Maladies graves : pour guérir il faut avoir le moral !

Aidons-nous les malades quand nous leur disons que rester positif améliore leurs chances ?

 

Les maladies graves ça n’arrive pas qu’aux autres. Ce sont des moments compliqués où l’incertitude est forte, c’est très angoissant et on aurait besoin que les gens autour de nous nous aident. Or, les gens autour des malades, ont une habitude envahissante c’est celle de répéter « Garde le moral, le moral c’est 50% de la guérison… C’est le plus important, ça de garder le moral pour s’en sortir ». etc. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais ça pause un grave problème.

Quand on est malade, ce qui aide c’est de suivre correctement son traitement (c’est l’observance), une bonne hygiène de vie, avec un peu d’exercice physique, avec une bonne alimentation, du sommeil de qualité, des relations stimulantes. C’est cela qui aide le corps à revenir vers la santé.

Avoir le moral c’est très bien. Avoir le moral c’est une fin en soi : malade ou en bonne santé, notre vie est meilleure si on a un bon moral, des pensées positives. Par définition. Mais c’est tellement basique qu’on devrait se retenir de le dire, c’est hors sujet. On trouverait ridicule de dire à un malade « Surtout pense à respirer, c’est important pour guérir de respirer. » Oui, respirer correctement est important pour aller mieux. Parce que c’est important tout court. C’est donc un conseil inutile que personne ne prendra la peine de donner.

Bien sûr le moral compte, parce cela permet de garder une bonne hygiène de vie. Il serait souhaitable de ne pas créer de la confusion et de se souvenir que c’est l’hygiène de vie qui a des bénéfices. L’avantage c’est que l’hygiène de vie est mesurable avec des critères objectifs.  Ce n’est pas le cas du moral et de la pensée positive.

 

Vous avez peut-être autour de vous des gens très malades qui font bonne figure quand vous discutez avec eux, qui vous disent « bien sur que j’ai le moral » parce qu’ils savent que c’est ce qu’on attend d’eux. Un gentil malade bien comme il faut, il se « bat » contre sa maladie, il a le moral, sinon ça embarrasse tout le monde. Mais si ça se trouve, quand vous n’êtes pas là, ce proche se sent très mal, il ou elle déprime et il se passe quelque chose d’extrêmement vicieux.

  1. Il y a une croyance selon laquelle le moral est important pour guérir.
  2. Dès qu’on est malade, on fait bonne figure, on veut avoir le moral.
  3. Nos proches nous demandent de rester positif, ils trouvent que c’est important. Ils nous parlent d’untel qui avait un truc très grave mais qui s’est « battu » et qui s’en est sorti. Ils disent ça pour notre bien.
  4. Quand on est tout seul avec son corps et sa maladie, souvent on le vit mal. On a un meilleur moral quand on est en bonne santé, quand on est malade c’est plus dur : c’est dans ce sens là que fonctionne la causalité.
  5. Si votre ami ou votre parent a beaucoup de mal à garder un bon moral pendant que vous lui dites à quel point c’est important, vous êtes en train de le torturer. Ca ne sert à rien de le lui dire, il le sait, et son moral ne s’arrange pas magiquement.

 

 

Maintenant que je vous ai donné mon point de vue, je vais vous citer la littérature scientifique sur cette question.

Cynthia N. Rittenberg, 1995. Supportive Care in Cancer

« Le soutien psychologique devrait permettre au patient de gérer sa situation d’une manière qui fonctionne pour lui dans un environnement de soin réaliste. Le soutien psychologique ne devrait jamais ajouter un fardeau supplémentaire à un patient déjà dévasté. En forçant une « attitude mentale positive », les professionnels de santé ne permettent pas au patient de faire face à la réalité. (…)
La pensée positive peut être appropriée en tant qu’une stratégie efficace face à la maladie, parmi d’autres. Lui attribuer plus de mérite, ou pire insister pour que le patient croie en son pouvoir de guérison peut entrainer un désastre émotionnel. »[Source]

 

Sue Wilkinson & Celia Kitzinger, 2000. Social Science & Medicine

« Une opulente littérature en sciences sociales et en psycho-oncologie dit que la « pensée positive » est corrélée avec (et par implication, est causalement impliquée) les taux de morbidité et de mortalité  et de manière générale à leur niveau de santé mentale. (…) [Dans ce papier] nous montrons que la littérature précédente s’est appuyée de manière très importante sur de l’autodéclaration qui offre une description plus ou moins précise de l’état psychologique des interrogés (ajustement mental et styles d’adaptation). [Note étude]montre que la pensée positive fonctionne non pas comme un compte rendu de l’état cognitif interner mais plutôt comme un idiome conversationnel caractérisé par son imprécision et sa généralité et qui résume des attentes sociales normatives. » [Source]

 

Louise de Raeve 1997 European Journal of Cancer Care

« De nombreux malades du cancer subissent des pressions morales et psychologiques à « penser positivement » à propos de leur maladie dans le but de « combattre » le cancer. Une telle pression semble provenir de l’extérieur comme de l’intérieur. Ce papier examine la littérature en psychologie qui supporte un lien entre pensée positive et rétablissement mais il s’intéresse aussi aux implications morales de ce genre d’idées, en particulier quand les patients doivent faire face à une détérioration de leur santé et à la perspective de la mort. Mettre l’emphase sur le positif peut avoir deux importantes conséquences. Premièrement les ressentis négatifs peuvent être minimisés, voire niés, un phénomène qui a ses propres implications psychologiques, et deuxièmement les patients qui ne guérissent pas peuvent interpréter cela comme une défaillance morale de leur part, autrement dit ils n’ont pas essayé assez fort. De telles idées peuvent résulter en une culpabilité, un blâme qui peu être éradiqué si les professionnels de santé prenaient davantage soin de comprendre ce qui se joue autour de l’attitude de la pensée positive. » [Source]

 

Pam Mc Grath 2004 – Supportive Care in Cancer

« Bien que les participants affirment la valeur d’une perspective positive dans l’expérience de la maladie, ils sont critiques des pressions non sollicitées qu’ils reçoivent de rester positifs. (…) Une telle pression interfère avec le processus naturel d’une continuelle renégociation d’un regard positif à travers l’exploration de leurs ressentis positifs comme négatifs. Les participants indiquent que dans les périodes de rechute ou d’aggravation de leur condition physique, ils passent par des cycles de désespoir-négativité puis de réajustement avant d’être en mesure de percevoir le positif. Ce processus ne devrait pas être hâté et demande à être libéré des pressions à rester positif.» [Source]

 

Catherine Mc Grath et al. 2006 International medicine journal.

« La pensée positive est à la fois une injoncton morale et un système de croyance. On estime souvent qu’elle peut aider les patients à gérer leurs émotions dans le cade de la maladie et qu’elle produit des effets biologiques bénéfiques. Cependant la signification, les attentes et les résultats de la pensée positive sont peu questionnés et ses risques sont rarement examinés. (…) Nous suggérons que les professionnels de santé devaient faire preuve de prudence tout à la fois dans la « prescription » de la pensée positive et dans leur réponse aux patients et à leurs aidants chez qui elle est un système de pensée qui peut induire un sentiment d’obligation.» [Source]

 

Joelle C. Ruthig, Brett Holfeld & Bridget L. Hanson (2012) Psychology & Health, 27:10, 1244-1258,

« Les résultats [de notre expérience] montrent que l’exposition [à des blogs faisant la promotion de la pensée positive] augmente l’attribution de responsabilité et d’effort assignée aux individus en regard de l’évolution de leur maladie. (…) L’exposition aux idées de la pensée positive  peu conduire les patients à être perçus comme coupable s’ils ne guérissent pas de la maladie. » [Source]

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L’effet d’un bon moral, d’une pensée positive est clair sur la qualité de vie. On vit mieux quand on a le moral : qui est surpris ? Mais vit-on mieux quand on vous dit qu’il faut avoir le moral pour guérir d’une maladie grave ? On a toutes les raisons de penser le contraire

La pensée positive, comme structure normative qui véhicule l’idée qu’on peut agir sur sa santé par la seule force de sa volonté, c’est un réflexe qui nous permet de faire reculer le spectre de nos propres problèmes de santé. C’est une illusion qui nous amène à être injustes.

 

Maintenant vous voulez un conseil ?

Si vous êtes malade, rassurez-vous, vous avez le droit d’être déprimé et ça ne réduit pas vos chances de guérir tant que vous suivrez votre traitement.

Si vous accompagnez un malade, ne lui parlez pas de son moral. Le moral n’est pas un moyen d’aller mieux c’est une fin en soi ; on veut avoir un bon moral pour profiter du temps qu’on passe en vie, que l’on soit malade ou pas. Ce dont votre proche a besoin c’est que vous soyez là et que vous participiez à sa vie. Ca va l’aider à rester actif, à interagir, à se nourrir, bref à avoir une bonne hygiène de vie, c’est-à-dire exactement ce dont il a besoin pour améliorer ses chances de guérison. Et en plus, tout ça c’est bon pour le moral. Le sien comme le votre.

 

Enfin, méfiez-vous des conseils glanés sur Internet où des tas de gens veulent vous susurrer à l’oreille des idées faciles pour vous vendre des solutions miracles. J’ai bien peur que les zététiciens ne puisse pas lutter sur ce terrain, le contenu de cette vidéo est beaucoup moins plaisant que celui des productions des gourous en tout genre.

Alors si vous pensez que quelqu’un aurait intérêt à savoir tout ce que je viens de dire, partagez la vidéo ou l’article, ou encore mieux, dites tout ça avec vos propres mots. Ou mieux encore : agissez sans donner de leçons.

9 réponses
  1. Luc
    Luc dit :

    J’aime le lapsus clavi (à moins qu’il soit volontaire ?) en fin d’article : « […] dites tout ça avec vos propres maux […] ». 😉

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  2. jed
    jed dit :

    Thomas, je tenais également à profiter de cet espace commentaire pour vous remercier de tous les textes que vous écrivez pour « La minute sapiens ». Il serait de plus formidable si ceux-ci pouvaient être éditer sur ce vlog, mais j’ai bien conscience de la difficulté de cela, enfin sait-on jamais… 😉
    Amicalement et merci encore.

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    • Acermendax
      Acermendax dit :

      C’est très gentil.
      Un jour ou l’autre je ferai qqc de ces textes fort bien mis en image par Maxime ! 🙂

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  3. Romain
    Romain dit :

    On va raisonner par contraposée.
    « Aidons-nous les malades quand nous leur disons que rester positif améliore leurs chances ? »
    Oui.
    Parce que si on leur dit de ne pas rester positif, ce qui revient à leur dire de se laisser entraîner par la dépression qui les menace, on réduit leurs chances de survie. Evidemment, il faut comprendre et accepter pour cela que la dépression est une maladie mortelle. Surtout quand elle est comorbide à une autre maladie mortelle.
    Je peux sourcer s’il le faut : je le ferai si c’est demandé.
    J’ai bien compris que la thèse ici énoncée est de dire qu’exiger de garder le moral aurait plus d’effets négatifs qu’autre chose (même si c’est douteux). Ma contraposée consiste à dire que l’injonction contraire fait plus de ravages.

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    • Euuuh
      Euuuh dit :

      Ce n’est pas vraiment une contraposée, car la négation de « dire d’être positif » n’est pas « dire de ne pas être positif » mais « ne pas dire d’être positif ».

      La question n’est pas de trancher entre « il faut dire aux malades d’aller mieux » et « il faut dire aux malades de déprimer ».

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    • Ahma
      Ahma dit :

      Je ne sais pas ce qu’est une contraposée, je note juste que vous commencez par poser la même question que Mendax en y apportant une réponse contraire, mais sans proposer le moindre argument, contrairement à lui.
      Par ailleurs, comme votre premier interlocuteur vous l’a déjà fait remarquer, ne pas imposer cette injonction de garder le moral n’est pas du tout la même chose que de dire « de ne pas rester positif », et accessoirement votre affirmation que cette attitude mènerait à la dépression est totalement arbitraire.

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