Réponse au journal Libération

J’ai adressé un droit de réponse au journal Libération le soir même de la parution de l’article de Elisa Thévenet « Rationalisme. Zététique : esprit critique, es-tu là ? ». L’ASTEC communiquera de son côté via son Conseil d’Administration puisque sa gestion de l’argent des donateurs est entachée par l’article en question.

J’ai quelques mises au point à faire.

« Les gens nous écoutent parce qu’on est plus compréhensibles. [Les chercheurs] sont lus par 20 personnes parce qu’ils sont chiants ! » Thomas C. Durand Fondateur de la Tronche en biais — Libération 30 aout 2021.

Damned, j’ai dit un truc qu’il ne fallait pas !

Parfois on répond aux interviews par écrit, le plus souvent c’est au téléphone. Je commence à avoir l’habitude de l’exercice, je l’aborde avec décontraction. Je constate aujourd’hui que cette décontraction est excessive, je dois y remédier. Le grand inconvénient du téléphone, c’est que l’on parle un peu trop, en tout cas plus qu’on n’aurait écrit (je plaide coupable) et qu’on ne sait jamais quelle phrase sera retenue pour le papier. Si Elisa Thévenet avait eu la délicatesse de m’envoyer les phrases qu’elle avait choisi de retenir pour cet article, ce qu’ont fait la plupart des journalistes qui m’ont interviewés jusqu’ici, j’aurais apporté une correction à cette phrase-là parce que ce n’est pas ainsi que je souhaite m’exprimer, surtout dans un article où la présentation faite de moi me donne la glaçante impression que l’on parle d’un arriviste. Je veux me garder des procès d’intention, mais tout se passe comme s’il existait un angle narratif à ce papier, indépendant de tout ce que j’aurais pu dire. Cela me rappelle un reportage de Canal+ en 2018 où le journaliste cherchait à nous faire dire que nous étions « en guerre contre » les complotistes. Vled et moi avons gentiment décliné. Plusieurs fois. Quel était le titre du sujet publié ? « Vidéos complotistes : La guerre est déclarée ». Le contenu n’était pas mauvais en soi, hein, mais vous comprenez bien qu’on ne pouvait guère lutter contre un narratif préétabli. L’article d’Elisa Thévenet tend à montrer que les zététiciens sont dogmatiques, opportunistes et incompétents. Soit c’est la vérité, soit c’est du mauvais journalisme. Dans les deux cas il s’agirait d’assumer cet angle.

Revenons d’abord sur la citation que certains agitent sur Twitter en écumant depuis sa parution.

C’est regrettable : beaucoup de scientifiques sont considérés comme un peu « chiants » par le public, jargonneux, pointilleux et parfois incompréhensibles aux néophytes, mais ce n’est franchement pas comme ça que je voudrais le dire, et ma phrase était maladroite. Si la plupart des grands chercheurs et des grandes chercheuses actuelles ne sont reconnues dans la rue que par 50 personnes dans le monde et impressionnent leurs étudiants mais pas leur coiffeur, c’est parce que leur métier est de produire de la connaissance, pas des contenus accessibles, populaires et viraux. Je suis toujours admiratif de ceux qui savent ajouter la popularisation à leur travail de découverte. Je leur donne la parole autant que je peux, avec mon équipe sur La Tronche en Biais depuis 7 ans, justement parce que je pense qu’on mérite des stars de leur niveau plutôt que… vous voyez ce que je veux dire.

Nos plus de 130 invités n’ont rien de chiant ! Ils ont compris tout l’intérêt de l’exercice de vulgariser des sujets complexes au plus grand nombre, et ils le font avec nous. Et soyons honnêtes : notre public reste essentiellement adulte et diplômé, signe qu’on a encore de la marge pour être « moins chiants » nous-mêmes afin de toucher un public plus large. Tout ça est finalement subjectif, et d’une grande banalité. Je rappelle dans « La Science des Balivernes » que les propos délirants des complotistes, des gourous et pseudo-thérapeutes ont justement pour grand avantage d’être « intéressants » alors que les vérités de science, elles, sont un peu plus exigeantes. Voilà pour ce qui se cache vraiment derrière la phrase mise en exergue.

Je le sais, pourtant, qu’il faut faire attention à sa manière de parler devant un·e journaliste, mais jusqu’à présent je n’avais pas eu à regretter une phrase. C’est désormais chose faite. J’espère que cette maladresse n’aura blessé personne et n’induira pas en erreur sur ce que je pense de la profession que j’admire le plus, et que j’ai pratiqué.

***

Mais allons un peu plus loin concernant l’article.

Je dois signaler qu’il contient des faits inexacts et gênants sur mes revenus personnels qui, cette fois, n’ont guère de chance de provenir d’une maladresse dans ma manière de présenter les choses ; les revenus évoqués sont ceux de l’Association pour la Science et la Transmission de l’Esprit Critique, qui m’emploie, pas les miens. C’est d’ailleurs moi qui ai fourni le chiffre.

Et pourtant on peut lire :

« les vidéos de la Tronche en biais rapportent 5 000 euros par mois à son cofondateur, Thomas C. Durand. Unique salarié de son association créée en 2016, il travaille aux côtés d’une vingtaine de bénévoles. »

Relisez bien et demandez-vous à quoi ressemble ce portrait. Collez-moi un cigare dans la bouche et un fouet dans la main et le tableau est complet, et le procédé rappelle le journalisme d’insinuation qui sévit contre les rationalistes depuis un an. La réalité est un peu différente, avec des frais de fonctionnement, des investissements, des projets comme la Nuit Zététique du 11 septembre, des CDD pour des équipiers sur les productions audiovisuelles, ainsi que des formations en préparation pour eux. Après ma carrière de chercheur, j’ai passé quelques années pas loin du seuil de pauvreté au moment de la création de la Tronche en Biais. Si aujourd’hui j’ai un peu plus que le salaire médian en France, cela date de l’été 2021 et reste fragile. C’est d’ailleurs formidable de pouvoir vivre de ce travail grâce à la générosité d’un public motivé. Voilà, vous savez l’essentiel. Pour Libération, cette information était capitale, je suis bien obligé de la rectifier pour eux. J’ignore combien touche madame Thévenet ; le plus petit salaire des employés de la rédaction de Libération est de 2131€ brut.

Nous sommes la proie quotidienne de complotistes qui nous hurlent leurs accusations de corruption sur tous les réseaux sociaux, et voici que Libération vient de leur livrer une fausse information qu’ils ajouteront à l’avenir dans leur arsenal ! Le journal a pourtant conscience du problème puisqu’il a publié le 17 mars dernier la tribune « La lutte contre la désinformation en ligne est en danger » dont je suis signataire. Il faudrait que la rédaction se mette d’accord avec elle-même.


Rappel

Le contexte de cet article, c’est une guerre de l’information où des mouvements conspirationnistes souvent proches de l’extrême droite inondent les réseaux sociaux de narratifs délirants et dangereux, avec pour tête de pont le blog France Soir qui a récemment commis un article anonyme se concluant par un appel au crime (dans lequel je suis nommément cité) qui a suscité une juste indignation, Cf la tribune sortie aujourd’hui dans l’Express. Cela n’empêche pas Libération de parler de « porosité avec l’extrême droite » dans un article où le lecteur est amené à faire le rapprochement entre cette affirmation douteuse dirigée contre un mouvement qui dépasse largement ma personne, et le nom du seul membre de la communauté convoqué pour se justifier (sans avoir conscience de devoir le faire) : le mien.


Sur les considérations idéologiques du mouvement zététique développées dans l’article, je trouve que c’est toujours une bonne chose qu’on s’inquiète des dérives potentielles d’un mouvement. Ces dérives ne sont pas nécessairement liées aux activités des têtes que vous connaissez sur YouTube, (je suis certain que cette nuance échappera à Twitter). L’article parle d’une scission entre des progressistes et des vulgarisateurs plus connus et bourrés « d’angles morts » et vous serez peut-être surpris d’apprendre que 3 des 4 vulgarisatrices citées pour illustrer ce propos se sont fermement désolidarisées sur Twitter, signe que, quand même quelque chose s’est mal passé entre les interviews menées par Elisa Thévenet et la publication.

« Leur credo : la méthode scientifique. Leur église : le scepticisme. »

Elisa Thévenet, de Libération, a décidément tout compris à la zététique.

Tout irait un peu mieux, peut-être, si l’on cessait de croire que la zététique prétend avoir le monopole de l’esprit critique et de la raison. Sur la Tronche en Biais, par exemple, nous sommes des vulgarisateurs militants dont l’activité principale est de réagir aux discours trompeurs qui instrumentalisent la science et abusent de rhétorique pour propager des croyances douteuses, ce serait un comble de finir par le faire nous-mêmes, nous y sommes attentifs. En 2020 nous avons beaucoup travaillé sur la désinformation envahissante autour du covid-19 car nous nous intéressons à la manière dont se forgent et se propagent des croyances antagonistes aux savoirs les mieux établis. Nous n’avons pas forcément grand chose à dire sur « l’organisation sociale du processus scientifique », non parce que ce serait inintéressant mais parce qu’il y aurait un risque important que le thème ne soit pas traité correctement. Regardons les choses en face ; je suis biologiste de formation, cela imprègne ma manière de me poser des questions, de choisir mes interlocuteurs, et mon vocabulaire ; cela ne vous surprend pas, et je ne devrais donc pas avoir à le dire, mais ces temps-ci il faut rappeler des évidences. Il va de soi que l’approche de la TeB n’épuise pas le réel, que nous sommes incapables de tout traiter, de tout analyser et que ceux qui attendant cela de nous, de moi en particulier, me font trop d’honneur et m’attirent trop d’emmerdes.

Vivement que des sociologues, des anthropologues, des historiens, des économistes vulgarisateurs et vulgarisatrices encore plus nombreux nous apportent leurs analyses pour enrichir l’art du doute ! Je souhaite que nous continuions d’en inviter beaucoup sur la TeB, parce qu’à la vérité j’apprends à peu près au rythme des émissions ; j’invite des experts pour apprendre ce qu’ils ont à dire car il se trouve que souvent j’étais ignorant avant de leur parler.

Nous nous tenons loin des dogmatismes, nous sommes ouverts à toutes les expertises scientifiques, et nous rappelons régulièrement que nous ne sommes pas spécialistes des sujets que nous traitons, qu’il faut être prudent avec notre présentation des choses. Comme il se doit.


5 réponses
  1. CB
    CB dit :

    Je vous suis depuis quelques années, et en effet, ces derniers mois, j’ai constaté une montée des attaques à votre égard de tout part, dont cet article est le dernier artefact en date.

    Si vous cherchez un bon côté à ce contexte, ce dernier m’a rappelé que je m’étais promis par le passé de vous soutenir financièrement quand je reprendrai une activité rémunérée … et mon activité ayant repris depuis un mois, je me suis exécuté aujourd’hui. 🙂

    Un abonné content de votre travail et admiratif de votre recul et votre pondération dans la période.

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  2. Romain
    Romain dit :

    Je comprends et je compatis. Tout l’art du journaliste est d’utiliser ce qui a été dit pour donner une force narrative à son papier. Et tant pis si la personne interviewée en pâtit, du moment qu’il raconte ce qu’il a décidé.
    C’est de l’art, mais c’est pas franchement honnête. Une histoire, elle est belle, ou elle est fidèle, rarement les deux.

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    • PandaDiplomac
      PandaDiplomac dit :

      Comment peut-on dire dans la même phrase : « nous ne sommes spécialistes de rien » mais « nous invitons tout le monde je vous fais un procès d’intention, oui c’est justifié à côté du faux dilemme dans votre intro « soit c’est la vérité soit c’est du mauvais journalisme. » Je suis toujours étonné qu’on se moque du cercle cobalt, qu’on ne les dénonce pas. Que le sexisme doit monnaie courante dans vos commentaires de live sans quasi aucune denonciation. (live de noel par exemple) Je ne vois aucune remise en question dans cette réponse bien fade. Vous ne doutez donc pas des incidences que cette tolérance face au sexisme et au tendance identitaire d’extrême droite invite un certain type de personnes à vous suivre tandis que les autres vous ignore. Les antiféministes utilisent beaucoup les sophismes dans vos vidéos pour décridibiliser des faits qui font consensus dans les SHS. Je vous invite à y jeter un oeil si vous ne me croyez pas. Cela va bien au-delà puisque ce sont des hommes qui mettent en pratique dans la vie : la culture du viol (prendre des photos de femmes a leur insue et les noter), les culpabiliser quand elles se font agresser, mettent en avant une essentialisation des femmes comme objet sexuel à draguer comme un vulgaire bout de viande de la rue au supermarché, ou encore la sous-représentation des femmes dans certains milieux… comme la zet ! En sachant le sexisme qui existe dans ces milieux, normal qu’on ne veuille pas afficher d’étiquette zet. Il en va de votre responsabilité ni plus ni moins que les autres de faire ce travail. Vous savez en science vous appliquez cela : on connait les chiffres, on fait en sorte de les changer. On dira « mettez un masque et vaccinez-vous » mais on ne dira pas « arrêtez de harceler les femmes ou de les violer ». Pourtant il y a des chiffres aussi. (Oui oui vous êtes biologiste… sortez de votre zone de confort 2 minutes, ça ne ferait pas de mal.)

      Bonne continuation. Au plaisir de votre une vidéo qui m’intéresse sur votre chaine.

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      • Romain
        Romain dit :

        En pratique, tu leur reproches de ne pas parler de sexisme, d’antiféminisme?
        Tu pourrais le faire sans agresser, tu crois pas?
        Keep cool et respecte un peu le travail de personnes qui s’investissent dans plein de choses: la fakescience (et surtout la santé), la biologie, l’ufologie, la religion, le plastisme, le conspirationnisme, la défense contre les attaques qu’ils subissent, etc.
        Peut-être pourrais-tu tout simplement leur suggérer simplement sans insinuation accusatrice de parler ce sujet auquel tu es particulièrement sensible, au lieu d’attaquer leur intégrité intellectuelle.
        T’en penses quoi?

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  3. Haplo
    Haplo dit :

    Il y a un problème conceptuel avec Twitter: avoir une pensée un minimum élaborée, argumentée et nuancée en 280 caractères, je n’y crois pas.
    La formule n’est pas de moi, mais il me semble qu’un certain nombre de gens connus du « YT game » l’ont quitté pour cette raison, en qualifiant Twitter de « fosse à merde », « shithole » etc…

    Est-ce nécessaire/utile d’être présent sur cette plateforme pour la TeB ?

    Répondre

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