Archive pour la catégorie : Idéologie

On identifie sans mal certaines idéologies pour ce qu’elles sont : des combinaisons de valeurs, d’idéaux et des stratégies déployées pour les défendre.

Un roman que personne ne devait soupçonner

Le 21 septembre, C’était ça ou mourir reçoit le prix du Roman Fnac. Le premier roman de Thélyson Orélien s’est déjà vendu à des dizaines de milliers d’exemplaires et figure dans les sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du Médicis. La Fnac célèbre « une poésie et une dignité rares » et annonce « une grande voix de la littérature contemporaine ». Quelques heures après la remise du prix, le compte X « Balance ton Claude » affirme avoir soumis des extraits du livre au détecteur Pangram. Selon lui, le roman serait presque entièrement rédigé par une IA.

 

C’est le bon moment pour vous signaler sans équivoque que j’utilise ChatGPT pour la préparation de mes textes de vulgarisation et d’analyse afin de documenter le sujet, comparer les sources, compléter mes propos, critiquer, corriger et amender ma prose avant une phase finale d’écriture personnelle. Ne comptez pas sur moi pour lancer des anathèmes contre les auteurs qui utilisent cet instrument. Mais je me permets quand même de bien distinguer ce qui relève d’un texte technique, informatif, analytique et qui tend à l’objectivité, de ce qui relève d’une démarche artistique subjective, personnelle : ce sont deux situation, deux rapport au textes et deux actions de lire qui ne représentent pas la même expérience. C’est pourquoi je n’ai pas cet usage de l’IA sur mes textes de fiction. Je referme cette parenthèse.

Retour au 21 septembre : l’accusation provient d’un compte dont le nom est proche de celui du logiciel Pangram de détection d’IA et dont on ignore l’identité du propriétaire. Il est donc normal d’avoir des doutes ; d’autant que son calcul sur la probabilité d’obtenir plusieurs faux positifs n’était pas valable : les passages d’un même roman ne sont pas des tirages indépendants. Seulement, le soupçon ne naissait pas de ces captures d’écran. Dès le 12 septembre, une lectrice nommé Alphaleer avait écrit sur Babelio que le livre lui semblait produit avec une IA. Elle décrivait une prose séduisante en surface, mais vide à la lecture. L’écrivain Fabrice Colin a ensuite relevé des aphorismes de fin de chapitre et des métaphores qui le gênaient, sans prétendre savoir comment le texte avait été écrit. Des lecteurs habitués aux modèles de langage, dont Monsieur Phi, reconnaissaient eux aussi des tournures familières. Je vous en donnerai des exemples dans un instant.

À ce stade, il fallait être prudent. Comme d’habitude ce n’est pas l’attitude qui a prévalu. Immédiatement Grasset a parlé de « fake news » et de « théorie du complot », puis condamné « tout propos malveillant affirmant que le livre aurait été nourri ou écrit par une IA ». J’insiste : pour Grasset il est en soi « malveillant » de suggérer que leur auteur a utilisé l’IA. La maison a renouvelé sa « confiance absolue » à Orélien. Marc Levy a traité les auteurs du compte X de « racistes » et de « petites personnes minables ». Orélien a nié avoir fait appel à une machine et déclaré subir des attaques racistes. Il a défendu ses répétitions au nom d’une tradition littéraire haïtienne et caribéenne.

On peut condamner sans réserve les attaques racistes dont il dit être la cible. Mais la vraie question était celle du contenu du roman. Boréal, son éditeur québécois, a eu dès le départ une réaction plus mesurée : il disait ne pas prendre les allégations à la légère, tout en maintenant sa confiance envers l’auteur.

 


Voir également mon article :

MascarIAde littéraire


Un travail de vérification est-il possible ?

Pendant que certains débattaient des intentions du compte X, d’autres ont soumis le livre à des tests comparatifs. Le Monde a fait analyser plus de la moitié du roman par Pangram : l’outil y a classé plus de 95 % du texte comme produit par IA, tandis qu’il jugeait humains les extraits d’autres romans testés. Franceinfo a obtenu des résultats comparables en faisant varier la longueur et la nature des passages. Lucide, concurrent de Pangram, a soumis le roman entier à son propre détecteur. Ses 34 chapitres et son épilogue ont tous été classés comme générés ; aucun des 706 chapitres de 17 autres livres testés, dont sept romans d’auteurs haïtiens et africains, n’a reçu ce verdict.

Lucide vend un détecteur : son enquête intéresse aussi ses affaires. D’autres outils ont livré des résultats divergents. Il reste que la répétition du signal sur l’ensemble du roman et la comparaison avec d’autres livres rendent difficile de balayer l’affaire d’un « les détecteurs se trompent ». Aucun score ne permet pour autant de voir les brouillons, les éventuelles instructions données à une machine ou la part de réécriture humaine. Les versions successives du manuscrit –si elles existent– seraient beaucoup plus éclairantes.

Boréal précise maintenant qu’aucune IA n’a été utilisée depuis la réception du manuscrit. L’éditeur ajoute qu’il lui est impossible, à ce stade, de confirmer ou d’infirmer les accusations sur la rédaction du livre. Il a suspendu les activités promotionnelles pour préserver le bien-être d’Orélien. Cette position tranche avec la certitude affichée par Grasset au début de l’affaire.

 

Les anciens texte d’Orélien plaident contre lui

L’enquête a alors quitté les détecteurs. Antoine Lévy a signalé qu’une chronique publiée sous le nom d’Orélien en 2013 suivait de très près un article d’Andy Bautista paru cinq jours auparavant dans The Philippine Star. Monsieur Phi a poursuivi l’examen d’anciens textes ; Nicolas Casaux a ensuite publié une série de comparaisons. La Presse, qui avait accueilli la chronique en question, l’a vérifiée et a constaté qu’elle était, dans sa quasi-totalité, une traduction à peine remaniée de l’article philippin. Le journal a ajouté une mention de plagiat. Les Décrypteurs de Radio-Canada ont relevé des passages copiés dans au moins cinq textes d’opinion et chroniques datant de 2012 et 2013.

Un cas est particulièrement accablant. Où va le monde, présenté à un concours d’écriture de Radio-Canada et récompensé par un prix du public en 2012, reprend la préface du Matin des magiciens, publié en 1960 par Louis Pauwels et Jacques Bergier. On y retrouve des phrases presque identiques, la même progression autobiographique, avec certains détails personnels remplacés. Un prix a donc récompensé, sous le nom d’Orélien, un texte largement emprunté à un autre auteur.

Nous allons devoir faire bien attention à ne pas tout mélanger. Il est d’ores et déjà légitime de se demander quelle aide un écrivain peut demander à une IA ? Que doit-il déclarer à son éditeur et à ses lecteurs ? Le débat est ouvert. Mais le plagiat, lui, est une pratique connue et indéfendable. Les textes anciens désormais vérifiés montrent une appropriation répétée du travail d’autrui. Nous ne savons toujours pas comment C’était ça ou mourir a été rédigé ; mais nous avons des raisons supplémentaires de suspecter une magouille. Et du reste l’existence des plagiats me semble suffisante pour justifier qu’on demande des comptes aux organisateurs de prix réputés dans leur manière de choisir les auteurs ajouté à leurs listes de sélection.

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Les prix devront expliquer leurs choix

Le Salon du livre de l’Estrie a retiré à Orélien son titre d’invité d’honneur en raison des plagiats révélés. Le 25 septembre, l’Académie Goncourt a supprimé C’était ça ou mourir de sa première sélection. Son communiqué cite les plagiats et juge que le roman est, « selon toute vraisemblance », très largement le produit d’une IA. Deux jours plus tôt, le président de l’Académie, Philippe Claudel, disait avoir aimé le livre sans soupçonner un tel recours à sa lecture. La Fnac présente toujours Orélien comme son lauréat ; je n’ai trouvé, à l’heure de cette vérification, aucune annonce de retrait par les jurys du Renaudot, du Femina ou du Médicis, ni de nouvelle réponse publique de Grasset à la décision du Goncourt.

Le jury du prix Strasbourg Espoir CIC, déjà attribué à Orélien en août, s’est réuni en urgence et a décidé à la majorité de remettre finalement le prix à Amandine Agic, pour D’un pays qui n’existe plus.

Cette décision de l’Académie Goncourt, elle laisse totalement sans réponse la question des critères de sa sélection. Qu’avait-elle distingué dans ce texte ? La Fnac parlait d’une grande voix littéraire. Ses jurés, comme ceux des autres prix, peuvent défendre leur lecture et montrer les qualités qu’ils voient au roman. Ils ne sont évidemment pas tenus d’avoir anticipé une enquête sur les textes anciens de l’auteur. Mais lorsqu’une prose est à ce point célébrée, un auteur encensé, il faut se demander si cela est corrélé à une qualité réelle du texte.

Je peux comprendre que le récit d’un exilé haïtien soit profondément touchant, et que le parcours de son auteur attire l’attention sur le livre. Ces éléments ont certainement influencé l’accueil réservé au roman ; mais jusqu’à quel point ? Je ne vais pas réclamer des tests randomisés en double aveugle dans la critique littéraire, mais il me semble que la qualité des phrases doit pouvoir se défendre pour elle-même. Quand je lis du Racine, du Flaubert ou du Victor Hugo, je saisis la distance qui me sépare de leur talent, le doute s’éteint de lui-même. Mais si le texte est une succession de formules calamiteuses, répétitive, ternaires, téléphonées et pataudes, de comparaisons pseudo-profondes et de pirouettes approximatives, le soupçon pèsera sur les conditions dans lesquelles s’exerce la grand-messe des récompenses mondaines. Que vaut encore le jugement littéraire de ce petit monde ?

Il faudrait par ailleurs oser dire que le racisme n’est pas toujours absent de certaines postures qui s’en défendent. La défense automatique, presque réflexe, du roman d’Orélien qui consiste à le soustraire aux critiques qui sembleraient légitime envers un auteur blanc est une insulte aux auteurs noirs qui n‘ont pas volé leur succès, qui n’on pas menti sur leur travail. Cette condescendance là est quasiment une double peine.

Roselyne Bachelot a dit dans C à vous qu’elle avait aimé le roman et lancé : « Tant pis s’il est écrit par IA ! » C’est une position défendable pour une lectrice qui juge d’abord l’effet du livre sur elle. Elle ouvre cependant une question que les prix ne peuvent plus éluder. Peuvent-ils couronner un texte largement généré ? Si oui, avec quelles limites ? Si non avec quelles garanties ?

 

La gueule de l’expertise

Sur Franceinfo, le chercheur en IA Jean-Gabriel Ganascia, habitué des plateaux TV où il professe de très nombreuses certitudes souvent en décalage avec la réalité du fonctionnement et des développement des IA depuis quelques années, via dire ex cathedra la vérité sur l’incapacité des LLM à produire le roman d’Orélien.

Il cite « C’était ça, la magie de Ti-Samson. Il ne mentait pas. Il décalait la réalité jusqu’à ce qu’elle épouse ses espérances. Il n’achetait pas de mensonges : il les louait à crédit, avec des intérêts de naïveté. »

Puis il conclut : « Je n’arrive pas à imaginer une seconde que des logiciels d’IA […] puissent générer [cela]. » Il évoque même, dans l’hypothèse d’un recours à l’IA, une « maîtrise extraordinaire ». Voilà ce qui me sidère : l’exemple qu’il choisit pour écarter cette hypothèse présente justement plusieurs des procédés que reconnaissent les utilisateurs réguliers de ces outils. Deux oppositions bien rangées, puis une métaphore financière filée jusqu’aux « intérêts de naïveté ». Ganascia peut trouver la phrase belle ; son goût ne lui permet pas de déclarer qu’une IA ne saurait la produire.

Il insiste sur LinkedIn. Cette fois, il cite un autre passage qu’il juge « bouleversant » :

« Je n’étais pas triste. Non. La tristesse, on l’a depuis longtemps enterrée, chez nous. On n’a plus de place dans le cœur pour elle. Ce que j’avais, c’était le goût du néant, le goût de l’injustice quotidienne. Le goût des jours qui passent sans te reconnaître. J’errais dans Santiago comme un débris que la ville refusait de ramasser. Je regardais les vitrines sans y voir mon reflet. J’entendais les conversations sans qu’aucune me concerne. J’étais un e muet, une lettre échappée d’un mot mal tapé, un accent inutile. »

Il ajoute : « Si un chatbot aide un “e muet, une lettre échappée d’un mot mal tapé, un accent inutile” à écrire aussi bien, alors encourageons les… Mais, j’en doute fort. »

Ganascia engage ici son jugement d’expert pour écarter une possibilité technique à partir de son émotion de lecteur. Les analyses convergentes de Pangram et de Lucide ne reconstituent pas à elles seules la fabrication du roman. Elles rendent toutefois son assurance publique difficile à défendre. Sur quoi reposait-elle ?

 

Le contenu

Il faut maintenant regarder les phrases elles-mêmes. D’autres lecteurs en ont relevé bien avant et pendant la polémique. Vous relèverez le rythme ternaire obstiné et l’usage répété du mot « comme » et les images bancales, approximatives, qui peuvent passer pour de la poésie.

Commençons avec ce qu’on trouve dans les trois premiers paragraphes :

« J’ai ri comme un idiot, un imbécile fini, un fou à l’élastique trop tendu. Pas un rire joyeux ni même un rire nerveux, comme celui qu’on pousse quand on évite une bouse de vache dans la rue. Un rire sec, maigre, tordu comme un arbre qui a grandi dans une ruelle sans soleil. » [C’est la deuxième phrase du roman]
« C’était un cendrier géant, un cimetière sans tombes, un théâtre absurde où les rôles changeaient à chaque rafale. »
« un salaire qui suffisait à acheter du riz, du savon et trois cauchemars par semaine. »
« ma chemise bleue, celle des jours sérieux. »
« quand les balles se mettent à parler, on ne leur coupe pas la parole en fuyant au hasard. Fuir sans direction revient souvent à exposer son dos à la mort. J’étais figé, retenu par une peur si dense qu’elle semblait avoir son propre poids. J’ai attendu plus d’une heure, un morceau de temps étiré comme un linge trempé que l’on tord sans fin… »
« Puis les flammes ont sauté d’un toit à l’autre comme des enfants en colère. »

Ailleurs dans le livre, les internautes ont signalé d’autres formules du même tonneau :

« Mes lèvres étaient sèches comme un évangile sans foi. »
« Petit, sec, l’œil noir comme l’oubli, la voix douce comme du thé amer. »
« Un gars maigre, sec comme un clou rouillé. »
« Une marque invisible logée quelque part entre la peur et la lucidité. »
« Puis il m’a dit : Je vais tenter par Ouanaminthe. Il y a un gars qui peut me faire passer. Ce n’est pas un visa. C’est un passage. Une ouverture. »
« Il avait cette manière de rire sans les dents. Pas parce qu’il lui en manquait. Mais parce que montrer les dents, ici, c’est dangereux. Ça peut être pris pour une provocation, une revendication, une preuve de vie. »
« J’avais la fièvre. La vraie. Celle qui ne prévient pas, qui monte comme un mensonge bien raconté. »  (Ça ne veut rien dire.)
« Des bras pour les champs de canne à sucre. On leur donnait un numéro, pas un nom. Une machette, pas une promesse. On les débarquait à La Romana ou à San Pedro de Macorís comme du bétail nourri aux illusions. »
« Claritza, par exemple, lavait des bouteilles le jour et des regards la nuit. Elle avait des doigts fins, une bouche fière et une voix douce comme les mensonges qu’on se raconte pour tenir. »
« La République dominicaine, pour moi, c’était un vestibule. Pas encore un exil. Pas non plus un refuge. Plutôt un sas. Une antichambre d’Haïti, un purgatoire où il est encore permis d’espérer un retour – même si le retour, comme la foi, est parfois un mirage qui s’étire. À Dajabón, la frontière était une respiration. Une inspiration haïtienne, une expiration dominicaine. Une marée humaine qui se gonfle et se vide, comme si l’île elle-même, fatiguée d’être coupée en deux, essayait de faire respirer à l’unisson ses deux poumons. Le marché frontalier était son cœur battant. Là, les voix et les langues s’entremêlaient : le créole s’accrochait à l’espagnol, l’espagnol mordait le créole, et au milieu de ce mélange de cris, de poussière et de volaille, l’économie du désespoir tenait debout. »
« Je cirais encore mes chaussures chaque matin. Pas pour qu’elles brillent. Seulement pour me rappeler que j’existais encore. Un jour, j’ai vu un enfant haïtien traverser la rivière à la nage, un panier vide sur la tête. Il riait. Il riait comme si l’eau ne portait pas la mémoire du sang. En le voyant, je me suis dit que la vie continuait malgré tout. Même ici, dans cette antichambre de la misère, il restait des éclats d’espoir. Des grains de lumière. Des respirations d’avenir. »
« j’irais vers la république voisine, vers la ligne, vers l’entre-deux. Pas parce que j’avais un plan, ni parce que quelqu’un m’attendait là-bas. Simplement parce que j’avais entendu dire qu’on pouvait passer. »

On peut aimer cette prose. On peut même la juger digne de prix littéraires. Mais qu’on ne vienne pas m’expliquer que ces phrases dépassent les capacités d’un modèle de langage actuel.

Un reste d’innocence ?

Reste une autre possibilité : Orélien aurait écrit lui-même un texte imprégné des tournures de ChatGPT. L’usage massif de l’IA pourrait bel et bien changer notre manière d’écrire. Mais en l’espèce je vais citer derechef le travail de Monsieur Phi. Il est remonté aux publications anciennes d’Orélien, en aout 2023, quelques mois après la mise à disposition de GPT-4. Le texte promet une « quête inlassable de la vérité », évoque une « bouée dans l’océan tumultueux du web » et enchaîne les formules générales sur les défis de l’époque. Il montre ensuite deux publications Facebook de 2025, dont la prose lui paraît plus souple, mais toujours caractéristique des modèles de langage. Enfin vient le roman de 2026, dont il a surligné les rythmes ternaires, les oppositions et les comparaisons à répétition.

Cette chronologie plaide pour l’accusation : après les plagiats dans des textes antérieurs à ChatGPT apparaissent des publications dont le style évoque les outils disponibles à leur époque. Chacun se fera un avis.

Restons humains

N’oublions pas ce qui est arrivé à Jason Arday. Ce professeur de sociologie à Cambridge était devenu un symbole : un universitaire noir au parcours présenté comme exceptionnel, que son institution et les médias avaient porté aux nues. Puis les accusations de plagiat et les contradictions de sa biographie ont surgi. Ceux qui avaient fait de lui un emblème ont défendu leur récit ; parmi ceux qui l’attaquaient, certains ont versé dans le racisme et la haine. Arday est mort le 14 août, il y a moins de deux mois. J’ai raconté cette affaire ici :

Avons-nous retenu la leçon ?

Thélyson Orélien a plagié. Tout indique qu’une IA a écrit une large part de son roman, malgré ses dénégations. Il mérite probablement l’oubli et la honte, mais pas le harcèlement. Le monde littéraire, lui, doit maintenant choisir : continuer à nier ce qu’il a sous les yeux pour sauver la face, éviter de revenir sur ses méthodes et refuser de reconnaître des accusations fondées parce que des racistes les ont aussi reprises ; ou admettre ses erreurs et répondre de ses choix.

Les jurys vont devoir dire ce qu’ils récompensent, ce qu’ils attendent d’un auteur et quelle place ils accordent à l’IA. Ce sera peut-être l’occasion d’injecter un peu de rationalité, de méthode et donc de crédibilité dans les prix littéraires.

 

Acermendax

 

Hier matin, dans le train, j’ai partagé un court message à propos d’un recul inquiétant de l’acceptation de l’homosexualité chez les adolescents aux Pays-Bas. Je n’avais pas encore lu le rapport en détail. Je voulais simplement poser le sujet quelque part, pour y revenir ensuite quand j’aurai le temps de consulter l’étude mentionnée. Pour éviter de dire et de croire des bêtises, il est nécessaire de regarder les chiffres, d’examiner le raisonnement et les méthodes afin d’évaluer si on a identifié ou pas les causes de ce qui est décrit.

Mon commentaire tenait en une phrase : « De toute évidence il se passe quelque chose. »

Très vite, tout au long de la journée que j’ai passé à siéger en commission au Centre National du Livre -bénévolement- une partie des réponses a confirmé qu’il se passait aussi quelque chose dans notre manière de recevoir ce type d’information. Une donnée sur l’homophobie des adolescents aux Pays-Bas a été immédiatement rattachée à l’islam, à l’immigration, aux Palestiniens, aux « pays ultra-conservateurs », parfois au « grand remplacement ». Certains comptes semblaient ne s’intéresser aux homosexuels que dans la mesure où leur sort permettait de charger les musulmans.

D’autres, dans le même fil, dénonçaient « la propagande LGBT », « l’overdose », la visibilité jugée excessive ou la « dérive LGBTQI++++ ». Autrement dit, des gens prétendaient expliquer l’homophobie par l’immigration tout en formulant eux-mêmes des arguments homophobes très classiques.

Revenons sur l’information de départ. Le rapport HBSC 2025, publié par l’Université d’Utrecht et le Trimbos-instituut, repose sur un échantillon de 1 510 élèves de primaire et 5 541 élèves du secondaire, dont 5 103 âgés de 12 à 16 ans. Dans le secondaire, la proportion d’élèves ayant une attitude positive envers l’homosexualité passe de 59,1 % en 2021 à 36,5 % en 2025. Chez les garçons, elle passe de 40,3 % à 22,3 % ; chez les filles, de 78,1 % à 51,3 %. La part des élèves estimant qu’un camarade gay ou lesbienne peut parler ouvertement de son orientation sexuelle à l’école recule de 59,6 % à 44,9 %. Le rapport souligne que la rupture est forte par rapport aux tendances antérieures observées depuis 2009. Donc, il se passe quelque chose !

Les auteurs proposent plusieurs pistes. Ils inscrivent la baisse dans un contexte où les sujets de diversité sexuelle et de genre sont devenus plus disputés publiquement : controverses autour de l’éducation à la sexualité, réactions hostiles à la journée Purple Friday[1] ou aux drapeaux arc-en-ciel dans certaines écoles, prises de parole critiques de figures publiques, circulation rapide de ces discours par les réseaux sociaux. Autrement dit, le recul observé s’inscrit dans un climat de paniques morales largement porté par des milieux conservateurs, réactionnaires et d’extrême droite. Les sympathisants de droite devraient être heureux de constater que leur militantisme fonctionne au lieu d’accorder tous les lauriers aux étrangers mahométans !

Le réseau HBSC indique que la baisse touche les jeunes avec et sans origine migratoire, que la part d’élèves avec origine migratoire est comparable entre 2021 et 2025 —la population n’a pas été ‘remplacée’ !—, et que le changement vise spécifiquement l’intimité entre personnes de même sexe plutôt que l’intimité physique en général.

Les religions et l’homophobie

Évidemment, je suis le premier à considérer que la religion pèse dans tout cela, et pas en raison des émotions que suscite la vue d’un voile, d’une kippa ou d’un crucifix, mais parce qu’on dispose de données scientifiques.

Les grandes enquêtes internationales montrent régulièrement que la religiosité a un impact sur l’attitude envers l’homosexualité. Et c’est aussi le cas des normes sexuelles conservatrices, du genre, de l’âge, de l’éducation, du niveau de vie et de l’orientation politique.

Rappelons-nous des résultats d’une enquête Ifop réalisée fin 2025 en France. Parmi les jeunes interrogés se déclarant musulmans, 49 % jugent « inacceptables » les relations amoureuses entre personnes du même sexe, contre 7 % des jeunes sans religion ; 62 % estiment que les personnes homosexuelles devraient éviter de rendre leur orientation visible dans l’espace public.

La relation entre islam et homophobie est avérée, elle est plus forte qu’avec les autres religions évaluées. Et cela constitue une très bonne raison de lutter contre l’influence de l’islam. Mais les idéologies de droite violemment opposées à l’islam pour des raisons identitaires ont-elles le droit de se présenter comme des championnes de la lutte contre l‘homophobie sans provoquer une grande hilarité navrée devant tant d’hypocrisie de la part de mouvements qui ont toujours fait obstacle à l’évolution du droit des personnes non hétéro ? Je reformule: est-ce que vous prenez les gens pour des jambons ?

La faute à l’islam ?

Revenons aux Pays-Bas. Et demandons-nous si cette évolution défavorable aux droits LGBT est liée oui ou non à l’islam — parce que si c’est vrai c’est grave, et vous pouvez compter sur moi pour le dire.

Les normes islamiques sont homophobes dans leurs textes, dans leurs autorités religieuses majoritaires et dans beaucoup de milieux pratiquants. Le christianisme conservateur produit aussi ce type de normes, comme d’autres orthodoxies religieuses. Les doctrines religieuses qui sacralisent une famille hétérosexuelle, reproductive et hiérarchisée tendent à classer l’homosexualité parmi les fautes, les désordres ou les menaces morales. N’ayons pas peur de le dire. Mais rien n’indique que l’influence de l’Islam explique une chute générale de 2021 à 2025 chez les adolescents néerlandais, puisque cette baisse existe aussi chez les élèves sans origine migratoire.

Dans une étude de 2021, Röder et Spierings montrent que les migrants musulmans et leurs descendants en Europe occidentale ont, en moyenne, des attitudes plus négatives envers l’homosexualité quand leur religiosité est plus forte, en particulier lorsqu’elle se traduit par la fréquentation de la mosquée.

Leur article montre aussi que les normes du pays d’origine pèsent davantage sur la première génération, tandis que les personnes ayant grandi en Europe tendent à adopter des attitudes plus libérales que les primo-migrants. Les auteurs ajoutent que la discrimination perçue dans le pays d’accueil peut contribuer au maintien de normes conservatrices, surtout chez les personnes fréquentant la mosquée. On comprend donc que la causalité est multiple  ; il s’agit d’un mélange de socialisation religieuse, de normes d’origine, de trajectoires d’intégration et de rapports conflictuels avec la société majoritaire.

L’étude empirique de l’Université d’Amsterdam publiée en 2026 nous permet de compléter ce tableau. Elle porte sur plus de 31 000 jeunes néerlandais et distingue plusieurs dimensions : égalité LGBTIQ+, autonomie affective, opinions sur le genre, Purple Friday, toilettes neutres. Ses résultats montrent que les opinions des jeunes sont très variables selon les thèmes. Une majorité soutient encore des principes abstraits comme l’égalité ou la liberté d’aimer qui l’on veut, mais les sujets plus visibles liés à l’identité de genre suscitent davantage de réserves.

Dans le rapport complet, les attitudes moins favorables aux personnes LGBT et à leurs droits sont surtout associées au conservatisme sociopolitique général et au genre : les garçons répondent en moyenne moins favorablement que les filles.

Les jeunes qui accordent davantage de place à la religion expriment aussi, en moyenne, des opinions moins favorables aux personnes LGBT. En revanche, avoir ou non une origine migratoire ne suffit pas, dans cette enquête, à expliquer ces opinions. Les chercheurs observent des différences dans certains sous-groupes, selon la place qu’y occupe la religion.

Dans cette étude, les attitudes défavorables aux personnes LGBT sont donc d’abord associées au genre et aux idées conservatrices. Et cela signifie qu’il faut regarder ce qui se passe dans la socialisation des garçons, dans les groupes de pairs, dans les normes de virilité et dans les espaces numériques qui les renforcent. L’homophobie adolescente ne fonctionne pas seulement comme une opinion sur les homosexuels. Elle sert aussi à discipliner les écarts aux normes de genre. Dans une cour de collège ou de lycée, l’insulte homophobe ne vise pas uniquement des élèves homosexuels ; elle vise aussi le garçon jugé trop fragile, trop scolaire, trop proche des filles, pas assez viril, pas assez conforme au rôle attendu.

La littérature scientifique sur les adolescents va dans ce sens. Birkett et Espelage montrent que les injures homophobes chez les adolescents s’inscrivent dans les groupes de pairs et les normes de masculinité.

Poteat montre que les normes masculines et les croyances favorables à la violence sont liées aux comportements agressifs et homophobes chez les adolescents.

  • Poteat, V.P., Kimmel, M.S. and Wilchins, R. (2011), The Moderating Effects of Support for Violence Beliefs on Masculine Norms, Aggression, and Homophobic Behavior During Adolescence. Journal of Research on Adolescence, 21: 434-447. https://doi.org/10.1111/j.1532-7795.2010.00682.x

Une source francophone va dans le même sens : Durif-Varembont et Weber, dans la Nouvelle revue de psychosociologie, décrivent les insultes de genre à l’école comme un langage adolescent banalisé, doté d’une fonction de socialisation et d’intégration aux normes du groupe des pairs.

Gabrielle Richard, sociologue du genre, résume ce mécanisme en parlant d’une police du genre : un garçon traité de « pédé » peut être un garçon que ses pairs jugent insuffisamment conforme au rôle masculin attendu ; sexisme et homophobie fonctionnent alors ensemble.

 

Ce détour par les normes masculines éclaire les commentaires que j’ai reçus. Plusieurs comptes ne disaient pas seulement : « l’islam est homophobe ». Ils disaient aussi que la visibilité LGBT serait devenue excessive, que les jeunes seraient soumis à une propagande, que le mouvement LGBT aurait provoqué lui-même le retour de bâton. Ce discours appartient à l’homophobie ordinaire des sociétés occidentales. Il n’a pas besoin de l’islam pour exister. Il était déjà là dans les insultes de cour de récréation, dans la panique autour de l’éducation sexuelle, dans les blagues sur les garçons pas assez virils, ou sur les filles qui le seraient trop, dans les discours qui tolèrent les homosexuels à condition qu’ils restent discrets.

On ne peut donc pas échapper à la question du rôle de la manosphère et des réseaux sociaux. En 2026, Ipsos I&O a publié une enquête menée auprès de professionnels de l’enseignement néerlandais : 78 % des professionnels du secondaire interrogés pensent que les garçons de leur établissement sont influencés, à des degrés divers, par des contenus en ligne sur la masculinité ; 49 % des enseignants disent entendre régulièrement des plaisanteries ou remarques misogynes venant de garçons envers des filles ou des élèves LGBT ; 56 % des professionnels du secondaire pensent que ces comportements ont augmenté dans les quatre dernières années. Les auteurs rappellent que ces données reposent sur des perceptions de professionnels, non sur une mesure objective du comportement des élèves.

Le contexte européen confirme que le sujet dépasse largement l’islam. ILGA-Europe documente en 2026 une dégradation des droits et de la visibilité LGBTI dans plusieurs pays d’Europe et d’Asie centrale, avec des lois dites de « propagande », des restrictions sur les marches des fiertés, des attaques contre les programmes éducatifs sur l’égalité et la diversité, et une politisation croissante des sujets de genre.

Politiquement, ces reculs ne viennent pas de nulle part. Dans les exemples documentés par ILGA-Europe, ils sont souvent portés par des gouvernements national-conservateurs ou autoritaires et par des partis d’extrême droite, parfois articulés à des réseaux religieux. La Hongrie de Viktor Orbán, la Géorgie du parti du pouvoir Rêve Géorgien ou les offensives de Vox contre certaines lois d’égalité en Espagne montrent que l’homophobie politique contemporaine n’est pas un produit d’importation islamique : elle travaille aussi le cœur des droites réactionnaires européennes.

L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne rappelle aussi que les personnes LGBTIQ en Europe restent fortement exposées au harcèlement, à la violence et aux discriminations. Selon son enquête européenne publiée en 2024, plus de deux répondants LGBTIQ sur trois déclarent avoir subi du harcèlement, des moqueries, des insultes ou des menaces liés au fait d’être LGBTIQ pendant leur scolarité.

Alors, que sait-on ?

Le diagnostic le plus solide est donc le suivant. Les normes religieuses conservatrices, notamment islamiques mais pas seulement islamiques, sont bien associées à des attitudes moins favorables envers l’homosexualité. Aux Pays-Bas, les jeunes avec origine migratoire ont en moyenne des attitudes moins positives que les jeunes sans origine migratoire dans l’enquête HBSC 2025. Mais les données disponibles ne permettent pas d’attribuer la chute de 2021 à 2025 à l’islam ou à l’immigration comme cause centrale démontrée. Le phénomène touche aussi les élèves sans origine migratoire, il est très marqué chez les garçons, il s’inscrit dans un backlash anti-LGBT plus large, et il entre en résonance avec plusieurs facteurs que j’ai évoqués : conservatisme général, normes de genre, socialisation entre pairs, manosphère, réseaux sociaux, climat scolaire, controverses autour de l’éducation sexuelle, religions conservatrices et polarisation culturelle.

Mais en réponse à mon post, beaucoup de gens ont préféré dire « tout le monde sait ». Sous-entendu : la vraie cause n’aurait pas besoin d’être nommée ; comme Voldemort, elle serait trop évidente, trop dérangeante pour le “camp du bien”. Et cette vraie cause, ce serait donc… [Veuillez insérer ici vos injures xénophobes favorites]. Cette certitude feinte ou réelle de pouvoir attribuer aux étrangers, activement occupés à grand-remplacer l’occident, le recul de la tolérance envers les altérités sexuelles, elle dispense de lire les rapports. Elle permet de rester campé sur les narratifs qui renforcent le sentiment d’appartenance et qui anesthésient l’esprit critique.

Cette situation est particulièrement cruelle pour les jeunes gays, lesbiennes, bisexuels ou trans issus de familles musulmanes qui doivent subir une double peine : celle des normes religieuses conservatrices qui les contraignent, et celle des discours racistes qui prétendent les défendre tout en les assignant à une origine suspecte.

J’attire votre attention sur le fait qu’ici comme ailleurs je n’ai pas besoin de vous dire que l’immigration c’est bien ou c’est mal pour m’intéresser aux faits et aux données de la science. Je ne m’exprime pas sur l’immigration ici parce que les données nous indiquent que ce n’est pas un facteur déterminant dans le phénomène étudié. Et si l’immigration était un facteur déterminant, je le dirai sans aucun problème.

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Qui est dupe ?

Je me demande qui est dupe quand une partie du spectre militant ne s’intéresse aux homosexuels que lorsque leur situation peut servir contre les musulmans. Mais je me demande aussi qui peut croire qu’il faut défendre l’islam au nom du progressisme alors que cette idéologie, dès qu’elle en a le pouvoir, n’a de cesse de détruire les valeurs du progressisme.

Je pense que l’absurdité de ces positions n’est pas difficile à voir. Mais beaucoup de gens autour de nous ont adopté un mode de fonctionnement ou le réel n’a guère son mot à dire tant qu’on peut asséner un argument qui fera mal au camps des dégénérés d’en face. Et peut importe qui doit encaisser les dommages collatéraux.

Acermendax

 


[1] Purple Friday, ou Paarse Vrijdag (« vendredi violet »), est une journée organisée dans les établissements scolaires néerlandais pour soutenir les élèves LGBT+ et lutter contre le harcèlement. Élèves et personnels peuvent porter du violet ; les écoles proposent aussi des activités sur la diversité sexuelle et de genre. La journée existe depuis 2010.

Nouveau scandale dans le monde du livre. C’était ça ou mourir, présenté comme l’un des bijoux de cette rentrée, plébiscité, déjà couronné par le prix du Roman Fnac et sélectionné pour le Renaudot et le Goncourt, est accusé d’être un pur produit de l’intelligence artificielle. Depuis quelques semaines, des lecteurs s’étonnaient de tournures stylistiques balourdes, typiques à leurs yeux du galimatIA généré en flux continu par les LLM (large language models, ou grands modèles de langage).

Aussitôt, levée de boucliers pour protéger l’auteur, Thélyson Orélien, contre l’infamie d’une telle accusation. Grasset, son éditeur français, parle de « théorie du complot » et de « fake news ». Une source proche de l’auteur se demande aussi si les accusations pourraient venir de la concurrence ou viser Orélien parce qu’il est noir et haïtien. L’écrivain québécois né en Haïti assure avoir écrit ce livre « avec ses tripes ». Les Éditions du Boréal, qui ont publié le roman au Québec, disent d’abord avoir pris connaissance des allégations et ne pas les « prendre à la légère », tout en maintenant leur confiance envers l’auteur.

Le petit compte Twitter — deadname de X — par lequel le scandale arrive est immédiatement visé par des procès d’intention. Une fracture s’installe entre ceux qui sont certains que l’auteur n’a pas utilisé l’IA et que les accusations sont racistes, et ceux qui sont sûrs qu’il l’a utilisée et se moquent du monde littéraire qui n’a rien vu et s’apprête à couronner un faussaire. Moi, j’étais sûr que les extraits diffusés du livre étaient gênants (voir ma réaction) : j’imagine mal qu’on élève une telle prose au rang de haute littérature, et mon usage de l’IA me rend sensible à certaines de ses tournures. Je ne peux toutefois pas déduire de cette impression la manière dont Orélien a travaillé, ni la part éventuelle de réécriture humaine.

Le point de départ est un diagnostic obtenu par IA. C’est peut-être ironique, mais ces outils font désormais partie du débat. Énorme coup de publicité pour Pangram s’il permet de dévoiler une supercherie ; d’où la crispation d’Internet, où règne aussi le soupçon d’un coup de communication d’une entreprise qui ferait son beurre en dénonçant à tort un auteur dont le roman sur l’exil s’est déjà vendu à quelque 35 000 exemplaires.

Quel diagnostic ?

Depuis deux jours, c’est l’empoignade. Ce matin, je lis des développements intéressants, notamment un travail de Lucide, concurrent de Pangram, qui avait les moyens de réaliser une comparaison plus ample. L’entreprise a soumis le roman entier à son détecteur, chapitre par chapitre, ainsi que dix textes antérieurs à 2022, dont trois d’Orélien, et 17 autres livres entiers. Parmi ces derniers figurent sept romans d’auteurs haïtiens et africains : l’origine culturelle de l’auteur avait été invoquée pour contester les résultats de Pangram.

Le résultat est frappant : les 34 chapitres et l’épilogue sont tous classés comme générés par IA, presque toujours à 100 %, tandis qu’aucun des 706 chapitres des autres livres testés ne reçoit ce verdict. L’AFP a toutefois soumis les extraits à d’autres détecteurs et obtenu des résultats divergents. Lucide publie sa méthode, mais reste une entreprise qui vend un détecteur. Surtout, son résultat ne nous apprend pas comment l’auteur a travaillé. Un score de 100 % attribué à un chapitre ne signifie pas que nous savons quelles phrases ont été produites par une machine, puis éventuellement reprises par un humain.

C’est encore insuffisant pour affirmer sans état d’âme que le livre est totalement artificiel, ou pour accuser Orélien d’avoir menti. Les conséquences seraient lourdes pour lui et pour son éditeur. La réaction de Grasset montre d’ailleurs que l’accusation est grave à ses yeux : si elle était fondée, le livre n’aurait probablement pas été présenté de la même manière. Cela rend d’autant plus nécessaire une réponse sur la fabrication du texte, au-delà du rejet des accusations.

Mais il y a plus. Mon collègue Monsieur Phi, par qui j’ai découvert l’affaire, a creusé les textes plus anciens d’Orélien et signale sur le blog de l’écrivain des passages qu’il estime plagiés. Si ces rapprochements se vérifient, ils apporteront un éclairage tout à fait pertinent sur la méthode de travail de l’auteur et sur les choix des éditeurs.

Monsieur Phi estime par ailleurs pouvoir suivre, dans les textes datés d’Orélien, l’évolution des styles des générations successives d’IA. Sans jouer les médiums, j’imagine mal que cette affaire se referme sur un simple haussement d’épaules. Je reconnais volontiers à Orélien le droit d’utiliser l’IA, comme il m’arrive de le faire dans mon travail de vulgarisation. Un plagiat établi et un mensonge sur la fabrication du livre appelleraient, eux, une autre appréciation.

Des conséquences humaines

L’affaire me fait songer à celle de Jason Arday. Cet universitaire noir, dont le parcours personnel avait été érigé en récit héroïque, a fait l’objet d’accusations de plagiat et de questions sérieuses sur plusieurs éléments de sa biographie. Il contestait ces accusations. La polémique s’est envenimée d’attaques racistes et d’un acharnement contre le chercheur, tandis qu’une partie du monde académique semblait plus soucieuse de défendre le symbole qu’Arday était devenu que d’examiner sereinement les faits. Il s’est retrouvé au centre d’une bataille idéologique dont personne ne sort grandi.

Arday est mort en août. Les circonstances de sa mort font l’objet d’une enquête ; il est peut-être prématuré d’affirmer qu’il s’est donné la mort, ou d’attribuer son décès à la polémique… Ou pas.

Un mois plus tard, aurions-nous oublié le drame humain que peut représenter une telle mise en cause publique ?

À ce stade, il me semble donc utile de rappeler que Thélyson Orélien n’est pas un criminel et qu’il n’a pas prémédité de devenir l’idole du moment d’un monde littéraire visiblement peu préparé à examiner le soupçon de plagiat et le galimatIA, cette bouillie terriblement familière aux lecteurs de textes générés. Les questions sur son livre méritent des réponses précises. L’acharnement contre sa personne n’en fournira aucune.

L’IA est désormais dans nos livres

La mesure du scandale, si le recours massif à l’IA se confirme, tient aussi à l’accueil réservé au roman. Des lecteurs ont trouvé sa prose médiocre alors que le livre était porté vers les prix les plus prestigieux. Le monde littéraire devra pouvoir défendre la qualité qu’il lui a reconnue. Une partie de ses représentants a préféré rabaisser les auteurs des premières critiques et marquer au fer rouge l’idée même d’un recours aux LLM. Leur indignation rend aujourd’hui la discussion plus difficile.

Désormais, le dentifrice est hors du tube, le diable a jailli de la boîte — et je manque d’un troisième terme pour reproduire le rythme ternaire qui, aux yeux de beaucoup d’entre nous, trahit certains passages d’Orélien. Les écrivains sont tout entiers plongés dans un monde où l’IA fera partie du paysage et où le soupçon entourera celles et ceux qui assureront ne jamais avoir recours à ces instruments de génération de texte. Le débat sur la place de l’IA dans l’art s’est imposé à nous. Ce sera le sujet de l’émission programmée sur La Tronche en Biais le 20 octobre : « Les IA tuent-elles les artistes ? »

Il y aura de la vie, de l’art et de la littérature après cette bascule de l’IA, mais nous allons devoir passer par une transition de notre rapport à l’autorat et au contrat moral qui lie un écrivain, un musicien, n’importe quel artiste, au public.

Je pense plus sain de se concentrer sur ce débat passionnant, un peu inquiétant et très important pour les nouvelles générations d’artistes, que de s’acharner sur le cas Orélien, quand bien même il raflerait des prix avec un texte pissé au kilomètre par un LLM américain.

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Édit du 23 septembre, 19h — Des plagiats avérés dans des textes antérieurs

Depuis la publication de ce billet, les soupçons de plagiat évoqués plus haut ont pris une autre consistance. Antoine Lévy a signalé qu’un article signé par Thélyson Orélien en 2013, « Ne mettons pas nos héros sur un piédestal », reprend très largement un texte publié cinq jours auparavant par Andy Bautista dans The Philippine Star. J’ai comparé les deux versions : elles suivent le même déroulement, reprennent les mêmes exemples et comportent des traductions littérales jusque dans certaines maladresses. Monsieur Phi a également publié ce rapprochement, puis Nicolas Casaux a poursuivi l’examen d’autres articles anciens.

Deux autres cas ont pu être vérifiés. Dans « Mo Yan : celui qui ne parle pas », publié en 2012, Orélien suit de près la construction et plusieurs développements d’un article d’Alison Flood paru le même jour dans The Guardian. « Tous les conflits deviennent mondiaux » reprend, pour sa part, des passages entiers d’un article publié en français dans La Pure Vérité en 1985. Ces textes ne citent pas les articles dont ils reprennent la matière.

Nicolas Casaux présente d’autres rapprochements dans son enquête. Je retiens ici les cas que j’ai pu contrôler directement. Hélas, l’existence de plagiats nombreux remontant jusqu’à 2012 alourdit le dossier et constitue en soi un problème plus grave qu’un roman généré poussivement avec un LLM. Un écrivain porté aux portes de la gloire des grands salons parisien sur la base d’une carrière construite sur le plagiat st le signal fort que le monde de l’édition n’est pas la hauteur des valeurs minimales de la profession.

Au moment de cet édit, Orélien nit encore avoir eu recours à l’IA pour C’était ça ou mourir. Mais là aussi les indices qui s’accumulent pointent dans la même direction.

Acermendax
Texte relu, corrigé et amendé avec l’aide de ChatGPT.

J’ai récemment reçu Ali Babal sur la TeB afin d’avoir un entretien sur la critique de l’Islam avec un apostat de cette religion, très bien placé pour parler de la manière dont cette critique est perçue et elle-même critiquée. Au cours de notre échange, il a défendu Vincent Lapierre. Selon lui, l’ancien collaborateur d’Alain Soral aurait depuis longtemps pris ses distances avec cet univers et serait aujourd’hui, au fond, un humaniste et un homme de gauche.

Cette description a fait réagir.

Dans les commentaires, plusieurs personnes ont présenté Lapierre comme un homme d’extrême droite, proche des milieux identitaires et favorable à la « remigration ». Deux portraits assez difficiles à concilier.

Je n’ai pas pour ambition de devenir spécialiste du positionnement idéologique de Vincent Lapierre, ni de passer mon temps à distribuer des certificats de gauche et de droite. Si je me suis penché sur la question, c’est parce qu’elle a pris une place importante dans le live du 15 septembre et dans les réactions qui ont suivi. Par respect pour ceux qui la prennent au sérieux, j’ai voulu vérifier plutôt que rester sur ce qui avait été dit en direct.

J’ai donc limité l’enquête à un corpus récent : l’activité publique de Vincent Lapierre en 2026, jusqu’à la mi-septembre. Ses vidéos, ses entretiens, les textes publiés sur son média et, surtout, les déclarations où il parle en son propre nom.

Son passé chez Soral n’est donc pas le matériau principal de cette enquête. Pas davantage ses origines familiales ou les opinions de ses proches. Ce qui m’intéresse ici, c’est ce que Lapierre dit, fait et choisit de montrer aujourd’hui.


NB : La vidéo m’a valu un certain nombre d’insultes de la part d’internautes affichant défendre des valeurs de gauche et qui estiment pour certains qu’il est légitime d’écrire –verbatim– « zététique = nazisme ». Ce billet n’est évidemment pas adressé à des individus à ce point extrémistes ; leurs intimidations fonctionnent certainement sur des personnes qui chercheraient leur approbation afin de se reconnaître dans une idéologie commune, elles sont sans effet sur un adulte qui jouit d’une vraie indépendance intellectuelle. J’ajoute qu’elles sont de nature à éloigner puissamment des mouvements de gauche les citoyens allergique au dogmatisme et aux effets de meute, mais c’est un problème que devront régler avec eux leurs camarades de lutte.


 

Lapierre est-il encore de gauche ?

Le 26 juillet, interrogé par le média Frontières, Lapierre déclare : « Dans un pays qui n’est pas sous invasion migratoire, je pourrais me considérer comme étant de gauche. »

Lapierre dit qu’il pourrait se considérer de gauche dans une autre situation, mais il ne se définit pas ainsi dans la France de 2026, précisément parce qu’il estime que le pays subit une « invasion migratoire ». Il affirme par ailleurs conserver une sympathie pour certaines idées traditionnellement associées à la gauche, comme la Sécurité sociale, la redistribution ou un État fort.

Le 1er juillet, dans un autre long entretien accordé à Front Populaire, la discussion porte sur « l’insécurité, l’immigration et la paupérisation », les « fractures identitaires » et la « communautarisation ». Front Populaire présente aussi son évolution économique comme celle d’un souverainiste qui « s’est découvert libéral par l’expérience ». Cette dernière formule appartient au média, et non à Lapierre lui-même, mais elle donne une idée du déplacement politique que l’entretien cherche à documenter.

Il reste donc chez Lapierre certaines positions sociales qu’il rattache à la gauche. En revanche, le qualifier simplement d’« homme de gauche » en 2026 ne correspond pas à la manière dont il se situe lui-même.

L’« invasion migratoire »

Sur l’immigration, un certain nombre de déclarations sont tout à fait éloquentes. Dans l’entretien avec Frontières, Lapierre emploie lui-même l’expression « invasion migratoire ». Quelques semaines plus tard, le 4 septembre, il publie un reportage intitulé CEUTA SOUS INVASION (je constate le désastre). La présentation, écrite à la première personne, décrit une ville « saturée », un centre-ville « envahi », un « centre assiégé » et le reste de la ville « submergé ». Ce vocabulaire n’est donc pas seulement celui de personnes qu’il interviewe. Il appartient à son propre diagnostic.

Le choix de ses sujets confirme d’ailleurs l’importance qu’il accorde à cette question. En août et septembre, il consacre plusieurs reportages à Ceuta. Plus largement, sa production de 2026 revient régulièrement sur les camps de migrants, les bidonvilles, l’insécurité, l’assimilation et les mobilisations hostiles à l’immigration. Ces thèmes ne constituent pas l’intégralité de son travail, mais ils en représentent manifestement l’un des axes majeurs.

Sa méthode de travail est d’ailleurs critiqué ici par le collègue rationaliste Chat Sceptique : «  Bruxelles SACCAGÉ : la contre-enquête 🔬 (réponse à Vincent Lapierre) » https://www.youtube.com/watch?v=wy-56TRpgcg

On peut discuter la pertinence du terme « invasion », mais on ne peut guère discuter le fait que Lapierre l’utilise lui-même pour décrire la situation migratoire.

 

Est-il favorable à la remigration ?

C’était l’un des principaux points de désaccord dans les réactions au live.

Au printemps, Lapierre consacre un reportage au collectif Les Natifs, opposé à l’installation de migrants dans un gymnase parisien. Il choisit pour titre ILS PRÔNENT LA REMIGRATION HEUREUSE ☀️. Dans la présentation, il écrit que certains participants défendent « des mesures radicales comme la “remigration” » et décrit le rassemblement comme « calme et bon enfant ». Pris isolément, ce reportage aurait seulement permis de constater qu’il donne une visibilité importante aux défenseurs de la remigration et les présente sans hostilité particulière. Il ne suffirait pas à lui attribuer leur position.

Mais l’entretien de Front Populaire du 1er juillet permet d’aller beaucoup plus loin. À environ 31 min 50, on demande directement à Lapierre s’il est favorable à la remigration. Il répond : « Oui, évidemment, je suis pour la remigration… » Il précise ensuite qu’il pense notamment aux sans-papiers et aux délinquants.

La question générale est donc réglée : Vincent Lapierre se déclare personnellement favorable à la remigration. Il faut seulement rester précis sur la portée de cette déclaration. Le terme recouvre des projets différents selon les mouvements qui l’emploient. La séquence permet d’établir que Lapierre soutient au minimum le renvoi des personnes en situation irrégulière et des étrangers délinquants. Elle ne suffit pas, en revanche, à lui attribuer sans preuve supplémentaire des projets concernant les étrangers légalement installés, les binationaux ou des citoyens français en fonction de leur origine.

 

Une proximité régulière avec les milieux identitaires

Cette prise de position personnelle donne aussi un autre relief aux choix éditoriaux de Lapierre en 2026.

Le 4 mars, il publie une promenade avec Thaïs d’Escufon. Le 11 mars, il consacre un reportage à Némésis. Le 19 avril, il se rend au colloque de l’Institut Iliade. Quelques jours plus tard vient le reportage sur Les Natifs et la remigration. En mai, il se promène gare du Nord avec François Bousquet. Il réalise également un sujet sur des militants de Reconquête disant avoir été agressés pendant un collage. En août, il retrouve Thaïs d’Escufon avec Valek et Bruno Le Salé dans une vidéo intitulée ILS ONT UN PLAN POUR SAUVER LA FRANCE.

Aucune de ces rencontres, prise séparément, ne permettrait de conclure que Lapierre partage les idées de ses interlocuteurs. Un journaliste n’endosse pas automatiquement les opinions de ceux qu’il interviewe.

Mais leur répétition est tout de même informative, surtout lorsqu’on regarde la manière dont ces milieux sont présentés. Son reportage au colloque de l’Institut Iliade, par exemple, s’intitule JE VAIS VOIR LES PLUS GROS FACHOS DE FRANCE (selon la gauche 🙄). Le « selon la gauche » et l’emoji signalent assez clairement que l’ironie vise l’étiquette de « fachos ». Lapierre explique vouloir découvrir cet univers « loin des fantasmes » et sans « montage à charge ». Il serait abusif d’en conclure qu’il adhère à tout ce qui se dit à l’Institut Iliade, chez Némésis ou parmi Les Natifs. Mais il serait tout aussi artificiel de considérer cette succession de rencontres comme politiquement insignifiante. En 2026, les milieux identitaires constituent une partie régulière de son environnement éditorial, et ils sont généralement présentés de manière ouverte, curieuse ou favorable plutôt que comme des adversaires.

Cette observation compte d’autant plus que nous savons désormais que certaines idées centrales de cet univers, comme le diagnostic d’« invasion migratoire » et le principe de remigration, sont également défendues par Lapierre en son nom propre.

 

Que vaut alors l’idée d’un Lapierre « humaniste » ?

Le mot est plus difficile à manier, parce qu’il décrit moins une doctrine politique qu’une attitude envers les personnes.

Les reportages de Lapierre ne présentent pas systématiquement les migrants comme une masse anonyme ou menaçante. À Ceuta, il les interroge directement. Dans son reportage du 12 août, il raconte la reconduite d’une trentaine de personnes vers le Maroc : certaines tentent de négocier leur maintien, d’autres pleurent. Il recueille aussi les témoignages de Marocains qui espèrent rester en Europe et y construire une vie meilleure.

Cette manière de travailler montre qu’il peut individualiser les migrants, écouter leur histoire et rendre compte de leur détresse. Si c’est cela que l’on désigne par son « humanisme », le qualificatif correspond à quelque chose d’observable. Il ne nous renseigne cependant guère sur son positionnement politique. L’empathie envers une personne migrante et l’idée que l’immigration constitue une invasion nécessitant une politique de remigration peuvent parfaitement coexister chez la même personne.

 

Son rapport à la gauche militante

La comparaison avec le traitement de la gauche radicale est également instructive.

Plusieurs reportages de 2026 sont consacrés aux antifascistes et à des affrontements politiques. Les titres emploient régulièrement les mots « antifas » ou « gauchistes » dans un registre franchement conflictuel. On trouve notamment CE COMBATTANT DE MMA EXPLOSE LES GAUCHISTES (dur mais juste), plusieurs sujets autour de la mort de Quentin Deranque, des reportages à Brest ou Saint-Denis, ainsi qu’une PROMENADE AU CANAL SAINT MARTIN (les gauchistes ne veulent pas) en juillet.

Cette hostilité envers des groupes antifascistes ne permet évidemment pas, à elle seule, de classer Lapierre à l’extrême droite. Elle montre en revanche qu’une partie de la gauche militante constitue en 2026 l’un de ses adversaires politiques et médiatiques les plus réguliers.

 

Alors, que peut-on conclure ?

Le portrait d’un Vincent Lapierre simplement « humaniste et de gauche » rend assez mal compte de son activité publique en 2026.

Le mot « humaniste » peut décrire certains aspects réels de sa pratique du reportage, notamment sa capacité à écouter avec empathie des personnes dont il combat par ailleurs la présence ou l’installation en Europe. Il conserve aussi certaines positions sociales qu’il rattache à la gauche. Mais lorsqu’on regarde ses prises de position politiques actuelles, le tableau est différent. Lapierre décrit lui-même l’immigration comme une « invasion migratoire ». Il explique que cette situation l’empêche de se considérer aujourd’hui comme étant de gauche. Il se déclare explicitement favorable à la remigration, au moins pour les sans-papiers et les étrangers délinquants. Son média accorde une place importante à l’immigration, à l’insécurité et aux questions identitaires. Enfin, il fréquente régulièrement les milieux identitaires et les présente favorablement, tandis qu’une partie de la gauche militante occupe une place récurrente parmi ses adversaires.

Rien de tout cela n’autorise à lui attribuer en bloc les positions de l’Institut Iliade, de Némésis, des Natifs ou de Thaïs d’Escufon. Cela ne démontre pas davantage une appartenance au RN, à Reconquête ou à une organisation identitaire. Mais cela suffit à écarter l’idée selon laquelle Vincent Lapierre serait simplement, en 2026, « un homme de gauche » victime d’un classement politique hérité de son passé.

Son activité récente le situe dans un espace où se rencontrent souverainisme, préoccupations identitaires, opposition à l’immigration de masse et soutien déclaré à une forme de remigration.

C’est ce que je voulais vérifier. L’étiquette exacte que chacun choisira ensuite pour désigner cet ensemble me paraît moins intéressante que les faits qui permettent de la discuter.

Acermendax

Sources principales

  • Front Populaire. (2026, 1er juillet). Insécurité, immigration et paupérisation : la France vers la tiers-mondisation — entretien avec Vincent Lapierre. Entretien avec Bertrand Guyot.
  • Frontières. (2026, 26 juillet). Vincent Lapierre : « Je pourrais être de gauche, dans un pays sans invasion migratoire. »
  • Lapierre, V. (2026, 1er février). J’ai des choses à vous dire. Le Média pour Tous.
  • Lapierre, V. (2026, 19 avril). Je vais voir les plus gros fachos de France (selon la gauche 🙄). Le Média pour Tous.
  • Lapierre, V. (2026). Ils prônent la remigration heureuse ☀️. Le Média pour Tous.
  • Lapierre, V. (2026, 12 août). Immersion à Ceuta (la suite !). Le Média pour Tous.
  • Lapierre, V. (2026, 30 août). Ceuta : la plage du chaos (immersion). Le Média pour Tous.
  • Lapierre, V. (2026, 4 septembre). Ceuta sous invasion (je constate le désastre). Le Média pour Tous.
  • Lapierre, V. (2026, 9 septembre). Ceuta : l’heure de la révolte. Le Média pour Tous.

Le 11 septembre est sorti sur HBO Max un documentaire en quatre épisodes consacré à l’équipe qui s’est retrouvée au cœur de l’enquête scientifique sur les travaux de Didier Raoult : d’abord autour de l’hydroxychloroquine, puis, beaucoup plus largement, sur les pratiques de recherche et le respect des règles éthiques à l’IHU de Marseille.

Je vous conseille son visionnage. L’histoire racontée est parfois difficile à croire, mais je peux témoigner directement d’une grande partie de ce qui y est présenté. Depuis 2020, j’ai régulièrement échangé avec plusieurs des principaux protagonistes de cette affaire et suivi leur travail au fil des années.

Ce petit groupe a accompli un travail d’utilité publique que les institutions auraient dû prendre en charge. Le monde universitaire, celui de la médecine, les ministères et les autorités compétentes ont largement failli à identifier, documenter ou traiter les problèmes. Quant à la presse d’investigation, elle ne s’en est véritablement emparée que tardivement.

Vous trouverez sur la Tronche en Biais des entretiens réalisés tout au long de la pandémie avec des lanceurs d’alerte et détectives de la science, et notamment le fameux gang des cerises. Le documentaire fait le choix d’un récit personnalisé qui incarne la posture des lanceurs d’alerte. A mon humble avis cela se fait au prix d’un traitement bien léger de l’information scientifique qui est la substance même du combat à mener, et en éclipsant autour du gang les dizaines d’autres acteurs dont on aurait pu salue l’action ne serait-ce qu’en quelques secondes…

Par ailleurs le long documentaire de HBO laisse de côté certains aspects de l’affaire, notamment les rapports parfois très étranges entre la justice et l’entourage de Didier Raoult. Si vous voulez prolonger l’enquête sur ce point, je vous renvoie à la vidéo de La Tronche en Biais publiée en mai dernier, après les REC de Toulouse : « Raoult, l’IHU et l’État – Le scandale étouffé ».

Je cite souvent une phrase utilisée par Didier Raoult pour disqualifier les critiques en 2020 : « c’est le temps qui juge ». Après des années à dénoncer les incroyables abus du clan fédéré autour du professeur marseillais : les fraudes, le harcèlement, la désinformation, les appels à la haine, l’instrumentalisation de la justice, et, toujours, l’impunité, le documentaire donne le sentiment qu’enfin la raison est de retour dans nos discussion sur ce sujet, et que les grands médias sont prêts pour un examen de conscience.

J’aimerais que ce soit vrai, et j’aimerais y participer avec un livre que j’ai écrit en 2025 (mais que je tiens à jour) et que je souhaite publier prochainement sur la science intoxiquée et sur ce qui devra un jour être reconnu comme un scandale d’État.

Acermendax

 

Le Mouvement raélien vient de consacrer une interview de cinquante minutes à Dieudonné. Et l’émission mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle montre assez bien comment deux univers très différents peuvent se rapprocher autour d’un récit commun : nous sommes persécutés parce que nous sommes libres.

  • Le titre : « DIEUDONNÉ s’exprime sur RAËL : Il RÉVÈLE ce qu’il a vraiment ressenti – INTERVIEW CHOC »

L’interview est réalisée par Princess Loona, porte-parole du Mouvement raélien, et diffusée par RaelFrancophone. La présentation promet de découvrir « l’homme » derrière les controverses et de laisser chacun « se faire sa propre opinion ».

En pratique, l’entretien est remarquablement bienveillant. Lorsque la présentatrice évoque les ennuis de Dieudonné, elle parle d’une « tempête » faite de « calomnie, de mensonge, de diffamation, de harcèlement ». Voilà Dieudonné installé dans le rôle de la victime.

Et le service va être rendu dans l’autre sens : « De quoi parle-t-on : de secte ? Vous plaisantez », dit Dieudonné à propos des raéliens. Son argument est imparable, à condition de renoncer à toute méthode sérieuse pour étudier l’emprise : « Moi je l’ai croisé Raël. Je n’ai jamais senti la moindre agressivité, la moindre haine. ». Dieudonné se transforme en témoin de moralité, et c’est un rôle audacieux.

« Le message à transmettre à Raël, c’est que je l’aime. »
Dieudonné – 2026

L’absence d’emprise apparemment constatée par Dieudonné lors de sa rencontre avec Raël devient ainsi une expertise sur le fonctionnement du mouvement. Mais il va plus loin : « La grande mode, c’est « les gens étaient sous emprise ». […] Il a jamais forcé personne à rien du tout. » Et surtout : « Si vous êtes sous l’emprise, on est sous l’emprise de la République. Voilà l’emprise la plus grave. » Le retournement est bien commode : le mouvement accusé d’emprise devient victime ; la République qui surveille les dérives sectaires devient l’organisation véritablement oppressive.


Sur le phénomène d’emprise et l’idée selon laquelle personne ne serait forcé je vous renvoie vers une petite pastille vidéo que j’ai réalisée avec l’ASTEC :


Cette convergence n’est ni nouvelle ni subtile. L’intervieweuse explique que Dieudonné aurait traversé une « tempête » de « calomnie, de mensonge, de diffamation, de harcèlement ». Raël, explique-t-elle plus tard, a été « comme toi […] diffamé », « insulté, calomnié ». Elle rappelle alors que Raël a « encouragé à plusieurs reprises » les raéliens à soutenir Dieudonné « quoi qu’il arrive » et qu’il était « très fier de sa quenelle ». Le rapprochement est presque achevé par l’interview elle-même : deux hommes présentés comme victimes du même système et réunis par une même défense absolue de la liberté d’expression, une même mythologie de l’infréquentable. Si la société les condamne, ce serait précisément parce qu’ils seraient plus libres que les autres.

Il faut rappeler que le contentieux entourant Dieudonné ne se réduit pas à quelques plaisanteries ayant déplu au pouvoir. La justice l’a notamment condamné pour injure publique envers les personnes d’origine ou de confession juive. En 2015, la Cour européenne des droits de l’homme a rejeté son recours concernant le spectacle au cours duquel il avait fait monter sur scène le négationniste Robert Faurisson. La Cour estimait que la séquence avait pris le caractère d’un meeting antisémite et négationniste.

Et l’interview actuelle montre que certains vieux motifs n’ont pas disparu. Dieudonné parle ainsi de la « mafia Rothschild », affirme qu’« une bonne partie des négriers étaient de confessions juives », puis précise immédiatement qu’il ne faut surtout pas faire d’amalgame avec « nos amis qui sont juifs du quotidien ». Quelques secondes plus tard : « l’esprit même du sionisme, c’est l’esprit de l’esclavagiste ». Le procédé est intéressant : produire une généralisation extrêmement lourde puis ajouter la clause qui permet d’affirmer qu’on ne généralise pas.

 

Mise en scène de la persécution

Le rapprochement fonctionne d’autant mieux que Dieudonné construit tout au long de l’entretien une identité de victime historique. Ce qui lui est arrivé personnellement est constamment replacé dans une histoire beaucoup plus vaste : esclavage, colonialisme, violences raciales, domination économique. Lorsqu’il évoque les esclaves battus publiquement « pour l’exemple », il ajoute : « moi c’est pareil », puis explique qu’il « encaisse les coups » pour ceux qui les ont encaissés avant lui.

Ce cadrage permet d’altérer complètement la nature de ses condamnations et des critiques qui le visent. Elles ne sont plus présentées comme les conséquences de propos ou d’actes précis, mais comme un nouvel épisode d’une oppression multiséculaire. C’est dans ce cadre que viennent s’agréger la République, les « békés », Rothschild, Epstein, le sionisme et, plus largement, un « système » décrit comme structurellement dominateur.

Le terrain devient alors particulièrement favorable à la rencontre avec les raéliens. Eux aussi se présentent comme calomniés, incompris et persécutés au nom de leur liberté. L’interview organise cette mise en miroir : deux figures marginalisées qui valident mutuellement leur récit de persécution. Dieudonné trouve une tribune où son histoire est reçue presque sans contradiction ; les raéliens trouvent un invité qui vient confirmer leur propre représentation d’un pouvoir hostile aux esprits libres.

La rencontre n’a donc rien d’anecdotique. Elle repose sur une grammaire commune : transformer les critiques en preuve de persécution, la marginalisation en signe de lucidité, et l’infréquentabilité en brevet de liberté.

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Un nouveau gourou ?

Il y a d’ailleurs dans cet entretien une autre convergence, plus inattendue. Dieudonné adopte par moments un discours qui se rapproche franchement de celui d’un gourou mystique. Il interprète ainsi l’avenir démographique africain comme une « colonisation par la décision et la volonté de Dieu » et présente Jésus comme celui qui serait venu enseigner un « mode d’emploi de l’amour ». Surtout, il attribue aux « peuples premiers » des capacités extraordinaires. Les ancêtres pygmées auraient su « se connecter à certains arbres » capables de communiquer jusqu’à « l’autre côté de la planète » et auraient ainsi voyagé « par l’intermédiaire des mémoires cellulaires de la nature ». Dieudonné parle lui-même d’« une forme de télépathie ».

Lorsque son interlocutrice raélienne lui parle ensuite des Elohim et d’êtres venus d’ailleurs, il ne reprend pas exactement la doctrine de Raël, mais répond que ces visiteurs s’adresseraient probablement aux « peuples premiers », qui seraient « en contact avec eux depuis très longtemps », puis évoque des gens « en contact avec l’univers tout entier ».

Ce qui apparaît ici dépasse la simple collection de croyances disparates. Dieudonné oppose à plusieurs reprises l’Occident technologique et matérialiste à une connaissance plus profonde du monde, que conserveraient les peuples premiers, la nature, les ancêtres et « l’intelligence du cœur ». À la fin de l’entretien, il recommande encore aux jeunes d’écouter « dans chacune de leurs cellules la mémoire de tous ceux qui étaient avant ». Une trame s’installe au long de l’entretien : Jésus, volonté divine, animisme, télépathie, mémoire cellulaire, savoir ancestral et ouverture aux contacts extraterrestres.

Si une reconversion du polémiste en prédicateur mystique est à pied d’œuvre, le média raélien lui offre un environnement particulièrement réceptif. Son public habituel le suivra-t-il dans cette aventure ?

 

 

Acermendax

 

Le 5 septembre, une délégation d’une centaine de religieux hindous visite la tour Eiffel. L’événement pourrait être parfaitement anodin. Sauf que la direction donne une consigne inhabituelle à son personnel : les femmes ne doivent pas être « en contact » avec les visiteurs.

Des salariées sont écartées de certains postes. Selon la CGT, certaines sont remplacées par des hommes. Le personnel découvre ce qui s’est passé et la colère monte pendant le week-end. Le lundi 7 septembre, une grève ferme complètement la tour Eiffel.

La délégation appartient au BAPS, pour Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha, un mouvement religieux hindou originaire du Gujarat, en Inde. Le BAPS conteste avoir formulé une demande fondée sur le sexe et assure défendre « l’égalité » et le « respect mutuel ». Il présente néanmoins ses excuses à ceux que l’incident aurait blessés ou gênés. La mairie de Paris annonce une enquête.

Voilà pour le fait divers. Une organisation religieuse arrive dans l’un des monuments les plus célèbres de France et, pour s’adapter à ses pratiques, une entreprise accepte que certaines de ses salariées soient traitées différemment parce qu’elles sont des femmes. C’est déjà assez intéressant pour se demander si on n’est pas revenu en 1826… Mais profitons-en pour creuser un peu.

 

Le problème, c’est la femme

Le BAPS appartient à la tradition Swaminarayan, apparue au début du XIXe siècle dans l’ouest de l’Inde. Le mouvement actuel est fondé en 1907. Il revendique aujourd’hui plus d’un million de fidèles et possède environ 1 300 temples dans le monde.

Ses moines, les sadhus, prononcent notamment un vœu de brahmacharya, de chasteté. On pourrait comprendre qu’un religieux ayant renoncé à la sexualité décide de ne pas avoir de relations sexuelles. Mais la règle va beaucoup plus loin : les moines du BAPS doivent éviter les femmes. Et il n’est pas nécessaire d’aller chercher cette information chez les adversaires du mouvement. Le BAPS en fait lui-même la promotion.

Un long texte publié sur son site en 2023 explique qu’un sadhu ne doit « jamais parler, toucher ou s’associer avec des femmes ». Le mouvement raconte avec admiration comment son ancien chef spirituel, Pramukh Swami Maharaj, appliquait cette règle.

Un jour, une petite fille le touche accidentellement. Il va se baigner conformément à la prescription religieuse prévue lorsqu’un moine a touché une femme, puis jeûne et refuse même ses médicaments. En 1977, le président tanzanien Julius Nyerere lui demande de bénir sa mère, âgée de 90 ans. Impossible : c’est une femme. Il priera pour elle à distance. La même année, à Londres, on lui demande de venir saluer des fidèles. Lorsqu’il comprend que des femmes sont également présentes, il retourne dans sa chambre. Plus étonnant encore : en 1980, Pramukh Swami doit être opéré en urgence de la cataracte au Massachusetts General Hospital de Boston. Il exige qu’aucune infirmière ne pénètre dans le bloc opératoire, même lorsqu’il sera inconscient. Le médecin lui propose précisément ce compromis : une infirmière pourrait-elle entrer une fois qu’il serait endormi ? Réponse négative. L’hôpital finit par organiser l’intervention uniquement avec du personnel masculin. À une autre occasion, invité à présider une cérémonie publique, Pramukh Swami explique qu’il faudrait placer les femmes à l’arrière de la salle. Il préfère finalement ne pas participer.

Tout cela est raconté par le BAPS comme autant de preuves de vertu.

Et le mouvement anticipe l’objection. Il explique que cette discipline n’a pas pour fonction de discriminer ou de rejeter les femmes. Il cite même quelques anecdotes destinées à prouver le respect de Pramukh Swami pour elles.

C’est ici qu’un peu d’esprit critique devient utile. Il n’est pas nécessaire de sonder l’âme de Pramukh Swami pour déterminer s’il éprouvait intérieurement du mépris pour les femmes. Regardons simplement ce que produit la règle : parce qu’un homme a choisi de respecter une prescription religieuse, une infirmière ne peut plus entrer dans son bloc opératoire, des fidèles ne peuvent plus approcher leur chef religieux et des femmes doivent être installées derrière les hommes. Puis arrive septembre 2026, et des femmes salariées de la tour Eiffel doivent à leur tour s’effacer.

Le fait est récurrent en religion : le croyant s’impose une règle ; ici ne pas être en contact avec une femme. Mais cette contrainte qu’il est censé s’imposer à lui-même, ce sont les autres qui doivent en subir les conséquences. À Paris, il faut que les femmes s’effacent pour que la croyance ne soit aucunement lésée. À Boston, les infirmières ne peuvent plus travailler. Par ailleurs, comme très souvent lorsqu’une doctrine prétend réglementer la sexualité masculine, ce sont les femmes qui deviennent le problème à gérer.

Une religion qui sait se vendre

Reste à comprendre pourquoi une délégation aussi importante se trouvait justement en France. Le lendemain de sa visite à la tour Eiffel, le BAPS inaugurait à Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne, le premier temple hindou traditionnel de France.

L’organisation maîtrise remarquablement bien ce genre d’opération. Elle a construit des temples monumentaux à Londres, Delhi, Toronto, Los Angeles, Abu Dhabi ou Robbinsville, dans le New Jersey. Ces édifices sont des lieux religieux, mais également des vitrines culturelles et diplomatiques considérables.

À Bussy-Saint-Georges, l’inauguration s’accompagne d’un « Festival de la Culture » de près de deux semaines. La municipalité annonce 3 000 bénévoles de 38 nationalités et plusieurs milliers de visiteurs. La communication célèbre « la diversité, le partage, l’amitié et l’esprit de communauté ».

Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, a participé aux célébrations. Narendra Modi, Premier ministre indien, intervient par vidéo lors de l’inauguration. Il y a quelque chose d’assez remarquable dans la collision de ces deux images. D’un côté : dialogue entre les cultures, harmonie, bénévolat, ouverture au monde, responsables politiques et architecture spectaculaire. De l’autre, à quelques kilomètres de là : veuillez retirer les femmes.

Cette contradiction apparente n’a pourtant rien d’exceptionnel. Les religions savent depuis longtemps conjuguer des discours universalistes sur l’amour, la dignité ou la fraternité avec des prescriptions qui attribuent des droits, des fonctions et des espaces différents selon le sexe, la croyance ou le statut religieux. Les traditions chrétiennes peuvent proclamer l’égale dignité des hommes et des femmes tout en réservant la prêtrise aux hommes ; l’islam peut affirmer leur égale valeur devant Dieu tout en produisant des traditions juridiques profondément asymétriques ; le BAPS explique respecter pleinement les femmes tout en célébrant comme une prouesse morale le refus qu’une infirmière approche un homme inconscient.

La sincérité des croyants ne résout aucune de ces contradictions. Elle permet justement de les maintenir : la différence de traitement cesse d’apparaître comme une discrimination puisqu’elle reçoit une justification sacrée. En 2026, il faut de la religion pour assumer pleinement son sexisme.

 

Derrière les temples, les ouvriers

En remontant l’histoire de ces temples monumentaux, on tombe sur une affaire beaucoup plus grave.

En 2018, un tailleur de pierre du Rajasthan que France 24 appelle « Rajeev Y. » apprend qu’on recrute des ouvriers pour travailler aux États-Unis. Il est père de trois enfants. L’occasion paraît formidable : un emploi en Amérique, un meilleur salaire, une vie meilleure.

Il arrive sur le chantier du gigantesque temple BAPS de Robbinsville, dans le New Jersey. Selon son témoignage, on lui retire son passeport. On lui explique que s’il sort du complexe et rencontre la police sans ses papiers, il risque la prison. Rajeev raconte des journées entièrement consacrées à la taille de la pierre, sans possibilité de sortir librement. Il décrit le chantier comme une « prison ». En octobre 2020, un autre ouvrier, Mohan Lal, meurt sur place. Rajeev affirme que l’homme était malade et demandait à être hospitalisé, mais qu’il était resté dans une caravane destinée aux travailleurs malades. Sa mort inquiète profondément les autres ouvriers. Quelques mois plus tard, en mai 2021, le FBI intervient sur le site. Selon les organisations qui les accompagnent, plus de cent travailleurs quittent alors le chantier. Plusieurs d’entre eux attaquent le BAPS devant la justice fédérale.

Ils racontent avoir été recrutés principalement parmi des populations dalits et défavorisées, amenés aux États-Unis avec des visas destinés aux travailleurs religieux, puis employés à la construction pendant des journées d’environ douze heures, sept jours sur sept. Ils accusent également leurs responsables d’avoir conservé leurs passeports et limité leurs déplacements. Leur rémunération aurait été d’environ 450 dollars par mois, dont seulement une cinquantaine versée directement aux États-Unis.

Le BAPS conteste ces accusations. Selon l’organisation, ces hommes accomplissaient une seva, un service religieux volontaire. Mais le témoignage de Rajeev rend cette explication pour le moins difficile à appliquer à tous les ouvriers. Lui se définit comme bouddhiste. Il affirme n’avoir jamais vénéré Swaminarayan et raconte que les travailleurs comme lui n’étaient même pas autorisés à pratiquer leur culte dans le temple qu’ils construisaient : un espace séparé leur était réservé. Après l’intervention du FBI, certains de ces travailleurs ont obtenu des visas T, délivrés aux victimes de formes graves de traite des êtres humains. Cela ne constitue pas une condamnation du BAPS : l’enquête pénale fédérale sera d’ailleurs finalement close sans poursuites en 2025. La procédure civile concernant notamment les salaires et les conditions de travail, elle, se poursuit.

Et l’histoire ne s’arrête pas là.

En avril 2026, The Guardian retrouve en Inde d’anciens ouvriers ayant taillé les pierres du temple. Plusieurs souffrent de silicose, une maladie pulmonaire incurable provoquée par l’inhalation de poussières de silice. Des travailleurs affirment avoir taillé la pierre sans protection suffisante ; au moins deux seraient morts après avoir développé la maladie. Le BAPS assure au contraire que les équipements de protection étaient fournis.

Rajeev, lui, vit toujours aux États-Unis. Huit ans après son départ d’Inde, il n’a toujours pas pu prendre ses trois enfants dans ses bras. Il poursuit son action en justice.

 

Des accusations d’abus sexuels

Mais continuons, car il existe une autre affaire, sur laquelle les informations disponibles sont disparates. En octobre 2013, deux anciens moines du BAPS se rendent à la police d’Ahmedabad, dans l’État du Gujarat. Ils s’appellent Sanjay Shah et Rakesh Bhavsar et ont passé des années au sein du mouvement sous leurs noms religieux de Priyadarshandas et Nishkamsevadas. Ils déposent chacun une plainte détaillée mettant en cause plusieurs responsables du BAPS pour des violences sexuelles. Sanjay Shah porte l’accusation la plus grave. Il raconte être entré très jeune dans la vie religieuse : il aurait reçu son initiation en 1973, à seulement 14 ans. Selon sa plainte, les abus auraient commencé deux ans plus tard et se seraient poursuivis pendant des années. Il accuse plusieurs religieux et directement Pramukh Swami Maharaj, le chef spirituel du BAPS, d’avoir abusé de lui à de nombreuses reprises. Shah affirme également avoir été un proche de Pramukh Swami, lui avoir consacré plusieurs livres et avoir reçu des menaces s’il révélait ce qui lui était arrivé.

Rakesh Bhavsar raconte une autre trajectoire. Entré dans la vie monastique à 18 ans en 1990, il accuse plusieurs responsables religieux de violences sexuelles commises au cours des années suivantes. Il affirme surtout avoir fini par signaler ces abus à Pramukh Swami lui-même, sans que celui-ci intervienne. Bhavsar quitte finalement la vie monastique en 2007. Ces accusations font l’objet d’un article du quotidien indien DNA India, qui rapporte le dépôt des plaintes et interroge la police sur leur transmission. L’article original a depuis disparu du site de DNA, mais une copie datée du 24 octobre 2013 en conserve le texte et l’adresse originale.

Et surtout, l’existence de l’affaire est confirmée par le BAPS lui-même. Le 22 octobre 2013, l’organisation publie un communiqué qui nomme les deux anciens moines et reconnaît qu’ils accusent Pramukh Swami et quatre autres religieux. Elle rejette catégoriquement leurs récits, qualifiés d’accusations « manifestement fausses et scandaleuses », puis demande aux fidèles de ne pas se laisser égarer.

Je n’ai pas trouvé de source fiable permettant d’établir qu’une enquête judiciaire ait ensuite confirmé ces accusations, encore moins qu’elles aient conduit à une condamnation. Treize années ont passé, et nous savons hélas que la vérité met souvent bien plus longtemps à éclore dans ce genre d’affaire. À tout le moins on peut constater que lorsque toute présence féminine est écartée, il reste encore bien des possibilités aux chefs religieux qui voudraient assouvir certaines envies.

Il reste un dernier aspect à évoquer avec le BAPS, celui de la politique.

 

Dieu, les temples et Narendra Modi

Un personnage apparaît régulièrement lorsqu’on s’intéresse au BAPS : Narendra Modi.

Le Premier ministre indien est lui aussi originaire du Gujarat. Et sa relation avec le BAPS ne ressemble guère à une simple courtoisie protocolaire entre un chef de gouvernement et une religion importante. À la mort de Pramukh Swami Maharaj en 2016, Modi vient lui rendre hommage. Il explique publiquement que beaucoup de personnes ont perdu un guru, mais que lui a perdu « un père ». Il raconte que le religieux l’avait accompagné depuis l’époque où personne ne le connaissait encore dans la vie publique.

En 2023, les dirigeants du BAPS viennent personnellement inviter Modi à inaugurer leur nouveau temple d’Abu Dhabi. Leur propre compte rendu décrit une rencontre chaleureuse d’une heure à la résidence du Premier ministre. Modi accepte et inaugure le temple en février 2024.

Cette proximité prend une signification particulière parce que Narendra Modi n’est pas simplement un politicien indien qui se trouve être hindou. Il appartient au BJP — le “Parti du peuple indien”, principal parti nationaliste hindou du pays —et sa carrière s’est construite au sein du RSS, organisation centrale de l’hindutva, le nationalisme hindou qui veut replacer l’identité hindoue au centre de la nation indienne.

Depuis l’arrivée de Modi au pouvoir en 2014, les politiques nationalistes hindoues ont profondément transformé l’Inde et aggravé la situation de certaines minorités religieuses, en particulier musulmanes. Où placer le BAPS dans cet univers ? Le mouvement se présente comme spirituel et apolitique et n’est pas une branche du BJP ou du RSS. Plusieurs travaux universitaires discutent cependant depuis longtemps ses affinités avec le nationalisme hindou. Certains chercheurs parlent de soft Hindutva : une version moins militante, davantage culturelle et diasporique, qui associe fortement identité hindoue, civilisation indienne et territoire national.

Une étude publiée dans Social Identities résume bien le débat : certains chercheurs soulignent que les membres du BAPS trouvent cette accusation de nationalisme hindou incompréhensible ; d’autres montrent que le récit officiel du mouvement tend précisément à présenter l’hindouisme comme une religion homogène, territorialement liée à l’Inde, porteuse d’une civilisation cohérente et destinée à rayonner dans le monde.

Et la scène française vient apporter une illustration assez spectaculaire de cette diplomatie religieuse. Le 6 septembre dernier, Narendra Modi apparaît sur écran géant pour célébrer le nouveau temple de Bussy-Saint-Georges. Selon lui, à travers ses temples, le BAPS permet aux « idées anciennes et aux valeurs humaines de l’Inde » de voyager à travers le monde. Les temples servent ici à matérialiser une civilisation, une identité nationale et une influence internationale. Religion et politique disposent ici d’intérêts convergents : le BAPS gagne en prestige auprès des gouvernements et le pouvoir indien dispose d’un formidable réseau culturel dans la diaspora.

 

La liberté religieuse de faire quoi ?

Nous pouvons maintenant revenir à cette histoire presque minuscule du début.

Des femmes travaillant à la tour Eiffel sont priées de se cacher quand arrive une délégation religieuse. Et nous comprenons que derrière cet accroc aux droits individuels se joue une grande symphonie de l’influence religieuse des organisations hindoues dans le monde. Ce parcours nous rappelle surtout pourquoi il faut regarder les organisations religieuses comme toutes les autres organisations humaines sans nous laisser subjuguer par le vocabulaire du sacré.

Quand des milliers de personnes travaillent gratuitement à la construction d’un temple, le mot seva ne nous dispense pas de demander qui travaille, combien de temps et dans quelles conditions. Quand une organisation construit des monuments gigantesques grâce aux dons et au bénévolat, nous pouvons nous intéresser à son pouvoir économique. Quand ses dirigeants fréquentent un chef de gouvernement, nous pouvons examiner leurs intérêts communs et leurs affinités idéologiques. Quand d’anciens membres portent des accusations graves contre des responsables religieux, nous devons les examiner avec les mêmes exigences de preuve que n’importe quelles autres accusations. Et quand une règle religieuse aboutit à traiter différemment des salariés selon leur sexe, invoquer la tradition ou la spiritualité ne change rien au résultat.

Le sacré possède pourtant un avantage considérable : il transforme facilement des choix humains en nécessités auxquelles il faudrait s’adapter. Une règle a été écrite par des hommes, transmise par des hommes, interprétée par des hommes, mais elle nous revient chargée d’une autorité supérieure : c’est la tradition, la pureté, le devoir religieux, la volonté divine. Il devient alors plus difficile de demander pourquoi cette règle existe, qui elle avantage, qui elle contraint et pourquoi ceux qui n’y croient pas devraient en supporter les conséquences. C’est là que l’esprit critique retrouve son rôle le plus élémentaire : retirer momentanément au sacré son statut particulier et poser les mêmes questions qu’ailleurs. Qui affirme quoi ? Sur quelles preuves ? Avec quelle autorité ? Qui décide ? Qui obéit ? Qui travaille ? Qui paie ? Et qui doit s’écarter ?

La liberté religieuse mérite d’être défendue précisément parce qu’elle protège des individus. Elle garantit à chacun le droit de croire, de prier, de devenir moine, de renoncer au sexe ou de consacrer sa vie à un dieu. Mais elle n’oblige pas la société à considérer comme légitime tout ce qu’une religion demande au nom de ces croyances, parce que la théocratie est l’exact opposé d’un état de liberté religieuse. Constatons tout de même avec quelle facilité on écrase les droits des femmes en France en 2026, dans l’un des monuments les plus visités au monde tout simplement au nom de convictions religieuses, là où aucune autre sorte de conviction n’aurait jamais pu être jugée recevable pour écarter du personnel qui n’appartient pas au sexe adéquat.

Beaucoup d’entre nous ont tendance à oublier ce que les hindous du BAPS nous ont obligeamment rappelé que les religions, quand elles en ont le pouvoir, abusent toujours de nos droits.

 

Acermendax

Après dix-huit ans d’utilisation, Meta a désactivé mon compte sans m’expliquer précisément pourquoi. J’ai perdu mes archives, mes conversations et les discussions et débats de la page de La Tronche en Biais, suivie par 48 000 personnes. Pour tenter de récupérer mes propres données, je vais devoir envoyer une lettre en Irlande.

Puisque Meta est l’une des plus grandes entreprises numériques du monde et que les données réclamées proviennent d’un compte Facebook, on aurait pu s’attendre à ce que cette démarche s’effectue en ligne. La réponse à ma lettre recommandée internationale avec avis de réception est censée revenir sous 30 jours.

Si vous trouvez ça déjà un peu kafkaïen, accrochez-vous.

 

Dix-huit ans de vie numérique confisqués

La veille, le 2 septembre, Facebook a suspendu mon compte personnel. Je l’utilisais depuis dix-huit ans. Il contenait des publications, des photographies, des contacts et des milliers de conversations Messenger. Certaines relevaient de ma vie privée. D’autres étaient liées à mon travail et à mes activités de vulgarisation scientifique : échanges avec des collaborateurs, discussions avec des sources, organisation de projets et correspondances accumulées au fil des années.

La désactivation de mon compte personnel a eu une autre conséquence que Meta ne semble jamais chercher à prendre en considération : j’ai perdu l’accès à la page Facebook de La Tronche en Biais et à ses quelque 48 000 abonnés. Mon profil personnel était le seul compte disposant des droits nécessaires pour l’administrer. Cette page constitue pourtant depuis des années un véritable outil de travail : j’y diffuse mes contenus de vulgarisation scientifique et de lutte contre la désinformation, avec régulièrement des centaines de commentaires sous les publications consacrées aux sujets les plus controversés. C’est aussi un espace où s’accumulent des années d’échanges avec le public. Une décision prise contre mon compte personnel, sur la base d’une mystérieuse « association » avec un autre compte que Facebook refuse toujours d’identifier, m’a donc également privé du contrôle d’un média professionnel suivi par près de 50 000 personnes. Et, puisque j’en étais le seul administrateur, la page continue d’exister mais je ne peux plus la gérer, la modérer ni même désigner quelqu’un pour le faire à ma place. Voilà comment une décision opaque portant théoriquement sur un profil individuel peut, en quelques secondes, neutraliser un outil de communication scientifique construit pendant des années.

 

Selon le motif lacunaire fourni par Facebook, mon compte « est peut-être associé à un autre compte qui a enfreint [les] règles ». Facebook ne m’a pas indiqué quel était cet autre compte. L’entreprise n’a décrit aucune infraction précise et ne m’a communiqué aucun élément susceptible d’établir cette association. La formule employée ne disait même pas que le lien était certain : mon compte était « peut-être associé » à un autre.

J’ignore encore ce que cette phrase recouvre. Elle pourrait désigner une connexion technique, une adresse IP, un appareil, un compte usurpant mon identité, une erreur de rapprochement ou un événement de sécurité dont je n’aurais pas eu connaissance. Il existe peut-être une explication légitime. Meta la connaît peut-être. Je ne peux pas l’examiner, puisqu’elle ne me l’a pas donnée.

Cette imprécision rend la contestation presque impossible. Comment réfuter l’existence d’un lien lorsqu’on ignore avec quoi on est supposé être lié ? Comment expliquer qu’un comportement ne vous appartient pas lorsque ce comportement n’est pas décrit ? Comment se défendre lorsque l’accusation se résume à la conclusion d’un système dont on ne voit ni les données ni le raisonnement ?

Facebook m’a proposé une procédure d’appel. Je l’ai utilisée. La plateforme m’a demandé de confirmer mon identité. J’ai transmis mon passeport. Une seconde vérification m’a ensuite été imposée et j’ai fourni ma carte nationale d’identité. Après avoir reçu deux documents officiels particulièrement sensibles, Facebook a confirmé la désactivation de mon compte. L’interface m’a alors annoncé que je ne pouvais plus demander de nouvel examen.

Clap de fin.

 

Un appel sans accusation intelligible

Une plateforme privée a le droit de faire respecter ses conditions d’utilisation. Elle doit pouvoir lutter contre les faux comptes, les détournements, les escroqueries et les opérations coordonnées. Mais comment une personne peut-elle contester utilement une décision lorsqu’on ne lui communique pas les faits sur lesquels elle repose ?

Le Digital Services Act encadre précisément ce type de situation. Son article 17 impose, dans les cas qu’il vise, un exposé des motifs suffisamment clair et spécifique. Celui-ci doit notamment contenir des informations sur les faits et circonstances ayant conduit à la décision. Il doit aussi indiquer, le cas échéant, si des moyens automatisés ont été utilisés.

L’article 20 prévoit un système interne de traitement des réclamations qui doit être facile d’accès et d’utilisation. Les réclamations doivent être examinées avec diligence et sans arbitraire. Le règlement précise surtout que les décisions prises à l’issue de cette procédure doivent l’être sous le contrôle de collaborateurs qualifiés, et non exclusivement par des moyens automatisés. Le texte du Digital Services Act est consultable sur EUR-Lex.

Je ne peux pas affirmer que la décision prise contre mon compte était entièrement automatisée. Je ne peux pas davantage affirmer qu’aucun être humain n’a examiné mon appel. Les écrans de Facebook ne fournissent pas ces informations.

Cette ignorance ne constitue pas un détail secondaire. Elle est au cœur du problème. Facebook a organisé une procédure dans laquelle l’entreprise possède tous les éléments du dossier tandis que l’utilisateur ne reçoit qu’une conclusion. La plateforme détecte l’association, choisit la règle applicable, prononce la sanction, organise l’appel et détermine les informations qu’elle accepte de communiquer. La personne visée doit, quant à elle, démontrer que la décision est erronée sans connaître les données qui l’ont produite.

Leur bouton « Faire Appel » ressemble à une simple décoration destinée à donner le sentiment au citoyen qu’il a bel et bien exercé ses droits.

 

Le bouton qui ne télécharge rien

La désactivation définitive de mon compte, signifiée dans la nuit, s’accompagnait d’une proposition rassurante : « Télécharger vos informations ». Ce bouton reconnaissait implicitement que la disparition de mon accès à Facebook ne devait pas entraîner celle de dix-huit ans d’archives. Il laissait penser que je pourrais, au minimum, récupérer une copie de mes données avant que la porte ne se referme.

Le bouton ne fonctionnait pas.

Je n’ai obtenu ni archive ni procédure d’exportation utilisable. Facebook m’indiquait que mes informations pouvaient être téléchargées tout en m’empêchant de les télécharger. Il ne s’agissait plus seulement de contester la fermeture du compte. Même si Meta estimait avoir de bonnes raisons de m’interdire l’accès à son service, cette décision ne faisait pas disparaître mon droit d’accès aux données personnelles que l’entreprise détenait encore à mon sujet.

L’article 15 du RGPD permet à une personne de savoir quelles données un organisme traite et d’en obtenir une copie. La demande peut aussi porter sur les finalités du traitement, les catégories de données concernées, leurs destinataires, leur durée de conservation et, dans certaines situations, l’existence d’une prise de décision automatisée. La CNIL rappelle que l’organisme doit en principe répondre dans le mois suivant la réception de la demande. Elle propose elle-même un modèle de courrier pour exercer ce droit.

Je me suis donc rendu sur le portail officiel consacré par Meta aux demandes relatives au respect de la vie privée. Le portail proposait de choisir parmi les différents services du groupe. J’ai sélectionné Facebook. S’est alors ouvert une fenêtre où Meta m’a demandé de me connecter.

Or le compte nécessaire à cette authentification venait d’être désactivé par Meta.

J’ai néanmoins suivi le parcours. Facebook a reconnu mon compte, puis refusé le mot de passe que j’utilisais encore quotidiennement avant la suspension. L’interface affirmait qu’il avait été modifié « il y a environ cinq mois ». Cette information est clairement incompatible avec mon utilisation du compte et avec le mot de passe conservé par mon gestionnaire. Si je dis que META me baratine et se moque de moi en invoquant faussement un mot de passe périmé, vous trouvez que j’exagère ?

À ce stade, Facebook me proposait lui-même de « sécuriser mon compte » dans le cas où quelqu’un aurait changé mon mot de passe sans mon autorisation. J’ai donc cliqué sur ce bouton.

La page suivante m’a annoncé que mon compte était désactivé. Nouveau clap de fin.

 

Si vous avez bien suivi les faits : Facebook désactive le compte ; son portail consacré à la vie privée exige une connexion à ce compte ; le mot de passe est refusé ; la procédure de sécurisation renvoie vers l’écran de désactivation. Le canal prévu pour exercer un droit devient inutilisable précisément parce que la plateforme a pris la décision qui rend l’exercice de ce droit nécessaire.

 

Quand la procédure exige l’accès que vous avez perdu

Après avoir raconté cette situation, j’ai reçu le témoignage public d’un utilisateur se présentant sous le pseudonyme Ionesco. Son récit ne constitue pas une preuve de ce qui m’est arrivé, et je ne suis pas en mesure d’en vérifier indépendamment chaque détail. Il décrit néanmoins un mécanisme suffisamment proche pour mériter d’être cité.

Le compte Facebook de son entreprise aurait été compromis deux ans auparavant lors d’une attaque informatique. Les pirates seraient parvenus à lui associer un compte Instagram, puis auraient utilisé les comptes pour diffuser des arnaques. Lorsqu’il a tenté de déposer une réclamation, on lui aurait expliqué que le seul compte autorisé à le faire était le compte Instagram associé. C’est-à-dire le compte du pirate.

Malgré de nombreux échanges avec différents services, il affirme n’avoir jamais récupéré le compte de son entreprise. Il aurait perdu une année d’activité, des milliers de clients et ses messages. Un interlocuteur de Meta lui aurait finalement conseillé de repartir de zéro, en lui expliquant qu’avec de bonnes vidéos il pourrait retrouver dix mille abonnés en quelques jours. Le conseil serait presque drôle si l’objet perdu était une partie de jeu vidéo. Il l’est moins lorsqu’il s’agit d’un outil de travail, d’une clientèle et d’une année de correspondances.

Son histoire et la mienne n’ont pas nécessairement la même origine. Dans son cas, il est question d’un piratage. Dans le mien, Facebook évoque une association non expliquée avec un autre compte. Mais la forme du piège est identique : pour demander réparation, l’utilisateur doit disposer de l’accès dont la perte constitue justement le problème. Si le compte est piraté, la réclamation doit partir du compte du pirate. Si le compte est désactivé, la demande d’accès aux données exige une connexion au compte désactivé. Qu’elle résulte d’une conception défaillante, d’une automatisation excessive, d’une indifférence aux cas limites ou d’un choix délibéré, cette architecture aboutit à une situation profondément anormale : Meta place devant l’exercice de droits reconnus aux utilisateurs des obstacles que ses propres décisions ont créés.

 

Sortir de Facebook pour contester Facebook

J’ai cherché un autre moyen électronique officiel de contacter le délégué à la protection des données de Meta Platforms Ireland. Je voulais transmettre ma demande sans dépendre du compte désactivé. Les chemins que j’ai trouvés me ramenaient à une authentification Facebook ou à des formulaires qui ne correspondaient pas à ma situation. L’un des portails rencontrés était réservé à certains organismes habilités dans le cadre du Digital Services Act. Il demandait d’attester que l’on agissait en qualité de représentant autorisé. Je n’allais évidemment pas faire une fausse déclaration pour franchir une étape de plus.

Diverses adresses électroniques attribuées à Meta circulent sur Internet. Je n’en ai trouvé aucune que je puisse authentifier avec assez de certitude dans une source officielle actuelle pour faire reposer ma demande sur elle. Il restait l’adresse postale de Meta Platforms Ireland Limited, à Dublin.

J’ai donc rédigé une demande d’accès fondée sur l’article 15 du RGPD. J’y ai indiqué l’adresse de mon ancien profil, la date de désactivation et l’adresse électronique associée au compte. J’ai demandé une copie de mes publications, de mes photographies, de mes vidéos, de mes données d’activité et des informations liées à mes conversations Messenger, sous réserve des droits des tiers. J’ai également demandé les informations prévues par l’article 15 concernant les traitements réalisés par Meta et l’éventuelle intervention d’une décision automatisée ou d’un profilage pertinent dans la suspension du compte. J’ai rappelé que l’entreprise prétendait m’associer à un autre compte sans identifier celui-ci. Enfin, j’ai demandé que les données ne soient pas irréversiblement supprimées pendant l’examen de ma demande.

Il est difficile de trouver meilleure illustration du fossé qui sépare un droit de son exercice. Pour récupérer des données numériques détenues par une entreprise qui organise une grande partie de la vie sociale mondiale, je dois envoyer un courrier papier dans un autre pays.

Le RGPD ne m’imposait pas cette voie. Le règlement permet l’exercice électronique du droit d’accès. Mais le papier est devenu nécessaire parce que Meta a choisi de rendre inopérant tout canal dématérialisé permettant d’exercer ce droit. Lorsque la lettre aura été distribuée, le délai de réponse commencera à courir. Si Meta estime la demande complexe et souhaite prolonger ce délai, l’entreprise devra m’en informer et expliquer ce report pendant le premier mois. La CNIL rappelle ces règles sur son site.

À l’heure où j’écris ces lignes, le courrier est prêt à partir.

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Les recours que Facebook ne vous montre pas

J’ai également saisi Appeals Centre Europe. Cet organisme indépendant est certifié dans le cadre de l’article 21 du Digital Services Act. Il peut examiner certaines décisions prises par les grandes plateformes, notamment la suspension ou la désactivation d’un compte Facebook.

La différence avec l’appel interne de Meta est immédiate. Appeals Centre Europe annonce recueillir des informations auprès de la plateforme et soumettre le dossier à des experts. Son portail a accepté ma demande et confirmé son enregistrement.

Quelques heures plus tard, à 15 h 40, ce recours s’est refermé à son tour. Appeals Centre Europe m’a informé qu’après examen de mon dossier, celui-ci « n’est pas recevable au titre de l’article 21 » du Digital Services Act. Sans examiner le bien-fondé de la désactivation, l’organisme a rendu une décision procédurale et clos le dossier. Le Centre peut bien examiner certaines suspensions de comptes Facebook, mais son champ de compétence comporte des limites importantes : il exclut notamment plusieurs décisions fondées sur le « comportement du compte » plutôt que sur un contenu déterminé. Je ne sais pas dans quelle catégorie exacte mon dossier a été rangé. Le formulaire lui-même était d’ailleurs mal ajusté à ma situation : pour contester la désactivation de mon compte, il m’obligeait à sélectionner un « type de contenu », et aucune option ne correspondait réellement au motif qui m’avait été communiqué.

Le résultat, lui, ne prête pas à interprétation : le recours extrajudiciaire que j’avais identifié pour faire examiner la décision de Meta s’est arrêté avant même l’examen du fond. Personne ne m’a donc davantage expliqué quel serait cet autre compte auquel Facebook prétend m’associer, ce qu’il aurait fait, ni sur quels éléments repose cette association.

 

Cette voie de recours représente néanmoins un progrès réel. Jusqu’à une période récente, une personne confrontée à la fermeture de son compte devait essentiellement demander à la plateforme de revenir sur sa propre décision ou engager une procédure judiciaire longue et coûteuse.

Il faut cependant regarder les limites du dispositif. Les décisions d’Appeals Centre Europe ne sont pas contraignantes. Les plateformes sont tenues de coopérer de bonne foi avec l’organisme, mais elles conservent la possibilité de ne pas appliquer sa conclusion. Appeals Centre Europe indique lui-même avoir rencontré des situations où une plateforme n’a pas suivi une décision favorable à l’utilisateur. Cette limite figure clairement dans sa foire aux questions.

J’ai enfin adressé un signalement à l’Arcom, qui exerce en France la fonction de coordinateur pour les services numériques. Je lui signale qu’une plateforme a prononcé une désactivation définitive sur la base d’un motif pratiquement impossible à contester, avant de rendre matériellement inaccessible le canal électronique permettant de réclamer les données du compte.

Nous avons bâti une architecture européenne des droits numériques, avec un règlement sur les données personnelles, un règlement sur les services numériques, des autorités nationales et des organismes indépendants de règlement des litiges. Mais pour un utilisateur ordinaire, cette architecture demeure largement invisible. Facebook ne m’a pas guidé vers elle de manière utile. J’ai dû identifier seul les textes applicables, trouver l’organisme compétent, comprendre la différence entre un appel interne, un règlement extrajudiciaire, un signalement à l’Arcom et une demande d’accès au titre du RGPD.

Il faut beaucoup travailler pour devenir le bénéficiaire effectif de droits que l’on possède déjà — en théorie.

 

Nous ne possédons pas nos archives

Pendant dix-huit ans, j’ai considéré Facebook comme un lieu où je déposais des éléments de ma vie. Je savais que l’entreprise collectait des informations à mon sujet. Je savais que son modèle économique reposait largement sur leur exploitation. J’acceptais ce compromis puisque cette plateforme était pour moi avant tout un lieu de libre expression et de diffusion de mon travail auprès du public. Mes textes, mes photographies et mes conversations continuaient intuitivement à me paraître miens. La désactivation du compte corrige brutalement cette illusion.

Je suis l’auteur de certains textes dont je ne conserve pas nécessairement de copie. J’ai participé à des conversations pendant des années, mais je ne peux plus les relire. J’ai constitué un réseau de contacts que je ne suis pas capable de reconstituer. Mes souvenirs existent peut-être encore sur les serveurs de Meta, mais leur accessibilité dépend désormais d’une décision unilatérale de l’entreprise. La dépendance dans laquelle nous baignons ne vient pas seulement de la surveillance ou du profilage. Elle vient aussi du fait que nous avons confié à quelques entreprises la garde matérielle de pans entiers de notre mémoire, de notre sociabilité et de notre travail.

Lorsqu’un compte disparaît, la sanction ne se limite pas à l’interdiction d’utiliser un service. Elle peut emporter avec elle des années de relations et de documents. La réponse prêtée à Meta dans le témoignage d’Ionesco résume parfaitement la désinvolture que permet cette asymétrie : repartez de zéro ; avec de bonnes vidéos, vous récupérerez vos abonnés. Comme si une communauté se réduisait à un compteur. Comme si des années de conversations pouvaient être remplacées par quelques jours de production de contenu. Comme si le temps humain ne coûtait rien.

 

Où sont les humains qui gèrent nos réseaux numériques ?

Les interfaces des plateformes sont couvertes de mots rassurants. Elles proposent de faire appel, de sécuriser un compte, de télécharger des informations et de contacter un service consacré à la vie privée. Ces formules donnent l’impression que l’utilisateur conserve le contrôle. Leur présence dispense presque l’entreprise d’avoir à démontrer que les procédures correspondantes fonctionnent dans les situations où elles sont indispensables. Facebook, Instagram, X, TikTok et les autres plateformes sont omniprésents sur nos écrans et dans nos vies, mais elles n’ont pas de numéro de téléphone, d’email ou d’adresse où présenter une requête ou un contencieux à des êtres humains.

Je constate qu’un bouton intitulé « Faire appel » ne garantit pas que l’accusation sera suffisamment expliquée pour être contestée. Qu’un bouton intitulé « Télécharger vos informations » ne garantit pas une copie de mes données personnelles. L’administration de Meta produit ainsi une succession d’écrans donnant l’apparence d’un recours : réponses standardisées, embranchements automatiques, portes fermées et presque aucune possibilité de demander à un être humain pourquoi la machine vous conduit là. Kafka en tirerait de quoi sublimer son œuvre.

Au-delà de la fermeture inexpliquée de mon compte personnel, qui me prive également du contrôle d’une page de vulgarisation suivie par 48 000 personnes, ce qui porte préjudice à mon activité de vulgarisation scientifique, le scandale est que l’entreprise qui détient les informations organise une procédure incapable de corriger ses propres erreurs et oblige l’utilisateur à chercher hors de la plateforme les moyens de comprendre ce qu’elle lui reproche.

J’ai pu engager ces démarches parce que j’avais du temps, un peu d’énergie et quelques compétences. J’ai conservé des captures, étudié les textes, créé un compte auprès d’un organisme de recours, rempli un formulaire destiné à l’Arcom, rédigé une demande fondée sur le RGPD et préparé un recommandé international. Combien de personnes poursuivraient le parcours jusqu’au bout ? Combien abandonneraient après le premier refus de connexion ? Combien sauraient que la désactivation d’un compte Facebook peut être contestée devant un organisme indépendant créé par le droit européen ? Combien comprendraient qu’il faut distinguer la restauration du compte, le contrôle de la décision au regard du DSA et l’accès aux données au titre du RGPD ? Un droit dont l’exercice exige autant de connaissances, de temps et d’obstination ne protège efficacement qu’une minorité de personnes.

Grâce à mon activité professionnelle, j’ai quelques contacts qui ont cherché à m’aider. L’un d’eux a pu joindre directement une responsable du service Public Policy de Meta. Elle lui a répondu : « Merci pour le signalement, j’ai bien transmis à nos équipes et ne manquerai pas de revenir vers vous dès que j’obtiens plus d’informations à ce sujet. » Je mesure le privilège presque absurde que représente le simple fait d’avoir réussi à atteindre un être humain chez Meta. La plupart des utilisateurs placés dans la même situation n’auront jamais cette possibilité.

La colonisation numérique

Mais il demeure que je ne sais toujours pas si Facebook avait une raison valable de désactiver mon compte. Je ne sais pas quel compte lui aurait été associé. Je ne sais pas si cette association résulte d’une erreur, d’un piratage, d’un rapprochement automatisé ou d’un fait que Meta refuse simplement de m’exposer. Je ne prétendrai donc pas avoir démontré que l’entreprise a sciemment sanctionné un utilisateur innocent. Les éléments dont je dispose ne permettent pas de l’affirmer.

Ils permettent, en revanche, d’établir le déroulement de la procédure. Mon compte a été désactivé sur la base d’une association non expliquée. Deux pièces d’identité ont été fournies. L’appel interne n’a livré aucun fait supplémentaire. Le bouton de téléchargement n’a pas permis de récupérer les données. Le portail Privacy a exigé une authentification au compte désactivé. La procédure de sécurisation a ramené au point de départ. Pour exercer mon droit d’accès d’une manière traçable, j’ai dû écrire à Meta en Irlande. Cette histoire montre une violente asymétrie où la multinationale a tous les pouvoirs.

En théorie Meta reste soumise au droit européen et peut faire l’objet de contrôles, de plaintes et de recours. Mais entre le texte juridique et la personne qu’il protège se trouve l’interface de Meta. L’entreprise dessine le parcours, choisit les informations affichées, détermine les justificatifs demandés et programme les portes qui s’ouvrent ou restent fermées.

 

L’internaute sanctionné par une grande plateforme numérique découvre ainsi une situation étrange : ses droits existent, mais leur exercice effectif peut exiger de sortir entièrement de l’écosystème qui les entrave — saisir une autorité publique, solliciter un organisme européen de règlement des litiges, invoquer le RGPD, et finalement envoyer une lettre recommandée dans un autre pays.

Il reste quelque chose de politiquement vertigineux dans cette situation. Une entreprise américaine privée peut devenir l’intermédiaire de nos relations sociales, conserver dix-huit années de notre mémoire, héberger nos outils professionnels et nos communautés, puis nous en retirer l’accès par une décision dont nous peinons même à obtenir les motifs précis. Le droit européen demeure applicable, évidemment. Mais c’est à l’utilisateur de parvenir à l’atteindre derrière l’architecture procédurale construite par la plateforme. Facebook tire pendant ce temps une valeur économique de nos interactions, de nos publications et du travail des producteurs de contenus qui font vivre son réseau. Des collègues ayant vécu cette mésaventure ont parfois pu récupérer leur compte au bout de 6 mois, une période durant laquelle l’écosystème de Facebook particulièrement complaisant avec les arnaques, la désinformation et de nombreuses activités illégales, notamment autour de la santé, sera privé d’une page dédiée à assainir cet environnement de plus en plus dégradé.

Lorsque quelques entreprises étrangères disposent d’un tel pouvoir sur nos communications, nos archives, nos activités professionnelles et jusqu’aux moyens pratiques d’exercer nos droits, la question dépasse largement mon compte Facebook.

Dites-moi si, à vos yeux, cela commence à ressembler à une forme de néocolonisation numérique.

 

Acermendax

 

 

À la suite de ma chronique consacrée à Jason Arday, j’ai reçu un courrier de Joëlle Le Marec, professeure au Muséum national d’Histoire naturelle, et Igor Babou, professeur à l’Université Paris Cité. Tous deux travaillent en sciences sociales et ont notamment consacré une partie de leurs recherches aux rapports entre sciences, institutions, médias et société.

Ils partageaient une partie de mon diagnostic sur l’instrumentalisation de l’intégrité scientifique dans l’affaire Arday, mais contestaient plusieurs éléments de mon analyse : la place accordée au cas Nathan Cofnas, ma manière de parler des « faits » et des critères de scientificité, ainsi que l’idée de renforcer le contrôle de l’intégrité par de nouvelles structures indépendantes. Leur désaccord porte plus largement sur les conditions concrètes dans lesquelles la recherche fonctionne aujourd’hui et sur ce qui permettrait réellement de mieux protéger son intégrité.

Après quelques échanges, nous avons convenu de publier ici leur contribution afin d’apporter au public un éclairage supplémentaire sur les questions complexes connectées à l’intégrité scientifique.

Acermendax

Mon analyse en vidéo peut également être lue ici : « Jason Arday : scandale académique, guerre idéologique et tragédie »



Cher Thomas Durand,

Nous sommes deux enseignant·es chercheur·es, professeur·es en sciences sociales à l’université Paris Cité et au Muséum National d’Histoire Naturelle, qui avons mené et dirigé des recherches sur les relations entre sciences et société, et qui enseignons également sur ces domaines. Nous connaissons et apprécions beaucoup vos émissions.

Nous avons visionné avec grand intérêt le podcast intitulé « Jason Arday : scandale académique, guerre idéologique et tragédie » sur la chaîne « La tronche en biais », ainsi que les conclusions et interprétations que vous en tirez. Nous avons trouvé ce travail d’analyse remarquable, très étayé et très clair, et nous vous en remercions.

Mais plusieurs choses nous donnent envie de vous répondre, car nous sommes en désaccord avec certaines de vos conclusions ainsi qu’avec certaines orientations de votre propos. Les questions traitées nous semblent essentielles à nous également, et c’est aussi par respect pour votre remarquable effort d’enquête et votre souci d’un  débat éclairé que nous vous adressons cette réponse. Vous pouvez la publier, ou nous répondre à titre personnel, comme vous le souhaitez. De notre côté, nous publierons certainement notre texte sur nos blogs respectifs, en indiquant le lien vers votre émission.

Sur le fond, nous sommes d’accord avec vous quand vous expliquez que l’intégrité scientifique sert de prétexte, et peut être instrumentalisée pour disqualifier certain·es chercheur·es. Nous sommes par ailleurs bien convaincu.es de la nécessité des dispositifs de lutte contre les discriminations systémiques. Au cours de nos carrières respectives, que ce soit dans le domaine de la recherche scientifique – nous la pratiquons souvent en interdisciplinarité avec des collègues des sciences de la nature, ce qui nous donne des points de référence diversifiés – ou de l’enseignement supérieur, nous avons été très tôt témoins des obstacles qui limitent l’accès des personnes racisées aux cursus ou aux carrières et responsabilités de la recherche et de l’enseignement supérieur, indépendamment de leurs compétences. Nous sommes donc convaincu·es de l’existence d’un racisme structurel dans nos institutions, racisme qui ne se limite pas aux affaires qui émaillent les réseaux sociaux (insultes, agressions verbales, etc.) mais qui est d’autant plus pernicieux qu’il est plus diffus, et, partant, plus efficace pour empêcher des étudiant·es ou collègues de qualité d’exprimer leurs compétences et leurs savoirs.

L’expression parfois quasi explicite de ce racisme a même été encouragée par notre ministère de tutelle et par notre gouvernement, en particulier depuis les prises de positions désastreuses de Frédérique Vidal sur « l’islamo gauchisme » à l’université. A l’époque l’ensemble des instances scientifiques avait réagi en dénonçant l’absurdité de cette notion diffusée dans les médias. Hélas, la capacité de réaction au nom d’un consensus scientifique sur la dangerosité d’un concept faux semble avoir disparu depuis. Comme souvent, les médias ont imposé un cadrage, invité des chercheurs à s’exprimer sur des bases perverties par l’obsession des « angles » chez les journalistes. Ayant travaillé sur les effets de compétition entre discours médiatiques et discours scientifiques, nous avons vu évoluer les rapports de légitimité qui ont amené beaucoup de nos collègues à intégrer des termes, des formules, des cadrages qu’ils auraient méprisé quelques années auparavant.

Mais c’est plutôt ce que vous dites sur le caractère en effet utilitariste et non rigoureux de la défense de l’intégrité scientifique qui nous donne envie de répondre.

Vous présentez trois exemples de manquements à l’intégrité scientifique, avérés et étayés,  qui n’ont pas eu de conséquences majeures sur les carrières des universitaires fautifs, contrairement à ce qui s’est passé pour Jason Arday. Mais pourquoi ne pas intégrer à ces exemples le chercheur de l’université de Gand, Nathan Cofnas, qui pourtant peut parfaitement illustrer le cas d’un manquement majeur à un principe d’intégrité puisqu’il diffuse des discours racialistes totalement faux au plan scientifique ? La théorie de la race qu’il promeut est en effet invalidée tant par les sciences du vivant que par les sciences sociales. Il ne s’agit donc pas d’un discours d’opinion qui s’opposerait à d’autres opinions dans une controverse culturelle (en gros, les réactionnaires contre les woke, ou la droite contre les gauchistes) : il s’agit d’énoncés racistes scientifiquement faux, et qui en France seraient illégaux. Comment un chercheur qui promeut des théories racistes, c’est à dire fausses, mais qui dénonce les manquements à l’intégrité d’un autre chercheur, n’est-il pas lui-même directement interpelé sur un manquement aussi grave à l’intégrité scientifique ? Bien sûr, vous prenez de la distance avec cet illuminé, mais il faut sans cesse rappeler que les théories racistes sont fausses et qu’il est donc absolument scandaleux qu’un chercheur comme Cofnas soit pris au sérieux par une université ainsi que par des médias et relais d’opinion.

Il nous semble que deux éléments jouent en faveur d’une sorte de mise à distance du cas de Nathan Cofnas.

Le premier est le périmètre de ce qui est considéré comme « science ». Les exemples de manquements à l’intégrité scientifique que vous choisissez se situent dans le champ des sciences formelles. Il y en a également dans les sciences sociales, et les sciences humaines comme la philosophie, d’ailleurs très régulièrement attaquées sans que leurs épistémologies propres soient mobilisées à l’appui de la caractérisation du manquement à l’intégrité, en plus de ce qui concerne les questions techniques de plagiat ou de fraude dans la production ou le traitement des données.

Le second élément qui intervient nous semble être le flou concernant les statuts professionnels des « scientifiques » qui sont, il est vrai, relativement complexes, mais pas plus que ceux d’autres métiers spécialisés. Cofnas est post-doctorant, et non titulaire. Comme vous le savez, les conditions de recrutement ne sont pas les mêmes en France et dans d’autres pays. Un·e « post-doctorant·e » n’est pas un·e universitaire en poste, mais un·e personne recruté·e sur un contrat court (deux ou trois années), avec des modalités moins exigeantes que celles des concours pour les postes de titulaires. On peut d’ailleurs signaler au passage les politiques de précarisation systématique qui sont totalement contradictoires avec des recrutements symboliques, souvent ponctuels, qui permettent d’afficher une volonté d’inclusion sur fond de perte d’emplois scientifiques très importantes dans de nombreux pays, comme le Royaume Uni évidemment, mais aussi la France. Tout cela signifie que Cofnas n’a pas, au plan académique, la même position ni la même légitimité que celle d’un chercheur en poste. Cela n’excuse d’ailleurs en rien le fait qu’il soit parfaitement anormal qu’il ait pu être recruté dans une université pour faire un post-doctorat sur des bases scientifiquement grotesques, mais il n’est pas inutile quand même de signaler qu’il est post-doctorant en philosophie, et non « professeur ». La plupart des médias ne s’embarrassent pas de ces précisions, et le qualifient volontiers  de « philosophe américain », ce qui le pare d’une légitimité sans doute abusive.

Le deuxième point qui nous semble appeler une discussion est toute la dernière partie de votre propos.

Vous insistez sur le fait que la science doit exposer y compris les faits qui déplaisent, puisque c’est la marque même de la rigueur et de la valeur accordée à la recherche de la vérité. La question des « faits » semble centrale dans cette caractérisation de la scientificité.

Mais il nous semble que cette conception renvoie plutôt aux sciences dites « dures » (physique, chimie, biologie, etc.). Elle ne convient pas du tout aux sciences humaines et sociales ni aux Lettres et Langues,  ni aux mathématiques, ni même à une bonne partie des sciences qui pratiquent l’enquête empirique, que ce soit sur des faits sociaux ou sur des phénomènes biophysiques. En effet, quelles que soient les disciplines, la pertinence des questions (qui orientent la caractérisation des faits) est essentielle, et doit être évaluée dans le cadre d’une connaissance précise des savoirs déjà produits et des débats en cours ou passés. Elles sont cependant parfois mal formulées, notamment quand elles reflètent des priorités stratégiques, économiques, et politiques, etc., qui ne contribuent en rien à la compréhension du monde. Des questions non pertinentes peuvent générer une production très importantes de données – de « faits » – qui saturent le champ des débats scientifiques et qui masquent des questions réellement importantes ou des phénomènes non étudiés. En témoignent par exemple les travaux de David Edgerton sur l’histoire des techniques, quand il montre que l’obsession pour les nouvelles technologies masque la réalité des usages de la technique, à savoir que la technique la plus présente dans le monde est celle de la tôle ondulée, et non l’informatique. Ou encore quand il fait apparaître la place prépondérante des animaux de trait dans la deuxième guerre mondiale, là où on la pensait comme essentiellement mécanisée.

 

Les sciences sociales ont produit quantité de données sans intérêt sur la base de questions ou de cadrages faux, comme la hiérarchie des races ou des genres, justement. Les études féministes et décoloniales fournissent de très nombreux exemples de ces phénomènes de productions de « faits » basés sur des cadrages qui masquent une grande partie de la réalité, à savoir que nombre de questions posées et de « faits » considérés comme tels tirent leur légitimité d’une forme de virilisme actif dans les sciences, ou d’enjeux qui héritent de la colonialité.

Or, ces cadrages préalables à la production des données interviennent fortement dans la définition de ce qu’on définit comme des faits, et par conséquent, dans la production de savoirs à prétention de vérité.

Les sciences dites « exactes » ne peuvent pas ici faire référence à elles-seules en matière de scientificité ni d’intégrité scientifique, d’une part car les études de sciences ont bien démontré leur porosité aux enjeux politiques, sociaux et économiques (en cela elles ne diffèrent pas des sciences humaines et sociales), et d’autre part parce que les sciences humaines et sociales sont constamment soupçonnées de manquements et malmenées par leurs tutelles, alors qu’elles s’appuient sur des siècles d’une culture critique épistémologique et éthique, distincte de celle des sciences dites « exactes ». Autrement-dit : les sciences sociales et désormais une partie des recherches environnementales (anthropologie et écologie politique notamment) s’inscrivent dans – et revendiquent – des épistémologies distinctes de celles des sciences qui travaillent sur ce qui a été constitué comme « la nature », à savoir un domaine séparé de la culture, ce qui constitue une conception aujourd’hui dépassée. Dans la période contemporaine, les sciences humaines et sociales ainsi que les lettres et langues sont soumises abusivement à un soupçon généralisé et à des attaques constantes de la part des disciplines hégémoniques des sciences de la nature, alors même qu’elles ont travaillé très sérieusement à déconstruire des cadrages théoriques, des masquages idéologiques, et à analyser les conditions socio-politiques de la fabrique d’ignorances structurelles. Les critères de scientificité ont été profondément transformés par le réexamen de ce en quoi consiste l’« objectivité » en philosophie des sciences, notamment grâce à une perspective féministe. L’éthologie a été transformée par des chercheuses aujourd’hui reconnues pour avoir été au-delà de la collecte de « faits », et pour avoir ainsi à la fois mis au jour des biais extrêmement forts dans les approches classiques, et fait apparaître la dimension relationnelle de la production des savoirs.

Les sciences formelles peuvent et doivent elles-mêmes évoluer en particulier aux frontières des problématiques nature-culture. Elles ne peuvent pas actuellement servir de modèle neutre dans l’évaluation de la rationalité ou de l’éthique scientifique, comme si elles n’étaient pas juges et parties dans ce domaine. Précisons encore à ce sujet, que si ce sont les sciences sociales qui sont généralement créditées – ou dénoncées –  pour ce travail de déconstruction critique des formes classiques de la rationalité (avec les travaux de Bruno Latour et Michel Callon dans les années 1980 par exemple), en réalité ce mouvement a commencé bien avant, et a été mené par le mouvement français d’« (auto)critique des sciences »,  au début des années 1970 par des chercheurs comme le mathématicien Alexandre Grothendieck, le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond ou le biologiste Pierre Clément, pour ne citer que les plus connus à l’époque. Nous avons mené un travail de documentation et d’analyse de ce mouvement, qui s’inscrivait à la charnière d’enquêtes empiriques, de réflexions théoriques, et d’une militance anticapitaliste, écologiste, décoloniale et féministe précoce, au sein des sciences dites « exactes » (voir ici : https://science-societe.fr/tag/critique-des-sciences/).

Enfin un troisième point nous donne envie de réagir. Dans votre conclusion, vous proposez la création de services, pour traiter des questions de recrutement, de plagiat, de fraude scientifique, etc. Or, il existe déjà d’innombrables procédures et dispositifs, qui fonctionnent bon an mal an : les métiers de la recherche et de l’enseignement supérieur sont certainement ceux pour lesquels tout recrutement, et tout énoncé publié, doit être vérifié par de multiples instances collégiales, sur la base de l’examen contradictoire, de la vérification des données, de la rigueur et de la cohérence de l’argumentation, de la logique du raisonnement, etc., et ce bien plus que dans aucun autre métier. Mais, en effet, comme vous le signalez à juste titre avec les exemples de scandales dans les recrutements, il y a des manquements. Mais pour proposer des solutions, il nous semble qu’il faudrait vraiment rendre compte de l’ordinaire du scrupule quotidien invisibilisé des universitaires, du travail de fourmi consistant à vérifier collectivement et dans le débat critique chaque détail avec acharnement, que ce soit pour les enquêtes, les formes de publications, les recrutements, les progressions de carrières. Il s’agirait alors plutôt de transformer la hiérarchie de ce qui est important dans le travail scientifique. Plutôt que de créer des instances nouvelles : prendre au sérieux beaucoup plus systématiquement les alertes internes, le travail de soin, les efforts consentis par certain·es collègues, et mettre en place les conditions organisationnelles pour protéger véritablement ces pratiques et ces efforts.

Mais les milliers de filtres collectifs inscrits dans une tradition critique et, en principe, dans une pratique du débat collectif, ne peuvent pas empêcher les fraudes d’exister, ni les contournements de normes, ni les erreurs, surtout dans un contexte de très forte injonction à la compétitivité, à la productivité, et à la visibilité. Car de réformes imposées en injonctions absurdes, tout l’appareil collégial des sciences a été très rapidement détruit au profit du dogme de la compétition de toustes contre toustes, ce qui ne peut mener qu’à toujours plus de fraudes et de manquements à l’intégrité scientifique : ce n’est pas faute d’avoir dénoncé collectivement ces décisions politiques depuis des décennies, mais ni les médias mainstream, ni les politiques n’ont écouté ni cherché à comprendre la communauté universitaire en lutte contre ces réformes, et qui anticipaient souvent l’augmentation des fraudes. « Qui aurait pu prédire ? ».

Pour rester dans ce thème, nous pensons que la délégation de l’intégrité à de nouveaux services ou de nouvelles instances supposées indépendantes ne ferait qu’accroître le problème. Déléguer ce pouvoir de création de nouvelles instances aux structures de directions des universités et des organismes de recherche – car ce serait évidemment elles qui s’en chargeraient, compte tenu des rapports de forces et des jeux d’acteurs actuels dans ce secteur -, leur donner la responsabilité de la mise en place d’instances ou de services « indépendants » pour assurer les contrôles d’intégrité, renforcerait inévitablement la place de personnes qui ont largement montré qu’elles n’étaient pas elles-mêmes indépendantes des jeux de pouvoir et des collusions avec l’argent : on peut rappeler les accords universitaires récents avec des acteurs privés comme Total à l’université de Saclay ou même au Collège de France (pour une chaire sur le développement durable…) ou encore au Muséum National d’Histoire Naturelle, et les diverses prises de parole de jeunes ingénieur·es scandalisé·es qui préfèrent « bifurquer » au nom de principes éthiques. Les instances de direction ou les présidences de nos établissements n’ont souvent elles-mêmes que peu de respect pour les sciences, et elles n’ont guère montré leur capacité à résister à l’instrumentalisation du savoir par les puissances du marché ou par les idéologies politiques du moment, alors que c’est le plus souvent à un niveau hiérarchiquement inférieur, celui des personnels, du chercheur lambda, des personnels administratifs ou des agents des bibliothèques jusqu’au travail quotidien de direction des unités que l’on trouve généralement des ressources éthiques et un certain respect des valeurs concrètement pratiquées. Au-delà, « plus haut » en somme, on sort des frontières de l’institution maintenue jour après jour, pour entrer dans le monde des cooptations douteuses, des compromissions serviles, de l’obsession de la performance et du contrôle.

 

Actuellement, ce sont les enquêtes sur le travail ordinaire qui font apparaître les espaces où des principes sont très concrètement assumés et défendus, notamment contre une hiérarchie soucieuse de management et de visibilité, et qui méconnaît le travail ordinaire structuré par le souci de faire au mieux. Les travaux de Christophe Desjours en psychodynamique du travail ont révélé l’ampleur des souffrances éthiques chez les agents obligés de faire l’inverse de ce qu’ils savent être leur devoir et l’usage de leurs savoirs, par exemple dans la gestion des forêts. Nous sommes dans des situations très proches dans les institutions de service public, dont font partie bien sûr l’enseignement supérieur et la recherche publique.

 

Les entorses à l’intégrité scientifique que vous relevez dans l’enseignement supérieur et la recherche sont réelles et scandaleuses. Mais pour y réfléchir sérieusement, il faudrait tout de même signaler que le mépris pour les normes les plus élémentaires de la rationalité scientifique traverse l’ensemble de nos sociétés. Le mensonge d’État, impuni et sans conséquence, caractérise bien en ce moment la parole politique, y compris face aux sciences dures ! Pensez par exemple au vote de la récente loi Duplomb 2, qui s’est effectué sans tenir aucun compte des avis de dizaines de sociétés savantes et médicales démontrant le caractère cancérigène des pesticides. Pensons également aux récents épisodes caniculaires : « Qui aurait pu prédire ? » Le GIEC avait prédit ces canicules depuis 1990, et tout ce travail est public, sourcé, et étayé ! Mais nos politicien·nes préfèrent le mensonge…

 

Il manque une protection pour les lanceur·es d’alerte en matière, par exemple, de plagiat universitaire, et des enquêtes qui seraient réellement respectées en interne : nous connaissons les cas multiples de collègues plagié·es et qui pourtant sont mis·es en accusation (l’un d’entre nous a vécu ce problème, au détriment de sa carrière…), ou encore d’étudiant·es humilié·es ou harcelé·es (y compris sexuellement) notamment dans le cadre de thèses CIFRE (il s’agit de thèses menées dans le cadre d’entreprises et à visées souvent applicatives) et qui n’ont pas été défendu·es par leur hiérarchie. Le problème ne vient pas de l’absence de dispositifs spécifiques, mais d’un ensemble de facteurs qui creusent l’écart entre les discours et les pratiques. Dans notre cas, le service dédié nous a expliqué avoir plus important à faire que traiter notre affaire de plagiat : le plus important pour l’administration était alors la gestion bureaucratique de la « fusion » en cours de deux universités contre l’avis quasi unanime des personnels… Tout cela conduit à la mise en danger des lanceur·es d’alerte, à des sorties de carrière, et à des burn out.

 

Enfin, les médias et les processus de communication font partie des problèmes et devraient être analysés comme des acteurs  impliqués dans des conceptions perverties de l’intégrité, comme on l’a vu bien sûr dans le cas de Jason Arday. Ils jouent en effet un rôle essentiel dans le positionnement et les actions des universités ou des organismes de recherche qui sont devenus des « communicants », ayant des intérêts stratégiques dans la mise en circulation ou l’occultation de certaines informations destinées à leur reprise par les journalistes, ou inversement à leur invisibilisation. La privatisation en cours dans la recherche et l’enseignement supérieur (en gros, depuis 40 ou 50 ans) et la mise en concurrence mondiale des universités entre elles (classement de Shanghai, etc.) induisent des enjeux de valorisation et d’auto-promotion par la communication qui sont délétères. Les sciences ne fonctionnent pas en dehors de ce système de visibilité médiatique, et les universités comme la plupart des grands organismes de recherche se sont dotés depuis les années 1980 de services de communication, qui embauchent des journalistes et des communicant·es, souvent formé·es… à l’université. Nous le savons bien, nous qui avons longtemps – et encore aujourd’hui – enseigné dans des formations au journalisme, y compris au journalisme scientifique. Or, ces formations ne sont pas particulièrement attentives aux questions d’intégrité scientifique, c’est le moins que l’on puisse dire. Même si quelques collègues y officient et ont à cœur d’inscrire leurs enseignements dans une perspective critique, force est de constater que la multiplicité des intervenant·es professionnel·les (journalistes, communicant·es, media planeur·es, spécialistes en marketing ou en événementiel, etc.) introduit au sein de l’université, via ces formations, tout autre chose que l’idée d’une science émancipatrice. Bien au contraire !

 

Il y a des exceptions notables, comme vos médias ou bien « Sciences critiques » (https://sciences-critiques.fr/). Mais vous êtes sans doute bien placé pour ressentir la difficulté de tenir cette position, au point de vous engager dans une réflexion de fond qui va bien au-delà de l’information scientifique. Et cela ne se limite pas aux formations au journalisme scientifique ou de spécialité, puisque dans toutes les disciplines, l’exigence aujourd’hui n’est plus de former des esprits capables de penser leur place dans le monde avec des outils conceptuels critiques, mais plutôt de fournir au marché et aux entreprises des employés adéquatement formés à des « compétences », c’est à dire formés à ne rien penser, ou si peu. Certaines formations à « l’esprit critique » deviennent même un marché géré par les instances politiques, et sont destinées à accorder confiance à des autorités…

 

Or, de tout cela, c’est à dire de la science telle qu’elle se fait aujourd’hui et depuis près de 50 ans, les média mainstream ne parlent jamais, sauf exceptions notables, ce pourquoi nous saluons vos efforts et votre travail. On en reste trop souvent à des incantations sur « l’esprit critique » ou « l’intégrité » potentiellement dévoyés et instrumentalisés. Il manque des enquêtes sérieuses sur la science comme lieu de rapports de production et  de domination, comme organisation politique, économique, sociale et communicationnelle, mais aussi comme travail quotidien en lutte contre les injonctions à la compétition et la performance, afin de rompre avec l’idée de la science comme abstraction rationaliste ou comme « discours vrai ». Tant que ce travail ne sera pas mené (les sciences sociales l’ont mené depuis des décennies, mais les médias l’ignorent encore), on ne pourra pas comprendre les mécanismes de fraude et de plagiat, qui seront, sempiternellement, analysés comme des problèmes psychologiques ou des affaires strictement individuelles, les contraintes systémiques restant toujours en arrière plan, alors qu’elles sont pourtant majeures.

 

Bien cordialement

 

Joëlle Le Marec, Professeure au Muséum national d’Histoire Naturelle (laboratoire PaLoc) et Igor Babou (Professeur à l’université Paris Cité, laboratoire Ladyss).

 

Emission enregistrée le 18 aout 2026.

 

Invités

  • Sylvain Cavalier, animateur de Débunker des Étoiles, dont le travail porte sur la propagande et les opérations d’influence.
  • Vincent Flibustier, créateur de Nordpresse et formateur en éducation aux médias

Éditorial

La Russie est un pays à part. Elle occupe une place démesurée sur la scène internationale : par son agressivité diplomatique et territoriale, par les guerres qu’elle a menées ou entretenues depuis trente ans, et par le levier géopolitique que lui a longtemps procuré la dépendance énergétique de l’Europe.

Pourtant, la Russie n’est pas un géant économique. Son PIB nominal est aujourd’hui comparable à celui de l’Italie, autour de 2 600 milliards de dollars. Et si l’Europe a bel et bien été dépendante du gaz russe — près de 45% de ses importations de gaz en 2021 — cette dépendance a été fortement réduite depuis l’invasion de l’Ukraine. C’est aussi une puissance scientifique qui n’est plus ce qu’elle était à l’époque soviétique. Une armée capable de détruire, de terroriser et de tenir dans la durée, mais qui, en Ukraine, a montré ses faiblesses : matériel vieillissant, difficultés logistiques et coût humain immense pour maintenir une pression sur un pays bien plus petit. La Russie, c’est encore un régime autoritaire ; une oligarchie de kleptomanes qui ont intérêt à ne pas trop s’approcher des fenêtres ; des opposants et des journalistes emprisonnés, empoisonnés ou assassinés ; une population surveillée ; des services de renseignement dont la réputation nourrit l’imaginaire mondial.

Et c’est peut-être là que réside une partie de sa force : la puissance d’influence qu’elle cherche à projeter. Médias d’État, fermes à trolls, piratages, faux sites d’information, opérations électorales, infiltration de sphères complotistes : tout ce qui peut alimenter la défiance, exacerber les conflits et produire du chaos. Mais à quel point cette nuisance est-elle réellement efficace ?

Les discours pro-russes existent, c’est incontestable. Pour mieux dénoncer Macron, Hollande ou quiconque occupe l’Élysée, on voit parfois la Russie érigée en modèle de liberté d’expression ou de souveraineté. Il y a aussi des opérations avérées : en 2021, des vidéastes français, dont Léo Grasset de Dirty Biology, ont été sollicités contre rémunération pour diffuser des accusations trompeuses contre le vaccin Pfizer. L’opération a été révélée — et elle n’a pas été une grande réussite. Les liens avec des réseaux russes étaient sérieux, mais l’implication directe de l’État russe n’a pas été démontrée publiquement de façon définitive. Mais c’est un peu la loi du genre.

Alors, qui se laisse vraiment convaincre ? Des citoyens déçus, des militants, des opportunistes, des comptes automatisés ? Et surtout : la Russie produit-elle du soutien, ou bien parvient-elle avant tout à donner l’impression qu’elle en produit beaucoup ? Car il existe deux écueils. Le premier serait de minimiser ces opérations jusqu’à les laisser abîmer silencieusement notre espace public. Le second serait de voir l’ombre du Kremlin derrière chaque crise, chaque rumeur, chaque adversaire politique — et de transformer une menace réelle en obsession paralysante. Des campagnes récentes visant Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann ou Gabriel Attal semblent d’ailleurs avoir été grossières et d’impact limité ; leur dénonciation publique peut aussi leur offrir une audience qu’elles n’auraient jamais eue seules.

 

Et nous, au milieu de tout ça, nous devons nous en remettre à des médias dont nous nous méfions de plus en plus, à des experts dont nous ne savons plus toujours distinguer la compétence de l’imposture, et à des institutions que la désinformation vise précisément à délégitimer.

Et un dernier écueil : croire qu’il suffit de s’en remettre à ses tripes, à son intuitions à son propre sens du vrai, l’orgueil de celui qui pense qu’il a assez d’esprit critique pour toujours porter le bon jugement. Ça ne va pas suffire. Il va falloir regarder les preuves, mesurer les effets, accepter l’incertitude — et réfléchir sérieusement à ce que la Russie peut faire, mais aussi à ce qu’elle voudrait nous faire croire qu’elle peut faire.

C’est ce dont nous allons parler avec nos invités.

Acermendax

 

 

SOURCES FOURNIES PAR VINCENT FLIBUSTIER

  1. Études scientifiques

• Eady, G., Paskhalis, T., Zilinsky, J., Bonneau, R., Nagler, J., et Tucker, J. A. (2023). « Exposure to the Russian Internet Research Agency foreign influence campaign on Twitter in the 2016 US election and its relationship to attitudes and voting behavior » [Exposition à la campagne d’influence étrangère de l’Internet Research Agency russe sur Twitter pendant l’élection présidentielle américaine de 2016 et relation avec les attitudes et le comportement électoral]. Nature Communications, 14, 62.

L’étude constate que 1 % des utilisateurs concentraient 70 % des expositions aux contenus de l’IRA, principalement parmi des républicains déjà convaincus. Elle ne détecte aucune relation significative entre cette exposition et l’évolution des attitudes, de la polarisation ou du vote.

https://www.nature.com/articles/s41467-022-35576-9

• Grinberg, N., Joseph, K., Friedland, L., Swire-Thompson, B., et Lazer, D. (2019). « Fake news on Twitter during the 2016 U.S. presidential election » [Les fausses informations sur Twitter pendant l’élection présidentielle américaine de 2016]. Science, 363, 374-378.

Environ 1 % des utilisateurs concentraient 80 % de l’exposition aux fausses informations. Les publics les plus exposés étaient notamment les utilisateurs âgés et fortement partisans.

https://www.science.org/doi/10.1126/science.aau2706

• Roozenbeek, J., van der Linden, S., Goldberg, B., Rathje, S., et Lewandowsky, S. (2022). « Psychological inoculation improves resilience against misinformation on social media » [L’inoculation psychologique améliore la résistance à la désinformation sur les réseaux sociaux]. Science Advances, 8(34).

L’étude évalue des vidéos de « prebunking » de 90 secondes diffusées avant des vidéos YouTube, en partenariat avec Google Jigsaw. Environ 5,4 millions d’utilisateurs ont été exposés à l’intervention, qui améliore la détection de plusieurs techniques de manipulation. Le coût indiqué est d’environ 0,05 dollar par visionnage.

https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.abo6254

• Université de Cambridge. « How to inoculate millions against misinformation on social media » [Comment inoculer des millions de personnes contre la désinformation sur les réseaux sociaux].

Présentation destinée au grand public de l’étude de Roozenbeek et al. sur le « prebunking ».

https://www.cam.ac.uk/stories/inoculateexperiment

  1. Étoiles de David, mains rouges et cercueils en France

• La Revue des médias (INA). « Étoiles bleues, mains rouges : les télévisions et radios françaises instrumentalisées par la Russie ».

L’enquête examine l’amplification médiatique de plusieurs opérations attribuées à des acteurs prorusses. Elle relève notamment 255 mentions des étoiles de David sur les chaînes d’information dès le premier jour et analyse le rapport entre le faible coût de ces opérations et leur forte visibilité médiatique.

https://larevuedesmedias.ina.fr/etoiles-david-bleues-mains-rouges-medias-desinformation-manipulation-russie-ingerence

• Franceinfo. « Étoiles de David, mains rouges, cercueils… Comment les sphères prorusses tentent de déstabiliser la France ».

L’article récapitule plusieurs opérations documentées en France : étoiles de David, mains rouges au Mémorial de la Shoah, cercueils déposés près de la tour Eiffel et faux graffitis. Il mentionne un réseau de 1 095 bots prorusses et 2 589 publications consacrées à la polémique des étoiles de David.

https://www.franceinfo.fr/monde/russie/etoiles-de-david-mains-rouges-cercueils-comment-les-spheres-prorusses-tentent-de-destabiliser-la-france_6590391.html

• ARTE. « L’Europe dans la main de Poutine ». Documentaire diffusé en décembre 2024.

Le documentaire contient les déclarations filmées d’Anatoli Prizenko, présenté comme le commanditaire de l’opération des étoiles de David. Il revendique un coût total d’environ 3 000 euros.

Pas d’URL pérenne communiquée. Le contenu est également présenté dans l’enquête de La Revue des médias citée ci-dessus.

  1. Doppelgänger, Storm-1516, Matriochka et campagnes visant des responsables politiques français

• Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. « La France condamne fermement les acteurs russes et leurs relais impliqués dans les manœuvres du Storm-1516 ». 6 mai 2025.

Le communiqué accompagne le rapport de VIGINUM sur 77 manœuvres informationnelles documentées depuis 2023 contre la France, l’Ukraine et d’autres pays occidentaux. L’une d’elles a visé les élections législatives françaises de juin 2024.

https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/presse-et-ressources/decouvrir-et-informer/actualites/la-france-condamne-fermement-les-acteurs-russes-et-leurs-relais-impliques-dans-les-manoeuvres-du

• Journal du Net. « Gabriel Attal visé par une opération d’ingérence numérique prorusse ». Août 2026.

VIGINUM attribue l’opération au réseau Matriochka avec un degré de confiance élevé. L’article rappelle que Matriochka diffuse de faux contenus puis interpelle les médias et les cellules de vérification afin de provoquer leur réaction.

https://www.journaldunet.com/business/action-publique/1553441-gabriel-attal-vise-par-une-operation-d-ingerence-numerique-prorusse/

• TIME France. « Attal, cible à son tour d’une campagne de désinformation prorusse ». Août 2026.

Les publications auraient obtenu entre 100 000 et 200 000 vues, « en grande partie générées de façon artificielle », selon VIGINUM.

https://www.timefrance.fr/politique/attal-cible-a-son-tour-dune-campagne-de-desinformation-prorusse/

• Reuters, repris par Yahoo News. « Pro-Russia disinformation falsely links Macron to Epstein » [Une opération de désinformation prorusse associe faussement Macron à Epstein]. Février 2026.

L’opération attribuée à Storm-1516 utilisait de faux courriels présentés comme des documents judiciaires américains ainsi qu’un faux site imitant France-Soir.

https://www.yahoo.com/news/articles/pro-russia-disinformation-falsely-links-145957330.html

• NPR. « Fake videos from Russian propagandists target U.S. election » [De fausses vidéos produites par des propagandistes russes visent l’élection américaine]. Novembre 2024.

Darren Linvill, du Media Forensics Hub de l’université Clemson, décrit Storm-1516 comme une forme d’« IRA 2.0 » et souligne la continuité avec les réseaux précédemment associés à la ferme à trolls d’Evgueni Prigojine.

https://www.npr.org/2024/11/01/nx-s1-5170334/russia-propaganda-georgia-video

  1. Veles et la désinformation commerciale en Macédoine du Nord

• Silverman, C., et Alexander, L. « How Teens in the Balkans Are Duping Trump Supporters with Fake News » [Comment des adolescents des Balkans trompent les partisans de Trump avec de fausses informations]. BuzzFeed News, novembre 2016.

L’enquête recense plus de 100 sites favorables à Donald Trump enregistrés à Veles, ville d’environ 50 000 habitants. Leurs auteurs expliquent avoir choisi les contenus les plus rentables sur Google AdSense, sans motivation politique particulière.

https://www.buzzfeednews.com/article/craigsilverman/how-macedonia-became-a-global-hub-for-pro-trump-misinfo

• Silverman, C. et al. « Macedonia’s Pro-Trump Fake News Industry Had American Links, and Is Under Investigation for Possible Russia Ties » [L’industrie macédonienne des fausses informations favorables à Trump avait des liens américains et fait l’objet d’une enquête sur de possibles liens russes]. BuzzFeed News, juillet 2018.

Cette enquête de suivi documente des connexions américaines et l’examen de possibles liens russes. Elle nuance l’image d’un système entièrement spontané, tout en confirmant l’importance de ses motivations commerciales.

https://www.buzzfeednews.com/article/craigsilverman/american-conservatives-fake-news-macedonia-paris-wade-libert

• Subramanian, S. « Inside the Macedonian Fake-News Complex » [À l’intérieur du complexe macédonien des fausses informations]. Wired, février 2017.

Reportage consacré aux producteurs de fausses informations de Veles et à leur modèle économique.

https://www.wired.com/2017/02/veles-macedonia-fake-news/

• NBC News. « Fake News: How a Partying Macedonian Teen Earns Thousands Publishing Lies » [Fausses informations : comment un adolescent macédonien gagne des milliers de dollars en publiant des mensonges]. Décembre 2016.

Portrait d’un jeune producteur de fausses informations motivé par les revenus publicitaires et dépourvu de conviction politique déclarée.

https://www.nbcnews.com/news/world/fake-news-how-partying-macedonian-teen-earns-thousands-publishing-lies-n692451

  1. Élection présidentielle roumaine de 2024-2025

• Snoop.ro. « ANAF a descoperit că PNL a plătit o campanie care l-a promovat masiv pe Călin Georgescu pe TikTok » [L’ANAF a découvert que le PNL avait financé une campagne ayant massivement promu Călin Georgescu sur TikTok]. Décembre 2024.

L’enquête affirme que le Parti national libéral roumain avait financé la campagne #EchilibrușiVerticalitate, ensuite détournée au profit de Călin Georgescu. Elle mentionne 130 influenceurs recrutés par l’intermédiaire de FameUp et environ 2,4 millions de vues.

https://snoop.ro/anaf-a-descoperit-ca-pnl-a-platit-o-campanie-care-l-a-promovat-masiv-pe-calin-georgescu-pe-tiktok/

• Snoop.ro. « Campania PNL de pe TikTok ajunsă să-l susțină pe Georgescu a fost ideea lui Rareș Bogdan » [La campagne TikTok du PNL qui a fini par soutenir Georgescu était une idée de Rareș Bogdan]. Janvier 2025.

Des responsables du PNL confirment l’origine interne de la campagne. Rareș Bogdan reconnaît avoir présenté la plateforme FameUp au parti.

https://snoop.ro/campania-pnl-de-pe-tiktok-ajunsa-sa-l-sustina-pe-georgescu-a-fost-ideea-lui-rares-bogdan-am-stiut-dar-de-online-nu-m-am-ocupat-eu/

• HotNews.ro. « Politico a repris les révélations de Snoop.ro ». Décembre 2024.

L’article rend compte de la reprise internationale de l’enquête consacrée au financement de la campagne TikTok.

https://hotnews.ro/liberalii-romani-au-legatura-cu-campania-de-pe-tiktok-care-a-alimentat-ascensiunea-candidatului-prorus-calin-georgescu-scrie-politico-dupa-dezvaluirile-snoop-ro-1867004

• Franceinfo / Envoyé spécial. « Présidentielle annulée en Roumanie : ingérence russe ou manipulation d’un parti concurrent ? » Avril 2025.

Le reportage présente la campagne initialement commandée par le PNL pour diviser l’extrême droite roumaine, avant son détournement au bénéfice de Călin Georgescu.

https://www.franceinfo.fr/replay-magazine/france-2/envoye-special/video-presidentielle-annulee-en-roumanie-ingerence-russe-ou-manipulation-d-un-parti-concurrent_7208775.html

• RTS. « TikTok au cœur du débat démocratique entourant la présidentielle en Roumanie ». Mai 2025.

La RTS indique que les contenus consacrés à Georgescu auraient cumulé environ 200 millions de vues au cours des deux semaines précédant l’élection.

https://www.rts.ch/info/monde/2025/article/tiktok-influence-la-presidentielle-roumaine-democratie-en-danger-28885706.html

• Swissinfo. « Élections truquées via TikTok : la leçon de la Roumanie ». Mars 2026.

L’article revient sur l’annulation du scrutin, la déclassification des documents du 4 décembre 2024 et la crise de confiance qui a suivi.

https://www.swissinfo.ch/fre/guerres-de-linformation/%C3%A9lections-truqu%C3%A9es-via-tiktok-la-le%C3%A7on-de-la-roumanie/91145105

• Fondation Descartes. « La démocratie à l’heure des réseaux sociaux : TikTok mis en cause après l’annulation de l’élection présidentielle en Roumanie ». Janvier 2025.

Analyse du rôle de TikTok, des campagnes d’influenceurs et des hashtags associés à l’ascension de Călin Georgescu.

https://www.fondationdescartes.org/2025/01/la-democratie-a-lheure-des-reseaux-sociaux-tiktok-mis-en-cause-apres-lannulation-de-lelection-presidentielle-en-roumanie/

  1. Finlande et éducation aux médias

• Open Society Institute Sofia. « Finland Tops the New Media Literacy Index 2023 » [La Finlande arrive en tête du nouvel indice d’éducation aux médias 2023].

La Finlande obtient 74 points sur 100 et conserve la première place de l’indice pour la sixième édition consécutive depuis 2017.

https://osis.bg/?p=4450&lang=en

• Open Society Institute Sofia. Media Literacy Index 2026 [Indice d’éducation aux médias 2026]. Janvier 2026.

Le Danemark, la Finlande, l’Irlande et les Pays-Bas arrivent conjointement en tête avec 71 points. Le rapport recommande de développer l’éducation aux médias dès le plus jeune âge.

https://osis.bg/?p=5747&lang=en

• Open Society Institute Sofia / The Independent. « Children as young as three taught how to spot fake news » [Des enfants dès l’âge de trois ans apprennent à repérer les fausses informations]. Janvier 2026.

Présentation du modèle finlandais : intégration de l’éducation aux médias dans les programmes scolaires, apprentissage dès la maternelle et formations destinées aux personnes âgées.

https://osis.bg/?p=5777&lang=en

  1. Terrorisme et asymétrie des coûts

• National Commission on Terrorist Attacks Upon the United States. The 9/11 Commission Report [Rapport de la Commission sur les attentats du 11 septembre]. 2004.

Le rapport estime le coût de préparation et d’exécution des attentats du 11 septembre pour Al-Qaïda entre 400 000 et 500 000 dollars.

https://9-11commission.gov/report/

• Watson Institute for International and Public Affairs, Brown University. Costs of War [Coûts de la guerre].

Le projet universitaire documente les coûts humains et financiers des guerres conduites par les États-Unis après le 11 septembre. Leur coût budgétaire total est estimé à plusieurs milliers de milliards de dollars.

https://watson.brown.edu/costsofwar/

 

 

SOURCES FOURNIES PAR SYLVAIN CAVALIER

  1. Rapports institutionnels et travaux de référence

• Service européen pour l’action extérieure. Fourth EEAS Report on Foreign Information Manipulation and Interference Threats [Quatrième rapport du SEAE sur les menaces liées aux manipulations de l’information et aux ingérences étrangères]. Mars 2026.

Le rapport porte sur l’année 2025 : 540 incidents dans plus de 100 pays, dont 29 % attribués à la Russie. La France est la deuxième cible recensée, avec 107 incidents.

https://www.eeas.europa.eu/sites/default/files/2026/documents/EEAS%204th%20Threat%20Report_web%20version_1.pdf

• VIGINUM / SGDSN. « Portal Kombat : un réseau structuré et coordonné de propagande prorusse ». 12 février 2024.

Le rapport identifie 193 sites. Le dispositif vise notamment à occuper les résultats des moteurs de recherche. https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/portal-kombat-un-reseau-structure-et-coordonne-de-propagande-prorusse

Rapport PDF : https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/20240212_NP_SGDSN_VIGINUM_RAPPORT-RESEAU-PORTAL-KOMBAT_VF.pdf

• VIGINUM / SGDSN. « Matriochka : une campagne prorusse ciblant les médias et la communauté des fact-checkers ». 10 juin 2024.

La campagne diffuse de faux contenus puis interpelle directement les médias et les cellules de vérification afin de provoquer leur réaction.

https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/matriochka-une-campagne-prorusse-ciblant-les-medias-et-la-communaute-des-fact-checkers

• VIGINUM / SGDSN. « Analyse du mode opératoire informationnel russe Storm-1516 ». 6 mai 2025.

Le rapport recense 77 opérations et 293 sites associés à CopyCop. Il décrit notamment la diffusion rémunérée de faux témoignages et les liens attribués à l’écosystème russe. https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/analyse-du-mode-operatoire-informationnel-russe-storm-1516

Rapport PDF : https://www.sgdsn.gouv.fr/files/2025-05/20250507_TLP-CLEAR_NP_SGDSN_VIGINUM_Rapport%20technique_Storm-1516.pdf

• SGDSN. « Janvier-juin 2025 : six mois de désinformation russe à l’encontre de la France ». 13 juin 2025.

L’analyse décrit la logique de certaines campagnes : l’objectif réside moins dans la crédibilité du contenu que dans l’empreinte médiatique obtenue. Une réaction de vérification peut elle-même être comptabilisée comme un succès par les opérateurs.

https://www.defense.gouv.fr/desinformation/nos-analyses-froid/janvier-juin-2025-six-mois-desinformation-russe-lencontre-france

• VSquare. « Leaked Files Put Putin’s Troll Factory in Europe’s Elections » [Des documents divulgués révèlent l’activité de la ferme à trolls de Poutine dans les élections européennes]. 16 septembre 2024.

Enquête fondée sur environ 3 100 documents obtenus par un consortium comprenant Delfi Estonia, Süddeutsche Zeitung, NDR-WDR et VSquare.

https://vsquare.org/leaked-files-putin-troll-factory-russia-european-elections-factory-of-fakes/

• Pamment, J., et Tsurtsumia, Z. Beyond Operation Doppelgänger [Au-delà de l’opération Doppelgänger]. Université de Lund, mai 2025.

Le rapport décrit le fonctionnement de la Social Design Agency et relève le faible engagement obtenu malgré un volume important de contenus. Il examine également les liens hiérarchiques avec l’administration présidentielle russe.

https://www.psychologicaldefence.lu.se/sites/psychologicaldefence.lu.se/files/2025-05/Beyond%20Operation%20Doppelg%C3%A4nger.pdf

• Assemblée nationale. Audition de Marc-Antoine Brillant, chef de VIGINUM. 18 mars 2025.

Marc-Antoine Brillant souligne qu’aucun indicateur de mesure de l’influence ne fait l’objet d’un consensus académique et que les mesures disponibles témoignent souvent de la visibilité des contenus plutôt que de leur influence effective.

https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/CRCANR5L17S2025PO852507N024.html

• Radio Free Europe / Radio Liberty. « Affaire Fazze ». 2021.

Enquête sur une campagne ayant proposé de rémunérer des créateurs de contenu, dont Léo Grasset et Mirko Drotschmann, afin qu’ils diffusent des accusations contre le vaccin Pfizer.

https://www.rferl.org/a/russia-pfizer-covid-disinformation-serebryanskaya-murky-vaccine-influencers/31277170.html

• Franceinfo. « Désinformation : des influenceurs contactés pour dénigrer le vaccin Pfizer ». 2021.

https://www.franceinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/vaccin/desinformation-des-influenceurs-contactes-pour-denigrer-le-vaccin-pfizer_4637289.html

• Voice of America. « Russian Anti-Vaccine Disinformation Campaign Backfires » [La campagne russe de désinformation antivaccinale produit un effet boomerang]. 2021.

L’article met en parallèle la propagande vaccinale russe à l’étranger et les difficultés de la campagne nationale de vaccination par Spoutnik V.

https://www.voanews.com/a/russian-anti-vaccine-disinformation-campaign-backfires/6318536.html

• Département de la Justice des États-Unis. « Two RT Employees Indicted for Covertly Funding and Directing U.S. Company » [Deux employés de RT inculpés pour avoir secrètement financé et dirigé une entreprise américaine]. 4 septembre 2024.

L’acte d’accusation porte sur le financement de Tenet Media à hauteur de 9,7 millions de dollars. Environ 2 000 vidéos auraient été publiées, pour un total de 16 millions de vues.

https://www.justice.gov/usao-sdny/pr/two-rt-employees-indicted-covertly-funding-and-directing-us-company-published

• Sénat des États-Unis. Report on Russian Active Measures Campaigns and Interference in the 2016 U.S. Election, Volume 2 [Rapport sur les campagnes de mesures actives russes et l’ingérence dans l’élection américaine de 2016, volume 2].

Le rapport étudie l’Internet Research Agency et le projet Lakhta, notamment les opérations visant les publics afro-américains.

https://www.intelligence.senate.gov/wp-content/uploads/2024/08/sites-default-files-documents-report-volume2.pdf

• New Knowledge. The Tactics and Tropes of the Internet Research Agency [Les tactiques et les récits de l’Internet Research Agency].

https://www.intelligence.senate.gov/wp-content/uploads/2024/08/sites-default-files-documents-newknowledge-disinformation-report-whitepaper.pdf

• Meta. « Hard Questions: Russian Ads Delivered to Congress » [Questions difficiles : les publicités russes remises au Congrès]. 31 octobre 2017.

Meta estimait que les publications de l’IRA avaient pu être présentées à 126 millions d’utilisateurs, dont 29 millions directement. Elles représentaient environ 0,004 % du contenu affiché dans les fils d’actualité concernés.

https://about.fb.com/news/2017/10/hard-questions-russian-ads-delivered-to-congress/

• VIGINUM / SGDSN. « Manipulation d’algorithmes et instrumentalisation d’influenceurs : enseignements de l’élection présidentielle roumaine et risques pour la France ». 4 février 2025.

Le rapport mentionne plus de 100 influenceurs, 25 000 comptes mobilisés et 73,2 millions de vues associées au mot-dièse #calingeorgescu en sept jours.

Page : https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/manipulation-dalgorithmes-et-instrumentalisation-dinfluenceurs-enseignements-de

Rapport PDF : https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/Publications/20250204_NP_SGDSN_VIGINUM_Rapport_public_Elections_roumanie_risques_france_VFF.pdf

• Sopra Steria / Cercle Pégase. Rapport sur Storm-1516 et les élections municipales françaises. 29 janvier 2026.

Le rapport recense 15 695 articles générés par intelligence artificielle sur 141 sites imitant la presse quotidienne régionale française.

Page : https://www.soprasteria.fr/espace-media/publications/details/desinformation-electorale-le-cercle-pegase-decrypte-les-methodes-du-reseau-pro-russe-storm-1516

Rapport PDF : https://www.soprasteria.com/docs/librariesprovider2/sopra-steria-fr-documents/cercle-p%C3%A9gase/storm-1516-municipales.pdf

• DFRLab / Atlantic Council. « Pravda in the Pipeline: Early Evidence of State-Adjacent Propaganda in AI Training Data » [Pravda dans les données : premiers indices de propagande paraétatique dans les données d’entraînement de l’IA]. 8 avril 2026.

L’étude examine la présence croissante d’articles du réseau Pravda dans Common Crawl et leur restitution par certains modèles de langage.

https://dfrlab.org/2026/04/08/pravda-in-the-pipeline-early-evidence-of-state-adjacent-propaganda-in-ai-training-data/

• NewsGuard. « Generative AI Models Mimic Russian Disinformation and Cite Fake News » [Des modèles d’IA générative reproduisent la désinformation russe et citent de faux médias]. 18 juin 2024.

Test de dix agents conversationnels au moyen de 570 requêtes concernant des récits provenant notamment de CopyCop.

https://www.newsguardtech.com/special-reports/generative-ai-models-mimic-russian-disinformation-cite-fake-news/

• Bail, C. A. et al. (2020). Étude publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences.

L’étude ne détecte pas d’effet significatif de l’exposition à des comptes russes sur Twitter. Elle porte toutefois sur la fin de l’année 2017 et non sur la campagne présidentielle de 2016.

https://www.pnas.org/doi/abs/10.1073/pnas.1906420116

• Radio Free Europe / Radio Liberty. « Romania Declassifies Evidence of Russian Election Interference » [La Roumanie déclassifie des éléments relatifs à une ingérence russe dans l’élection]. Décembre 2024.

L’article présente les documents déclassifiés du Conseil suprême de défense roumain, qui font état de 85 000 cyberattaques et de 25 000 comptes TikTok.

https://www.rferl.org/a/romania-russia-election-interference-tiktok/33227010.html

• Commission de Venise. Urgent Report on the Cancellation of Election Results by Constitutional Courts [Rapport urgent sur l’annulation des résultats électoraux par les cours constitutionnelles]. CDL-AD(2025)003, 18 mars 2025.

https://www.venice.coe.int/webforms/documents/?pdf=CDL-AD%282025%29003-f

• International Institute for Strategic Studies. The Scale of Russian Sabotage Operations Against Europe’s Critical Infrastructure [L’ampleur des opérations russes de sabotage contre les infrastructures critiques européennes]. Août 2025.

https://www.iiss.org/research-paper/2025/08/the-scale-of-russian–sabotage-operations–against-europes-critical–infrastructure/

• Le Monde. « Ingérences étrangères : la France mauvaise élève dans la guerre informationnelle ». 7 juin 2023.

Compte rendu des travaux de la commission d’enquête parlementaire française sur les ingérences étrangères.

https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/06/07/ingerences-etrangeres-la-france-mauvaise-eleve-dans-la-guerre-informationnelle_6176629_823448.html

  1. Sondages et opinion

• Fondation Descartes / Laurent Cordonier. « Pénétration en France des récits étrangers sur les conflits contemporains ». 25 novembre 2024.

Enquête Viavoice auprès de 4 000 personnes, réalisée du 2 au 16 août 2024. La sensibilité globale aux récits prorusses supérieure à 3 sur 5 concerne 14,7 % de l’échantillon.

Page : https://www.fondationdescartes.org/2024/11/penetration-en-france-des-recits-etrangers-sur-les-conflits-contemporains/

Rapport PDF : https://www.fondationdescartes.org/wp-content/uploads/2024/11/Etude_recits_conflits_FD_2024.pdf

• Fondation Descartes. « Sensibilité de la population française aux récits des protagonistes des conflits Russie-Ukraine et Hamas-Israël : évolution 2024-2025 ». Janvier 2026.

La vague de suivi constate une variation moyenne de 0,09 point sur une échelle de cinq points.

https://www.fondationdescartes.org/2026/01/sensibilite-de-la-population-francaise-aux-recits-des-protagonistes-des-conflits-russie-ukraine-et-hamas-israel-evolution-2024-2025/

• Hybrid Centre of Excellence. The Impact of Kremlin Disinformation [L’impact de la désinformation du Kremlin]. Working Paper 29, mars 2024.

Étude portant notamment sur la Grèce, la Hongrie, l’Italie et la France. Pour le vol MH17, 5 % des répondants français adhèrent au récit examiné et 20 % se disent incertains.

https://www.hybridcoe.fi/wp-content/uploads/2024/03/20240306-Hybrid-CoE-Working-Paper-29-The-impact-of-Kremlin-disinformation-WEB.pdf

• GLOBSEC. GLOBSEC Trends 2024 [Tendances GLOBSEC 2024].

En Slovaquie, la proportion de répondants attribuant la responsabilité de la guerre à la Russie serait passée de 51 % en 2022 à 41 % en 2024, tandis que 31 % blâmeraient l’Occident.

https://english.nv.ua/nation/more-than-50-of-slovaks-blame-ukraine-and-the-west-for-russian-aggression-study-50415208.html

• Afrobarometer. « Malians Welcome Influence of Russia, China and AES, Side with Russia on the Ukraine War » [Les Maliens accueillent favorablement l’influence de la Russie, de la Chine et de l’AES et soutiennent la Russie dans la guerre en Ukraine]. Dépêche AD1077.

https://www.afrobarometer.org/publication/ad1077-malians-welcome-influence-of-russia-china-and-aes-side-with-russia-on-the-ukraine-war/

• Afrobarometer. « Popular Perceptions of Russia Lag Even as Its Influence Grows Across Africa » [La perception populaire de la Russie reste en retrait malgré l’accroissement de son influence en Afrique]. Dépêche AD1139, mars 2026.

Enquête menée dans 38 pays auprès de 50 961 personnes. La Russie recueille 36 % d’opinions positives.

https://www.afrobarometer.org/wp-content/uploads/2026/02/AD1139-PAP6-Popular-perceptions-of-Russia-lag-even-as-its-influence-grows-across-Africa-Afrobarometer_25feb26.pdf

• Institute for Strategic Dialogue. Enquête sur les influenceurs prorusses visant les publics de l’Alliance des États du Sahel.

L’article cite la quatorzième édition du Mali-Mètre de la Friedrich-Ebert-Stiftung, publiée en janvier 2024, qui mesure une confiance de 97 % envers la Russie.

https://www.isdglobal.org/digital-dispatch/investigation-pro-kremlin-influencers-targeting-audiences-in-the-alliance-of-sahel-states-aes/

• Journal of Intervention and Statebuilding. Étude sur l’échec stratégique de l’intervention française au Mali. 2023.

Le document rapporte une évolution marquée de l’opinion malienne : environ trois quarts d’opinions favorables en 2013, 79 % d’insatisfaction en 2019 et 96 % d’opinions négatives en janvier 2022.

https://pure.port.ac.uk/ws/portalfiles/portal/81784520/Dis_utilities_of_Force_in_a_Postcolonial_Context_Explaining_the_Strategic_Failure_of_the_French-Led_Intervention_in_Mali.pdf

  1. Opérations documentées

• La Revue des médias (INA). « Comment la propagande russe circule dans les réseaux complotistes français ».

https://larevuedesmedias.ina.fr/circulation-propagande-russie-kremlin-ukraine-complotisme-telegram-twitter-desinformation

• Observatoire Reboot. « Entre antivaccins et pro-Kremlin : le grand basculement des complotistes ». Mars 2022.

https://www.association-reboot.org/entre-antivaccins-et-pro-kremlin-le-grand-basculement-des-complotistes/

• VIGINUM / SGDSN. « RRN : une campagne numérique de manipulation de l’information complexe et persistante ». 13 juin 2023.

Le rapport institutionnel consacré au réseau également appelé Doppelgänger documente des sites imitant des médias et des administrations publiques.

https://www.sgdsn.gouv.fr/viginum/publications/rrn-une-campagne-numerique-de-manipulation-de-linformation-complexe-et

• Le Point. « Des mains rouges aux têtes de cochon : deux ans d’ingérence russe sur le sol français ». 30 octobre 2025.

https://www.lepoint.fr/societe/des-mains-rouges-aux-tetes-de-cochon-deux-ans-d-ingerence-russe-sur-le-sol-francais-30-10-2025-2602112_23.php

• The New York Times. Enquête sur le plan russe visant la Moldavie. 14 août 2026.

https://www.nytimes.com/2026/08/14/world/europe/russia-moldova-putin.html

• Meduza. « Why Moldova Is Second on Putin’s List: What The New York Times Learned About the Kremlin’s Plan to Collapse NATO and the EU from Within » [Pourquoi la Moldavie est la deuxième cible de Poutine : ce que le New York Times a appris du plan du Kremlin pour affaiblir de l’intérieur l’OTAN et l’Union européenne]. 15 août 2026.

https://meduza.io/en/feature/2026/08/15/why-moldova-is-second-on-putin-s-list-what-the-new-york-times-learned-the-kremlin-s-plan-to-collapse-nato-and-the-eu-from-within

• Euromaidan Press. « Moldova Court Cases Reveal Russia’s Transnational Network to Recruit, Train and Deploy Spies and Saboteurs » [Des procédures judiciaires moldaves révèlent un réseau transnational russe de recrutement, de formation et de déploiement d’espions et de saboteurs]. 26 mars 2026.

https://euromaidanpress.com/2026/03/26/moldova-court-cases-reveal-russias-transnational-network-to-recruit-train-and-deploy-spies-and-saboteurs/

• Reuters, repris par The Jerusalem Post. Enquête « Holy War » sur le financement de prêtres orthodoxes moldaves. 26 septembre 2025.

L’enquête évoque des versements d’environ 1 200 dollars par l’intermédiaire de Promsvyazbank.

https://www.jpost.com/christianworld/article-868654

• Organized Crime and Corruption Reporting Project. Enquête sur Evrazia et son dispositif d’influence en Moldavie.

https://www.occrp.org/en/feature/a-russian-non-profit-interferes-in-moldovas-eu-referendum-and-builds-an-anti-western-influence-machine

• DFRLab. « From Chișinău to Yerevan: How Russia’s Evrazia Brought Its Moldova Playbook to Armenia » [De Chișinău à Erevan : comment l’organisation russe Evrazia a transposé en Arménie sa méthode moldave]. Juin 2026.

https://dfrlab.org/2026/06/05/from-chisinau-to-yerevan-how-russias-evrazia-brought-its-moldova-playbook-to-armenia/

• Militarnyi. « Propaganda “Narva People’s Republic” in Estonia » [La propagande autour d’une « République populaire de Narva » en Estonie].

https://militarnyi.com/en/news/propaganda-narva-people-s-republic-estonia/

• Service de renseignement de sécurité tchèque. « BIS odhalila ruskou vlivovou síť » [Le BIS a découvert un réseau d’influence russe]. 28 mars 2024.

Le service tchèque attribue à la Russie le financement d’un réseau destiné à influencer les processus politiques européens par l’intermédiaire de Voice of Europe. Viktor Medvedtchouk, Artem Marchevsky et Voice of Europe ont été inscrits sur la liste nationale des sanctions.

https://www.bis.cz/aktuality/bis-odhalila-ruskou-vlivovou-sit-akteri-skoncili-na-sankcnim-seznamu-ff8aacba.html

• Ministère des Affaires étrangères de la République tchèque. « EU Puts Voice of Europe and Two Other Entities on Sanctions List » [L’Union européenne inscrit Voice of Europe et deux autres entités sur sa liste de sanctions]. 27 mai 2024.

https://mzv.gov.cz/jnp/en/issues_and_press/press_releases/eu_puts_voice_of_europe_and_two_other.mobi

• Courrier international. « Vulkan Files : les dessous de la guerre numérique de Poutine dévoilés ».

https://www.courrierinternational.com/article/enquete-vulkan-files-les-dessous-de-la-guerre-numerique-de-poutine-devoiles

• La Libre. « KremlinLeaks : budget faramineux, surveillance, censure… les dessous de la propagande russe ». 28 février 2024.

https://www.lalibre.be/international/europe/guerre-ukraine-russie/2024/02/28/kremlinleaks-budget-faramineux-surveillance-censure-les-dessous-de-la-propagande-russe-6BUV3XOXAJCB7BE4OW2FAZ3BGE/

• Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. « Attribution à la Russie d’activités cyber malveillantes à des fins d’espionnage en France ». 13 juillet 2026.

Le communiqué attribue au seizième centre du FSB, notamment à son unité 61240, des opérations d’espionnage conduites contre des intérêts stratégiques français au moyen du mode opératoire Turla.

https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/presse-et-ressources/decouvrir-et-informer/actualites/attribution-a-la-russie-d-activites-cyber-malveillantes-a-des-fins-d-espionnage-en-france

• Jeune Afrique. « Projet Kémi : quand Evgueni Prigojine finançait Kémi Seba pour servir ses ambitions africaines ».

https://www.jeuneafrique.com/1431514/politique/projet-kemi-quand-evgueni-prigojine-financait-kemi-seba-pour-servir-ses-ambitions-africaines/

• BBC Afrique. Enquête sur le faux charnier de Gossi, au Mali.

https://www.bbc.com/afrique/monde-61307075

• Franceinfo. « Des faux comptes X pilotés depuis l’Iran pour amplifier les fractures politiques françaises ».

Cette opération iranienne est citée comme exemple comparable de manipulation coordonnée des réseaux sociaux.

https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-vrai-du-faux/des-faux-comptes-x-pilotes-depuis-l-iran-pour-amplifier-les-fractures-politiques-francaises_8070449.html

• Le Figaro. « La Finlande accuse la Russie de laisser passer des migrants et envisage de fermer sa frontière ». 14 novembre 2023.

https://www.lefigaro.fr/international/la-finlande-accuse-la-russie-de-laisser-passer-des-migrants-et-envisage-de-fermer-sa-frontiere-20231114

• DFRLab. « Seven Steps to Spread a Conspiracy: How Russia Promoted Weapons Trade Allegations » [Sept étapes pour diffuser une théorie du complot : comment la Russie a promu des accusations de trafic d’armes].

https://medium.com/dfrlab/seven-steps-to-spread-a-conspiracy-how-russia-promoted-weapons-trade-allegations-a3e80ebedaf5

• The Conversation. « Les correspondants de guerre russes et la propagande du Kremlin ».

https://theconversation.com/les-correspondants-de-guerre-russes-et-la-propagande-du-kremlin-212928

• Diploweb. « La Russie en Afrique francophone depuis les indépendances : quels moyens pour une lutte d’influence ? »

https://www.diploweb.com/La-Russie-en-Afrique-francophone-depuis-les-independances-quels-moyens-pour-une-lutte-d-influence.html

  1. Intelligence artificielle et plateformes

• NewsGuard. « Moscow-Based Global News Network Has Infected Western Artificial Intelligence with Russian Propaganda » [Un réseau d’information établi à Moscou a contaminé les intelligences artificielles occidentales avec de la propagande russe]. Mars 2025.

NewsGuard rapporte que des agents conversationnels ont repris certains récits du réseau Pravda dans 33 % des réponses testées. Ce résultat doit être rapproché de l’étude contradictoire d’Alyukov et al. citée ci-dessous.

https://www.newsguardtech.com/special-reports/moscow-based-global-news-network-infected-western-artificial-intelligence-russian-propaganda/

• Alyukov, M. et al. « LLM Grooming or Data Voids? LLM-Powered Chatbot References to Kremlin Disinformation Reflect Information Gaps, Not Manipulation » [Conditionnement des grands modèles de langage ou lacunes informationnelles ? Les références des agents conversationnels à la désinformation du Kremlin reflètent des manques d’information plutôt qu’une manipulation]. HKS Misinformation Review, octobre 2025.

L’étude obtient 8 % de réponses mentionnant les sources étudiées et environ 1 % de réponses les mobilisant à l’appui d’un récit de désinformation. Les auteurs contestent l’interprétation proposée par NewsGuard.

https://misinforeview.hks.harvard.edu/article/llms-grooming-or-data-voids-llm-powered-chatbot-references-to-kremlin-disinformation-reflect-information-gaps-not-manipulation/

• OpenAI. Disrupting Malicious Uses of AI [Perturber les usages malveillants de l’intelligence artificielle]. Février 2026.

Le rapport présente notamment l’opération « Fish Food », associée à Rybar, et des opérations d’influence visant des publics africains.

https://openai.com/index/disrupting-malicious-ai-uses/

• Hackenburg, K. et al. Étude sur la persuasion politique par les agents conversationnels. Science, 4 décembre 2025.

Étude portant sur 76 977 participants. Les effets moyens rapportés sont de 2,94 points de pourcentage pour GPT-4o et de 3,60 points pour GPT-4.5 ; entre 36 et 42 % de l’effet persisterait après un mois.

https://www.science.org/doi/10.1126/science.aea3884

Version PDF : https://www.benmtappin.com/papers/levers_of_ai_persuasion.pdf

• Vargiu, V., et Nai, A. Étude de l’université d’Amsterdam sur la persuasion politique par les agents conversationnels. Décembre 2025.

Effets moyens de deux à trois points sur une échelle de cent points ; environ un tiers de l’effet persisterait après un mois.

https://pure.uva.nl/ws/files/295900960/AI_chatbots_can_persuade_voters.pdf

• The Guardian. Enquête sur les suspensions massives de comptes par X. 9 mars 2026.

L’article indique que X suspendrait environ 800 millions de comptes par an pour manipulation à grande échelle.

https://www.theguardian.com/technology/2026/mar/09/x-suspends-accounts-massive-scale-manipulation-attempts-russia

• European Fact-Checking Standards Network. « Platforms Recognize That Disinformation Is a Big Systemic Risk. Now They Should Act Accordingly » [Les plateformes reconnaissent que la désinformation constitue un risque systémique majeur ; elles doivent désormais agir en conséquence].

https://efcsn.com/policy/platforms-recognize-that-disinformation-is-a-big-systemic-risk-now-they-should-act-accordingly/

• Institute for Strategic Dialogue. Two Years On: An Analysis of Russian State Media Reach and Circumvention of the EU Ban [Deux ans après : analyse de la portée des médias d’État russes et du contournement de l’interdiction européenne]. Février 2024.

Le rapport estime que l’audience de RT a diminué de 74 % depuis l’Union européenne et de 18 % à l’échelle mondiale.

https://www.isdglobal.org/wp-content/uploads/2024/02/Two-Years-on_ISD.pdf

• Institute for Strategic Dialogue. « Holding the Line: Auditing the EU’s Ban of Russian State Media Three Years On » [Tenir la ligne : audit de l’interdiction européenne des médias d’État russes trois ans plus tard]. 5 août 2025.

L’audit constate que 247 accès sur 1 044 étaient bloqués.

https://www.isdglobal.org/digital-dispatch/investigation-holding-the-line-auditing-the-eus-ban-of-russian-state-media-3-years-on/

• Okholm, H. B., Ebrahimi Fard, A., et ten Thij, M. « Blocking the Information War: Testing the Effectiveness of EU Censorship » [Bloquer la guerre de l’information : évaluer l’efficacité de la censure européenne]. Internet Policy Review, juillet 2024.

Les auteurs décrivent un effet de déplacement vers Telegram : les chaînes prorusses présentes parmi les cinquante premières seraient passées de sept à quatorze.

https://policyreview.info/articles/analysis/blocking-information-war-testing-effectiveness-eu-censorship

• Kling, J. et al. « Mapping the Website and Mobile App Audiences of Russia’s Foreign Communication Outlets RT and Sputnik Across 21 Countries » [Cartographie des audiences des sites et applications de RT et Sputnik dans 21 pays]. HKS Misinformation Review, décembre 2022.

Avant l’interdiction européenne, RT touchait environ 1,05 % et Sputnik 0,79 % de la population numérique étudiée.

https://misinforeview.hks.harvard.edu/article/mapping-the-website-and-mobile-app-audiences-of-russias-foreign-communication-outlets-rt-and-sputnik-across-21-countries/

  1. Éducation aux médias et résistance à la désinformation

• Huang, G., Jia, W., et Yu, G. Méta-analyse des interventions d’éducation aux médias. Communication Research, 2024.

La méta-analyse porte sur 49 études et 81 155 participants. L’effet global rapporté est d = 0,60, tandis que l’effet sur la croyance est de d = 0,27.

https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/00936502241288103

• Maertens, R., Roozenbeek, J., Lewandowsky, S., van der Linden, S. et al. Étude sur la persistance des effets des jeux d’inoculation. Nature Communications, 2025.

L’étude porte sur 11 759 participants. Elle ne détecte plus d’effet significatif neuf jours après l’intervention et aucun effet après vingt-neuf jours.

https://www.nature.com/articles/s41467-025-57205-x

• Capewell, C. et al. Étude sur les effets différés d’une intervention d’inoculation. Journal of Applied Social Psychology, 2024.

En l’absence de post-test immédiat, l’effet mesuré après quarante-huit heures est d = 0,010, avec p = 0,854.

https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/jasp.13049

• Roozenbeek, J., Remshard, M., et Kyrychenko, Y. Étude sur les limites du « prebunking ». 2024.

Les auteurs recensent six limites et observent des effets environ six fois plus faibles dans les conditions réelles que dans certaines expériences contrôlées.

https://advances.in/psychology/10.56296/aip00019/

• Van der Linden, S. et al. « Prebunking Misinformation Techniques in Social Media Feeds: Results from an Instagram Field Study » [Prévenir les techniques de désinformation dans les fils des réseaux sociaux : résultats d’une étude de terrain sur Instagram]. HKS Misinformation Review, 2026.

Étude menée auprès de 375 597 utilisateurs d’Instagram. L’amélioration rapportée est de 21,4 points et demeure observable cinq mois plus tard. Le taux de clic est de 0,31 %, contre 0,11 % dans le groupe témoin.

https://misinforeview.hks.harvard.edu/article/prebunking-misinformation-techniques-in-social-media-feeds-results-from-an-instagram-field-study/

• Hoes, E. et al. Étude sur les interventions contre la désinformation. Nature Human Behaviour, 2024.

L’étude porte sur 6 127 participants dans trois pays. Elle observe que certaines interventions augmentent également le scepticisme envers des informations vraies.

https://www.nature.com/articles/s41562-024-01884-x

• Modirrousta-Galian, A., et Higham, P. Étude sur les jeux d’inoculation. Journal of Experimental Psychology: General, 2023.

Les auteurs interprètent les résultats comme un biais général de rejet plutôt que comme une amélioration de la discrimination entre informations vraies et fausses. Cette interprétation est contestée par la méta-analyse de Simchon et al. citée ci-dessous.

https://eprints.soton.ac.uk/475360/

• Simchon, A., Lewandowsky, S., et van der Linden, S. « A Signal Detection Theory Meta-Analysis of Psychological Inoculation » [Méta-analyse de l’inoculation psychologique fondée sur la théorie de la détection du signal]. Current Opinion in Psychology, 2026.

Méta-analyse de 33 expériences regroupant 37 025 participants. Les auteurs concluent à une amélioration de la discrimination sans biais général de réponse.

https://research-information.bris.ac.uk/en/publications/a-signal-detection-theory-meta-analysis-of-psychological-inoculat/

• Open Society Institute Sofia. Media Literacy Index 2026 [Indice d’éducation aux médias 2026].

L’indice repose à 40 % sur la liberté de la presse, à 45 % sur les résultats PISA, à 10 % sur la confiance et à 5 % sur la participation électronique. Il ne contient pas de mesure directe des compétences individuelles d’éducation aux médias.

https://osis.bg/wp-content/uploads/2026/01/Media-Literacy-Index-2026.pdf

• Guess, A. M. et al. Étude sur une intervention d’éducation aux médias aux États-Unis et en Inde. Proceedings of the National Academy of Sciences, 2020.

L’intervention améliore les performances de 26,5 % aux États-Unis et de 17,5 % dans l’échantillon indien recruté en ligne, sans persistance durable. Aucun effet n’est détecté dans l’échantillon rural indien.

https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1920498117

• Projet REMEDIS. Rapport sur douze interventions conduites dans six pays. 2025.

Les résultats sont présentés comme difficilement agrégeables en raison de l’hétérogénéité des interventions et des méthodes d’évaluation.

https://zenodo.org/records/14603817

• Murrock, E. et al. Évaluation du programme ukrainien Learn to Discern [Apprendre à discerner]. Journal of Media Literacy Education, 2018.

Étude quasi expérimentale portant sur 412 participants, avec auto-sélection et évaluation conduite par l’opérateur du programme.

https://digitalcommons.uri.edu/jmle/vol10/iss2/4/

• Kahan, D. M., Peters, E., Dawson, E. C., et Slovic, P. « Motivated Numeracy and Enlightened Self-Government » [Numératie motivée et gouvernement éclairé]. Behavioural Public Policy, 2017.

L’étude constate une polarisation accrue chez les participants les plus compétents en numératie lorsque le problème est politiquement chargé.

https://www.cambridge.org/core/journals/behavioural-public-policy/article/abs/motivated-numeracy-and-enlightened-selfgovernment/EC9F2410D5562EF10B7A5E2539063806

• Drummond, C., et Fischhoff, B. Étude sur la polarisation et le niveau d’éducation scientifique. Proceedings of the National Academy of Sciences, 2017.

Les auteurs observent que les personnes les plus diplômées ou les plus compétentes scientifiquement peuvent être davantage polarisées sur les sujets identitaires.

https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1704882114

• Bullock, J. G., et Lenz, G. « Partisan Bias in Surveys » [Le biais partisan dans les enquêtes]. Annual Review of Political Science, 2019.

Les incitations financières à répondre correctement réduiraient les écarts partisans mesurés de 50 à 80 %.

https://www.annualreviews.org/doi/10.1146/annurev-polisci-051117-050904

• Pennycook, G., et Rand, D. G. « Lazy, Not Biased: Susceptibility to Partisan Fake News Is Better Explained by Lack of Reasoning Than by Motivated Reasoning » [Paresseux plutôt que biaisés : la vulnérabilité aux fausses informations partisanes s’explique mieux par un manque de raisonnement que par le raisonnement motivé]. Cognition, 2019.

https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=3165567

  1. Méthodologie de la mesure de l’impact

• Bateman, J. et al. « Measuring the Effects of Influence Operations: Key Findings and Gaps from Empirical Research » [Mesurer les effets des opérations d’influence : principaux résultats et lacunes de la recherche empirique]. Carnegie Endowment for International Peace, 2021.

La synthèse indique que certaines campagnes de long terme peuvent réussir, tout en soulignant le manque d’études capables de mesurer leurs effets sur plusieurs semaines ou plusieurs mois.

https://carnegieendowment.org/research/2021/06/measuring-the-effects-of-influence-operations-key-findings-and-gaps-from-empirical-research

• Courchesne, L., Thange, S., et Shapiro, J. « Review of Social Science Research on the Effects of Influence Operations » [Revue des recherches en sciences sociales sur les effets des opérations d’influence]. Princeton ESOC, 2021.

Revue de 82 travaux portant sur les effets des opérations d’influence sur les croyances et le vote, notamment par l’intermédiaire des médias de masse.

https://esoc.princeton.edu/publications/review-social-science-research-effects-influence-operations

• Eady, G. et al. « Exposure to the Russian Internet Research Agency Foreign Influence Campaign on Twitter in the 2016 US Election and Its Relationship to Attitudes and Voting Behavior » [Exposition à la campagne d’influence étrangère de l’Internet Research Agency russe sur Twitter pendant l’élection américaine de 2016 et relation avec les attitudes et le comportement électoral]. Nature Communications, janvier 2023.

L’étude ne détecte pas d’effet de l’exposition aux contenus de l’IRA sur les attitudes ou le vote. Un pour cent des utilisateurs concentraient 70 % des expositions.

https://www.nature.com/articles/s41467-022-35576-9

• De Nadal, L., et Jančárik, P. « Beyond the Deepfake Hype: AI, Democracy, and the Slovak Case » [Au-delà de l’emballement autour des deepfakes : intelligence artificielle, démocratie et cas slovaque]. HKS Misinformation Review, 2024.

Les auteurs contestent le récit simplificateur selon lequel un enregistrement falsifié aurait, à lui seul, décidé de l’élection slovaque.

https://misinforeview.hks.harvard.edu/article/beyond-the-deepfake-hype-ai-democracy-and-the-slovak-case/

• Budak, C., Nyhan, B., Rothschild, D. M., Thorson, E., et Watts, D. J. Étude sur l’exposition à la désinformation. Nature, 2024.

L’exposition moyenne à la désinformation demeure faible et se concentre sur une minorité d’utilisateurs déjà motivés.

https://www.nature.com/articles/s41586-024-07417-w