Archive pour la catégorie : Idéologie

On identifie sans mal certaines idéologies pour ce qu’elles sont : des combinaisons de valeurs, d’idéaux et des stratégies déployées pour les défendre.

Je viens d’apprendre que l’Université Paris Cité retire à Etienne Klein son doctorat.  Motif : plagiat massif.

Le 13 août 2024, après les révélations d’Arrêt sur images sur la thèse d’Étienne Klein, je disais mon malaise en vidéo. Étienne Klein compte parmi les vulgarisateurs qui ont su donner au public le goût des sciences et de la philosophie des sciences. Je l’ai reçu, j’ai échangé avec lui, j’ai longtemps eu de l’estime pour son travail. Cette estime rendait l’affaire plus douloureuse, sans diminuer la faute.

C’est ici que j’en parlais, à 1h30

Le plagiat dans une thèse de doctorat constitue une atteinte directe au contrat académique. Une thèse engage l’auteur devant ses pairs, son jury, son université, puis devant le public lorsque cette thèse soutient une carrière intellectuelle. Copier des paragraphes, reprendre des pages, intégrer le travail d’autrui sans attribution, cela dépasse la négligence typographique ou l’oubli de guillemets, c’est une entorse à un principe de probité élémentaire.

En 2024, Arrêt sur images avait documenté des emprunts non crédités dans 88 pages sur 429. L’affaire paraissait déjà massive. Selon les informations publiées aujourd’hui par le même média, l’enquête menée par Université Paris Cité aurait conclu à des copier-coller dans deux tiers des pages, après vingt mois de procédure. L’université aurait décidé de retirer à Étienne Klein son doctorat en philosophie des sciences et de lui interdire de se réinscrire en doctorat. Si ces éléments sont confirmés par un document public de l’établissement, la décision marque un précédent important.

Cette sanction me paraît juste.

Elle me paraît juste malgré l’estime que je conserve pour une part du travail d’Étienne Klein. Elle me paraît juste précisément parce que l’intégrité scientifique doit résister aux préférences personnelles, aux affinités intellectuelles et au prestige médiatique. On ne protège pas la culture scientifique en ménageant ses figures reconnues, mais en appliquant aux personnes que l’on apprécie les mêmes exigences que celles que l’on applique aux adversaires, aux faussaires, aux charlatans et aux opportunistes.

Je ne souhaite pas la mise au pilori d’Étienne Klein, même si ses réactions se bornent à un déni pathétique. Le harcèlement, l’humiliation publique, la jubilation punitive n’apportent rien à la vie intellectuelle. Étienne Klein n’est pas accusé d’avoir inventé de faux résultats expérimentaux, ni d’avoir vendu des remèdes imaginaires, ni d’avoir entraîné son public vers la pseudoscience ou la désinformation médicale. Sa faute, réelle, n’est pas de la même nature que les malversations intellectuelles des charlatans que je dénonce et combat chaque jour. Il faut marquer cette distinction.

Néanmoins, le plagiat académique mérite des conséquences académiques. L’Université Paris Cité a pris une décision difficile, probablement coûteuse sur le plan symbolique. Elle doit être saluée pour cela.

Dont acte.

Cette décision tend maintenant un miroir très embarrassant à l’Université Paris-Saclay.

Car le cas Idriss Aberkane reste ouvert, visible, documenté, et moralement bien plus accablant encore pour l’institution qui détient le pouvoir de sanction. Le comité d’éthique de l’École polytechnique a conclu dès septembre 2022, à l’unanimité, que le plagiat était avéré dans la thèse d’Idriss Aberkane préparée à l’X et soutenue à l’Université Paris-Saclay. La sanction proposée était l’annulation du doctorat. Selon les éléments publiés à l’époque, la décision a été transmise à l’École polytechnique et à Paris-Saclay. Depuis, les deux établissements se renvoient la compétence juridique, et le diplôme demeure.

Dans le cas Aberkane, le plagiat ne flotte pas seul dans le dossier. Il s’inscrit dans une trajectoire publique fondée sur l’exploitation constante de titres universitaires. Idriss Aberkane s’est construit comme « triple PhD », a tiré de cette image une autorité médiatique, commerciale et politique, puis l’a mobilisée pour intervenir sur des sujets scientifiques sans rapport solide avec la compétence revendiquée. Son activité publique a été marquée par des exagérations de CV, des prises de parole controversées, des affirmations fausses ou trompeuses, et une hostilité répétée envers ceux qui documentaient ses pratiques.

La comparaison avec Étienne Klein rend l’inaction de Paris-Saclay encore plus difficile à défendre. Si Université Paris Cité retire son doctorat à Étienne Klein pour des plagiats massifs dans une thèse ancienne, comment Paris-Saclay peut-elle laisser intact le doctorat d’Idriss Aberkane après la conclusion unanime du comité d’éthique compétent ? Si un vulgarisateur estimé perd son titre parce que la thèse qui le fonde trahit les règles académiques, quel principe permettrait de préserver le titre d’un homme qui continue de l’exploiter comme instrument d’autorité publique ?

La question concerne désormais la crédibilité même de Paris-Saclay. Si les institutions académiques souhaitent protéger la valeur des diplômes qu’elles délivrent et la confiance du public dans les titres académiques, cela suppose que les diplômes frauduleux soient retirés lorsque la fraude est établie.

Paris Cité vient de rappeler qu’un doctorat engage une institution autant qu’un auteur. À Paris-Saclay, chaque jour d’inaction transforme le diplôme d’Idriss Aberkane en aveu institutionnel.

À Paris-Saclay, il ne s’agit plus de découvrir le dossier. Il s’agit d’agir.

Acermendax

 

Les 27 et 28 juin 2026, le magazine Nexus organise un festival au château Grévy, à Mont-sous-Vaudrey, dans le Jura. La page officielle annonce conférences, ateliers, animations, « stands de solutions », « autonomie du vivant », « indépendance des médias », « physique quantique », « souveraineté alimentaire », « souveraineté affective », billets à 40, 60 et 90 euros, captation vidéo et environ une centaine de stands.

Le programme publié par Nexus place sur scène Mike Borowski, Chloé Frammery, Astrid Stuckelberger, Lucien Cerise, Marion Sigaut, Valérie Bugault ou Anne Givaudan : autant de profils déjà associés, selon les cas, à la désinformation sanitaire, au complotisme, aux pseudo-sciences, au souverainisme radical, aux réseaux New Age ou à la droite médiatique extrême.

 

Nexus, une enseigne déjà située

Nexus revendique la « pensée critique ». Le programme du festival annonce pourtant, dans le même espace, une table ronde de « médias alternatifs » avec Mike Borowski, Nicolas Vidal, Alexis Poulin et Alexandre Pénasse ; une intervention d’Astrid Stuckelberger dans une séquence sur « la fabrique de la peur » ; une conférence de Valérie Bugault sur des « solutions politiques, économiques et monétaires » ; Lucien Cerise sur « l’ingénierie sociale » ; Marion Sigaut sur « le sexe et les enfants dans l’histoire » ; Anne Givaudan, connue pour ses récits ésotériques de voyages hors du corps ; et RGNR parmi les partenaires affichés.

Sous l’étiquette « critique » se retrouvent des objets très précis : médias de réinformation, pharmacovigilance mal interprétée, souverainisme juridique, lectures conspirationnistes du social, panique morale sur l’école, spiritualité invérifiable et prétentions thérapeutiques. Alors disons-le sans ambages : ce n’est pas de la pensée critique.

Conspiracy Watch décrit Nexus comme un magazine d’« information alternative » publiant sur les théories du complot, les médecines alternatives, le paranormal et l’ufologie. Le festival prolonge cette ligne éditoriale en version événementielle : la même affiche associe des discours sur les médias, la santé, la démocratie, la géopolitique, l’histoire, la monnaie, le vivant et le spirituel, sans séparation nette entre enquête, opinion, croyance personnelle et pseudo-savoir.

 

Demandez le programme !

Le programme Nexus juxtapose des profils incompatibles entre eux sur le fond, mais très proches dans leur rapport aux preuves et à l’anti-science. Astrid Stuckelberger illustre l’usage fautif de données de pharmacovigilance lorsqu’un signalement devient, dans le discours public, une preuve de mortalité vaccinale. Valérie Bugault illustre l’usage d’un vocabulaire juridique pour soutenir l’idée que l’État français aurait cessé d’exister. Lucien Cerise transforme les phénomènes sociaux en opérations d’« ingénierie sociale ». Anne Givaudan fait entrer les voyages hors du corps et les récits de mondes invisibles : facette spiritualisante et pseudothérapeutique du festival. RGNR apporte l’imaginaire de l’autonomie sanitaire déjà documenté autour de Thierry Casasnovas.

Chaque domaine reçoit son récit de remplacement : les vaccins auraient tué en masse, l’État aurait juridiquement disparu, l’école participerait à une offensive sexuelle contre les enfants, les phénomènes sociaux relèveraient d’une ingénierie cachée, les maladies se liraient dans l’aura ou les « corps subtils ».

 

Un diapason idéologique illibéral

Le samedi, Nexus programme une table ronde avec Mike Borowski, Nicolas Vidal, Alexis Poulin et Alexandre Pénasse. Tocsin, associé à Nicolas Vidal et affiché comme partenaire, est décrit par Conspiracy Watch comme un média complotiste au service de l’extrême droite. Mike Borowski est un influenceur complotiste d’extrême droite et prorusse, lié à Géopolitique Profonde / GPTV, également partenaire du festival. Kairos, associé à Alexandre Pénasse, a fait l’objet d’une enquête d’Ensemble ! sur sa dérive complotiste depuis la crise sanitaire. Alexis Poulin a été décrit par Libération dans un portrait consacré à ses ambiguïtés entre réseaux insoumis, souverainisme et extrême droite.

La critique des médias est légitime quand elle documente des biais, des fautes, des dépendances économiques ou des effets de cadrage. Cette table ronde installe autre chose : une contre-sphère où les mêmes invités, les mêmes soupçons et les mêmes récits circulent en boucle sous le nom de « médias alternatifs ».

 

Mike Borowski : la géopolitique réduite au soupçon

Mike Borowski occupe la grande scène le samedi, avec la table ronde sur les médias alternatifs puis une intervention consacrée à la géopolitique. Il est rattaché à la complosphère d’extrême droite, prorusse, où circulent des figures comme Alain Soral, Dieudonné, Vincent Reynouard, Thierry Casasnovas, Lucien Cerise ou Pierre Hillard. Son rôle dans Nexus illustre une mécanique classique : des événements internationaux complexes deviennent les épisodes d’un récit unique où l’Occident, l’OTAN, l’Union européenne, les médias et les institutions incarnent l’ennemi structurel.

Dans un festival qui parle d’indépendance et de souveraineté, ce tropisme prorusse crée une contradiction très visible : l’indépendance nationale sert ici de décor à des récits alignés sur les intérêts narratifs d’une puissance étrangère.

 

Chloé Frammery : le Covid converti en capital militant

Chloé Frammery est annoncée le samedi sur la petite scène et figure aussi parmi les partenaires affichés. Elle s’est imposée dans la complosphère suisse pendant la crise du Covid-19. Blick a documenté une fausse information relayée par elle au sujet des Hôpitaux universitaires de Genève. Léman Bleu a rapporté la confirmation de son licenciement par le Tribunal fédéral suisse, avec des griefs dépassant ses seules prises de position sur la pandémie. Elle était l’une des ‘expertes’ du documentaire complotiste Hold-Up. Sa notoriété vient de cette séquence : une crise sanitaire réelle transformée en tremplin pour une contre-expertise autoproclamée, entre fausses informations, soupçons permanents et récits de révélation.

 

Astrid Stuckelberger : la pharmacovigilance utilisée contre la méthode

Astrid Stuckelberger est annoncée le dimanche sur la petite scène. Elle a circulé dans la complosphère covido-sceptique avec des affirmations hostiles aux vaccins et aux institutions sanitaires. L’AFP a vérifié une affirmation attribuant 18 000 décès aux vaccins anti-Covid à partir de données européennes de pharmacovigilance : le raisonnement confond signalement et causalité. Cette confusion, répétée malgré les corrections disponibles, a fait florès à travers toute la complosphère, contribuant à obscurcir la perception de la pharmacovigilance par le grand public et à alimenter les paniques antivax.

 

RGNR : l’autonomie sanitaire comme commerce de la rupture

RGNR figure parmi les partenaires affichés. Cette présence renvoie à l’univers de Thierry Casasnovas et de Regenere. Le collectif l’Extracteur et plusieurs journalistes ont documenté les promesses autour de la régénération, des jus, des extracteurs, des toxines, des compléments, des formations et de l’hygiénisme. Le discours antimédecine est couplé à un business lucratif d’offres de santé alternatives

 

Lucien Cerise : la paranoïa sous vocabulaire technique

Lucien Cerise est annoncé le samedi sur la petite scène pour une intervention sur « l’ingénierie sociale ». Conspiracy Watch le présente comme un auteur conspirationniste évoluant dans la mouvance soralienne. Son cadre transforme les phénomènes sociaux, médiatiques et culturels en opérations coordonnées par des pouvoirs cachés. Le piège se voit dans la structure même du récit : un pouvoir caché manipule la société ; toute objection prouve que la manipulation fonctionne ; toute absence de preuve devient l’indice d’une opération bien dissimulée.

 

Marion Sigaut : l’histoire transformée en panique morale

Marion Sigaut est annoncée le dimanche sur la grande scène avec une intervention intitulée « Le sexe et les enfants dans l’histoire, une révolution permanente ? ».

Sa rhétorique est explicite : elle associe l’éducation sexuelle à l’école à une « destruction programmée de l’enfance et de la famille », parle d’attaques contre « la pudeur », « la simple décence » et « l’innocence », et a relayé en 2018 un appel contre la prétendue « légalisation de la pédophilie », l’éducation sexuelle et l’obligation vaccinale, à partir d’une fausse nouvelle sur de supposés cours d’éducation sexuelle dès la maternelle. Conspiracy Watch relève aussi ses récits historiques sur des enlèvements d’enfants, des réseaux pédocriminels, des orgies pédophiles de magistrats et des sacrifices sanglants au XVIIIe siècle. Dans ce récit, l’histoire, l’école et la santé publique finissent aspirées par le même scénario : une offensive pédocriminelle organisée contre les enfants.

 

Étienne Chouard : la critique politique sans hygiène des fréquentations

Étienne Chouard est annoncé le dimanche sur la grande scène pour une intervention sur la Constitution. Sa défense du référendum d’initiative citoyenne et d’une réécriture populaire de la Constitution peut se discuter sérieusement. Mais il a choisi depuis longtemps de l’exercer dans les milieux conspirationnistes qu’il traite comme des interlocuteurs ordinaires : conférence organisée par ReOpen911, éloge de Thierry Meyssan comme homme « rigoureux dans ses analyses », conférence chez Égalité & Réconciliation, propos sur Alain Soral présenté comme un « résistant à la guerre ». En 2019, interrogé au Média sur l’existence des chambres à gaz, il répond : « Ce n’est pas mon sujet, j’y connais rien, moi », puis « Je n’ai jamais rien lu là-dessus », avant de concéder laborieusement : « Bon bah, les chambres à gaz existaient. Mais bon, enfin… ». Chouard demande au peuple de reprendre le contrôle politique, mais il perd tout critère de tri dès qu’il s’agit de distinguer une critique documentée d’un marécage conspirationniste.

Plus récemment, il a relayé la thèse de l’empoisonnement de Christine Cotton. Dans un autre registre, j’avais déjà analysé sa reprise d’une rhétorique de rétrovalidation complotiste : des éléments partiels ou mal compris servent à suggérer que « les complotistes avaient raison » depuis le début.

 

Valérie Bugault : le droit comme récit de confiscation

Valérie Bugault est annoncée le dimanche sur la petite scène pour une intervention sur les solutions politiques, économiques et monétaires. Conspiracy Watch la présente comme une juriste évoluant dans la mouvance conspirationniste de la « Dissidence », avec participation à Hold-Up, liens avec BonSens, interventions souverainistes et affirmation selon laquelle l’État français aurait cessé d’exister juridiquement depuis le 16 mars 2020. Le droit, la monnaie et les institutions servent ici à produire un récit de dépossession générale. Le vocabulaire technique donne une apparence sérieuse à un scénario délirant, assez efficace pour fédérer une dissidence qui paie volontiers ses pseudo-experts.

 

Emmanuelle Darles et Sylvain Baron : la complosphère hors des écrans

Emmanuelle Darles est annoncée le samedi sur la petite scène. Cette enseignante en mathématique de l’Université Aix-Marseille est une figure covido-sceptique passée par le Conseil scientifique indépendant de Louis Fouché, elle a aussi été candidate RN dans la Vienne en 2024. TF1 Info a relevé une vidéo où elle compare la vaccination des enfants contre le Covid-19 à un viol ; elle a aussi participé au CSI à une émission contestant les critiques contre l’hydroxychloroquine, aux côtés de Vincent Pavan, Xavier Azalbert et Louis Fouché. Dans la même table ronde, Sylvain Baron apporte le versant anti-médias. Figure de la complosphère d’extrême droite, il est identifié par Libération autour d’une mobilisation contre les « médias collabos ». En une seule séquence Nexus aligne donc antivaccinisme, défense de la galaxie Raoult, extrême droite électorale et hostilité militante envers la presse.

 

Anne Givaudan : l’ésotérisme présenté comme savoir

Anne Givaudan est annoncée le dimanche sur la grande scène. Son univers ne se limite pas aux voyages hors du corps et aux « êtres de lumière » : il comporte aussi une offre de « soins esséniens thérapeutiques » avec des modules payants, des exercices sur l’aura, les chakras, les « nadis », la « palpation de l’éthérique », les huiles essentielles, la visualisation, etc. Son site affiche également des formations de « thérapeutes esséniens agréés », assurées par Anne Givaudan et Antoine Achram, avec des séances tarifées librement par chaque praticien. Les résumés de ses ouvrages vont dans le même sens : Lecture d’auras et soins esséniens promet de comprendre que la maladie « ne naît pas par hasard » et qu’il serait possible de « stopper son avance » en se transformant soi-même. La grande scène Nexus accueille une autrice qui associe voyages hors du corps, lecture d’aura, chakras et prétentions thérapeutiques.

Le salon des ennemis de l’esprit critique

Nexus réunit des familles qui devraient se contredire dès la première discussion sérieuse. Des souverainistes parlent d’indépendance nationale aux côtés de relais prorusses. Des militants de l’autonomie sanitaire promettent de libérer les corps, puis renvoient vers des formations, des praticiens, des compléments, des protocoles et des figures d’autorité alternatives. Des adversaires proclamés de la propagande médiatique installent leurs propres médias d’influence, avec leurs plateaux fermés, leurs invités circulaires et leurs révélations toujours orientées dans le même sens. Des défenseurs de la liberté dénoncent l’emprise de l’État, tout en nourrissant des paniques morales sur l’école, les enfants, la sexualité, les vaccins, les corps et les imaginaires.

Cette coalition repose sur une opération commune : retirer le public des méthodes de vérification pour le rattacher à un récit d’appartenance. Chaque domaine reçoit son ennemi simple et son expert de remplacement. La médecine a ses charlatans naturels, le journalisme ses médias de réinformation, l’histoire ses paniques pédocriminelles, le droit ses fictions de dépossession, la géopolitique ses récits prorusses, la spiritualité ses thérapeutes d’aura. Chaque bonimenteur reçoit sa parcelle de visibilité, pourvu qu’il attaque les procédures ordinaires qui permettent de distinguer une preuve, une hypothèse, une croyance et une fiction.

Le procédé transforme la défiance en identité, la crédulité en courage, l’ignorance en dissidence. Il offre à des publics inquiets une place flatteuse : ils auraient vu clair avant les autres, pendant que les naïfs obéissaient aux experts. La réalité, avec ses incertitudes, ses lenteurs, ses corrections et ses contraintes méthodologiques, disparaît sous une dramaturgie plus rentable : des menteurs d’un côté, des éveillés de l’autre.

Ce festival appelle une réponse rationaliste ferme parce qu’il détourne nos mots. La critique des médias mérite mieux que la réinformation complotiste. La critique de la médecine mérite mieux que les soins d’aura et les jus miraculeux. La critique des institutions mérite mieux que les fictions juridiques de dépossession. La critique de l’école mérite mieux que les paniques pédocriminelles. Nexus parle de doute pour fabriquer du soupçon, de liberté pour vendre de l’adhésion, d’autonomie pour contourner les savoirs établis. Face à cet attelage fétide, protéiforme et toxique, la zététique rappelle une exigence simple : une critique sérieuse commence avec des preuves, accepte la correction, distingue l’erreur du mensonge, et refuse de remplacer la méthode par une galerie de baratineurs persuadés d’avoir trouvé les méchants de l’histoire.

 

Acermendax

Christine Cotton est morte le 2 juin à 56 ans. La biostatisticienne, devenue l’une des figures les plus actives de la contestation antivaccinale en France depuis la pandémie de Covid-19, avait publié un message d’adieu évoquant une souffrance physique devenue insupportable.

Dans un premier temps, il faut avoir une pensée pour les souffrances qu’elle a traversé et pour ses proches qui sont dans le deuil.

Son décès a immédiatement été absorbé par l’écosystème narratif auquel elle appartenait. Des hommages ont parlé d’une « lanceuse d’alerte », d’une femme « de vérité », d’une voix qui aurait affronté Pfizer, l’ANSM, la HAS, l’Académie de médecine et plusieurs responsables publics. Sa carrière, ses accusations, sa maladie et son suicide ont été raccordés dans l’histoire d’une dissidente broyée par un système.

Regardons calmement les faits.

De qui s’agit-il ?

Christine Cotton avait acquis sa visibilité en affirmant avoir décelé, dans les essais Pfizer-BioNTech, des anomalies allant jusqu’à la falsification. Son discours associait vocabulaire statistique, accusation pénale et rhétorique du scandale sanitaire. Ce registre lui a donné une place centrale dans les médias antivaccinaux et complotistes : FranceSoir, Sud Radio, Putsch, Tocsin, Nexus, Géopolitique Profonde, Courrier des Stratèges ou Riposte Laïque.

Son parcours public avait quitté depuis longtemps le terrain de la discussion méthodologique. Ses critiques des essais Pfizer circulaient avec un vocabulaire d’accusation pénale et politique : « tromperie aggravée », « fraudes manifestes », « manipulation », « produit administré sans données d’efficacité ni de tolérance ». Dans son message d’adieu, elle rappelle elle-même avoir porté plainte contre Pfizer, BioNTech, l’ANSM, la HAS, l’Académie de médecine et plusieurs responsables publics. Son canal Telegram relayait aussi des contenus plus larges sur l’OMS, Fauci, les contrats Moderna, OpenAI, Big Tech ou le Frexit, dans une ambiance d’effondrement institutionnel et de soupçon généralisé.

 

Je vais me montrer très prudent sur la santé et la mort de Madame Cotton parce que je ne suis pas certain de disposer de toutes les informations permettant d’avoir un avis.

Dans le message qui annonce sa mort, elle décrit des douleurs lombaires et cutanées, des brûlures dans les jambes et le dos, des consultations multiples, des traitements sans effet, puis une souffrance devenue ingérable. Ces symptômes peuvent appartenir à certains tableaux de Covid long ou de syndrome post-infectieux ; ils peuvent aussi relever d’autres causes neurologiques, inflammatoires, psychiatriques, infectieuses ou toxiques. Aucun diagnostic public ne permet de conclure.

Mais il est très important de souligner que si son état relevait d’un Covid long post-infectieux, alors probablement que la vaccination contre le covid aurait pu lui éviter ce qui est arrivé. Le niveau de protection de cette vaccination est tel qu’elle serait probablement encore en vie. Je dis bien cela dans l’hypothèse où son état aurait été lié à cette infection.

Mais ni vous ni moi ne savons ce qui était la cause de ses souffrances, et cela nous oblige à une chose simple : ne pas lancer des accusations gratuites, ne pas diffuser des histoires douteuses, ne pas alimenter les narratifs pathologiques qui empoisonnent tout le monde.

 

La récupération n’attend pas

Nous avons vu à l’œuvre les acteurs habituels de l’exploitation paresseuse des angoisses et indignations.

Alexis Poulin écrit sur X : « Courageuse lanceuse d’alerte, elle a essayé très tôt de briser l’omerta sur le scandale de la gestion dite sanitaire. Avec des faits. Des chiffres. Irréfutables. Elle en a payé le prix de sa vie. La corruption dirige ce monde infernal. »

La phrase centrale, « Elle en a payé le prix de sa vie », transforme la mort en conséquence du combat. Comme vous le savez, aucune donnée médicale, judiciaire ou factuelle publique ne démontre un tel lien. La conclusion sur « la corruption » donne pourtant au décès une signification politique totale.

L’inénarrable Jean-Dominique Michel adopte une forme plus longue et plus prudente en apparence. Il commence par l’hommage : « Je rends ici hommage à Christine Cotton biostatisticienne et lanceuse d’alerte ». Il rappelle sa carrière, ses accusations contre Pfizer, son livre, son influence sur son propre travail. Puis il écrit : « Sans rien affirmer, je m’autorise à penser à voix haute : le tableau clinique décrit par Christine évoque les effets attribués aux armes à énergie dirigée ». Et nous voici contaminés avec la thèse gratuite mais gratifiante d’une agression technologique qui repose sur un complotiste qui « pense à voix haut ».

Géopolitique Profonde pousse cette logique dans un titre : « Christine COTTON défie PFIZER et perd la VIE : et personne n’en parle ! » Le texte annonce « le sacrifice d’une lanceuse d’alerte face au système ».  Vous reconnaissez la mécanique du Si c’est vrai c’est grave qui va s’appliquer à toutes les récupérations du cas Cotton érigé en histoire de martyr pour le plus grand bénéfice des dealers de panique.

Le même média avait préparé ce cadrage avant sa mort. En novembre 2025, Géopolitique Profonde annonçait : « Christine Cotton entre la vie et la mort après sa plainte contre Big Pharma ». Le texte écrivait que « Big Pharma tente d’effacer Christine Cotton », que son corps était « ravagé par une maladie grave, prétendument inconnue », et que sa santé s’était « brutalement détériorée après sa plainte contre les autorités sanitaires ». Le décès de juin 2026 permet de prolonger ce récit déjà en place.

Un autre épisode de GPTV allait encore plus loin dans le soupçon le 25 novembre : « CHRISTINE COTTON EMPOISONNÉE PAR PFIZER ? » La forme interrogative laisse au diffuseur une porte de sortie, mais le travail émotionnel est fait. Le nom de Pfizer se trouve accolé à l’idée d’un empoisonnement, et la maladie s’installe dans un scénario criminel. Cette rhétorique permet de lancer une accusation sans l’assumer complètement.

 

Riposte laïque adopte la même stratégie de la forme interrogative. Le 4 juin 2026, un billet publié par Christine Tasin annonce : « Suicide de la lanceuse d’alerte Christine Cotton… A-t-elle été empoisonnée ? »  — Derrière ce titre très évocateur : rien. Ni analyse, ni réflexion, ni enquête. Mais la thèse de l’empoisonnement a été annoncée.  Le biais de simple exposition fera le reste.

Santé Nutrition point org sert le même refrain. Peut-être parce qu’il s’agit des mêmes acteurs avec les mêmes intérêts : « Christine COTTON est décédée : quelque chose de GRAVE se prépare contre les dissidents… » Le texte parle d’une « dégradation brutale et inexpliquée » qui soulèverait « de profondes interrogations au sein des sphères dissidentes ». Accusations, soupçons, sentiment de persécution. Mais zéro enquête.

 

Étienne Chouard n’a aucune hésitation à se joindre à la mêlée joyeuse des théoriciens du complot en relayant la thèse de l’empoisonnement, mais en étant un peu plus précis donc plus sexy : le thallium

La piste du thallium vient de John Leake, auteur américain de true crime devenu compagnon éditorial de Peter McCullough dans la galaxie antivaccinale. Sur Focal Points / Courageous Discourse, il publie un texte qui présente Cotton comme « l’informatrice interne de Pfizer », puis affirme que ses symptômes feraient immédiatement penser au thallium, un poison « insipide et inodore », présenté comme un outil d’« assassinat invisible » par des services secrets.

Il demande si Christine Cotton a été testée pour un empoisonnement au thallium. Il n’en sait rien. Il pose la question, mais n’attend pas la réponse. Et les complotistes non plus. Maios la machine est lancée et Patrice Gibertie, un ancien professeur agrégé d’histoire et blogueur très actif de la sphère Covid contestataire affirme : « Je ne peux absolument pas croire que ce soit une coïncidence. »

L’info est partagée par des centaines de gens… certains un peu connus comme Christine Deviers Joncour, qui doit sa célébrité à des coucheries associées à des abus de bien sociaux dans les années 1990.

Je suis loin d’avoir fait le tour de toutes les histoires qui circulent.


Il nous faut donc croire que Christine Cotton a été empoisonnée, peut-être avec des énergies dirigées et que ces gens le savent sans avoir enquêté parce que c’était facile de le savoir, mais sans pouvoir nous le prouver parce que les méchants cachent trop bien leurs traces.

Pour ceux qui font encore mine de demander ce que veut dire complotisme, on est y. Le complotisme c’est répandre des accusations extrêmement lourdes et révoltantes sans preuve ni enquête ni source d’information fiable ; c’est exciter la colère, l’indignation et le dégout de son public puis passer à autre chose, tranquillement, sans travailler à démontrer la réalité des faits et à convaincre rationnellement, tout le monde au titre que : chacun doit faire ses propres recherche.


Les morts au service du narratif

Christine Cotton n’est pas la première actrice de la complosphère dont la mort est aussitôt exploitée par ses collègues. Au passage, je signale que ces personnalités n’ont aucun scrupule à exploiter la mort de tout le monde et à émettre des jugements déplacés sur le destin de ceux qui s’opposaient à leur récit… Tout en hurlant au sacrilège quand leurs propre drame ne sont pas traités avec assez d’égard ; c’est la stratégie gagnant du régime Trump autour de l’assassinat de Charlie Kirk.

Avant Christine Cotton, il y a eu Claire Severac. Autrice de Complot mondial contre la santé, elle accusait les grands intérêts industriels, chimiques, agroalimentaires et pharmaceutiques d’organiser une guerre contre la santé des populations. Wikipédia nous dit :  « Elle est remarquée par l’association d’extrême droite Égalité et Réconciliation et publie un livre chez leur maison d’édition, Kontre Kulture. Elle anime alors des conférences sur le programme HAARP ou les chemtrails. »

Après sa mort en 2016, des publications militantes ont évoqué des « circonstances troublantes » et laissé entendre qu’elle aurait payé le prix de ce qu’elle savait. Le décès d’une figure conspirationniste venait confirmer le complot qu’elle racontait de son vivant.

Un peu partout sur Internet, des messages annoncent quelle a été assassinée, empoisonnée, on nous dit qu’est est « morte car elle en savait trop »

Nous sommes dix ans plus tard et les mêmes personnes répètent les mêmes soupçon sans avoir travaillé, sans avoir cherché la vérité.

 

Citons enfin le cas de Serge Rader. Pharmacien et figure antivaccinale, il meurt en mai 2021 après avoir contracté le Covid-19, été admis en réanimation, intubé, plongé dans le coma, puis affaibli par une infection nosocomiale avant un arrêt cardiaque. Le Quotidien du médecin rappelle qu’il qualifiait les vaccins Covid de « mortifères », parlait de « fausse pandémie », attribuait déjà des milliers de morts aux vaccins Pfizer et affirmait que « tous les variants » viendraient des pays les plus vaccinés. Son propre décès plaçait donc la sphère antivaccinale devant une contradiction brutale : l’un de ses porte-voix venait de traverser le scénario médical qu’il avait contribué à minimiser.

La riposte narrative a consisté à détacher sa mort du Covid. Le blog FranceSoir titre : « Serge Rader, interviewé de Hold-up, est décédé. Un “héros des temps modernes”, selon Pierre Barnérias ». L’article insiste sur son test PCR négatif au départ, puis écrit qu’il aurait « attrapé le covid-19 là-bas », aurait été « guéri du virus » avant qu’une infection nosocomiale ne le ramène en soins. Un proche cité par FranceSoir ajoute : « les circonstances de son décès restent questionnables, car je vois mal Serge attraper le covid-19, ne pas se soigner à temps et ne pas avoir sur lui des comprimés adéquats ».

Égalité & Réconciliation reprend l’article du Parisien en conservant le cadrage le plus utile au récit alternatif : « Il était guéri mais il est ensuite décédé d’un arrêt cardiaque quelques jours plus tard ». Le site met aussi en avant la phrase de la famille : « C’est un ramassis de conneries, ce n’est absolument pas vrai, on n’en restera pas là », visant l’idée qu’il serait mort du virus. Dans les commentaires, la logique se durcit : « il y a déjà eu le coup du parapluie, peut y a t il eu le coup de l’écouvillon », écrit un lecteur, en référence à des scénarios d’assassinat clandestin. Un autre demande : « Alors pourquoi mettre en titre que le covid a quoi que ce soit à voir avec sa mort ? » Le fait central — une hospitalisation en réanimation après infection Covid — se trouve dissous, oublié, enterré parce que l’homme n’est pas mort comme il fallait.

Nous sommes 5 ans plus tard, et les conclusions sur son décès lié au covid-19 n’ont pas changé.

 

Conclusion

Il y a une vie après la mort d’une complotiste, cette vie c’est le commerce de l’idée la plus virale pour s’emparer du bénéfice du moment.

Les réactions similaires que nous venons de passer en revue nous montrent –et c’est malheureux—l’absence d’esprit critique, l’absence de méthode de pensée des sphères alternatives. Des gens entrent dans des boucles de soupçon, de paranoïa et d’agressivité parce qu’ils ne parviennent plus à gérer l’incertitude. Faute de méthode, faute de recul, faute parfois de ressources contextuelles pour hiérarchiser les faits, ils finissent par traiter comme des ennemis ceux qui résistent à leurs narratifs avariés.

Nous n’avons aucune raison de traiter comme des ennemis les personnes qui s’indignent de la gestion de la crise sanitaire, qui posent des questions, qui émettent des soupçons ou qui demandent des comptes. Une démocratie a besoin de cette vigilance. Mais une partie de ces milieux s’invente elle-même des ennemis en imaginant des cabales folles, des empoisonnements, des mises à mort par technologies secrètes, des réseaux invisibles coupables d’être à l’origine de chaque détail qui retient leur attention.

Le danger ultime de ces scénarios tient à leur irréfutabilité, et donc à leur capacité à déclencher une spirale de radicalisation vers des délires obsessionnels, où celui qui, à partir des mêmes informations, n’arrive pas aux mêmes conclusions, finit traité comme un ennemi mortel.

Si seulement ceux qui croient ou prétendent croire à des complots dans lesquels on empoisonne les lanceurs d’alerte agissaient en conséquence, en prenant au sérieux les histoires qu’ils racontent et donc en travaillant à vérifier ces informations primordiales. S’ils seulement ils se montraient dignes de leur indignation de façade. Alors ils auraient droit à un peu de respect, y compris de leur vivant.

 

Acermendax

 

Cet échange avec le comité a lieu dans le contexte d’un travail d’analyse que je réalise sur les productions, les déclarations et la trajectoire de Renaud Evrard au sein du mouvement sceptique… tout en étant un défenseur des croyances paranormales, jusque dans l’Université.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard | Autisme et Rorschach : anatomie d’un retour en grâce trop commode

Lettre au comité Para

Email envoyé le 14 mai 2026

 

Objet : Demande de clarification au sujet de la place de Renaud Evrard au sein du Comité Para

 

Chers confrères en scepticisme,

Je me dois de vous écrire au sujet de la place occupée par Renaud Evrard dans l’environnement du Comité Para, notamment au sein de l’équipe éditoriale de votre revue Scepticisme scientifique.

Depuis plusieurs jours, je publie sur La Menace Théoriste une série d’articles consacrés à ses prises de position, à ses réseaux et à l’usage qu’il fait de son autorité universitaire dans des espaces où le paranormal, la parapsychologie, la psychanalyse et certaines approches métaphysiques bénéficient avec son concours d’un vernis académique. Les premiers textes portent en particulier sur sa défense de la psychanalyse et sur la manière dont il mobilise le vocabulaire clinique, universitaire et historique pour faire passer des positions métaphysiques sous les apparences d’un travail académique.

 

Je tiens à vous alerter car je crains que le Comité Para se trouve face à un cas d’entrisme caractérisé. Une personne défendant depuis longtemps des croyances, des méthodes et des valeurs profondément opposées au scepticisme scientifique a-t-elle pu s’installer dans une structure sceptique, y exercer une influence, et bénéficier ainsi d’une respectabilité que ses prises de position publiques auraient dû rendre beaucoup plus problématique ?

Cette question concerne directement la crédibilité de votre revue. Un journal intitulé Scepticisme scientifique peut difficilement conserver toute son autorité si l’un de ses fondateurs et membres de son équipe éditoriale occupe, dans le même temps, une position durable de légitimation savante de la parapsychologie, des « expériences exceptionnelles » et de cadres métaphysiques présentés sous un vocabulaire clinique ou académique.

Je pèse mes mots. Cette affaire engage l’image du Comité Para, mais aussi celle du mouvement sceptique francophone. Renaud Evrard a longtemps bénéficié d’une réputation d’universitaire prudent, ouvert au dialogue avec les sceptiques. J’y ai moi-même cru : il y a onze ans, je lui proposais de préfacer un ouvrage. J’ai réparé cette erreur dans la réédition du livre. Les éléments que je rassemble aujourd’hui dessinent la trajectoire d’un acteur qui mobilise la psychologie clinique, la psychanalyse et l’histoire des « expériences exceptionnelles » pour faire entrer dans le champ académique des positions qui relèvent d’abord de la parapsychologie et de la métaphysique.

 

Voici les analyses que j’ai déjà publiées

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires

D’autres articles sont en préparation. Ils documenteront plus largement ce que je considère désormais comme une imposture intellectuelle : une stratégie de légitimation savante de croyances incompatibles avec les exigences minimales de l’enquête sceptique.

 

Je vous écris donc pour savoir si le Comité Para entend examiner publiquement cette situation, clarifier la place de Renaud Evrard dans ses instances et dans sa revue, et dire comment il évalue la compatibilité entre ce rôle éditorial et ses engagements répétés dans des réseaux favorables au paranormal.

À mes yeux, l’honneur du Comité Para se joue ici dans sa capacité à regarder cette affaire en face. Le devoir des sceptiques consiste aussi à reconnaître les erreurs de vigilance commises dans leur propre camp, surtout lorsqu’une confusion durable a permis à une mascarade intellectuelle de prospérer sous une bannière qui aurait dû l’interroger plus tôt.

 

Bien cordialement,

Thomas C. Durand


Réaction du comité Para

Publiée sur Facebook le 18 mai.

 

Bonjour à toustes,
Nous avons récemment reçu un courrier de Thomas Durand nous demandant de clarifier la position du Comité Para à propos de Renaud Evrard. Compte tenu de la visibilité de Thomas Durand dans la communauté sceptique francophone et de l’intérêt suscité par cette discussion, il nous semble utile d’apporter publiquement quelques précisions, dans un esprit calme et respectueux.
Plusieurs des critiques formulées aujourd’hui à l’encontre de Renaud Evrard soulèvent des questions réelles et légitimes. Certaines de ses positions, collaborations ou formulations peuvent effectivement susciter des réserves importantes au sein de la sphère sceptique, y compris parmi nous. Le désaccord ne porte d’ailleurs pas sur le fait d’étudier des sujets controversés en tant que tels : le Comité Para étudie les phénomènes paranormaux depuis sa fondation en 1949. Les discussions portent davantage sur certaines interprétations, certains cadres théoriques ou certaines positions publiques qui peuvent y être associés.
Cependant, nous ne pensons pas que ces désaccords suffisent à caractériser une logique d’« entrisme ». Les travaux, prises de position et controverses entourant Renaud Evrard ne nous sont nullement inconnus. Certains d’entre nous le connaissent d’ailleurs depuis bientôt vingt-cinq ans, à l’époque où il débattait déjà avec des membres de l’Observatoire Zététique. Le Comité Para n’a jamais cherché à dissimuler l’existence des débats, désaccords ou critiques entourant ses travaux et ses positions, qui sont connus et discutés depuis longtemps au sein de notre communauté.
Notre position de fond est relativement simple : nous avons choisi d’accepter au sein de notre environnement des personnes qui se réclament de la méthode scientifique tout en pouvant avoir, sur certains sujets, des conclusions ou des interprétations différentes. Nous ne souhaitons pas instaurer de « test de pureté idéologique » concernant nos membres ou nos collaborateurices, ni considérer que des désaccords méthodologiques ou théoriques suffisent automatiquement à justifier une exclusion. Cette approche s’inscrit d’ailleurs dans une tradition ancienne du scepticisme francophone : le règlement intérieur de l’Observatoire Zététique rappelait déjà que nos interlocuteurices ne sont pas des caricatures, mais des personnes avec lesquelles un dialogue critique reste possible.
Nous pensons qu’il est préférable de discuter de ces questions sur le terrain des arguments, des méthodes et des travaux eux-mêmes, dans un climat aussi serein que possible.
Les questions soulevées ici sont légitimes et méritent d’être discutées. Nous ne considérons toutefois pas, à ce stade, que les activités de Renaud Evrard contreviennent aux principes méthodologiques fondamentaux auxquels nous restons attaché·es.
Merci pour votre lecture et votre compréhension, et merci aux personnes qui nous soutiennent.
Sceptiquement vôtre,
Le Comité Para 🐙

Mon commentaire

Publié sur Facebook – le 18 mai

 

Je remercie le Comité Para d’avoir répondu publiquement. Il reconnaît que les critiques formulées contre Renaud Evrard soulèvent des questions « réelles et légitimes » et que certaines de ses positions suscitent des réserves importantes au sein même de la sphère sceptique.

Mais je reste déçu par le fond.

Le Comité présente mon alerte comme si elle relevait d’un procès en « pureté idéologique ». Mon propos porte sur un décalage profond, durable et documentable entre une posture publique de sceptique attaché à la méthode scientifique et un travail continuel de sape contre la critique des discours pseudoscientifiques sur le paranormal.

La présence de Renaud Evrard dans une revue intitulée Scepticisme scientifique dépasse le simple désaccord théorique. Elle lui offre une caution institutionnelle alors même que ses travaux contribuent à rendre fréquentables la parapsychologie, les « expériences exceptionnelles », certains usages de la psychanalyse et des cadres métaphysiques autour de la conscience jusque dans des thèses de doctorat.

Le silence de la réponse sur cette revue me frappe particulièrement. Renaud Evrard y occupe une place éditoriale importante, qui devient d’autant plus problématique à la lumière de la trajectoire que je documente. Les membres du Comité qui le côtoient depuis vingt-cinq ans connaissent nécessairement une partie de ses positions, de ses réseaux et de ses engagements intellectuels. Cette ancienneté aggrave la question de vigilance au lieu de la dissiper.

La réponse laisse aussi de côté le bénéfice d’image qu’il retire de sa proximité avec une association sceptique reconnue. Cette proximité lui permet de se présenter, directement ou indirectement, comme un interlocuteur s’exprimant depuis l’intérieur du mouvement sceptique, alors que ses travaux défendent depuis des années des objets et des cadres théoriques qui appellent précisément une critique méthodique.

Renaud Evrard peut difficilement être perçu par le public comme un défenseur explicite du paranormal puisqu’il apparaît aussi comme un collaborateur de longue date des sceptiques. Cette double position a permis de faire passer sous les radars des formulations, des réseaux et des stratégies qui auraient dû alerter bien plus tôt.

Le Comité Para explique que ces controverses étaient connues. Très bien. Alors la question devient encore plus sérieuse : comment une personne engagée aussi durablement dans cette trajectoire a-t-elle pu occuper une telle place dans un environnement sceptique sans clarification publique ?

Je remercie donc le Comité pour sa réaction, et je lui souhaite de poursuivre sa réflexion. Sa situation me paraît plus grave et plus périlleuse qu’il ne semble vouloir l’admettre.

Mon travail continuera, article après article, en m’appuyant sur les textes, les citations, les réseaux et les faits nécessaires pour que chacun puisse juger si la situation relève d’un pluralisme interne de bon aloi ou d’une erreur collective de vigilance dont il faudra tirer les conséquences.

 

Après avoir sévi des années dans la production industrielle de fakes sur la Covid-19, le tristement célèbre Louis Fouché s’associe à Senta Depuydt pour nous gratifier d’une avalanche d’âneries au sujet de l’autisme, servies par les médias Nexus et Tocsin, puis diffusées sur divers réseaux sociaux (Facebook, X, etc).

Ce debunk complète l’intervention “Au cœur du compl’autisme” donnée aux Rencontres de l’Esprit Critique (REC) 2026 à Toulouse. Il s’agit de sa suite directe (et inédite).

Une volonté claire d’importer le narratif MAHA

Tout commence en mars 2026 chez Tocsin. Louis Fouché chante les louanges de Robert Francis Kennedy Junior (RFK Jr) et dit vouloir importer ses idées afin de, on le cite :

libérer la France de big pharma

Il annonce aussi (8:30 et ap) sa participation à un congrès sur l’autisme qui, promet-il, ne sera pas la grand-messe des antivax. Comme le méchant d’un James Bond, Fouché explique son plan à l’avance : inviter des responsables de politiques publiques en autisme et des « familles » à écouter Brian Hooker, un militant antivaccins de l’association de RFK jr. Puis, inciter les responsables des politiques publiques à coopérer. Seulement, comme à chaque fois qu’on explique son plan de bullshiteur sur internet, la grand-messe du 26 avril ne se déroule pas comme prévu : la location de la salle est déprogrammée (1).

Les propos tenus par Louis Fouché le 26 avril à Paris sont enregistrés puis largement diffusés sur les réseaux sociaux, cette fois via le « média » Nexus. Son discours est copié-collé du mouvement Make America Healthy Again (MAHA) de RFK jr, avec les mêmes failles méthodologiques. Dans aucune de ses vidéos, Louis Fouché ne précise que les chiffres qu’il cite concernent des estimations diagnostiques, ni que les critères diagnostiques de l’autisme ont profondément changé depuis les années 1970. Surprenant de la part d’un titulaire de doctorat en médecine !

Il assène des chiffres effrayants : un enfant sur 30 serait autiste aux États-Unis (2), et même un sur trois parmi les Afro-américains (3).

 

Tordre l’épidémiologie dans tous les sens

Quelles sont les sources de M. Fouché ?

Le chiffre d’un sur trente correspond grosso-modo aux données estimées des Centers for disease Control and Prevention américains en 2025 (4).

Ces chiffres épidémiologiques très élevés donnés par les CDC méritent d’être expliqués. Déjà, c’est une estimation. Aucun service de santé au monde n’a les moyens de diagnostiquer des troubles du spectre de l’autisme (TSA) chez une personne sur trente, à l’échelle d’un pays. Ensuite, la méthode d’estimation a ses limites et défauts. Pearson souligne que ces chiffres américains résultent d’une estimation basée sur des registres administratifs, méthode moins précise qu’une enquête de population (5). Les États-Unis ont le plus haut taux d’estimation d’autisme au monde, l’estimation pondérée à l’échelle mondiale étant plutôt d’une personne sur cent en 2022 (6).

Estimer combien de personnes sont autistes pose de sérieuses difficultés en raison de fortes évolutions dans les critères de pose du diagnostic (notion de TSA définie en 2013), et d’hétérogénéités en fonction de l’interprétation de ces critères par les cliniciens. En effet, l’autisme ne se diagnostique pas de manière certaine avec un caryotype ou une prise de sang, mais par observation du comportement sur un temps long. Cela laisse une marge d’erreurs interprétatives et une sensibilité aux effets sociaux. Au Canada par exemple, les diagnostics d’autisme augmentent avec les politiques publiques offrant du soutien aux familles concernées, la différence entre population diagnostiquée “autiste” et population “non-autiste” s’étant estompée (7).

En ce qui concerne les soi-disant un sur trois parmi les enfants Afro-américains, rien ne corrobore ce que dit Fouché. Rien, nada, que pouic, ce chiffre sort de son postérieur, ou bien… de celui de Brian Hooker. Mais Louis Fouché déploie son narratif antivaxx habituel à partir de ce chiffre effrayant sorti de son fondement : d’après lui, si les taux d’autisme « explosent » parmi les populations les plus pauvres aux États-Unis, c’est à cause de l’environnement, de la malbouffe, des « programmes de santé appliqués aux enfants » (pour éviter de dire vaccins), et des pesticides (8).

Présenter l’autisme comme une maladie épidémique grave

Fouché confisque le vécu des personnes concernées par l’autisme, en assénant à leur place que « c’est une réelle souffrance » (op. cit. 2:50 et ap.). Il existe pourtant une vaste littérature scientifique au sujet du mouvement de la neurodiversité, ainsi que des preuves solides qu’être autiste n’est pas toujours vécu comme une souffrance directe (9). C’est d’autant moins vrai dans le contexte des estimations épidémiologiques énormes qu’il cite juste avant : si une personne sur 31 est estimée autiste, alors très logiquement, la majorité de ces personnes “estimées autistes” ne vit pas une situation de handicap et de souffrance graves : l’étude canadienne des surdiagnostics le documente bien (7).

Fouché qualifie l’autisme de « maladie » dans toutes ses vidéos alors que ce n’en est pas une (10). L’autisme n’est pas assimilable à une altération transitoire de santé, et rien ne prouve non plus qu’il soit susceptible d’une guérison, c’est-à-dire d’un retour à un état non-autiste. Il se permet de dire que « les gens ne sont pas leur maladie » (11), ce qui est là aussi contredit par l’existence même du mouvement de la neurodiversité, qui revendique précisément que l’autisme fait partie de la personne, qu’il ne s’agit pas d’une adjonction maladive (12).

 

Fouché prétend à plusieurs reprises dans ses vidéos qu’il existerait une « épidémie » d’autisme.

C’est faux.

Cette croyance résulte d’une mauvaise interprétation de données et d’une pensée “compl’autiste”, exposée ici à travers l’idée que cette prétendue “épidémie” serait volontairement cachée par les organismes officiels et quasiment tous les chercheurs en épidémiologie de la planète (13). C’est une reprise exacte du narratif MAHA de RFK Jr, qui instrumentalise des informations estimées et parcellaires.

Accuser “la malbouffe” et “les pesticides” de provoquer cette épidémie imaginaire

Louis Fouché cite une liste de causes alléguées de l’autisme et du TDAH : microbiote, cerveau altéré, « barrière gastro-intestinale »… et prétend qu’ « à partir de la question de l’autisme » on va « changer toute la société » en s’en prenant à big pharma (14). Interrogé sur une responsabilité éventuelle des vaccins, il se victimise en disant « ne pas avoir le droit d’en parler » sur YouTube (15). La possibilité que des vaccins causent l’autisme a depuis longtemps été démontrée fausse grâce à des études d’excellente qualité publiées sur plus de vingt ans, portant sur des millions de dossiers médicaux (16).

Fouché insiste sur le microbiote dans plusieurs de ses vidéos, dont ses short (17). Les études actuelles sur le microbiote sont de faible qualité scientifique, malgré 15 années de recherches sur le sujet. Elles ne prouvent pas qu’une composition spécifique du microbiote soit caractéristique des personnes autistes. La relation est vraisemblablement dans l’autre sens : le microbiote est « altéré » à cause d’un régime alimentaire sélectif, c’est donc une conséquence de l’autisme et non une cause (18).

Enfin, les causes principales de l’autisme sont génétiques (19), mais Fouché ne le rappelle à aucun moment, préférant nourrir puis entretenir une panique autour de facteurs environnementaux provoquant une “épidémie” cachée. Là encore, c’est un copié-collé du narratif MAHA américain.

Pourquoi nourrir cette croyance ? Imposer des fakemeds de l’autisme dans les politiques publiques

 

Pourquoi ce narratif, pourquoi présenter l’autisme comme une maladie épidémique d’origine environnementale ? Fouché explique qu’il s’agit de le diffuser vers les décideurs de politiques publiques en France, et de demander « de nouvelles recherches pour de nouveaux traitements » (20). Il n’explique pas de quels « nouveaux traitements » il s’agit. Les « traitements » associés aux croyances MAHA sont cependant bien connus aux États-Unis : chélation de métaux lourds, transfert de microbiote fécal, acide folinique, voire pseudo thérapies plus dangereuses encore, comme l’ingestion de MMS, un dérivé d’eau de Javel. Sous RFK Jr., une recommandation officielle qui déconseillait ces pseudo-traitements a disparu du site officiel de la Food and Drugs Adminisration (FDA) (21)

Les croyants aux vaccins causant l’autisme croient aussi qu’il serait possible de « détoxifier » les enfants des métaux contenus dans les vaccins et les pesticides avec une chélation. En principe, la chélation n’est prescrite qu’en cas d’empoisonnement avéré aux métaux lourds, elle n’est pas recommandée comme “traitement de l’autisme ; rien ne permet de soutenir qu’elle rendrait “non-autiste” (22).

Pire, elle a causé au moins trois morts d’enfants . Ce pseudo-traitement a d’ailleurs fait l’objet d’une alerte de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) en France en 2020 (23).

Louis Fouché termine sur un discours compl’autiste typique, comparant le consensus scientifique relatif à l’absence de responsabilité des vaccins dans l’autisme à un… « dogme religieux ».

Conclusion : les dangers réels des croyances MAHA

S’il dit aussi certaines choses justes dans ses vidéos (la tolérance entre les jeunes augmente ; trop de psychotropes sont prescrits aux enfants autistes non-verbaux… (24)), Louis Fouché tient un positionnement idéologique dangereux, visant à présenter l’autisme comme une maladie grave et épidémique, en laissant planer la responsabilité des vaccins (“programmes de santé appliqués aux enfants”). La diffusion de cette fake news pose de lourds problèmes de santé publique, car la « peur de l’autisme » pousse des parents à ne pas vacciner leurs enfants (25). C’est de là que provient l’actuelle épidémie de rougeole aux États-Unis, une épidémie bien réelle qui, elle, cause des morts. Fouché ne précise d’ailleurs jamais que personne ne « meurt de l’autisme », puisque ce n’est pas une maladie. Il reste prudent, vague sur les « nouveaux traitements » qu’il demande, en ne recommandant pas explicitement la chélation ni la greffe de microbiote fécal, et se défausse sur la “liberté parentale”. Par contre, sa co-conférencière Senta Depuydt ne prend pas cette précaution. Elle prétend avoir un enfant « régressé vers l’autisme » qui “s’en est sorti”, et demande explicitement le remboursement, sur argent public, du « biomédical » (26). Le mot-parapluie « biomédical”, désigne un grand nombre de pseudo-thérapies de l’autisme allant de l’inefficace jusqu’au danger de mort. Des régimes alimentaires sans gluten jusqu’à l’antibiothérapie (programme Chronimed de Luc Montagnier).

Ce début d’importation des croyances MAHA doit être stoppé. Nous savons déjà, avec l’exemple et le précédent américain, comment l’installation de ce discours en France se traduira : par un effondrement de la couverture vaccinale ; par le retour d’épidémies de rougeole ; par la multiplication des pseudo-thérapies de l’autisme dont celles responsables de morts d’enfants ; enfin, par la déshumanisation des personnes autistes, assimilées à des individus pollués par des métaux lourds et des pesticides, qu’il conviendrait de « dépolluer » pour retrouver “le” véritable individu caché derrière cette « pollution autistique ».

Les autistes ne sont pas “pollués” par les vaccins ou leur alimentation. Ce qui les pollue ici, c’est le discours de Louis Fouché !

Tsaag Valren

 

1) https://www.youtube.com/watch?v=R75obmkkE3M&t=290s (4min50 et ap.)

2) https://www.nexus.fr/actualite/-/autisme-fouche-congres/

3) https://www.youtube.com/watch?v=7hVDm1rEEV8&t=190s (3min05 et ap.)

4) https://www.cdc.gov/autism/data-research/index.html 

5) https://www.nature.com/articles/d41586-025-02636-1 

6) https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/aur.2696 

7) https://actualites.uqam.ca/2019/autisme-surdiagnostic/ ; https://jamanetwork.com/journals/jamapsychiatry/fullarticle/2747847

8) https://www.youtube.com/watch?v=R75obmkkE3M (1min40 et ap.)

9) https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC12812635/

10) https://dx.doi.org/10.1080/09515089.2017.1338341 ; Laurent Mottron, Si l’autisme n’est pas une maladie, qu’est-ce ?

11) https://www.youtube.com/watch?v=R75obmkkE3M (4min25 et ap.)

12) https://shs.cairn.info/revue-quaderni-2009-1-page-61?lang=fr ; https://doi.org/10.1002/wps.70076

13) https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/41071434/ ; https://www.nature.com/articles/d41586-025-02636-1 ; https://presse.inserm.fr/canal-detox/une-epidemie-dautisme-vraiment

14) https://www.youtube.com/watch?v=R75obmkkE3M (6min15 à 6min45 et ap.)

15) Op. Cit.11 min 20 et ap.

16) https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0264410X14006367b ; https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1090379821002312

17) https://www.facebook.com/watch/?v=984893430550346 . Consulté le 15-05-2026

18) https://doi.org/10.1016/j.neuron.2025.10.006 ; https://dx.doi.org/10.1016/j.cell.2021.10.015 ; https://www.lexpress.fr/sciences-sante/autisme-que-vaut-vraiment-lhypothese-du-microbiote-2IY5YJKN5NGQ7O3M5VQRFWDDSI

19) https://www.nature.com/articles/d41586-025-02636-1 ; https://www.ameli.fr/assure/sante/themes/autisme/comprendre-l-autisme-definition-causes-et-frequence

20) https://www.youtube.com/watch?v=R75obmkkE3M (7min00 et ap.)

21) https://www.propublica.org/article/rfk-jr-fda-removes-autism-treatments-warning

22) https://dx.doi.org/10.1007/s13181-013-0345-4 ; https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1750946712000724 ; https://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A9lation_des_m%C3%A9taux_lourds_dans_l%27autisme

23) https://dx.doi.org/10.1016/j.ccr.2014.04.023 ; https://dx.doi.org/10.1080/15563650701261488 ; https://handicap.gouv.fr/alerte-sur-des-traitements-utilises-dans-lautisme

24) https://www.youtube.com/watch?v=R75obmkkE3M 8:30 et ap. ;  https://open.spotify.com/episode/7mo1ZQWds0hiWRthLUJ4O9

25) https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0167629619302450

26) https://www.facebook.com/watch/?v=1501473631432111 (30 sec. et ap.) ; version longue ici  https://www.facebook.com/watch/?v=1917131735639900 (4:15 et ap.)

Le 13 juillet 2024, à Butler (Pennsylvanie), Donald Trump est visé par des tirs lors d’un meeting. L’enquête fédérale conclut à l’action d’un tireur isolé, abattu sur place. Ce point ne fait pas débat dans les comptes rendus factuels. Bien sûr en pleine campagne présidentielle, certains ont trouvé la séquence un peu trop parfaite, la blessure à l’oreille un peu trop pratique, mais ce genre de soupçon n’irrigue pas la culture politique des gens qui s’opposent à Trump. Alors on est passé à autre chose.

 

Mais deux ans plus tard, ce soupçon au cœur de la MAGAsphère.

Dans l’article “MAGA Is Increasingly Convinced the Trump Assassination Attempt Was Staged”, WIRED relate ce que le podcasteur Tim Dillon dit à son audience : “I think that maybe it was staged.” La commentatrice antivax d’extrême droite Emerald Robinson écrit de son côté : “the FBI did it.” Le papier suit ensuite la circulation de ces formules : extraites d’un podcast, reprises sur X, puis discutées dans des canaux Telegram où elles sont traitées comme des explications plausibles.

Dillon va plus loin dans le même passage en invitant  Donald Trump à se confesser et à dire : « Ça va énerver des gens, mais on a mis en scène la tentative d’assassinat à Butler pour montrer aux gens à quel point c’est important de voter pour moi et jusqu’ou j’étais prêt à aller pour eux. » “Some people are going to be upset by this, but we staged the assassination attempt in Butler to show people how important it was to vote for me and how far I was willing to go for them.”

Le Daily beast titre un article “MAGA Fuels Wild Trump Assassination Conspiracy Theory”.

Ailleurs, ils relaient les soupçons de Tucker Carlson qui affirme que le FBI ment et demande : “What are they hiding?” »

La représentante Marjorie Taylor Greene demande publiquement des explications et souligne des zones d’ombre et des incohérences dans le récit officiel en s’étonnant que Trump ne cherche pas à les éclaircir.

Candace Owens – furieusement complotiste et pro-trump depuis longtemps – ne parle pas de mise en scène. Elle procède autrement. Dans son podcast, elle déroule les éléments de l’attentat, puis demande à son audience : “Do you buy this?” Elle insiste sur ce qu’elle présente comme des incohérences — sécurité défaillante, tireur laissé libre d’agir — et laisse la conclusion en suspens.

Elle ajoute tout de même : « Laissez-moi vous poser une question : vous y croyez, à cette m*** ? Attendez. Vous y croyez vraiment ? Parce que si vous avalez ça, je vais pouvoir vous vendre n’importe quoi. Si vous croyez à ce récit qui sort petit à petit… alors moi, je suis un prince nigérian. Répondez à mes mails, envoyez-moi un million de dollars, donnez-moi vos numéros de carte bancaire. »

 

Mais attendez, ça va encore plus loin.

Dans WIRED, l’article “Staunch Trump Supporters Are Now Asking if He’s the Antichrist” décrit des prises de parole explicites dans la base trumpiste. Des soutiens qui, quelques années plus tôt, présentaient Trump comme un instrument providentiel interprètent désormais autrement ses prises de parole et ses mises en scène. Donald Trump pourrait bien être l’Antéchrist, figurez-vous.

On peut dater le basculement vers ce type de récit, cela intervient après que le président a posté sur Internet une image où il apparaît sous une forme christique. Axios rapporte une condamnation directe de responsables chrétiens, qui parlent d’une dérive et d’un usage inacceptable de symboles religieux.

Ali Alexander, qui a contribué à promouvoir la campagne « Stop the Steal » autour de la théorie selon laquelle l’élection de 2020 aurait été volée à Trump, a écrit mardi dernier sur Telegram que la tentative d’assassinat contre Trump pourrait signifier qu’il est l’Antéchrist

The Guardian décrit comment les réactions indignées dans des milieux conservateurs, ont conduit à la suppression du contenu face à la polémique. Ce qui est rare chez Trump qui a généralement le chic pour faire oublier un scandale en en provoquant un nouveau.

Dans plusieurs textes issus de milieux religieux, l’interprétation prend une forme structurée. Un article du Reformed Journal développe explicitement l’idée que Trump correspondrait à une figure de l’antéchrist, au sens théologique d’un leader trompeur capable de séduire un large public religieux.

Des médias d’analyse religieuse, comme ABC Religion, rappellent que cette catégorie n’implique pas nécessairement une figure démoniaque spectaculaire, mais un acteur politique capable d’utiliser le langage religieux pour asseoir son influence.

Les attaques de Trump contre le Pape cette semaine vont évidemment pouvoir alimenter ces récits. Les schémas déjà mobilisés pour interpréter l’attentat — dissimulation, manipulation, mise en scène — coexistent désormais avec des grilles de lecture théologiques.  La question est de savoir si ces récits vont acquérir assez de poids et de pouvoir pour réellement nuire à un président qui a une trajectoire assez phénoménale dans sa capacité à ne jamais réellement souffrir des conséquences des scandales qu’il provoque et des crimes dont il est régulièrement accusé.

 

Un cannibalisme du complotisme ?

La logique paranoïde entretenue, alimentée, enflammée par les discours de Trump depuis dix ans qui poussent sa base à croire à la malveillance constante de groupes secret l’a évidemment mis en porte à faux dans le dossier Epstein où il est précisément accusé d’être un membre éminent de ces cerces du pouvoir où tous les abus sont permis, et à cela s’ajoutent maintenant les soupçons d’un attentat truqué avec la même rhétorique qu’il a encouragé lui-même chez les Truthers de la mort de Kenney ou du 11 septembre, et désormais une nouvelle strate, celle du fanatisme religieux, parce que bien sûr  pour croire que Trump est l’antéchrist, il faut être chrétien, or les chrétiens ont majoritairement voté pour lui, et l’on se demande si cet nouveau scandale sera celui de trop.

Trump va-t-il rester intouchable, puissant, impuni, au-dessus des lois et de la démocratie ? Si oui, il sera peut-être temps de se demander quelle main surnaturelle se porte si constamment à son secours.

Acermendax

Jean Messiha est à nouveau très perturbé, cette fois par un programme suédois.

Il publie sur toutes ses pages le message suivant : « Je vous présente les acteurs qui interprètent les Vikings dans une nouvelle série historique suédoise produite par la télévision d’Etat. » Il accompagne son texte de 5 photographies de deux acteurs à la peau foncée… et aux yeux bleus. Ce que Jean Messiha exprime sans le dire c’est que tout cela est anormal, incohérent, problématique. Les vikings ne peuvent pas être noirs, et donc la télévision publique suédoise cherche à enfoncer des images trompeuses dans la tête des gens ; c’est de la propagande. Mais Jean Messiha est là pour le dénoncer.

Une fois qu’on a compris le message, il serait intelligent de vérifier s’il est conforme aux faits.

Les images proviennent d’un programme diffusé en 2023, intitulé The Stone Age, circa 14 500 BC–3700 BC. Ce documentaire s’intéresse aux populations préhistoriques d’Europe du Nord, bien avant l’époque viking, située entre le VIIIe et le XIe siècle. Il s’agit de groupes humains installés en Scandinavie après le retrait des glaces, à partir du Mésolithique. Aucun lien direct avec les Vikings.

Que sait-on de l’apparence de ces premiers habitants ? La génétique ancienne apporte aujourd’hui des éléments solides. Les populations de chasseurs-cueilleurs d’Europe occidentale présentent fréquemment une combinaison de traits aujourd’hui contre-intuitive : peau sombre, yeux clairs, cheveux foncés. L’exemple le plus documenté reste celui de l’individu mésolithique britannique connu sous le nom de Cheddar Man, dont l’analyse génomique indique une pigmentation cutanée foncée associée à des yeux clairs (Brace et al., 2019 ; Natural History Museum, 2018)

L’Homme de Cheddar n’est pas une anomalie. L’analyse à grande échelle de l’ADN ancien montre que les variants génétiques associés à une peau claire deviennent fréquents en Europe plutôt tardivement, sous l’effet combiné de migrations néolithiques et de pressions de sélection (Ju & Mathieson, 2021) . Les premières populations européennes du Paléolithique et du Mésolithique portaient majoritairement des allèles associés à une pigmentation plus foncée, avec une transition progressive vers des teintes plus claires au cours des derniers millénaires.

En Scandinavie, ces dynamiques relèvent d’une histoire migratoire complexe : des groupes venus du sud et de l’est se rencontrent et se mélangent dans les territoires libérés par les glaces, processus dont dérivent en grande partie les Européens actuels, enrichi ensuite par les apports néolithiques d’Anatolie et les populations des steppes (Lazaridis, 2018).

 

Un point de vocabulaire s’impose. Le terme « Viking » ne désigne ni un peuple homogène ni une identité biologique. Il dérive de l’ancien norrois víkingr, qui renvoie à une activité : partir en expédition maritime. Les « Vikings » sont des Scandinaves engagés dans ces entreprises entre le VIIIe et le XIe siècle, dans des sociétés déjà issues de millénaires de transformations démographiques et culturelles. Employer ce terme pour parler de populations préhistoriques constitue un anachronisme.

Présenter des individus à la peau sombre dans un contexte préhistorique nord-européen relève donc d’un choix cohérent avec l’état des connaissances. Mais on ne peut pas le comprendre si on veut se limiter à peupler le nord d’un peuple imaginaire et intemporel, des « viking » de fantasy, tous grands, blancs, blonds par paresse intellectuelle. Les ancêtre des scandinaves, bien avant les viking, étaient des humains à la peau sombre. Il y a plus de 10 000 ans, toutes les populations humains avaient la peau sombre.

Le tweet repose sur l’ignorance, sur l’essentialisme et il sert un propos, celui des « guerres culturelles » (culture wars) où l’on prétend dénoncer une altération idéologique d’un passé « naturel ». Or les données scientifiques décrivent un passé complexe, changeant, métissé qui ne correspond pas aux récits mythologiques ou nationaux.

 

La réaction de Jean Messiha est révélatrice d’une stratégie d’enfumage idéologique. Son tweet présente comme suspectes des images conformes aux connaissances, tout en imposant une vision simplifiée et identitaire du passé. Le but est de provoquer l’indignation, la colère, la hargne du public contre un programme qui apporte des connaissances scientifiquement validées. Certains discours politiques ont besoin d’attaquer les sciences. Et ce n’est jamais pour servir le bien commun.

Acermendax


Références

  • Brace, S., Diekmann, Y., Booth, T. J., van Dorp, L., Faltyskova, Z., Rohland, N., … Barnes, I. (2019). Ancient genomes indicate population replacement in Early Neolithic Britain. Nature Ecology & Evolution, 3, 765–771.
  • Ju, D., & Mathieson, I. (2021). The evolution of skin pigmentation-associated variation in West Eurasia. Proceedings of the National Academy of Sciences, 118(3), e2009227118.
  • Lazaridis, I. (2018). The evolutionary history of human populations in Europe. Current Opinion in Genetics & Development, 53, 21–27.
  • Natural History Museum. (2018). Cheddar Man: Mesolithic Britain’s blue-eyed, dark-skinned ancestor.

Nous sommes en 2026

 

Beaucoup de gens l’ignorent : en France, la corrida ne permet pas seulement aux mineurs d’assister à la mise à mort d’un taureau. Des adolescents peuvent aussi participer à ces spectacles et tuer eux-mêmes des animaux, notamment lors de corridas dites « de formation » ou de novilladas impliquant de jeunes toreros.

  • Cf : https://www.instagram.com/reels/DVgsTFiDcXa/

 

La situation découle d’un régime juridique particulier. Le code pénal interdit en principe les sévices graves et les actes de cruauté envers les animaux. Pourtant, l’article 521-1 prévoit une exception pour les corridas lorsqu’une “tradition locale ininterrompue” peut être invoquée. Cette dérogation rend légales, dans certaines régions, des pratiques qui seraient ailleurs pénalement sanctionnées.

Dans cet univers tauromachique, il existe des écoles de tauromachie où des enfants peuvent être initiés très jeunes — parfois dès six ou huit ans — à ces pratiques. Les jeunes toreros participent ensuite à des spectacles où ils affrontent des bovins plus jeunes, souvent des veaux, et peuvent leur donner la mise à mort.

En 2016, le Comité des droits de l’enfant de l’ONU a recommandé à la France de prendre des mesures pour interdire l’accès des mineurs aux corridas et de les protéger de la violence de ces spectacles. Des recommandations similaires ont été adressées à d’autres pays taurins, comme l’Espagne, où le Comité a explicitement demandé l’interdiction de la participation des mineurs comme toreros et de leur présence comme spectateurs.

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La question de l’exposition des mineurs à ces violences a été débattue au Parlement. En novembre 2024, une proposition de loi visait à interdire corridas et combats de coqs en présence de mineurs de moins de 16 ans. Le Sénat a largement rejeté ce texte après plusieurs heures de débat.

Le résultat est simple : aujourd’hui, en France, la loi punit sévèrement la cruauté envers les animaux… sauf lorsqu’elle est couverte par une tradition locale. Et cette exception permet non seulement d’exposer des enfants à ces scènes, mais aussi d’en faire parfois les acteurs directs.

Faites ce que vous voulez de cette information, nous vivons une époque formidable.

 

Acermendax

 

Religion et homophobie : ce que disent réellement les sciences sociales

Un texte d’opinion récemment publié dans Le Devoir remet sur la table une question sensible : existe-t-il un lien entre religion et homophobie ? Sur ce sujet, les sciences sociales disposent désormais d’un corpus solide. Et les résultats convergent largement. Je me rends compte qu’il est tristement nécessaire de rappeler qu’il y en la matière des connaissances établies.

Depuis plusieurs décennies, les enquêtes montrent qu’en moyenne les attitudes hostiles envers les personnes homosexuelles sont plus fréquentes dans les populations fortement religieuses, surtout lorsque la religion est vécue de manière doctrinale ou littéraliste. Une méta-analyse portant sur de nombreuses études empiriques conclut que la religiosité constitue l’un des prédicteurs les plus robustes des attitudes négatives envers les gays et les lesbiennes (Whitley, 2009). Ces résultats s’inscrivent dans un cadre doctrinal précis. Dans les grandes traditions monothéistes, l’homosexualité est définie comme une faute morale ou un comportement « contre nature ». Les institutions religieuses ont ainsi joué un rôle central dans la construction de normes sociales et juridiques qui ont stigmatisé les minorités sexuelles pendant des siècles. La sociologie contemporaine observe encore aujourd’hui ce mécanisme. Les personnes engagées dans des milieux religieux conservateurs expriment davantage d’opposition aux droits des couples de même sexe ou à l’égalité juridique des personnes LGBT, même en tenant compte de variables comme l’âge, l’éducation ou l’orientation politique (Herek & McLemore, 2013).

 

Un exemple récent illustre de manière très concrète l’imbrication entre normes religieuses et législation. En mars 2026, il y a quelques jours, le parlement du Sénégal a adopté une loi durcissant la répression de l’homosexualité : les peines de prison pour relations entre personnes du même sexe passent désormais d’un maximum de cinq ans à dix ans, assorties d’amendes pouvant atteindre plusieurs millions de francs CFA. La loi prévoit aussi de sanctionner la « promotion » ou le soutien aux droits LGBT. Le pays compte 90% de musulmans ; des leaders religieux et des collectifs proches de ces milieux ont exercé une pression politique forte, en organisant des rassemblements et en présentant la question comme une défense des « valeurs morales » et de l’identité nationale.

Cette réforme s’inscrit dans un contexte où l’homosexualité est déjà criminalisée par l’article 319 du code pénal sénégalais et où les personnes LGBT font régulièrement l’objet d’arrestations, de violences et de stigmatisation sociale. Des organisations de défense des droits humains dénoncent une aggravation d’un climat déjà très hostile, encouragé par des mouvements religieux et des mobilisations publiques exigeant un durcissement de la loi.

 

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Certaines communautés religieuses ont évidemment évolué et soutiennent aujourd’hui l’égalité des droits. Mais ces évolutions correspondent souvent à une relecture critique des doctrines traditionnelles sous l’influence des transformations sociales et juridiques modernes, plutôt qu’à la conséquence directe des enseignements religieux historiques.

La littérature scientifique est assez claire. Les doctrines religieuses ont souvent fourni une justification morale puissante à la stigmatisation des minorités sexuelles.

La question ne porte pas seulement sur les convictions individuelles des croyants. Elle concerne le rôle qu’ont joué, et jouent encore parfois, des systèmes religieux dans la production et la légitimation de normes morales hostiles aux minorités sexuelles. Comprendre cette dynamique constitue une condition essentielle pour penser de manière lucide la relation entre religion, morale et droits humains.

 

Acermendax

Références

  • Herek, G. M., & McLemore, K. A. (2013). Sexual prejudice. Annual Review of Psychology, 64, 309-333.
  • Whitley, B. E. (2009). Religiosity and attitudes toward lesbians and gay men: A meta-analysis. Journal of Sex Research, 46(6), 553-567.

Les « nuisibles » : une politique efficace… ou une habitude ?

Chaque année en France, environ 1,7 million d’animaux appartenant à des espèces naguère appelées nuisibles et désormais dites « susceptibles d’occasionner des dégâts » — renards, corvidés, mustélidés — sont abattus ou piégés. Cette politique est justifiée officiellement par un objectif simple : réduire les dommages agricoles et sanitaires attribués à ces espèces.

Une étude publiée récemment dans la revue Biological Conservation a voulu vérifier si cette politique atteint réellement cet objectif.

L’étude porte spécifiquement sur les espèces classées ESOD au niveau national (catégorie 2). Elle ne concerne donc pas l’ensemble des dégâts liés à la faune sauvage — par exemple ceux causés par le sanglier — mais uniquement la politique de régulation appliquée à ces espèces.

Les chercheurs ont analysé sept années de données administratives nationales, couvrant la période 2015-2022. Ces données comprennent à la fois le nombre d’animaux tués et les montants des dégâts agricoles officiellement déclarés.

Le résultat principal est assez clair : aucune relation statistique n’apparaît entre l’intensité des destructions et l’évolution des dommages déclarés. Les départements où l’on détruit davantage d’animaux ne connaissent pas une diminution plus forte des dégâts. Et inversement : lorsque l’effort de destruction est plus faible, les dégâts n’augmentent pas davantage. Les chercheurs ont également examiné certaines populations d’oiseaux, notamment les corvidés. Là encore, les variations du nombre de reproducteurs ne semblent pas dépendre de l’intensité du contrôle létal.

Autrement dit, dans les données disponibles, la destruction massive ne semble pas produire l’effet régulateur attendu.

L’étude propose aussi une estimation économique.  Selon les scénarios économiques testés par les auteurs, les opérations de contrôle coûteraient entre environ 103 et 123 millions d’euros par an ; cette estimation inclut notamment une valorisation du temps consacré à ces opérations, dont une grande partie est réalisée bénévolement. Les dégâts agricoles officiellement déclarés se situent entre 8 et 23 millions d’euros. Dans ces conditions, concluent les chercheurs, la politique actuelle apparaît économiquement difficile à justifier.

Les auteurs avancent également une explication écologique possible : la suppression d’individus ne réduit pas forcément à terme la population globale, puisque les territoires libérés peuvent être recolonisés rapidement par d’autres individus, un phénomène bien connu en écologie des populations.

 

Les critiques

L’étude a immédiatement suscité des critiques, notamment dans les milieux cynégétiques.

La première critique porte sur la méthode économique. Certains commentateurs affirment que les auteurs ont artificiellement gonflé les coûts en attribuant une valeur monétaire au temps des chasseurs ou des piégeurs, alors que ceux-ci agissent souvent bénévolement. D’autres soulignent également qu’une partie des destructions intervient de manière opportuniste dans le cadre de la chasse de loisir, ce qui rend difficile de distinguer le coût spécifique de la régulation de celui de l’activité cynégétique elle-même.

Si le travail est gratuit, disent-ils, alors le coût du contrôle disparaît et la conclusion économique de l’étude ne tient plus.

Une deuxième critique concerne les données sur les dégâts. Des agriculteurs ou des piégeurs expliquent que beaucoup de dommages ne sont jamais déclarés administrativement. Dans cette hypothèse, les dégâts seraient sous-estimés et l’étude comparerait des coûts réels à des dommages largement sous-évalués.

Une troisième critique insiste sur l’efficacité locale du piégeage. Lorsqu’un renard s’attaque à un poulailler, capturer cet individu peut résoudre immédiatement le problème. Selon cet argument, les statistiques nationales ne reflètent pas cette efficacité concrète observée sur le terrain.

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Ce que ces critiques changent… ou ne changent pas

La question du bénévolat repose en grande partie sur un malentendu. En économie, il est courant de valoriser le temps consacré à une activité, même lorsqu’elle n’est pas rémunérée. Cette méthode est utilisée pour estimer la valeur sociale du bénévolat associatif, du travail domestique ou de certaines activités de gestion environnementale.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que les organisations cynégétiques elles-mêmes mobilisent régulièrement ce type de calcul lorsqu’elles cherchent à estimer la contribution des chasseurs à la société — par exemple en valorisant les heures de bénévolat consacrées à la gestion des territoires, aux comptages de faune ou à l’entretien des milieux. Le principe de la valorisation économique du temps bénévole est donc déjà largement utilisé dans ce domaine. On peut discuter du tarif horaire retenu, mais pas de l’idée de valoriser du temps bénévole : c’est une convention standard.

La discussion ne porte donc pas sur la légitimité de cette méthode en général, mais sur la manière dont elle est appliquée dans cette étude. Et surtout, même si l’on suppose que le temps des chasseurs vaut zéro dans le calcul économique, le résultat central de l’article reste inchangé : les données disponibles ne montrent pas de relation entre l’intensité des destructions d’animaux et la réduction des dégâts agricoles.

La question de la sous-déclaration des dégâts est plus sérieuse. Si les dommages étaient massivement sous-estimés, les conclusions économiques pourraient être biaisées. Mais pour renverser les résultats observés, il faudrait démontrer une sous-déclaration très importante et systématique à l’échelle nationale, ce qui n’est pas établi pour l’instant. Pour l’instant, cependant, aucune estimation robuste d’une telle sous-déclaration à l’échelle nationale n’est disponible.

Enfin, l’argument de l’efficacité locale ne contredit pas nécessairement l’étude. Capturer un individu peut résoudre un problème ponctuel. Mais la recherche examinait une question différente : l’effet global d’une politique appliquée à grande échelle. Une intervention efficace localement ne garantit pas un effet mesurable sur les populations animales à l’échelle du territoire.

 

Une question de politique publique

Au fond, l’étude ne dit pas que les dégâts agricoles n’existent pas, ni que toute intervention serait inutile. Elle pose une question plus précise : la stratégie actuelle de destruction massive est-elle un moyen efficace et économiquement rationnel de les réduire ?

Les données analysées par les auteurs suggèrent que la réponse est négative. Cela n’épuise pas le débat, mais cela invite à examiner plus sérieusement d’autres approches, notamment la prévention des dégâts ou des méthodes de dissuasion non létales.

Acermendax


Référence

Jiguet, F., et al. (2026). Ecological and economic assessments of native vertebrate culling in France. Biological Conservation, 287, 110666. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0006320726000273