Archive pour la catégorie : Idéologie

On identifie sans mal certaines idéologies pour ce qu’elles sont : des combinaisons de valeurs, d’idéaux et des stratégies déployées pour les défendre.

Après dix-huit ans d’utilisation, Meta a désactivé mon compte sans m’expliquer précisément pourquoi. J’ai perdu mes archives, mes conversations et les discussions et débats de la page de La Tronche en Biais, suivie par 48 000 personnes. Pour tenter de récupérer mes propres données, je vais devoir envoyer une lettre en Irlande.

Puisque Meta est l’une des plus grandes entreprises numériques du monde et que les données réclamées proviennent d’un compte Facebook, on aurait pu s’attendre à ce que cette démarche s’effectue en ligne. La réponse à ma lettre recommandée internationale avec avis de réception est censée revenir sous 30 jours.

Si vous trouvez ça déjà un peu kafkaïen, accrochez-vous.

 

Dix-huit ans de vie numérique confisqués

La veille, le 2 septembre, Facebook a suspendu mon compte personnel. Je l’utilisais depuis dix-huit ans. Il contenait des publications, des photographies, des contacts et des milliers de conversations Messenger. Certaines relevaient de ma vie privée. D’autres étaient liées à mon travail et à mes activités de vulgarisation scientifique : échanges avec des collaborateurs, discussions avec des sources, organisation de projets et correspondances accumulées au fil des années.

La désactivation de mon compte personnel a eu une autre conséquence que Meta ne semble jamais chercher à prendre en considération : j’ai perdu l’accès à la page Facebook de La Tronche en Biais et à ses quelque 48 000 abonnés. Mon profil personnel était le seul compte disposant des droits nécessaires pour l’administrer. Cette page constitue pourtant depuis des années un véritable outil de travail : j’y diffuse mes contenus de vulgarisation scientifique et de lutte contre la désinformation, avec régulièrement des centaines de commentaires sous les publications consacrées aux sujets les plus controversés. C’est aussi un espace où s’accumulent des années d’échanges avec le public. Une décision prise contre mon compte personnel, sur la base d’une mystérieuse « association » avec un autre compte que Facebook refuse toujours d’identifier, m’a donc également privé du contrôle d’un média professionnel suivi par près de 50 000 personnes. Et, puisque j’en étais le seul administrateur, la page continue d’exister mais je ne peux plus la gérer, la modérer ni même désigner quelqu’un pour le faire à ma place. Voilà comment une décision opaque portant théoriquement sur un profil individuel peut, en quelques secondes, neutraliser un outil de communication scientifique construit pendant des années.

 

Selon le motif lacunaire fourni par Facebook, mon compte « est peut-être associé à un autre compte qui a enfreint [les] règles ». Facebook ne m’a pas indiqué quel était cet autre compte. L’entreprise n’a décrit aucune infraction précise et ne m’a communiqué aucun élément susceptible d’établir cette association. La formule employée ne disait même pas que le lien était certain : mon compte était « peut-être associé » à un autre.

J’ignore encore ce que cette phrase recouvre. Elle pourrait désigner une connexion technique, une adresse IP, un appareil, un compte usurpant mon identité, une erreur de rapprochement ou un événement de sécurité dont je n’aurais pas eu connaissance. Il existe peut-être une explication légitime. Meta la connaît peut-être. Je ne peux pas l’examiner, puisqu’elle ne me l’a pas donnée.

Cette imprécision rend la contestation presque impossible. Comment réfuter l’existence d’un lien lorsqu’on ignore avec quoi on est supposé être lié ? Comment expliquer qu’un comportement ne vous appartient pas lorsque ce comportement n’est pas décrit ? Comment se défendre lorsque l’accusation se résume à la conclusion d’un système dont on ne voit ni les données ni le raisonnement ?

Facebook m’a proposé une procédure d’appel. Je l’ai utilisée. La plateforme m’a demandé de confirmer mon identité. J’ai transmis mon passeport. Une seconde vérification m’a ensuite été imposée et j’ai fourni ma carte nationale d’identité. Après avoir reçu deux documents officiels particulièrement sensibles, Facebook a confirmé la désactivation de mon compte. L’interface m’a alors annoncé que je ne pouvais plus demander de nouvel examen.

Clap de fin.

 

Un appel sans accusation intelligible

Une plateforme privée a le droit de faire respecter ses conditions d’utilisation. Elle doit pouvoir lutter contre les faux comptes, les détournements, les escroqueries et les opérations coordonnées. Mais comment une personne peut-elle contester utilement une décision lorsqu’on ne lui communique pas les faits sur lesquels elle repose ?

Le Digital Services Act encadre précisément ce type de situation. Son article 17 impose, dans les cas qu’il vise, un exposé des motifs suffisamment clair et spécifique. Celui-ci doit notamment contenir des informations sur les faits et circonstances ayant conduit à la décision. Il doit aussi indiquer, le cas échéant, si des moyens automatisés ont été utilisés.

L’article 20 prévoit un système interne de traitement des réclamations qui doit être facile d’accès et d’utilisation. Les réclamations doivent être examinées avec diligence et sans arbitraire. Le règlement précise surtout que les décisions prises à l’issue de cette procédure doivent l’être sous le contrôle de collaborateurs qualifiés, et non exclusivement par des moyens automatisés. Le texte du Digital Services Act est consultable sur EUR-Lex.

Je ne peux pas affirmer que la décision prise contre mon compte était entièrement automatisée. Je ne peux pas davantage affirmer qu’aucun être humain n’a examiné mon appel. Les écrans de Facebook ne fournissent pas ces informations.

Cette ignorance ne constitue pas un détail secondaire. Elle est au cœur du problème. Facebook a organisé une procédure dans laquelle l’entreprise possède tous les éléments du dossier tandis que l’utilisateur ne reçoit qu’une conclusion. La plateforme détecte l’association, choisit la règle applicable, prononce la sanction, organise l’appel et détermine les informations qu’elle accepte de communiquer. La personne visée doit, quant à elle, démontrer que la décision est erronée sans connaître les données qui l’ont produite.

Leur bouton « Faire Appel » ressemble à une simple décoration destinée à donner le sentiment au citoyen qu’il a bel et bien exercé ses droits.

 

Le bouton qui ne télécharge rien

La désactivation définitive de mon compte, signifiée dans la nuit, s’accompagnait d’une proposition rassurante : « Télécharger vos informations ». Ce bouton reconnaissait implicitement que la disparition de mon accès à Facebook ne devait pas entraîner celle de dix-huit ans d’archives. Il laissait penser que je pourrais, au minimum, récupérer une copie de mes données avant que la porte ne se referme.

Le bouton ne fonctionnait pas.

Je n’ai obtenu ni archive ni procédure d’exportation utilisable. Facebook m’indiquait que mes informations pouvaient être téléchargées tout en m’empêchant de les télécharger. Il ne s’agissait plus seulement de contester la fermeture du compte. Même si Meta estimait avoir de bonnes raisons de m’interdire l’accès à son service, cette décision ne faisait pas disparaître mon droit d’accès aux données personnelles que l’entreprise détenait encore à mon sujet.

L’article 15 du RGPD permet à une personne de savoir quelles données un organisme traite et d’en obtenir une copie. La demande peut aussi porter sur les finalités du traitement, les catégories de données concernées, leurs destinataires, leur durée de conservation et, dans certaines situations, l’existence d’une prise de décision automatisée. La CNIL rappelle que l’organisme doit en principe répondre dans le mois suivant la réception de la demande. Elle propose elle-même un modèle de courrier pour exercer ce droit.

Je me suis donc rendu sur le portail officiel consacré par Meta aux demandes relatives au respect de la vie privée. Le portail proposait de choisir parmi les différents services du groupe. J’ai sélectionné Facebook. S’est alors ouvert une fenêtre où Meta m’a demandé de me connecter.

Or le compte nécessaire à cette authentification venait d’être désactivé par Meta.

J’ai néanmoins suivi le parcours. Facebook a reconnu mon compte, puis refusé le mot de passe que j’utilisais encore quotidiennement avant la suspension. L’interface affirmait qu’il avait été modifié « il y a environ cinq mois ». Cette information est clairement incompatible avec mon utilisation du compte et avec le mot de passe conservé par mon gestionnaire. Si je dis que META me baratine et se moque de moi en invoquant faussement un mot de passe périmé, vous trouvez que j’exagère ?

À ce stade, Facebook me proposait lui-même de « sécuriser mon compte » dans le cas où quelqu’un aurait changé mon mot de passe sans mon autorisation. J’ai donc cliqué sur ce bouton.

La page suivante m’a annoncé que mon compte était désactivé. Nouveau clap de fin.

 

Si vous avez bien suivi les faits : Facebook désactive le compte ; son portail consacré à la vie privée exige une connexion à ce compte ; le mot de passe est refusé ; la procédure de sécurisation renvoie vers l’écran de désactivation. Le canal prévu pour exercer un droit devient inutilisable précisément parce que la plateforme a pris la décision qui rend l’exercice de ce droit nécessaire.

 

Quand la procédure exige l’accès que vous avez perdu

Après avoir raconté cette situation, j’ai reçu le témoignage public d’un utilisateur se présentant sous le pseudonyme Ionesco. Son récit ne constitue pas une preuve de ce qui m’est arrivé, et je ne suis pas en mesure d’en vérifier indépendamment chaque détail. Il décrit néanmoins un mécanisme suffisamment proche pour mériter d’être cité.

Le compte Facebook de son entreprise aurait été compromis deux ans auparavant lors d’une attaque informatique. Les pirates seraient parvenus à lui associer un compte Instagram, puis auraient utilisé les comptes pour diffuser des arnaques. Lorsqu’il a tenté de déposer une réclamation, on lui aurait expliqué que le seul compte autorisé à le faire était le compte Instagram associé. C’est-à-dire le compte du pirate.

Malgré de nombreux échanges avec différents services, il affirme n’avoir jamais récupéré le compte de son entreprise. Il aurait perdu une année d’activité, des milliers de clients et ses messages. Un interlocuteur de Meta lui aurait finalement conseillé de repartir de zéro, en lui expliquant qu’avec de bonnes vidéos il pourrait retrouver dix mille abonnés en quelques jours. Le conseil serait presque drôle si l’objet perdu était une partie de jeu vidéo. Il l’est moins lorsqu’il s’agit d’un outil de travail, d’une clientèle et d’une année de correspondances.

Son histoire et la mienne n’ont pas nécessairement la même origine. Dans son cas, il est question d’un piratage. Dans le mien, Facebook évoque une association non expliquée avec un autre compte. Mais la forme du piège est identique : pour demander réparation, l’utilisateur doit disposer de l’accès dont la perte constitue justement le problème. Si le compte est piraté, la réclamation doit partir du compte du pirate. Si le compte est désactivé, la demande d’accès aux données exige une connexion au compte désactivé. Qu’elle résulte d’une conception défaillante, d’une automatisation excessive, d’une indifférence aux cas limites ou d’un choix délibéré, cette architecture aboutit à une situation profondément anormale : Meta place devant l’exercice de droits reconnus aux utilisateurs des obstacles que ses propres décisions ont créés.

 

Sortir de Facebook pour contester Facebook

J’ai cherché un autre moyen électronique officiel de contacter le délégué à la protection des données de Meta Platforms Ireland. Je voulais transmettre ma demande sans dépendre du compte désactivé. Les chemins que j’ai trouvés me ramenaient à une authentification Facebook ou à des formulaires qui ne correspondaient pas à ma situation. L’un des portails rencontrés était réservé à certains organismes habilités dans le cadre du Digital Services Act. Il demandait d’attester que l’on agissait en qualité de représentant autorisé. Je n’allais évidemment pas faire une fausse déclaration pour franchir une étape de plus.

Diverses adresses électroniques attribuées à Meta circulent sur Internet. Je n’en ai trouvé aucune que je puisse authentifier avec assez de certitude dans une source officielle actuelle pour faire reposer ma demande sur elle. Il restait l’adresse postale de Meta Platforms Ireland Limited, à Dublin.

J’ai donc rédigé une demande d’accès fondée sur l’article 15 du RGPD. J’y ai indiqué l’adresse de mon ancien profil, la date de désactivation et l’adresse électronique associée au compte. J’ai demandé une copie de mes publications, de mes photographies, de mes vidéos, de mes données d’activité et des informations liées à mes conversations Messenger, sous réserve des droits des tiers. J’ai également demandé les informations prévues par l’article 15 concernant les traitements réalisés par Meta et l’éventuelle intervention d’une décision automatisée ou d’un profilage pertinent dans la suspension du compte. J’ai rappelé que l’entreprise prétendait m’associer à un autre compte sans identifier celui-ci. Enfin, j’ai demandé que les données ne soient pas irréversiblement supprimées pendant l’examen de ma demande.

Il est difficile de trouver meilleure illustration du fossé qui sépare un droit de son exercice. Pour récupérer des données numériques détenues par une entreprise qui organise une grande partie de la vie sociale mondiale, je dois envoyer un courrier papier dans un autre pays.

Le RGPD ne m’imposait pas cette voie. Le règlement permet l’exercice électronique du droit d’accès. Mais le papier est devenu nécessaire parce que Meta a choisi de rendre inopérant tout canal dématérialisé permettant d’exercer ce droit. Lorsque la lettre aura été distribuée, le délai de réponse commencera à courir. Si Meta estime la demande complexe et souhaite prolonger ce délai, l’entreprise devra m’en informer et expliquer ce report pendant le premier mois. La CNIL rappelle ces règles sur son site.

À l’heure où j’écris ces lignes, le courrier est prêt à partir.

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Les recours que Facebook ne vous montre pas

J’ai également saisi Appeals Centre Europe. Cet organisme indépendant est certifié dans le cadre de l’article 21 du Digital Services Act. Il peut examiner certaines décisions prises par les grandes plateformes, notamment la suspension ou la désactivation d’un compte Facebook.

La différence avec l’appel interne de Meta est immédiate. Appeals Centre Europe annonce recueillir des informations auprès de la plateforme et soumettre le dossier à des experts. Son portail a accepté ma demande et confirmé son enregistrement.

Quelques heures plus tard, à 15 h 40, ce recours s’est refermé à son tour. Appeals Centre Europe m’a informé qu’après examen de mon dossier, celui-ci « n’est pas recevable au titre de l’article 21 » du Digital Services Act. Sans examiner le bien-fondé de la désactivation, l’organisme a rendu une décision procédurale et clos le dossier. Le Centre peut bien examiner certaines suspensions de comptes Facebook, mais son champ de compétence comporte des limites importantes : il exclut notamment plusieurs décisions fondées sur le « comportement du compte » plutôt que sur un contenu déterminé. Je ne sais pas dans quelle catégorie exacte mon dossier a été rangé. Le formulaire lui-même était d’ailleurs mal ajusté à ma situation : pour contester la désactivation de mon compte, il m’obligeait à sélectionner un « type de contenu », et aucune option ne correspondait réellement au motif qui m’avait été communiqué.

Le résultat, lui, ne prête pas à interprétation : le recours extrajudiciaire que j’avais identifié pour faire examiner la décision de Meta s’est arrêté avant même l’examen du fond. Personne ne m’a donc davantage expliqué quel serait cet autre compte auquel Facebook prétend m’associer, ce qu’il aurait fait, ni sur quels éléments repose cette association.

 

Cette voie de recours représente néanmoins un progrès réel. Jusqu’à une période récente, une personne confrontée à la fermeture de son compte devait essentiellement demander à la plateforme de revenir sur sa propre décision ou engager une procédure judiciaire longue et coûteuse.

Il faut cependant regarder les limites du dispositif. Les décisions d’Appeals Centre Europe ne sont pas contraignantes. Les plateformes sont tenues de coopérer de bonne foi avec l’organisme, mais elles conservent la possibilité de ne pas appliquer sa conclusion. Appeals Centre Europe indique lui-même avoir rencontré des situations où une plateforme n’a pas suivi une décision favorable à l’utilisateur. Cette limite figure clairement dans sa foire aux questions.

J’ai enfin adressé un signalement à l’Arcom, qui exerce en France la fonction de coordinateur pour les services numériques. Je lui signale qu’une plateforme a prononcé une désactivation définitive sur la base d’un motif pratiquement impossible à contester, avant de rendre matériellement inaccessible le canal électronique permettant de réclamer les données du compte.

Nous avons bâti une architecture européenne des droits numériques, avec un règlement sur les données personnelles, un règlement sur les services numériques, des autorités nationales et des organismes indépendants de règlement des litiges. Mais pour un utilisateur ordinaire, cette architecture demeure largement invisible. Facebook ne m’a pas guidé vers elle de manière utile. J’ai dû identifier seul les textes applicables, trouver l’organisme compétent, comprendre la différence entre un appel interne, un règlement extrajudiciaire, un signalement à l’Arcom et une demande d’accès au titre du RGPD.

Il faut beaucoup travailler pour devenir le bénéficiaire effectif de droits que l’on possède déjà — en théorie.

 

Nous ne possédons pas nos archives

Pendant dix-huit ans, j’ai considéré Facebook comme un lieu où je déposais des éléments de ma vie. Je savais que l’entreprise collectait des informations à mon sujet. Je savais que son modèle économique reposait largement sur leur exploitation. J’acceptais ce compromis puisque cette plateforme était pour moi avant tout un lieu de libre expression et de diffusion de mon travail auprès du public. Mes textes, mes photographies et mes conversations continuaient intuitivement à me paraître miens. La désactivation du compte corrige brutalement cette illusion.

Je suis l’auteur de certains textes dont je ne conserve pas nécessairement de copie. J’ai participé à des conversations pendant des années, mais je ne peux plus les relire. J’ai constitué un réseau de contacts que je ne suis pas capable de reconstituer. Mes souvenirs existent peut-être encore sur les serveurs de Meta, mais leur accessibilité dépend désormais d’une décision unilatérale de l’entreprise. La dépendance dans laquelle nous baignons ne vient pas seulement de la surveillance ou du profilage. Elle vient aussi du fait que nous avons confié à quelques entreprises la garde matérielle de pans entiers de notre mémoire, de notre sociabilité et de notre travail.

Lorsqu’un compte disparaît, la sanction ne se limite pas à l’interdiction d’utiliser un service. Elle peut emporter avec elle des années de relations et de documents. La réponse prêtée à Meta dans le témoignage d’Ionesco résume parfaitement la désinvolture que permet cette asymétrie : repartez de zéro ; avec de bonnes vidéos, vous récupérerez vos abonnés. Comme si une communauté se réduisait à un compteur. Comme si des années de conversations pouvaient être remplacées par quelques jours de production de contenu. Comme si le temps humain ne coûtait rien.

 

Où sont les humains qui gèrent nos réseaux numériques ?

Les interfaces des plateformes sont couvertes de mots rassurants. Elles proposent de faire appel, de sécuriser un compte, de télécharger des informations et de contacter un service consacré à la vie privée. Ces formules donnent l’impression que l’utilisateur conserve le contrôle. Leur présence dispense presque l’entreprise d’avoir à démontrer que les procédures correspondantes fonctionnent dans les situations où elles sont indispensables. Facebook, Instagram, X, TikTok et les autres plateformes sont omniprésents sur nos écrans et dans nos vies, mais elles n’ont pas de numéro de téléphone, d’email ou d’adresse où présenter une requête ou un contencieux à des êtres humains.

Je constate qu’un bouton intitulé « Faire appel » ne garantit pas que l’accusation sera suffisamment expliquée pour être contestée. Qu’un bouton intitulé « Télécharger vos informations » ne garantit pas une copie de mes données personnelles. L’administration de Meta produit ainsi une succession d’écrans donnant l’apparence d’un recours : réponses standardisées, embranchements automatiques, portes fermées et presque aucune possibilité de demander à un être humain pourquoi la machine vous conduit là. Kafka en tirerait de quoi sublimer son œuvre.

Au-delà de la fermeture inexpliquée de mon compte personnel, qui me prive également du contrôle d’une page de vulgarisation suivie par 48 000 personnes, ce qui porte préjudice à mon activité de vulgarisation scientifique, le scandale est que l’entreprise qui détient les informations organise une procédure incapable de corriger ses propres erreurs et oblige l’utilisateur à chercher hors de la plateforme les moyens de comprendre ce qu’elle lui reproche.

J’ai pu engager ces démarches parce que j’avais du temps, un peu d’énergie et quelques compétences. J’ai conservé des captures, étudié les textes, créé un compte auprès d’un organisme de recours, rempli un formulaire destiné à l’Arcom, rédigé une demande fondée sur le RGPD et préparé un recommandé international. Combien de personnes poursuivraient le parcours jusqu’au bout ? Combien abandonneraient après le premier refus de connexion ? Combien sauraient que la désactivation d’un compte Facebook peut être contestée devant un organisme indépendant créé par le droit européen ? Combien comprendraient qu’il faut distinguer la restauration du compte, le contrôle de la décision au regard du DSA et l’accès aux données au titre du RGPD ? Un droit dont l’exercice exige autant de connaissances, de temps et d’obstination ne protège efficacement qu’une minorité de personnes.

Grâce à mon activité professionnelle, j’ai quelques contacts qui ont cherché à m’aider. L’un d’eux a pu joindre directement une responsable du service Public Policy de Meta. Elle lui a répondu : « Merci pour le signalement, j’ai bien transmis à nos équipes et ne manquerai pas de revenir vers vous dès que j’obtiens plus d’informations à ce sujet. » Je mesure le privilège presque absurde que représente le simple fait d’avoir réussi à atteindre un être humain chez Meta. La plupart des utilisateurs placés dans la même situation n’auront jamais cette possibilité.

La colonisation numérique

Mais il demeure que je ne sais toujours pas si Facebook avait une raison valable de désactiver mon compte. Je ne sais pas quel compte lui aurait été associé. Je ne sais pas si cette association résulte d’une erreur, d’un piratage, d’un rapprochement automatisé ou d’un fait que Meta refuse simplement de m’exposer. Je ne prétendrai donc pas avoir démontré que l’entreprise a sciemment sanctionné un utilisateur innocent. Les éléments dont je dispose ne permettent pas de l’affirmer.

Ils permettent, en revanche, d’établir le déroulement de la procédure. Mon compte a été désactivé sur la base d’une association non expliquée. Deux pièces d’identité ont été fournies. L’appel interne n’a livré aucun fait supplémentaire. Le bouton de téléchargement n’a pas permis de récupérer les données. Le portail Privacy a exigé une authentification au compte désactivé. La procédure de sécurisation a ramené au point de départ. Pour exercer mon droit d’accès d’une manière traçable, j’ai dû écrire à Meta en Irlande. Cette histoire montre une violente asymétrie où la multinationale a tous les pouvoirs.

En théorie Meta reste soumise au droit européen et peut faire l’objet de contrôles, de plaintes et de recours. Mais entre le texte juridique et la personne qu’il protège se trouve l’interface de Meta. L’entreprise dessine le parcours, choisit les informations affichées, détermine les justificatifs demandés et programme les portes qui s’ouvrent ou restent fermées.

 

L’internaute sanctionné par une grande plateforme numérique découvre ainsi une situation étrange : ses droits existent, mais leur exercice effectif peut exiger de sortir entièrement de l’écosystème qui les entrave — saisir une autorité publique, solliciter un organisme européen de règlement des litiges, invoquer le RGPD, et finalement envoyer une lettre recommandée dans un autre pays.

Il reste quelque chose de politiquement vertigineux dans cette situation. Une entreprise américaine privée peut devenir l’intermédiaire de nos relations sociales, conserver dix-huit années de notre mémoire, héberger nos outils professionnels et nos communautés, puis nous en retirer l’accès par une décision dont nous peinons même à obtenir les motifs précis. Le droit européen demeure applicable, évidemment. Mais c’est à l’utilisateur de parvenir à l’atteindre derrière l’architecture procédurale construite par la plateforme. Facebook tire pendant ce temps une valeur économique de nos interactions, de nos publications et du travail des producteurs de contenus qui font vivre son réseau. Des collègues ayant vécu cette mésaventure ont parfois pu récupérer leur compte au bout de 6 mois, une période durant laquelle l’écosystème de Facebook particulièrement complaisant avec les arnaques, la désinformation et de nombreuses activités illégales, notamment autour de la santé, sera privé d’une page dédiée à assainir cet environnement de plus en plus dégradé.

Lorsque quelques entreprises étrangères disposent d’un tel pouvoir sur nos communications, nos archives, nos activités professionnelles et jusqu’aux moyens pratiques d’exercer nos droits, la question dépasse largement mon compte Facebook.

Dites-moi si, à vos yeux, cela commence à ressembler à une forme de néocolonisation numérique.

 

Acermendax

 

 

À la suite de ma chronique consacrée à Jason Arday, j’ai reçu un courrier de Joëlle Le Marec, professeure au Muséum national d’Histoire naturelle, et Igor Babou, professeur à l’Université Paris Cité. Tous deux travaillent en sciences sociales et ont notamment consacré une partie de leurs recherches aux rapports entre sciences, institutions, médias et société.

Ils partageaient une partie de mon diagnostic sur l’instrumentalisation de l’intégrité scientifique dans l’affaire Arday, mais contestaient plusieurs éléments de mon analyse : la place accordée au cas Nathan Cofnas, ma manière de parler des « faits » et des critères de scientificité, ainsi que l’idée de renforcer le contrôle de l’intégrité par de nouvelles structures indépendantes. Leur désaccord porte plus largement sur les conditions concrètes dans lesquelles la recherche fonctionne aujourd’hui et sur ce qui permettrait réellement de mieux protéger son intégrité.

Après quelques échanges, nous avons convenu de publier ici leur contribution afin d’apporter au public un éclairage supplémentaire sur les questions complexes connectées à l’intégrité scientifique.

Acermendax

Mon analyse en vidéo peut également être lue ici : « Jason Arday : scandale académique, guerre idéologique et tragédie »



Cher Thomas Durand,

Nous sommes deux enseignant·es chercheur·es, professeur·es en sciences sociales à l’université Paris Cité et au Muséum National d’Histoire Naturelle, qui avons mené et dirigé des recherches sur les relations entre sciences et société, et qui enseignons également sur ces domaines. Nous connaissons et apprécions beaucoup vos émissions.

Nous avons visionné avec grand intérêt le podcast intitulé « Jason Arday : scandale académique, guerre idéologique et tragédie » sur la chaîne « La tronche en biais », ainsi que les conclusions et interprétations que vous en tirez. Nous avons trouvé ce travail d’analyse remarquable, très étayé et très clair, et nous vous en remercions.

Mais plusieurs choses nous donnent envie de vous répondre, car nous sommes en désaccord avec certaines de vos conclusions ainsi qu’avec certaines orientations de votre propos. Les questions traitées nous semblent essentielles à nous également, et c’est aussi par respect pour votre remarquable effort d’enquête et votre souci d’un  débat éclairé que nous vous adressons cette réponse. Vous pouvez la publier, ou nous répondre à titre personnel, comme vous le souhaitez. De notre côté, nous publierons certainement notre texte sur nos blogs respectifs, en indiquant le lien vers votre émission.

Sur le fond, nous sommes d’accord avec vous quand vous expliquez que l’intégrité scientifique sert de prétexte, et peut être instrumentalisée pour disqualifier certain·es chercheur·es. Nous sommes par ailleurs bien convaincu.es de la nécessité des dispositifs de lutte contre les discriminations systémiques. Au cours de nos carrières respectives, que ce soit dans le domaine de la recherche scientifique – nous la pratiquons souvent en interdisciplinarité avec des collègues des sciences de la nature, ce qui nous donne des points de référence diversifiés – ou de l’enseignement supérieur, nous avons été très tôt témoins des obstacles qui limitent l’accès des personnes racisées aux cursus ou aux carrières et responsabilités de la recherche et de l’enseignement supérieur, indépendamment de leurs compétences. Nous sommes donc convaincu·es de l’existence d’un racisme structurel dans nos institutions, racisme qui ne se limite pas aux affaires qui émaillent les réseaux sociaux (insultes, agressions verbales, etc.) mais qui est d’autant plus pernicieux qu’il est plus diffus, et, partant, plus efficace pour empêcher des étudiant·es ou collègues de qualité d’exprimer leurs compétences et leurs savoirs.

L’expression parfois quasi explicite de ce racisme a même été encouragée par notre ministère de tutelle et par notre gouvernement, en particulier depuis les prises de positions désastreuses de Frédérique Vidal sur « l’islamo gauchisme » à l’université. A l’époque l’ensemble des instances scientifiques avait réagi en dénonçant l’absurdité de cette notion diffusée dans les médias. Hélas, la capacité de réaction au nom d’un consensus scientifique sur la dangerosité d’un concept faux semble avoir disparu depuis. Comme souvent, les médias ont imposé un cadrage, invité des chercheurs à s’exprimer sur des bases perverties par l’obsession des « angles » chez les journalistes. Ayant travaillé sur les effets de compétition entre discours médiatiques et discours scientifiques, nous avons vu évoluer les rapports de légitimité qui ont amené beaucoup de nos collègues à intégrer des termes, des formules, des cadrages qu’ils auraient méprisé quelques années auparavant.

Mais c’est plutôt ce que vous dites sur le caractère en effet utilitariste et non rigoureux de la défense de l’intégrité scientifique qui nous donne envie de répondre.

Vous présentez trois exemples de manquements à l’intégrité scientifique, avérés et étayés,  qui n’ont pas eu de conséquences majeures sur les carrières des universitaires fautifs, contrairement à ce qui s’est passé pour Jason Arday. Mais pourquoi ne pas intégrer à ces exemples le chercheur de l’université de Gand, Nathan Cofnas, qui pourtant peut parfaitement illustrer le cas d’un manquement majeur à un principe d’intégrité puisqu’il diffuse des discours racialistes totalement faux au plan scientifique ? La théorie de la race qu’il promeut est en effet invalidée tant par les sciences du vivant que par les sciences sociales. Il ne s’agit donc pas d’un discours d’opinion qui s’opposerait à d’autres opinions dans une controverse culturelle (en gros, les réactionnaires contre les woke, ou la droite contre les gauchistes) : il s’agit d’énoncés racistes scientifiquement faux, et qui en France seraient illégaux. Comment un chercheur qui promeut des théories racistes, c’est à dire fausses, mais qui dénonce les manquements à l’intégrité d’un autre chercheur, n’est-il pas lui-même directement interpelé sur un manquement aussi grave à l’intégrité scientifique ? Bien sûr, vous prenez de la distance avec cet illuminé, mais il faut sans cesse rappeler que les théories racistes sont fausses et qu’il est donc absolument scandaleux qu’un chercheur comme Cofnas soit pris au sérieux par une université ainsi que par des médias et relais d’opinion.

Il nous semble que deux éléments jouent en faveur d’une sorte de mise à distance du cas de Nathan Cofnas.

Le premier est le périmètre de ce qui est considéré comme « science ». Les exemples de manquements à l’intégrité scientifique que vous choisissez se situent dans le champ des sciences formelles. Il y en a également dans les sciences sociales, et les sciences humaines comme la philosophie, d’ailleurs très régulièrement attaquées sans que leurs épistémologies propres soient mobilisées à l’appui de la caractérisation du manquement à l’intégrité, en plus de ce qui concerne les questions techniques de plagiat ou de fraude dans la production ou le traitement des données.

Le second élément qui intervient nous semble être le flou concernant les statuts professionnels des « scientifiques » qui sont, il est vrai, relativement complexes, mais pas plus que ceux d’autres métiers spécialisés. Cofnas est post-doctorant, et non titulaire. Comme vous le savez, les conditions de recrutement ne sont pas les mêmes en France et dans d’autres pays. Un·e « post-doctorant·e » n’est pas un·e universitaire en poste, mais un·e personne recruté·e sur un contrat court (deux ou trois années), avec des modalités moins exigeantes que celles des concours pour les postes de titulaires. On peut d’ailleurs signaler au passage les politiques de précarisation systématique qui sont totalement contradictoires avec des recrutements symboliques, souvent ponctuels, qui permettent d’afficher une volonté d’inclusion sur fond de perte d’emplois scientifiques très importantes dans de nombreux pays, comme le Royaume Uni évidemment, mais aussi la France. Tout cela signifie que Cofnas n’a pas, au plan académique, la même position ni la même légitimité que celle d’un chercheur en poste. Cela n’excuse d’ailleurs en rien le fait qu’il soit parfaitement anormal qu’il ait pu être recruté dans une université pour faire un post-doctorat sur des bases scientifiquement grotesques, mais il n’est pas inutile quand même de signaler qu’il est post-doctorant en philosophie, et non « professeur ». La plupart des médias ne s’embarrassent pas de ces précisions, et le qualifient volontiers  de « philosophe américain », ce qui le pare d’une légitimité sans doute abusive.

Le deuxième point qui nous semble appeler une discussion est toute la dernière partie de votre propos.

Vous insistez sur le fait que la science doit exposer y compris les faits qui déplaisent, puisque c’est la marque même de la rigueur et de la valeur accordée à la recherche de la vérité. La question des « faits » semble centrale dans cette caractérisation de la scientificité.

Mais il nous semble que cette conception renvoie plutôt aux sciences dites « dures » (physique, chimie, biologie, etc.). Elle ne convient pas du tout aux sciences humaines et sociales ni aux Lettres et Langues,  ni aux mathématiques, ni même à une bonne partie des sciences qui pratiquent l’enquête empirique, que ce soit sur des faits sociaux ou sur des phénomènes biophysiques. En effet, quelles que soient les disciplines, la pertinence des questions (qui orientent la caractérisation des faits) est essentielle, et doit être évaluée dans le cadre d’une connaissance précise des savoirs déjà produits et des débats en cours ou passés. Elles sont cependant parfois mal formulées, notamment quand elles reflètent des priorités stratégiques, économiques, et politiques, etc., qui ne contribuent en rien à la compréhension du monde. Des questions non pertinentes peuvent générer une production très importantes de données – de « faits » – qui saturent le champ des débats scientifiques et qui masquent des questions réellement importantes ou des phénomènes non étudiés. En témoignent par exemple les travaux de David Edgerton sur l’histoire des techniques, quand il montre que l’obsession pour les nouvelles technologies masque la réalité des usages de la technique, à savoir que la technique la plus présente dans le monde est celle de la tôle ondulée, et non l’informatique. Ou encore quand il fait apparaître la place prépondérante des animaux de trait dans la deuxième guerre mondiale, là où on la pensait comme essentiellement mécanisée.

 

Les sciences sociales ont produit quantité de données sans intérêt sur la base de questions ou de cadrages faux, comme la hiérarchie des races ou des genres, justement. Les études féministes et décoloniales fournissent de très nombreux exemples de ces phénomènes de productions de « faits » basés sur des cadrages qui masquent une grande partie de la réalité, à savoir que nombre de questions posées et de « faits » considérés comme tels tirent leur légitimité d’une forme de virilisme actif dans les sciences, ou d’enjeux qui héritent de la colonialité.

Or, ces cadrages préalables à la production des données interviennent fortement dans la définition de ce qu’on définit comme des faits, et par conséquent, dans la production de savoirs à prétention de vérité.

Les sciences dites « exactes » ne peuvent pas ici faire référence à elles-seules en matière de scientificité ni d’intégrité scientifique, d’une part car les études de sciences ont bien démontré leur porosité aux enjeux politiques, sociaux et économiques (en cela elles ne diffèrent pas des sciences humaines et sociales), et d’autre part parce que les sciences humaines et sociales sont constamment soupçonnées de manquements et malmenées par leurs tutelles, alors qu’elles s’appuient sur des siècles d’une culture critique épistémologique et éthique, distincte de celle des sciences dites « exactes ». Autrement-dit : les sciences sociales et désormais une partie des recherches environnementales (anthropologie et écologie politique notamment) s’inscrivent dans – et revendiquent – des épistémologies distinctes de celles des sciences qui travaillent sur ce qui a été constitué comme « la nature », à savoir un domaine séparé de la culture, ce qui constitue une conception aujourd’hui dépassée. Dans la période contemporaine, les sciences humaines et sociales ainsi que les lettres et langues sont soumises abusivement à un soupçon généralisé et à des attaques constantes de la part des disciplines hégémoniques des sciences de la nature, alors même qu’elles ont travaillé très sérieusement à déconstruire des cadrages théoriques, des masquages idéologiques, et à analyser les conditions socio-politiques de la fabrique d’ignorances structurelles. Les critères de scientificité ont été profondément transformés par le réexamen de ce en quoi consiste l’« objectivité » en philosophie des sciences, notamment grâce à une perspective féministe. L’éthologie a été transformée par des chercheuses aujourd’hui reconnues pour avoir été au-delà de la collecte de « faits », et pour avoir ainsi à la fois mis au jour des biais extrêmement forts dans les approches classiques, et fait apparaître la dimension relationnelle de la production des savoirs.

Les sciences formelles peuvent et doivent elles-mêmes évoluer en particulier aux frontières des problématiques nature-culture. Elles ne peuvent pas actuellement servir de modèle neutre dans l’évaluation de la rationalité ou de l’éthique scientifique, comme si elles n’étaient pas juges et parties dans ce domaine. Précisons encore à ce sujet, que si ce sont les sciences sociales qui sont généralement créditées – ou dénoncées –  pour ce travail de déconstruction critique des formes classiques de la rationalité (avec les travaux de Bruno Latour et Michel Callon dans les années 1980 par exemple), en réalité ce mouvement a commencé bien avant, et a été mené par le mouvement français d’« (auto)critique des sciences »,  au début des années 1970 par des chercheurs comme le mathématicien Alexandre Grothendieck, le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond ou le biologiste Pierre Clément, pour ne citer que les plus connus à l’époque. Nous avons mené un travail de documentation et d’analyse de ce mouvement, qui s’inscrivait à la charnière d’enquêtes empiriques, de réflexions théoriques, et d’une militance anticapitaliste, écologiste, décoloniale et féministe précoce, au sein des sciences dites « exactes » (voir ici : https://science-societe.fr/tag/critique-des-sciences/).

Enfin un troisième point nous donne envie de réagir. Dans votre conclusion, vous proposez la création de services, pour traiter des questions de recrutement, de plagiat, de fraude scientifique, etc. Or, il existe déjà d’innombrables procédures et dispositifs, qui fonctionnent bon an mal an : les métiers de la recherche et de l’enseignement supérieur sont certainement ceux pour lesquels tout recrutement, et tout énoncé publié, doit être vérifié par de multiples instances collégiales, sur la base de l’examen contradictoire, de la vérification des données, de la rigueur et de la cohérence de l’argumentation, de la logique du raisonnement, etc., et ce bien plus que dans aucun autre métier. Mais, en effet, comme vous le signalez à juste titre avec les exemples de scandales dans les recrutements, il y a des manquements. Mais pour proposer des solutions, il nous semble qu’il faudrait vraiment rendre compte de l’ordinaire du scrupule quotidien invisibilisé des universitaires, du travail de fourmi consistant à vérifier collectivement et dans le débat critique chaque détail avec acharnement, que ce soit pour les enquêtes, les formes de publications, les recrutements, les progressions de carrières. Il s’agirait alors plutôt de transformer la hiérarchie de ce qui est important dans le travail scientifique. Plutôt que de créer des instances nouvelles : prendre au sérieux beaucoup plus systématiquement les alertes internes, le travail de soin, les efforts consentis par certain·es collègues, et mettre en place les conditions organisationnelles pour protéger véritablement ces pratiques et ces efforts.

Mais les milliers de filtres collectifs inscrits dans une tradition critique et, en principe, dans une pratique du débat collectif, ne peuvent pas empêcher les fraudes d’exister, ni les contournements de normes, ni les erreurs, surtout dans un contexte de très forte injonction à la compétitivité, à la productivité, et à la visibilité. Car de réformes imposées en injonctions absurdes, tout l’appareil collégial des sciences a été très rapidement détruit au profit du dogme de la compétition de toustes contre toustes, ce qui ne peut mener qu’à toujours plus de fraudes et de manquements à l’intégrité scientifique : ce n’est pas faute d’avoir dénoncé collectivement ces décisions politiques depuis des décennies, mais ni les médias mainstream, ni les politiques n’ont écouté ni cherché à comprendre la communauté universitaire en lutte contre ces réformes, et qui anticipaient souvent l’augmentation des fraudes. « Qui aurait pu prédire ? ».

Pour rester dans ce thème, nous pensons que la délégation de l’intégrité à de nouveaux services ou de nouvelles instances supposées indépendantes ne ferait qu’accroître le problème. Déléguer ce pouvoir de création de nouvelles instances aux structures de directions des universités et des organismes de recherche – car ce serait évidemment elles qui s’en chargeraient, compte tenu des rapports de forces et des jeux d’acteurs actuels dans ce secteur -, leur donner la responsabilité de la mise en place d’instances ou de services « indépendants » pour assurer les contrôles d’intégrité, renforcerait inévitablement la place de personnes qui ont largement montré qu’elles n’étaient pas elles-mêmes indépendantes des jeux de pouvoir et des collusions avec l’argent : on peut rappeler les accords universitaires récents avec des acteurs privés comme Total à l’université de Saclay ou même au Collège de France (pour une chaire sur le développement durable…) ou encore au Muséum National d’Histoire Naturelle, et les diverses prises de parole de jeunes ingénieur·es scandalisé·es qui préfèrent « bifurquer » au nom de principes éthiques. Les instances de direction ou les présidences de nos établissements n’ont souvent elles-mêmes que peu de respect pour les sciences, et elles n’ont guère montré leur capacité à résister à l’instrumentalisation du savoir par les puissances du marché ou par les idéologies politiques du moment, alors que c’est le plus souvent à un niveau hiérarchiquement inférieur, celui des personnels, du chercheur lambda, des personnels administratifs ou des agents des bibliothèques jusqu’au travail quotidien de direction des unités que l’on trouve généralement des ressources éthiques et un certain respect des valeurs concrètement pratiquées. Au-delà, « plus haut » en somme, on sort des frontières de l’institution maintenue jour après jour, pour entrer dans le monde des cooptations douteuses, des compromissions serviles, de l’obsession de la performance et du contrôle.

 

Actuellement, ce sont les enquêtes sur le travail ordinaire qui font apparaître les espaces où des principes sont très concrètement assumés et défendus, notamment contre une hiérarchie soucieuse de management et de visibilité, et qui méconnaît le travail ordinaire structuré par le souci de faire au mieux. Les travaux de Christophe Desjours en psychodynamique du travail ont révélé l’ampleur des souffrances éthiques chez les agents obligés de faire l’inverse de ce qu’ils savent être leur devoir et l’usage de leurs savoirs, par exemple dans la gestion des forêts. Nous sommes dans des situations très proches dans les institutions de service public, dont font partie bien sûr l’enseignement supérieur et la recherche publique.

 

Les entorses à l’intégrité scientifique que vous relevez dans l’enseignement supérieur et la recherche sont réelles et scandaleuses. Mais pour y réfléchir sérieusement, il faudrait tout de même signaler que le mépris pour les normes les plus élémentaires de la rationalité scientifique traverse l’ensemble de nos sociétés. Le mensonge d’État, impuni et sans conséquence, caractérise bien en ce moment la parole politique, y compris face aux sciences dures ! Pensez par exemple au vote de la récente loi Duplomb 2, qui s’est effectué sans tenir aucun compte des avis de dizaines de sociétés savantes et médicales démontrant le caractère cancérigène des pesticides. Pensons également aux récents épisodes caniculaires : « Qui aurait pu prédire ? » Le GIEC avait prédit ces canicules depuis 1990, et tout ce travail est public, sourcé, et étayé ! Mais nos politicien·nes préfèrent le mensonge…

 

Il manque une protection pour les lanceur·es d’alerte en matière, par exemple, de plagiat universitaire, et des enquêtes qui seraient réellement respectées en interne : nous connaissons les cas multiples de collègues plagié·es et qui pourtant sont mis·es en accusation (l’un d’entre nous a vécu ce problème, au détriment de sa carrière…), ou encore d’étudiant·es humilié·es ou harcelé·es (y compris sexuellement) notamment dans le cadre de thèses CIFRE (il s’agit de thèses menées dans le cadre d’entreprises et à visées souvent applicatives) et qui n’ont pas été défendu·es par leur hiérarchie. Le problème ne vient pas de l’absence de dispositifs spécifiques, mais d’un ensemble de facteurs qui creusent l’écart entre les discours et les pratiques. Dans notre cas, le service dédié nous a expliqué avoir plus important à faire que traiter notre affaire de plagiat : le plus important pour l’administration était alors la gestion bureaucratique de la « fusion » en cours de deux universités contre l’avis quasi unanime des personnels… Tout cela conduit à la mise en danger des lanceur·es d’alerte, à des sorties de carrière, et à des burn out.

 

Enfin, les médias et les processus de communication font partie des problèmes et devraient être analysés comme des acteurs  impliqués dans des conceptions perverties de l’intégrité, comme on l’a vu bien sûr dans le cas de Jason Arday. Ils jouent en effet un rôle essentiel dans le positionnement et les actions des universités ou des organismes de recherche qui sont devenus des « communicants », ayant des intérêts stratégiques dans la mise en circulation ou l’occultation de certaines informations destinées à leur reprise par les journalistes, ou inversement à leur invisibilisation. La privatisation en cours dans la recherche et l’enseignement supérieur (en gros, depuis 40 ou 50 ans) et la mise en concurrence mondiale des universités entre elles (classement de Shanghai, etc.) induisent des enjeux de valorisation et d’auto-promotion par la communication qui sont délétères. Les sciences ne fonctionnent pas en dehors de ce système de visibilité médiatique, et les universités comme la plupart des grands organismes de recherche se sont dotés depuis les années 1980 de services de communication, qui embauchent des journalistes et des communicant·es, souvent formé·es… à l’université. Nous le savons bien, nous qui avons longtemps – et encore aujourd’hui – enseigné dans des formations au journalisme, y compris au journalisme scientifique. Or, ces formations ne sont pas particulièrement attentives aux questions d’intégrité scientifique, c’est le moins que l’on puisse dire. Même si quelques collègues y officient et ont à cœur d’inscrire leurs enseignements dans une perspective critique, force est de constater que la multiplicité des intervenant·es professionnel·les (journalistes, communicant·es, media planeur·es, spécialistes en marketing ou en événementiel, etc.) introduit au sein de l’université, via ces formations, tout autre chose que l’idée d’une science émancipatrice. Bien au contraire !

 

Il y a des exceptions notables, comme vos médias ou bien « Sciences critiques » (https://sciences-critiques.fr/). Mais vous êtes sans doute bien placé pour ressentir la difficulté de tenir cette position, au point de vous engager dans une réflexion de fond qui va bien au-delà de l’information scientifique. Et cela ne se limite pas aux formations au journalisme scientifique ou de spécialité, puisque dans toutes les disciplines, l’exigence aujourd’hui n’est plus de former des esprits capables de penser leur place dans le monde avec des outils conceptuels critiques, mais plutôt de fournir au marché et aux entreprises des employés adéquatement formés à des « compétences », c’est à dire formés à ne rien penser, ou si peu. Certaines formations à « l’esprit critique » deviennent même un marché géré par les instances politiques, et sont destinées à accorder confiance à des autorités…

 

Or, de tout cela, c’est à dire de la science telle qu’elle se fait aujourd’hui et depuis près de 50 ans, les média mainstream ne parlent jamais, sauf exceptions notables, ce pourquoi nous saluons vos efforts et votre travail. On en reste trop souvent à des incantations sur « l’esprit critique » ou « l’intégrité » potentiellement dévoyés et instrumentalisés. Il manque des enquêtes sérieuses sur la science comme lieu de rapports de production et  de domination, comme organisation politique, économique, sociale et communicationnelle, mais aussi comme travail quotidien en lutte contre les injonctions à la compétition et la performance, afin de rompre avec l’idée de la science comme abstraction rationaliste ou comme « discours vrai ». Tant que ce travail ne sera pas mené (les sciences sociales l’ont mené depuis des décennies, mais les médias l’ignorent encore), on ne pourra pas comprendre les mécanismes de fraude et de plagiat, qui seront, sempiternellement, analysés comme des problèmes psychologiques ou des affaires strictement individuelles, les contraintes systémiques restant toujours en arrière plan, alors qu’elles sont pourtant majeures.

 

Bien cordialement

 

Joëlle Le Marec, Professeure au Muséum national d’Histoire Naturelle (laboratoire PaLoc) et Igor Babou (Professeur à l’université Paris Cité, laboratoire Ladyss).

 

Emission enregistrée le 18 aout 2026.

 

Invités

  • Sylvain Cavalier, animateur de Débunker des Étoiles, dont le travail porte sur la propagande et les opérations d’influence.
  • Vincent Flibustier, créateur de Nordpresse et formateur en éducation aux médias

Éditorial

La Russie est un pays à part. Elle occupe une place démesurée sur la scène internationale : par son agressivité diplomatique et territoriale, par les guerres qu’elle a menées ou entretenues depuis trente ans, et par le levier géopolitique que lui a longtemps procuré la dépendance énergétique de l’Europe.

Pourtant, la Russie n’est pas un géant économique. Son PIB nominal est aujourd’hui comparable à celui de l’Italie, autour de 2 600 milliards de dollars. Et si l’Europe a bel et bien été dépendante du gaz russe — près de 45% de ses importations de gaz en 2021 — cette dépendance a été fortement réduite depuis l’invasion de l’Ukraine. C’est aussi une puissance scientifique qui n’est plus ce qu’elle était à l’époque soviétique. Une armée capable de détruire, de terroriser et de tenir dans la durée, mais qui, en Ukraine, a montré ses faiblesses : matériel vieillissant, difficultés logistiques et coût humain immense pour maintenir une pression sur un pays bien plus petit. La Russie, c’est encore un régime autoritaire ; une oligarchie de kleptomanes qui ont intérêt à ne pas trop s’approcher des fenêtres ; des opposants et des journalistes emprisonnés, empoisonnés ou assassinés ; une population surveillée ; des services de renseignement dont la réputation nourrit l’imaginaire mondial.

Et c’est peut-être là que réside une partie de sa force : la puissance d’influence qu’elle cherche à projeter. Médias d’État, fermes à trolls, piratages, faux sites d’information, opérations électorales, infiltration de sphères complotistes : tout ce qui peut alimenter la défiance, exacerber les conflits et produire du chaos. Mais à quel point cette nuisance est-elle réellement efficace ?

Les discours pro-russes existent, c’est incontestable. Pour mieux dénoncer Macron, Hollande ou quiconque occupe l’Élysée, on voit parfois la Russie érigée en modèle de liberté d’expression ou de souveraineté. Il y a aussi des opérations avérées : en 2021, des vidéastes français, dont Léo Grasset de Dirty Biology, ont été sollicités contre rémunération pour diffuser des accusations trompeuses contre le vaccin Pfizer. L’opération a été révélée — et elle n’a pas été une grande réussite. Les liens avec des réseaux russes étaient sérieux, mais l’implication directe de l’État russe n’a pas été démontrée publiquement de façon définitive. Mais c’est un peu la loi du genre.

Alors, qui se laisse vraiment convaincre ? Des citoyens déçus, des militants, des opportunistes, des comptes automatisés ? Et surtout : la Russie produit-elle du soutien, ou bien parvient-elle avant tout à donner l’impression qu’elle en produit beaucoup ? Car il existe deux écueils. Le premier serait de minimiser ces opérations jusqu’à les laisser abîmer silencieusement notre espace public. Le second serait de voir l’ombre du Kremlin derrière chaque crise, chaque rumeur, chaque adversaire politique — et de transformer une menace réelle en obsession paralysante. Des campagnes récentes visant Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann ou Gabriel Attal semblent d’ailleurs avoir été grossières et d’impact limité ; leur dénonciation publique peut aussi leur offrir une audience qu’elles n’auraient jamais eue seules.

 

Et nous, au milieu de tout ça, nous devons nous en remettre à des médias dont nous nous méfions de plus en plus, à des experts dont nous ne savons plus toujours distinguer la compétence de l’imposture, et à des institutions que la désinformation vise précisément à délégitimer.

Et un dernier écueil : croire qu’il suffit de s’en remettre à ses tripes, à son intuitions à son propre sens du vrai, l’orgueil de celui qui pense qu’il a assez d’esprit critique pour toujours porter le bon jugement. Ça ne va pas suffire. Il va falloir regarder les preuves, mesurer les effets, accepter l’incertitude — et réfléchir sérieusement à ce que la Russie peut faire, mais aussi à ce qu’elle voudrait nous faire croire qu’elle peut faire.

C’est ce dont nous allons parler avec nos invités.

Acermendax

 

 

SOURCES FOURNIES PAR VINCENT FLIBUSTIER

  1. Études scientifiques

• Eady, G., Paskhalis, T., Zilinsky, J., Bonneau, R., Nagler, J., et Tucker, J. A. (2023). « Exposure to the Russian Internet Research Agency foreign influence campaign on Twitter in the 2016 US election and its relationship to attitudes and voting behavior » [Exposition à la campagne d’influence étrangère de l’Internet Research Agency russe sur Twitter pendant l’élection présidentielle américaine de 2016 et relation avec les attitudes et le comportement électoral]. Nature Communications, 14, 62.

L’étude constate que 1 % des utilisateurs concentraient 70 % des expositions aux contenus de l’IRA, principalement parmi des républicains déjà convaincus. Elle ne détecte aucune relation significative entre cette exposition et l’évolution des attitudes, de la polarisation ou du vote.

https://www.nature.com/articles/s41467-022-35576-9

• Grinberg, N., Joseph, K., Friedland, L., Swire-Thompson, B., et Lazer, D. (2019). « Fake news on Twitter during the 2016 U.S. presidential election » [Les fausses informations sur Twitter pendant l’élection présidentielle américaine de 2016]. Science, 363, 374-378.

Environ 1 % des utilisateurs concentraient 80 % de l’exposition aux fausses informations. Les publics les plus exposés étaient notamment les utilisateurs âgés et fortement partisans.

https://www.science.org/doi/10.1126/science.aau2706

• Roozenbeek, J., van der Linden, S., Goldberg, B., Rathje, S., et Lewandowsky, S. (2022). « Psychological inoculation improves resilience against misinformation on social media » [L’inoculation psychologique améliore la résistance à la désinformation sur les réseaux sociaux]. Science Advances, 8(34).

L’étude évalue des vidéos de « prebunking » de 90 secondes diffusées avant des vidéos YouTube, en partenariat avec Google Jigsaw. Environ 5,4 millions d’utilisateurs ont été exposés à l’intervention, qui améliore la détection de plusieurs techniques de manipulation. Le coût indiqué est d’environ 0,05 dollar par visionnage.

https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.abo6254

• Université de Cambridge. « How to inoculate millions against misinformation on social media » [Comment inoculer des millions de personnes contre la désinformation sur les réseaux sociaux].

Présentation destinée au grand public de l’étude de Roozenbeek et al. sur le « prebunking ».

https://www.cam.ac.uk/stories/inoculateexperiment

  1. Étoiles de David, mains rouges et cercueils en France

• La Revue des médias (INA). « Étoiles bleues, mains rouges : les télévisions et radios françaises instrumentalisées par la Russie ».

L’enquête examine l’amplification médiatique de plusieurs opérations attribuées à des acteurs prorusses. Elle relève notamment 255 mentions des étoiles de David sur les chaînes d’information dès le premier jour et analyse le rapport entre le faible coût de ces opérations et leur forte visibilité médiatique.

https://larevuedesmedias.ina.fr/etoiles-david-bleues-mains-rouges-medias-desinformation-manipulation-russie-ingerence

• Franceinfo. « Étoiles de David, mains rouges, cercueils… Comment les sphères prorusses tentent de déstabiliser la France ».

L’article récapitule plusieurs opérations documentées en France : étoiles de David, mains rouges au Mémorial de la Shoah, cercueils déposés près de la tour Eiffel et faux graffitis. Il mentionne un réseau de 1 095 bots prorusses et 2 589 publications consacrées à la polémique des étoiles de David.

https://www.franceinfo.fr/monde/russie/etoiles-de-david-mains-rouges-cercueils-comment-les-spheres-prorusses-tentent-de-destabiliser-la-france_6590391.html

• ARTE. « L’Europe dans la main de Poutine ». Documentaire diffusé en décembre 2024.

Le documentaire contient les déclarations filmées d’Anatoli Prizenko, présenté comme le commanditaire de l’opération des étoiles de David. Il revendique un coût total d’environ 3 000 euros.

Pas d’URL pérenne communiquée. Le contenu est également présenté dans l’enquête de La Revue des médias citée ci-dessus.

  1. Doppelgänger, Storm-1516, Matriochka et campagnes visant des responsables politiques français

• Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. « La France condamne fermement les acteurs russes et leurs relais impliqués dans les manœuvres du Storm-1516 ». 6 mai 2025.

Le communiqué accompagne le rapport de VIGINUM sur 77 manœuvres informationnelles documentées depuis 2023 contre la France, l’Ukraine et d’autres pays occidentaux. L’une d’elles a visé les élections législatives françaises de juin 2024.

https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/presse-et-ressources/decouvrir-et-informer/actualites/la-france-condamne-fermement-les-acteurs-russes-et-leurs-relais-impliques-dans-les-manoeuvres-du

• Journal du Net. « Gabriel Attal visé par une opération d’ingérence numérique prorusse ». Août 2026.

VIGINUM attribue l’opération au réseau Matriochka avec un degré de confiance élevé. L’article rappelle que Matriochka diffuse de faux contenus puis interpelle les médias et les cellules de vérification afin de provoquer leur réaction.

https://www.journaldunet.com/business/action-publique/1553441-gabriel-attal-vise-par-une-operation-d-ingerence-numerique-prorusse/

• TIME France. « Attal, cible à son tour d’une campagne de désinformation prorusse ». Août 2026.

Les publications auraient obtenu entre 100 000 et 200 000 vues, « en grande partie générées de façon artificielle », selon VIGINUM.

https://www.timefrance.fr/politique/attal-cible-a-son-tour-dune-campagne-de-desinformation-prorusse/

• Reuters, repris par Yahoo News. « Pro-Russia disinformation falsely links Macron to Epstein » [Une opération de désinformation prorusse associe faussement Macron à Epstein]. Février 2026.

L’opération attribuée à Storm-1516 utilisait de faux courriels présentés comme des documents judiciaires américains ainsi qu’un faux site imitant France-Soir.

https://www.yahoo.com/news/articles/pro-russia-disinformation-falsely-links-145957330.html

• NPR. « Fake videos from Russian propagandists target U.S. election » [De fausses vidéos produites par des propagandistes russes visent l’élection américaine]. Novembre 2024.

Darren Linvill, du Media Forensics Hub de l’université Clemson, décrit Storm-1516 comme une forme d’« IRA 2.0 » et souligne la continuité avec les réseaux précédemment associés à la ferme à trolls d’Evgueni Prigojine.

https://www.npr.org/2024/11/01/nx-s1-5170334/russia-propaganda-georgia-video

  1. Veles et la désinformation commerciale en Macédoine du Nord

• Silverman, C., et Alexander, L. « How Teens in the Balkans Are Duping Trump Supporters with Fake News » [Comment des adolescents des Balkans trompent les partisans de Trump avec de fausses informations]. BuzzFeed News, novembre 2016.

L’enquête recense plus de 100 sites favorables à Donald Trump enregistrés à Veles, ville d’environ 50 000 habitants. Leurs auteurs expliquent avoir choisi les contenus les plus rentables sur Google AdSense, sans motivation politique particulière.

https://www.buzzfeednews.com/article/craigsilverman/how-macedonia-became-a-global-hub-for-pro-trump-misinfo

• Silverman, C. et al. « Macedonia’s Pro-Trump Fake News Industry Had American Links, and Is Under Investigation for Possible Russia Ties » [L’industrie macédonienne des fausses informations favorables à Trump avait des liens américains et fait l’objet d’une enquête sur de possibles liens russes]. BuzzFeed News, juillet 2018.

Cette enquête de suivi documente des connexions américaines et l’examen de possibles liens russes. Elle nuance l’image d’un système entièrement spontané, tout en confirmant l’importance de ses motivations commerciales.

https://www.buzzfeednews.com/article/craigsilverman/american-conservatives-fake-news-macedonia-paris-wade-libert

• Subramanian, S. « Inside the Macedonian Fake-News Complex » [À l’intérieur du complexe macédonien des fausses informations]. Wired, février 2017.

Reportage consacré aux producteurs de fausses informations de Veles et à leur modèle économique.

https://www.wired.com/2017/02/veles-macedonia-fake-news/

• NBC News. « Fake News: How a Partying Macedonian Teen Earns Thousands Publishing Lies » [Fausses informations : comment un adolescent macédonien gagne des milliers de dollars en publiant des mensonges]. Décembre 2016.

Portrait d’un jeune producteur de fausses informations motivé par les revenus publicitaires et dépourvu de conviction politique déclarée.

https://www.nbcnews.com/news/world/fake-news-how-partying-macedonian-teen-earns-thousands-publishing-lies-n692451

  1. Élection présidentielle roumaine de 2024-2025

• Snoop.ro. « ANAF a descoperit că PNL a plătit o campanie care l-a promovat masiv pe Călin Georgescu pe TikTok » [L’ANAF a découvert que le PNL avait financé une campagne ayant massivement promu Călin Georgescu sur TikTok]. Décembre 2024.

L’enquête affirme que le Parti national libéral roumain avait financé la campagne #EchilibrușiVerticalitate, ensuite détournée au profit de Călin Georgescu. Elle mentionne 130 influenceurs recrutés par l’intermédiaire de FameUp et environ 2,4 millions de vues.

https://snoop.ro/anaf-a-descoperit-ca-pnl-a-platit-o-campanie-care-l-a-promovat-masiv-pe-calin-georgescu-pe-tiktok/

• Snoop.ro. « Campania PNL de pe TikTok ajunsă să-l susțină pe Georgescu a fost ideea lui Rareș Bogdan » [La campagne TikTok du PNL qui a fini par soutenir Georgescu était une idée de Rareș Bogdan]. Janvier 2025.

Des responsables du PNL confirment l’origine interne de la campagne. Rareș Bogdan reconnaît avoir présenté la plateforme FameUp au parti.

https://snoop.ro/campania-pnl-de-pe-tiktok-ajunsa-sa-l-sustina-pe-georgescu-a-fost-ideea-lui-rares-bogdan-am-stiut-dar-de-online-nu-m-am-ocupat-eu/

• HotNews.ro. « Politico a repris les révélations de Snoop.ro ». Décembre 2024.

L’article rend compte de la reprise internationale de l’enquête consacrée au financement de la campagne TikTok.

https://hotnews.ro/liberalii-romani-au-legatura-cu-campania-de-pe-tiktok-care-a-alimentat-ascensiunea-candidatului-prorus-calin-georgescu-scrie-politico-dupa-dezvaluirile-snoop-ro-1867004

• Franceinfo / Envoyé spécial. « Présidentielle annulée en Roumanie : ingérence russe ou manipulation d’un parti concurrent ? » Avril 2025.

Le reportage présente la campagne initialement commandée par le PNL pour diviser l’extrême droite roumaine, avant son détournement au bénéfice de Călin Georgescu.

https://www.franceinfo.fr/replay-magazine/france-2/envoye-special/video-presidentielle-annulee-en-roumanie-ingerence-russe-ou-manipulation-d-un-parti-concurrent_7208775.html

• RTS. « TikTok au cœur du débat démocratique entourant la présidentielle en Roumanie ». Mai 2025.

La RTS indique que les contenus consacrés à Georgescu auraient cumulé environ 200 millions de vues au cours des deux semaines précédant l’élection.

https://www.rts.ch/info/monde/2025/article/tiktok-influence-la-presidentielle-roumaine-democratie-en-danger-28885706.html

• Swissinfo. « Élections truquées via TikTok : la leçon de la Roumanie ». Mars 2026.

L’article revient sur l’annulation du scrutin, la déclassification des documents du 4 décembre 2024 et la crise de confiance qui a suivi.

https://www.swissinfo.ch/fre/guerres-de-linformation/%C3%A9lections-truqu%C3%A9es-via-tiktok-la-le%C3%A7on-de-la-roumanie/91145105

• Fondation Descartes. « La démocratie à l’heure des réseaux sociaux : TikTok mis en cause après l’annulation de l’élection présidentielle en Roumanie ». Janvier 2025.

Analyse du rôle de TikTok, des campagnes d’influenceurs et des hashtags associés à l’ascension de Călin Georgescu.

https://www.fondationdescartes.org/2025/01/la-democratie-a-lheure-des-reseaux-sociaux-tiktok-mis-en-cause-apres-lannulation-de-lelection-presidentielle-en-roumanie/

  1. Finlande et éducation aux médias

• Open Society Institute Sofia. « Finland Tops the New Media Literacy Index 2023 » [La Finlande arrive en tête du nouvel indice d’éducation aux médias 2023].

La Finlande obtient 74 points sur 100 et conserve la première place de l’indice pour la sixième édition consécutive depuis 2017.

https://osis.bg/?p=4450&lang=en

• Open Society Institute Sofia. Media Literacy Index 2026 [Indice d’éducation aux médias 2026]. Janvier 2026.

Le Danemark, la Finlande, l’Irlande et les Pays-Bas arrivent conjointement en tête avec 71 points. Le rapport recommande de développer l’éducation aux médias dès le plus jeune âge.

https://osis.bg/?p=5747&lang=en

• Open Society Institute Sofia / The Independent. « Children as young as three taught how to spot fake news » [Des enfants dès l’âge de trois ans apprennent à repérer les fausses informations]. Janvier 2026.

Présentation du modèle finlandais : intégration de l’éducation aux médias dans les programmes scolaires, apprentissage dès la maternelle et formations destinées aux personnes âgées.

https://osis.bg/?p=5777&lang=en

  1. Terrorisme et asymétrie des coûts

• National Commission on Terrorist Attacks Upon the United States. The 9/11 Commission Report [Rapport de la Commission sur les attentats du 11 septembre]. 2004.

Le rapport estime le coût de préparation et d’exécution des attentats du 11 septembre pour Al-Qaïda entre 400 000 et 500 000 dollars.

https://9-11commission.gov/report/

• Watson Institute for International and Public Affairs, Brown University. Costs of War [Coûts de la guerre].

Le projet universitaire documente les coûts humains et financiers des guerres conduites par les États-Unis après le 11 septembre. Leur coût budgétaire total est estimé à plusieurs milliers de milliards de dollars.

https://watson.brown.edu/costsofwar/

 

 

SOURCES FOURNIES PAR SYLVAIN CAVALIER

  1. Rapports institutionnels et travaux de référence

• Service européen pour l’action extérieure. Fourth EEAS Report on Foreign Information Manipulation and Interference Threats [Quatrième rapport du SEAE sur les menaces liées aux manipulations de l’information et aux ingérences étrangères]. Mars 2026.

Le rapport porte sur l’année 2025 : 540 incidents dans plus de 100 pays, dont 29 % attribués à la Russie. La France est la deuxième cible recensée, avec 107 incidents.

https://www.eeas.europa.eu/sites/default/files/2026/documents/EEAS%204th%20Threat%20Report_web%20version_1.pdf

• VIGINUM / SGDSN. « Portal Kombat : un réseau structuré et coordonné de propagande prorusse ». 12 février 2024.

Le rapport identifie 193 sites. Le dispositif vise notamment à occuper les résultats des moteurs de recherche. https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/portal-kombat-un-reseau-structure-et-coordonne-de-propagande-prorusse

Rapport PDF : https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/20240212_NP_SGDSN_VIGINUM_RAPPORT-RESEAU-PORTAL-KOMBAT_VF.pdf

• VIGINUM / SGDSN. « Matriochka : une campagne prorusse ciblant les médias et la communauté des fact-checkers ». 10 juin 2024.

La campagne diffuse de faux contenus puis interpelle directement les médias et les cellules de vérification afin de provoquer leur réaction.

https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/matriochka-une-campagne-prorusse-ciblant-les-medias-et-la-communaute-des-fact-checkers

• VIGINUM / SGDSN. « Analyse du mode opératoire informationnel russe Storm-1516 ». 6 mai 2025.

Le rapport recense 77 opérations et 293 sites associés à CopyCop. Il décrit notamment la diffusion rémunérée de faux témoignages et les liens attribués à l’écosystème russe. https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/analyse-du-mode-operatoire-informationnel-russe-storm-1516

Rapport PDF : https://www.sgdsn.gouv.fr/files/2025-05/20250507_TLP-CLEAR_NP_SGDSN_VIGINUM_Rapport%20technique_Storm-1516.pdf

• SGDSN. « Janvier-juin 2025 : six mois de désinformation russe à l’encontre de la France ». 13 juin 2025.

L’analyse décrit la logique de certaines campagnes : l’objectif réside moins dans la crédibilité du contenu que dans l’empreinte médiatique obtenue. Une réaction de vérification peut elle-même être comptabilisée comme un succès par les opérateurs.

https://www.defense.gouv.fr/desinformation/nos-analyses-froid/janvier-juin-2025-six-mois-desinformation-russe-lencontre-france

• VSquare. « Leaked Files Put Putin’s Troll Factory in Europe’s Elections » [Des documents divulgués révèlent l’activité de la ferme à trolls de Poutine dans les élections européennes]. 16 septembre 2024.

Enquête fondée sur environ 3 100 documents obtenus par un consortium comprenant Delfi Estonia, Süddeutsche Zeitung, NDR-WDR et VSquare.

https://vsquare.org/leaked-files-putin-troll-factory-russia-european-elections-factory-of-fakes/

• Pamment, J., et Tsurtsumia, Z. Beyond Operation Doppelgänger [Au-delà de l’opération Doppelgänger]. Université de Lund, mai 2025.

Le rapport décrit le fonctionnement de la Social Design Agency et relève le faible engagement obtenu malgré un volume important de contenus. Il examine également les liens hiérarchiques avec l’administration présidentielle russe.

https://www.psychologicaldefence.lu.se/sites/psychologicaldefence.lu.se/files/2025-05/Beyond%20Operation%20Doppelg%C3%A4nger.pdf

• Assemblée nationale. Audition de Marc-Antoine Brillant, chef de VIGINUM. 18 mars 2025.

Marc-Antoine Brillant souligne qu’aucun indicateur de mesure de l’influence ne fait l’objet d’un consensus académique et que les mesures disponibles témoignent souvent de la visibilité des contenus plutôt que de leur influence effective.

https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/CRCANR5L17S2025PO852507N024.html

• Radio Free Europe / Radio Liberty. « Affaire Fazze ». 2021.

Enquête sur une campagne ayant proposé de rémunérer des créateurs de contenu, dont Léo Grasset et Mirko Drotschmann, afin qu’ils diffusent des accusations contre le vaccin Pfizer.

https://www.rferl.org/a/russia-pfizer-covid-disinformation-serebryanskaya-murky-vaccine-influencers/31277170.html

• Franceinfo. « Désinformation : des influenceurs contactés pour dénigrer le vaccin Pfizer ». 2021.

https://www.franceinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/vaccin/desinformation-des-influenceurs-contactes-pour-denigrer-le-vaccin-pfizer_4637289.html

• Voice of America. « Russian Anti-Vaccine Disinformation Campaign Backfires » [La campagne russe de désinformation antivaccinale produit un effet boomerang]. 2021.

L’article met en parallèle la propagande vaccinale russe à l’étranger et les difficultés de la campagne nationale de vaccination par Spoutnik V.

https://www.voanews.com/a/russian-anti-vaccine-disinformation-campaign-backfires/6318536.html

• Département de la Justice des États-Unis. « Two RT Employees Indicted for Covertly Funding and Directing U.S. Company » [Deux employés de RT inculpés pour avoir secrètement financé et dirigé une entreprise américaine]. 4 septembre 2024.

L’acte d’accusation porte sur le financement de Tenet Media à hauteur de 9,7 millions de dollars. Environ 2 000 vidéos auraient été publiées, pour un total de 16 millions de vues.

https://www.justice.gov/usao-sdny/pr/two-rt-employees-indicted-covertly-funding-and-directing-us-company-published

• Sénat des États-Unis. Report on Russian Active Measures Campaigns and Interference in the 2016 U.S. Election, Volume 2 [Rapport sur les campagnes de mesures actives russes et l’ingérence dans l’élection américaine de 2016, volume 2].

Le rapport étudie l’Internet Research Agency et le projet Lakhta, notamment les opérations visant les publics afro-américains.

https://www.intelligence.senate.gov/wp-content/uploads/2024/08/sites-default-files-documents-report-volume2.pdf

• New Knowledge. The Tactics and Tropes of the Internet Research Agency [Les tactiques et les récits de l’Internet Research Agency].

https://www.intelligence.senate.gov/wp-content/uploads/2024/08/sites-default-files-documents-newknowledge-disinformation-report-whitepaper.pdf

• Meta. « Hard Questions: Russian Ads Delivered to Congress » [Questions difficiles : les publicités russes remises au Congrès]. 31 octobre 2017.

Meta estimait que les publications de l’IRA avaient pu être présentées à 126 millions d’utilisateurs, dont 29 millions directement. Elles représentaient environ 0,004 % du contenu affiché dans les fils d’actualité concernés.

https://about.fb.com/news/2017/10/hard-questions-russian-ads-delivered-to-congress/

• VIGINUM / SGDSN. « Manipulation d’algorithmes et instrumentalisation d’influenceurs : enseignements de l’élection présidentielle roumaine et risques pour la France ». 4 février 2025.

Le rapport mentionne plus de 100 influenceurs, 25 000 comptes mobilisés et 73,2 millions de vues associées au mot-dièse #calingeorgescu en sept jours.

Page : https://www.sgdsn.gouv.fr/publications/manipulation-dalgorithmes-et-instrumentalisation-dinfluenceurs-enseignements-de

Rapport PDF : https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/Publications/20250204_NP_SGDSN_VIGINUM_Rapport_public_Elections_roumanie_risques_france_VFF.pdf

• Sopra Steria / Cercle Pégase. Rapport sur Storm-1516 et les élections municipales françaises. 29 janvier 2026.

Le rapport recense 15 695 articles générés par intelligence artificielle sur 141 sites imitant la presse quotidienne régionale française.

Page : https://www.soprasteria.fr/espace-media/publications/details/desinformation-electorale-le-cercle-pegase-decrypte-les-methodes-du-reseau-pro-russe-storm-1516

Rapport PDF : https://www.soprasteria.com/docs/librariesprovider2/sopra-steria-fr-documents/cercle-p%C3%A9gase/storm-1516-municipales.pdf

• DFRLab / Atlantic Council. « Pravda in the Pipeline: Early Evidence of State-Adjacent Propaganda in AI Training Data » [Pravda dans les données : premiers indices de propagande paraétatique dans les données d’entraînement de l’IA]. 8 avril 2026.

L’étude examine la présence croissante d’articles du réseau Pravda dans Common Crawl et leur restitution par certains modèles de langage.

https://dfrlab.org/2026/04/08/pravda-in-the-pipeline-early-evidence-of-state-adjacent-propaganda-in-ai-training-data/

• NewsGuard. « Generative AI Models Mimic Russian Disinformation and Cite Fake News » [Des modèles d’IA générative reproduisent la désinformation russe et citent de faux médias]. 18 juin 2024.

Test de dix agents conversationnels au moyen de 570 requêtes concernant des récits provenant notamment de CopyCop.

https://www.newsguardtech.com/special-reports/generative-ai-models-mimic-russian-disinformation-cite-fake-news/

• Bail, C. A. et al. (2020). Étude publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences.

L’étude ne détecte pas d’effet significatif de l’exposition à des comptes russes sur Twitter. Elle porte toutefois sur la fin de l’année 2017 et non sur la campagne présidentielle de 2016.

https://www.pnas.org/doi/abs/10.1073/pnas.1906420116

• Radio Free Europe / Radio Liberty. « Romania Declassifies Evidence of Russian Election Interference » [La Roumanie déclassifie des éléments relatifs à une ingérence russe dans l’élection]. Décembre 2024.

L’article présente les documents déclassifiés du Conseil suprême de défense roumain, qui font état de 85 000 cyberattaques et de 25 000 comptes TikTok.

https://www.rferl.org/a/romania-russia-election-interference-tiktok/33227010.html

• Commission de Venise. Urgent Report on the Cancellation of Election Results by Constitutional Courts [Rapport urgent sur l’annulation des résultats électoraux par les cours constitutionnelles]. CDL-AD(2025)003, 18 mars 2025.

https://www.venice.coe.int/webforms/documents/?pdf=CDL-AD%282025%29003-f

• International Institute for Strategic Studies. The Scale of Russian Sabotage Operations Against Europe’s Critical Infrastructure [L’ampleur des opérations russes de sabotage contre les infrastructures critiques européennes]. Août 2025.

https://www.iiss.org/research-paper/2025/08/the-scale-of-russian–sabotage-operations–against-europes-critical–infrastructure/

• Le Monde. « Ingérences étrangères : la France mauvaise élève dans la guerre informationnelle ». 7 juin 2023.

Compte rendu des travaux de la commission d’enquête parlementaire française sur les ingérences étrangères.

https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/06/07/ingerences-etrangeres-la-france-mauvaise-eleve-dans-la-guerre-informationnelle_6176629_823448.html

  1. Sondages et opinion

• Fondation Descartes / Laurent Cordonier. « Pénétration en France des récits étrangers sur les conflits contemporains ». 25 novembre 2024.

Enquête Viavoice auprès de 4 000 personnes, réalisée du 2 au 16 août 2024. La sensibilité globale aux récits prorusses supérieure à 3 sur 5 concerne 14,7 % de l’échantillon.

Page : https://www.fondationdescartes.org/2024/11/penetration-en-france-des-recits-etrangers-sur-les-conflits-contemporains/

Rapport PDF : https://www.fondationdescartes.org/wp-content/uploads/2024/11/Etude_recits_conflits_FD_2024.pdf

• Fondation Descartes. « Sensibilité de la population française aux récits des protagonistes des conflits Russie-Ukraine et Hamas-Israël : évolution 2024-2025 ». Janvier 2026.

La vague de suivi constate une variation moyenne de 0,09 point sur une échelle de cinq points.

https://www.fondationdescartes.org/2026/01/sensibilite-de-la-population-francaise-aux-recits-des-protagonistes-des-conflits-russie-ukraine-et-hamas-israel-evolution-2024-2025/

• Hybrid Centre of Excellence. The Impact of Kremlin Disinformation [L’impact de la désinformation du Kremlin]. Working Paper 29, mars 2024.

Étude portant notamment sur la Grèce, la Hongrie, l’Italie et la France. Pour le vol MH17, 5 % des répondants français adhèrent au récit examiné et 20 % se disent incertains.

https://www.hybridcoe.fi/wp-content/uploads/2024/03/20240306-Hybrid-CoE-Working-Paper-29-The-impact-of-Kremlin-disinformation-WEB.pdf

• GLOBSEC. GLOBSEC Trends 2024 [Tendances GLOBSEC 2024].

En Slovaquie, la proportion de répondants attribuant la responsabilité de la guerre à la Russie serait passée de 51 % en 2022 à 41 % en 2024, tandis que 31 % blâmeraient l’Occident.

https://english.nv.ua/nation/more-than-50-of-slovaks-blame-ukraine-and-the-west-for-russian-aggression-study-50415208.html

• Afrobarometer. « Malians Welcome Influence of Russia, China and AES, Side with Russia on the Ukraine War » [Les Maliens accueillent favorablement l’influence de la Russie, de la Chine et de l’AES et soutiennent la Russie dans la guerre en Ukraine]. Dépêche AD1077.

https://www.afrobarometer.org/publication/ad1077-malians-welcome-influence-of-russia-china-and-aes-side-with-russia-on-the-ukraine-war/

• Afrobarometer. « Popular Perceptions of Russia Lag Even as Its Influence Grows Across Africa » [La perception populaire de la Russie reste en retrait malgré l’accroissement de son influence en Afrique]. Dépêche AD1139, mars 2026.

Enquête menée dans 38 pays auprès de 50 961 personnes. La Russie recueille 36 % d’opinions positives.

https://www.afrobarometer.org/wp-content/uploads/2026/02/AD1139-PAP6-Popular-perceptions-of-Russia-lag-even-as-its-influence-grows-across-Africa-Afrobarometer_25feb26.pdf

• Institute for Strategic Dialogue. Enquête sur les influenceurs prorusses visant les publics de l’Alliance des États du Sahel.

L’article cite la quatorzième édition du Mali-Mètre de la Friedrich-Ebert-Stiftung, publiée en janvier 2024, qui mesure une confiance de 97 % envers la Russie.

https://www.isdglobal.org/digital-dispatch/investigation-pro-kremlin-influencers-targeting-audiences-in-the-alliance-of-sahel-states-aes/

• Journal of Intervention and Statebuilding. Étude sur l’échec stratégique de l’intervention française au Mali. 2023.

Le document rapporte une évolution marquée de l’opinion malienne : environ trois quarts d’opinions favorables en 2013, 79 % d’insatisfaction en 2019 et 96 % d’opinions négatives en janvier 2022.

https://pure.port.ac.uk/ws/portalfiles/portal/81784520/Dis_utilities_of_Force_in_a_Postcolonial_Context_Explaining_the_Strategic_Failure_of_the_French-Led_Intervention_in_Mali.pdf

  1. Opérations documentées

• La Revue des médias (INA). « Comment la propagande russe circule dans les réseaux complotistes français ».

https://larevuedesmedias.ina.fr/circulation-propagande-russie-kremlin-ukraine-complotisme-telegram-twitter-desinformation

• Observatoire Reboot. « Entre antivaccins et pro-Kremlin : le grand basculement des complotistes ». Mars 2022.

https://www.association-reboot.org/entre-antivaccins-et-pro-kremlin-le-grand-basculement-des-complotistes/

• VIGINUM / SGDSN. « RRN : une campagne numérique de manipulation de l’information complexe et persistante ». 13 juin 2023.

Le rapport institutionnel consacré au réseau également appelé Doppelgänger documente des sites imitant des médias et des administrations publiques.

https://www.sgdsn.gouv.fr/viginum/publications/rrn-une-campagne-numerique-de-manipulation-de-linformation-complexe-et

• Le Point. « Des mains rouges aux têtes de cochon : deux ans d’ingérence russe sur le sol français ». 30 octobre 2025.

https://www.lepoint.fr/societe/des-mains-rouges-aux-tetes-de-cochon-deux-ans-d-ingerence-russe-sur-le-sol-francais-30-10-2025-2602112_23.php

• The New York Times. Enquête sur le plan russe visant la Moldavie. 14 août 2026.

https://www.nytimes.com/2026/08/14/world/europe/russia-moldova-putin.html

• Meduza. « Why Moldova Is Second on Putin’s List: What The New York Times Learned About the Kremlin’s Plan to Collapse NATO and the EU from Within » [Pourquoi la Moldavie est la deuxième cible de Poutine : ce que le New York Times a appris du plan du Kremlin pour affaiblir de l’intérieur l’OTAN et l’Union européenne]. 15 août 2026.

https://meduza.io/en/feature/2026/08/15/why-moldova-is-second-on-putin-s-list-what-the-new-york-times-learned-the-kremlin-s-plan-to-collapse-nato-and-the-eu-from-within

• Euromaidan Press. « Moldova Court Cases Reveal Russia’s Transnational Network to Recruit, Train and Deploy Spies and Saboteurs » [Des procédures judiciaires moldaves révèlent un réseau transnational russe de recrutement, de formation et de déploiement d’espions et de saboteurs]. 26 mars 2026.

https://euromaidanpress.com/2026/03/26/moldova-court-cases-reveal-russias-transnational-network-to-recruit-train-and-deploy-spies-and-saboteurs/

• Reuters, repris par The Jerusalem Post. Enquête « Holy War » sur le financement de prêtres orthodoxes moldaves. 26 septembre 2025.

L’enquête évoque des versements d’environ 1 200 dollars par l’intermédiaire de Promsvyazbank.

https://www.jpost.com/christianworld/article-868654

• Organized Crime and Corruption Reporting Project. Enquête sur Evrazia et son dispositif d’influence en Moldavie.

https://www.occrp.org/en/feature/a-russian-non-profit-interferes-in-moldovas-eu-referendum-and-builds-an-anti-western-influence-machine

• DFRLab. « From Chișinău to Yerevan: How Russia’s Evrazia Brought Its Moldova Playbook to Armenia » [De Chișinău à Erevan : comment l’organisation russe Evrazia a transposé en Arménie sa méthode moldave]. Juin 2026.

https://dfrlab.org/2026/06/05/from-chisinau-to-yerevan-how-russias-evrazia-brought-its-moldova-playbook-to-armenia/

• Militarnyi. « Propaganda “Narva People’s Republic” in Estonia » [La propagande autour d’une « République populaire de Narva » en Estonie].

https://militarnyi.com/en/news/propaganda-narva-people-s-republic-estonia/

• Service de renseignement de sécurité tchèque. « BIS odhalila ruskou vlivovou síť » [Le BIS a découvert un réseau d’influence russe]. 28 mars 2024.

Le service tchèque attribue à la Russie le financement d’un réseau destiné à influencer les processus politiques européens par l’intermédiaire de Voice of Europe. Viktor Medvedtchouk, Artem Marchevsky et Voice of Europe ont été inscrits sur la liste nationale des sanctions.

https://www.bis.cz/aktuality/bis-odhalila-ruskou-vlivovou-sit-akteri-skoncili-na-sankcnim-seznamu-ff8aacba.html

• Ministère des Affaires étrangères de la République tchèque. « EU Puts Voice of Europe and Two Other Entities on Sanctions List » [L’Union européenne inscrit Voice of Europe et deux autres entités sur sa liste de sanctions]. 27 mai 2024.

https://mzv.gov.cz/jnp/en/issues_and_press/press_releases/eu_puts_voice_of_europe_and_two_other.mobi

• Courrier international. « Vulkan Files : les dessous de la guerre numérique de Poutine dévoilés ».

https://www.courrierinternational.com/article/enquete-vulkan-files-les-dessous-de-la-guerre-numerique-de-poutine-devoiles

• La Libre. « KremlinLeaks : budget faramineux, surveillance, censure… les dessous de la propagande russe ». 28 février 2024.

https://www.lalibre.be/international/europe/guerre-ukraine-russie/2024/02/28/kremlinleaks-budget-faramineux-surveillance-censure-les-dessous-de-la-propagande-russe-6BUV3XOXAJCB7BE4OW2FAZ3BGE/

• Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. « Attribution à la Russie d’activités cyber malveillantes à des fins d’espionnage en France ». 13 juillet 2026.

Le communiqué attribue au seizième centre du FSB, notamment à son unité 61240, des opérations d’espionnage conduites contre des intérêts stratégiques français au moyen du mode opératoire Turla.

https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/presse-et-ressources/decouvrir-et-informer/actualites/attribution-a-la-russie-d-activites-cyber-malveillantes-a-des-fins-d-espionnage-en-france

• Jeune Afrique. « Projet Kémi : quand Evgueni Prigojine finançait Kémi Seba pour servir ses ambitions africaines ».

https://www.jeuneafrique.com/1431514/politique/projet-kemi-quand-evgueni-prigojine-financait-kemi-seba-pour-servir-ses-ambitions-africaines/

• BBC Afrique. Enquête sur le faux charnier de Gossi, au Mali.

https://www.bbc.com/afrique/monde-61307075

• Franceinfo. « Des faux comptes X pilotés depuis l’Iran pour amplifier les fractures politiques françaises ».

Cette opération iranienne est citée comme exemple comparable de manipulation coordonnée des réseaux sociaux.

https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-vrai-du-faux/des-faux-comptes-x-pilotes-depuis-l-iran-pour-amplifier-les-fractures-politiques-francaises_8070449.html

• Le Figaro. « La Finlande accuse la Russie de laisser passer des migrants et envisage de fermer sa frontière ». 14 novembre 2023.

https://www.lefigaro.fr/international/la-finlande-accuse-la-russie-de-laisser-passer-des-migrants-et-envisage-de-fermer-sa-frontiere-20231114

• DFRLab. « Seven Steps to Spread a Conspiracy: How Russia Promoted Weapons Trade Allegations » [Sept étapes pour diffuser une théorie du complot : comment la Russie a promu des accusations de trafic d’armes].

https://medium.com/dfrlab/seven-steps-to-spread-a-conspiracy-how-russia-promoted-weapons-trade-allegations-a3e80ebedaf5

• The Conversation. « Les correspondants de guerre russes et la propagande du Kremlin ».

https://theconversation.com/les-correspondants-de-guerre-russes-et-la-propagande-du-kremlin-212928

• Diploweb. « La Russie en Afrique francophone depuis les indépendances : quels moyens pour une lutte d’influence ? »

https://www.diploweb.com/La-Russie-en-Afrique-francophone-depuis-les-independances-quels-moyens-pour-une-lutte-d-influence.html

  1. Intelligence artificielle et plateformes

• NewsGuard. « Moscow-Based Global News Network Has Infected Western Artificial Intelligence with Russian Propaganda » [Un réseau d’information établi à Moscou a contaminé les intelligences artificielles occidentales avec de la propagande russe]. Mars 2025.

NewsGuard rapporte que des agents conversationnels ont repris certains récits du réseau Pravda dans 33 % des réponses testées. Ce résultat doit être rapproché de l’étude contradictoire d’Alyukov et al. citée ci-dessous.

https://www.newsguardtech.com/special-reports/moscow-based-global-news-network-infected-western-artificial-intelligence-russian-propaganda/

• Alyukov, M. et al. « LLM Grooming or Data Voids? LLM-Powered Chatbot References to Kremlin Disinformation Reflect Information Gaps, Not Manipulation » [Conditionnement des grands modèles de langage ou lacunes informationnelles ? Les références des agents conversationnels à la désinformation du Kremlin reflètent des manques d’information plutôt qu’une manipulation]. HKS Misinformation Review, octobre 2025.

L’étude obtient 8 % de réponses mentionnant les sources étudiées et environ 1 % de réponses les mobilisant à l’appui d’un récit de désinformation. Les auteurs contestent l’interprétation proposée par NewsGuard.

https://misinforeview.hks.harvard.edu/article/llms-grooming-or-data-voids-llm-powered-chatbot-references-to-kremlin-disinformation-reflect-information-gaps-not-manipulation/

• OpenAI. Disrupting Malicious Uses of AI [Perturber les usages malveillants de l’intelligence artificielle]. Février 2026.

Le rapport présente notamment l’opération « Fish Food », associée à Rybar, et des opérations d’influence visant des publics africains.

https://openai.com/index/disrupting-malicious-ai-uses/

• Hackenburg, K. et al. Étude sur la persuasion politique par les agents conversationnels. Science, 4 décembre 2025.

Étude portant sur 76 977 participants. Les effets moyens rapportés sont de 2,94 points de pourcentage pour GPT-4o et de 3,60 points pour GPT-4.5 ; entre 36 et 42 % de l’effet persisterait après un mois.

https://www.science.org/doi/10.1126/science.aea3884

Version PDF : https://www.benmtappin.com/papers/levers_of_ai_persuasion.pdf

• Vargiu, V., et Nai, A. Étude de l’université d’Amsterdam sur la persuasion politique par les agents conversationnels. Décembre 2025.

Effets moyens de deux à trois points sur une échelle de cent points ; environ un tiers de l’effet persisterait après un mois.

https://pure.uva.nl/ws/files/295900960/AI_chatbots_can_persuade_voters.pdf

• The Guardian. Enquête sur les suspensions massives de comptes par X. 9 mars 2026.

L’article indique que X suspendrait environ 800 millions de comptes par an pour manipulation à grande échelle.

https://www.theguardian.com/technology/2026/mar/09/x-suspends-accounts-massive-scale-manipulation-attempts-russia

• European Fact-Checking Standards Network. « Platforms Recognize That Disinformation Is a Big Systemic Risk. Now They Should Act Accordingly » [Les plateformes reconnaissent que la désinformation constitue un risque systémique majeur ; elles doivent désormais agir en conséquence].

https://efcsn.com/policy/platforms-recognize-that-disinformation-is-a-big-systemic-risk-now-they-should-act-accordingly/

• Institute for Strategic Dialogue. Two Years On: An Analysis of Russian State Media Reach and Circumvention of the EU Ban [Deux ans après : analyse de la portée des médias d’État russes et du contournement de l’interdiction européenne]. Février 2024.

Le rapport estime que l’audience de RT a diminué de 74 % depuis l’Union européenne et de 18 % à l’échelle mondiale.

https://www.isdglobal.org/wp-content/uploads/2024/02/Two-Years-on_ISD.pdf

• Institute for Strategic Dialogue. « Holding the Line: Auditing the EU’s Ban of Russian State Media Three Years On » [Tenir la ligne : audit de l’interdiction européenne des médias d’État russes trois ans plus tard]. 5 août 2025.

L’audit constate que 247 accès sur 1 044 étaient bloqués.

https://www.isdglobal.org/digital-dispatch/investigation-holding-the-line-auditing-the-eus-ban-of-russian-state-media-3-years-on/

• Okholm, H. B., Ebrahimi Fard, A., et ten Thij, M. « Blocking the Information War: Testing the Effectiveness of EU Censorship » [Bloquer la guerre de l’information : évaluer l’efficacité de la censure européenne]. Internet Policy Review, juillet 2024.

Les auteurs décrivent un effet de déplacement vers Telegram : les chaînes prorusses présentes parmi les cinquante premières seraient passées de sept à quatorze.

https://policyreview.info/articles/analysis/blocking-information-war-testing-effectiveness-eu-censorship

• Kling, J. et al. « Mapping the Website and Mobile App Audiences of Russia’s Foreign Communication Outlets RT and Sputnik Across 21 Countries » [Cartographie des audiences des sites et applications de RT et Sputnik dans 21 pays]. HKS Misinformation Review, décembre 2022.

Avant l’interdiction européenne, RT touchait environ 1,05 % et Sputnik 0,79 % de la population numérique étudiée.

https://misinforeview.hks.harvard.edu/article/mapping-the-website-and-mobile-app-audiences-of-russias-foreign-communication-outlets-rt-and-sputnik-across-21-countries/

  1. Éducation aux médias et résistance à la désinformation

• Huang, G., Jia, W., et Yu, G. Méta-analyse des interventions d’éducation aux médias. Communication Research, 2024.

La méta-analyse porte sur 49 études et 81 155 participants. L’effet global rapporté est d = 0,60, tandis que l’effet sur la croyance est de d = 0,27.

https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/00936502241288103

• Maertens, R., Roozenbeek, J., Lewandowsky, S., van der Linden, S. et al. Étude sur la persistance des effets des jeux d’inoculation. Nature Communications, 2025.

L’étude porte sur 11 759 participants. Elle ne détecte plus d’effet significatif neuf jours après l’intervention et aucun effet après vingt-neuf jours.

https://www.nature.com/articles/s41467-025-57205-x

• Capewell, C. et al. Étude sur les effets différés d’une intervention d’inoculation. Journal of Applied Social Psychology, 2024.

En l’absence de post-test immédiat, l’effet mesuré après quarante-huit heures est d = 0,010, avec p = 0,854.

https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/jasp.13049

• Roozenbeek, J., Remshard, M., et Kyrychenko, Y. Étude sur les limites du « prebunking ». 2024.

Les auteurs recensent six limites et observent des effets environ six fois plus faibles dans les conditions réelles que dans certaines expériences contrôlées.

https://advances.in/psychology/10.56296/aip00019/

• Van der Linden, S. et al. « Prebunking Misinformation Techniques in Social Media Feeds: Results from an Instagram Field Study » [Prévenir les techniques de désinformation dans les fils des réseaux sociaux : résultats d’une étude de terrain sur Instagram]. HKS Misinformation Review, 2026.

Étude menée auprès de 375 597 utilisateurs d’Instagram. L’amélioration rapportée est de 21,4 points et demeure observable cinq mois plus tard. Le taux de clic est de 0,31 %, contre 0,11 % dans le groupe témoin.

https://misinforeview.hks.harvard.edu/article/prebunking-misinformation-techniques-in-social-media-feeds-results-from-an-instagram-field-study/

• Hoes, E. et al. Étude sur les interventions contre la désinformation. Nature Human Behaviour, 2024.

L’étude porte sur 6 127 participants dans trois pays. Elle observe que certaines interventions augmentent également le scepticisme envers des informations vraies.

https://www.nature.com/articles/s41562-024-01884-x

• Modirrousta-Galian, A., et Higham, P. Étude sur les jeux d’inoculation. Journal of Experimental Psychology: General, 2023.

Les auteurs interprètent les résultats comme un biais général de rejet plutôt que comme une amélioration de la discrimination entre informations vraies et fausses. Cette interprétation est contestée par la méta-analyse de Simchon et al. citée ci-dessous.

https://eprints.soton.ac.uk/475360/

• Simchon, A., Lewandowsky, S., et van der Linden, S. « A Signal Detection Theory Meta-Analysis of Psychological Inoculation » [Méta-analyse de l’inoculation psychologique fondée sur la théorie de la détection du signal]. Current Opinion in Psychology, 2026.

Méta-analyse de 33 expériences regroupant 37 025 participants. Les auteurs concluent à une amélioration de la discrimination sans biais général de réponse.

https://research-information.bris.ac.uk/en/publications/a-signal-detection-theory-meta-analysis-of-psychological-inoculat/

• Open Society Institute Sofia. Media Literacy Index 2026 [Indice d’éducation aux médias 2026].

L’indice repose à 40 % sur la liberté de la presse, à 45 % sur les résultats PISA, à 10 % sur la confiance et à 5 % sur la participation électronique. Il ne contient pas de mesure directe des compétences individuelles d’éducation aux médias.

https://osis.bg/wp-content/uploads/2026/01/Media-Literacy-Index-2026.pdf

• Guess, A. M. et al. Étude sur une intervention d’éducation aux médias aux États-Unis et en Inde. Proceedings of the National Academy of Sciences, 2020.

L’intervention améliore les performances de 26,5 % aux États-Unis et de 17,5 % dans l’échantillon indien recruté en ligne, sans persistance durable. Aucun effet n’est détecté dans l’échantillon rural indien.

https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1920498117

• Projet REMEDIS. Rapport sur douze interventions conduites dans six pays. 2025.

Les résultats sont présentés comme difficilement agrégeables en raison de l’hétérogénéité des interventions et des méthodes d’évaluation.

https://zenodo.org/records/14603817

• Murrock, E. et al. Évaluation du programme ukrainien Learn to Discern [Apprendre à discerner]. Journal of Media Literacy Education, 2018.

Étude quasi expérimentale portant sur 412 participants, avec auto-sélection et évaluation conduite par l’opérateur du programme.

https://digitalcommons.uri.edu/jmle/vol10/iss2/4/

• Kahan, D. M., Peters, E., Dawson, E. C., et Slovic, P. « Motivated Numeracy and Enlightened Self-Government » [Numératie motivée et gouvernement éclairé]. Behavioural Public Policy, 2017.

L’étude constate une polarisation accrue chez les participants les plus compétents en numératie lorsque le problème est politiquement chargé.

https://www.cambridge.org/core/journals/behavioural-public-policy/article/abs/motivated-numeracy-and-enlightened-selfgovernment/EC9F2410D5562EF10B7A5E2539063806

• Drummond, C., et Fischhoff, B. Étude sur la polarisation et le niveau d’éducation scientifique. Proceedings of the National Academy of Sciences, 2017.

Les auteurs observent que les personnes les plus diplômées ou les plus compétentes scientifiquement peuvent être davantage polarisées sur les sujets identitaires.

https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1704882114

• Bullock, J. G., et Lenz, G. « Partisan Bias in Surveys » [Le biais partisan dans les enquêtes]. Annual Review of Political Science, 2019.

Les incitations financières à répondre correctement réduiraient les écarts partisans mesurés de 50 à 80 %.

https://www.annualreviews.org/doi/10.1146/annurev-polisci-051117-050904

• Pennycook, G., et Rand, D. G. « Lazy, Not Biased: Susceptibility to Partisan Fake News Is Better Explained by Lack of Reasoning Than by Motivated Reasoning » [Paresseux plutôt que biaisés : la vulnérabilité aux fausses informations partisanes s’explique mieux par un manque de raisonnement que par le raisonnement motivé]. Cognition, 2019.

https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=3165567

  1. Méthodologie de la mesure de l’impact

• Bateman, J. et al. « Measuring the Effects of Influence Operations: Key Findings and Gaps from Empirical Research » [Mesurer les effets des opérations d’influence : principaux résultats et lacunes de la recherche empirique]. Carnegie Endowment for International Peace, 2021.

La synthèse indique que certaines campagnes de long terme peuvent réussir, tout en soulignant le manque d’études capables de mesurer leurs effets sur plusieurs semaines ou plusieurs mois.

https://carnegieendowment.org/research/2021/06/measuring-the-effects-of-influence-operations-key-findings-and-gaps-from-empirical-research

• Courchesne, L., Thange, S., et Shapiro, J. « Review of Social Science Research on the Effects of Influence Operations » [Revue des recherches en sciences sociales sur les effets des opérations d’influence]. Princeton ESOC, 2021.

Revue de 82 travaux portant sur les effets des opérations d’influence sur les croyances et le vote, notamment par l’intermédiaire des médias de masse.

https://esoc.princeton.edu/publications/review-social-science-research-effects-influence-operations

• Eady, G. et al. « Exposure to the Russian Internet Research Agency Foreign Influence Campaign on Twitter in the 2016 US Election and Its Relationship to Attitudes and Voting Behavior » [Exposition à la campagne d’influence étrangère de l’Internet Research Agency russe sur Twitter pendant l’élection américaine de 2016 et relation avec les attitudes et le comportement électoral]. Nature Communications, janvier 2023.

L’étude ne détecte pas d’effet de l’exposition aux contenus de l’IRA sur les attitudes ou le vote. Un pour cent des utilisateurs concentraient 70 % des expositions.

https://www.nature.com/articles/s41467-022-35576-9

• De Nadal, L., et Jančárik, P. « Beyond the Deepfake Hype: AI, Democracy, and the Slovak Case » [Au-delà de l’emballement autour des deepfakes : intelligence artificielle, démocratie et cas slovaque]. HKS Misinformation Review, 2024.

Les auteurs contestent le récit simplificateur selon lequel un enregistrement falsifié aurait, à lui seul, décidé de l’élection slovaque.

https://misinforeview.hks.harvard.edu/article/beyond-the-deepfake-hype-ai-democracy-and-the-slovak-case/

• Budak, C., Nyhan, B., Rothschild, D. M., Thorson, E., et Watts, D. J. Étude sur l’exposition à la désinformation. Nature, 2024.

L’exposition moyenne à la désinformation demeure faible et se concentre sur une minorité d’utilisateurs déjà motivés.

https://www.nature.com/articles/s41586-024-07417-w

 

Vendredi 14 août, Jason Arday a été retrouvé mort à son domicile de Battersea, dans le sud de Londres. Il avait 41 ans. À l’heure où cette chronique est écrite, la cause du décès n’est pas connue. La Metropolitan Police considère sa mort comme inattendue mais non suspecte ; aucun tiers n’est soupçonné et un dossier doit être transmis au coroner. Il faut donc résister à la tentation de compléter nous-mêmes l’histoire.

 

Neuf jours auparavant, il avait démissionné de Cambridge suite à un scandale mêlant plagiat, fraude et divers mensonges sur sa vie. Il expliquait que les accusations, les spéculations et les commentaires publics avaient eu des conséquences profondes sur lui et ses proches. Sa famille attribue aujourd’hui une responsabilité majeure à la campagne publique qui l’a visé. Le maire de Londres, Sadiq Khan, a dénoncé une forme de mise au pilori publique.

Cette mort change évidemment la manière dont je veux raconter cette affaire. Je vais vous raconter les mensonges et la fraude, je vais vous raconter les accusations, la manière dont il s’est défendu, et l’escalade tribale et idéologique qui a presque immédiatement pris le pas sur une affaire qui aurait dû être académique avant d’être politique. Le décès du principal protagoniste qui survient vraisemblablement des suites de cette affaire nous oblige à prendre du recul. On ne peut pas se contenter de rigoler du niveau de baratin insensé qu’il a produit ou de la crédulité de ceux qui l’ont recruté, on ne peut pas se contenter non plus de pointer du doigts ceux qui ont détecté la fraude et qui ont insisté dans leurs critique jusqu’à déclencher la série d’évènements qui aboutit à un drame.

Je vais essayer de réfléchir avec vous aux leçons que nous devons tirer de cette histoire, et à ce que cela exige du monde académique, et pas seulement à Londres. Accrochez-vous, parce que cette histoire est très grave et qu’elle dépasse régulièrement la fiction.

 

 

Le héros que Cambridge a célébré

En 2023, Cambridge présente Jason Arday comme une réussite extraordinaire. À 37 ans, il devient le plus jeune professeur noir de l’histoire de l’université. Son histoire personnelle est encore plus spectaculaire : autiste, atteint selon son récit de plusieurs troubles du développement, il serait resté non verbal jusqu’à onze ans et n’aurait appris à lire et à écrire qu’à dix-huit ans avant de devenir universitaire, auteur, conférencier et finalement professeur à Cambridge. Sa nomination est largement médiatisée comme un symbole de diversification de l’université.

Autour de cette ascension s’est constituée une biographie presque surhumaine.

Arday racontait aussi avoir couru trente marathons en trente-cinq jours. Cet exploit a d’abord été remis en doute pendant le scandale, mais des archives contemporaines permettent aujourd’hui de le corroborer assez solidement : une collecte JustGiving ouverte en janvier 2010 pour ce défi, des récits publiés pendant la campagne et des articles de presse de l’époque. Sur ce point précis, il semble donc avoir dit vrai. Cela n’établit évidemment pas ses autres exploits d’endurance, notamment les 600 miles prétendument parcourus en six jours, affirmation qu’il a lui-même dû reformuler en expliquant que les six journées de course s’étaient en réalité étalées sur douze jours.

Même correction pour le football : Arday a bien joué en compétition. Le site de Lewisham Borough le répertorie comme gardien de son équipe première, et un compte rendu de match de 2018 mentionne qu’il s’était fracturé une côte contre Lydd. En revanche, cela ne suffit pas à établir les affirmations plus ambitieuses de son récit : plusieurs années dans les équipes de jeunes de Crystal Palace et douze années de football semi-professionnel. Crystal Palace a indiqué ne plus disposer des archives de la période concernée, et les traces retrouvées à Lewisham Borough prouvent qu’il y a joué, pas qu’il a été semi-professionnel pendant douze ans.

Arday racontait plusieurs millions de livres récoltés pour des œuvres caritatives, des missions humanitaires, des maladies surmontées, des agressions racistes effroyables. Les universités et les médias ont longtemps reproduit ces éléments les uns après les autres.

Puis des gens ont commencé à vérifier.

Les premières alertes sérieuses sur ses publications remontent à 2023. David Harris, professeur émérite, relève des similitudes entre un article d’Arday et un travail antérieur sur la santé mentale des minorités. Arday lui répond en lui reprochant de consacrer son énergie à rechercher ses erreurs plutôt qu’à combattre le racisme et le validisme, lui interdit de reprendre contact et le signalera ensuite à la police. Cambridge lui maintient alors son « plein soutien ». Six mois plus tard, l’article est corrigé. Un second article le sera également.

Le détail de cette correction est beaucoup plus inquiétant qu’une référence oubliée. Sur les 31 citations présentées initialement comme provenant de ses propres entretiens, douze ont été raccourcies ou reformulées et six ont été supprimées. Certaines ressemblaient fortement à des propos recueillis par d’autres chercheurs auprès d’autres participants. Arday a aussi supprimé de sa méthode des affirmations concernant l’utilisation du logiciel NVivo et le codage indépendant des données par un second chercheur.

Sa thèse de doctorat est ensuite examinée. Plus d’une centaine de passages ont été signalés comme fortement similaires à une thèse soutenue six ans auparavant par Paula Zwozdiak-Myers. L’université John Moores de Liverpool, qui avait délivré son doctorat, mène une enquêté sans lui retirer le diplôme, estimant que les problèmes relevaient d’erreurs honnêtes et raisonnables. Plusieurs universitaires ayant ensuite étudié les comparaisons ont pourtant jugé le plagiat très étendu et demandé un nouvel examen. Mais vous savez que même en France, on peut plagier son doctorat et s’en tirer sans encombre.

Puis The Times examine les données de ses publications. Le journal trouve notamment un échantillon composé à 78 % de femmes et 32 % d’hommes — 110 % au total —, des citations identiques attribuées dans différents articles à des personnes différentes et des déclarations de financement contestées par l’organisme supposé avoir financé les recherches. Nous n’en sommes plus au niveau d’un problème de citation ou de phrases volées, mais on atteint un niveau de fraude encore plus grave : la fabrication de données.

Un journaliste de Times Higher Education, Jack Grove, avait constitué en 2025 un dossier de 63 pages. Après trois courriels demandant à Arday de répondre aux accusations, le journal reçoit une lettre du redoutable cabinet de diffamation Carter-Ruck et renonce à publier. Arday signale également Grove à la police. La plainte sera abandonnée et le patron de la Metropolitan Police reconnaîtra plus tard qu’elle aurait dû être écartée beaucoup plus tôt.

Nous reconnaissons ici des signes classiques : une attitude agressive et procédurière visant à faire passer la critique scientifique en un harcèlement inacceptable. Mais nous ne sommes qu’au début de l’histoire.

 

Tout une biographie qui commence à céder

Le travail académique constituait déjà un dossier sérieux. Mais lorsqu’on a commencé à vérifier le reste, les anomalies se sont multipliées. Commençons avec son parcours professionnel.

Le Jesus College présentait Arday comme ancien professeur invité à Ohio State University et à Glasgow : les deux universités ont démenti. Il disait avoir obtenu un master en pratiques psychodynamiques à Birkbeck avant de devenir conseiller qualifié : Birkbeck n’a retrouvé aucune trace de cette formation. Il mentionnait parmi ses publications un livre chez Palgrave Macmillan : l’éditeur avait reçu un projet, mais le livre n’a jamais été publié.

Arday affirmait avoir parcouru 600 miles, environ 970 kilomètres, en six jours, une performance proche des records mondiaux. Interrogé, il a expliqué que les six journées de course s’étaient en réalité étalées sur douze jours, avec des journées de repos. Il racontait aussi trente marathons en trente-cinq jours, dont neuf après une fracture du péroné. Cette dernière histoire n’est pas impossible, mais elle prend place dans une accumulation où presque chaque exploit réclame désormais sa vérification.

Même chose pour les cinq à cinq millions et demi de livres qu’il disait avoir recueillis pour des œuvres caritatives. Confronté à la difficulté de documenter ce montant, il l’a finalement attribué à de nombreux collectifs agissant pendant deux décennies, puis à un groupe d’une centaine de personnes qu’il disait ne pas pouvoir identifier en raison d’accords de confidentialité. Il avait également raconté des missions avec WaterAid pour installer des points d’eau à l’étranger ; WaterAid a expliqué ne pas organiser ce genre de départs de volontaires.

Son affirmation d’avoir participé enfant à Seven Up! pose un problème encore plus simple : la célèbre série documentaire suivait un groupe d’enfants nés plus de vingt ans avant lui. Arday expliquera ensuite qu’il parlait d’un projet communautaire portant le même nom, dont aucune trace n’a été produite.

Sa propre autobiographie finit par ajouter une couche presque vertigineuse. The Atlantic a obtenu la proposition envoyée aux éditeurs en 2024. Elle raconte qu’adolescent Arday aurait été renversé par une voiture, plongé plusieurs mois dans le coma, maintenu artificiellement en vie et atteint d’un locked-in syndrome avant de devoir réapprendre à marcher et parler pendant un an. Aucun de ces événements ne figure dans le livre publié, où il passe cette même période à terminer sa scolarité. Arday racontait également avoir subi l’ablation d’une tumeur cérébrale bénigne deux semaines seulement avant sa soutenance de doctorat. Selon son autobiographie, l’épisode aurait provoqué une perte de mémoire si importante qu’il aurait dû réapprendre le contenu de sa thèse avant de la défendre. Il a également raconté avoir subi un accident ischémique transitoire autour de cette période — mais, comme souvent dans sa biographie, les différentes versions ne semblent pas parfaitement s’accorder sur la chronologie. La proposition évoque également un cancer des testicules ; tandis que le livre raconte plutôt deux tumeurs cérébrales. D’autres dates et personnages changent entre les deux versions.

Enfin viennent les persécutions. Il est établi qu’Arday recevait des messages racistes et que Cambridge filtrait son courrier. À côté de ce fait documenté, il a raconté des balles, des substances corrosives, des animaux mutilés, deux apparitions d’un homme masqué dans son bâtiment — dont une avec un couteau — et une tête de porc déposée chez ses parents. Plusieurs de ces récits n’ont pu être corroborés. Pour la tête de porc, Arday décrivait même une enquête policière précise chez des bouchers londoniens ; la Metropolitan Police a déclaré que l’enquête racontée n’avait pas eu lieu.

Je ne vais pas transformer cette chronique en diagnostic psychiatrique posthume. Mais l’hypothèse de quelques erreurs dispersées n’explique plus raisonnablement l’ensemble. Dans les publications, les affiliations, les diplômes, les exploits sportifs, la philanthropie, les épisodes médicaux et certains récits de persécution, Arday semble avoir considérablement déformé, gonflé ou inventé une partie de son histoire.

Sa position à Cambridge était devenue indéfendable. Il pouvait légitimement perdre son poste, sa réputation et la crédibilité que lui avaient apportée des affirmations fausses. Il semble parfaitement normal qu’un tel comportement à un tel niveau académique soit sanctionné sévèrement.

 

La Guerre Culturelle s’empare du dossier

Il faut revenir sur la manière dont l’affaire a commencé, car elle explique une bonne partie de ce qui suivra. J’ai évoqué tout à l’heure les premières alertes sérieuses qui retentissent en mai 2023. Le sociologue David Harris, professeur émérite à Plymouth Marjon University, examine plusieurs travaux d’Arday et lui adresse un document détaillé signalant des similitudes troublantes dans les données, des passages répétés et de possibles défauts d’attribution. Harris n’est pas politiquement neutre dans cette histoire : il travaille depuis plusieurs années à une critique de la Critical Race Theory et de son utilisation dans les sciences sociales et l’éducation.

—La Critical Race Theory est un courant de recherche né dans le droit américain qui analyse la manière dont le racisme peut être inscrit dans les institutions, les normes et les structures sociales, au-delà des seuls préjugés individuels.—

Le livre publié en 2024 par Harris sur le sujet lui a d’ailleurs valu un conflit avec son ancienne université, qui lui a retiré temporairement son titre d’émérite avant de le rétablir. Je précise n’avoir rien trouvé chez Harris de comparable au racialisme revendiqué de Nathan Cofnas dont nous parlerons dans un instant. Et surtout, ses questions adressées à Arday portaient sur des éléments vérifiables. Deux des articles qu’il avait signalés seront ensuite corrigés.

La réponse d’Arday est déjà révélatrice du piège qui va se refermer sur toute l’affaire. Il reproche à Harris d’avoir passé des heures à chercher des erreurs dans ses travaux au lieu de « démanteler le racisme et le validisme », lui explique la difficulté d’être un universitaire noir et autiste, puis lui annonce que tout nouveau contact sera considéré comme du harcèlement. Harris lui répond encore une fois ; Arday le signale alors à la police. Devon and Cornwall Police ne donnera aucune suite. On peut discuter à l’infini des motivations de Harris, de ses positions sur la Critical Race Theory ou de son insistance après qu’Arday lui eut demandé de ne plus le contacter. Une chose demeure : les alertes de Harris étaient académiquement justifiées.

Trois ans plus tard arrive Nathan Cofnas, et le dossier change brutalement de dimension. Cofnas se présente lui-même comme un race realist. Il soutient l’existence de différences raciales en matière d’aptitudes cognitives et a écrit que, dans une véritable méritocratie, les Noirs disparaîtraient de presque toutes les positions prestigieuses en dehors du sport et du divertissement, tandis que la proportion de professeurs noirs à Harvard « approcherait zéro ». Une enquête de Cambridge a conclu en 2025 que ces propos, bien qu’offensants pour beaucoup, relevaient de la liberté d’expression et ne constituaient pas au sens de ses règlements un harcèlement ou une discrimination.

C’est une qualification juridique et disciplinaire qui n’oblige personne à avoir la même opinion au sujet de propos qui relèvent explicitement du racisme. Nathan Cofnas est un universitaire raciste militant ; ça n’est pas une espèce répandue actuellement mais cela existe. Souvenez vous de ma vidéo sur les théories déglinguées d’Edward Dutton :

  • « Pseudoscience raciale : la funeste mutation WOKE selon Edward Dutton [TdF 11.2] »

 

Edward Dutton a d’ailleurs très abondamment commenté cette affaire qui lui permet d’attirer l’attention sur ses obsessions et pseudo-théories sur le QI des blanc et des noirs. Le 10 aout, il recevait Nathan Cofnas dans son podcast Jolly heretic. Le lendemain Dutton publie encore un texte dont la thèse devient franchement délirante : il attribue en partie la nomination d’Arday aux « instincts maternels insatisfaits » de femmes universitaires ménopausées, décrit Arday comme efféminé et infantile, puis transforme l’affaire en démonstration de ce qui arriverait lorsque les universités seraient « prises en main par les femmes » et que des hommes non blancs seraient traités comme des enfants de substitution.

Après la mort d’Arday, Dutton redouble d’effort. Il met en ligne le 15 aout -hier- une vidéo intitulée : « Collapsed Narcissism: Jason Arday Killed Himself; Alas So Predictable » Autrement dit : « Narcissisme effondré : Jason Arday s’est suicidé ; hélas, c’était tellement prévisible. »

 

Mais revenons à Nathan Cofnas.

En juillet 2026, il passe la thèse d’Arday dans un logiciel de détection et publie les nombreux rapprochements qu’il obtient avec une thèse antérieure. Le Telegraph s’en empare immédiatement sous le titre « Cambridge’s diversity poster boy in plagiarism row » (« Le garçon modèle de la diversité à Cambridge pris dans une affaire de plagiat »), puis multiplie les articles sur son CV et ses exploits. The Spectator parle à son tour du « DEI poster boy » et Toby Young présente l’affaire comme une démonstration de l’aveuglement des élites progressistes. Le Guardian observe lui-même que la couverture de la presse de droite mêle indignation et jubilation du « je vous l’avais bien dit », tandis que les accusateurs les plus actifs en ligne partagent une hostilité aux politiques de diversité, d’équité et d’inclusion.

Et c’est ici que Cambridge et une partie des soutiens d’Arday commettent une faute intellectuelle majeure. Parce que Cofnas est raciste, parce que le Telegraph utilise Arday pour attaquer le DEI et parce qu’Arday subit par ailleurs de véritables insultes racistes, des éléments factuels qui auraient dû être examinés froidement sont d’abord traités comme des composantes de la campagne politique. Cambridge dénonce une « vile campagne » visant à détruire sa crédibilité. Le Good Law Project va beaucoup plus loin. Cette organisation britannique de campagne et de contentieux juridiques progressiste fondée par l’avocat Jolyon Maugham publie une pétition qui affirme que les accusations de plagiat sont « entièrement fausses », qu’aucune enquête n’a trouvé la moindre faute et que les journaux de droite diffusent de fausses accusations contre un brillant universitaire noir. Elle est signée notamment par des universitaires, des responsables associatifs et des personnalités politiques. Or deux publications d’Arday avaient déjà dû être corrigées, et les vérifications qui suivent vont révéler une quantité d’anomalies supplémentaires.

Les faits sont têtus et ils sont les suivants : un raciste a rendu publiques des accusations qui reposaient en grande partie sur des éléments réels, tandis que des antiracistes ont commencé par les nier ou les minimiser parce que l’offensive venait notamment d’un raciste. C’était une erreur catastrophique. Dès lors que les problèmes d’Arday sont devenus impossibles à balayer, Cofnas et tout l’écosystème qui l’avait relayé ont pu se présenter comme ceux qui avaient regardé les faits pendant que Cambridge et ses alliés détournaient les yeux. La récupération devient alors d’une facilité enfantine : Cofnas avait raison sur le plagiat d’Arday ; donc les critiques du DEI avaient raison sur Arday ; donc peut-être avaient-elles raison sur le DEI ; donc Cofnas avait sans doute également raison sur les universitaires noirs. Aucune de ces inférences ne découle logiquement de la précédente, mais le récit s’installe commodément dans des croyances préalables et apporte des munitions rhétoriques sur un champ de bataille ou personne ne se repose jamais pour réfléchir.

 

Cambridge et les défenseurs d’Arday ne sont évidemment pas responsables du racisme de Cofnas ni de celui des individus qui ont profité du scandale pour attaquer les universitaires noirs. Mais le mal est fait malgré tout. Face à un adversaire dont les motivations sont suspectes, l’exigence de vérification devrait augmenter. Il fallait reprendre les documents de Cofnas, comparer les textes, retrouver les données et, si les accusations étaient fondées, sanctionner Arday avant que le dossier ne devienne la propriété politique de ses ennemis. Le sophisme génétique qui consiste à répondre à une affirmation par l’identité de celui qui l’énonce est déjà médiocre dans une conversation ordinaire ; venant d’institutions dont la fonction consiste précisément à évaluer des affirmations indépendamment des personnes qui les portent, il devient inexcusable.

Et les universitaires sont sans doute les derniers à pouvoir plaider l’ignorance du mécanisme. La polarisation, le raisonnement motivé, les biais de confirmation, la désinformation et les guerres culturelles constituent depuis des années des objets de recherche et de commentaire académique. On sait parfaitement qu’une personne détestable peut produire une information exacte, qu’une cause légitime peut être défendue avec de mauvais arguments et qu’une erreur niée trop longtemps devient une arme redoutable lorsque l’adversaire finit par la démontrer.

C’est précisément ce que Paul Gilroy, l’une des grandes figures britanniques des études sur la race, reproche aux deux camps :

« Les guerriers culturels irréfléchis qui ont soutenu Arday sans réserve partagent une responsabilité avec ses critiques racistes : ils ont rendu la vie plus difficile aux universitaires noirs et enfoncé encore davantage l’enseignement supérieur britannique dans le bourbier. »

Priyamvada Gopal, professeure à Cambridge et spécialiste du postcolonialisme, renvoie la responsabilité vers Cambridge elle-même. Selon elle, Cambridge a été « trop tentée de prendre des raccourcis dans le travail difficile que suppose la promotion de l’égalité et de l’inclusion » en choisissant une nomination particulièrement médiatique. Elle juge également « très inhabituel » de nommer un universitaire aussi jeune dans sa carrière à une chaire aussi prestigieuse et estime que l’université porte une part importante de responsabilité dans le « grotesque racisme » que l’affaire a ensuite libéré. Ce jugement reste celui de Gopal, et l’enquête indépendante devra établir ce qui s’est réellement passé lors du recrutement. Mais il décrit très bien le piège : faire d’un individu le symbole d’une politique, puis traiter toute critique de cet individu comme une attaque contre cette politique, c’est lier inutilement la crédibilité de l’une à l’intégrité de l’autre.

 

L’intégrité scientifique n’était qu’un prétexte

L’affaire Arday est aussi, et surtout celle de l’instrumentalisation des valeurs et des critères académiques pour atteindre des adversaires politiques. Nous avons assisté à une incursion de la guerre culturelle sur le terrain de l’intégrité scientifique, aux dépens du respect que mérite cette dernière. Je vais le dire autrement : ce n’est pas la fraude, bien réelle, de Jason Arday qui suffit à expliquer la tempête médiatique et les affrontements haineux qui ont embrasé les réseaux sociaux. La question de l’intégrité scientifique a servi à mener une autre guerre.

Cette analyse me paraît urgente, précisément parce qu’on la rencontre peu. La guerre culturelle intéresse beaucoup de monde : elle mobilise les camps, provoque de l’indignation, produit du spectacle, du trafic, du prestige militant et des revenus. L’intégrité scientifique est un sujet beaucoup moins vendeur. Quand j’invite des gens à en parler sur la Tronche en Biais, je constate quels sont le chiffres. Traiter l’intégrité scientifique, cela oblige à examiner les faits avec les mêmes critères lorsqu’ils concernent un allié ou un adversaire, à accepter des conclusions désagréables et parfois à sanctionner quelqu’un dont on partage les idées ou dont on apprécie la fonction symbolique.

Mais je ne vous demande pas d’accepter tout rond ce constat, qui pourrait ressembler à un zététicien prêchant pour sa chapelle. On peut le vérifier.

Si l’intégrité scientifique avait réellement été le moteur principal du scandale Arday, on devrait retrouver ailleurs une indignation à peu près proportionnée à la gravité des manquements. Or le monde académique nous fournit quantité de contre-exemples. Des chercheurs ont accumulé les publications problématiques, les falsifications, les manipulations de données ou les négligences graves sans connaître l’examen public total qui s’est abattu sur Arday ; certains ont conservé leur poste, retrouvé leur carrière ou accédé ensuite à des fonctions académiques (ou politiques) prestigieuses.

Prenons trois cas.

En France, cinq publications d’Anne Peyroche, réparties entre 2001 et 2012, ont fait l’objet d’une enquête du CEA. Le comité chargé du dossier a relevé des « méconduites sérieuses », allant pour certaines figures jusqu’à ce qu’il définit lui-même comme une falsification modifiant l’interprétation de la figure ou du texte. Peyroche a reconnu des anomalies et assumé l’entière responsabilité de certains montages. Le CEA a considéré que les données disponibles continuaient néanmoins à soutenir les résultats généraux et n’a pas retenu d’intention frauduleuse. La sanction s’est limitée à deux semaines de mise à pied. Elle est aujourd’hui vice-présidente de l’ENS Paris-Saclay, chargée de la stratégie et des moyens.

En Suisse, Le dossier Olivier Voinnet atteint une tout autre échelle. Ses publications problématiques s’étendent sur plus d’une décennie. Le bilan a fini par atteindre neuf articles rétractés, 25 corrigés et cinq autres assortis d’une expression de préoccupation. Les enquêtes ont identifié des manipulations d’images, dont certaines intentionnelles, et même des manipulations introduites dans des corrections censées réparer des articles déjà mis en cause. Voinnet a fait valoir que plusieurs falsifications matérielles avaient été réalisées par des collaborateurs, en particulier Patrice Dunoyer ; les investigations n’ont effectivement pas établi qu’il avait personnellement exécuté certaines d’entre elles. Mais il dirigeait le groupe, signait les publications et le CNRS a explicitement considéré qu’il ne pouvait s’exonérer de sa responsabilité de chef d’équipe. Il a été suspendu deux ans par le CNRS, privé pendant trois ans de financements suisses et déchu de sa médaille d’or de l’Organisation européenne de biologie moléculaire. Il a néanmoins conservé sa chaire à l’ETH Zurich et, en 2026, dirige l’Institut de biologie moléculaire végétale de l’ETH.

Le cas David Latchman est peut-être plus saisissant encore. Deux enquêtes d’UCL, University College London, ont examiné des dizaines d’articles issus de son laboratoire et publiés entre 1990 et 2013. La première a trouvé des indices de manquements à l’intégrité scientifique dans huit articles sur 28 ; la seconde des preuves de fraude dans sept sur 32. Certaines fabrications étaient assez importantes pour affecter directement les conclusions des travaux. Les enquêteurs n’ont pas établi que Latchman avait lui-même fabriqué les données ni qu’il connaissait les falsifications. Ils ont en revanche retenu contre lui un manquement à l’intégrité scientifique, considérant que sa gestion « téméraire » du laboratoire et sa présence comme auteur sur de nombreuses publications avaient facilité les dérives. Une procédure disciplinaire s’est achevée sans aucune sanction formelle. Et le 23 juillet dernier, David Latchman a été nommé vice-chancelier de l’Université de Londres jusqu’en juillet 2028.

Et ces trois noms n’épuisent évidemment pas le dossier. Naoki Mori a retrouvé son poste universitaire après plus de trente rétractations liées notamment à des manipulations d’images. Silvia Bulfone-Paus, sanctionnée par la DFG pour négligence grave dans la supervision d’un laboratoire dont treize articles ont été rétractés, est toujours professeure à Manchester. Dan Ariely est resté professeur à Duke après qu’un article majeur sur l’honnêteté a été rétracté pour données fabriquées et que son université a retenu contre lui un manquement à l’intégrité scientifique, sans établir qu’il avait personnellement falsifié les données. Nicolas Guéguen demeure enseignant-chercheur à l’Université Bretagne Sud malgré une accumulation de rétractations et de graves interrogations méthodologiques. On pourrait encore rappeler le cas français de Florent Montaclair, qui s’était attribué une distinction internationale inexistante et avait bâti une partie de son parcours universitaire sur un CV truqué, une affaire dont la couverture médiatique n’a guère dépassé quelques articles avant de disparaître.

Ces affaires ne sont pas identiques, les responsabilités personnelles n’y sont pas les mêmes et certaines ont entraîné de véritables sanctions. Mais la gravité des faits prédit très mal l’intensité du scandale public, la quantité de vérifications entreprises et l’ampleur des conséquences professionnelles. Rien ne ressemble à une règle simple dans laquelle les fautes les plus graves produiraient mécaniquement les réactions les plus fortes.

Bien évidemment aucune de ces personnes n’a rien fait qui justifierait la peine de mort, et donc si le décès de Jason Arday est la conséquence directe du scandale autour de ses inconduites, la peine est disproportionnée. Pouvait-on l’éviter ?

Au minimum, il faudrait ne pas oublier qu’il réunissait presque toutes les caractéristiques capables de déclencher un contrôle hors norme : une chaire à Cambridge, une extraordinaire visibilité médiatique, une biographie remplie de prodiges, mais aussi une peau noire et une fonction symbolique dans une guerre culturelle qui se nourrit de paniques, d’outrage, de procès d’intention et d’accusations politiques.

Autrement dit, l’affaire n’a pas pris cette dimension parce que le monde académique et médiatique aurait soudain décidé de traiter la fraude à la hauteur de sa gravité. Si une telle exigence existait de manière ordinaire, Peyroche, Voinnet, Latchman, Mori, Bulfone-Paus, Ariely ou Guéguen auraient suscité des tempêtes comparables. Nous aurions régulièrement des enquêtes de presse fouillant les publications, les responsabilités et les carrières de chercheurs compromis. Nous verrions les universités se précipiter pour vérifier leurs propres recrutements. Nous n’attendrions pas qu’un dossier devienne politiquement rentable pour découvrir que l’intégrité scientifique mérite notre attention.

C’est ce qui rend la récupération de l’affaire Arday particulièrement révélatrice. Une partie de ses adversaires a découvert une passion soudaine pour le plagiat parce que celui-ci permettait d’attaquer Cambridge, le DEI et l’antiracisme universitaire. Une partie de ses défenseurs a, symétriquement, trouvé l’intégrité scientifique beaucoup moins urgente lorsque son application risquait d’offrir une victoire à ces adversaires. La même norme était brandie avec ferveur d’un côté et relativisée de l’autre en fonction de son utilité politique.

C’est pourquoi je pense qu’on peut parler de « prétexte ». Les fraudes du professeur Arday étaient graves et justifiaient une enquête, des corrections, probablement la perte de son poste et une réévaluation complète de son recrutement. Mais tout cela n’est que prétexte lorsque cette affaire particulière reçoit une intensité sans rapport avec la manière dont sont traitées habituellement les violations de l’intégrité scientifique, puis qu’on utilise la faute d’un homme pour instruire le procès de catégories entières.

Le résultat est désastreux parce que l’intégrité scientifique ne peut remplir sa fonction que si tout le monde accepte qu’elle puisse donner tort à son propre camp. Une règle appliquée seulement lorsqu’elle frappe l’adversaire devient une arme. Une règle que l’on suspend pour protéger un allié perd toute autorité. Et lorsque chacun soupçonne désormais que les procédures, les accusations ou les sanctions ne sont que des instruments politiques, même les conclusions correctement établies deviennent impossibles à faire accepter.

C’est particulièrement grave dans le monde scientifique. Deux chercheurs n’ont pas besoin de partager les mêmes opinions sur le racisme, les politiques de diversité ou n’importe quel autre sujet pour vérifier si une image a été manipulée, si une donnée existe, si un passage a été plagié ou si un CV dit vrai. Ces règles constituent justement le minimum commun qui permet de continuer à arbitrer des désaccords entre personnes qui ne pensent pas pareil. Sacrifier ces principes à la guerre culturelle revient à détruire le terrain sur lequel cette guerre pourrait éventuellement conduire à autre chose qu’une radicalisation vers le besoin d’anéantir l’adversaire.

Et c’est pourquoi le mauvais traitement ordinaire de la fraude scientifique est lui-même une partie du problème. Chaque dossier enterré, chaque investigation opaque, chaque sanction dérisoire et chaque carrière poursuivie comme si de rien n’était diminue la crédibilité des règles communes. Puis, lorsqu’un cas politiquement explosif surgit enfin, l’institution ne possède plus l’autorité suffisante pour traiter seule le problème : les militants, la presse et les réseaux sociaux s’en emparent. À ce moment-là, la question de l’intégrité scientifique n’arbitre plus le conflit. Elle lui fournit simplement ses munitions.

 

Conclusion – Sanctuariser les règles du désaccord

Il est trop tard pour une gestion non catastrophique du dossier Arday. Il faut nous demander ce qu’il faut faire pour réagir correctement à la prochaine affaire du genre.

Il me semble qu’il faut d’abord tenir ensemble deux exigences : une liberté académique très large et une intégrité scientifique beaucoup plus sérieusement protégée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Un chercheur doit pouvoir poser une question déplaisante, tester une hypothèse impopulaire et publier un résultat politiquement embarrassant. En contrepartie, les données doivent exister, les méthodes être honnêtes, les sources correctement citées et les critiques pouvoir être formulées sans que l’identité ou les intentions supposées de celui qui les formule dispensent d’examiner ce qu’il avance.

Cela suppose aussi de sortir un peu l’intégrité scientifique des rapports de force internes aux universités. Lorsqu’un établissement enquête sur un chercheur prestigieux qu’il a lui-même recruté, promu et parfois utilisé dans sa communication, il enquête indirectement sur ses propres choix. Les signalements sérieux devraient pouvoir être instruits par des procédures suffisamment indépendantes, transparentes et rapides pour que ni le prestige du chercheur ni l’intérêt de l’institution ne décident du résultat.

Surtout, le contrôle devrait devenir banal. Vérifier un diplôme, une affiliation ou un élément déterminant d’un CV ; demander les données originales lorsqu’un article présente une anomalie ; traiter réellement un signalement documenté : cela ne devrait pas commencer seulement lorsqu’un scandale éclate.

Ce point n’est pas seulement une affaire de bonne administration. Les travaux sur la dissuasion montrent que ce qui décourage le mieux un comportement interdit n’est pas la menace d’une punition exceptionnellement sévère, mais la perspective crédible d’être effectivement détecté et d’avoir à répondre de ses actes. Daniel Nagin montre ainsi que la certitude de l’appréhension possède un effet dissuasif bien mieux établi que l’alourdissement des sanctions (Nagin, 2013).

Or le monde académique fonctionne trop souvent à l’envers : peu de contrôle ordinaire, des procédures interminables, des conséquences incertaines — puis, exceptionnellement, une affaire qui explose et emporte tout. Il serait infiniment plus sain que les règles soient vérifiées tôt, régulièrement et sans spectacle.

Il faut évidemment que cette normalisation du contrôle protège aussi les personnes. Celui qui signale une anomalie doit pouvoir le faire sans être immédiatement traité comme un ennemi ; celui qui est mis en cause doit connaître les griefs et pouvoir répondre aux preuves produites contre lui. L’alternative à l’omerta ne peut pas être le tribunal improvisé.

 

Sur les sujets que la polarisation a transformés en champs de bataille, nous avons plus que jamais besoin d’un espace où la qualité d’une preuve ne change pas selon la conclusion qu’elle favorise. La science ne décide pas à notre place, mais nous en avons besoin pour décrire le monde, pour reconnaître une réalité commune sans laquelle il n’existe plus aucun moyen pour un conflit de se résoudre sans faire disparaitre le contradicteur.

La science peut accomplir cette mission si elle conserve la possibilité de déplaire à tout le monde

 

Acermendax

Edit — 20 août 2026, 21 h 25 : ajout de précisions sur les exploits sportifs d’Arday. Le défi des 30 marathons en 35 jours est désormais présenté comme solidement corroboré par des sources contemporaines ; sa pratique du football en compétition est également confirmée, tandis que son passage à Crystal Palace et ses douze années revendiquées comme semi-professionnel restent non établis.

L’Université Grenoble-Alpes bloqué la soutenance d’un étudiant 15 jours avant la date prévue. Reporterre dénonce une sanction idéologique qui étouffe la critique du numérique. Le dossier est plus subtil, car un financement de thèse ne vaut pas licence d’écrire tout ce qui vous chante — Explications !

 

Nos universités font-elles n’importe quoi ?

L’Université Grenoble-Alpes a refusé à Achille Baucher l’autorisation de soutenir sa thèse quinze jours avant la date prévue. Le doctorant travaillait sur la « désescalade numérique » dans un laboratoire d’informatique et de mathématiques appliquées. L’université invoque une inadéquation disciplinaire : le manuscrit ne relèverait pas des mathématiques appliquées, discipline d’inscription de la thèse.

Le magazine Reporterre présente l’affaire comme celle d’un jeune chercheur sanctionné pour avoir critiqué le numérique depuis l’intérieur du système. Pour le média écologique le récit est simple : un doctorant s’attaque à l’intelligence artificielle, aux semi-conducteurs, aux partenariats industriels, aux liens entre recherche grenobloise et armement ; et l’institution bloque sa soutenance parce que la critique est trop embarrassante.

Ce récit s’appuie sur des éléments concrets. Le doctorant aurait perdu l’accès à son laboratoire, situé en zone à régime restrictif. Un séminaire intitulé « Grenoble, l’Imag et les armes » aurait été annulé quelques heures avant sa tenue. Son directeur de thèse, Romain Couillet, affirme avoir subi des mises à l’écart après ses prises de position sur l’intelligence artificielle et l’armement.

Le manuscrit de thèse, disponible en ligne, sur seulement 147 pages, annonce lui-même le problème. Baucher ne demande pas comment résoudre une question de mathématiques appliquées ; il demande comment « lutter contre le déferlement numérique depuis les laboratoires de recherche en informatique ». Cette formulation suffit à comprendre le conflit disciplinaire : l’objet principal du texte est une intervention critique sur la recherche numérique, et donc relève probablement des sciences humaines et sociales davantage que des mathématiques.

La question de la liberté académique mérite d’être posée. L’université porte-t-elle atteinte à la liberté critique d’un doctorant lorsqu’elle refuse qu’un manuscrit militant soit validé comme thèse de mathématiques appliquées ? La liberté d’expression autorise le doctorant à défendre ses idées ; elle ne suffit pas à donner à ces idées la valeur académique d’un doctorat dans une discipline précise. Un financement doctoral en mathématiques appliquées suppose une contribution identifiable à ce champ, ou au moins un dispositif interdisciplinaire capable d’en évaluer sérieusement les écarts. On aimerait que les bourses de mathématique servent à faire des mathématiques.

Le manuscrit pose ici un problème évident d’adéquation disciplinaire. Reporterre indique lui-même que cette thèse est « totalement à rebours » des travaux habituels du domaine et qu’elle ne comporte « ni équation, code ou algorithme ». Le doctorant revendique une démarche de recherche-action, mais cette qualification appelle précisément une évaluation par des pairs compétents en sciences humaines et sociales. Plusieurs critiques décrivent un texte proche du manifeste, fragile dans son appareil démonstratif, et parfois plus soucieux de provoquer le milieu académique que d’établir ses résultats. Reporterre signale d’ailleurs que des chercheurs en informatique ont écrit au média après publication pour dénoncer une « critique systématique, non sourcée ».

Je n’ai pas trouvé trace d’article de recherche publié dans une revue scientifique à comité de lecture par le doctorant concerné. J’ai trouvé un acte de colloque du GRETSI, ainsi qu’un dépôt HAL autour de l’intelligence artificielle conviviale. Cet élément ne constitue pas un motif réglementaire suffisant pour refuser une soutenance, puisque l’École doctorale MSTII n’impose pas de nombre minimal de publications, mais il affaiblit l’idée d’un travail déjà reconnu par une communauté académique extérieure au cercle de la thèse.

 

La chaîne de validation mérite donc examen. D’après Reporterre, le directeur de thèse affirme que le manuscrit avait franchi les étapes de suivi et reçu les rapports nécessaires avant soutenance. Mais le jury ne détient pas seul le pouvoir d’autoriser une soutenance. Le cadre national prévoit une décision du chef d’établissement, après avis du directeur de l’école doctorale, sur proposition du directeur de thèse, et après rapports écrits d’au moins deux rapporteurs.

Une lettre du Collectif Scientifiques en Rébellion Grenoble conteste la décision auprès de l’école doctorale, du Collège des écoles doctorales, du laboratoire et de la présidence de l’UGA. Le collectif rappelle que le sujet de thèse avait été validé, que le choix des rapporteurs avait été accepté et que les deux rapports étaient favorables. Il interprète donc le refus de soutenance comme une décision idéologique, contraire à la validation par les pairs. La réponse du directeur du Collège des écoles doctorales, datée du 21 mai 2026, conteste cette lecture et déclare que la décision s’appuie sur un avis défavorable de l’École doctorale MSTII, rendu après analyse des rapports et du manuscrit. Selon lui, le travail devait être requalifié pour intégrer l’interdisciplinarité revendiquée par l’auteur, avec une validation par des pairs compétents en sciences humaines, philosophie, sociologie ou sciences politiques. Il précise aussi que le jury proposé était composé exclusivement de spécialistes de l’informatique et des mathématiques appliquées, donc inadapté à l’évaluation de la dimension SHS centrale du manuscrit.

 

L’université disposait donc d’un motif académique sérieux pour suspendre la soutenance : le manuscrit revendiquait une interdisciplinarité que le dispositif d’évaluation ne permettait pas de juger correctement. Un doctorat engage la valeur d’un diplôme, la crédibilité d’une discipline et la confiance accordée au titre de docteur. Valider un texte militant comme thèse disciplinaire, sans contribution clairement établie dans le champ d’inscription ni évaluation par les disciplines réellement mobilisées, aurait fragilisé les autres doctorants.

 

Mais ce diagnostic aurait dû être posé bien avant. Le document de soutien liste plusieurs validations successives : avis favorable du directeur de thèse, de la direction de spécialité, de l’école doctorale sur la composition du jury, puis désignation des rapporteurs et membres du jury par l’établissement en mars 2026. Le refus arrive ensuite le 13 mai 2026, à quelques jours de la soutenance prévue. Une chaîne institutionnelle qui valide les étapes administratives pendant des mois, puis découvre au seuil de la soutenance que le manuscrit relève d’un autre périmètre disciplinaire, transfère sur le doctorant le coût d’un pilotage défaillant.

Le préjudice touche donc deux niveaux. Le doctorant a été encouragé, ou au moins laissé avancer, dans un projet dont la recevabilité aurait dû être clarifiée très tôt. Le diplôme, lui, aurait été fragilisé si une thèse sans réelle valeur académique dans sa discipline d’inscription avait été soutenue au nom d’un geste militant, aussi intéressant ou courageux soit-il.

Si l’objectif d’Achille Baucher était aussi de produire un acte politique, l’opération a réussi : son texte circule, Reporterre en fait une affaire publique, la question des liens entre recherche, numérique, industrie et armement entre dans le débat. Bravo. Mais cette visibilité révèle surtout la faiblesse du pilotage doctoral. Une thèse financée, suivie et inscrite dans une discipline ne peut pas dépendre d’un arbitrage brutal au dernier moment.

L’université française a déjà payé cher son incapacité à défendre rigoureusement la valeur du doctorat dans des dossiers devenus publics, notamment avec les thèses contestées —et pour l’une plagiée— d’Idriss Aberkane à Paris-Saclay ou celle d’Etienne Klein à Paris-Cité. L’affaire Baucher appelle une réponse plus sérieuse qu’un réflexe de communication : des critères académiques explicites, appliqués dès le début, avec un suivi réel, une codirection adaptée quand le sujet change de nature, et un refus clair lorsque le projet quitte la discipline qui lui donne son titre.

Cette affaire raconte donc moins la persécution d’un chercheur trop libre et trop rebelle que l’échec d’une chaîne de validation. Une université doit pouvoir refuser qu’un manifeste devienne un doctorat de mathématiques appliquées. Elle doit aussi protéger ses doctorants en posant cette limite assez tôt pour éviter qu’un projet instable absorbe trois années de travail avant d’être stoppé au seuil de la soutenance.

 

Acermendax

 

Un papier de Scientific American décrit un phénomène encore partiellement émergent, mais déjà assez structuré pour inquiéter durablement la recherche américaine : des scientifiques installés aux États-Unis envisagent de partir, tandis que plusieurs pays européens et le Canada organisent leur recrutement. Sarah Scoles prend comme exemple le physicien américain Kenneth Long, passé par le MIT et le CERN, recruté en France via le programme Choose CNRS pour travailler entre Lyon et Genève. Son cas illustre le ressort principal de cette vague : des chercheurs américains cherchent ailleurs des postes plus stables, des financements plus prévisibles, une liberté académique mieux protégée et des conditions de vie moins précaires.

 

Assistons-nous à une « fuite des cerveaux » ? Le phénomène combine en tout cas des départs effectifs, des intentions de départ, et une politique d’attraction étrangère très explicite. Le chiffre le plus frappant vient d’un sondage de Nature publié en mars 2025 : plus de 1 200 scientifiques répondants, soit environ les trois quarts de l’échantillon, déclaraient envisager de quitter les États-Unis, avec l’Europe et le Canada parmi les destinations les plus citées (Witze, 2025). Ce sondage repose sur des répondants volontaires ; il mesure donc surtout une crise de confiance, plutôt qu’un volume consolidé de départs déjà accomplis.

Cette crise s’inscrit dans un contexte politique et budgétaire où l’on assiste à des annulations de financements, des licenciements dans les agences fédérales et une incertitude institutionnelle qui fragilise particulièrement les jeunes chercheurs. Le CNRS lui-même justifie son appel Choose CNRS par un contexte international où la science se trouve entravée par des coupes budgétaires, des listes de termes censurés, des pertes d’emplois massives et des atteintes à certaines agences scientifiques.

Les jeunes chercheurs constituent le point de rupture le plus sensible. Un chercheur confirmé peut encore s’appuyer sur un réseau, une réputation, des financements déjà obtenus et une capacité de négociation institutionnelle. Mais un doctorant, un postdoctorant ou un jeune responsable d’équipe dépend beaucoup plus directement de la disponibilité des postes, de la continuité des appels à projets et de la possibilité d’obtenir un premier financement important. Scoles insiste sur cette asymétrie générationnelle : la contraction des financements et l’instabilité politique touchent d’abord celles et ceux qui cherchent à entrer durablement dans la carrière scientifique.

La nouveauté tient aussi à la réaction coordonnée des pays concurrents. En avril 2025, le CNRS a lancé Choose CNRS, un dispositif destiné à attirer en France des chercheurs étrangers ou expatriés, avec plusieurs voies d’accueil, notamment pour les jeunes chercheurs prometteurs et les scientifiques de haut niveau. Le CNRS assume explicitement que certains chercheurs ne peuvent plus exercer normalement leur métier dans leur pays, et présente la France comme un espace d’accueil scientifique idéal.

L’Union européenne a ensuite construit une offre continentale avec Choose Europe et Choose Europe for Science. La Commission européenne met en avant un environnement de recherche fondé sur la liberté scientifique, des financements stables et prévisibles, et des infrastructures de haut niveau. En mai 2025, elle a annoncé un ensemble de mesures pour plus de 700 millions d’euros afin de rendre l’Europe plus attractive pour les chercheurs.

Le Canada suit la même logique avec des moyens considérables. En décembre 2025, le gouvernement canadien a annoncé une initiative de 1,7 milliard de dollars canadiens sur douze ans, destinée à recruter des chercheurs internationaux de haut niveau, avec des chaires pouvant atteindre 8 millions de dollars canadiens sur huit ans, des programmes pour jeunes chercheurs, des bourses doctorales et postdoctorales, ainsi qu’un fonds d’infrastructures associé. Le message politique est explicite : lorsque d’autres pays restreignent les libertés académiques ou fragilisent la recherche de pointe, le Canada investit pour attirer les talents scientifiques.

Le phénomène dépasse la simple question des salaires. Les chercheurs interrogés valorisent aussi la sécurité de l’emploi, la continuité des financements, la liberté de définir leurs questions de recherche, la qualité de vie, les services publics, la garde d’enfants et un meilleur équilibre entre travail et vie personnelle. La Finlande, citée dans l’article à travers son programme Work in Finland, présente même cet équilibre comme un argument central de recrutement : une carrière scientifique ambitieuse peut coexister avec une vie personnelle moins sacrifiée.

 

Le principal contexte est politique : la recherche américaine dépend massivement des financements fédéraux et reste donc exposée aux arbitrages idéologiques et budgétaires de l’administration en place. Lorsque les agences annulent des subventions, suppriment des postes ou envoient le signal que certains champs de recherche deviennent politiquement vulnérables, elles transforment la carrière scientifique en pari politique. Cette hostilité envers l’université possède aussi sa rhétorique. Dès novembre 2021, J. D. Vance donnait à la National Conservatism Conference une conférence intitulée “The Universities are the Enemy” ; il y appelait à attaquer “honestly and aggressively” les universités américaines, avant de conclure en reprenant la formule de Nixon : “The professors are the enemy” (National Conservatism, 2021 ; Los Angeles Times, 2021 ; Inside Higher Ed, 2024).

 

Le papier de Sarah Scoles ajoute un diagnostic plus profond : la crise américaine tient aussi à l’isolement social de l’université. Le postdoctorant en mathématiques interrogé sous pseudonyme décrit une culture académique très compétitive, socialement fermée et parfois coupée des citoyens qui financent la recherche. Cette lecture évite de réduire le phénomène à la seule politique de Donald Trump. Les attaques contre l’université prospèrent aussi lorsque les chercheurs apparaissent comme appartenant un monde distant, élitiste, ou étranger à l’expérience ordinaire d’une partie du public.

Le risque stratégique pour les États-Unis se joue sur plusieurs temporalités. À court terme, des laboratoires perdent des contrats, des doctorants, des postdoctorants, des techniciens et parfois des programmes entiers. À moyen terme, l’incertitude décourage les candidatures étrangères, alors que la puissance scientifique américaine s’est construite depuis l’après-guerre sur sa capacité à attirer les meilleurs chercheurs du monde. À long terme, le coût devient plus difficile à mesurer : découvertes abandonnées, équipes jamais constituées, étudiants jamais formés, lignes de recherche jamais lancées. Nous n’aurons jamais les moyens d’évaluer quelles découvertes n’ont pas eu lieu à cause du désengagement massif de l’administration américaine dans la recherche scientifique.

En santé, en climatologie, en sécurité industrielle ou en recherche biomédicale, le ralentissement de la recherche finit toujours par sortir des laboratoires : il retarde des diagnostics, des traitements, des politiques publiques, des technologies de prévention. À cette échelle, l’affaiblissement de la science coûte aussi des vies.

 

Ce dossier mérite notre attention, car il s’agit d’un renversement historique considérable. Les États-Unis ont longtemps aspiré les cerveaux du monde entier. Ils donnent désormais à leurs concurrents l’occasion de recruter leurs propres chercheurs et ceux qui auraient autrefois voulu venir chez eux. Le phénomène reste encore partiellement prospectif, mais les signaux convergent. La Chine, qui s’impose déjà comme une grande puissance scientifique, pourrait encore modifier cet équilibre. Une puissance qui affaiblit ses universités travaille aussi pour ses rivales.

Acermendax

Références

  • Centre national de la recherche scientifique. (2025, 24 avril). “Choose CNRS” – the opportunities for scientists from other countries. CNRS. DOI non identifié. (fr)
  • Commission européenne. (2025, 23 mai). Choose Europe for Science: EU comes together to attract top research talent. Directorate-General for Research and Innovation. DOI non identifié. (Research and innovation)
  • Commission européenne. (2026). Choose Europe: Advance your research career in the EU. DOI non identifié. (European Commission)
  • Gouvernement du Canada. (2025, 9 décembre). Government of Canada launches new initiative to recruit world-leading researchers. Innovation, Science and Economic Development Canada. DOI non identifié. (ca)
  • Scoles, S. (2026). U.S. scientists are being lured abroad—and they aren’t looking back. Scientific American, July/August 2026. DOI non identifié dans le PDF fourni.
  • Witze, A. (2025, 27 mars). 75% of US scientists who answered Nature poll consider leaving. Nature, 640, 298–299. https://doi.org/10.1038/d41586-025-00938-y. (com)
Compte rendu de l’audience du 22 juin 2026 — Tribunal de Paris

Affaire Idriss Aberkane contre Thomas C. Durand

Le 22 juin 2026, j’ai comparu devant le tribunal de Paris dans le cadre d’une poursuite en diffamation engagée par Idriss Aberkane en raison de mes propos sur le plagiat allégué de sa thèse dans une vidéo du 2 avril (disponible ici et visionnée durant l’audience).

Notre affaire est prise à l’audience vers 15h30, je suis appelé à la barre en qualité de prévenu. On m’a demandé quelques informations, puis on m’a invité à expliquer mon travail. J’ai exposé que mon activité consiste à promouvoir l’esprit critique, ce qui implique plusieurs dimensions. Pour exercer son esprit critique, il faut des connaissances, des compétences et des dispositions. Mon engagement consiste à tenter d’agir sur ces trois plans.

  1. Œuvrer au partage des connaissances consiste à parler de science, à partager des découvertes, à inviter des chercheurs et des chercheuses, à donner envie d’apprendre. La science a une dimension technique, parfois difficile, mais elle ouvre aussi l’esprit et donne accès à des questions passionnantes.
  2. Les compétences méthodologiques concernent la capacité à évaluer la qualité des informations et notamment savoir repérer des sophismes, comprendre la différence entre un discours construit sur des sources solides et un discours appuyé sur une autorité personnelle, un exotisme de façade, un appel à la croyance ou un appel à l’ignorance.
  3. Les dispositions intellectuelles concernent l’envie de s’intéresser à ces outils, de les rendre accessibles, appétents, utilisables. J’ai replacé cette démarche dans la continuité d’Henri Broch, qui utilisait notamment le paranormal comme objet pédagogique pour examiner la manière dont se construit une connaissance, et pour distinguer celle-ci d’une croyance ou d’un discours pseudo-savant.

Dans cette boîte à outils du penseur critique, le débunkage occupe une place importante : on prend un cas précis et l’on montre ce qui pose problème, ce qui manque de fiabilité, ce qui relève d’un écart entre le discours public et les faits documentés.

C’est dans ce cadre que je me suis intéressé à Idriss Aberkane. Lorsqu’un discours repose largement sur l’image du génie académique, sur l’accumulation de diplômes, de doctorats et de titres, il entre pleinement dans mon champ d’action d’examiner la solidité réelle de cette image. Si je détecte un décalage entre le discours et la réalité, je considère que mon rôle consiste à le dire. C’est ce que j’ai commencé à faire dès 2016, avec des articles consacrés au CV d’Idriss Aberkane, lorsque plusieurs éléments de ce CV ont été contestés.

Sus au zététicien !

Lorsque c’est au tour de la partie adverse[1] de prendre la parole à la barre, le mot « zététique » est utilisé contre moi comme s’il constituait une sorte d’engagement à vérifier personnellement toute chose jusqu’à l’absurde. Idriss Aberkane s’en est saisi pour me présenter comme un « zététicien » qui aurait trahi ses propres principes. Son avocat a repris cette ligne dans sa plaidoirie : puisque je revendique l’art du doute, j’aurais dû comprendre que Polytechnique, le comité d’éthique et Benoît Deveaud avaient mal travaillé, ou même qu’ils s’en prenaient à Idriss Aberkane pour des raisons personnelles.

Cette manière de présenter les choses inverse le sens de la démarche critique. La zététique ne consiste pas à substituer son intuition personnelle à l’expertise disponible. Elle consiste d’abord à douter de ses propres certitudes, à mesurer son niveau réel de compétence, puis à se tourner vers les sources les plus solides. Dans ce dossier, je n’avais aucune raison de m’improviser expert de l’écosystème disciplinaire de la thèse d’Idriss Aberkane. Mon rôle consistait à examiner les éléments accessibles, à identifier le problème, puis à m’appuyer sur l’avis des personnes les plus compétentes pour juger ce travail dans son contexte académique.

Le comité d’éthique réuni par Polytechnique avait précisément cette compétence. Il réunissait les ressources épistémiques et institutionnelles pertinentes pour évaluer ce travail précis. M’en remettre à son analyse, surtout lorsqu’elle conclut unanimement à l’existence d’un plagiat, relève pleinement de l’art du doute : je dose mon incertitude, je reconnais mes limites, et je m’appuie sur l’avis le mieux fondé disponible au moment où je parle.

J’espère, et je crois, que cette démarche a été clairement comprise par le tribunal.

Parfum de complotisme

L’avocat d’Idriss Aberkane n’était pas Maître DiVizio. La stratégie était plus prudente, mais bien vite le propos a fini par ressembler à ce qui était attendu. L’accusation a concentré une large part de sa plaidoirie sur Polytechnique, le comité d’éthique et Benoît Deveaud. Mais je dois quand même vous dire que j’ai eu le sentiment d’assister, en partie, au procès de Polytechnique plutôt qu’au procès de mes propos. Si l’on suit jusqu’au bout la logique de la plaidoirie adverse, c’est bien l’avis du comité d’éthique qui était visé, et l’on m’a traîné en justice pour rien.

La stratégie adverse revenait à soutenir que Polytechnique aurait cherché à prendre ses distances avec Idriss Aberkane, et que l’accusation de plagiat serait liée à cette volonté institutionnelle. À mes yeux, cette lecture relève d’une forme de théorie du complot appliquée au fonctionnement académique. Une grande école qui a délivré un diplôme à une personne ensuite devenue encombrante a, en général, intérêt à éviter les vagues. Si le diplôme a été obtenu honnêtement, l’institution poursuit son travail et passe à autre chose. Elle a peu d’intérêt à entrer dans une guerre ouverte avec quelqu’un qui a bâti une partie de son image publique sur l’affrontement avec le « système ». L’idée que Polytechnique aurait voulu détruire Idriss Aberkane en contestant son doctorat paraît invraisemblable pour quiconque connaît un peu le fonctionnement du monde académique. Les institutions académiques ont plutôt tendance à se protéger, à temporiser, à limiter le bruit public. Le tribunal appréciera.

Mais il y a plus.

Idriss Aberkane m’a présenté comme le moteur d’une opération d’influence. À l’entendre, le fait que Paris-Saclay emploie des termes proches de ceux que j’utilise constituerait un indice de coordination. On a dit de moi devant un tribunal que j’avais placé des mots dans la bouche du président de Paris-Saclay ; c’est un peu flatteur, mais cela devrait éclairer chacun sur le rapport au réel qui caractérise le plaignant.

Car il manifeste une très étrange façon de raisonner. Les personnes qui parlent d’intégrité scientifique emploient le vocabulaire de l’intégrité scientifique, et l’on va donc retrouver les mêmes expressions et les mêmes préoccupations sans que cela prouve qu’il y a machination. On ne peut pas s’étonner de retrouver un lexique commun chez ceux qui prennent au sérieux les mêmes normes. Ce passage m’a frappé parce qu’il révèle une difficulté plus profonde : Idriss Aberkane semble traiter les principes académiques comme des armes rhétoriques utilisées contre lui, plutôt que comme des normes partagées. Quand plusieurs acteurs indépendants parlent de plagiat, de reproduction illicite, d’intégrité scientifique ou de valeur académique d’une thèse, il y voit une concertation. J’y vois au contraire le signe que ces acteurs parlent le langage ordinaire de la probité savante, et il semble que cette langue soit étrangère à mon contradicteur.

Petite mise en scène

L’avocat adverse a présenté un très très volumineux pavé, un exemplaire imprimé recto, qu’il a placé devant moi à la barre. On a bien senti l’argument silencieux du « c’est la taille qui compte ». On m’a demandé de lire un passage. J’ai refusé. Je n’étais pas là pour prendre part aux démonstrations d’un avocat ni pour réciter la prose d’Idriss Aberkane sur commande. Du reste, j’ai noté que la tentative a agacé la présidente qui m’a expressément rappelé mon droit de garder le silence.

On me demande surtout si j’ai lu cette thèse. Je réponds non, et commence alors une comédie sur le scandale d’un zététicien qui n’a pas lu la thèse et ne devrait donc pas en parler.

Je me permets une courte mise au point. Ce reproche repose sur une conception naïve de la vérification. Je n’ai pas besoin d’aller mesurer moi-même les pyramides pour savoir que les prétentions de Jacques Grimault sur l’égyptologie sont absurdes ; je me tourne vers les travaux des spécialistes du domaine et, quand cela est nécessaire, vers leur analyse directe du discours concerné. De la même manière, je n’ai pas besoin de lire seul toute la thèse d’Idriss Aberkane pour savoir ce que vaut l’avis d’un comité compétent ayant examiné le dossier dans son cadre académique. Mon travail n’est pas celui d’un juge disciplinaire, d’un directeur de thèse ou d’un expert du champ concerné. Ma mission consiste à faire de la médiation critique : repérer la structure d’un discours d’autorité, exposer les éléments documentés qui le fragilisent, puis transmettre au public l’analyse des sources les plus compétentes. Pour me faire condamner, Idriss Aberkane est obligé de nier la réalité de mon travail et la prudence qui caractérise ma démarche.

Scoop à la barre !

Un élément important de l’audience tient aux deux pièces produites par Idriss Aberkane, issues de Paris-Saclay : un procès-verbal d’audition et une lettre du président de l’université. Ces documents m’ont été communiqués très tardivement, juste avant l’audience. Ils révèlent qu’une commission ad hoc a été constituée à Paris-Saclay en avril 2025, après ma vidéo. On apprend qu’Idriss Aberkane a été entendu par cette commission le 20 juin 2025, avec son avocat et une assistante paralégale. Il y aurait alors affirmé qu’il s’agissait de la première fois où il pouvait s’exprimer. Or, dans l’histoire antérieure du dossier, il avait refusé de répondre aux courriers et aux invitations du comité de Benoît Deveaud. Il avait donc lui-même écarté la possibilité d’être entendu par le comité de Polytechnique, parce qu’il contestait son autorité à donner un avis sur son travail.

Le second document est un courrier du président de Paris-Saclay, daté du 11 juillet 2025. La partie adverse l’a présenté comme une preuve que mes propos seraient faux, parce que Paris-Saclay y indique que la thèse d’Idriss Aberkane ne sera pas retirée. Mais cette présentation tronque le sens du document. L’avocat adverse a surtout retenu le passage où la commission conclut que la reproduction du CEF dans la thèse, « en l’absence de volonté d’appropriation du travail d’autrui », ne permet pas de considérer « qu’une fraude, au sens de l’article L.241-2 du code des relations entre le public et l’administration est caractérisée ». Pris isolément, ce passage donne l’impression que l’affaire serait réglée.

Il suffit pourtant de lire la suite pour comprendre que le courrier dit presque l’inverse de ce qu’Idriss Aberkane voudrait lui faire dire.

Lisons ensemble : « Cette commission, composée d’experts, a travaillé en totale indépendance, avec le concours juridique de la direction des affaires juridiques et institutionnelles de l’Université. »

Puis vient le passage que la partie adverse a mis en avant : « La commission conclut que la reproduction du CEF dans votre thèse, en l’absence de volonté d’appropriation du travail d’autrui, ne permet pas de considérer qu’une fraude, au sens de l’article L.241-2 du code des relations entre le public et l’administration est caractérisée, et n’est donc pas de nature à conduire au retrait du diplôme. »

C’est le paragraphe utile à Idriss Aberkane : Paris-Saclay écarte le retrait du diplôme au titre de cette qualification juridique précise. Je ne peux pas émettre là-dessus un avis juridique solide. Ce point administratif ne sera pas tranché par le tribunal qui juge mes propos. Je lance un appel aux juristes administratifs : je suis très preneur d’une analyse permettant de comprendre si l’article L.241-2 du code des relations entre le public et l’administration constitue bien le fondement pertinent — ou le fondement nécessaire — pour établir une irrégularité (et notamment un « plagiat »)  susceptible de conduire au retrait d’un diplôme.


Je fais une petite parenthèse sur le plagiat — Ce texte du code des relations entre le public et l’administration ne définit pas le plagiat académique ; il fixe les conditions dans lesquelles un acte administratif, ici la délivrance d’un diplôme, peut être retiré lorsqu’il a été obtenu par fraude. L’avocat d’Idriss Aberkane a rappelé lui-même qu’il n’y avait pas de définition légale du plagiat. Le fait que Paris-Saclay écarte ce fondement précis ne signifie donc pas que le plagiat académique disparaît. Pour apprécier ce point, il faut se tourner vers les normes de l’intégrité scientifique ; l’Office français de l’intégrité scientifique, département du HCéres, définit dans son vade-mecum le plagiat comme l’appropriation d’idées ou de contenus sans crédit approprié ; la Charte française de déontologie des métiers de la recherche classe le plagiat parmi les manquements les plus graves.


Continuons la lecture de la lettre du président Galap, car immédiatement après le paragraphe cité plusieurs fois devant le tribunal est écrit : « Toutefois, la commission souligne que le référencement du CEF ne respecte pas les normes de citation de source usuellement observées et que le chapitre 13 de la thèse constitue une reproduction illicite d’un document en accès libre au sens de l’article L.122-4 du code de la propriété intellectuelle. »

Paris-Saclay écarte le retrait du diplôme, mais confirme que les normes de citation ont été violées et que le chapitre 13 constitue une reproduction illicite. Sur la matérialité académique du problème, le courrier est clair, et le paragraphe suivant aggrave encore cette lecture : « La méconnaissance des bonnes pratiques et la reproduction illicite d’un document sont des manquements graves qui nuisent à la qualité de votre thèse, à votre réputation ainsi que celle de l’université Paris-Saclay. »

Le président ajoute : « C’est pourquoi, je ne peux que fermement les réprouver et que j’ai décidé de mettre un terme à la diffusion électronique de votre thèse comme le contrat de diffusion électronique de la thèse m’y autorise. » Ce n’est pas une décision que l’on prend à l’encontre d’un manuscrit de thèse sans de sérieux manquements.

Enfin, le courrier se termine par une déclaration qui a tout de la répudiation : « Fortement attaché à l’éthique et à la qualité des travaux académiques, l’honnêteté intellectuelle et le respect du travail d’autrui sont des valeurs que je défends ardemment au nom de notre communauté universitaire. L’excellence académique ne peut rayonner que par l’effort d’un travail original et rigoureux. » Puis : « L’Université portera évidemment dans ce contexte la plus grande attention à vos communications à venir et se gardera la possibilité d’engager toute procédure en cas de manquement constaté pouvant juridiquement faire l’objet de suites. »

Une telle formule, dans un courrier de président d’université, n’a rien d’une réhabilitation. C’est un avertissement. Ce document n’est donc pas le certificat d’innocence académique qu’Idriss Aberkane présente au tribunal… mais se garde bien de révéler au public.

Notez qu’Idriss Aberkane s’est vanté à la barre que sa thèse est encore disponible en ligne. Vérification faite : c’est exact. La décision du président de Paris-Saclay relative à l’arrêt de sa diffusion électronique de juillet 2025 est toujours sans effet en juin 2026.

Exceptio veritatis

Le calendrier des documents est essentiel. Ma vidéo date d’avril 2025. Le procès-verbal d’audition et le courrier du président de Paris-Saclay sont postérieurs à cette vidéo. Au moment où je prends la parole publiquement, la commission ad hoc de Paris-Saclay n’a pas encore rendu de décision. Le courrier de juillet 2025 n’existe pas encore.

La seule autorité académique à s’être exprimée est alors le comité d’éthique de Polytechnique, qui s’est prononcé à l’unanimité sur l’existence du plagiat. Benoît Deveaud a d’ailleurs rédigé un témoignage très clair, versé au dossier, qui confirme le sens et la portée de ce travail d’analyse. Ce témoignage soutient directement l’exception de vérité plaidée par ma défense : je me suis exprimé en m’appuyant sur une conclusion académique compétente, explicite et documentée. Et les nouveaux éléments ajoutés au dossier quelques heures avant l’audience ne démentent pas mes propos. C’est pourquoi sur la question du plagiat mon avocat a plaidé l’exception de vérité, qui permet de faire écarter une condamnation lorsque la vérité des faits allégués est établie. Sur les autres propos qui me sont reprochés, nous avons plaidé que certains ne sont simplement pas diffamatoires mais relèvent du jugement de valeur, et bien sûr la bonne foi puisque le cœur du débat portait sur la base factuelle suffisante à ma disposition avant ma vidéo du mois d’avril 2025. L’expression « délinquant de la connaissance », par exemple, a été replacée dans son contexte par Madame la procureure : il s’agit d’une formule empruntée à l’IRAFPA, employée dans un sens critique et intellectuel, et non dans un sens juridique.

Je suis gêné par la tentative de la plaidoirie adverse de faire porter la majorité des débats sur Polytechnique et sur ses intentions supposées. J’aurais aimé que des représentants de l’école soient présents pour entendre ce qui s’est dit à leur sujet.

 

Plagiat ou pas : le vrai enjeu

Au-delà du procès, la situation du plagiat de la thèse se complique. Paris-Saclay refuse le retrait du doctorat, tout en reconnaissant dans son courrier l’existence d’une reproduction illicite, ce qui, dans le langage ordinaire du monde académique, relève de ce que l’on appelle… un plagiat.

Ce document de juillet 2025, Idriss Aberkane l’avait depuis près d’un an. Il avait donc, s’il le jugeait décisif, toute latitude pour le rendre public et s’en servir afin de répondre aux accusations de plagiat. Il a choisi de le garder pour l’audience, comme une pièce sortie au dernier moment pour emporter la conviction du tribunal. Ce choix s’explique assez bien dès lors qu’on lit la lettre en entier, comme nous l’avons fait plus haut.

L’absence de retrait du diplôme n’efface pas le constat de reproduction illicite ni la sévérité du jugement académique. Et d’ailleurs le retrait de sa thèse n’est pas une fin en soi pour moi. Je peux parfaitement vivre ma vie sans qu’il perde ses diplômes. J’ai rempli ma mission : alerter, documenter, montrer les écarts entre l’image publique et la réalité académique disponible.

Si le courrier de Paris Saclay blanchissait réellement Idriss Aberkane, on comprendrait mal qu’il ait attendu près d’un an pour le produire. En le versant au dossier, il lui donne désormais une existence publique, et chacun pourra constater que Paris-Saclay refuse le retrait du doctorat tout en formulant un jugement sévère sur la probité du texte. Le problème dépasse donc mon procès ; il dépasse même le seul cas Idriss Aberkane, ce que j’ai rappelé au tribunal. Il concerne la capacité du monde académique à défendre ses propres règles lorsqu’un titulaire de doctorats contestés utilise ses titres comme instrument d’autorité publique, puis comme levier judiciaire contre ceux qui documentent la fragilité de ses travaux.

 

Une thèse n’est pas seulement un document administratif permettant d’obtenir un titre. C’est une contribution à la connaissance, soumise à des exigences d’originalité, de probité, de citation, de publication et d’évaluation. Lorsqu’une personne s’affranchit de ces exigences, puis mobilise ses diplômes pour intimider ou poursuivre ceux qui documentent ces manquements, le monde académique devrait répondre clairement. La plupart des doctorants consacrent des années à produire une contribution originale par amour de la recherche, avec une exigence intellectuelle réelle. Lorsque les institutions laissent s’installer l’idée qu’un diplôme suffit à protéger un discours, même après une reproduction illicite reconnue, elles envoient un signal désastreux : avec assez d’argent, assez d’aplomb et assez de quérulence, un imposteur peut intimider ceux qui rappellent les règles.

Le monde académique et le monde judiciaire devront bien trouver une réponse commune à ces usages abusifs des titres universitaires, car le public reste exposé aux « délinquants de la connaissance » lorsque les institutions renoncent à défendre clairement leurs propres règles.

Qui vivra verra

Au terme de ce compte rendu, je ne vais pas pronostiquer les conclusions des juges. Ma défense repose sur la vérité de mes propos et sur ma bonne foi concernant une question d’intérêt général sur laquelle je suis en position de jouer un rôle utile dans le débat public. La chronologie, les avis disponibles au moment de ma vidéo, le rôle du comité d’éthique de Polytechnique, les nuances du courrier de Paris-Saclay et le contexte général de mon activité de débunkage me paraissent essentiels pour comprendre la stratégie à l’œuvre. Cette plainte s’inscrit dans une logique de procédure bâillon : elle vise à déplacer devant les tribunaux un débat d’intérêt général sur la crédibilité académique d’un acteur influent des médias alternatifs.

Les tribunaux ont pour mission de se montrer particulièrement protecteurs de la liberté d’expression dans un tel contexte.

Acermendax

 

[1] Si en matière pénale, le procureur est l’autorité de poursuite, en matière de presse, il est surtout là pour aiguiller le tribunal sur des considérations juridiques.


Pour aller plus loin

Quelques travaux pour comprendre

L’Imposture académique

  1. — Qui parle pour la science ? Idriss Aberkane ?
  2. — Idriss Aberkane à l’épreuve des faits
  3. — Idriss Aberkane a menti
  4. — Le triomphe du Storytelling
  5. — Idriss Aberkane, icône d’une fausse ère
  6. Le CV Hypertruqué d’Idriss Aberkane
  7. Le bluf et le deshonneur d’Idriss Aberkane
  8. Le LEGENDAIRE Idriss Aberkane
  9. IDRISS J. ABERKANE : Le cas de la thèse en littérature comparée
  10. Vidéo — Un doctorat plagié à l’Université Paris-Saclay |Idriss Aberkane

La désinformation scientifique

  1. — Conférence d’Idriss Aberkane – Fact checking
  2. — Bullshitez votre cerveau et libérez votre bullshit : La méthode Aberkane et l’effet « Gourou inverse ».
  3. — Masterclass en imposture : Idriss Aberkane & Didier Raoult
  4. Chouard, Résimont Aberkane, etc : Désinformation et complotisme
  5. « Blanchiment de fausse information» par Idriss Aberkane ?

Comportements harcelant et et autres malversations

  1. — Enquête financière sur les entreprises d’Idriss Aberkane
  2. — Idriss Aberkane a-t-il piégé l’Express ?
  3. — Aberkane : le goût du scandale
  4. Vidéo — Première audience (Concurrence déloyale) Aberkane Delavier Psyhodelik
  5. Vidéo — La plainte délirante cachée depuis 2022 | DiVizio+Aberkane
  6. Vidéo — Dingueries complotistes signées Raoult & Aberkane
  7. Vidéo — Aberkane & di Vizio – Procédure bâillon à UN MILLION d’euros
  8. Vidéo — Idriss Aberkane : deux ans de prison

 

Samar El Hraiki est doctorante contractuelle à Aix-Marseille Université. Son contrat doctoral a été financé au titre du handicap, dans un cadre censé garantir l’accès à la recherche à des personnes dont le parcours nécessite des aménagements spécifiques.

Samar El Hraiki n’est pas entrée en thèse par faveur. Elle était major de sa promotion. Le financement handicap a permis à l’université de mobiliser une enveloppe spécifique, d’augmenter ses capacités de recrutement et, selon les pièces produites, de soustraire un autre candidat à la concurrence directe avec elle dans le concours commun.

Les pièces du dossier décrivent une trajectoire préoccupante : isolement, difficultés d’accès à un bureau adapté, conflits autour du matériel de recherche, tensions d’encadrement, problèmes de rémunération d’heures d’enseignement, atteintes alléguées à la confidentialité médicale, rupture du cadre doctoral et risque de non-réinscription.

C’est l’histoire d’une chercheuse fragilisée par son environnement doctoral, mais aussi d’une requérante qui documente les faits, défend ses protocoles de recherche, saisit les autorités compétentes, produit des mémoires, confronte les affirmations administratives aux pièces disponibles et rend visibles des mécanismes qui dépassent son seul cas.

Les qualifications juridiques appartiennent aux autorités compétentes. Harcèlement moral, discrimination liée au handicap, violation du secret médical, défaut de protection, atteinte à l’intégrité scientifique ou mise en danger devront être établis dans les procédures en cours. Aix-Marseille Université conteste les qualifications retenues par la doctorante ; les juridictions saisies devront trancher.

Cet article s’appuie sur les pièces transmises par Samar El Hraiki : mémoires, courriers, alertes médicales, échanges administratifs, pièces de procédure et documents relatifs au suivi doctoral.

 

Des alertes répétées

Depuis 2023, Samar El Hraiki signale une dégradation de ses conditions de travail : remarques et pressions liées à son handicap, isolement professionnel, absence ou inadéquation du poste de travail, défauts allégués d’aménagements raisonnables, tensions d’encadrement et atteintes alléguées à la confidentialité médicale.

Les comités de suivi individuel relèvent des difficultés substantielles tout en reconnaissant la qualité scientifique de son travail. La médecine du travail, des avocats, des représentants syndicaux, le CNRS, le ministère, le Défenseur des droits et le tribunal administratif sont ensuite saisis ou informés.

En juillet 2024, l’avocate de Samar El Hraiki demande à Aix-Marseille Université la protection fonctionnelle. Elle invoque un harcèlement moral, une discrimination liée au handicap, une atteinte à la dignité, un défaut de protection, des préconisations médicales restées sans effet, un risque suicidaire et un risque d’éviction du parcours doctoral. Les mêmes alertes sont adressées au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ainsi qu’au CNRS.

La saisine rappelle également qu’un suicide de doctorant était déjà survenu dans l’environnement universitaire concerné. Cette donnée rendait les alertes relatives à l’isolement, à la santé mentale et aux risques psychosociaux encore plus difficiles à minimiser.

Aix-Marseille Université rejette la protection fonctionnelle, en estimant que les éléments fournis relèvent d’allégations insuffisamment justifiées. Ce refus est contesté devant le tribunal administratif.

 

Un conflit qui touche aussi à l’intégrité scientifique

La thèse de Samar El Hraiki porte sur la mémoire, étudiée par des méthodes de psychologie expérimentale et de neurosciences cognitives, avec un intérêt particulier pour la dépression et les émotions.

Les documents disponibles ne décrivent pas une doctorante en échec. Les comités de suivi relèvent la qualité de son travail scientifique, tout en signalant des conditions d’encadrement, d’accès au matériel, au budget, au bureau qui empêchent la thèse d’avancer normalement.

Samar El Hraiki dénonce notamment l’intervention d’un ingénieur extérieur à son encadrement doctoral, qui aurait cherché à imposer ou orienter des modifications de son protocole expérimental hors du cadre normal de validation scientifique. Elle signale aussi des inquiétudes sur l’appropriation ou la déviation de ses travaux, ainsi qu’une saisine du référent intégrité scientifique. Selon Samar El Hraiki, son protocole, ses choix méthodologiques et la reconnaissance de ses contributions ont été exposés à des pressions ou interventions illégitimes. Altérer un protocole, orienter des analyses, brouiller la traçabilité des contributions ou fragiliser l’attribution d’un travail de thèse touche directement à l’intégrité scientifique.

Une doctorante doit pouvoir défendre des résultats dont elle maîtrise les conditions de production, les données, les versions de travail, les choix méthodologiques et les attributions. L’université doit garantir que ces éléments ne dépendent pas d’arbitrages informels dans un environnement d’encadrement conflictuel.

 

Le rôle problématique d’Alice Guyon

Au printemps 2024, Alice Guyon reprend officiellement la direction d’une thèse déjà fragilisée. Elle suit d’abord certains échanges scientifiques, notamment autour du protocole et du comité d’éthique. Mais, un an plus tard, le comité de suivi du 16 juin 2025 constate que cette nouvelle direction ne suffit pas à sécuriser la fin de thèse : Samar El Hraiki doit encore obtenir des validations scientifiques extérieures, les échanges avec sa directrice doivent être encadrés, et la question de la compétence disciplinaire de l’encadrement reste posée. La réunion du 21 juillet 2025 aggrave encore la situation : les pièces rapportent des propos contestés, des excuses partielles et une direction qui ne garantit plus un cadre clair pour terminer le travail.

Le profil public d’Alice Guyon aggrave l’inquiétude. Elle dirige la publication de la revue HEGEL et préside l’Association pour la revue HEGEL. La revue se définit comme « la revue de santé intégrative » et revendique la diffusion d’un champ où se côtoient recherche, soin, bien-être et pratiques thérapeutiques contestées.

Les thématiques associées publiquement à son parcours incluent la transe cognitive auto-induite, l’hypnose, la méditation, la PNL, la nutri-puncture, le qi gong, le tai-chi, le yoga, les pratiques corps-esprit et le vocabulaire du « dialogue des paradigmes ». Sa page institutionnelle indique qu’elle développe des recherches sur les états modifiés de conscience et leurs effets sur les mémoires traumatiques.

La revue HEGEL fonctionne comme un outil de légitimation académique de la santé intégrative. Elle ne se contente pas d’étudier des pratiques controversées depuis l’extérieur ; elle participe à leur diffusion, à leur mise en réseau et à leur entrée dans l’espace universitaire avec les signes extérieurs de la recherche académique.

Cette situation relève d’un entrisme pseudoscientifique : donner à des pratiques peu ou mal étayées les codes, les lieux et la respectabilité de l’université.

Le problème ne se limite pas à une curiosité personnelle pour des objets frontières. Alice Guyon apparaît publiquement dans des espaces où la science sert de caution à des discours beaucoup plus aventureux. Elle a partagé l’affiche avec Philippe Guillemant dans une rencontre intitulée « Temps, Oracle et Conscience », aux côtés du père Gérard Berrier, dans le cadre des Rencontres du Fil d’Or[1]. Elle figure aussi dans l’écosystème de De la Connaissance à la Joie, programme de Philippe Guillemant qui associe conscience, synchronicités, physique quantique, multivers, EMI, OVNI, intuition et « réalité non locale ». Elle cosigne avec Philippe Guillemant un texte avançant qu’une « conscience gravitationnelle quantique » pourrait permettre au cerveau d’agir sur des branches de l’espace-temps[2].

 

Confier la fin d’une thèse déjà fragilisée à une chercheuse aussi engagée dans la promotion de paradigmes alternatifs, pour le dire poliment, exposait Samar El Hraiki à un risque supplémentaire : un encadrement insuffisamment arrimé aux standards méthodologiques de son champ. Elle avait besoin d’une direction disciplinaire solide, et l’Université avait le devoir de la lui fournir.

 

La crise de novembre 2025

À l’automne 2025, Samar El Hraiki saisit le juge des référés pour obtenir des mesures concrètes : encadrement scientifique opérationnel, bureau fonctionnel, matériel, calendrier de soutenance, convention de formation, canal écrit sécurisé, référent risques psychosociaux, neutralisation des contacts avec les personnes mises en cause et aménagements raisonnables. Le référé est rejeté.

Dans les jours qui suivent, une alerte suicidaire formelle est émise par la médecine préventive, puis un signalement de danger grave et imminent. Samar El Hraiki soutient qu’aucune mesure conservatoire effective, aucune enquête DGI[3] et aucune protection concrète n’ont suivi cette alerte.

À ce moment-là, Samar El Hraiki ne parvient plus à porter seule le dossier. C’est un représentant syndical qui reprend une partie des démarches : il écrit à la présidence d’Aix-Marseille Université, rappelle l’alerte suicidaire, le signalement de danger grave et imminent, les avis médicaux et les recommandations du comité de suivi, puis demande des réponses sur les mesures de protection réellement prises. Sans ce relais, la doctorante aurait dû continuer seule à alerter l’institution qui était précisément mise en cause dans sa situation.

Une enquête du CNRS est diligentée en décembre 2025.

Une alerte médicale sur un risque suicidaire impose une réaction immédiate et documentée. L’institution doit réduire les contacts à risque, sécuriser la situation administrative, clarifier l’encadrement et tracer ses décisions. Dans ce dossier, Samar El Hraiki décrit au contraire une situation où elle doit continuer à relancer, produire des mémoires, transmettre des pièces médicales, demander l’audiencement, défendre sa réinscription et préserver sa soutenance alors qu’elle est en arrêt maladie.

 

Une lanceuse d’alerte sur la condition doctorale

Samar El Hraiki n’est pas seulement l’objet de cette affaire. Elle en est la principale documentariste. Au fil des années, elle a reconstitué la chronologie des faits, conservé les échanges, confronté les déclarations administratives aux documents institutionnels, saisi les autorités compétentes et défendu la continuité de son travail scientifique.

Les pièces décrivent à la fois une doctorante fragilisée par son environnement institutionnel et une chercheuse qui construit, face à lui, une démonstration structurée, documentée et vérifiable. En rendant son dossier public, Samar El Hraiki ne demande pas seulement que sa situation individuelle soit regardée. Elle alerte sur les conditions dans lesquelles de nombreux doctorants travaillent, se taisent, s’épuisent ou quittent la recherche, parfois au vu et au su de tous.

Lorsqu’une institution protège ses équilibres internes, ses hiérarchies et ses réseaux plus fermement que la qualité du travail, la vérité des faits et les personnes compétentes, elle ne produit pas seulement de l’injustice individuelle. Elle détériore les conditions mêmes de production du savoir.

 

Une dette pour défendre ses droits

Samar El Hraiki s’est endettée pour agir en justice. Elle a dû mobiliser des avocats, produire des documents, répondre à l’université, saisir les juridictions et soutenir une procédure lourde face à une institution dotée de services juridiques, de directions administratives et de ressources considérables.

Cette dette s’ajoute à une situation médicale et professionnelle critique. Son contrat doctoral approche de son terme, son parcours reste incertain, sa soutenance est menacée, et les démarches nécessaires exigent encore du temps, de l’argent et de l’énergie.

Une doctorante ne devrait pas avoir à choisir entre se soigner, terminer sa thèse et financer seule sa défense.


L’engagement de l’ASTEC

L’ASTEC estime que Samar El Hraiki doit recevoir une aide concrète. À ce stade, elle porte seule une charge financière et procédurale disproportionnée.

L’ASTEC ne peut pas, seule, absorber le coût d’un soutien juridique à une chercheuse qui porte un dossier aussi lourd contre son université. C’est pourquoi nous ouvrons une collecte permanente sur HelloAsso.

L’ASTEC gère depuis trois ans un Fonds Justice alimenté par une collecte qui a permis de couvrir les frais liés aux procédures judiciaires auxquelles j’ai été confronté dans le cadre de mon travail. Le fonds est très entamé, et les besoins de protection restent bien réels.

Si la collecte du Fonds Justice permet de réunir la somme nécessaire, l’ASTEC s’engage à venir en aide à Samar El Hraiki à hauteur de 10 000 euros, c’est-à-dire le niveau de son endettement actuel. La destination des sommes sera communiquée par l’ASTEC, qui assure la gestion du fonds.

Comme dans les affaires qui me concernent, les sommes éventuellement accordées par la justice au titre du remboursement des frais de procédure seront reversées au Fonds Justice, afin de pouvoir être mobilisées dans de futurs dossiers. L’usage des sommes engagées sera rendu public par l’ASTEC.


Soutenir Samar, défendre une exigence académique

L’aide demandée doit permettre à Samar El Hraiki de continuer la procédure sans porter seule le coût financier d’un dossier qui concerne aussi l’université publique, la protection des doctorants en situation de handicap et l’intégrité de l’encadrement scientifique.

Soutenir cette collecte, c’est permettre qu’un dossier grave soit instruit, sans que la partie la plus faible ne s’écroule avant son terme. C’est aussi refuser qu’une doctorante qui défend son travail scientifique, documente les faits et alerte les autorités soit laissée seule face au coût de cette démarche. Nos Universités nous montrent souvent qu’elles ne savent pas, à l’heure actuelle, assumer correctement leur mission de défense de l’intégrité scientifique. C’est ici une occasion d’œuvrer en ce sens.

 

L’ASTEC appelle donc à soutenir le Fonds Justice afin que Samar El Hraiki puisse défendre ses droits, son travail scientifique et son alerte dans des conditions moins inégales.

Acermendax

 


[1] https://www.youtube.com/watch?v=hcQ383lH04w

[2] Guillemant, Philippe & Guyon, Alice. (2024). Quantum Gravity Consciousness Could Cause Brain Controlled Atemporal Evolution of Space-Time. 10.32388/G7A24R.

[3] danger grave et imminent.

Éditorial de l’émission Le Grand Debrief du 16 juin 2026


Bienvenue au Grand Debrief !

Pourquoi se confronter pendant une ou deux heures avec un défenseur du théisme ? Cela m’est arrivé une bonne dizaine de fois en dix ans, c’est un exercice qui fait donc partie de mes activités, parmi beaucoup d’autres. On peut légitimement se demander à quoi ça sert ?

Je ne viens pas dans un débat avec le secret désir de déconvertir mon interlocuteur. Si j’apprends qu’un débatteur, fervent défenseur de telle ou telle religion, finit par apostasier, je n’en éprouve pas un sentiment de victoire personnelle. Si cela arrive, je ne peux qu’être heureux pour lui parce que je pense que cela signifie qu’il a pu se débarrasser des influences visqueuses d’un discours dogmatique. Avoir le courage de laisser derrière soi des années de militantisme, de prêche et d’engagement, c’est respectable. Et cela améliore le monde. Mais évidemment je ne peux pas agir avec pour objectif de convaincre celui ou celle qui fait profession de défendre la vérité d’un livre sacré ou d’un autre. Je serais très prétentieux et très malheureux à la fois si tel était mon objectif.

Je ne participe pas non plus à ces débats pour déconvertir en masse les milliers de gens qui regardent. Je sais bien que le résultat d’un tel débat est majoritairement un renforcement des idées préalables pour la simple et bonne raison que dans des échanges de ce genre, on prête une oreille favorable à celui qui défend nos idées, on se félicite de ses bonnes phrases, de ses petites blagues, de ses attaques, tout en restant très méfiant envers l’autre, que l’on juge bien plus arrogant, fermé et stupide : cela relève tout simplement des biais cognitifs ; ce serait un comble si je prétendais pouvoir annuler cette dynamique.

Mais au-delà des lois générales, il y a des cas particuliers, et cela peut être n’importe qui devant son écran. Et j’ai donc à l’esprit certains objectifs concernant certaines catégories dans le public.

 

1) Je veux réussir à formuler une explication simple et non agressive des raisons pour lesquelles un discours ne me convainc pas. Cela peut aider le public à mettre le doigt sur une question qui, en effet, a du sens pour lui, et peut l’amener à s’interroger sur les raisons qu’il a de croire ce qu’il croit. Et c’est une bonne chose en soi que de favoriser ce genre de questionnement qui peut représenter un premier pas vers des questionnement plus généraux dans divers domaines, et pas seulement celui de la religion. C’est de mon point de vue l’un des intérêts majeurs de l’exercice.

2) Mais je veux aussi convaincre les gens qui pensent différemment de moi qu’il est juste simplement possible de débattre. Je veux encourager le public à être exigeant sur la forme et sur le fond de l’exercice du débat qui n’est pas exactement bien représenté dans les grands médias où chacun vient défendre une doctrine, un partie, un programme ou un produit. Je peux jouer ce rôle parce que dans ces débats je me donne pour rôle celui du sceptique qui rend explicite la valeur du doute et l’ouverture d’esprit à des arguments qui permettent (ou ne permettent pas) d’être convaincu qu’un propos est vrai. Dans mes débats sur Dieu ou les miracles, je ne suis donc pas engagé dans une croisade athée — je ne cherche pas à arracher leurs croyances aux gens— mais dans un exercice de mise en pratique de principe d’épistémologies et de pensée méthodique. Je trouve dans ces débats un environnement idéal pour s’interroger sur ce qu’est une preuve, un bon argument, une véritable attitude sceptique, et de manière plus philosophique comment éviter de confondre le sentiment de satisfaction que me procure un récit avec ma véracité de ce qu’il raconte.

3) Et puis il y a un troisième objectif principal. Mon rôle dans ces débats —et j’aimerais vous dire que je suis toujours à la hauteur, mais j’ai des doutes— est d’incarner une attitude, une philosophie, une méthode. Quand je suis face à un débatteur, ou même au contact d’un spectateur qui rejoint un Live pour me contredire, je dois m’efforcer d’agir et de parler comme je voudrais que se comportent tous ceux qui partagent mes idées. Dans ces contextes, je considère avoir un devoir d’exemplarité. C’est une mission impossible, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas s’y coller. Je pense que c’est important parce que cela envoie deux messages simples à deux populations très différentes :

  • Aux sceptiques qui me regardent, j’essaie de rappeler une discipline commune : on respecte le droit de l’autre à croire ce qu’il croit, on se montre charitable sur ses raisons de croire, sur son autonomie intellectuelle, on l’écoute, on reformule son propos pour s’assurer qu’on ne commet pas une fallacie de l’homme de paille, on est patient, et on explique pourquoi on pense différemment avec des arguments, avec des sources et en étant explicite sur la possibilité de changer d’avis face à de bons arguments. Je dois avoir l’ambition d’aider les gens à mieux débattre.
  • Et puis aux croyants qui suivent ces conversations, j’essaie de montrer qu’un contradicteur peut être autre chose qu’un ennemi : quelqu’un qui les prend au sérieux, qui connaît au moins une partie de leurs raisons de croire, qui s’intéresse aux mêmes questions, et qui pourtant n’est pas convaincu, et qui est capable d’expliquer pourquoi en quelques phrases. Si je réussis cet exploit, je crée de la dissonance cognitive et ensuite c’est un travail personnel qui peut commencer chez le croyant ou la croyante.

Je considère important qu’aient lieu des débats sur les questions théologiques en raison du pouvoir normatif des religions et de la forte corrélation entre les croyances spirituelles et l’adhésion à toute une galaxie d’idées en contradiction avec les sciences et une philosophie rationaliste du monde. Attention. Cela ne veut pas dire qu’il faut accepter de débattre avec n’importe qui dans toutes les circonstances ou que le débat est le principal moyen de faire triompher la vérité. Quand la forme du débat est exploitée pour insulter les gens, multiplier les sophismes, les allusions, les contrevérités, pour miser sur l’émotion, sur l’éloquence, l’intimidation ou la provocation, alors la vérité n’a rien à gagner, et le bien commun non plus.

Il faut donc se montrer très vigilant dans l’exercice. Et c’est notamment une raison de réaliser un Grand Debrief comme ce soir pour vérifier si le débat répond bien aux critères qui en font un instrument utile, et pour essayer de réfléchir à la manière d’améliorer encore l’intérêt de l’exercice pour tout le monde.

Acermendax

Les autres ‘Grand Debrief’ :

 

Je viens d’apprendre que l’Université Paris Cité retire à Etienne Klein son doctorat.  Motif : plagiat massif.

Le 13 août 2024, après les révélations d’Arrêt sur images sur la thèse d’Étienne Klein, je disais mon malaise en vidéo. Étienne Klein compte parmi les vulgarisateurs qui ont su donner au public le goût des sciences et de la philosophie des sciences. Je l’ai reçu, j’ai échangé avec lui, j’ai longtemps eu de l’estime pour son travail. Cette estime rendait l’affaire plus douloureuse, sans diminuer la faute.

C’est ici que j’en parlais, à 1h30

Le plagiat dans une thèse de doctorat constitue une atteinte directe au contrat académique. Une thèse engage l’auteur devant ses pairs, son jury, son université, puis devant le public lorsque cette thèse soutient une carrière intellectuelle. Copier des paragraphes, reprendre des pages, intégrer le travail d’autrui sans attribution, cela dépasse la négligence typographique ou l’oubli de guillemets, c’est une entorse à un principe de probité élémentaire.

En 2024, Arrêt sur images avait documenté des emprunts non crédités dans 88 pages sur 429. L’affaire paraissait déjà massive. Selon les informations publiées aujourd’hui par le même média, l’enquête menée par Université Paris Cité aurait conclu à des copier-coller dans deux tiers des pages, après vingt mois de procédure. L’université aurait décidé de retirer à Étienne Klein son doctorat en philosophie des sciences et de lui interdire de se réinscrire en doctorat. Si ces éléments sont confirmés par un document public de l’établissement, la décision marque un précédent important.

Cette sanction me paraît juste.

Elle me paraît juste malgré l’estime que je conserve pour une part du travail d’Étienne Klein. Elle me paraît juste précisément parce que l’intégrité scientifique doit résister aux préférences personnelles, aux affinités intellectuelles et au prestige médiatique. On ne protège pas la culture scientifique en ménageant ses figures reconnues, mais en appliquant aux personnes que l’on apprécie les mêmes exigences que celles que l’on applique aux adversaires, aux faussaires, aux charlatans et aux opportunistes.

Je ne souhaite pas la mise au pilori d’Étienne Klein, même si ses réactions se bornent à un déni pathétique. Le harcèlement, l’humiliation publique, la jubilation punitive n’apportent rien à la vie intellectuelle. Étienne Klein n’est pas accusé d’avoir inventé de faux résultats expérimentaux, ni d’avoir vendu des remèdes imaginaires, ni d’avoir entraîné son public vers la pseudoscience ou la désinformation médicale. Sa faute, réelle, n’est pas de la même nature que les malversations intellectuelles des charlatans que je dénonce et combat chaque jour. Il faut marquer cette distinction.

Néanmoins, le plagiat académique mérite des conséquences académiques. L’Université Paris Cité a pris une décision difficile, probablement coûteuse sur le plan symbolique. Elle doit être saluée pour cela.

Dont acte.

Cette décision tend maintenant un miroir très embarrassant à l’Université Paris-Saclay.

Car le cas Idriss Aberkane reste ouvert, visible, documenté, et moralement bien plus accablant encore pour l’institution qui détient le pouvoir de sanction. Le comité d’éthique de l’École polytechnique a conclu dès septembre 2022, à l’unanimité, que le plagiat était avéré dans la thèse d’Idriss Aberkane préparée à l’X et soutenue à l’Université Paris-Saclay. La sanction proposée était l’annulation du doctorat. Selon les éléments publiés à l’époque, la décision a été transmise à l’École polytechnique et à Paris-Saclay. Depuis, les deux établissements se renvoient la compétence juridique, et le diplôme demeure.

Dans le cas Aberkane, le plagiat ne flotte pas seul dans le dossier. Il s’inscrit dans une trajectoire publique fondée sur l’exploitation constante de titres universitaires. Idriss Aberkane s’est construit comme « triple PhD », a tiré de cette image une autorité médiatique, commerciale et politique, puis l’a mobilisée pour intervenir sur des sujets scientifiques sans rapport solide avec la compétence revendiquée. Son activité publique a été marquée par des exagérations de CV, des prises de parole controversées, des affirmations fausses ou trompeuses, et une hostilité répétée envers ceux qui documentaient ses pratiques.

La comparaison avec Étienne Klein rend l’inaction de Paris-Saclay encore plus difficile à défendre. Si Université Paris Cité retire son doctorat à Étienne Klein pour des plagiats massifs dans une thèse ancienne, comment Paris-Saclay peut-elle laisser intact le doctorat d’Idriss Aberkane après la conclusion unanime du comité d’éthique compétent ? Si un vulgarisateur estimé perd son titre parce que la thèse qui le fonde trahit les règles académiques, quel principe permettrait de préserver le titre d’un homme qui continue de l’exploiter comme instrument d’autorité publique ?

La question concerne désormais la crédibilité même de Paris-Saclay. Si les institutions académiques souhaitent protéger la valeur des diplômes qu’elles délivrent et la confiance du public dans les titres académiques, cela suppose que les diplômes frauduleux soient retirés lorsque la fraude est établie.

Paris Cité vient de rappeler qu’un doctorat engage une institution autant qu’un auteur. À Paris-Saclay, chaque jour d’inaction transforme le diplôme d’Idriss Aberkane en aveu institutionnel.

À Paris-Saclay, il ne s’agit plus de découvrir le dossier. Il s’agit d’agir.

Acermendax