Retour de la phrénologie en entreprise

Nouvel exemple de l’entrisme sournois des pseudosciences dans le monde de l’entreprise. La cible : les managers.

***

Le magazine Forbes fait la promotion dans cet article d’un charlatan dont le sabir vise à nous impressionner : « L’écriture permet donc de définir une formule tempéramentale au sens où Empédocle ou Hippocrate l’aurait compris. Elle définit ainsi la constitution de ses agrégats mentaux, émotionnels et instinctuels. »

Le « graphologue » passe l’interview à mélanger l’expertise d’identification d’une écriture (technique sérieuse) avec une typologie humaine comparable à l’astrologie : « [l’écriture] renseigne sur la logique, l’intuition, l’imagination, le réalisme et même sur le genre de mémoire: abstraite, concrète, sélective, objective, numérique, imaginale».

Au-delà de l’écriture, le charlatan décrypte les visages, comme le faisait autrefois la vieille phrénologie raciste, qu’il préfère aujourd’hui appeler morphopsychologie : « toute situation où le milieu ambiant est favorable va tendre à faire extravertir la personne ; tout milieu défavorable va tendre à l’introvertir. Ensuite, la personne peut introvertir ou extravertir des parties de son visage (au moins trois zones : frontale, nasale et buccale). Ce sont toutes ces différenciations qui vont montrer, en quelque sorte, si la situation de naissance, l’évolution familiale, éducative a été favorable. »

Devant des paroles énoncées avec aplomb, on commence par penser que l’expert sait de quoi il parle, on essaie de faire sens de ce qui est dit, et on est bien content d’avoir appris quelque chose. Hélas, si je me tourne vers mon ami François (de la chaine Primum Non Nocere) qui est chirurgien maxillofacial, et donc expert tout désigné, j’obtiens de sa part une immense alerte au bullshit.  Sur le prognathisme :

« Il y a une part génétique, et une part acquise en lien avec la croissance, la respiration, la croissance dentaire, la position de la langue, et, effectivement, des tractions musculaires. Les tractions musculaire ont clairement un lien avec la morphologie faciale c’est indéniable, mais la crispation musculaire aurait plutôt tendance a créer du rétrognathisme et pas du prognathisme. Mécaniquement ces affirmations sont au minimum présomptueuses et ne s’appuient sur rien de valide scientifiquement.»

Les élucubrations de Maxence Brulard pourraient être plaisantes par leur côté symbolique et subjectif, ne serait la finalité de la manœuvre : prétendre savoir des choses qu’on ne sait pas ; conseiller à grand frais les dirigeants de ce monde. Notre expert, d’ailleurs, est très fier de préciser : « Nombreux sont les capitaines d’industrie à avoir réorienté leur testament après investigations graphologiques de tous les ayant-droits potentiels ». Et la journaliste en a parfaitement conscience puisqu’elle est heureuse de nous dire que son expert « lève le voile sur les nombreux ressorts derrière ces actes du quotidien qui intéressent une multitudes d’acteurs : recruteurs, institutions judiciaires ou policières, spin doctors…»

Les pseudosciences du management visent à séduire des décideurs, en particulier ceux qui manquent d’une formation scientifique, et désireux de pouvoir s’appuyer sur des indicateurs lors de leur prise de décision. La présence de ces indicateurs leur apporte un sentiment de contrôle rassurant et les aide à assumer leurs choix. Mais c’est bien le seul bénéfice à en attendre, et ce au prix des conséquences de choix mal éclairés.

La superstition ne fait jamais long ménage avec les bonnes décisions.

Mendax
8 réponses
  1. YYYMMM
    YYYMMM dit :

    comme toujours, trop de science tue la sciencen et peut dénoter un esprit rigide.

    Il ne faut pas exagérer le pouvoir de la graphologie, mais il ne faut pas non plus le nier.

    L’écriture est un dessin comme un autre, et son auteur, qq part, comme tout artiste, y met sa vision du monde.
    On conviendra que Bernard Buffet n’est pas un optimiste, et que Salvador Dali est vaguement paranoïaque, etc…

    Je ne suis pas graphologue, mais lorsque je recrutais des gens, autrefois, je gardais les 5 meilleurs CV (par rapport au job) et je complétais par une analyse graphologique.
    J’ai souvent été surpris par l’EXACTITUDE des diagnostics graphologiques, prévoyant exactement des situations à venir: et je me suis parfois mordu les doigts de n’avoir pas accordé de crédit aux opinions de ma graphologue (que j’avais évidemment testée).

    De la même manière n’importe quel portraitiste de talent SAIT qu’il y a une vérité dans la morphopsychologie du Dr. Corman. Là aussi, il y a des charlatans qui font de l’argent avec, mais après des observations de toute une vie, je pense que se priver du concours de la morphopsychologie est bête…

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    • Acermendax
      Acermendax dit :

      Votre commentaire m’oblige à préciser aux lecteurs que la graphologie (à ne pas confondre avec l’expertise graphologique destinée à attester de l’identité ou non de deux écritures) est une pseudoscience au même titre que l’astrologie.
      Quiconque emploie cette « méthode » pour recruter fait preuve d’un manque d’éthique total envers les personnes qui se soumettent (bien obligés…) à son jugement.

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  2. YYYMMM
    YYYMMM dit :

    n’est il pas contradictoire d’admettre l’expertise graphologique devant les tribunaux et de nier toute expertise possible devant une écriture donnée?
    Par contre, j’ai remarqué que les gens les plus hostiles à la graphologie étaient ceux qui avaient peur que celle ci révèle leur intimité.

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    • Acermendax
      Acermendax dit :

      Votre « j’ai remarqué que » est au niveau de votre méthode générale. C’est l’inverse qui eut été étonnant. Votre graphologie est une pseudoscience mais pour ne pas le reconnaitre vous rabaissez ceux qui vous le disent alors que si vous aviez raison, vous pourriez fournir des études scientifiques pour me contredire. Votre attitude est exactement la même que celle des astrologues, médiums et vendeurs de poudre de perlimpinpin.

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  3. YYYMMM
    YYYMMM dit :

    n’est il pas contradictoire d’admettre l’expertise graphologique devant les tribunaux et de nier toute expertise possible devant une écriture donnée?

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    • Acermendax
      Acermendax dit :

      Être capable de distinguer Sirius d’Arcturus ne valide pas l’astrologie.
      La compétence à dire « les écritures X et Y sont de la même personne » ne valide pas la compétence « ce h indique une personnalité angoissée, un refus de l’effort, une homosexualité refoulée et l’incapacité à savoir arrêter un débat. »

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      • YYYMMM
        YYYMMM dit :

        Vous devez bien savoir que personne ne signe (ou n’écrit) jamais exactement pareil à chaque fois. Il est donc clair qu’admettre que l’expertise graphologique au tribunal soit possible IMPLIQUE que l’écriture contienne des invariants liés à une personnalité donnée.
        Et si invariants il y a, ils sont forcément le signe que l’écriture est le reflet d’une personnalité donnée. De là à en tirer des règles empiriques, il y a un pas naturel, même si, nous sommes d’accord, ça n’est pas une science exacte et est sujet à erreurs. C’est bien pour ça que lors de mon utilisation de la grapholoqie, j’ai toujours pris bien soin de préalablement tester le/la graphologue en lui soumettant (en payant) des écritures de gens que je connaissais.
        et que par ailleurs, elle ne me servait qu’à départager des quasi ex-aequo choisis sur leur CV. ça vaut largement le lancer de dés, et ça n’a évidemment lésé personne, ça m’a par contre documenté sur l’avenir:
        « Quiconque emploie cette « méthode » pour recruter fait preuve d’un manque d’éthique total envers les personnes qui se soumettent (bien obligés…) à son jugement. »
        ou:
        « pour ne pas le reconnaitre vous rabaissez ceux qui vous le disent  »

        Je ne vois là que de la rhétorique de victimisation et de moralisme à pas cher du plus bas niveau.

        Il me semble bien plus problématique de valider comme vous le faites l’utilisation d’expertises judiciaires, qui ne concernent pas seulement le fait de décrocher ou non un job, mais carrément peut vous conduire à quelques années de prison.
        Votre éthique à vous me parait étique.

        Surtout après votre dernière intervention, où là, on monte carrément au ciel:
        « ce h indique une personnalité angoissée, un refus de l’effort, une homosexualité refoulée et l’incapacité à savoir arrêter un débat. »

        Je n’arrête un débat que si je le juge terminé. En science, c’est comme ça qu’on fait.

        et là, vous vous ridiculisez totalement: je confirme que ceux qui ont une telle fixation contre la graphologie, sont des gens qui ont quelque chose à cacher, et que, en prime explicative, vous avez dû rencontrer dans votre vie des problèmes d’embauche, dûs ou pas à la graphologie.

        J’avais une meilleure idée de vous, mais, dans la vie, il faut être prêt à changer d’avis quand la réalité l’impose.

        PS:
        « Votre « j’ai remarqué que » est au niveau de votre méthode générale. C’est l’inverse qui eut été étonnant »
        ou:
        « pour ne pas le reconnaitre vous rabaissez ceux qui vous le disent  »

        Outre les sous-entendus généralisateurs et orwelliens, c’est vous et personne d’autre, qui estimez qu’en vous donnant une explication alternative à la vôtre sur la graphologie, je vous rabaisse: mais vous devez en savoir plus que moi là-dessus (que vient donc faire l’homosexualité là-dedans?)

        Vous traitez les cas des escrocs de tous genres sur le net, c’est une tâche saine et nécessaire. Mais regardez vous un peu mieux.

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  4. David
    David dit :

    Vous allez peut-être trop vite dans votre raisonnement.
    Vous écrivez « Il est donc clair qu’admettre que l’expertise graphologique au tribunal soit possible IMPLIQUE que l’écriture contienne des invariants »
    C’est d’ailleurs pour ça que certains élèves considèrent que l’activité qui consiste à apprendre à recopier la signature de leurs parents est rentable.
    Par contre j’ai l’impression que quand vous ajoutez « liés à une personnalité donnée », là où personnellement j’écrirai « lié à un individu », vous sous-entendez que les caractéristiques de l’écriture sont uniquement liées à la psychologie de cet individu et pas, par exemple au patrimoine génétique ou à un contexte qui aurait conditionné la mobilité des muscles et articulations de la main de cet individu.
    Vous parlez du fait qu’on conviendra que Dali est vaguement paranoïaque en regardant ses peintures. Mais n’est-ce pas parce que c’est lui-même qui définit sa méthode (paranoïaque-critique) ainsi ? De même pour Dubuffet qui se disait lui-même « pas adapté à la condition humaine » ?
    Est-ce que si on pouvait mesurer les caractéristiques psychologiques de différents artistes et donner à analyser leur tableau à des graphologues (sans qu’ils aient aucune connaissance de la bio de l’artiste et du contexte dans lequel ont été créées ses œuvres) ils pourraient réattribuer les mêmes caractéristiques psychologiques à chaque artiste avec un taux de succès significatif par rapport à des non-graphologues? Pas sûr si j’en crois le sous-titre d’un article publié sur le site de la BBC :  » Experts said some doodles revealed lots about Tony Blair – until it was discovered they were drawn by Bill Gates. So how seriously should we take the study of handwriting? »

    Je ne serai pas étonné que l’ « expert » qui est interviewé dans l’article que cite Thomas analyse, inconsciemment ou non, la personnalité d’un individu non pas à travers son écriture ou la forme de son visage mais à travers…sa personnalité (ou plus exactement ce que son parcours, son comportement,… disent de sa personnalité). Le passage sur Jeff Beyzos et Hubert Reeves est assez révélateur de ce très probable biais d’analyse. « L’important c’est que ça valide » comme dirait un autre…
    J’ai en tête aussi l’effet délétère de « l’important c’est que ça valide » appliqué à l’affaire Dreyfus pendant laquelle le graphologue Louis Bertillon s’est appliqué à relever les quelques similitudes de deux écritures très différentes pour étayer la thèse de la culpabilité de Dreyfus.

    Il y a peut-être quelques données fiables qu’on peut extraire d’une analyse graphologique, mais sans doute trop peu au regard des prétentions de celle-ci, qu’il serait plus efficace d’utiliser les outils développés dans le domaine de la recherche en psychologie. Intuition que semble partager le Dr Rowan Bayne, un psychologue britannique qui a écrit plusieurs études sur la graphologie, quand il dit : « Elle est très séduisante, car à un niveau très grossier quelqu’un qui est soigné et sérieux a tendance à avoir une écriture soignée », mais la pratique est « absolument inutile… vouée à l’échec ». Source : article « graphologie » sur wikipedia qui ajoute d’ailleurs :
    Il convient également de noter que la British Psychological Society place la graphologie aux côtés de l’astrologie, lui donnant une « validité de zéro ».

    PS : je viens d’aller sur le linkedin de Maxence Brulard interviewé dans l’article de Forbes. Je voulais connaitre sa formation en psychologie. Licence ? Master ? Doctorat ? Non « Ecole de la vie sans peur ou on apprend de ne pas être enseigné » Bref un autodidacte qui fait ses propres recherches.

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