1835, à l’auberge du « Coq rouge », devant 120 curieux, deux pharmaciens installent le matériel de l’expérience qui va départager les deux adversaires à l’aide d’une préparation de Natrum muriaticum… Tout bêtement du sel de table diluée à la 30e centésimale (30CH), dilution que Reuter exige en se réclamant des principes de Hahnemann utilisés depuis 1833 pour réaliser les « pathogénésies » : les tests de substance à la recherche de leurs vertus médicales.
Selon Hahnemann et ses disciples, cette préparation était censée provoquer, chez un sujet sain, une vaste constellation de symptômes physiques et psychiques. Aujourd’hui encore on recommande ce remède contre les migraines pulsatiles, la vision brouillée, les poussées d’herpès labial, les éternuements avec écoulement clair abondant, les tiraillements gastriques, l’alternance de fringale et de manque d’appétit, les palpitations, les bouffées de chaleur, la mélancolie avec besoin de solitude, tendance aux larmes quand on le console, hypersensibilité aux petites contrariétés. Et cetera.
Si le remède est administré à un sujet sain, la théorie prévoit que cela provoque les symptômes en question. Et Reuter en atteste : « Je parie dix contre un que quiconque avalera du sel 30 CH ressentira des symptômes manifestes »
- On prépare 100 fioles : 50 remplies d’eau distillée, 50 de sel marin dilué à la 30ᵉ centésimale (30 CH). Je vous rappelle qu’au-delà de 12CH la préparation ne contient plus un seul atome de la substance de départ. Pour mieux comprendre, je vous renvoie vers la série dédiée à l’homéopathie que j’ai réalisée quand j’étais jeune et fringuant.
- Chaque fiole reçoit un numéro tiré au hasard. Les pharmaciens dressent alors une liste qui indique quel numéro correspond à l’eau pure ou à la dilution. Cette feuille est aussitôt glissée dans une enveloppe qu’on cachette devant tout le monde : personne ne pourra savoir, avant la fin, le contenu des fioles.
- Cinquante-quatre volontaires — médecins, pharmaciens, juristes — choisissent chacun une fiole et s’engagent à noter le moindre signe étrange, le moindre picotement, durant les trois semaines suivantes.
Les sept étapes du protocole décrites dans le rapport Löhner (randomisation, double aveugle, placebo, publication annoncée) anticipent de près d’un siècle les canons de l’essai clinique moderne. Mais avant de voir les résultats, faisons un détour en 1747 à bord d’un navire de la marine britannique
La solution était dans le citron
Le chirurgien écossais James Lind affronte l’ennemi numéro un des marins : le scorbut. Les gencives pourrissent, les dents tombent, les équipages agonisent, ce serait formidable de trouver un remède. Lind aligne douze matelots déjà mal en point et, dans la même cabine, leur attribue six traitements différents : cidre, élixir d’orge, esprit de vitriol… et, pour deux d’entre eux seulement, oranges et citrons. Les règles sont simples : même régime de base, mêmes hamacs, seul le « médicament » varie. Au bout de six jours, les deux « agrumés » retrouvent force et couleurs ; les autres déclinent. Lind, qui vient de réaliser le premier essai contrôlé de l’histoire, publie son résultat : le scorbut se traite avec les produits frais de la terre.
Hélas, l’Amirauté met près de quarante ans à prendre en considération les données de cette expérience de terrain. Quand enfin le jus de citron devient ration officielle, la Royal Navy cesse de perdre ses marins à cause du scorbut. Et les chimistes nommeront acide ascorbique la substance responsable de cet effet providentiel, notre vitamine C.
On peut tirer de cela une première leçon de science appliquée : un protocole clair peut sauver des vies, mais seulement si l’on accepte d’écouter ce qu’il dit.
Pour suivre mon travail plus facilement :
Verdict : le grand calme moléculaire
Revenons en 1835. Trois semaines ont passé et 50 des 54 sujets rendent leur rapport. Huit d’entre eux déclarent un malaise dans ce laps de temps. Lorsque l’enveloppe est ouverte, on découvre que cinq avaient reçu le sel dilué, trois l’eau pure, une répartition autorisée par le hasard. L’important est que la grande majorité des volontaires ayant reçu le remède n’a ressenti aucun effet. Voici la théorie homéopathique réfutée par des données factuelles.
Plutôt que d’en tirer la conclusion évidente, Reuter et les partisans de l’homéopathie contestèrent la validité méthodique d’un protocole qu’ils avaient pourtant approuvé en arguant diverses raisons pour lesquelles ils se sentaient justifié à continuer de croire ce que déjà ils croyaient. On retrouve cette posture dans tous les conflits autour des pseudomédecines.
En mars 1835, Georg Löhner, journaliste et éditeur de l’Allgemeine Zeitung von und für Bayern, est le compilateur du compte rendu officiel du « Nürnberger Kochsalzversuch » (l’Expérience du sel de cuisine de Nuremberg). Son papier fait du bruit…
Impact (limité) du test de Nuremberg sur l’histoire mondiale de l’homéopathie
En Allemagne la presse médicale libérale y voit une preuve éclatante que les hautes dilutions ne valent pas mieux que l’eau, et les journaux de santé publique y ont salué une démonstration méthodique inédite. Mais l’effet est resté circonscrit :
- Le rapport officiel de Georg Löhner n’a pas été immédiatement traduit ; hors d’Allemagne, il a surtout circulé sous forme de résumés polémiques.
- Les autorités sanitaires n’avaient encore ni agences de régulation ni procédure d’agrément : aucune mesure coercitive n’a suivi.
- La méthode elle-même — double aveugle, randomisation — était si neuve que beaucoup de médecins « orthodoxes » n’en ont pas compris la portée.
En France, où l’homéopathie avait déjà ses cliniques (Étienne Guérin, Léon Simon), l’épisode de 1835 n’a presque pas été repris dans les revues savantes ; il a donc peu pesé sur l’opinion. Le rejet relatif de l’homéopathie hexagonale viendra plus tard, avec la diffusion du laboratoire pasteurien et de la pharmacologie moderne.
Pourquoi la pratique a quand même reculé ailleurs
Le reflux qui s’observe au tournant du XXᵉ siècle s’explique surtout par La montée de la médecine de laboratoire (bactériologie, pharmacologie) et la démonstration spectaculaire de traitements efficaces (sérums, vaccins) ; et les lois sur les médicaments (Pure Food and Drugs Act, 1906 ; Medicines Act, 1968) qui exigent des preuves expérimentales reproductibles.
Mais aussi par la réforme de l’enseignement médical. Aux États-Unis, par exemple, le rapport Flexner (1910) accélère la fermeture des écoles médicales non conventionnelles, dont les écoles homéopathiques déjà en déclin
Le test de Nuremberg est souvent cité a posteriori comme précurseur méthodologique, mais il n’a pas, à lui seul, provoqué ce basculement global.
Il faut dire un mot du cas particulier de l’Inde. L’homéopathie y arrive très tôt : d’abord via des missionnaires allemands (vers 1810), puis grâce au médecin hongrois Johann Martin Hoenigberger qui soigne le maharaja Ranjit Singh à Lahore en 1839. La pratique pénètre ensuite Calcutta, se diffuse par des praticiens bengalis et, fait décisif, n’est pas associée aux autorités coloniales ; elle devient même un marqueur d’émancipation intellectuelle pour les élites locales.
Après l’Indépendance, l’État indien promeut une politique de pluralisme médical (A-Y-U-S-H) et intègre officiellement l’homéopathie dans ses facultés et ses dispensaires (loi de 1973, Conseil central d’homéopathie). L’Inde compte aujourd’hui le plus grand nombre de praticiens homéopathiques au monde et constitue de loin le premier marché mondial de la pratique avec 850 millions de dollars en 2025.
Avec un tel budget on pourrait financer quelques protocoles de test…
Une croyance têtue
L’expérience de Nuremberg, vieille de 190 ans, rappelle qu’une preuve, même impeccable, ne suffit pas à désarmer une croyance. Les sceptiques de l’époque y ont vu, sans surprise, la confirmation de leurs doutes ; pour les partisans de l’homéopathie, en revanche, le résultat était beaucoup plus difficile à avaler. Pourquoi ? Les raisons se superposent et se renforcent :
- Le choc émotionnel — Une réfutation n’est pas qu’un fait : elle arrache une source d’espoir. Abandonner un remède perçu comme doux et rassurant équivaut, pour certains, à perdre une béquille psychologique.
- Le biais de confirmation — Quand huit volontaires signalent de vagues picotements, le regard partisan se focalise sur ces huit sensations et oublie les quarante-deux comptes-rendus parfaitement vides. Tout indice, aussi minuscule soit-il, devient preuve ; tout silence est relégué au « bruit ». Nous percevons, nous comprenons, nous retenons mieux les informations congruentes avec nos croyances préalables.
- La facilité intellectuelle — « Plus c’est dilué, plus c’est fort » est une idée aussi séduisante qu’immédiate ; elle flatte l’intuition magique bien davantage que la froide loi d’Avogadro et ses zéros interminables. On parle aussi d’aisance cognitive.
- La fonction identitaire — Très vite, l’homéopathie s’est muée en symbole de douceur, d’autonomie et d’opposition à la médecine « officielle ». Critiquer la pratique, c’est donc, dans l’esprit de ses adeptes, attaquer la communauté elle-même ; réflexe tribal garanti.
- La paix sociale — Pharmaciens, autorités et journalistes préfèrent souvent ménager la croyance plutôt que déclencher un bras de fer public. On tolère donc la coexistence, en espérant que « ça ne fasse pas de mal », quitte à repousser le débat de fond.
Autrement dit, la science peut rendre un verdict clair ; encore faut-il qu’une société accepte le deuil de ses illusions, au risque d’un conflit qu’elle cherche trop souvent à différer.
Bilan : ne diluons pas le doute
En 2025, l’homéopathie affiche un marché mondial à presque quatorze milliards de dollars[4]. Les méta-analyses s’empilent, concluant invariablement à l’absence d’effet spécifique au-delà du placebo – mais la pratique prospère. La leçon de Nuremberg reste donc contemporaine : la preuve n’est jamais suffisante si le coût psychologique de l’abandon de croyance est jugé trop élevé.
Au-delà du plaisir de l’érudition historique, nous avons ici un rappel opérationnel : sans culture du doute, la société finance à l’infini des solutions imaginaires – et reporte les conflits qu’elle redoute jusqu’à ce qu’ils lui explosent au visage.
L’expérience de 1835 était parfaitement pensée, et cela nous rappelle que la science ne doit pas être confondue avec le raffinement technologique des appareils high tech. Il a suffi à ces quelques médecins de mélanger des fioles et d’employer le hasard comme juge tout en veillant à cacher les informations qui pouvaient influencer les ressentis et les perceptions, pour neutraliser les effets contextuels produit par l’homéopathie.
Deux siècles plus tard, nous n’avons rien de plus fiable que ce geste-là : sceller la liste, tirer au sort, compter honnêtement, et accepter le verdict du réel sur nos hypothèses. Ce protocole parfaitement exécuté a produit des résultats qui tiennent encore la route, et qu’il serait temps d’accepter.
Parce que nous ne sommes plus en 1835.
Acermendax
Références
- Cukaci C, Freissmuth M, Mann C, Marti J, Sperl V. Against all odds-the persistent popularity of homeopathy. Wien Klin Wochenschr. 2020 May;132(9-10):232-242. doi: 10.1007/s00508-020-01624-x. Epub 2020 Mar 9. PMID: 32152694; PMCID: PMC7253376.
- Future Market Report. (2025). Homéopathie : Taille du marché, part, croissance | Prévision du TCAC 2032. https://www.futuremarketreport.com/fr/industry-report/homeopathy-market/**
- Government of India. (1973). The Homoeopathy Central Council Act, 1973 (Act No. 59 of 1973). The Gazette of India, Part II – Section 1. New Delhi : Author.
- Hackenbroch, V. (2010, 14 juillet). Frühe Homöopathie-Studie: « Wir können doch gar nicht, was wir behaupten ». Der Spiegel
- IMARC Group. (2025). India homeopathic medicine market size & report 2034. https://www.imarcgroup.com/india-homeopathic-medicine-market**
- Kaptchuk, T. J. (1998). Intentional ignorance: A history of blind assessment and placebo controls in medicine. Bulletin of the History of Medicine, 72, 389-433.
- Löhner, G. (1835). Die homöopathischen Kochsalzversuche zu Nürnberg. Nürnberg : Gesellschaft der wahrheitsliebenden Männer. Fac-similé : James Lind Library. The James Lind Library
- Ministry of AYUSH. (2023). Ayush in India 2022–23: Homeopathy Sector Overview. New Delhi : Govt. of India.
- Stolberg, M. (2006). Inventing the randomized double-blind trial: The Nuremberg salt test of 1835. Journal of the Royal Society of Medicine, 99, 642-643.
- Tournier, P., & Thalamas, C. (2015). L’homéopathie en procès : histoire critique d’une doctrine. Paris : Éditions Matério.
- Wahrhold, E. F. (1834). Auch Etwas über die Homöopathie. Nuremberg : J. G. Neukirch (cité par Stolberg, 2006, p. 642).











