Selon un sondage commandé à l’IFOP par Charlie Hebdo il y a quelques jours ; à la question suivante : « En France, la loi de juillet 1881 sur la liberté de la presse autorise l’expression de critiques, y compris outrageantes, à l’encontre d’une croyance, d’un symbole ou d’un dogme religieux.

Personnellement, êtes-vous favorable à ce droit de critiquer, même de manière outrageante, une croyance, un symbole ou un dogme religieux ? »

Les français répondraient non à 50%

Source

Cela voudrait dire que la moitié des français veulent interdire ce qu’on pourrait appeler un droit au blasphème. Il y a des choses qu’on ne doit pas dire concernant les croyances, les symboles et les religions.

NB : la monétisation de cette vidéo est “limitée” par YouTube…

D’abord je me permets de douter un peu de la valeur de ce résultat. Le sondage vient en réaction à l’affaire Mila où une adolescente de 16 ans qui fait des lives sur Instagram, en réponse à une insulte homophobe, a répliqué par des propos très virulents sur la religion de celui qui l’insultait, en l’occurrence l’islam. Il est bien possible que dans ce contexte les gens soient un peu échaudés par les images de Mila, par les messages de haine, par les réactions outrées des uns et des autres, et n’aient pas bien réfléchi à la portée réelle de leur réponse. C’est cela ou bien la moitié des gens autour de nous veulent interdire le blasphème, et sincèrement j’en doute.

Parce que je crois que les français tiennent trop à leur liberté d’expression pour accepter ce genre d’interdiction.

Autour de cette affaire il y a eu des propos que je qualifierais de débile (au sens propre), notamment de la part de la ministre de la justice, Nicole Belloubet sur Europe 1 quand elle ditque « l’insulte à la religion c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience. C’est grave ».

On a aussi le délégué général du Conseil français du culte musulman Abdallah Zekri, à l’antenne de l’émission Les Vraies Voix sur Sud Radio : « qui sème le vent récolte la tempête ». « Elle l’a cherché, elle assume ».

Et de l’autre côté on a le spectacle vaseux des médias d’extrême droite qui tentent de se faire passer pour les champions de la laïcité en défendant Mila. No comment.

Une jolie shitstorm, donc. Et j’aimerais en profiter pour partager une réflexion sur la liberté d’expression, la liberté de conscience et le blasphème.

Je commence avec une définition glanée sur le site de l’Eglise catholique.

 « du grec blapein, « léser, nuire » et pheme « réputation » : Le blasphème consiste à proférer contre Dieu, intérieurement ou extérieurement, des paroles de haine, de reproche, de défi, à dire du mal de Dieu, à manquer de respect envers Lui dans ses propos, à abuser du nom de Dieu pour couvrir des pratiques criminelles, réduire des peuples en servitude, torturer ou mettre à mort. Le blasphème s’oppose directement au deuxième commandement (CEC 2148). Son interdiction s’étend aux paroles contre l’Église du Christ, les saints, les choses sacrées. Le blasphème est en soi un péché grave (CIC, canon. 1369).

https://eglise.catholique.fr/glossaire/blaspheme/

Le blasphème contre le Saint Esprit est le refus délibéré d’accueillir la miséricorde de Dieu par le repentir (CEC 1864). »

En Islam on parlera plutôt d’apostasie, mais on aura une définition tout aussi large. Le blasphème c’est large, et c’est toujours défini d’abord par ceux qui voudraient l’interdire et jamais par ceux qui en font usage. Le blasphème en réalité c’est ce qui est insupportable au croyant. Point.

Une parenthèse pour préciser que dans un Etat laïc le blasphème n’existe tout simplement pas, puisqu’on ne reconnait à personne la propriété d’une vérité sur Dieu. Cf l’intervention de Mona Ozouf dans CàVous :  https://twitter.com/cavousf5/status/1225844423222648837

A quoi sert le blasphème ?

Quand on pose la question c’est, je pense, qu’on n’a pas compris le concept. Le blasphème ce n’est pas une insulte. La preuve on peut blasphémer sans insulter : « Je renie Dieu ». Si vous vous sentez insulté ben c’est vraiment très triste.

À l’inverse, insulter un croyant, ben c’est de l’injure avant d’être du blasphème, et c’est répréhensible au titre des droits des personnes ciblée

Le blasphème peut prendre des formes tapageuses. Par exemple si je dis « Je déteste Dieu. C’est une ordure, je voudrais qu’il meure dans d’atroces souffrances » il faut comprendre que c’est très différent de dire « Je déteste ce mec, là, Charlie. C’est une ordure et je voudrais qu’il meure dans d’atroces souffrances ».

Dans le premier cas il y a blasphème, dans le second il y a menace, appel à la haine, voire au meurtre. Le blasphème est une offense qui ne peut pas faire de victime. Plus exactement : la victime c’est la croyance, et une croyance n’a aucun droit, ne peut faire valoir aucun préjudice sur sa personne, ou bien alors c’est Dieu. Et j’estime qu’il faut être très orgueilleux ou avoir une foi bien fragile pour vouloir prendre la défense de Dieu. Laissez-le gérer ça.

Le blasphème en tant que tel n’est donc pas une insulte car il ne vise pas les individus mais les idées. Ensuite… Le blasphème ça ne sert pas à argumenter ou à démontrer quoi que ce soit. « Regardez : une église brûle. Il est où Dieu ? » est une phrase qui ne peut rien démontrer, ce n’est pas son but. Tous les énoncés n’ont pas pour but d’être des arguments. Quand on veut débattre, on s’y prend autrement.

Maintenant que j’ai dit ce que n’est pas le blasphème, essayons de voir ce que c’est.

Le blasphème est la transgression d’un interdit, c’est un affront au sacré. Dire « l’islam c’est de la merde » ou « le judaïsme c’est pourri », ça peut déplaire à beaucoup de gens, c’est peut-être vulgaire et même stupide, mais c’est un énoncé qui tire sa raison d’être de lui-même.

Le fait de pouvoir le dire est important, parce que c’est comme ça que se manifeste l’existence d’une liberté de conscience. Le blasphème n’est donc pas du tout l’ennemi de la liberté de conscience ; c’est tout l’inverse. Le blasphème est un moyen de mesurer si l’on est autorisé à exprimer publiquement son opinion sur des questions relatives au sacré. Et il n’y a pas que du religieux dans le sacré. Vous avez le droit de dire « j’emmerde la démocratie » ou « l’athéisme c’est que de la connerie ». Cela heurte les valeurs profondes de certaines personnes, mais elles s’en remettront. Et je gage que vous ne recevrez pas de menace de mort.

Pour finir je vais me permettre de donner un conseil. Comment faut-il réagir face à un blasphème, quand un énoncé s’attaque à une idée importante pour nous, la rabaisse, la salit ?

Selon moi, nous avons trois options raisonnables.

1. La première c’est d’ignorer ce genre de propos, généralement peu construits, peu écoutés, peu enclins à initier une conversation utile. Il y a de la sagesse à ignorer les gros cons qui respirent autour de nous.

2. La deuxième c’est de demander à l’individu de justifier ses propos. « Ah, vous trouvez que la laïcité va détruire notre civilisation ? Et qu’est-ce qui vous permet d’arriver à une telle conclusion ? » En général ça ne va pas aller beaucoup plus loin, et votre ouverture au dialogue sera une réponse en réalité extrêmement forte.

3. La troisième qu’il ne faut pas négliger c’est votre droit légitime à exprimer votre mépris envers un propos qui vous offense. Vous pouvez dire « merde » au blasphémateur et passer à autre chose. Vous n’en serez que plus heureux.

Mais si vous voulez faire taire la satire, l’outrance, l’absurde, le rejet, le libre exercice de la critique des idées, évitez de croire que 50% des français sont derrière vous. Il ne faut pas trop se fier à ce que les sondages ont l’air de dire sur des questions aussi complexes.



A lire sur le sujet :

https://actuelmoyenage.wordpress.com/2020/02/06/etre-mila-le-blaspheme-au-moyen-age/

1 réponse
  1. JeffBurlu
    JeffBurlu dit :

    Vaste sujet que celui çi ! Le blasphème est la négation du droit de critiquer une religion.
    Qu’au XXI siècle soient aussi nombreux ceux qui croient encore que Dieu veille sur eux, et qu’ils accordent autant de poids aux délires écrits de soit disant “prophètes” originaires de temps pré scientifiques me dépasse. C’est une preuve que l’homme est tout sauf rationnel. Et qu’on continue à tuer au nom de ces histoires à dormir debout, c’est d’une absurdité crasse.

    Répondre

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