On identifie sans mal certaines idéologies pour ce qu’elles sont : des combinaisons de valeurs, d’idéaux et des stratégies déployées pour les défendre.

Le 13 juillet 2024, à Butler (Pennsylvanie), Donald Trump est visé par des tirs lors d’un meeting. L’enquête fédérale conclut à l’action d’un tireur isolé, abattu sur place. Ce point ne fait pas débat dans les comptes rendus factuels. Bien sûr en pleine campagne présidentielle, certains ont trouvé la séquence un peu trop parfaite, la blessure à l’oreille un peu trop pratique, mais ce genre de soupçon n’irrigue pas la culture politique des gens qui s’opposent à Trump. Alors on est passé à autre chose.

 

Mais deux ans plus tard, ce soupçon au cœur de la MAGAsphère.

Dans l’article “MAGA Is Increasingly Convinced the Trump Assassination Attempt Was Staged”, WIRED relate ce que le podcasteur Tim Dillon dit à son audience : “I think that maybe it was staged.” La commentatrice antivax d’extrême droite Emerald Robinson écrit de son côté : “the FBI did it.” Le papier suit ensuite la circulation de ces formules : extraites d’un podcast, reprises sur X, puis discutées dans des canaux Telegram où elles sont traitées comme des explications plausibles.

Dillon va plus loin dans le même passage en invitant  Donald Trump à se confesser et à dire : « Ça va énerver des gens, mais on a mis en scène la tentative d’assassinat à Butler pour montrer aux gens à quel point c’est important de voter pour moi et jusqu’ou j’étais prêt à aller pour eux. » “Some people are going to be upset by this, but we staged the assassination attempt in Butler to show people how important it was to vote for me and how far I was willing to go for them.”

Le Daily beast titre un article “MAGA Fuels Wild Trump Assassination Conspiracy Theory”.

Ailleurs, ils relaient les soupçons de Tucker Carlson qui affirme que le FBI ment et demande : “What are they hiding?” »

La représentante Marjorie Taylor Greene demande publiquement des explications et souligne des zones d’ombre et des incohérences dans le récit officiel en s’étonnant que Trump ne cherche pas à les éclaircir.

Candace Owens – furieusement complotiste et pro-trump depuis longtemps – ne parle pas de mise en scène. Elle procède autrement. Dans son podcast, elle déroule les éléments de l’attentat, puis demande à son audience : “Do you buy this?” Elle insiste sur ce qu’elle présente comme des incohérences — sécurité défaillante, tireur laissé libre d’agir — et laisse la conclusion en suspens.

Elle ajoute tout de même : « Laissez-moi vous poser une question : vous y croyez, à cette m*** ? Attendez. Vous y croyez vraiment ? Parce que si vous avalez ça, je vais pouvoir vous vendre n’importe quoi. Si vous croyez à ce récit qui sort petit à petit… alors moi, je suis un prince nigérian. Répondez à mes mails, envoyez-moi un million de dollars, donnez-moi vos numéros de carte bancaire. »

 

Mais attendez, ça va encore plus loin.

Dans WIRED, l’article “Staunch Trump Supporters Are Now Asking if He’s the Antichrist” décrit des prises de parole explicites dans la base trumpiste. Des soutiens qui, quelques années plus tôt, présentaient Trump comme un instrument providentiel interprètent désormais autrement ses prises de parole et ses mises en scène. Donald Trump pourrait bien être l’Antéchrist, figurez-vous.

On peut dater le basculement vers ce type de récit, cela intervient après que le président a posté sur Internet une image où il apparaît sous une forme christique. Axios rapporte une condamnation directe de responsables chrétiens, qui parlent d’une dérive et d’un usage inacceptable de symboles religieux.

Ali Alexander, qui a contribué à promouvoir la campagne « Stop the Steal » autour de la théorie selon laquelle l’élection de 2020 aurait été volée à Trump, a écrit mardi dernier sur Telegram que la tentative d’assassinat contre Trump pourrait signifier qu’il est l’Antéchrist

The Guardian décrit comment les réactions indignées dans des milieux conservateurs, ont conduit à la suppression du contenu face à la polémique. Ce qui est rare chez Trump qui a généralement le chic pour faire oublier un scandale en en provoquant un nouveau.

Dans plusieurs textes issus de milieux religieux, l’interprétation prend une forme structurée. Un article du Reformed Journal développe explicitement l’idée que Trump correspondrait à une figure de l’antéchrist, au sens théologique d’un leader trompeur capable de séduire un large public religieux.

Des médias d’analyse religieuse, comme ABC Religion, rappellent que cette catégorie n’implique pas nécessairement une figure démoniaque spectaculaire, mais un acteur politique capable d’utiliser le langage religieux pour asseoir son influence.

Les attaques de Trump contre le Pape cette semaine vont évidemment pouvoir alimenter ces récits. Les schémas déjà mobilisés pour interpréter l’attentat — dissimulation, manipulation, mise en scène — coexistent désormais avec des grilles de lecture théologiques.  La question est de savoir si ces récits vont acquérir assez de poids et de pouvoir pour réellement nuire à un président qui a une trajectoire assez phénoménale dans sa capacité à ne jamais réellement souffrir des conséquences des scandales qu’il provoque et des crimes dont il est régulièrement accusé.

 

Un cannibalisme du complotisme ?

La logique paranoïde entretenue, alimentée, enflammée par les discours de Trump depuis dix ans qui poussent sa base à croire à la malveillance constante de groupes secret l’a évidemment mis en porte à faux dans le dossier Epstein où il est précisément accusé d’être un membre éminent de ces cerces du pouvoir où tous les abus sont permis, et à cela s’ajoutent maintenant les soupçons d’un attentat truqué avec la même rhétorique qu’il a encouragé lui-même chez les Truthers de la mort de Kenney ou du 11 septembre, et désormais une nouvelle strate, celle du fanatisme religieux, parce que bien sûr  pour croire que Trump est l’antéchrist, il faut être chrétien, or les chrétiens ont majoritairement voté pour lui, et l’on se demande si cet nouveau scandale sera celui de trop.

Trump va-t-il rester intouchable, puissant, impuni, au-dessus des lois et de la démocratie ? Si oui, il sera peut-être temps de se demander quelle main surnaturelle se porte si constamment à son secours.

Acermendax

Jean Messiha est à nouveau très perturbé, cette fois par un programme suédois.

Il publie sur toutes ses pages le message suivant : « Je vous présente les acteurs qui interprètent les Vikings dans une nouvelle série historique suédoise produite par la télévision d’Etat. » Il accompagne son texte de 5 photographies de deux acteurs à la peau foncée… et aux yeux bleus. Ce que Jean Messiha exprime sans le dire c’est que tout cela est anormal, incohérent, problématique. Les vikings ne peuvent pas être noirs, et donc la télévision publique suédoise cherche à enfoncer des images trompeuses dans la tête des gens ; c’est de la propagande. Mais Jean Messiha est là pour le dénoncer.

Une fois qu’on a compris le message, il serait intelligent de vérifier s’il est conforme aux faits.

Les images proviennent d’un programme diffusé en 2023, intitulé The Stone Age, circa 14 500 BC–3700 BC. Ce documentaire s’intéresse aux populations préhistoriques d’Europe du Nord, bien avant l’époque viking, située entre le VIIIe et le XIe siècle. Il s’agit de groupes humains installés en Scandinavie après le retrait des glaces, à partir du Mésolithique. Aucun lien direct avec les Vikings.

Que sait-on de l’apparence de ces premiers habitants ? La génétique ancienne apporte aujourd’hui des éléments solides. Les populations de chasseurs-cueilleurs d’Europe occidentale présentent fréquemment une combinaison de traits aujourd’hui contre-intuitive : peau sombre, yeux clairs, cheveux foncés. L’exemple le plus documenté reste celui de l’individu mésolithique britannique connu sous le nom de Cheddar Man, dont l’analyse génomique indique une pigmentation cutanée foncée associée à des yeux clairs (Brace et al., 2019 ; Natural History Museum, 2018)

L’Homme de Cheddar n’est pas une anomalie. L’analyse à grande échelle de l’ADN ancien montre que les variants génétiques associés à une peau claire deviennent fréquents en Europe plutôt tardivement, sous l’effet combiné de migrations néolithiques et de pressions de sélection (Ju & Mathieson, 2021) . Les premières populations européennes du Paléolithique et du Mésolithique portaient majoritairement des allèles associés à une pigmentation plus foncée, avec une transition progressive vers des teintes plus claires au cours des derniers millénaires.

En Scandinavie, ces dynamiques relèvent d’une histoire migratoire complexe : des groupes venus du sud et de l’est se rencontrent et se mélangent dans les territoires libérés par les glaces, processus dont dérivent en grande partie les Européens actuels, enrichi ensuite par les apports néolithiques d’Anatolie et les populations des steppes (Lazaridis, 2018).

 

Un point de vocabulaire s’impose. Le terme « Viking » ne désigne ni un peuple homogène ni une identité biologique. Il dérive de l’ancien norrois víkingr, qui renvoie à une activité : partir en expédition maritime. Les « Vikings » sont des Scandinaves engagés dans ces entreprises entre le VIIIe et le XIe siècle, dans des sociétés déjà issues de millénaires de transformations démographiques et culturelles. Employer ce terme pour parler de populations préhistoriques constitue un anachronisme.

Présenter des individus à la peau sombre dans un contexte préhistorique nord-européen relève donc d’un choix cohérent avec l’état des connaissances. Mais on ne peut pas le comprendre si on veut se limiter à peupler le nord d’un peuple imaginaire et intemporel, des « viking » de fantasy, tous grands, blancs, blonds par paresse intellectuelle. Les ancêtre des scandinaves, bien avant les viking, étaient des humains à la peau sombre. Il y a plus de 10 000 ans, toutes les populations humains avaient la peau sombre.

Le tweet repose sur l’ignorance, sur l’essentialisme et il sert un propos, celui des « guerres culturelles » (culture wars) où l’on prétend dénoncer une altération idéologique d’un passé « naturel ». Or les données scientifiques décrivent un passé complexe, changeant, métissé qui ne correspond pas aux récits mythologiques ou nationaux.

 

La réaction de Jean Messiha est révélatrice d’une stratégie d’enfumage idéologique. Son tweet présente comme suspectes des images conformes aux connaissances, tout en imposant une vision simplifiée et identitaire du passé. Le but est de provoquer l’indignation, la colère, la hargne du public contre un programme qui apporte des connaissances scientifiquement validées. Certains discours politiques ont besoin d’attaquer les sciences. Et ce n’est jamais pour servir le bien commun.

Acermendax


Références

  • Brace, S., Diekmann, Y., Booth, T. J., van Dorp, L., Faltyskova, Z., Rohland, N., … Barnes, I. (2019). Ancient genomes indicate population replacement in Early Neolithic Britain. Nature Ecology & Evolution, 3, 765–771.
  • Ju, D., & Mathieson, I. (2021). The evolution of skin pigmentation-associated variation in West Eurasia. Proceedings of the National Academy of Sciences, 118(3), e2009227118.
  • Lazaridis, I. (2018). The evolutionary history of human populations in Europe. Current Opinion in Genetics & Development, 53, 21–27.
  • Natural History Museum. (2018). Cheddar Man: Mesolithic Britain’s blue-eyed, dark-skinned ancestor.

Nous sommes en 2026

 

Beaucoup de gens l’ignorent : en France, la corrida ne permet pas seulement aux mineurs d’assister à la mise à mort d’un taureau. Des adolescents peuvent aussi participer à ces spectacles et tuer eux-mêmes des animaux, notamment lors de corridas dites « de formation » ou de novilladas impliquant de jeunes toreros.

  • Cf : https://www.instagram.com/reels/DVgsTFiDcXa/

 

La situation découle d’un régime juridique particulier. Le code pénal interdit en principe les sévices graves et les actes de cruauté envers les animaux. Pourtant, l’article 521-1 prévoit une exception pour les corridas lorsqu’une “tradition locale ininterrompue” peut être invoquée. Cette dérogation rend légales, dans certaines régions, des pratiques qui seraient ailleurs pénalement sanctionnées.

Dans cet univers tauromachique, il existe des écoles de tauromachie où des enfants peuvent être initiés très jeunes — parfois dès six ou huit ans — à ces pratiques. Les jeunes toreros participent ensuite à des spectacles où ils affrontent des bovins plus jeunes, souvent des veaux, et peuvent leur donner la mise à mort.

En 2016, le Comité des droits de l’enfant de l’ONU a recommandé à la France de prendre des mesures pour interdire l’accès des mineurs aux corridas et de les protéger de la violence de ces spectacles. Des recommandations similaires ont été adressées à d’autres pays taurins, comme l’Espagne, où le Comité a explicitement demandé l’interdiction de la participation des mineurs comme toreros et de leur présence comme spectateurs.

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La question de l’exposition des mineurs à ces violences a été débattue au Parlement. En novembre 2024, une proposition de loi visait à interdire corridas et combats de coqs en présence de mineurs de moins de 16 ans. Le Sénat a largement rejeté ce texte après plusieurs heures de débat.

Le résultat est simple : aujourd’hui, en France, la loi punit sévèrement la cruauté envers les animaux… sauf lorsqu’elle est couverte par une tradition locale. Et cette exception permet non seulement d’exposer des enfants à ces scènes, mais aussi d’en faire parfois les acteurs directs.

Faites ce que vous voulez de cette information, nous vivons une époque formidable.

 

Acermendax

 

Religion et homophobie : ce que disent réellement les sciences sociales

Un texte d’opinion récemment publié dans Le Devoir remet sur la table une question sensible : existe-t-il un lien entre religion et homophobie ? Sur ce sujet, les sciences sociales disposent désormais d’un corpus solide. Et les résultats convergent largement. Je me rends compte qu’il est tristement nécessaire de rappeler qu’il y en la matière des connaissances établies.

Depuis plusieurs décennies, les enquêtes montrent qu’en moyenne les attitudes hostiles envers les personnes homosexuelles sont plus fréquentes dans les populations fortement religieuses, surtout lorsque la religion est vécue de manière doctrinale ou littéraliste. Une méta-analyse portant sur de nombreuses études empiriques conclut que la religiosité constitue l’un des prédicteurs les plus robustes des attitudes négatives envers les gays et les lesbiennes (Whitley, 2009). Ces résultats s’inscrivent dans un cadre doctrinal précis. Dans les grandes traditions monothéistes, l’homosexualité est définie comme une faute morale ou un comportement « contre nature ». Les institutions religieuses ont ainsi joué un rôle central dans la construction de normes sociales et juridiques qui ont stigmatisé les minorités sexuelles pendant des siècles. La sociologie contemporaine observe encore aujourd’hui ce mécanisme. Les personnes engagées dans des milieux religieux conservateurs expriment davantage d’opposition aux droits des couples de même sexe ou à l’égalité juridique des personnes LGBT, même en tenant compte de variables comme l’âge, l’éducation ou l’orientation politique (Herek & McLemore, 2013).

 

Un exemple récent illustre de manière très concrète l’imbrication entre normes religieuses et législation. En mars 2026, il y a quelques jours, le parlement du Sénégal a adopté une loi durcissant la répression de l’homosexualité : les peines de prison pour relations entre personnes du même sexe passent désormais d’un maximum de cinq ans à dix ans, assorties d’amendes pouvant atteindre plusieurs millions de francs CFA. La loi prévoit aussi de sanctionner la « promotion » ou le soutien aux droits LGBT. Le pays compte 90% de musulmans ; des leaders religieux et des collectifs proches de ces milieux ont exercé une pression politique forte, en organisant des rassemblements et en présentant la question comme une défense des « valeurs morales » et de l’identité nationale.

Cette réforme s’inscrit dans un contexte où l’homosexualité est déjà criminalisée par l’article 319 du code pénal sénégalais et où les personnes LGBT font régulièrement l’objet d’arrestations, de violences et de stigmatisation sociale. Des organisations de défense des droits humains dénoncent une aggravation d’un climat déjà très hostile, encouragé par des mouvements religieux et des mobilisations publiques exigeant un durcissement de la loi.

 

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Certaines communautés religieuses ont évidemment évolué et soutiennent aujourd’hui l’égalité des droits. Mais ces évolutions correspondent souvent à une relecture critique des doctrines traditionnelles sous l’influence des transformations sociales et juridiques modernes, plutôt qu’à la conséquence directe des enseignements religieux historiques.

La littérature scientifique est assez claire. Les doctrines religieuses ont souvent fourni une justification morale puissante à la stigmatisation des minorités sexuelles.

La question ne porte pas seulement sur les convictions individuelles des croyants. Elle concerne le rôle qu’ont joué, et jouent encore parfois, des systèmes religieux dans la production et la légitimation de normes morales hostiles aux minorités sexuelles. Comprendre cette dynamique constitue une condition essentielle pour penser de manière lucide la relation entre religion, morale et droits humains.

 

Acermendax

Références

  • Herek, G. M., & McLemore, K. A. (2013). Sexual prejudice. Annual Review of Psychology, 64, 309-333.
  • Whitley, B. E. (2009). Religiosity and attitudes toward lesbians and gay men: A meta-analysis. Journal of Sex Research, 46(6), 553-567.

Les « nuisibles » : une politique efficace… ou une habitude ?

Chaque année en France, environ 1,7 million d’animaux appartenant à des espèces naguère appelées nuisibles et désormais dites « susceptibles d’occasionner des dégâts » — renards, corvidés, mustélidés — sont abattus ou piégés. Cette politique est justifiée officiellement par un objectif simple : réduire les dommages agricoles et sanitaires attribués à ces espèces.

Une étude publiée récemment dans la revue Biological Conservation a voulu vérifier si cette politique atteint réellement cet objectif.

L’étude porte spécifiquement sur les espèces classées ESOD au niveau national (catégorie 2). Elle ne concerne donc pas l’ensemble des dégâts liés à la faune sauvage — par exemple ceux causés par le sanglier — mais uniquement la politique de régulation appliquée à ces espèces.

Les chercheurs ont analysé sept années de données administratives nationales, couvrant la période 2015-2022. Ces données comprennent à la fois le nombre d’animaux tués et les montants des dégâts agricoles officiellement déclarés.

Le résultat principal est assez clair : aucune relation statistique n’apparaît entre l’intensité des destructions et l’évolution des dommages déclarés. Les départements où l’on détruit davantage d’animaux ne connaissent pas une diminution plus forte des dégâts. Et inversement : lorsque l’effort de destruction est plus faible, les dégâts n’augmentent pas davantage. Les chercheurs ont également examiné certaines populations d’oiseaux, notamment les corvidés. Là encore, les variations du nombre de reproducteurs ne semblent pas dépendre de l’intensité du contrôle létal.

Autrement dit, dans les données disponibles, la destruction massive ne semble pas produire l’effet régulateur attendu.

L’étude propose aussi une estimation économique.  Selon les scénarios économiques testés par les auteurs, les opérations de contrôle coûteraient entre environ 103 et 123 millions d’euros par an ; cette estimation inclut notamment une valorisation du temps consacré à ces opérations, dont une grande partie est réalisée bénévolement. Les dégâts agricoles officiellement déclarés se situent entre 8 et 23 millions d’euros. Dans ces conditions, concluent les chercheurs, la politique actuelle apparaît économiquement difficile à justifier.

Les auteurs avancent également une explication écologique possible : la suppression d’individus ne réduit pas forcément à terme la population globale, puisque les territoires libérés peuvent être recolonisés rapidement par d’autres individus, un phénomène bien connu en écologie des populations.

 

Les critiques

L’étude a immédiatement suscité des critiques, notamment dans les milieux cynégétiques.

La première critique porte sur la méthode économique. Certains commentateurs affirment que les auteurs ont artificiellement gonflé les coûts en attribuant une valeur monétaire au temps des chasseurs ou des piégeurs, alors que ceux-ci agissent souvent bénévolement. D’autres soulignent également qu’une partie des destructions intervient de manière opportuniste dans le cadre de la chasse de loisir, ce qui rend difficile de distinguer le coût spécifique de la régulation de celui de l’activité cynégétique elle-même.

Si le travail est gratuit, disent-ils, alors le coût du contrôle disparaît et la conclusion économique de l’étude ne tient plus.

Une deuxième critique concerne les données sur les dégâts. Des agriculteurs ou des piégeurs expliquent que beaucoup de dommages ne sont jamais déclarés administrativement. Dans cette hypothèse, les dégâts seraient sous-estimés et l’étude comparerait des coûts réels à des dommages largement sous-évalués.

Une troisième critique insiste sur l’efficacité locale du piégeage. Lorsqu’un renard s’attaque à un poulailler, capturer cet individu peut résoudre immédiatement le problème. Selon cet argument, les statistiques nationales ne reflètent pas cette efficacité concrète observée sur le terrain.

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Ce que ces critiques changent… ou ne changent pas

La question du bénévolat repose en grande partie sur un malentendu. En économie, il est courant de valoriser le temps consacré à une activité, même lorsqu’elle n’est pas rémunérée. Cette méthode est utilisée pour estimer la valeur sociale du bénévolat associatif, du travail domestique ou de certaines activités de gestion environnementale.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que les organisations cynégétiques elles-mêmes mobilisent régulièrement ce type de calcul lorsqu’elles cherchent à estimer la contribution des chasseurs à la société — par exemple en valorisant les heures de bénévolat consacrées à la gestion des territoires, aux comptages de faune ou à l’entretien des milieux. Le principe de la valorisation économique du temps bénévole est donc déjà largement utilisé dans ce domaine. On peut discuter du tarif horaire retenu, mais pas de l’idée de valoriser du temps bénévole : c’est une convention standard.

La discussion ne porte donc pas sur la légitimité de cette méthode en général, mais sur la manière dont elle est appliquée dans cette étude. Et surtout, même si l’on suppose que le temps des chasseurs vaut zéro dans le calcul économique, le résultat central de l’article reste inchangé : les données disponibles ne montrent pas de relation entre l’intensité des destructions d’animaux et la réduction des dégâts agricoles.

La question de la sous-déclaration des dégâts est plus sérieuse. Si les dommages étaient massivement sous-estimés, les conclusions économiques pourraient être biaisées. Mais pour renverser les résultats observés, il faudrait démontrer une sous-déclaration très importante et systématique à l’échelle nationale, ce qui n’est pas établi pour l’instant. Pour l’instant, cependant, aucune estimation robuste d’une telle sous-déclaration à l’échelle nationale n’est disponible.

Enfin, l’argument de l’efficacité locale ne contredit pas nécessairement l’étude. Capturer un individu peut résoudre un problème ponctuel. Mais la recherche examinait une question différente : l’effet global d’une politique appliquée à grande échelle. Une intervention efficace localement ne garantit pas un effet mesurable sur les populations animales à l’échelle du territoire.

 

Une question de politique publique

Au fond, l’étude ne dit pas que les dégâts agricoles n’existent pas, ni que toute intervention serait inutile. Elle pose une question plus précise : la stratégie actuelle de destruction massive est-elle un moyen efficace et économiquement rationnel de les réduire ?

Les données analysées par les auteurs suggèrent que la réponse est négative. Cela n’épuise pas le débat, mais cela invite à examiner plus sérieusement d’autres approches, notamment la prévention des dégâts ou des méthodes de dissuasion non létales.

Acermendax


Référence

Jiguet, F., et al. (2026). Ecological and economic assessments of native vertebrate culling in France. Biological Conservation, 287, 110666. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0006320726000273

I. Petite analyse sur la géométrie idéologique du complotisme.

Le polémiste Alain Soral a été condamné à deux ans de prison ferme avec mandat d’arrêt pour association de malfaiteurs, en raison de liens établis avec des agents de la République islamique d’Iran. L’infraction d’« association de malfaiteurs » (article 450-1 du Code pénal) désigne la participation à un groupement ou à une entente en vue de préparer un crime ou un délit puni d’au moins cinq ans d’emprisonnement. En droit français, il s’agit de la qualification qui se rapproche le plus de ce que le langage courant appelle un « complot » (Cf ce tweet de Conspiracy Watch)

La projection comme mécanisme central

Plusieurs travaux montrent que l’adhésion aux théories du complot est associée à une disposition projective : les individus attribuent aux autres les intentions qu’ils se reconnaissent implicitement.

Dans une série d’expériences, Daniel Sullivan, Mark Landau et Zachary Rothschild ont mis en évidence que l’exposition à des situations réduisant le sentiment de contrôle augmente la détection d’intentions cachées et de conspirations (Sullivan, Landau, & Rothschild, 2010). Cette tendance s’inscrit dans un besoin de rétablir un ordre interprétatif.

Plus directement encore, Jan-Willem van Prooijen et Karen Douglas ont montré que la mentalité complotiste corrèle avec des dispositions narcissiques et une vision stratégique du monde social (Douglas et al., 2017). La croyance en des conspirations puissantes n’est pas seulement une erreur cognitive ; elle s’inscrit dans une représentation des relations humaines dominée par la manipulation et la duplicité.

Le résultat le plus éclairant provient d’une étude expérimentale de Roland Imhoff et Pia Lamberty (2018). Les chercheurs ont démontré que les personnes enclines aux croyances complotistes se déclaraient plus disposées à adopter elles-mêmes des comportements conspiratifs si ceux-ci leur procuraient un avantage. Les participants ayant un score élevé de mentalité complotiste jugeaient plus acceptable le fait de conspirer pour influencer un résultat politique ou économique. L’étude met en évidence un phénomène de projection morale : plus on suppose les autres capables de comploter, plus on considère le complot comme une stratégie envisageable.

Autrement dit, la croyance en la duplicité généralisée nourrit une normalisation de la duplicité.

 

 

« Chacun juge les autres à partir de lui-même »

Ce principe, bien documenté en psychologie sociale, renvoie à ce que l’on appelle « l’effet de faux consensus » (Ross, Greene, & House, 1977) : les individus tendent à surestimer la fréquence de leurs propres attitudes dans la population générale. Lorsque quelqu’un considère le monde comme saturé de conspirations, il révèle souvent une conception stratégique et instrumentale des rapports humains.

Dans cette perspective, la frontière entre imaginer un complot et y participer peut devenir plus poreuse. Les travaux de Douglas, Sutton et Cichocka (2017) insistent sur ce point : la mentalité complotiste constitue moins une simple croyance factuelle qu’un style cognitif et relationnel.

La recherche suggère qu’il existe une cohérence interne entre la vision du monde et les comportements jugés acceptables. Lorsque le monde est perçu comme dominé par des conspirations omniprésentes, la participation à une action secrète peut être interprétée comme une réponse stratégique légitime.

Ce phénomène ne transforme pas les croyants en conspirateurs automatiques. Il indique qu’une mentalité structurée par la suspicion et la projection facilite la justification d’actes conspiratifs lorsque l’opportunité apparaît.

Pour être clair et simple : lorsque l’on pense que tout le monde complote, comploter soi-même cesse d’apparaître comme une transgression exceptionnelle.

 

Mais l’affaire Soral ne se réduit pas à une mécanique psychologique. Elle met aussi en lumière une convergence idéologique plus large.

 

 

Partie 2 — Islamisme politique et extrême droite : proximités structurelles

Si l’on s’en tient aux critères utilisés en science politique pour définir l’extrême droite — anti-libéralisme, rejet du pluralisme, hiérarchisation organique de la société et subordination de l’individu à une entité collective transcendante — certaines formes d’islamisme politique présentent des proximités structurelles significatives.

La droite radicale européenne est classiquement définie par trois traits centraux : le nativisme, l’autoritarisme et l’anti-libéralisme (Mudde, 2007). Elle conçoit la société comme un corps homogène menacé par la diversité, valorise l’autorité et rejette le pluralisme démocratique.

Or plusieurs travaux décrivent certains islamismes politiques contemporains comme porteurs d’un projet également anti-libéral : rejet explicite de la souveraineté populaire au profit d’une souveraineté divine, subordination des droits individuels à une norme religieuse collective, et contestation de la séparation des pouvoirs (Roy, 2004 ; Jasko et al., 2022). L’individu n’y est pas détenteur d’une autonomie propre ; il est membre d’une communauté normative qui le précède et le définit. L’islamisme politique peut être décrit comme relevant d’un nativisme d’ordre théologique. Les deux types de mouvement partagent au cœur de leur fonctionnement une vision essentialiste des humains.

Le point de convergence le plus net tient au rejet du libéralisme politique. Dans ces deux univers idéologiques, le libéralisme est perçu comme dissolution :

  • dissolution des identités collectives,
  • dissolution des hiérarchies naturelles,
  • dissolution de l’ordre moral.

La démocratie libérale y est interprétée comme vecteur de faiblesse, de relativisme, de corruption.

Cette proximité n’implique pas identité doctrinale. L’extrême droite européenne contemporaine est majoritairement sécularisée et souvent hostile à l’islam en tant que religion perçue comme exogène. De nombreux islamistes considèrent quant à eux le nationalisme ethnique comme illégitime. Les divergences sont réelles.

Mais sur le plan structurel — conception organique de la communauté, rejet de l’autodétermination individuelle (et contrôle de la sexualité par exemple), valorisation de l’autorité et défiance envers le pluralisme — la parenté existe.

 

L’antisémitisme et le conspirationnisme comme catalyseurs

Un second point de convergence tient au rôle du conspirationnisme. Les recherches sur les idéologies extrémistes montrent que les théories du complot jouent un rôle structurant dans la radicalisation politique (Douglas et al., 2017).

Dans certaines configurations, l’ennemi est présenté comme une entité globale manipulatrice, souvent associée à un imaginaire antisémite plus ou moins modernisé. C’est à ce niveau que des proximités ponctuelles deviennent possibles entre acteurs d’extrême droite européenne et régimes islamistes autoritaires : non sur une base religieuse, mais sur un mythe explicatif commun. Et c’est là que s’est jouée l’affaire Soral.

À ce titre, je voudrais qu’on prenne du recul sur la flambée actuelle de panique autour de l’islamogauchisme.

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Islamofascisme et islamogauchisme : asymétrie conceptuelle

Souvenons-nous du terme islamofascisme, popularisé dans les années 2000 notamment par Christopher Hitchens — par ailleurs puissante voix de l’athéisme aux États Unis à cette époque—, un mot qui vise à souligner des analogies entre certains islamismes politiques et les fascismes historiques : mobilisation totalisante, centralité de l’autorité, rejet du pluralisme. La littérature académique souligne toutefois le caractère controversé de cette analogie, jugée parfois historiquement simplificatrice (Bar-On, 2018). C’est pourquoi il ne faut pas l’utiliser à la légère.

Le terme islamogauchisme est encore plus gênant : il relève principalement du registre polémique français contemporain. Il ne correspond même pas à une catégorie stabilisée en sciences sociales à partir duquel pourrait s’élaborer une controverse.

Les deux expressions ne se situent donc pas sur le même plan :

  • islamofascisme fait l’objet d’un débat analytique documenté – et il reste controversé.
  • islamogauchisme fonctionne essentiellement comme étiquette politique.

La focalisation médiatique quasi exclusive sur le terme “islamogauchisme” interroge, dès lors que les proximités structurelles entre certains islamismes politiques et des formes d’autoritarisme radical sont, elles, beaucoup moins commentées, voire jamais.

 

Le cœur de la tension : l’autodétermination

Au-delà des querelles terminologiques, le point central est ailleurs : la plupart des islamismes politiques, comme la plupart des formes d’extrême droite radicale, rejettent le principe libéral fondamental selon lequel l’individu est titulaire d’une autonomie morale et politique.

Dans ces systèmes, la liberté n’est pas première. Elle est subordonnée à une vérité collective, nationale ou religieuse qui est vécue comme ‘naturelle’ : allant de soi, indiscutable, dogmatique.

Et c’est pourquoi certains rapprochements de la gauche avec des mouvements islamiques (qui existent bel et bien !) ne doivent pas être considérés comme la conséquence logique d’idéaux communs, mais plutôt comme le résultat de calculs électoraux qui font l’impasse sur des dimensions qu’on pourrait juger essentielles.

 

Pour conclure

L’affaire Soral ne devrait pas nous étonner. Elle rappelle que l’extrême droite et l’islamisme politique partagent une même racine : le sacrifice de l’autonomie individuelle au nom d’un destin collectif sacralisé. Dans ces systèmes, la communauté prime sur l’individu. La liberté est subordonnée à une vérité supérieure. La rhétorique complotiste qui fantasme des menaces existentielle pour galvaniser la base est leur méthode commune ; l’essentialisme, leur terrain d’entente.

Le narratif médiatique dominant insiste pourtant sur une prétendue proximité entre la gauche et l’islam — comme si l’antilibéralisme théocratique était naturellement compatible avec une tradition politique fondée sur l’émancipation par la raison, l’anticléricalisme et le refus des assignations identitaires. Cette inversion mérite examen.

À l’heure où certains groupes de presse saturent le débat public de ce cadrage, faut-il se demander se demander si ce bruit ne détourne pas l’attention d’une congruence plus dérangeante : celle qui relie les deux visages contemporains de la réaction, l’un national-identitaire, l’autre théologico-politique.

En tout cas je me pose la question à voix haute, et je compte sur votre esprit critique pour ne pas accepter n’importe quelle réponse.

 

Acermendax


Références

  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542. https://doi.org/10.1177/0963721417718261
  • Imhoff, R., & Lamberty, P. (2018). How paranoid are conspiracy believers? Toward a more fine-grained understanding of the connect and disconnect between paranoia and belief in conspiracy theories. European Journal of Social Psychology, 48(7), 909–926. https://doi.org/10.1002/ejsp.2494
  • Ross, L., Greene, D., & House, P. (1977). The “false consensus effect”: An egocentric bias in social perception and attribution processes. Journal of Experimental Social Psychology, 13(3), 279–301. https://doi.org/10.1016/0022-1031(77)90049-X
  • Sullivan, D., Landau, M. J., & Rothschild, Z. K. (2010). An existential function of enemyship: Evidence that people attribute influence to personal and political enemies to compensate for threats to control. Journal of Personality and Social Psychology, 98(3), 434–449. https://doi.org/10.1037/a0017457
  • van Prooijen, J.-W., & Douglas, K. M. (2018). Belief in conspiracy theories: Basic principles of an emerging research domain. European Journal of Social Psychology, 48(7), 897–908. https://doi.org/10.1002/ejsp.2530
  • Bar-On, T. (2018). ‘Islamofascism’: Four competing discourses on the Islamism–fascism comparison. Totalitarian Movements and Political Religions, 19(3–4), 1–20. https://doi.org/10.1080/14690764.2018.1496519
  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542. https://doi.org/10.1177/0963721417718261
  • Jasko, K., LaFree, G., & Kruglanski, A. W. (2022). A comparison of political violence by left-wing, right-wing, and Islamist extremists in the United States and the world. Proceedings of the National Academy of Sciences, 119(30), e2122593119. https://doi.org/10.1073/pnas.2122593119
  • Mudde, C. (2007). Populist Radical Right Parties in Europe. Cambridge University Press.
  • Roy, O. (2004). Globalized Islam: The Search for a New Ummah. Columbia University Press.

 

Entendue dans l’émission C ce soir, l’affirmation selon laquelle “les Epstein Files seraient la première fois que des éléments semblent confirmer un narratif complotiste” repose sur une méconnaissance des enquêtes et des recherches scientifiques sur les théories du complot. D’un point de vue épistémologique, il y a au moins deux erreurs majeures dans ce type de formulation.

 

Le complotisme n’est pas une démarche hypothético-déductive

Dans la littérature scientifique, les “théories du complot” ne sont pas des conjectures qui “attendent d’être confirmées par des faits”. Elles sont définies comme des explications de phénomènes supposés impliquant des acteurs puissants conspirant en secret, mais sans procédures de vérification partagées. Ainsi, un article de synthèse en psychologie cognitive note que les individus qui adhèrent à de telles théories n’y croient pas parce qu’elles seraient confirmées, mais en raison de mécanismes cognitifs sous-jacents tels que la tendance à percevoir des schémas inexistants, ou le biais de confirmation (Douglas et al., 2017).

Douglas, Sutton & Cichocka (2017) expliquent que la croyance dans des théories du complot est alimentée par des motivations épistémiques, existentielle et sociales qui ne sont pas directement liées à l’existence d’éléments factuels confirmatoires, mais à la façon dont les individus traitent l’information.

Dire que les complotistes ont raison puisque les complots existent revient à valider l’astrologie parce qu’il y a bel et bien des éclipses.

 

Sur le niveau d’expertise de Marie Peltier, voir cette video.


Ce n’est pas « la première fois »

 

Prétendre que les Epstein Files sont une ‘première’ est une amnésie historique. Ce n’est pas la première fois qu’un scandale réel vient exciter l’imaginaire conspirationniste. La différence ici n’est pas la nature de la preuve, mais la densité des clichés présents (élites, argent, impunité, réseau de trafic sexuel, protagoniste juif etc.), faisant de l’affaire un ‘aimant à biais’ irrésistible.

  • Avec Iran-Contra, l’existence d’opérations clandestines illégales menées par l’administration Reagan a été établie, mais sans jamais confirmer les récits complotistes plus larges évoquant un “État profond” omnipotent et coordonné.
  • Avec les Panama Papers, des pratiques massives d’évasion fiscale ont été documentées, et ont servi de carburant à des récits beaucoup plus larges (“gouvernement mondial secret”, “contrôle total des élections”) que les faits établis ne justifient pas.
  • Avec LuxLeaks, des collusions fiscales entre États et multinationales ont été révélées, sans que cela n’établisse l’existence d’un complot centralisé des élites contre les populations.
  • Avec Cambridge Analytica, l’exploitation illégitime de données personnelles à des fins politiques a été démontrée, tout en alimentant à tort des récits de manipulation totale et omnisciente des démocraties occidentales.
  • Avec le programme MK-Ultra, des expérimentations clandestines menées par la CIA ont bien été révélées dans les années 1970, après que des théories eurent circulé à leur sujet. Toutefois, ces révélations n’ont confirmé ni l’ampleur ni les capacités fantasmées par les récits complotistes les plus radicaux (contrôle mental total, implants, manipulation généralisée). L’existence d’un programme réel n’a donc jamais validé le contenu des récits les plus viraux.

En somme : L’histoire contemporaine regorge déjà de scandales réels, documentés et graves, qui ont été perçus, interprétés ou instrumentalisés comme des preuves de complots globaux, sans jamais que ces faits ne valident le complotisme comme cadre explicatif pertinent. On aurait eu tort à chaque fois de dire que ces affaires donnaient raison aux complotistes.

L’affaire des Epstein Files n’est donc pas une première, puisque des complots, des malversations impliquant des personnes influentes et corrompues, on en a vu à plusieurs reprises. Et à chaque fois des versions complotistes se sont accolées aux affaires dévoilées par des journalistes ou des juges pour amplifier un narratif de complot mondial dans lequel est profondément inscrite l’idée que les complotistes sont simplement des gens qui ont raison avant tout le monde, et que les affaires dévoilées confirmeraient toutes les versions délirantes produites à la chaîne.


L’émission C ce soir, parmi d’autres, a choisi une sorte d’abdication de la méthode de véridiction des faits qui réjouit au plus haut point les boutiquiers du complotisme. Un grand nombre d’entre eux saluent la performance de Marie Peltier, venue sur le plateau pour dire le mal qu’elle pense des « anti-complotistes ».

 

 


Le biais de confirmation et le complotisme

Un point fondamental a besoin d’être rappelé parce qu’il semble échapper aux commentateurs médiatiques de 2026 : les faits confirment toujours la mécanique narrative complotiste. Non pas parce que ces narratifs seraient le résultat d’un raisonnement fondé, mais pile au contraire parce que c’est un cadre interprétatif qui absorbe toute information disponible.

La recherche en psychologie sociale montre que les individus adhérant à des théories du complot manifestent un biais de confirmation particulièrement robuste : ils sélectionnent, surinterprètent et mémorisent préférentiellement les éléments compatibles avec leurs croyances, tout en minimisant ou disqualifiant les informations contradictoires. Ce phénomène, souvent décrit comme un biais partisan (le myside bias), constitue un mécanisme central du raisonnement complotiste (Douglas, Sutton & Cichocka, 2017).

Dans ce cadre, des documents réels, même partiels, ambigus ou non vérifiés, sont inévitablement perçus comme des “preuves”, puisqu’ils sont lus à travers un récit préexistant qui leur donne sens (van Prooijen & van Vugt, 2018). Quels que soient les faits que l’on mettra sur la table, la mentalité complotiste consistera à dire « j’avais raison ».

Si l’on a les preuves d’une magouille ou d’un crime : on entendra « c’est exactement ce qu’on avait dit » ;

Si l’on a les preuves d’une absence de magouille ou de crime, on entendra « ça confirme complètement le fait que la corruption est totale et que la vérité nous est cachée »

Si l’on a les preuves de quelques magouilles, mais pas les mêmes, on entendra « sans nous et nos accusations, on n’aurait jamais obtenu ces informations »

Etc. à l’infini.

Le complotisme ne consiste pas à enquêter, mais à produire du narratif en flux tendu. C’est une mécanique métabolique : il absorbe n’importe quel fait brut, le digère par le biais de confirmation, et rejette une version qui conforte systématiquement son importance narcissique : ‘je savais’.

Rappelons que la mécanique narrative des sphères qui aujourd’hui prétendent avoir été les seules à avoir raison sur Epstein est la même qui diffuse les récits selon lesquels les vaccins sont dangereux, qu’ils donnent l’autisme, que des reptiliens et des extraterrestres dominent le monde, que les tremblements de terre sont provoqués par des technologies cachées, que les trainées de condensation des avions de ligne sont des produits chimiques pour vous rendre homosexuels et dociles, que le covid-19 est un produit de laboratoire destiné à une éradication de la population, et que les vaccinés seront morts dans deux ans (donc en 2023), que le SIDA  n’existe pas ou bien qu’il est une invention des labos américains, que l’adrénochrome du sang des enfants sert d’élixir de jouvence à Hillary Clinton, que Brigitte Macron est un homme, que la 5G sert à contrôler votre cerveau à travers le graphite contenu dans les vaccins, que des rites sataniques ont lieu un peu partout avec sacrifice d’enfants, et j’en oublie.

Les acteurs qui disent « on avait raison » ont tous poussé l’une ou l’autre de ces dingueries.

Voir la vidéo du chercheur Pascal Wagner-Egger sur le sujet


Conclusion

Les complots existent, et on le sait grâce au travail de ceux qui le prouvent. On n’est pas ‘complotiste’ quand on est convaincu qu’un complot explique une situation donnée, parce que c’est parfois une hypothèse justifiée ! Mais la « mentalité complotiste » est définie en science comme la tendance systématique à interpréter les évènements à l’aide de récits impliquant le complot de puissances malfaisantes et cachées qui ne sont pas accompagnés des éléments de preuve permettant d’évaluer correctement la valeur de cette explication,  et c’est bien cela qui est critiqué par les rationalistes & sceptiques : une dynamique irrationnelle qui sème un chaos épistémique.

Affirmer que les Epstein Files « confirment un narratif complotiste » ne relève pas d’une simple maladresse lexicale, mais d’une faute analytique. Une telle formulation entretient l’idée que le complotisme pourrait avoir raison en principe, dès lors que des crimes existent et que des acteurs puissants peuvent en dissimuler certains aspects. Or ces constats (révoltants !) sont banals pour quiconque connaît l’histoire judiciaire et politique contemporaine. Ils ne constituent en rien une justification d’un cadre explicatif global fondé sur l’idée de cabales omnipotentes, intentionnelles et systématiques.

En brouillant la frontière entre enquête rigoureuse et narratif manichéen irréfutable, ce type de discours affaiblit la compréhension des faits qu’il prétend éclairer et contribue à accorder au complotisme ce qu’il recherche avant tout : une reconnaissance symbolique comme grille de lecture légitime du réel.

 

Acermendax

 

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Sources

  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542. https://doi.org/10.1177/0963721417718261
  • van Prooijen, J.-W., & van Vugt, M. (2018). Conspiracy theories: Evolved functions and psychological mechanisms. Perspectives on Psychological Science, 13(6), 770–788. https://doi.org/10.1177/1745691618774270

Chronologie documentée d’un scandale numérique et de sa gestion discursive

Le jeudi 6 février 2026 au soir, Donald Trump publie sur son compte personnel Truth Social une vidéo. Le montage contient une séquence représentant Barack et Michelle Obama sous forme de singes.

Cette iconographie — représenter les personnes noires comme des primates — a une longue histoire dans la propagande raciste occidentale, de la pseudo-science du XIXᵉ siècle aux caricatures coloniales. Elle sert à déshumaniser, à justifier la domination, et reste aujourd’hui un symbole raciste reconnu partout. Ce n’est pas une interprétation subjective : c’est un fait historique documenté.

Le post est publié sans avertissement, sans commentaire explicatif, directement par le compte de Trump. La publication est rapidement signalée par la presse généraliste américaine.

 

 

 

 

La première réaction officielle de la Maison-Blanche consiste à nier catégoriquement tout aspect raciste. Karoline Leavitt, porte-parole de la présidence, transmet une déclaration écrite reprise mot pour mot par plusieurs rédactions. Elle y décrit la vidéo comme un simple produit culturel circulant en ligne et attaque frontalement l’indignation qu’elle suscite.

« This is from an internet meme video depicting President Trump as the King of the Jungle and Democrats as characters from the Lion King. Please stop the fake outrage and report on something today that actually matters to the American public. »

« Il s’agit d’une vidéo tirée d’un mème circulant sur Internet, qui présente le président Trump comme le roi de la jungle et les démocrates comme des personnages du Roi Lion. Merci de cesser cette indignation factice et de vous concentrer, pour une fois, sur des sujets qui importent réellement au public américain. »

À ce stade, le contenu est défendu par déplacement du problème : le cœur du scandale ne serait pas l’image elle-même, mais la réaction qu’elle provoque. Ce renversement est typique du camp Trump : l’attaque permanente.

Dans les heures qui suivent, la polémique s’étend. Des élus démocrates condamnent la vidéo, évidemment, mais aussi plusieurs responsables républicains. Le sénateur Tim Scott, le seul sénateur noir du camp républicain, un allié de Trump qu’il a soutenu lors de ses précédents outrages, déclare « prier pour ce soit faux, car c’est la chose la plus raciste que j’ai vue sortir de cette Maison Blanche. Le président devrait la retirer »

Sous la pression médiatique et politique, le post est finalement supprimé de Truth Social environ douze heures après sa publication. Et à partir de ce moment-là, la communication change du tout au tout. La défense politique laisse place à une dissociation technique. On apprend par des sources anonymes de la de la Maison-Blanche, que c’est un membre du personnel qui a posté cette vidéo.

Le pasteur noir Mark Burns, allié de Donald Trump, déclare s’être entretenu avec le président au sujet de la vidéo, et a appelé au licenciement du membre du personnel concerné.

Peu après, Donald Trump est interrogé par les journalistes à bord d’Air Force One. Pressé de dire s’il condamnait ou pas le clip, il a dit « oui. » Mais il exclut de présenter d’excuses car il ne considère pas avoir fait d’erreur. Il déclare :

« Je n’ai pas tout vu.  J’ai regardé le début, et ça parlait vraiment de la fraude électorale dans les machines, de à quel point c’est truqué, à quel point c’est dégoûtant. Ensuite je l’ai transmis aux gens. En général, eux regardent tout. Mais visiblement, quelqu’un ne l’a pas fait. »

« Non, je n’ai pas fait d’erreur. J’ai regardé le début. C’était très bien. »

Le chat de Schrödinger est mort ou vivant, il faut choisir. Trump, lui, choisit d’être plus fort que la physique quantique et il supprime un message (donc c’est qu’il y a un problème) sans admettre la moindre erreur (pas d’excuses) tout en annonçant qu’un staffer anonyme est fautif, mais sans qu’on nous dise que le responsable sera sanctionné.

 

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La séquence est complète

Récapitulons. Un post est publié, et aussitôt défendu comme un simple « mème » qui ne pose aucun problème. L’indignation est qualifiée de factice. Mais le post est ensuite supprimé, non pour des raisons morales, mais à cause d’une « erreur de staffer ». Enfin, le président affirme ne pas avoir vu l’image problématique et refuse de reconnaître une faute. La chronologie montre un discours qui ne cherche ni la cohérence ni la stabilisation d’un récit vrai, mais l’adaptation permanente à la contrainte. C’est ça la post-vérité : un mépris absolu pour le réel et l’empilement de versions qui se valent toutes les unes les autres pourvu qu’elles servent à défendre le camp.

Avec ce post jugé extrêmement raciste par des élus républicain, Donald Trump joue au raciste de Schrödinger. Comme le chat du même nom dont la petite histoire raconte qu’il est à la fois mort et vivant en raison de la superposition des états quantiques : le clip vidéo partagé est à la fois parfaitement acceptable mais aussi une erreur ; mais les erreurs ne justifient jamais d’excuse. Et le président qui trouve la vidéo OK ne l’a en fait pas vue.

Alors, bien sûr, la politique américaine produit depuis des décennies des horreurs plus graves au niveau mondial, mais on est obligé d’être très alarmé par cette séquence parce qu’elle est la démonstration claire et nette que désormais le pouvoir en place ne fera plus aucun effort pour tenir compte du réel ; c’est un niveau d’irresponsabilité absolu qui rend ce pays désormais dangereux pour ses alliés autant qu’il l’était pour ses ennemis.

Cette mécanique de la post-vérité n’est évidemment pas une invention de Trump, ni l’exclusivité de son camp. Les administrations Obama, Bush père et fils, Biden ou Clinton ont toutes produit leur lot de mensonges, de déformations et de manipulation de l’information. Mais ce qui caractérise cette séquence précise, c’est l’absence totale d’effort pour stabiliser un récit cohérent. Il ne s’agit même plus de mensonge stratégique — c’est un empilement cynique de versions contradictoires qui ne cherchent même plus à être crédibles.

 

Conclusion

Je laisse à d’autre l’expertise géopolitique, historique, stratégique, économique ou polémologique, mais ici j’insiste sur le danger épistémologique : nous avons besoin d’accepter ensemble la même réalité si nous voulons partager la planète sans nous entretuer. Ce n’est pas un petit détail, et la guerre de Trump contre les université, les enseignants et les journalistes, —déjà fragilisés par le rachat des journaux par les amis milliardaires du milliardaire président— toutes ces offensives sont en train d’éroder notre capacité à reconnaître un fait, une connaissance, une réalité établie.

Ça ne peut pas ne pas finir en catastrophe.

 

Acermendax

 

Qui a aidé la manifestation de la vérité ? Qui l’a rendue au contraire plus difficile ? Vous allez être surpris. Ou pas.

Quatre avant-propos

Avant-propos : pour vous rappeler que mes compétences, spécialités, centre d’intérêt et pouvoirs d’enquête ne font pas de moi quelqu’un qui est apte à éplucher des documents juridiques ou issus d’enquêtes policières. Je m’intéresse au phénomène de croyance au sens large et à la manière dont on peut se demander efficacement pourquoi on croit ce qu’on croit et comment on sait ce qu’on sait ?

Si je vous parle de l’affaire Epstein, c’est donc totalement dans la ligne éditoriale de mon travail de zététique et pas du tout comme enquêteur du FBI ou juge d’instruction. Je n’ai pas le fin mot de l’histoire, je ne sais pas qui est coupable de quoi et je laisse ceux dont c’est le travail faire en sorte que ces vérités soient reconnues. À mon niveau, j’analyse les discours et les postures de ceux qui disent qu’ils savent, qu’ils ont raison, qu’ils ont toujours eu raison. C’est ça qui m’intéresse parce que ça recoupe exactement ma ligne éditoriale : pourquoi on croit ce qu’on croit et comment on sait ce qu’on sait ?

Deuxième avant-propos :  L’affaire Epstein met aussi en lumière un phénomène structurel qui dépasse largement ce cas particulier : l’asymétrie de pouvoir produite par une concentration extrême de richesse. Lorsqu’un individu dispose de ressources financières, juridiques et relationnelles hors normes, il acquiert de facto une capacité accrue à retarder, contourner ou neutraliser les mécanismes ordinaires de contrôle judiciaire et institutionnel. Les arrangements procéduraux, les accords de non-poursuite ou les régimes de détention exceptionnellement favorables observés dans cette affaire ne relèvent pas d’un mystère occulte, mais de logiques sociales bien documentées liant richesse, accès au droit et inégalités devant la justice.

Autrement dit, les dysfonctionnements mis au jour dans le dossier Epstein ne requièrent aucune hypothèse conspirationniste : ils s’inscrivent dans un cadre structurel où la puissance économique crée des zones d’impunité relative. C’est ce cadre — et non un récit de cabales secrètes — qu’il convient d’interroger si l’on veut comprendre comment de tels crimes ont pu se prolonger pendant des années. Pour le dire encore autrement : la réponse est politique, et elle passe par la défense de la démocratie contre les milliardaires.

Troisième avant-propos : il y a tellement de noms dans ces dossiers —qui rassemblent des documents de toutes natures— que figurer dans ces pages ne signifie pas qu’on est un pédocriminel— Dieudonné y apparait, et personne ne porte cette accusation contre lui. Il y a donc des innocents parmi ceux dont circule le nom et vous ne pouvez pas savoir lesquels tant qu’il n’y aura pas eu de procès. Bill Gates, Jack Lang, Elon Musk et les autres sont peut-être des individus sinistres, mais dans un état de droit on a droit à un procès avant d’être déclaré coupable.

Dernier avant-propos : Je n’utilise pas le mot complotiste comme une insulte, et je ne considère pas que vous êtes un complotiste indécrottable parce que vous seriez en désaccord avec moi sur ces sujets ; notamment parce que qu’il n’y a pas de fatalité ; la mentalité complotiste, le complotisme est un comportement, une attitude rhétorique, et pas une caractéristique attachée à une personne.


 


Démarrons : L’histoire dite des Epstein files fait dire très fort à tout l’écosystème complotiste du net que « les complotistes avaient raison », mettant en accusation la sphère de celles et ceux qui luttent contre le complotisme et qui seraient de facto les complices d’Epstein.

L’esprit critique, dans un tel contexte, consiste à s’interroger d’abord sur la chronologie de cette affaire, car elle ne date pas de la publication des documents la semaine dernière. Elle s’inscrit dans une temporalité longue, heurtée, faite de plaintes ignorées, de compromis juridiques discutables, de relances journalistiques décisives et de procédures judiciaires tardives. Elle montre, de manière presque pédagogique, comment la vérité progresse dans les sociétés démocratiques — et comment les récits complotistes parasitent ce mouvement en produisant du bruit, de la confusion et de la défiance stérile.

Dans ce billet, je vais d’abord rappeler une chronologie rigoureuse, puis je vais livrer une courte analyse critique des rôles respectifs des acteurs qui ont facilité l’accès à la vérité ou, au contraire, contribué à l’éloigner. Je conclurai en évaluant la question de la posture complotiste, en montrant en quoi elle constitue une fraude intellectuelle lorsqu’elle prétend se substituer au travail d’enquête rationnel. Nous avons affaire à des gens qui prétendent savoir ce qu’ils ne savent pas.

 

I. Chronologie d’une affaire judiciaire ordinaire… rendue extraordinairement difficile

2005-2006 : les victimes parlent, la police enquête

 

Le point de départ est documenté. En 2005, à Palm Beach, la famille d’une adolescente signale à la police des faits d’agressions sexuelles impliquant Jeffrey Epstein. L’enquête locale met rapidement au jour un schéma récurrent : recrutement de mineures, paiements, abus sexuels. Plusieurs victimes décrivent des faits concordants.

Chronologie détaillée.

À ce stade, on a déjà de sérieuses accusations et des victimes. Mais rien de spectaculaire au sens médiatique : une plainte, une enquête, des auditions. C’est le fonctionnement normal d’un État de droit.

NB —  Les documents récemment publiés montrent que l’un des premiers signalements adressés au FBI impliquant Jeffrey Epstein remonte en fait à 1996, lorsqu’une femme, l’artiste Maria Farmer, a déposé une plainte indiquant que des images de mineures étaient en possession d’Epstein et décrivant des comportements préoccupants, susceptibles de relever de matériel d’abus sexuels sur mineurs.

→ https://www.washingtonpost.com/politics/2025/12/20/jeffrey-epstein-maria-farmer-fbi/

Ce rapport, de septembre 1996, avait été ignoré à l’époque par les autorités fédérales et n’avait pas donné lieu à une enquête approfondie avant des années plus tard — un vide de réaction qui exige qu’on sache ce qui s’est passé. Comment se fait-il qu’un tel signalement ait dormi pendant 9 ans ? Y a-t-il besoin de complicité ou l’inefficacité de la bureaucratie est-elle une explication suffisante ? Ceux qui réclament des réponses ne sont pas des tarés complotistes.

 

2007–2008 : l’art de la négociation quand on est milliardaire

La suite est plus troublante. Alors que des procureurs fédéraux envisagent des poursuites, l’affaire est déviée vers un accord de non-poursuite (non-prosecution agreement). Epstein plaide coupable de chefs limités au niveau de l’État de Floride et bénéficie d’un régime de détention particulièrement accommodant. Pendant 13 mois il dort en prison mais passe 12h par jours dehors pour aller à son bureau. Ce régime est rarissime pour des faits de cette nature et a été largement documenté comme une anomalie.

Analyse rétrospective du “sweetheart deal”

On peut juger que tout cela est anormal, que cela relève d’une justice à deux vitesses où la puissance financière et relationnelle de l’accusé entrave la manifestation de la vérité. Et si vous voulez mon avis, c’est déjà un scandale en soi, mais malheureusement c’est parfaitement légal aux États-Unis.

Le rapport ultérieur de l’Office of Professional Responsibility du Department of Justice conclura à l’absence de faute disciplinaire formelle dans cette transaction pénale asymétrique, tout en décrivant précisément le cadre ayant rendu cet accord possible. La conformité procédurale y côtoie un profond malaise éthique. À partir de 2008, aucun de ceux qui côtoient Epstein n’est censé ignorer sa condamnation.

 

 

2008–2017 : le silence institutionnel, la persistance des victimes

Pendant près d’une décennie, l’affaire disparaît du devant de la scène judiciaire. Elle ne disparaît pas pour les victimes, qui continuent de porter les conséquences psychologiques et sociales des violences subies. L’absence de poursuites n’équivaut pas à l’absence de faits, mais elle rend leur reconnaissance publique plus difficile. Pour mémoire : entre 2008 et 2017 trois présidents se succèdent : Georges W Bush, Barack Obama et Donald Trump.

 

2018 : le rôle décisif du journalisme d’enquête

La relance majeure vient en particulier de la série publiée par le Miami Herald à partir de 2018, sous la plume de Julie K. Brown. Ce travail reconstruit l’accord de 2008, donne la parole aux victimes et révèle l’ampleur des concessions accordées à Epstein.

→ https://www.miamiherald.com/news/local/article220097825.html

Ici, aucun “lanceur d’alerte anonyme” sorti d’un forum. C’est un travail patient, sourcé, éditorialement encadré, juridiquement prudent qui met la pression sur le système judiciaire. La presse joue son rôle classique, même si c’est tardivement : rendre visible ce que des procédures ont contribué à invisibiliser.

 

2019 : La justice rattrape Epstein

En juillet 2019, Jeffrey Epstein est arrêté par les autorités fédérales à New York.

https://www.justice.gov/usao-sdny/programs/victim-witness-services/united-states-v-jeffrey-epstein-19-cr-490-rmb

Il meurt en détention un mois plus tard. Dans des conditions très discutées, je ne sais pas étonné qu’on apprenne des choses graves autour de cette mort mais je vais éviter de faire comme si j’en savais plus que vous sur le sujet. Je sais que je ne peux pas savoir avec certitude ce qu’il en est.

Sa mort clôt l’action pénale à son encontre, et c’est bien dommage, tout en ouvrant un autre chapitre : celui de la responsabilité de son entourage et des complicités éventuelles.

→ https://www.bbc.com/news/world-us-canada-49306032

 

2019–2020 : une politisation diffuse, pas un enjeu électoral structurant

Après la mort de Jeffrey Epstein en août 2019, l’affaire acquiert une forte charge symbolique et nourrit un climat de suspicion dans l’espace public. Elle est commentée, instrumentalisée et surinterprétée par divers acteurs médiatiques et complotistes, mais elle ne constitue pas un enjeu électoral central de la campagne présidentielle de 2020.

Si des documents liés à Epstein circulent à l’approche de l’élection — certains contenant des allégations ultérieures qualifiées par le Department of Justice de “false and sensational” —, Donald Trump n’intègre pas l’affaire comme axe structurant de sa campagne, dominée par d’autres crises majeures. La politisation existe, mais elle reste périphérique et indirecte, sans promesse explicite de transparence ou de déclassification à ce stade. 10 ans après la condamnation d’Epstein, Trump ne manifeste aucune envie de faire plus de lumière dans l’affaire.

→ https://www.nbcconnecticut.com/news/national-international/epstein-document-multiple-trump-mentions-little-revelatory-news/3679067/

 

2020–2022 : Ghislaine Maxwell, la condamnation

Ghislaine Maxwell est inculpée en 2020, jugée et reconnue coupable en 2021, puis condamnée à 20 ans de prison en 2022.

→ https://www.lemonde.fr/en/international/article/2022/07/08/ghislaine-maxwell-appeals-sex-crimes-conviction-sentence_5989405_4.html

→  https://www.justice.gov/usao-sdny/pr/ghislaine-maxwell-sentenced-20-years-prison-conspiring-jeffrey-epstein-sexually-abuse

Cette condamnation constitue un point souvent occulté par les récits complotistes : la justice a bien sanctionné une figure centrale du système Epstein, sur la base de preuves et de témoignages évalués contradictoirement.

 

2025–2026 : les “Epstein files” et la bataille de la transparence

Dans la bataille politique autour de la publication des Epstein Files, un épisode est rapidement devenu emblématique des contradictions, des attentes irrationnelles générées par des promesses imprécises, et de la façon dont ces dérapages nourrissent les récits complotistes.

→ https://www.politifact.com/article/2025/jul/08/timeline-trump-admin-epstein-files-release/

Au début de l’année 2025, peu après sa nomination comme procureure générale, Pam Bondi a multiplié les déclarations à la télévision sur l’imminence de nouvelles révélations concernant l’affaire Epstein. Interrogée le 21 février 2025 sur Fox News sur l’existence éventuelle d’une “liste de clients” contenant des personnalités influentes, elle a répondu :

“C’est sur mon bureau en ce moment pour être examiné” en ajoutant que ce serait fait à la directive du président. (source)

 

Dans les semaines suivantes, elle a aussi annoncé publiquement que son bureau allait rendre publics des éléments nouveaux — logs de vols, noms, informations — suscitant l’espoir de révélations spectaculaires.

https://ca.news.yahoo.com/bondi-pledged-transparency-epstein-files-090434503.html

Puis, quelques mois plus tard, le **ministère de la Justice et le FBI ont rendu public un mémorandum indiquant qu’**il n’existait en fait aucune “liste de clients” incriminante dans les fichiers, et que aucune autre divulgation ne serait appropriée ou justifiée. On annonce la fin de l’affaire.

https://wausaupilotandreview.com/fr/2025/07/07/epstein-client-list-doesnt-exist-justice-department-says-walking-back-theory-bondi-had-promoted/

Face à cette contradiction apparente, Bondi a tenté de rétropédaler, précisant qu’elle ne faisait pas référence à une liste spécifique de clients mais à l’ensemble des fichiers relatifs à Epstein, ce qui a été interprété par de nombreux observateurs comme une reformulation opportuniste pour désamorcer le fiasco communicationnel.

Dans l’espace politique et médiatique, cette séquence a donné lieu à des réactions fortes : certaines personnalités conservatrices ont dénoncé le revirement comme une trahison des promesses de transparence, citant notamment que des “influenceurs” avaient reçu des dossiers en février qui ne contenaient rien de substantiellement nouveau mais plutôt des documents déjà publics, caviardés ou dépourvus d’éléments inédits.

→ https://www.thewrap.com/attorney-general-fbi-jeffrey-epstein-files/

Ce décalage entre promesse sensationnelle et livraison de documents routiniers — suivi d’un message officiel qui nie l’existence même d’une liste de noms — a non seulement alimenté la défiance envers l’administration, mais renforcé les mécanismes complotistes : ceux qui voulaient croire à des réseaux occultes y voient la preuve d’une dissimulation, tandis que les observateurs prudents y voient une communication incohérente et un manque de maîtrise du dossier par les autorités concernées.


Parmi les autres atermoiements, décisions bizarres et retards orchestrés, un élément clé de ce conflit fut la décision du président de la Chambre, le républicain Mike Johnson, de ne pas faire prêter serment immédiatement à la députée élue Adelita Grijalva (D-AZ) après sa victoire lors d’une élection partielle en septembre 2025. Grijalva n’a finalement été assermentée que plus de sept semaines après son élection, ce qui constitue le retard le plus long de l’histoire récente pour une entrée en fonction après une élection spéciale.

→ https://time.com/7333146/adelita-grijalva-johnson-house-swearing-in-epstein-government-shutdown/

→ https://www.pbs.org/newshour/politics/watch-delay-swearing-in-rep-grijalva-has-nothing-to-do-with-epstein-petition-johnson-says

Cette attente n’était pas anodine : Grijalva devait fournir la 218ᵉ signature nécessaire à une discharge petition qui aurait forcé une mise au vote sur le projet de loi Epstein Files Transparency Act, visant à obliger la publication complète des documents. Pendant ce délai, la Chambre était en cessation d’activité (government shutdown) et Johnson a utilisé la règle selon laquelle il n’y a pas de cérémonie de prestation de serment hors session régulière, une interprétation que certains critiques ont décrite comme une manœuvre délibérée pour retarder le vote.

Des élus démocrates ont dénoncé cette stratégie comme antidémocratique et directement liée à l’enjeu des fichiers.

Une fois finalement assermentée, Grijalva a immédiatement ajouté sa signature à la discharge petition, ce qui a permis au texte de parvenir au vote à la Chambre. Le projet de loi a ensuite été adopté par 427 voix contre 1, avant d’être rapidement approuvé par le Sénat et signé par le président Donald Trump.

Ce passage illustre que la publication des Epstein Files est le résultat d’un jeu politique agressif où le Speaker de la Chambre, Mike Johnson, a retardé l’entrée en fonction d’une élue démocrate, Adelita Grijalva, précisément parce que son vote était décisif pour forcer une mise au vote sur la transparence de ces fichiers.

Texte de loi.

Ce n’est qu’une fois la loi votée que le Department of Justice a été légalement contraint de publier des millions de pages de documents, dans un cadre strictement défini par le texte adopté par le Congrès… La loi exigeait une publication avant le 19 décembre. Cela aura lieu le 30 janvier. Avec beaucoup plus de caviardage que prévu et l’identité des victimes mal protégé, comme si la priorité était de protéger d’autres personnes.

Communiqué officiel du DOJ.

https://www.theguardian.com/us-news/2026/jan/30/epstein-files-3-million-new-pages

Il est donc légitime de considérer que l’exécutif trumpien n’a pas favorisé la transparence, alors même que l’affaire Epstein était devenue un puissant outil de mobilisation politique auprès de son électorat. La publication actuelle résulte d’un rapport de force institutionnel, non d’une volonté présidentielle de faire éclater la vérité.

Cette séquence illustre un point central : la vérité progresse ici par des mécanismes ordinaires de contre-pouvoirs démocratiques, non par des révélations sauvages ou des intuitions complotistes.


Cette publication massive, accompagnée de caviardages et d’exclusions, déclenche une controverse politique et médiatique : qu’a-t-on réellement publié ? Qu’est-ce qui manque ? Qui contrôle l’exhaustivité ?

 

 

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 II. Qui a rapproché la vérité, qui l’a tenue à distance ?

L’affaire Epstein permet de distinguer très nettement deux dynamiques opposées face à la vérité : celles qui, malgré leurs lenteurs, ont permis l’établissement progressif des faits, et celles qui ont entretenu la confusion, la défiance et l’impossibilité de hiérarchiser les preuves.

Du côté de la vérité factuelle, les acteurs sont identifiables et leurs rôles traçables. Les victimes d’abord, qui ont parlé, parfois très tôt, souvent sans être entendues. La police locale ensuite, qui a enquêté à partir de plaintes concrètes. Les procureurs fédéraux, qui ont parfois failli mais dans un cadre institutionnel documentable. Le journalisme d’enquête, enfin, qui a joué un rôle décisif en reconstituant les responsabilités et en révélant l’architecture juridique ayant protégé Epstein pendant des années.

Ce travail se prolonge aujourd’hui par des mécanismes démocratiques classiques : contrôle parlementaire, demandes d’accès aux documents non expurgés, et interrogations sur le périmètre réel des fichiers publiés. La demande officielle adressée au Department of Justice par des élus démocrates pour accéder aux documents complets illustre cette dynamique de contrôle institutionnel, lente mais essentielle :

→ https://democrats-judiciary.house.gov/sites/evo-subsites/democrats-judiciary.house.gov/files/evo-media-document/2026-01-31-raskin-to-blanche-doj-re-epstein-files.pdf

Face à ces demandes, le DOJ, par la voix de son numéro deux Todd Blanche, a défendu la publication opérée comme un effort de transparence conforme au cadre légal, tout en reconnaissant les contraintes juridiques et les caviardages imposés :

https://abcnews.go.com/Politics/deputy-ag-defends-epstein-files-release-survivors-slam/story?id=129749781

Dans le même temps, des organisations de surveillance et des journalistes ont pointé le risque d’un périmètre documentaire incomplet, soulignant que certains ensembles de documents pourraient ne pas avoir été inclus dans la publication.

https://www.axios.com/2026/02/06/epstein-bondi-patel-records-withheld

À cela s’ajoutent des interrogations persistantes sur le traitement carcéral réservé à Ghislaine Maxwell, qui font l’objet de courriers, d’enquêtes et de signalements officiels, là encore dans un cadre institutionnel explicite.

→ https://www.whitehouse.senate.gov/wp-content/uploads/2025/11/Maxwell.pdf

https://democrats-judiciary.house.gov/media-center/press-releases/whistleblower-shares-evidence-that-federal-prison-camp-warden-is-pampering-ghislaine-maxwell-maxwell-also-filing-a-commutation-application-with-trump-administration

Tous ces éléments ont un point commun : ils relèvent d’un travail de vérité lent, conflictuel, imparfait, mais responsable, fondé sur des procédures, des sources identifiables et des mécanismes de reddition de comptes.

 

III. La fraude intellectuelle du complotisme face aux faits

La posture complotiste affirme aujourd’hui avoir « toujours eu raison » sur Epstein. Cette revendication repose sur une confusion majeure entre deux choses radicalement différentes : l’existence de crimes réels, d’une part, et la validité d’un cadre explicatif conspirationniste, d’autre part.

Les faits établis dans l’affaire Epstein n’ont jamais émergé grâce aux récits complotistes. Ils sont le produit de plaintes, d’enquêtes, de procédures judiciaires, de journalisme d’investigation, puis de mécanismes légaux de transparence. À aucun moment, les accusations globales, les hypothèses occultes ou les récits totalisants n’ont permis d’établir un fait nouveau juridiquement exploitable.

La littérature scientifique montre au contraire que les récits conspirationnistes liés à la traite et à la protection de l’enfance nuisent à l’action réelle. Ils brouillent la compréhension des phénomènes, parasitent la prévention et affaiblissent la crédibilité des victimes en saturant l’espace public d’accusations invérifiables (Benton & Peterka-Benton, 2021 ; FitzGerald & Graham, 2024 ; Moran et al., 2023).

Ce mécanisme apparaît de manière caricaturale dans les déclarations de Tucker Carlson, qui a affirmé sans preuve que « Pizzagate est essentiellement réel » et a présenté l’affaire Epstein comme l’expression d’un vaste réseau occulto-démoniaque impliquant des élites mondiales. Ce type de discours ne vise pas à établir des faits : il transforme des éléments disparates en un récit total, imperméable à la vérification.

On retrouve exactement la même logique dans la complosphère francophone. Idriss Aberkane, par exemple, agrège des événements sans rapport direct — Biden, vaccins, Nordstream, Epstein — pour affirmer que « les complotistes avaient raison », substituant à l’analyse critique une validation narrative globale. Dans le cas d’Epstein, cela va jusqu’à la diffusion d’hypothèses relevant du fantasme pur, comme l’adrénochrome ou des rituels occultes  (voir cet extrait d’une vidéo d’Aberkane).

 

Ce type de discours a un effet très concret : en mettant toutes les pistes sur le même plan, il détruit la hiérarchie de la preuve. Les faits avérés, les soupçons plausibles et les délires accusatoires sont amalgamés dans un même récit émotionnel, rendant toute accusation sérieuse suspecte par contamination.

Le résultat est paradoxal mais constant : la complosphère rend objectivement service aux bourreaux. — C’est certainement involontaire pour la plupart de celles et ceux qui répètent, mais on peut se demander si les boutiquiers du complotisme le font à dessein ou pas. Le fait demeure : la complosphère offre aux négateurs, aux responsables institutionnels défaillants et aux stratégies de diversion un alibi idéal : tout peut être rejeté comme « complotiste », puisque tout a été noyé dans un bruit narratif haineux et héroïque. La vérité, au lieu d’émerger, est dissoute.


La parole des victimes

Des associations de survivants de Jeffrey Epstein ont vivement critiqué la publication des fichiers, dénonçant leur caractère incomplet et le fait que leurs noms aient été exposés sans que des responsables présumés ne soient dévoilés ou poursuivis, qualifiant cette démarche de “outrageuse”. Ces critiques soulignent que la manière dont les documents ont été rendus publics — partielle, confuse et traumatisante — finit par détourner l’attention des faits établis vers des spéculations, des interprétations médiatiques hâtives et, parfois, des récits complotistes, ce qui nuit à une véritable compréhension et à la reconnaissance des victimes.

→ https://people.com/epstein-survivors-condemn-doj-incomplete-epstein-files-release-lawmakers-demand-full-disclosure-11897878

 


Conclusion

On entend aujourd’hui répéter que « les complotistes avaient raison ». Mais raison sur quoi, exactement — et par opposition à qui ?

Raison sur l’existence de réseaux pédosatanistes buvant l’adrénochrome du sang d’enfants ? Raison sur une pandémie de Covid-19 prétendument programmée par des élites, au motif que des échanges scientifiques sur la préparation aux futures pandémies figurent dans des documents rendus publics ?

La question centrale est ailleurs. Qui a minimisé l’affaire Epstein pendant des années ? Qui a protégé Epstein et Ghislaine Maxwell ? Qui a permis des arrangements judiciaires d’une indulgence exceptionnelle ? Et, surtout, qui a su distinguer les théories délirantes issues de Pizzagate — sacrifices d’enfants, rituels occultes, meurtres de masse — des réalités documentées de trafics sexuels, de violences, de complicités et de défaillances institutionnelles ?

Avant de proclamer que « les complotistes avaient raison », il faudrait être capable de répondre honnêtement à ces questions. Or ce que montrent de manière convergente les recherches en sciences sociales et cognitives, c’est que la mentalité complotiste n’est ni un moteur d’enquête ni un outil de progrès de la connaissance. Elle fonctionne au contraire comme un accélérateur de radicalisation, une machine à surinterpréter, à produire de l’escalade rhétorique, à empoisonner le débat public et à brouiller systématiquement la hiérarchie des preuves.

Ce brouillage ne sert ni la vérité ni la justice. Il affaiblit au contraire les accusations sérieuses, en les noyant dans un flot d’allégations extravagantes. Il offre aux responsables et aux puissants un refuge commode : celui où tout peut être disqualifié comme « théorie du complot ». Et il détourne l’attention des mécanismes bien réels — juridiques, économiques, politiques — qui ont permis à des individus extrêmement riches et influents d’échapper durablement à la prison, parfois même au jugement.

Dire que « les complotistes avaient raison », ce n’est donc pas seulement une erreur analytique. C’est participer à une confusion qui protège les coupables, fragilise les victimes et affaiblit les instruments mêmes dont les sociétés démocratiques disposent pour approcher la vérité.

 

Acermendax


Sources

Benton & Peterka-Benton (Anti-Trafficking Review) — article sur les effets de QAnon et des mythes sur l’éducation/advocacy anti-traite.
Benton, B., & Peterka-Benton, D. (2021). Truth as a Victim: The challenge of anti-trafficking education in the age of Q. Anti-Trafficking Review, (17), 113–131. https://doi.org/10.14197/atr.201221177

FitzGerald & Graham (HKS Misinformation Review) — étude “#SaveTheChildren” (cooptation conspirationniste).
FitzGerald, K. M., & Graham, T. (2024). #SaveTheChildren: A pilot study of a social media movement co-opted by conspiracy theorists. Harvard Kennedy School (HKS) Misinformation Review. https://doi.org/10.37016/mr-2020-143

Moran et al. (PACM HCI / CSCW) — information seeking en contexte conspirationniste autour de l’anti-traite (post-QAnon).
Moran, R. E., Prochaska, S., Grasso, I., & Schlegel, I. (2023). Navigating information-seeking in conspiratorial waters: Anti-trafficking advocacy and education post QAnon. Proceedings of the ACM on Human-Computer Interaction, 7(CSCW1), 1–27. https://doi.org/10.1145/3579510

Un réseau pédocriminel autour de Donald Trump ?

 

Cette affaire peut nous permettre à tous de faire un exercice d’esprit critique grandeur nature.

La Epstein Files Transparency Act a été adoptée par le Congrès américain le 18 et 19 novembre 2025, puis signée par Donald Trump ce même 19 novembre 2025. Elle ordonnait au Attorney General de rendre publics tous les documents non classifiés relatifs à Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell dans un délai de 30 jours, soit avant le 19 décembre 2025. Mais c’est seulement le 30 janvier que le Department of Justice publie une masse considérable de documents : plusieurs millions de pages, incluant des rapports, des synthèses, des images, des vidéos, ainsi que des fichiers internes issus notamment de signalements et de plaintes adressés aux autorités fédérales.

👉 Présentation générale de la publication par la presse internationale.

Il ne s’agit pas d’un « leak », ni d’un piratage, mais bien d’une publication officielle, effectuée par l’État américain lui-même, dans un cadre légal.

 

Ce que contiennent certains de ces documents

Parmi cette masse de données, figurent des tableaux de synthèse listant des complaint summaries — des résumés de plaintes ou de signalements — associés à des notable names, c’est-à-dire les noms de personnes citées dans ces récits. Les captures qui ont largement circulé sur les réseaux sociaux, et que l’on peut consulter par exemple ici montrent des entrées particulièrement choquantes.

On y lit des accusations extrêmement graves : agressions sexuelles, viols sur mineures, trafic sexuel, violences physiques. Des âges sont parfois mentionnés — 13 ou 14 ans — ainsi que des contextes précis : fêtes privées, résidences, clubs, déplacements organisés autour d’Epstein. Dans plusieurs de ces entrées, le nom de Donald Trump apparaît explicitement, parfois seul, parfois aux côtés de Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell, et parfois associé à d’autres personnalités publiques. Ces documents existent. Ils ont été mis en ligne par le Department of Justice. Et certains de ces fichiers ont ensuite été retirés temporairement ou modifiés, ce qui a renforcé leur diffusion virale via captures d’écran et rediffusions non officielles.

Ce que ces documents sont — et ce qu’ils ne sont pas

Ces tableaux ne sont pas des décisions de justice, ni des actes d’accusation, ni des conclusions d’enquête.

Les formulations sont systématiquement du type “caller reported”, “complainant stated”, “reported that”. Autrement dit : ce sont des signalements bruts, issus d’appels, de plaintes ou de témoignages, sans validation judiciaire à ce stade. La présence d’un nom dans ces tableaux ne prouve rien en soi, ni culpabilité, ni innocence. Elle atteste uniquement d’une chose : une accusation a été formulée et consignée.

Toute proportion gardée, cela rappelle un peu les interminables listes de signalement d‘effets secondaires imputés aux vaccins covid que des tas de gens se sont empressé de brandir comme des preuves que les vaccins causent des tas de mort. Le raisonnement était hâtif ; il était faux.

 

La logique et la cohérence de la magasphère

Depuis des années, une partie de l’écosystème médiatique et militant conservateur — ce qu’on appelle souvent la magasphère — est saturée de récits sur des réseaux pédocriminels d’élites, des complots sexuels organisés, des crimes monstrueux dissimulés par le pouvoir. On peut citer le pizzagate : une histoire délirante qui finit avec des pseudo-témoignage de meurtres rituels de milliers d’enfants pour récupérer l’adrénochrome de leur sang et la légende d’un État Profond dédié à cacher cette sordide histoire et dont on racontait que Donald Trump, une fois élu allait tout exploser, tout exposer… c’était avant 2016.

En 2026, on pourrait donc s’attendre à une réaction logique : si des documents officiels décrivent précisément ce type d’horreurs, impliquant des figures politiques majeures, alors cette sphère hyper militante, hyper sensible à la cause des enfants victimes d’abus, devrait s’emparer de tous ces documents et réclamer la tête de ceux dont le nom apparait. Or, ce n’est pas ce que l’on observe. Parmi les noms qui apparaissent le plus se trouve celui de Donald Trump. Elon Musk nous l’avait dit. Mais il ne nous avait pas dit que le nom d’Elon Musk figurait aussi dans les dossiers. On retrouve aussi les Clinton, Bill Gates et des dizaines de personnalités.

Dans la magasphère qui réclamait ses documents depuis dix ans, on semble ne plus être aussi intéressé par leur contenu. Sur les réseaux sociaux une grande partie des conservateurs réagit avec scepticisme, moquerie ou rejet des récits sensationnels issus de captures d’écran, et on dénonce les accusations comme étant des « fake news » ou des « rumeurs » produites par l’opposition. C’est comme si les gesticulations tonitruantes et indignées des 10 dernières années n’avaient en fait rien à voir avec la protection des enfants. Je répète, nous sommes obligés de constater que ces gens vociféraient au sujet des réseaux pédocriminels toutes ces années pour autre chose que pour protéger les enfants. Et c’est aujourd’hui que ces documents dévoilés permettent de voir clairement cette sorte de double réalité entre les propos des militants maga et leur croyances réelles.

Mais faisons bien attention. L’esprit critique est un outil qui doit d’abord nous servir à examiner nos propres croyances. Si vous êtes comme les publics en général, vous aurez tendance à partager beaucoup de mes idées et de mes valeurs et statistiquement vous êtes donc plutôt anti Trump ; qu’est-ce qui se passe dans ce camps-là ?

 

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Et de l’autre côté : une tentation inverse

Chez les opposants à Trump, le biais inverse apparaît aussi. Face à ces documents, la tentation est grande de considérer qu’on peut conclure que Donald Trump, déjà condamné pour viol, est un violeur, doublé d’un pédocrimnel. On ajoute son amitié avec Epstein et sa capacité mentir toutes les trois syllabes, et évidemment les choses s’emboitent à la perfection ; c’est presque trop limpide.

Alors les documents sortis avant-hier, du simple fait qu’ils existent bel et bien, et étant donné que la gravité du récit rend sa véracité presque évidente… Cette publication officielle équivaut déjà à une preuve. Ce n’est pas encore du complotisme au sens strict, mais c’est déjà au moins une confusion des niveaux de preuve. Un récit peut être crédible, cohérent, moralement insoutenable — et rester, à ce stade, une accusation non établie juridiquement.

Je suis comme vous, et vous êtes comme moi : nous ne savons pas si ces accusations sont vraies. Et quand on ne sait pas, on ne doit pas faire comme si on savait. Ce n’est pas parce que la magasphère a promu, diffusé, inventé et colporté des propos délirants, sales et choquants, en prenant pour cibles des individus pour la seule raison que Donald Trump les désignait comme méritant un tel traitement, ce n’est pas parce qu’un camp ultra polarisé et en total divorce d’avec la réalité a abusé presque chaque jour de toutes les occasions de harceler, salir et détruire leurs adversaires, qu’il devient raisonnable et intellectuellement digne d’en faire autant, parce que cela revient à valider un mode de confrontation politique où le réel est balancé par la fenêtre en nous laissant dans la totale incapacité de simplement vivre ensemble dans la même société.

 

Le doute a encore de l’avenir

C’est en restant exigeant avec les arguments et les preuves que nous pourrons résister à, la tentation partisane de la polarisation folle qui aveugle beaucoup de nos concitoyens qui oublient qu’un bon argument est celui qui maximise nos chance de tomber d’accord sur ce qui constitue le réel, et pas celui qui maximise les chances de faire enrager le cap d’en face.

Il y a un vrai réseau criminel autour d’Epstein, avec de vraies victimes qui méritent qu’on accorde de l’importance aux faits réels !

 

Acermendax