Nous vivons tous dans un monde de concepts construit par notre cerveau à partir de nos perceptions de notre environnement. Nous le faisons assez efficacement, car la sélection naturelle s’est assuré d’éliminer continuellement ceux qui n’en étaient pas capables.

The Extended Director’s Cut

Cet article est la « version longue » de celui publié par l’auteur sur le site medium.com (à lire ici)

Auteur. Florian Cova — Département de Philosophie, Université de Genève

Les médecins les plus dangereux sont ceux qui, comédiens nés, imitent le médecin-né avec un art consommé d’illusion.

– Nietzsche, Humain, Trop Humain

Dans l’affaire de l’hydroxychloroquine (avec azithromycine), la méthodologie médicale et les statistiques n’auront pas été les seules disciplines à subir les derniers outrages – la philosophie (et en particulier la philosophie des sciences) a elle aussi été durement touchée. En effet, elle a été instrumentalisée par Didier Raoult, “épistémologiste” auto-proclamé[1], qui s’en est servi à la fois pour se faire passer pour un grand penseur et pour justifier ses exactions contre la méthode scientifique. Mais, comme je vais le montrer ici, Didier Raoult ne se soucie pas de la philosophie – en fait, on peut même dire qu’il n’y comprend rien et qu’elle n’est pour lui qu’un simple instrument de communication. Autrement dit, son rapport à la philosophie (et à la philosophie des sciences) est purement opportuniste.

            A titre d’exemple et pour donner le ton, on peut se pencher sur le rapport de Didier Raoult à Paul Feyerabend, philosophe des sciences connu pour avoir défendu un certain anarchisme méthodologique. On a pu voir Didier Raoult et des journalistes peu critiques affirmer à plusieurs endroits que Feyerabend aurait constitué une influence majeure sur la pensée et la méthode du microbiologiste marseillais.[2] Ainsi, en février 2020, l’IHU Méditerranée Infection organisait une soirée scientifique “Contre la Méthode”, en référence à l’oeuvre du même nom de Paul Feyerabend. On pourrait y voir une trace de plus de l’influence de Feyerabend sur la pensée épistémologique de Didier Raoult – et pourtant on ne trouve aucune trace de Feyerabend dans le livre que Raoult a consacré à l’épistémologie (i.e. à la philosophie des sciences), qui date pourtant de 2015.[3] Et pour cause : dans sa conférence inaugurale à la soirée “Contre la méthode”[4], Raoult admet lui-même avoir récemment découvert Feyerabend (sur un conseil de lecture de son fils).[5] Cela montre bien que Raoult n’a rien d’un disciple de Feyerabend et que sa façon de pratiquer la science (qui n’a pas l’air d’avoir beaucoup changé au cours des cinq dernières années) ne doit rien à l’anarchisme épistémologique – même s’il a réussi à le faire croire. Mais surtout, Raoult explique les raisons personnelles qui l’ont poussé à s’intéresser à Feyerabend : il avait récemment été “embêté” par les “méthodologistes” qui ont instauré une véritable “dictature”.[6] Autrement dit, de son propre aveu, Raoult ne s’est intéressé à Feyerabend que “parce [qu’il] était en colère contre les méthodologistes”.[7] Et on verra que c’est une grille de lecture qu’il applique à tous les philosophes : il n’en retient que ce qui sert ses intérêts ou permet de se donner une bonne image de lui-même, quitte à les interpréter de travers ou même à leur prêter des propos qu’ils n’ont jamais tenu.

L’épistémologie naïve de Didier Raoult : une vision inductiviste de la science

Mais pour mieux voir comment Didier Raoult déforme les pensées des auteurs dont il se réclame, il faut d’abord comprendre sa propre vision de la méthode scientifique (son “épistémologie” personnelle). C’est pourquoi, faisant preuve en cela d’une certaine abnégation, je me suis plongé dans ses diverses conférences sur le sujet – et surtout dans son ouvrage intitulé De l’ignorance et de l’aveuglement : Pour une science postmoderne. Autant le dire tout de suite, l’épistémologie de Didier Raoult n’a rien de bien original : il s’agit en fait de cette épistémologie naïve que j’appelle dans mes cours “l’épistémologie pré-moderne” ou encore “l’épistémologie à papa” et que l’on associe généralement à Francis Bacon, un philosophe anglais des XVIe et XVIIe siècles (sans surprise, Francis Bacon est abondamment cité dans le traité “d’épistémologie” de Didier Raoult).

            Il est donc utile de commencer par rappeler les grandes lignes de cette épistémologie. Le premier principe est le suivant : l’erreur en science est une faute. Autrement dit : si un scientifique se trompe et défend une théorie fausse, c’est qu’il a mal fait son travail. Ceci implique un deuxième principe : qu’il existe une méthode quasi-infaillible pour découvrir la vérité. Mais quelle méthode ? C’est là qu’intervient un troisième principe, le plus important : la méthode scientifique est inductive. Qu’est-ce que cela signifie ? Que la recherche scientifique part de l’observation pour arriver aux théories, par généralisation de notre expérience à des cas futurs. Exemple trivial : je vois une poule pondre un oeuf, puis une autre, puis une autre… et j’en conclue que, en général, les poules pondent des oeufs. Francis Bacon préconisait ainsi de construire des listes d’observation pour ensuite en tirer, par comparaison des observations, des conclusions générales sur la nature.[8] Son oeuvre majeure, le Novum Organum, illustre ainsi la manière dont, selon lui, la nature de la chaleur devrait être étudiée – en compilant des listes d’observation sur ce qui est chaud (“les rayons du soleil, surtout à l’été et à midi”, “les bains chauds naturels”, “les étincelles qui jaillissent du silex et de l’acier”, “les aromates et les herbes chaudes, comme l’estragon”, “un vinaigre fort et tous les acides”) et sur ce qui n’est pas chaud (“l’air confiné dans les cavernes pendant l’été”).[9]

            Or, faire de la méthode scientifique une méthode inductive a une conséquence importante. En effet, dans l’induction, on va de l’observation aux théories. Ce qui signifie que les théories ne doivent pas venir avant l’observation. Il faut que le scientifique se présente nu, vierge de toute hypothèse et de toute théorie préalable devant la nature : autrement dit, il faut qu’il soit objectif. Que signifie dans ce cas objectif ? Que dans l’observation scientifique, il y a rencontre entre un sujet d’observation (le scientifique) et un objet d’observation (la nature) et que le scientifique ne doit pas perturber (ou “souiller”) les informations que lui fournit la nature en y ajoutant des suppositions ou des préjugés qui viendrait de son propre esprit. Autrement dit, le scientifique doit se “purifier” de tout élément subjectif et se présenter devant la nature comme un réceptacle vierge et neutre, prêt à recevoir les faits que lui délivre la nature.[10] Chez Bacon, cette idée se retrouve dans son opposition à l’anticipatio mentis (le fait d’aborder la nature avec des hypothèses sur ce qui va se passer), à laquelle il préfère l’interpretatio naturae (le fait de partir de l’observation pure, neutre de la nature).[11]

            Dans ce cadre épistémologique, une partie importante de la méthode scientifique consiste ainsi à se “purifier” de ses préjugés et de ses “anticipations” avant de se lancer dans l’observation de la nature.[12] C’est ainsi que Bacon propose une liste de quatre “idoles”, c’est-à-dire de quatre grands types de préjugés qui peuvent venir interférer avec l’observation neutre et conduire le scientifique à “fauter” en laissant sa subjectivité prendre le dessus : les idoles de la tribu (inhérentes à la nature humaine et son fonctionnement cognitif), les idoles de la caverne (les conceptions et les théories transmises par la société), les idoles de la place publique (les préjugés véhiculés par le langage) et les idoles du théâtre (qui viennent du respect à la tradition et l’autorité).[13] Un bon scientifique doit donc commencer par un travail sur lui-même afin de se débarrasser de ces préjugés pour ensuite se faire le miroir objectif de la nature.[14]

            Connaissant ce cadre historique, il est intéressant de constater que Didier Raoult commence précisément son ouvrage d’épistémologie par une description des quatre idoles de Francis Bacon, auxquelles il ajoute une cinquième idole (l’idole du pourquoi, le désir “scientiste” de trouver une explication à tout).[15] Pour Raoult (comme pour Bacon), la méthode scientifique se résume avant tout à l’observation objective et neutre de la nature.[16]

Figure 1. L’épistémologie inductiviste de Didier Raoult

Mais cette conception assez primaire de la méthode scientifique entraîne assez facilement un certain nombre de conséquences que l’on retrouve sans surprise dans la vision du monde de Didier Raoult :

1) La première, c’est qu’elle amène à considérer qu’un scientifique qui s’attache trop à sa théorie est forcément fautif et biaisé. Pour Raoult, le fait de croire en sa propre théorie peut même être assimilé à un conflit d’intérêt[17].

Toutefois, il est naïf de ne voir dans les conflits d’intérêts que celui du financement, il en existe bien d’autres. Un des conflits les plus importants est le conflit idéologique, certaines personnes ont une approche religieuse des théories scientifiques. Celles-ci peuvent leur avoir permis de développer leur carrière, leur pensée, la remise en cause de ces théories les met en danger de leur croyance et peut déclencher des réactions extraordinairement violentes.[18]

Didier Raoult

Contre cet attachement, Raoult préconise une attitude de détachement vis-à-vis de nos propres théories, qu’il résume très élégamment (et de façon pas du tout sexiste) de la façon suivante :

Je vois comme Sydney Brenner (prix Nobel), les théories scientifiques avec un détachement très important y compris quand c’est moi qui les ai émises. S. Brenner dit : « Je traite les théories scientifiques comme des maîtresses, je les désire mais ne les aime pas. Et je les abandonne lorsqu’elles ne me donnent plus de plaisir ». Je n’ai aucun scrupule à avoir une théorie scientifique qui me permet, à un moment, d’expliquer les données de ce que j’ai sous les yeux, et en avoir une autre quelques mois après, car les données sont différentes de ce qu’elles étaient.[19]

Didier Raoult

2) Une autre conséquence de cette conception inductiviste de la méthode scientifique, c’est l’instrumentalisme – c’est-à-dire la conception selon laquelle les théories scientifiques ne sont pas “vraies” mais de simples instruments pour prédire de nouvelles observations :

Les théories scientifiques n’ont pas besoin d’être « vraies » ni d’être durables. Elles ont besoin d’être utiles à un moment donné pour organiser la pensée face à des données nouvelles.[20]

Didier… Raoult

En effet, les théories scientifiques font appel à de nombreuses entités qui ne sont pas observables directement (ou, du moins, qui ne l’étaient pas quand ces théories ont été formulées pour la première fois) : forces, particules, macro-évolution, mécanismes psychologiques, courbure de l’espace-temps, etc. C’est embêtant pour l’inductiviste, pour qui le scientifique ne doit rien postuler qui n’ait pas d’abord été donné dans l’expérience. De plus, nombre de théories scientifiques formulent des lois universelles. Là encore, c’est embêtant pour l’inductiviste qui ne peut pas prétendre avoir fait l’expérience de tous les cas possibles (après tout, peut-être que les lois de la relativité ne fonctionnent pas partout dans l’univers). Dans ces deux cas, le scientifique ne peut pas prétendre avoir tiré l’existence de ces entités ou l’universalité de ces lois de la seule observation pure, sans aucune supposition de sa part. Une solution consiste alors pour l’inductiviste à dire qu’il n’affirme ni ne croit à la vérité des théories scientifiques, mais que celles-ci sont de simple outils pour prévoir de futures observations. La primauté de l’observation est donc sauve, au détriment de la vérité des théories scientifiques.[21]

3) Il est aussi intéressant étant donnée la situation actuelle que cette conception de la science a tendance à conduire au culte du génie.[22] En effet, nous avons vu que cette conception de la méthode scientifique met l’accent sur les dispositions des scientifiques, c’est-à-dire sur leur capacité à observer le monde objectivement, sans préjugé. Or, on peut légitimement supposer que cette capacité varie d’un individu à l’autre et donc que certains individus seront meilleurs que d’autres. À cela s’ajoute l’importance donnée à l’observation, donc à l’expérience personnelle. De là, on est naturellement conduit à penser que les personnes qui ont plus d’expérience et ont fait preuve de  leur capacité à “saisir” la vérité par le passé sont mieux à même de percevoir la vérité objective que nous présente la nature et que les grands scientifiques sont ceux qui associent capacité à percevoir le monde de façon neutre et grande expérience passée de la vérité. On en viendra donc à faire reposer la crédibilité des conclusions scientifiques sur le pedigree et les vertus de ceux qui les énoncent, et ainsi à verser dans une forme très personnalisée d’argument d’autorité (“je suis un grand scientifique”, “j’ai inventé une douzaine de traitements”).[23] C’est cette façon de penser qui conduit à citer Einstein à tout va, en supposant que même ce qu’il dit en-dehors de son champ d’expertise aura de la valeur – après tout, les succès d’Einstein en physique ne prouvent-ils pas qu’il est doté de cette capacité mystérieuse de voir le monde tel qu’il est ?[24]

4) Couplée à l’idée selon laquelle le bon scientifique est celui qui est capable de rejeter les idées reçues et tout ce qui fait autorité, ce culte du génie aboutit à une vision purement individualiste de la recherche scientifique, dans laquelle un petit nombre d’individus particulièrement doués font avancer la science en se battant contre une foule de médiocres qui ne cherchent qu’à maintenir un “consensus pétainiste”[25] qui bride toute créativité, et donc toute découverte[26] :

Le consensus est d’ailleurs quelque chose dont je me méfie terriblement. Je préfère être du côté du savoir, tout en en connaissant les limites dans le temps et dans l’espace, que du côté de l’accord qui remplace le savoir. Quand il s’agit de faire une loi, le consensus peut avoir un sens encore que savoir qu’il existe des positions minoritaires. Quand il s’agit de connaissances le consensus n’a pas de signification. C’est probablement la volonté de consensus qui est une des idoles les plus terribles de notre théâtre.[27]

Didier Raoult

5) Dernière conséquence de cette conception de la science : ce que Karl Popper appelle “la théorie conspirationniste de l’erreur” dans son introduction à Conjectures et Réfutations. En effet, comme énoncé plus haut, cette conception de la science a pour conséquence que celui qui est dans l’erreur se trompe par sa propre faute : s’il ne peut pas voir la vérité, c’est parce que son esprit est vicié et empoisonné par ses préjugés. Et s’il persiste dans son erreur, c’est alors qu’il refuse de voir la vérité pour des raisons inavouables (par exemple parce qu’il a tout intérêt à ce que cette vérité ne se sache pas). Quand l’erreur est collective, il faut donc l’expliquer par une influence néfaste qui vient volontairement obscurcir l’intelligence des gens pour les empêcher de connaître la vérité (pour Francis Bacon, c’était l’aristotélisme et les autres écoles philosophiques ; pour les Lumières, ce fut la religion ; aujourd’hui c’est Big Pharma).

Comment Didier Raoult ne retient de la philosophie des sciences que ce qui l’arrange

Nous venons donc de voir que “l’épistémologie” personnelle de Didier Raoult n’a rien de très originale et qu’elle peut être identifiée à une forme assez naïve d’empirisme inductiviste. Faut-il voir seulement un manque de sophistication épistémologique de la part de Didier Raoult ? Pas seulement ! L’épistémologie inductiviste est aussi l’épistémologie parfaite si l’on cherche à valoriser les travaux passés de Didier Raoult contre les critiques qui en ont été faites. En effet, si – comme on va le voir sous peu – l’épistémologie inductiviste échoue à décrire correctement la façon dont avance la plupart de la recherche scientifique, il n’empêche que certains domaines ont nécessairement recours à une méthode qui y correspond. C’est particulièrement le cas des domaines où l’activité consiste non à développer des théories explicatives mais à collecter des observations, par exemple sur l’existence de tel ou tel organisme, pour en faire diverses listes ou catalogues (on peut prendre comme exemple l’activité d’un naturaliste répertoriant de nouvelles espèces de plantes).

Or, ce qui a été reproché aux travaux de Didier Raoult, c’est de se contenter à faire du simple catalogage de bactéries et autre micro-organismes, sans aucune théorie intéressante derrière. C’est là que son épistémologie inductiviste lui permet de retourner cette critique pour faire de ce que ses détracteurs considèrent comme un défaut une preuve de plus de son génie scientifique. En effet, si – comme le soutient son épistémologie inductiviste – les observations constituent le seul point d’ancrage solide de la science alors que les théories ne sont que des divagations qui peuvent éventuellement se révéler utiles comme instruments de prédiction, alors il est tout à fait normal et même plus scientifiquement rigoureux de se contenter d’observer les bactéries sans chercher à développer des théories. C’est d’ailleurs une attitude que Raoult revendique explicitement :

Une forme particulière de l’idola species [sic] en est un dérivé: l’idole du pourquoi. Certains individus du fait à la fois probablement de leurs interrogations internes et de leur culture amène à ne pouvoir voir qu’à la condition de trouver une explication. C’est « l’idole du pourquoi ». C’est probablement celle qui a joué un rôle tellement important dans les tentatives d’explication du monde par des créateurs qui tentent d’expliquer les malheurs ou les bonheurs par des interventions extérieures. Certains juifs ultra religieux considèrent que la Shoah est la punition de Dieu comparable à celle de l’exil afin de punir le peuple juif de ne pas avoir suffisamment aimé son Dieu. Cette « idole du pourquoi » joue aussi un rôle important dans la science. Chaque fois que je fais une présentation il y a toujours un étudiant qui me demande pourquoi et je réponds généralement en anglais c’est dans cette langue que je fais le plus souvent mes conférences « I’m not a why man, I’m a what man », c’est-à-dire je ne suis pas un homme du pourquoi, je suis un homme du quoi. C’est ma propre personnalité qui m’a amené à ne pas me poser la question de savoir pourquoi mais à développer le goût de l’observation.[28]

Didier Raoult

C’est une vraie séparation des scientifiques entre les découvreurs (les « pêcheurs» qui s’embarquent sans savoir ce qu’ils vont trouver) qui ont les yeux ouverts, et ceux qui bâtissent leur science sur des hypothèses. Ils pensent que les observations sont susceptibles d’avoir une explication commune et unique et bâtissent leurs travaux sur cette hypothèse. Les deux ont fait progresser la science, je suis clairement plus du côté des découvreurs que des théoriciens.[29]

Lui-même

Autrement dit, la conception inductiviste de la méthode scientifique “arrange bien” Raoult : elle lui permet à la fois d’expliquer pourquoi il est meilleur que la plupart des autres scientifiques (aveuglés par l’idole du “pourquoi”) tout en répondant aux critiques qui lui sont faites.

Problème : si on met de côté Francis Bacon, la plupart des philosophes des sciences sur lesquels Didier Raoult s’appuie dans ses conférences et dans ses cours (Popper, Kuhn, Feyerabend) sont précisément connus pour avoir rejeté cet inductivisme naïf et montré pourquoi il était intenable et ne correspondait pas à la façon dont la science progresse (si on se penche un tant soit peu sur l’histoire des sciences). Comment Didier Raoult se sort-il de cette contradiction ? Simplement en travestissant et en déformant complètement les pensées de ces philosophes, en les tordant de façon à ce qu’elles contribuent à glorifier l’auguste de Didier Raoult et à justifier son rapport très “libéral” à la méthode scientifique. Comme on le verra, il y a aussi de fortes chances pour que processus soit dû en partie au fait que Didier Raoult ne comprend pas ce qu’il prétend avoir lu. Mais, dans tous les cas, il est frappant que l’interprétation qu’il en fait est systématiquement celle qui lui permet de se peindre dans une lumière favorable.

1) Karl Popper et la falsifiabilité des théories scientifiques

Commençons par Karl Popper. Didier Raoult en retient deux choses.[30] La première est que, selon Popper, “de nouveaux instruments [d’observation] donnent naissance à de nouvelles théories” (new tools create new theories)[31] et qu’il faut donc “changer d’instrument” (change the tool) pour faire progresser la science par de nouvelles découvertes.[32] Autrement dit, selon Popper “chaque outil nouveau change la perception du monde”[33] et la science progresserait avant tout par la mise au point de nouveaux instruments d’observation :

Ainsi, pour Popper les outils changent plus les théories que les hypothèses. L’évolution de la science (même si les scientifiques doivent avoir un motif pour regarder, une induction) est due aux scientifiques qui participent aux nouvelles découvertes permises par ces outils.[34]

D. Raoult

Cela va clairement dans le sens d’une approche inductiviste de la méthode scientifique : on ne progresse pas en spéculant mais en améliorant notre capacité à observer le monde de manière neutre et impartiale. Et, surtout, cela arrange bien Raoult, qui peut vanter les nombreux nouveaux instruments dont dispose son IHU et ainsi expliquer qu’il fait avancer la science :

Dans la recherche de la découverte, nous, on a fait beaucoup de travaux utilisant des outils nouveaux et ça a été… Notre course, nous, à la découverte, a été basée sur des outils nouveaux.[35]

Didier R.

Problème : Popper ne dit pas ça – en tout cas pas dans l’ouvrage que Didier Raoult cite dans chacune de ses conférences (The Logic of Scientific Discovery).[36] D’ailleurs il n’est même pas connu pour avoir dire ça : autrement dit, même en admettant que Popper ait écrit cela quelque part, ce que fait Raoult revient à citer Platon pour dire que la neige est froide[37] – c’est-à-dire réduire la pensée d’un auteur à une partie complètement anecdotique de celle-ci. Mais surtout, Popper a en fait affirmé l’inverse de ce qui lui fait dire Raoult :

It is often claimed that the history of scientific discoveries depends only (or mainly) upon the purely technical inventions of new instruments. By contrast, I believe that the history of science is essentially a history of ideas. Magnifying lenses had been around for a long time before Galileo had the idea of using them in an astronomical telescope. (Traduction : “On entend souvent dire que l’histoire des découvertes scientifiques dépend seulement (ou principalement) de l’invention purement technique de nouveaux instruments. En contradiction avec cette idée, je pense que l’histoire des sciences est essentiellement une histoire des idées. Les lunettes grossissantes existaient depuis longtemps quand Galilée a eu l’idée de les utiliser pour faire un télescope astronomique.”)[38]

Karl Popper

Mais Raoult retient une deuxième chose, bien plus connue de Karl Popper[39] : la réfutabilité (falsifiabilité dans le jargon philosophique) des théories, selon laquelle une théorie ne peut être dite scientifique que si l’on peut imaginer une expérience qui pourrait éventuellement la contredire (par exemple, la théorie de Newton est réfutable parce qu’elle serait reconnue comme incorrecte si on observait un objet matériel qui ne subit pas d’attraction gravitationnelle de la part des autres objets matériels). Tout ce qui ne satisfait pas ce critère – et est donc compatible avec n’importe quelle expérience possible – tombe hors du domaine de la science (pour atterrir dans un autre domaine que Raoult réduit à la religion, alors que Popper accepte l’idée qu’il existe des discours rationnels qui échappent au critère de falsifiabilité, comme la philosophie par exemple). Raoult trouve l’idée intéressante parce qu’elle lui permet de tacler la théorie de l’évolution de Darwin au passage (Popper a en effet soutenu un moment que la théorie de l’évolution était irréfutable, avant de changer d’avis) et qu’il a écrit un livre contre l’évolution darwinienne (Dépasser Darwin, publié chez Plon). Mais Raoult échoue à saisir le caractère radical de la proposition de Popper et la dilue dans son cadre instrumentaliste et inductiviste en interprétant cela comme signifiant que “si vous présentez votre théorie comme une vérité absolue, ça a cessé d’être de la science”.[40]

            Ce que ne comprend pas Raoult (alors même qu’il s’agit de quelque chose de basique en philosophie des sciences, et quelque chose d’explicitement indiqué par Popper dans The Logic of Scientific Discovery), c’est que le principe de réfutation ne sert pas juste à Popper de critère de démarcation entre les théories scientifiques et celles qui ne le sont pas – c’est aussi une attaque directe et dévastatrice contre l’inductivisme qui sous-tend l’épistémologie de Raoult. On a vu plus haut que l’inductivisme souffrait de plusieurs difficultés insurmontables : en faisant de la science une activité qui procède de l’expérience vers la théorie et en donnant un poids considérable à l’expérience “neutre”, l’inductivisme ne pouvait expliquer ce qui autorisait les scientifiques à accepter l’existence d’entités non-observables (l’existence des atomes a fait consensus chez les physiciens longtemps avant qu’il soit possible de les observer) ou à poser l’existence de lois universelles.[41] Contre l’inductivisme, Popper propose une autre vision de la méthode scientifique : une méthode dite “falsificationniste” dans laquelle les scientifiques abordent la nature avec une théorie et des hypothèses précises en tête et confrontent ces théories et hypothèses aux données de l’observation. Pour le dire plus simplement, on pourrait décrire la méthode scientifique selon Popper de la façon suivante : (1) les scientifiques sont confrontés à certaines observations pour lesquelles ils cherchent une explication, (2) ils imaginent une théorie qui permettrait d’expliquer ces observations (et dans laquelle ils peuvent postuler l’existence de lois et d’entités qui n’apparaissent pas directement dans l’observation), (3) ils tirent certaines prédictions spécifiques de cette nouvelle théorie, (4) ils mettent à l’épreuve la théorie en testant ces prédictions. Si les observations contredisent ces prédictions, alors la théorie est réfutée et doit être abandonnée.[42] Si elles confirment ces prédictions, alors la théorie est corroborée, ce qui signifie qu’elle peut être conservée jusqu’au prochain test.

Figure 2. La conception “falsificationniste” de la science. Le raisonnement (abduction) par lequel le scientifique imagine et construit une théorie permettant potentiellement d’expliquer les observations passées laisse une grande part à la créativité, à la subjectivité et donc aux attentes et biais personnels du scientifique, ce qui rend Raoult (en haut à gauche) très mécontent.

On peut voir qu’il y a de grandes différences entre cette conception falsificationniste de la science et la conception inductiviste de Bacon et de Raoult. La première est que, dans la conception falsificationniste, la science ne va pas juste de l’observation à la théorie : elle va de l’observation à la théorie (recherche d’explication et construction de théorie) puis de la théorie à l’observation (test d’hypothèse), puis de l’observation à la théorie (révision ou non de la théorie en fonction des tests), et ainsi de suite dans un aller-retour incessant. La deuxième, c’est qu’elle ne réclame pas du scientifique qu’il soit un être neutre et dépourvu de toute attente : bien au contraire, la recherche scientifique progresse parce que les scientifiques, au lieu d’écouter passivement la nature, vont interroger activement celles-ci pour tester leurs théories qui guident leurs observations et leurs recherches.

L’un des avantages de cette conception, c’est qu’elle permet d’expliquer la révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles (époque à laquelle on voit naître la physique moderne). Dans le cadre inductiviste, il est difficile de comprendre pourquoi la science moderne a mis autant de temps à émerger : il faudrait en conclure que les hommes n’ont jamais observé le monde de façon “objective” avant cette époque.[43] A l’inverse, l’épistémologie falsificationniste a une réponse plus plausible : elle dira que la science moderne naît justement quand les scientifiques arrêtent de se contenter d’observer le monde de façon neutre et passive pour aller activement l’interroger et tester leurs théories – en bref, le simple passage de l’observation à la science expérimentale. La science moderne naît ainsi quand Galilée ne se contente pas de contempler la chute des corps dans la nature mais construit un dispositif ingénieux de plans inclinés pour l’observer “en laboratoire” et quand Harvey conclut que le sang circule dans le corps non en se contentant d’observer mais en calculant à l’avance la quantité de sang que devrait contenir le corps pour que les théories concurrentes soient vraies et en comparant celles-ci à la quantité de sang véritablement présente dans le corps.[44] Elle requiert en outre d’aller au-delà de l’expérience quotidienne, par exemple en supposant qu’un corps en mouvement continue sans jamais s’arrêter sur sa lancée si rien ne l’en empêche, alors même que nous n’observons jamais de nos propres yeux de tels cas.

La conception “falsificationniste” de la science entraîne un certain nombre de conséquences qui sont diamétralement opposées à celles que l’on pouvait tirer de la conception inductiviste :

1) La première, c’est que l’erreur n’est pas une faute : cela fait partie de la démarche normale de la science de se tromper et c’est même comme ça que la science avance. En effet, pour chaque ensemble d’observations que les scientifiques cherchent à expliquer, un grand nombre d’explications et de théories pourront être imaginées. Il faudra ensuite les tester pour voir lesquelles sont réfutées par l’expérience et lesquelles valent le coup d’être maintenues. Autrement dit : on teste plein de trucs, et on voit ce qui marche. Mais comme il n’y a pas de moyen de savoir avant de tester quelles théories passeront le test, le fait de défendre une théorie fausse ne reflète pas une erreur de jugement ou un problème de la part de ceux qui la soutenaient. C’est juste qu’ils n’ont pas eu de chance.[45]

2) La seconde, c’est la fin du culte de l’objectivité, au sens où cette notion n’a plus vraiment de sens dans le cadre falsificationniste. Il ne faut pas voir là un quelconque slogan relativiste qui nierait l’existence d’une vérité indépendante de nous, mais juste l’affirmation selon laquelle cela n’a pas de sens de demander aux scientifiques d’être objectifs. Cette injonction avait un sens dans le cadre inductiviste dans lequel on demandait au sujet de s’effacer et de rester passif devant l’objet (la nature) qui devait être source de toute hypothèse. Dans le cadre falsificationniste, au contraire, on demande au sujet d’être actif et inventif, d’inventer des hypothèses et de postuler l’existence de lois et d’entités, avant de confronter ces hypothèses à la nature. Et la subjectivité du scientifique peut jouer un rôle important dans la création desdites hypothèses. Certains exemples célèbres incluent Kepler, qui postula que l’orbite des planètes autour du Soleil était elliptique sur la base d’une vision du monde très… “personnelle” (qui l’amenait à considérer que l’Univers était soumis à des lois d’harmonie qui permettaient une correspondance entre astronomie et musique) ou Pasteur, dont l’hostilité envers l’idée de génération spontanée était en partie guidée par ses conceptions religieuses (l’idée d’une génération spontanée était populaire chez les athées, parce qu’elle permettait d’expliquer l’apparition de la vie sans Dieu).

Mais si les préjugés et les orientations personnelles des scientifiques influencent leurs hypothèses, comment la science peut-elle fonctionner ? C’est là que la conception falsificationniste permet l’introduction d’une distinction qui n’existait pas dans la conception inductiviste : la distinction entre contexte de découverte (le contexte dans lequel on en vient à construire une théorie ou à formuler une hypothèse) et le contexte de justification (l’ensemble des éléments qui conduisent à accepter ou rejeter une théorie). Dans la conception inductiviste, ces deux contextes étaient confondus : l’observation “pure” et neutre de la nature constituait à la fois le processus par lequel le scientifique venait à formuler une hypothèse (= contexte de découverte) et les données soutenant cette hypothèse (= contexte de justification). Mais dans la conception falsificationniste, ces deux contextes sont séparés : d’abord les scientifiques conçoivent une hypothèse et ensuite ils la testent (en mettant à l’épreuve ses prédictions). On peut donc accepter que le contexte de découverte (la création des hypothèses) dépende en grande partie de la subjectivité et des particularités individuelles des scientifiques, tout en maintenant que les procédures utilisées dans le contexte de justification (pour tester les théories) doivent être assez robustes pour résister aux biais et aux préférences personnelles des scientifiques. Bien entendu, cela a pour conséquence que la validité de la science dépend en grande partie de la rigueur des méthodes utilisées dans le contexte de justification et de leur capacité à prévenir un certain nombre de biais. C’est pourquoi les questions méthodologiques sont d’une importance extrême et pas un carcan inutile et encombrant.

A ce propos, la distinction entre contexte de découverte et contexte de justification permet de répondre à une critique formulée à maintes reprises par Didier Raoult “contre la méthode” (et les “méthodologistes”) et selon laquelle l’insistance sur la méthode en sciences irait à l’encontre de la créativité, en enfermant le scientifique dans le “carcan” de règles immuables. On voit qu’il n’en est rien : l’existence de règles strictes et sévères dans le contexte de justification (et dans les procédures qui permettent de tester les théories) cohabite parfaitement avec une totale liberté et une absence de règles dans le contexte de découverte (et donc dans la construction des hypothèses et l’imagination de nouvelles théories). Dans la conception falsificationniste, qu’importe d’où vient votre hypothèse (si vous l’avez eu en contemplant la nature, sur le coup d’une intuition géniale, en lisant Nietzsche ou en vous bourrant de LSD), dès lors que celle-ci passe ensuite le test de l’expérience.

3) Une dernière conséquence de cette conception, c’est qu’elle met l’accent sur le fonctionnement nécessairement collectif de la science. En effet, l’intuition géniale d’un scientifique ne vaut rien tant qu’elle n’a pas été mise à l’épreuve de façon répétée (Einstein a eu plusieurs intuitions géniales, mais toutes ne se sont pas révélées bonnes). Sa validation requiert donc l’existence d’une communauté scientifique prête à l’examiner sous toutes les coutures. De plus, comme les observations que l’on cherche à expliquer sont souvent compatibles avec plusieurs hypothèses, la science ne peut progresser qu’en opposant ces différentes hypothèses les unes aux autres et en les comparant, ce qui implique l’existence de plusieurs camps scientifiques prêts à s’affronter, donnant ainsi naissance à un processus “darwinien” dans lequel les théories les plus faibles sont éliminées les unes après les autres.

Ainsi, la science ne requiert pas du scientifique qu’il soit objectif, mais qu’il soit honnête et qu’il accepte de jouer les règles du jeu scientifique, c’est-à-dire (i) ne pas crier victoire et aller clamer dans les médias qu’il a découvert la vérité en l’absence de consensus scientifique clair sur la question, (ii) ne pas voir dans la critique de ses collègues scientifiques une forme d’agression mais un processus nécessaire pour faire surgir la vérité et (iii) tout faire pour que son hypothèse soit testée de la façon la plus sévère et la plus rigoureuse possible. On est donc loin de l’image du génie solitaire qui nage à contre-courant de la médiocrité et du dogmatisme de la plupart de ses collègues (ce qui devrait en inciter certains à la modestie).

Comme on le voit, donc, les concepts fondamentaux de la philosophie de Popper vont directement à l’encontre de la conception que Didier Raoult se fait de l’activité scientifique. Qu’il ne semble même pas le réaliser nous fournit un premier indice de son incapacité à lire les philosophes des sciences et à les relire à sa sauce.

2) Thomas S. Kuhn et les révolutions scientifiques

Passons maintenant au deuxième auteur que massacre Didier Raoult – il s’agit de Thomas Kuhn, historien et sociologue des sciences célèbre pour son ouvrage sur La Structure des Révolutions Scientifiques. Comment Didier Raoult l’interprète-t-il ? Il y a un point sur lequel Didier Raoult ne se trompe pas : il comprend bien que Kuhn pointe certaines limites du falsificationnisme de Popper en faisant remarquer que les théories scientifiques peuvent continuer à vivre et à être utilisées par les scientifiques longtemps après qu’on ait trouvé des phénomènes qui semblent les contredire. (En fait, Kuhn va encore plus loin en disant que certains paradigmes scientifiques sont adoptés alors même qu’ils sont incapables d’expliquer toute une gamme de phénomènes.) Et, effectivement, l’histoire des sciences semble confirmer que tel est le cas : par exemple, nombre d’astronomes ont adopté le système de Copernic (selon lequel la terre tourne autour du soleil et sur elle-même) alors que les prédictions qu’il faisait au sujet de la trajectoire des planètes étaient loin d’être parfaites et qu’il devait faire face à des objections pour lesquelles il n’avait pas de réponse convaincante. (Par exemple : si la terre tourne sur elle-même, pourquoi une pierre lâchée du haut d’une tour tombe-t-elle au pied de cette tour et pas des kilomètres plus loin ?) Comme l’explique Kuhn, cette stratégie peut se révéler parfois payante, car une théorie peut, en se développant, finir par résoudre ces problèmes. (Par exemple, la découverte des principes d’inertie et de relativité du mouvement ont permis de rendre la théorie de Copernic compatible avec le fait que nous retombons au même endroit après avoir sauté. Et la queue du paon, qui semblait constituer une objection fatale à la théorie de la sélection naturelle, a finalement été expliquée par l’introduction du concept de sélection sexuelle.)

Mais qu’en déduit Didier Raoult ? Que cela montre la tendance de l’establishment scientifique à s’accrocher irrationnellement à ses théories favorites, quitte à rejeter dogmatiquement les observations qui vont à leur encontre :

L’autre grand épistémologiste du siècle, Kuhn est celui qui explique l’aveuglement et particulièrement illustre le principe de l’idole du théâtre. Il exprime que les théories scientifiques sont prisonnières d’un modèle dominant et qu’il faut un changement de paradigme, de modèle, brutal, pour pouvoir réanalyser les choses dans leur nouvelle réalité. Bien entendu le changement de paradigme est rendu souvent nécessaire par le fait que les théories scientifiques deviennent instables du fait de l’accumulation d’éléments nouveaux et d’exceptions à la règle.[46]

Le Didier Raoult

Ainsi, pour Raoult, la tendance des scientifiques à ne pas réviser leur théorie à la moindre observation contraire relève de “l’idole du théâtre” – de la soumission à l’autorité et à la tradition scientifique. Du coup, ce qu’en retire Raoult, c’est que la découverte et le progrès en science ne peut venir que des “renégats” qui rejettent la théorie dominante :

Au début d’une nouvelle phase de recherche, les chercheurs sont des révolutionnaires. C’est la période de la révolution scientifique. Il s’agit là de pionniers, de découvreurs (souvent un peu caractériels !). La proportion de ce qui est à découvrir avec le nouvel outil et dans le nouveau paradigme diminue au fur et à mesure. Les chercheurs, comme la recherche elle-même dans ce domaine, deviennent plus « normaux » avec des personnalités plus soucieuses d’améliorer progressivement plutôt que de remettre brutalement en cause les choses. Personnellement j’ajouterai volontiers une dernière phase académique où les chercheurs deviennent les gardiens du temple de l’ancienne théorie jusqu’à ce qu’elle soit bouleversée par un nouveau paradigme.[47]

Toujours lui.

On voit donc qu’on revient à l’idée du génie solitaire (et forcément un peu caractériel) qui fait progresser la science en rejetant le consensus aveugle de ses collègues plus “normaux” (et forcément plus médiocres). Dans sa conférence inaugurale à la soirée Contre la Méthode, il en déduit donc la chose suivante : que cela doit devenir une “stratégie” pour le “bon” scientifique de dire “puisque tout le monde pense ça, je vais dire que c’est pas vrai” (08:53).

Mais est-ce vraiment ce que dit Kuhn ? Pas vraiment. Pour comprendre la pensée de Kuhn, il faut faire deux distinctions, une que Raoult élude, et une autre qu’il déforme. La première, c’est la distinction entre les simples théories et les paradigmes scientifiques. L’un des concepts clés de l’oeuvre de Kuhn est la notion de paradigme : un ensemble de croyances métaphysiques, de concepts, de principes de base et d’exemples à suivre qui sont communs à une communauté scientifique et constituent la base à partir de laquelle les scientifiques d’un domaine vont pouvoir débattre et résoudre différents problèmes. Par exemple, deux scientifiques qui sont en désaccord sur la fonction d’un gène vont avoir des théories différentes (sur la fonction de ce gène), mais ils partageront un arrière-plan commun (sur ce qu’est l’ADN, sa fonction, sur les méthodes à suivre pour départager leurs théories respectives, sur la forme que doit prendre la présentation de résultats scientifiques, etc.). Leur désaccord diffère en cela de celui qui opposerait un véritable scientifique à un anthroposophe, dont l’arrière-plan commun se réduit à peau de chagrin et ne permet pas une confrontation féconde de leurs différents points de vue.

Cela nous amène à la seconde distinction : celle entre les révolutions scientifiques et la science normale. La “science normale”, selon Kuhn, caractérise l’activité des scientifiques à l’intérieur d’un paradigme stable qu’ils partagent en commun : c’est ce que font la plupart des scientifiques la plupart du temps. Les “révolutions scientifiques”, contrairement à ce que dit Raoult, ne sont pas de simples changements de théories, mais des situations dans lesquelles les concepts et les méthodes de base qu’utilisent les scientifiques d’une communauté se révèlent insuffisants et doivent être changés de fond en comble parce qu’il devient impossible, malgré des tentatives répétées, de résoudre certains problèmes avec les instruments existants (deux exemples célèbres utilisés par Kuhn sont la révolution copernicienne et les difficultés qui ont conduit à l’invention de la relativité par Einstein).

Dans l’esprit de Raoult, la science normale est inféconde, dogmatique, sclérosée, tandis que les révolutions scientifiques sont des périodes fécondes et créatives. Il faudrait donc en permanence chercher à rejeter le paradigme dominant pour faire progresser la science. Mais ce n’est pas du tout ce que pense Kuhn. En effet, pour Kuhn, les périodes de sciences normales sont des périodes qui non seulement se révèlent très fécondes, mais sont indispensables à la bonne marche de la science. Pour Kuhn, l’existence de périodes de science normale, pendant lesquelles les scientifiques s’accordent sur un paradigme qui leur permet de travailler en commun, est précisément ce qui distingue la science d’autres domaines qui se révèlent incapables de progresser, faute d’un paradigme commun (comme, par exemple, la philosophie).[48] Chercher la révolution permanente reviendrait ainsi à rendre tout progrès scientifique impossible. Comme l’écrit Kuhn :[49]

L’acquisition d’un paradigme et des types plus ésotériques de recherche qu’il permet est un signe de maturité dans le développement de n’importe quel domaine scientifique donné.

Thomas Kuhn

Ainsi, Kuhn ne recommande absolument pas au scientifique de chercher à tout prix à provoquer une révolution scientifique, ou de rejeter le paradigme à la moindre observation incompatible. En effet, pour qu’une observation incompatible ou inexpliquée puisse vraiment fournir la base d’une révolution, il faut d’abord que les scientifiques aient poussé le paradigme dans ses derniers retranchements pour voir ce qu’il était capable d’expliquer une fois développé à son maximum (parfois, certaines anomalies inexplicables dans un premier temps parviennent à être expliquées). Contrairement à ce qu’affirme Raoult, Kuhn accorde donc au consensus (sur les paradigmes) une véritable vertu, et en fait même un moteur indispensable de la marche de la science (même si les révolutions qui entraînent des changements de paradigme sont également tout aussi indispensables). A tel point que les individus qui refusent de se rallier à ce consensus finissent selon lui par cesser d’être des scientifiques à proprement parler :

l’homme qui continue à résister après la conversion de son groupe tout entier a cessé ipso facto d’être un homme de science.[50]

Thomas Kuhn

Mais bien entendu, Raoult n’est pas en mesure d’entendre ça. Déjà parce que, comme nous l’avons vu, sa conception de la science fait de tout consensus une “idole”, un argument d’autorité dont doit se défaire le vrai scientifique pour contempler les faits tels qu’ils sont. Mais surtout parce qu’il a construit son image autour du fait d’être un renégat, un rebelle toujours en opposition avec l’establishment. Il lui faut donc valoriser le désaccord et l’exception au détriment du consensus et de la recherche commune (ou “en meute”, pour reprendre ses termes). Enfin, l’effacement de la distinction entre théorie et paradigme (qui conduit à faire de chaque changement de théorie une révolution) lui permet de présenter les quelques découvertes qu’il a faites (comme celle des “virus géants”) comme des “révolutions scientifiques”[51]. Cependant, comme l’explique Kuhn, toute découverte ne constitue pas immédiatement un changement de paradigme (un des exemples qu’il prend est le tableau périodique : une fois la théorie atomiste mise en place par une révolution, chaque nouvelle découverte d’élément ne constituait pas une révolution supplémentaire, mais une simple contribution de la science normale).

3) L’anarchisme méthodologique de Feyerabend

Enfin, nous passons à Feyerabend. Feyerabend est bien connu pour son ouvrage Contre la Méthode, dans lequel il défend ce qu’il appelle un anarchisme épistémologique. Bien entendu, Raoult, qui est en guerre contre les “méthodologistes”, y voit un allié de choix. Il interprète donc Feyerabend comme invitant les scientifiques à remettre en cause la “méthode” et comme critiquant les scientifiques qui, médiocres et aveugles, sont incapables de remettre en cause leur façon de procéder.

 Le problème, c’est qu’il y a une ambiguïté dans le terme “méthode”. Il y a d’un côté les méthodes (au pluriel) : c’est-à-dire la diversité des techniques utilisées par les scientifiques dans la construction de leurs études (les diverses méthodes expérimentales) et dans l’analyse de leurs résultats (les diverses méthodes statistiques). C’est clairement, dans ce sens de méthode que Raoult choisit d’interpréter Feyerabend, vu qu’il est en lutte contre les statisticiens et les défenseurs des essais en double aveugle (il suffit pour s’en rendre compte de voir le sommaire des conférences de la soirée Contre la Méthode de l’IHU Méditerranée). Cependant, l’ouvrage de Feyerabend ne porte jamais sur “les” méthodes prises en ce sens – il porte sur la méthode, c’est-à-dire la méthode scientifique en général, telle que conçue par Popper et son successeur, Imre Lakatos (le falsificationnisme). Sans rentrer dans les détails, Feyerabend  rejette l’idée selon laquelle il existerait une méthode scientifique générale qui permettrait au scientifique de savoir quand rejeter ou conserver une théorie ou à quel paradigme s’affilier. On l’a déjà vu avec Kuhn : il peut être parfois avantageux pour la science que certains scientifiques cherchent à conserver et améliorer une théorie alors qu’elle semble faire face à des objections insurmontables. On ne peut donc pas dire au scientifique que sa tâche consiste à abandonner une théorie dès lors qu’une autre théorie semble être moins en difficulté : au contraire, le fonctionnement de la science se nourrit d’un certain pluralisme qui permet la confrontation constante de différentes théories. Ainsi, pour le scientifique, le fait de continuer à défendre une certaine théorie ou, au contraire, de la rejeter est un choix arbitraire pour lequel la philosophie des sciences ne peut lui fournir de réponse. La philosophie des sciences ne fournit donc pas de méthode scientifique générale au scientifique.

Feyerabend critique aussi le “falsificationnisme” (encore une fois : Popper et Lakatos) sur la base de l’histoire des sciences. Sur la base d’une étude historique approfondie des stratégies utilisées par Galilée pour convaincre ses contemporains du bien-fondé de ses positions, Feyerabend en conclut que l’histoire des sciences n’avance pas comme le prédiraient les “falsificationnistes”. Les scientifiques ne révisent pas leurs théories quand surgissent des observations contraires et ne défendent pas leurs théories sur la seule base de tests expérimentaux : ils font aussi usage de rhétorique, de tricheries, d’arguments philosophiques – bref, tous les coups sont permis et il est impossible de dire au scientifique ce qu’il doit faire. C’est pourquoi, brandissant haut et fort son slogan “tout se vaut”, Feyerabend encourage un pluralisme radical en sciences – ce qui le conduit à considérer la mythologie grecque ou le vaudou comme des candidats aussi sérieux que la relativité générale ou le darwinisme. Notons toutefois que Feyerabend admet lui-même que son pluralisme n’est pas tant motivé par la vérité que par un désir de défendre une certaine forme d’humanisme libertaire contre l’autorité (selon lui excessive) que nos sociétés accordent à la science (il trouve ainsi aberrant que l’école puisse décider quelles théories scientifiques doivent être enseignées).

Comme on le voit, on est très loin de ce dont parle Raoult : à aucun moment Feyerabend ne critique l’adhésion à des méthodes scientifiques spécifiques, qu’elles soient expérimentales ou statistiques. Le propos de Feyerabend n’est pas de critiquer la méthodologie, les modèles statistiques ou les exigences d’essais en double-aveugle pour réhabiliter l’intuition et l’observation directe, ni de défendre “la vraie vie” contre les “Big Data”. Au contraire, Feyerabend met toutes ces choses sur un pied d’égalité – il n’y a plus de méthode générale, chacun choisit la sienne : c’est l’anarchisme épistémologique. Difficile donc de croire que Didier Raoult, qui croit tellement aux vertus de “l’observation directe” et prend tant de plaisirs à décerner des points “pieds nickelés” ou “Marx brothers” aux scientifiques soit un anarchiste au sens de Feyerabend, surtout quand on sait que Feyerabend passe une bonne partie de Contre la Méthode à défendre l’impossibilité de toute observation qui ne soit pas déjà influencée par des considérations théoriques.[52]

De l’ignorance de Didier Raoult concernant les concepts de base de l’épistémologie (le cas de l’abduction)

Ce petit panorama de l’histoire de la philosophie des sciences par Didier Raoult (qui semble considérer que l’épistémologie se réduit à trois auteurs) semble justifier la conclusion suivante : Didier Raoult est incompétent en épistémologie. Pour le lecteur qui n’est pas initié, ce jugement peut sembler un peu sévère et refléter un manque de charité de la part d’un spécialiste intransigeant qui ne supporterait pas la moindre erreur sur tout ce qui touche son domaine, mais ce n’est pas le cas : déjà parce que je ne suis pas “épistémologiste”, et surtout parce que Didier Raoult n’a pas le niveau que l’on serait en droit d’attendre d’un étudiant de première année qui validerait un cours d’introduction à l’histoire des sciences. C’est à ce point.

N’importe quelle personne un tant soit peu de bonne foi qui ouvrirait les ouvrages que Didier Raoult cite à longueur de conférence se rendrait vite compte de l’écart qui existe entre leur contenu et “l’interprétation” (très libre) qu’il en fait. Mais comment expliquer cette ignorance et cet aveuglement ? Comme nous l’avons vu jusqu’ici, c’est avant tout parce qu’il choisit d’y lire ce qui l’arrange et ce qui le sert.

À l’appui de cette dernière hypothèse (selon laquelle Raoult lit les auteurs afin d’y trouver une validation de sa pratique et une raison de plus pour aimer ce qu’il voit dans son miroir tous les matins), on peut se pencher sur la façon dont Raoult réinterprète trois concepts de base de la philosophie des sciences : la déduction, l’induction et l’abduction, qui constituent trois catégories différentes de raisonnement. On ne perdra pas de temps ici à discuter les définitions hautement fantaisistes que donne Raoult de la déduction et de l’induction –  et qui vaudraient à tout étudiant en philosophie un zéro pointé.[53] Mais penchons-nous sur ce qu’il dit de l’abduction qui constitue selon lui la démarche scientifique par excellence. En philosophie des sciences, l’abduction constitue en général le raisonnement par lequel on part d’une observation pour ensuite en chercher une explication. Par exemple, si je vois de la lumière en rentrant chez moi (= observation), j’en conclus que ma femme est déjà rentrée (= conclusion par abduction). L’abduction se distingue de l’induction par le fait que l’induction est limitée aux entités et aux propriétés qui sont données dans l’expérience (si je vois dix cygnes blancs, les prédictions que l’induction me permettra de faire se limiteront aux prochains cygnes que je verrai et à leur couleur, sans me permettre d’introduire de nouvelles entités). Si vous avez bien suivi, vous aurez vite compris que l’abduction est le type de raisonnement que met en avant et valorise la conception falsificationniste de la science (au détriment de l’induction). C’est pourquoi l’abduction jouit d’une bien meilleure réputation que l’induction dans la philosophie des sciences contemporaine. On comprend donc pourquoi Didier Raoult donne le beau rôle à l’abduction (cela est cohérent avec le discours de l’épistémologie contemporaine), mais on peut aussi s’étonner : en effet, cela semble aller directement à l’encontre de sa vision inductiviste naïve de la science. Comment se sort-il de cette contradiction ?

            Tout simplement en redéfinissant complètement l’abduction de manière à la faire rentrer dans sa théorie préalable. Dans son pseudo-cours d’épistémologie, Raoult définit l’abduction de la façon suivante : “la découverte par hasard” – et dans sa conférence inaugurale à la soirée Contre la Méthode, il rajoute : “y a pas de raisonnement derrière” (11:56). C’est bien évidemment absurde, parce que l’abduction est précisément une forme de raisonnement, mais cette vision déformée lui permet de coller parfaitement à sa vision du monde : l’abduction c’est bien (il a entendu les philosophes le dire), ce qui est bien, c’est d’approcher le monde sans théorie préalable (c’est ce qui découle de son épistémologie naïve), et donc l’abduction, c’est le fait de découvrir les choses par hasard, autrement dit d’aborder la nature sans théorie ou raisonnement préalable qui viendrait parasiter la pure passivité du scientifique réceptacle de la sagesse de la nature.[54]

Une épistémologie pré-moderne plus que post-moderne

On a donc vu (1) que Raoult était incapable de lire les philosophes des sciences et (2) qu’il ne maîtrisait pas les concepts de base de l’épistémologie – ceux dont on est droit d’attendre d’un étudiant en philosophie qu’il les comprenne. Et j’ai montré en long, en large et en travers que cette incompréhension n’était pas seulement due à de potentielles limitations cognitives de la part de Didier Raoult, mais en grande partie à une forme de raisonnement motivé : il défend l’épistémologie qui l’arrange le plus, celle qui lui permet de se faire valoir.

Mais c’est là que certaines voix charitables pourraient s’élever pour défendre Didier Raoult : plutôt que d’interpréter toute cette débâcle épistémologique comme une incapacité (motivée) à comprendre ce qui ne l’arrange pas, ne faudrait-il pas plutôt y voir un projet révolutionnaire de remettre au goût du jour, envers et contre tout, une forme d’épistémologie qu’on aurait trop tôt enterrée ? Et plutôt que de fustiger sa méconnaissance des concepts de base de l’épistémologie, ne faudrait-il pas voir, dans la réinterprétation qu’il fait de ces notions, une conséquence de cette approche décidément iconoclaste?

La réponse est tout simplement : non ! Pourquoi ? Parce que Didier Raoult n’a pas conscience de véhiculer une épistémologie datant des XVIe et XVIIe siècles. Bien au contraire, en bon renégat et révolutionnaire autoproclamé, il est persuadé de faire de l’épistémologie “post-moderne”. Il suffit pour le constater de regarder le titre de son ouvrage sur le sujet : De l’ignorance et de l’aveuglement : Pour une science post-moderne. Ou le nom de la rubrique dans laquelle il a rédigé des chroniques pour Le Point pendant plusieurs années : La médecine post-moderne. Problème : sa conception de la science est aux antipodes mêmes de ce que serait une épistémologie (ou une science) post-moderne. On a vu que l’un des principes de base de l’épistémologie de Didier Raoult, c’est le culte de l’observation pure, neutre et dépourvue de théorie de la nature. Or, l’un des principes de base de l’épistémologie post-moderne (qu’on y adhère ou non), c’est qu’une telle observation pure et a-théorique est impossible : toute observation scientifique suppose déjà un cadre conceptuel théorique dont il est impossible de se défaire pour revenir à un mythologique “donné” pur et dépourvu de tout engagement théorique (cette idée était déjà présente chez Kuhn et Feyerabend, mais Raoult ne semble pas y avoir prêté attention).[55] En fait, si on veut voir dans Popper le représentant d’une épistémologie “moderne” qui serait ensuite dépassé par un Feyerabend “post-moderne”, il faut en conclure que l’épistémologie de Didier Raoult, parce qu’elle est “pré-Popperienne” et ignore nombre de leçons cruciales de l’épistémologie moderne, est une épistémologie qui est surtout “pré-moderne”.[56]

Le livre où Didier Raoult étale son embarrassante ignorance de la philosophie des sciences est en rupture de stock chez Amazon (NDLR)

Mais alors, pourquoi Raoult s’identifie-t-il comme un penseur “post-moderne” ? Là encore, on peut y voir le désir de vouloir passer pour un penseur en marge, toujours en rupture avec le consensus (représenté, on ne sait pourquoi, par l’épistémologie “moderne”). On peut aussi y voir le désir de trouver une justification pour son laxisme en matière de méthodologie : le post-modernisme est souvent présenté (à tort ou à raison, là n’est pas le sujet) comme un rejet du primat de la raison. Or, la méthode n’a-t-elle pas vocation à rendre plus rationnelle la pratique scientifique, à la soumettre aux principes de la raison ? Si le post-modernisme rejette la raison, c’est donc qu’il doit aussi rejeter la méthode.[57] Donc se proclamer post-moderne pourrait éventuellement donner un vernis “philosophique” et “intellectuel” à ce qui n’était jusque-là que de la mauvaise science (les post-modernes apprécieront).

Mais il existe aussi des raisons philosophiques – ou plutôt des malentendus philosophiques – qui conduisent Didier Raoult à rapprocher sa “pensée” de thèmes fréquemment trouvés dans le post-modernisme :

1) Le premier, c’est le constructivisme de Raoult, dont nous avons parlé plus haut. En effet, l’épistémologie post-moderne va souvent nier aux théories scientifiques la capacité de décrire le monde tel qu’il est, soit parce qu’elle juge qu’une telle objectivité est impossible, soit parce qu’il n’existe tout simplement pas de réalité objective auxquelles ces théories pourraient correspondre (selon les versions). Pour Raoult, ces affirmations peuvent être ramenées à l’idée instrumentaliste selon laquelle les théories ne sont que des instruments qui permettent de faire des prédictions et dont il faut se débarrasser une fois leurs limites atteintes. Cependant, cette dernière idée n’a rien de spécifiquement post-moderne. On la retrouve chez des auteurs plus classiques, comme Berkeley.

2) Deuxième thème : la généalogie et la déconstruction. Il est indéniable que nombre de philosophes post-modernes ont cherché à déconstruire les grands systèmes de pensée de leur époque en cherchant les présupposés parfois cachés qui pouvaient les structurer. La déconstruction constitue d’ailleurs pour Raoult l’essence même de la “French Theory”, comme il l’explique lui-même dans sa conférence inaugurale à la soirée Contre la Méthode (10:57). Et il est tout aussi indéniable que, dans cette recherche de déconstruction, certains des philosophes représentatifs de ce mouvement (par exemple Foucault) ont utilisé une méthode généalogique qui consiste à revenir à la genèse desdits systèmes de pensée. C’est pourquoi Raoult est persuadé qu’il fait de l’épistémologie post-moderne quand il explique comment, selon lui, la théorie darwinienne de l’évolution porte en elle certaines croyances d’origine biblique :

Chez Darwin, il ne faut pas sous-estimer l’importance de la vision biblique et de la Genèse dans sa théorie. La théorie du dernier ancêtre commun est une théorie qui est proche de celle d’Adam et Eve. C’est une théorie qui n’est pas soutenable scientifiquement, les espèces ne se créent pas instantanément avec un couple qui apparaîtrait ex-nihilo […] la théorie Darwinienne est toute empreinte de sa formation religieuse.[58]

Le célèbre Didier Raoult

De même quand il fait une genèse de notre amour pour les dichotomies et pour le système décimal :

Diviser le monde en deux est quelque chose qui est naturel chez un être symétrique comme nous et ceci ne correspond pas la plupart du temps à la réalité. A côté de cette dichotomie les autres modes de classification sont aussi dépendants de notre être profond.

Ainsi, le système décimal est lié au fait que les humains ont dix doigts qui les ont amenés à compter sur leurs doigts et à transformer le monde environnant en le segmentant en dix parties. Cette manière de compter, séparer, quantifier nous a aussi amené à la notion de seuil.[59]

Dans ces deux cas, Raoult fait une “généalogie” (historique et/ou psychologique) de certaines croyances et – ce faisant – attire notre attention sur certains préjugés qui pourraient “biaiser” notre réflexion. Cependant, il n’y a là rien de spécifiquement post-moderne et c’est une stratégie argumentative que l’on retrouve chez nombre de philosophes clairement “modernes”. Ainsi Pascal explique que l’homme qui refuse d’accepter que l’espace est divisible à l’infini le fait par orgueil et Hume propose une genèse psychologique de notre croyance en Dieu et en la causalité. De même, Malebranche (un auteur moderne que l’on pourrait difficilement qualifier de “post-moderne”) consacre une bonne partie de son ouvrage La Recherche de la Vérité à décrire les sources psychologiques des erreurs de jugement (il y fait entre autres une généalogie psychologique de l’idée selon laquelle les hommes ne sauraient connaître la vérité et de la croyance aux loups-garous). Autrement dit, il n’y a rien de particulièrement “post-moderne” à reconnaître que nos croyances peuvent être influencées par un certain nombre de facteurs et à faire une généalogie psychologique ou historique de ces facteurs.

Ce qui caractérise l’approche post-moderne, c’est l’idée que notre compréhension du monde est forcément “située” : nous aurons beau déconstruire les systèmes de pensée, il n’en restera pas moins que nous sommes forcés de penser à partir d’un tel système et de ses préjugés, et qu’il n’existe rien comme un point de vue objectif et neutre.[60] Et c’est là que Raoult échoue à comprendre le post-modernisme : pour lui, les “déconstructions” proposées par les post-modernes ne sont que des exercices préalables permettant au scientifique de se dépouiller de ses erreurs et de ses préjugés pour mieux atteindre un tel point de vue neutre et objectif. Autrement dit, il interprète la philosophie post-moderne à la lumière de Francis Bacon (qui n’est clairement pas un philosophe post-moderne) et la réduit à des thèmes et une méthode somme toute très classique :

Notre vision n’est pas neutre, photographique. Tout ce que nous voyons est intégré, transformé et comparé par analogie avec le contenu de nos visions intérieures. Cette reconstruction est un des éléments les plus importants dans l’aveuglement. Il explique pourquoi nous pouvons être en face d’événements extrêmement clairs graphiquement et ne pas les voir […] Derrida, un philosophe français, père du politiquement correct, est un de ceux qui dans le courant du XXème siècle a le plus attaqué la prison du langage. Il a bien entendu analysé la structure binaire des qualifications (réalité/apparence ; présence/absence ; nature/culture, inné/acquis) et il a complexifié profondément l’expression de la parole. Afin d’échapper à la prison des mots et en particulier en distinguant la parole écrite de l’oralité en particulier du fait de, dans son oeuvre majeure, ‘La différance’ avec un a.[61]

L’Elite

Autrement dit, là où un philosophe post-moderne dirait simplement qu’il contribue à créer un cadre de pensée différent en déconstruisant le cadre de pensée dominant, Raoult interprète l’effort des post-modernistes d’un point de vue classique en y voyant un effort pour débarrasser la pensée des erreurs dont elle est prisonnière et atteindre un point de vue plus neutre et plus objectif. Encore une fois, tout est réinterprété à l’aune de la purification inductiviste telle qu’on la retrouvait chez Francis Bacon (notez l’usage de l’expression “prison du langage” qui renvoie aux idoles de la place publique de Bacon). Ainsi, si Raoult prise le post-modernisme, c’est parce qu’il y voit un énième avatar de la recherche de la pureté scientifique, de la recherche de l’objectivité par élimination des biais – ce qui est un total contresens sur ce qu’est le postmodernisme. En atteste sa description de l’idole de la place publique de Bacon :

Enfin la dernière idole est l’idola fori, l’idole de la place du marché qui est l’idole du langage (du forum, de la place du marché). Si la langue, le mot, ce que nous voyons n’existe pas ou pire encore si les mots existants empêchent l’émergence d’un fait nouveau nous sommes face à un obstacle considérable, en particulier parce que ces mauvaises définitions empêchent la réanalyse, empêchent de voir les choses. A mon avis, ce sont les philosophes postmodernes français qui ont permis d’avoir une grande lucidité sur ce domaine. Foucault, Deleuze, Derrida et Lacan ont remis en cause la définition qui empêche de voir la réalité.[62]

3) Le troisième et dernier point de contact entre Raoult et le postmodernisme, c’est Nietzsche. En effet, même si on peut discuter sur le fait de savoir si Nietzsche lui-même doit être considéré comme un philosophe post-moderne[63], il ne fait aucun doute  qu’il  constitue une source d’inspiration majeure (et une référence importante) pour le post-modernisme. Cela dit, se réclamer de Nietzsche ne fait pas automatiquement de vous un post-moderniste (il existe de très nombreux philosophes qui se disent nietzschéens ou inspirés par Nietzsche qui n’accepteraient pas pour autant cette étiquette) – surtout quand on n’a pas bien lu Nietzsche, ce qui est apparemment le cas de Raoult.

En effet, sans rentrer dans les détails (car j’y reviendrai dans un prochain article), le Nietzsche de Raoult est un Nietzsche fantasmé : une sorte de personnage un peu illuminé qui rejetterait toute logique et toute cohérence et donnerait la part belle à l’intuition dans le développement de la connaissance, quitte à prêter aux artistes une capacité quasi-magique à percevoir des vérités dont le scientifique prisonnier de la méthode ne dispose pas. Ce Nietzsche imaginaire est bien utile à Raoult : il lui permet de faire l’éloge de l’intuition géniale contre la raison et donc contre la méthode, mais il suffit de connaître un peu Nietzsche pour voir que ce personnage n’a pas grand-chose à voir avec le Nietzsche réel et son oeuvre, qui mettent régulièrement l’accent sur la méthode (Nietzsche était philologue à la base et compare souvent le bon scientifique au bon philologue, qui procède rigoureusement au lieu de se laisser aller à l’inspiration).

On voit donc que, même si Raoult est persuadé de défendre une épistémologie et une science “post-moderne”, il n’en est rien : il rate complètement les thèmes principaux de la philosophie post-moderne pour en faire une relecture qui la réduit à l’effort de se débarrasser de ses biais et de ses préjugés (ce qu’est la philosophie depuis Socrate).[64] Cette incompréhension s’étend même à l’auteur dont il se réclame le plus (Nietzsche), dont on peut légitimement se demander s’il l’a réellement lu. Autrement dit, impossible de voir dans Raoult le chantre révolutionnaire du retour à une épistémologie “à l’ancienne” : il n’a pas conscience du côté dramatiquement suranné de sa vision de la science.

Conclusion : l’opportunisme épistémologique de Didier Raoult

En 1996, le physicien Alan Sokal publiait dans la revue d’études culturelles Social Text un article complètement fantaisiste accumulant les erreurs en mathématique et en physique.[65] Dans un ouvrage publié avec le physicien Jean Bricmont, il explique qu’une des motivations derrière le canular était de dénoncer la façon dont les concepts mathématiques et physiques pouvaient être utilisés dans le cadre des sciences humaines de façon à “intimider” intellectuellement des interlocuteurs incapables d’évaluer leur pertinence. Les deux auteurs en profitaient au passage pour signaler que ces notions étaient d’ailleurs souvent maltraitées et mal comprises par les “intellectuels” qui les brandissaient.

Raoult n’est peut-être pas un canular (et tout cas pas volontaire), mais on trouve dans sa rhétorique une inversion de ce schéma : un chercheur en sciences de la nature qui brandit des noms, des citations et des concepts venus des sciences humaines et sociales pour intimider et réduire au silence les autres scientifiques qui viendraient remettre en cause ses travaux et ses conclusions. Et, comme dans le canular susmentionné, aucun de ces concepts n’est utilisé correctement. Il ne s’agit là que de poudre aux yeux. Il suffit de connaître un tant soit peu le domaine pour réaliser que non seulement ses références sont loin d’être originales (au contraire, elles sont éculées, vues et revues), mais qu’il ne les maîtrise pas du tout. Un peu comme un bachelier qui se serait contenté de lire de travers une fiche de quatre-cinq citations à replacer pendant son oral de rattrapage.

Mais dans le cas de Didier Raoult, l’utilisation qu’il fait de l’épistémologie ne s’arrête pas au name-dropping et à l’intimidation intellectuelle.[66] Elle fait aussi partie d’une vaste opération de storytelling consacrée à faire passer pour un génie incompris. Et pour bien saisir la nature de cette opération, il faut bien comprendre la situation d’où il part : il a beau être un scientifique bien établi et avoir accumulé de nombreuses publications, il n’est pas réputé pour la rigueur de ses méthodes. De plus, ses théories (sur l’évolution des espèces ou sur l’existence d’un quatrième domaine du vivant) ne sont pas particulièrement prises au sérieux par les autres spécialistes de ces domaines. Enfin, il est connu pour son caractère peu agréable et même parfois vindicatif (comme le montre son portrait dans Science). Rien de bien glorieux, d’autant plus que son manque de rigueur méthodologique a été de nombreuses fois pointé du doigt depuis ses premières annonces sur le COVID-19.

Pour se faire passer pour un génie, il fallait donc que Raoult procède à une “inversion de toutes les valeurs”[67] : qu’il fasse passer son manque de méthode, son isolement dans la communauté scientifique et sa personnalité problématique pour des indices positifs et donc pour des marques de génie. C’est ce que lui permet son utilisation de l’épistémologie : le manque de méthode devient signe de créativité, son isolement devient un refus de se soumettre au consensus et ses sautes d’humeur sont simplement des manifestations de son génie.

De plus, ce renversement s’appuie sur une matrice rhétorique assez simpliste : ce que j’approche “l’effet Reine des Neiges”. Dans le conte d’Andersen du même nom, un miroir maléfique est brisé et ses fragments viennent se loger dans le cœur de différents individus, les conduisant à devenir “froids” et “insensibles”. Or, que font ces gens “froids” et “insensibles” ? Des mathématiques et de la science ! Voici ce qui arrive à un petit garçon (Kay) dont le coeur est “corrompu” par un morceau de miroir :

Dès lors, il ne joua plus aux mêmes jeux qu’auparavant : il joua à des jeux raisonnables, à des jeux de calcul. Un jour qu’il neigeait (l’hiver était revenu), il prit une loupe qu’on lui avait donnée, et, tendant le bout de sa jaquette bleue au dehors, il y laissa tomber des flocons. « Viens voir à travers le verre, Gerda, » dit Kay. Les flocons à travers la loupe paraissaient beaucoup plus gros ; ils formaient des hexagones, des octogones et autres figures géométriques. « Regarde ! reprit Kay, comme c’est arrangée avec art et régularité ; n’est-ce pas bien plus intéressant que des fleurs ? Ici, pas un côté de l’étoile qui dépasse l’autre, tout est symétrique ; il est fâcheux que cela fonde si vite. S’il en était autrement, il n’y aurait rien de plus beau qu’un flocon de neige. ».

Hans Christian Andersen

L’horreur absolue, donc ! Ce que reflète ce passage, c’est un stéréotype bien connu (et bien étudié) qui est toujours prégnant : la science va de pair avec un manque de sensibilité, de “chaleur”. A l’inverse, une sensibilité aux arts, aux lettres et à la philosophie sont souvent perçues comme indices de “chaleur” et “d’humanisme”. Or, comme il est courant de reprocher aux médecins leur manque de chaleur, Raoult va jouer sur cette carte et essayer de paraître “meilleur” et “plus chaleureux” que ses collègues en faisant croire qu’il possède une véritable culture humaniste. Une stratégie qui semble avoir fonctionné, étant donné qu’une partie de ses adorateurs semblent persuadés que, contrairement aux autres médecins, il se soucie vraiment de ses patients et se rend personnellement à leur chevet.

Cependant, cet humanisme n’est que de façade. Comme nous l’avons vu, Raoult ne comprend rien aux philosophes qu’il lit – probablement parce qu’il ne s’en soucie guère. Si l’on considère en outre que, de livre en livre, de conférence en conférence et d’interview en interview, Raoult parle toujours de la même poignée d’auteurs et tourne sur la même demi-dizaine de citations, on est forcé de constater que la philosophie n’est pour lui qu’une stratégie de communication, une discipline pour laquelle il n’a aucune affinité particulière mais dans laquelle il a vu un moyen de plus de se faire valoir. Ne vous laissez donc pas piéger : Raoult n’est pas un humaniste, pas plus qu’il n’est philosophe. Tout au contraire, il fait partie de ces gens qui ne prennent pas les humanités au sérieux et n’y voient qu’un vague “supplément d’âme” qui leur servent surtout à paraître intelligent dans les cocktails mondains ou à impressionner un public pas assez informé pour détecter la supercherie. Son attitude contribue en fait à dévaluer la philosophie en la réduisant à un vague réservoir d’idées où l’on irait piocher ce qui nous arrange, là où elle a pour vocation d’être avant tout un apprentissage de la pensée critique et rigoureuse.

En résumé : (1) Raoult utilise la philosophie comme moyen d’intimidation intellectuelle et comme stratégie de communication, alors que (2) il ne s’intéresse pas à la philosophie en tant que telle et ne cherche pas à en apprendre quoique ce soit. Ces deux éléments réunis définissent donc un rapport instrumental et cynique à la philosophie. Loin d’être l’anarchiste épistémologique qu’il prétend être en se référant à Feyerabend, Raoult est en fait un opportuniste épistémologique, qui n’utilise l’épistémologie que pour justifier ses méfaits après coup.

Remerciements

Pour leurs commentaires sur une version précédente de cet article, je remercie 264335, bugin, Wassel Bousmaha, Nick Brown, Sebastian Dieguez, Thomas Durand, Juliette Ferry-Danini, Yann Guillet, Grey Knight, Jean-Loïc Le Quellec, Romain Ligneul, Ladislas Nalborczyk, Valentin Ruggeri, Raphaël Taillandier.


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NOTES

[1] Pour l’utilisation du terme “épistémologiste” par Didier Raoult, voir son interview avec Apolline de Malherbe, mais aussi le Chapitre 17 de son ouvrage De l’Ignorance et de l’Aveuglement. Bien entendu, la blague, c’est que le terme n’existe pas en français – on parle généralement “d’épistémologues”.

[2] Voir par exemple ici, ici, ici et ici.

[3] Intitulé De l’ignorance et de l’aveuglement : Pour une science postmoderne, publié en 2015 en version électronique uniquement sur CreateSpace Independent Publishing Platform.

[4] Conférence “Contre la Méthode”, disponible ici.

[5] “Contre la Méthode” (10:17).

[6] “Contre la Méthode” (10:17).

[7] “Contre la Méthode” (00:45).

[8] Comme me l’a fait remarquer Romain Ligneul, on pourrait penser que cette conception de la science devrait conduire Didier Raoult à voir les “Big Data” d’un bon oeil. Cependant, comme nous allons le voir, la conception de l’observation de Didier Raoult en fait une connexion directe, d’essence quasi-mystique, entre le scientifique et la nature. Il suffit d’ailleurs de voir comment il distingue les “Big Data” du “real world” dans sa méta-analyse : “Studies were classified as “big data” studies when conducted on electronic medical records extracted by public health specialists and epidemiologists who did not care COVID 19 patients themselves. Conversely, studies were classified as “clinical studies” when mentioning details of treatments (dosages, duration, contraindications, monitoring…) and conducted by authors physicians (infectious diseases and internal medicine specialists, and pulmonologists) who cared COVID-19 patients themselves.” (Million, M., Gautret, P., Colson, P., Roussel, Y., Dubourg, G., Chabriere, E., … & Lagier, J. C. (2020). Clinical Efficacy of Chloroquine derivatives in COVID-19 Infection: Comparative meta-analysis between the Big data and the real world. New Microbes and New Infections, 100709)

[9] Francis Bacon, Novum Organum (traduction par Michel Malherbe et Jean-Marie Pousseur, PUF, 1986), Livre II, Aphorismes 11 et 12.

[10] Dans l’introduction de son ouvrage Conjectures et Réfutations, Popper tacle cette conception de la science en la décrivant comme “religieuse”, étant donné qu’elle donne un rôle central à des “rites de purification”.

[11] Dans Conjecture et Réfutations, Karl Popper explique que, pour garder le sens qu’avait l’expression dans le contexte de l’époque, interpretatio naturae ne devrait pas être traduit “interprétation de la nature” (qui donne une impression de subjectivité) – des traductions plus appropriés serait “lecture de la nature” ou “déchiffrement de la nature”.

[12] Dans sa “Leçon de Science”, Raoult dit quelque chose d’assez similaire en citant Pasteur pour dire que le “bon” chercheur doit préparer son intellect pour se mettre en situation de trouver quelque chose “par hasard” (17:00).

[13] Dans son livre De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Raoult attribue aussi à Bacon une sixième idole : “l’idole de l’espèce” (idola species), qui n’apparaît pourtant pas dans les texte de Bacon. Après enquête, je suis parvenu à la conclusion que Raoult avait dû finir par confondre le latin specus (caverne) avec species et qu’il avait ensuite cru que le latin species signifiait “espèce” (comme l’anglais species). Bref, une double confusion rendue d’autant plus grave pour le latiniste que, de toute façon, il aurait fallu écrire idola speciei (pour le génitif).

[14] Le culte de la “neutralité” et de “l’objectivité” comme fondements de la méthode scientifique ne se limite pas à Didier Raoult et son fandom – il est aussi très prégnant au sein de certaines communautés sceptiques. Il conduit généralement à conclure que les sciences humaines et sociales (qui portent sur des questions sur lesquelles il est difficile d’être “neutre” et “impartial”) ne peuvent pas être véritablement des sciences.

[15] De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 1.

[16] Il est intéressant de noter que Nietzsche (une des références constantes de Raoult) partageait cette vision de la science. Mais il en tirait la conclusion logique que le bon scientifique devait par nature être une personne incroyablement ennuyeuse et sans véritable personnalité (à force de se couper de ses passions et de ses désirs personnels). Comme on le verra, Raoult ne souscrit pas à cette image du “bon scientifique”, qui ne lui permettrait pas de faire passer son caractère exécrable pour des manifestations nécessaires de son génie scientifique.

[17] Cette conclusion est bien évidemment ridicule. Aucun scientifique n’a jamais rempli la section “conflit d’intérêt” d’un article en écrivant des choses comme : “J’avais la certitude que mon hypothèse était la bonne” ou “j’avais le sentiment que ça marcherait”.

[18] De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 1. Toutes les erreurs d’orthographe et de syntaxe dans les citations de Didier Raoult sont présentes dans le texte d’origine (du moins dans la version que j’en ai).. Comme me l’a fait remarquer Sebastian Dieguez : “un truc qui n’a pas été assez souligné”, c’est que “Raoult écrit vraiment comme un pied”.

[19] De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 4.

[20] De l’ignorance et de l’aveuglement, Chapitre 4. Dans sa conférence d’ouverture à la soirée Contre la Méthode, Raoult répète bien que “il ne faut pas croire aux théories” (13:03).

[21] Cette méfiance à l’égard des théories est l’un des deux facteurs qui explique la méfiance de Raoult à l’égard des modèles, surtout quand ceux-ci prétendent prédire des phénomènes qui n’ont jamais été observé (d’où son insistance sur le fait que le scientifique ne saurait être un prophète). Après tout, les modèles ne sont rien d’autres que des prédictions basées sur une théorie. Quand Raoult se lance tout de même dans des prédictions, il préfère se référer à son expérience passée, et supposer que les choses se dérouleront comme elles se sont déjà déroulées. (Le second facteur est sa difficulté à comprendre les mathématiques : “C’est une des raisons pour lesquelles je n’aime pas la modélisation, j’ai horreur des formules mathématiques complexes que souvent je ne comprends pas !”, De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 15).

[22] Génie qui sera selon toute probabilité un homme, à en croire Raoult. En effet, au Chapitre 19 de son livre De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Raoult développe sa théorie selon laquelle le fait d’avoir un chromosome Y et un chromosome X (au lieu de deux chromosomes X) rend les hommes plus sensibles aux mutations génétiques, ce qui aurait pour conséquence qu’il y a plus de variabilité dans les compétence des hommes (plus de “ratés”, mais aussi plus de “génies”) : “Il existe plus d’hommes aux deux extrêmes, aux extrêmes de la réussite et aux extrêmes de l’échec absolu. Je ne sais pas jusqu’à quel point la modification des conditions environnementales arrivera à entraîner une répartition de cette courbe qui est probablement aussi ancienne que l’humanité. Je pense qu’elle ne changera pas beaucoup à l’avenir.”

[23] C’est en vertu de cette conception du “bon scientifique” que Raoult se sent obligé dans une interview à Paris Match de préciser “j’ai une mémoire hors du commun dans mon domaine de recherche”, alors que cela ne semble à première vue avoir aucune pertinence pour évaluer ses travaux.

[24] Dans l’oeuvre de Didier Raoult, ce thème se traduit par l’idée selon laquelle il est absurde de considérer que toutes les scientifiques sont égaux et que toutes les paroles scientifiques se valent.

[25] Didier Raoult est bien connu pour avoir affirmé que “le consensus, c’est Pétain” dans la même interview à Paris Match.

[26] Dans “Contre la Méthode” (02:54), Didier Raoult esquisse une différence entre “recherche” et “découverte” (avant d’affirmer que ce qui l’intéresse, c’est la découverte et pas la recherche) et dans laquelle il rejette la recherche “en meute”.

[27] De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 13. Là encore, le texte est fidèle à l’original.

[28] De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 14. Cela explique peut-être pourquoi Raoult reste flou et change souvent d’avis sur le stade auquel doit fonctionner son traitement. Après tout, l’explication lui importe peu dès lors qu’on peut observer que le traitement fonctionne.

[29] De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 14.

[30] Raoult “présente” la philosophie de Popper dans son ouvrage De l’Ignorance et de l’Aveuglement (Chapitre 17), mais aussi dans sa conférence “Contre la Méthode” et dans sa “Leçon de science”.

[31] “Contre la Méthode” (03:15).

[32] “Leçon de Science” (01:40).

[33] “Contre la Méthode” (05:18).

[34] De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 17.

[35] “Contre la Méthode” (05:30).

[36] Dans son ouvrage De l’ignorance et de l’aveuglement, Raoult défend la même interprétation de Popper (Chapitre 17), mais ne fournit absolument aucune référence.

[37] Authentique : allez lire le Phédon.

[38] Karl Popper, In Search of a Better World (Routledge, 1994), p. 59.

[39] Dans sa conférence inaugurale à la soirée Contre la Méthode, Raoult retient une troisième chose de Karl Popper : l’idée selon laquelle les querelles sémantiques n’auraient aucun intérêt. Là encore, je ne vois pas bien à quoi il fait référence, ni l’intérêt de citer Popper pour une idée aussi répandue dans l’histoire de la philosophie (voir par exemple Le Pragmatisme de William James).

[40] “Leçon de Science”, (02:45).

[41] L’inductivisme doit aussi faire face à d’autres problèmes plus complexes. Parmi ceux-ci, on trouve le fait que la généralisation par induction ne peut pas être vierge de toute théorie ou hypothèse préalable comme le voudrait Raoult. En effet, toute généralisation est guidée par des présupposés sous-jacent sur ce qui est généralisable ou non. Imaginez par exemple qu’un explorateur découvre une nouvelle espèce d’oiseau et qu’il en a observé jusqu’ici 10 spécimens : les 10 étaient capables de voler, avaient une tache rouge sur l’aile droite et étaient des mâles. Allez-vous en conclure que tout individu normalement constitué appartenant à cette espèce sait voler ? Sûrement. Allez-vous en conclure que tout individu normalement constitué appartenant à cette espèce a une tache rouge sur l’aile droite ? Peut-être pas. Allez-vous en conclure que tout individu normalement constitué appartenant à cette espèce est un mâle ? Sûrement pas. Comme on le voit, la généralisation inductive est guidée par des hypothèses tacites.

[42] La réfutation de la théorie par l’expérience ne se fait pas induction mais sur le modèle d’un raisonnement déductif appelé Modus Tollens : (1) Si la théorie était vraie, on devrait observer T, (2) On n’observe pas T, (3) Donc la théorie n’est pas vraie.

[43] Mais c’est effectivement ce que concluent certaines personnes qui acceptent parfois sans le savoir cette épistémologie inductiviste. Comme il paraît absurde de supposer qu’aucun scientifique n’avait jamais pensé à observer le monde avant Galilée, il faudra alors rajouter qu’ils en étaient empêchés par diverses autorités philosophiques, théologiques ou religieuse qui luttaient contre la vérité (on blâmera en général Aristote). C’est ce genre de conception naïve de la méthode scientifique qui sous-tend une certaine réception méprisante d’Aristote dans le grand public. A ce sujet, on pourra regarder la vidéo de Mr Phi sur Aristote.

[44] Ce caractère “expérimental” de la science moderne avait déjà été reconnu par Kant dans la seconde préface de la Critique de la Raison Pure : “Quand GALILÉE fit rouler ses sphères sur un plan incliné avec un degré d’accélération dû à la pesanteur déterminé selon sa volonté […] ce fut une révélation lumineuse pour tous les physiciens. Ils comprirent que la raison ne voit que ce qu’elle produit elle-même d’après ses propres plans et qu’elle doit prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements, selon des lois immuables, qu’elle doit obliger la nature à répondre à ses questions et ne pas se laisser conduire pour ainsi dire en laisse par elle ; car autrement, faites au hasard et sans aucun plan tracé d’avance, nos observations ne se rattacheraient point à une loi nécessaire, chose que la raison demande et dont elle a besoin. Il faut donc que la raison se présente à la nature tenant, d’une main, ses principes qui seuls peuvent donner aux phénomènes concordant entre eux l’autorité de lois, et de l’autre, l’expérimentation qu’elle a imaginé d’après ces principes, qui ne laisse dire tout ce qu’il plaît au maître, mais, au contraire, comme un juge en fonctions qui force les témoins à répondre aux questions qu’il leur pose” (traduction Mireille Thisse-André).

[45] Et, à l’inverse, un scientifique peut avoir raison mais sur un simple “coup de chance” (s’il n’avait pas de bonnes raisons à l’appui de son hypothèse quand il l’a formulée). Ainsi, contre l’argument “vous verrez qu’il avait raison”, le fait que l’histoire valide l’hypothèse d’un scientifique ne signifie pas nécessairement qu’il était meilleur que les autres.

[46]De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 17.

[47]De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 17.

[48] Yanis Roussel, un doctorant de Didier Raoult, fait un contresens similaire quand il affirme : “la science n’est pas fait de consensus. La science est faite de bataille”… juste avant de citer Kuhn. On espère juste que sa thèse ne portera pas sur la philosophie ou l’histoire des sciences.

[49] Thomas S. Kuhn, La Structure des Révolution Scientifiques (traduction par Laure Meyer, 1983, Flammarion), p.31.

[50] La Structure des Révolutions Scientifiques, p. 218.

[51] Mais Didier Raoult est incapable de se contenter d’être un bon scientifique “normal” (c’est-à-dire de faire de nouvelles découvertes au sein d’un paradigme commun). Il lui faut absolument être un génie dont les découvertes bouleversent notre paradigme et entraînent une révolution scientifique. On peut voir dans ce besoin la source de son obsession contre Darwin (qui représente le paradigme dominant en biologie) et son insistance à vouloir faire croire que certaines de ses découvertes vont à l’encontre du darwinisme.

[52] Comme me l’a fait remarquer un collègue, Raoult semble parfois tenter par une sorte du pluralisme, dans la mesure où il semble très ouvert (1) à des visions religieuses (par exemple dans le cas de l’évolution des espèces) et (2) à des approches pseudo-scientifiques (comme la biodynamie). Dans le cas (1), son pluralisme s’explique par sa conviction que la question de l’évolution appartient au domaine des croyances religieuses et pas à celui de la science : “Je suis aussi irrité par les Darwinistes forcenés qui sont sûrs qu’ils peuvent combler les trous de connaissance, que par les créationnistes que je renvoie dos à dos. En revanche ceux qui se posent la question de la manière dont on peut remplir notre ignorance pour donner un sens à tout ça, l’impulsion qui génère la mobilité des gènes ? Le sens de la diversité des êtres ? Peu importe leurs choix, ceci ne me choque pas à condition que ça ne devienne pas une règle imposable à tous, et que plus personne n’ait le droit de contester, compte tenu du fait que ce n’est jamais qu’une théorie, qu’une opinion ou qu’une religion qui déduit une hypothèse de connaissances incomplètes.” (De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 4). Dans le deuxième cas (2), son éloge de certaines pratiques s’explique encore une fois par sa valorisation de l’expérience. Il décrit ainsi la biodynamie comme une “pratique empirique” (c’est-à-dire basée sur l’expérience). On pourrait dire que Raoult est pluraliste en termes de “croyances”, mais qu’il ne l’est pas en termes de méthode scientifique.

[53] Pour une présentation claire et détaillée des différences entre déduction, induction et abduction, on pourra se rapporter au billet de blog rédigé par Quentin Ruyant sur le sujet. Pour une synthèse très brève des réactions des philosophes au pseudo-cours de philosophie des sciences de Raoult, on peut consulter cette vidéo.

[54] A l’inverse, il redéfinit l’induction (dont il a probablement entendu que c’était “mal”) pour en faire l’inverse de ce qu’il préconise (ce qui est ironique, vu que sa vision de la science est clairement inductiviste). Dans sa conférence inaugurale à la soirée Contre la Méthode, il définit l’induction de la façon suivante : “l’induction, c’est je pense que pour expliquer ça, il pourrait y avoir ça et je me donne les conditions pour démontrer que l’idée que j’ai des choses est exacte” (11:40). Mais ce que décrit grossièrement ici Raoult c’est la combinaison d’abduction (passage de l’observation à une explication hypothétique) et de déduction (déduction des prédictions que l’on peut tirer de mon explication hypothétique afin de les tester) qui est caractéristique de la conception falsificationniste de la science. Cela n’a donc rien à voir avec l’induction (on peut même dire que c’est tout sauf de l’induction). Mais comme pour Raoult (1) induction = mal, (2) aborder le réel avec des théories = mal, il en déduit que l’induction doit consister à chercher des explications et à les tester. Encore une fois, tout (y compris les concepts les plus basiques) est révisé et traduit en fonction de sa vision du monde personnelle.

[55] C’est ce que les philosophes appellent parfois la “charge théorique de l’observation”. A ce sujet, on pourra consulter ce billet de blog suivant de Quentin Ruyant et cette vidéo de Raphaël Taillandier qui explore la question dans le contexte de la philosophie de Kuhn.

[56] Et on pourrait enchaîner en concluant que Raoult ne propose pas une vision révolutionnaire, mais réactionnaire de la méthode scientifique.

[57] On peut voir que Didier Raoult souscrit à cette vision du post-modernisme dans le passage suivant : “Derrida, comme ensuite Deleuze et Guattari font le choix d’écrire d’une manière extraordinairement complexe et pas du tout organisée d’une façon cartésienne. C’est un véritable choix, cette complexité qui rend l’oeuvre difficile est pour moi à mettre en parallèle avec le maître de toute cette école, Nietzsche, celui-ci en s’exprimant par aphorismes, parfois contradictoires, déstructurait aussi la pensée pseudo-logique.” (De l’Ignorance et de l’Aveuglement, Chapitre 11).

[58] De l’ignorance et de l’aveuglement, Chapitre 5.

[59] De l’ignorance et de l’aveuglement, Chapitre 11.

[60] Cela ne conduit pas nécessairement à un relativisme : on peut accepter qu’un objet (par exemple un bâtiment) est toujours nécessairement vu d’un certain point de vue sans pour autant nier l’existence de propriétés objectives et absolues de ce bâtiment (sa forme, sa taille, etc.). Cependant, il est difficile de nier que certains mouvements post-modernes se réclament du relativisme.

[61] De l’ignorance et de l’aveuglement, Chapitre 11.

[62] De l’ignorance et de l’aveuglement, Chapitre 1. La mise en gras du mot “réalité” est de mon propre fait, car il indique clairement que Raoult n’a rien compris à la radicalité du postmodernisme.

[63] J’ai personnellement argumenté contre cette idée dans un ancien article.

[64] Un thème post-moderne que Raoult se garde bien d’aborder, c’est l’idée (défendue par Latour et Rorty) selon laquelle les “faits scientifiques” n’existent justement que parce qu’il y a consensus de la communauté scientifique à leur sujet (pour le dire autrement : c’est le consensus qui crée les faits). Bien entendu, ce thème n’arrange pas les affaires de Raoult, car il rend impossible le mythe du chercheur solitaire qui irait découvrir les faits en nageant à contre-courant du consensus des médiocres.

[65] Sokal, A. D. (1996). Transgressing the boundaries: Toward a transformative hermeneutics of quantum gravity. Social Text, 46/47, 217-252

[66] Puisque l’on parle de name-dropping, faisons juste remarquer que tous les titres de chapitres de l’ouvrage De l’ignorance et de l’aveuglement sont en fait… des citations. Il y a même un chapitre dont le titre est une succession de deux citations.

[67] Dans une optique nietzschéenne, on peut comparer cela au soulèvement des “faibles” qui, par ressentiment, vont ériger leurs faiblesses en vertu et les qualités des forts en vice.

Article initialement publié en avril 2018 dans la revue  Sécurité et stratégie, vol. 29, no. 1, 2018, pp. 71-78… avant un surprenant retrait. Ce texte a donc été écrit avant les déboires judiciaires de Carlos Ghosn au Japon, qui démarrent en novembre 2018, et n’a pas été modifié depuis.

Auteurs :

  • Thomas C. Durand, Directeur Scientifique de l’Association pour la Science et la Transmission de l’Esprit Critique (ASTEC)
  • Thibault Renard, Responsable Intelligence Economique à CCI France

Résumé

L’« affaire Renault », qui a défrayé la chronique en 2011 sur fond d’espionnage industriel, est revenue récemment sur le devant de la scène. D’abord, avec le renvoi en mars 2017 de quatre personnes devant le tribunal, donc le principal suspect, Dominique Gevrey,[1] accusé d’escroquerie au renseignement.

Ensuite avec la rediffusion le 28 septembre 2017 du documentaire  « L’étrange affaire des espions de Renault », de Pierre Chassagnieux et de Stéphanie Thomas dont la première diffusion sur France 3 ne s’était pas faite sans heurts[2]. Enfin, la sortie de « Nous savons », pièce de théâtre d’Etienne Parc, inspirée de l’affaire et présentée au festival « théâtre en Mai » à Dijon en mai 2017[3].

Dans l’attente du procès qui en constituera l’épilogue et permettra de dégager les responsabilités, « L’affaire Renault » est, au-delà de son aspect spectaculaire, révélatrice de l’impact des biais cognitifs dans le management d’une grande entreprise, mais également dans le traitement qui en est fait par le monde médiatique. Plus que la recherche systématique d’un coupable, elle doit nous interroger sur nos propres croyances et notre rapport à l’information.

Article

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« L’entendement humain, une fois qu’il a adopté une opinion, conduit toutes choses à la soutenir et s’y accorder. Et bien qu’il y ait un plus grand nombre d’éléments de l’autre côté, il les néglige et méprise, ou bien par quelque distinction les écarte et les rejette, de sorte que par cette forte et pernicieuse prédétermination, l’autorité de sa conclusion antérieure puisse demeurer inviolée. » Francis Bacon, Novum organum, 1620.

L’ « affaire Renault » défraya la chronique en 2011. Commencée par une lettre anonyme le 17 août 2010, elle s’emballe médiatiquement en janvier 2011, avec le licenciement quasiment en « prime-time » par Renault  de trois cadres supérieurs accusés d’espionnage industriel au profit de la Chine. Mais l’affaire prend une tournure politique, et suite à l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « espionnage » confiée à la DCRI, l’absence de preuves éclate au grand jour, le dossier s’effondre, et dès mars 2011, le procureur de la République de Paris Jean-Claude Marin estime que l’affaire d’espionnage présumé chez Renault ne relève en réalité que d’une « possible escroquerie au renseignement ».

Après un emballement médiatique sans précédent et une crise diplomatique entre la France et la Chine, non seulement les enquêtes de la DCRI et les révélations journalistiques disculperont les 3 cadres, mais les investigations révéleront des scénarios similaires dès 2008, à l’occasion de deux autres enquêtes visant des salariés, en Russie et en Belgique. L’enquête judiciaire conclura à l’« existence de manœuvres frauduleuses afin de tromper le groupe Renault quant à la réalité des suspicions de corruption pesant sur les différents cadres », au sein même du propre service de sécurité de Renault.

Une « affaire » chargée symboliquement et culturellement.

L’un des points les plus frappants de l’« Affaire Renault » est la mise en accusation. Celle-ci a lieu au sein de l’entreprise d’abord, devant l’opinion publique ensuite. Lors de l’entretien préalable à leur licenciement, qui est en réalité un interrogatoire, les trois taupes présumées ne sont pas exposées à des faits, mais à des soupçons assortis d’une sentence où le doute est absent : « nous savons ». Cette sentence et cette certitude vont s’incarner ensuite via le PDG de Renault, Carlos Ghosn, qui décide de s’exprimer dans un entretien au Journal du dimanche, puis lors de la « grand messe » télévisuelle que constitue le journal de 20h de TF1. Prenant la France entière à témoin, il y déclare « Nous avons des certitudes. Si on n’avait pas de certitudes, nous n’en serions pas là ». Concernant les preuves, « elles sont multiples. »[4]

Bien sûr, lorsque l’on connaît la suite de l’histoire (reconnaissance de l’erreur par Renault, excuses publiques, réintégration et indemnisation, plusieurs démissions dont celle du numéro 2 Patrick Pélata, réorganisation de la sécurité…), l’erreur est manifeste. Mais du point de vue des biais cognitifs, il s’agit avant tout d’un piège qui se referme : car celui qui dit « je sais » aura toutes les peines du monde à se dédire, à revoir son jugement, à s’excuser auprès de celui qu’il accuse à tort. Ce coup de bluff, où l’institution met son poids et sa légitimité dans la balance, rend les dénégations des accusés semblables à celles de coupables et ne peut qu’alimenter la mécanique de confirmation.

Historiquement, cette mécanique n’est pas sans rappeler l’infernale logique inquisitoriale et la méthodologie employée pour statuer sur la culpabilité des prévenus. L’ordalie est une épreuve par laquelle l’accusé peut montrer son innocence soit en échappant à la brûlure ou à ses séquelles (ordalie par le feu), ce qui nécessite un phénomène d’ordre surnaturel sans lien avec l’objet de son accusation, ou bien en n’échappant pas à la noyade (ordalie par l’eau) ce qui lui permet d’éviter le bûcher, mais pas la mort. Dans ces conditions, être accusé, c’est déjà entendre le tocsin. C’est le propre des procès en sorcellerie : quand la procédure est lancée, qu’est-ce qui pourrait bien l’arrêter ? Comment prouve-t-on que l’on n’est pas une sorcière ? Comment prouve-t-on que l’on n’est pas un traître ou un espion ?

Ces questions et cette prise de conscience sont issues d’un processus d’identification à l’accusé et non à l’accusateur, et permettent d’exiger de ce dernier qu’il ne renverse pas la charge de la preuve. Cette identification, le public va y être confronté avec la diffusion par la presse des enregistrements des entretiens des 3 accusés, Michel Balthazard[5], Bertrand Rochette[6] et surtout celui de Matthieu Tenenbaum où sera prononcé le fameux « nous savons »[7]. L’affaire Renault prend alors une dimension émotionnelle, qui lui fera quitter le domaine du fait divers pour celui du symbole d’un système, avec comme aboutissement la création de la pièce de théâtre « Nous savons » d’Etienne Parc en 2017. Le public, à l’origine téléspectateur distant, y devient le témoin physique de l’affrontement entre l’humain et la procédure. « Les preuves ne sont pas suffisantes mais les mesures sont lancées. Les dés sont jetés. Le mal est fait. C’est fascinant. »[8]

Le principe de la présomption d’innocence est la conclusion logique obtenue dans l’histoire du droit à ce constat que l’innocence ne se prouve pas, contrairement à la culpabilité. On ne doit donc pas chercher des preuves de ce qui ne se prouve pas, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut retenir que les éléments de preuves qui vont dans le sens de l’accusation. Plusieurs jugements de justice (prudhommes en France, tribunal du travail au Luxembourg…) pour des affaires similaires de renvoi de cadres en Belgique ou en Russie suite à des accusations, avaient précisément donné tort à Renault pour absences de preuves.

Ces jugements, qui constituaient autant de signaux forts, ne remirent cependant pas en question la mécanique en place, car d’autres forces étaient à l’œuvre. Des forces qui « ne sont pas à chercher dans une quelconque cabale, elles n’appartiennent à aucune coterie ni société secrète, elles sont dans notre tête, implantées là pour la simple raison que des milliers de générations en ont tiré avantage pour survivre. Ces fossiles de l’histoire de notre psyché, ce sont les biais cognitifs. Ils sont nos ennemis les plus redoutables dans la compréhension de la nature, mais ils représentent aussi la trace la plus intime, la plus troublante, des mécanismes de l’évolution de notre lignée. »[9]

Une affaire d’abord révélatrice de la profondeur de nos biais cognitifs.

Carlos Ghosn présentera des excuses publiques, à nouveau sur TF1, le 14 mars 2011[10]. Mais des questions demeurent. On pourrait s’étonner que des hommes et des femmes hauts placés dans la hiérarchie d’une grande entreprise moderne se soient adonnés à une logique qui ressemble tant à une chasse aux sorcières. Intuitivement, on s’attend à ce que ce niveau de responsabilité s’accompagne d’une rigueur intellectuelle, d’une capacité d’adaptation et d’une rationalité exemplaire. Or, on comprend aujourd’hui par exemple que « selon la théorie du facteur accommodant, notre attitude au raisonnement flexible et à la rationalisation permet précisément de parvenir à (…) récolter les fruits de la malhonnêteté tout en conservant une image positive de nous-même. »[11]

Récapitulatif des facteurs influant sur la malhonnêteté (Dan Ariely)

Par ailleurs, croire que la rationalité nous immunise contre les biais cognitifs, c’est oublier qu’Homo sapiens considère qu’un énoncé est véridique quand il peut le justifier. Si les biais cognitifs sont nombreux (leur énumération peut aller de 5 principaux à plusieurs dizaines…), nous nous focaliserons ici sur l’un des plus puissants : le biais de confirmation. En général, nous commençons par croire une proposition si elle s’inscrit dans ce que nous pensons déjà savoir, si elle vient confirmer des attentes, si le contexte ne nous incite pas à en douter. D’abord nous croyons, et ensuite nous cherchons si cette croyance est justifiée. Malheureusement, cette recherche dépend beaucoup de notre motivation à croire, et nous versons spontanément dans ce qu’on appelle le biais de confirmation. Ainsi, les gens « préfèrent prendre en compte les informations qui confirment leur choix plutôt que celles qui sont en contradiction avec leur choix »[12].

Plus l’énoncé que nous commençons par croire nous « arrange » par sa simplicité ou sa cohérence avec nos présupposés, plus nous chercherons (inconsciemment) à le confirmer. Ce qui pourrait alors s’apparenter à une intuition utile peut bien souvent s’avérer être en réalité un préjugé délétère. Cela passe par une recherche motivée des informations, par une interprétation des informations disponibles ou encore par une mémorisation sélective de ces informations. Des deux « vitesses de la pensée », telles que décrites par le Nobel d’économie Daniel Kahneman[13], le « Système 1 » rapide, intuitif et émotionnel prend le pas sur le « Système 2 » plus lent, plus réfléchi, plus contrôlé et plus logique[14]. Cette pensée motivée est à l’œuvre dans l’affaire Renault, et on pourrait trouver de nombreux exemples. En voici quelques-uns.

« Si on n’a plus confiance dans un cadre dirigeant, il doit partir. Qu’il ait commis une faute ou non » aurait dit Carlos Ghosn[15]. Dès lors, évidemment on est très motivé à trouver la faute pour pouvoir justifier le renvoi. On serait embarrassé de trouver des preuves d’innocence. Du reste, peut-être tous les acteurs ont-ils fait preuve d’une rationalité supérieure à la moyenne en temps normal. Mais cette affaire avait acquis un statut extraordinaire. On soupçonnait d’espionnage plusieurs cadres très influents. L’enjeu était de taille, la pression importante, et le prix de l’erreur élevé. Le contexte de l’affaire était des plus favorables aux biais que nous avons soulignés.

Autre exemple, le fait d’avoir la conviction qu’une « puissance » est à l’œuvre dans l’ombre est également un facteur favorisant le biais de confirmation, voire la théorie du complot. Ainsi, la mise en accusation de la Chine a non seulement contribué à médiatiser l’affaire, mais a aussi renforcé la chaîne de décision dans sa conviction que « quelqu’un » était à l’origine de la corruption supposée, ce que l’on appelle le biais d’agentivité (ou biais d’intentionnalité). 

Une anecdote, tirée de l’ouvrage de Matthieu Suc dédié à l’affaire[16], illustre le biais de confirmation à l’œuvre. Renault propose à l’un des espions présumés d’aller en Suisse avec ses accusateurs pour constater l’existence d’un compte à son nom, et le cas échéant apprendre qui aurait pu l’ouvrir.

Ils sont sur place, doivent attendre le lendemain matin que la banque ouvre, quand Dominique Gevrey annonce qu’il a une nouvelle information de sa « source » secrète. Les comptes auraient été clôturés quelques temps auparavant. Les enquêteurs de Renault décident de ne pas pousser plus loin cette vérification. Ils n’iront pas à la banque. Leur raisonnement est celui-ci : on ne trouvera pas le compte au nom de Rochette. Il est donc inutile d’aller vérifier. Leur interprétation : Ils se sont donnés le mot pour fermer leurs comptes ; et cela est un comportement de coupable. Tout cela est parfaitement cohérent et de nature à justifier ce qui doit être justifié : la culpabilité des accusés et donc leur renvoi.

Mais dans les faits, les enquêteurs ne savent véritablement qu’une seule chose : que Dominique Gevrey rapporte un propos de sa source. Peut-être faudrait-il en douter et se rendre tout de même à la banque pour savoir si le compte de Rochette, quand bien même il serait fermé, a existé par le passé. Cette vérification, n’ayant pas pour but d’obtenir une preuve incriminante, est abandonnée. Evidemment, si la culpabilité de Dominique Gevrey (qui a récemment échoué à contester aux prud’hommes son licenciement par Renault[17]) est confirmée par le futur procès, alors cette virée suisse n’aura été qu’une mascarade. Mais une mascarade rendue possible grâce aux biais vus plus haut.

Toutes les entreprises sont victimes des biais cognitifs.

Mais cet abandon de la rationalité n’est pas l’apanage de Renault. Dans des situations de forte incertitude, il est tentant d’externaliser la responsabilité d’un potentiel échec. L’incertitude provoque un sentiment de perte de contrôle qui a besoin d’être compensé. Au moment de prendre une décision importante, risquée, quand s’offrent des alternatives difficilement départageables, des chefs d’entreprise loin d’être stupides font ainsi appel à des médiums, à des graphologues, des astrologues[18] ou à n’importe quel moyen irrationnel de chercher des informations supplémentaires sur lesquelles fonder une décision.

C’est en partie alarmant, car on préférerait que des jugements importants ne dépendent pas de méthodes aussi discutables et privées du moindre début de preuve d’efficacité[19]. Mais c’est aussi en partie bon signe : ces responsables ont d’une certaine manière conscience qu’il leur manque des informations, c’est un constat précieux, et il faudrait le valoriser mieux qu’en ayant recours à des expédients dont le seul effet est de faciliter la prise de décision… pas de l’éclairer.

La prise en compte de l’impact des biais cognitifs dans les stratégies et les décisions managériales est peut-être la meilleure arme contre les erreurs invisibles qui aboutissent soit à des réussites mal comprises soit à des échecs retentissants dont nous risquons d’attribuer la responsabilité aux qualités et défauts des acteurs en oubliant les effets majeurs du contexte. Des outils existent. Par exemple, pour provoquer une prise de conscience du biais de confirmation, existe « la tâche de sélection de Wason ».

La tâche de sélection de Wason est la suivante :
Vous devez vérifier que la règle “S’il y a une voyelle d’un côté d’une carte, alors il y a un nombre pair de l’autre” est vraie, en retournant un minimum de cartes. Quelles cartes devez-vous retourner ?

La tâche de sélection de Wason et ses variantes[20], simples en apparence, atteignent un taux d’échecs de plus de 90%, les personnes testées cherchant à confirmer la règle, plutôt qu’à la réfuter. Il est alors aisé de comprendre que, y compris dans un cadre professionnel et même si nous nous considérons comme des êtres rationnels,  « le raisonnement est souvent utilisé uniquement pour justifier une croyance déjà établie. (…) Finalement, lorsque le raisonnement guide nos choix, il nous oriente vers une option facile à justifier plutôt que vers une meilleure solution. »[21]

Heureusement, les entreprises et les organisations ne sont pas démunies. Diverses méthodes ont été mises au point pour lutter contre les biais cognitifs, notamment en remettant en avant le rôle majeur de l’analyse, sans laquelle le renseignement n’a aucune valeur[22]. Parmi elles, on peut en retenir deux.

L’analyse d’hypothèses concurrentes d’abord. Mise au point par Richards J. Heuer, ancien vétéran de la CIA où il a travaillé pendant près de 24 ans dans le contexte de la Guerre Froide. Cette analyse applique au renseignement le critère de la “réfutabilité” de Karl Popper. Fondée sur la psychologie cognitive, la Méthode ACH (Analysis of Competing Hypothesis)[23] se développe en 8 étapes clés, fondées sur la recherche d’alternatives et d’hypothèses contestant nos informations, ce qui permet de réduire les biais cognitifs. Elle s’avère particulièrement adaptée aux questions et situations controversées.[24]

Certaines organisations utilisent également les méthodes dites « par opposition » dont la plus célèbre est celle de « l’avocat du diable ». Un membre du groupe se voit confier le rôle d’être en opposition à la pensée dominante. En introduisant ainsi volontairement de la dissonance cognitive, l’objectif est de lutter contre le conformisme et la pensée de groupe en amenant les décideurs à entendre informations et arguments que leurs préférences tendent à discréditer d’emblée[25].

Toutefois, il ne faudrait pas réduire « L’Affaire Renault », aux seuls effets des biais cognitifs. D’autres mécanismes psychologiques ont pu être à l’œuvre, comme par exemple celui dit de « fraude collaborative »[26]. Mais il ne s’agit surtout pas ici de succomber à l’effet Dunning-Kruger[27] et de se substituer aux conclusions des enquêtes menées par la DCRI, la justice, les journalistes ainsi que par les nombreux audits ayant eu lieu chez Renault dans le cadre de sa réorganisation interne.

Les responsabilités sont désormais pour la plupart établies, et on peut espérer que le procès à venir permettra d’éclairer les dernières zones d’ombre, comme par exemple l’origine de la lettre anonyme. Mais l’Affaire Renault conserve cette force illustrative de la puissance des biais cognitifs, qui peuvent amener à déstabiliser un groupe d’envergure mondiale. 

Conclusion : Un documentaire qui tombe dans le piège qu’il prétend dénoncer.

Dans l’attente de l’épilogue judiciaire qui viendra avec le procès de 4 personnes dont celui du principal accusé, Dominique Gevrey, l’épilogue médiatique a eu lieu avec la sortie du documentaire « L’étrange affaire des espions de Renault », de Pierre Chassagnieux et de Stéphanie Thomas, pour qui « la question du film c’est « comment en est-on arrivé là ? », la question n’est pas sur la manière dont l’entreprise s’est substituée à la police, mais d’enquêter sur un management interne à Renault. »[28]. Y est notamment présentée la version de Patrick Pélata, numéro 2 et directeur général délégué de Renault à l’époque[29].

Mais là où l’émission « Affaires Sensibles » de France Inter visait l’objectivité[30], ce documentaire, dans sa dernière partie, délaisse l’affaire et ses conséquences (l’enquête judiciaire, les audits internes) pour se livrer à un « audit accablant du management sous Ghosn »[31]. Reliant l’affaire Renault aux suicides du Technocentre avec « le témoignage de la veuve d’Antonio Barros (…), [qui] donne juste envie de traduire tous ces assassins par procuration devant la justice, une bonne fois pour toutes. »[32], il joue la carte de l’émotion et accrédite l’idée que le « vrai » coupable court toujours. Coupable idéal en la personne de Carlos Ghosn, icône économique déclenchant fascination ou répulsion dans le monde médiatique, et entretenant parfois des relations tumultueuses avec le monde politique.

Il ne s’agit pas ici d’ôter à Carlos Ghosn toute responsabilité dans l’Affaire Renault. Ce dernier ne fut pas avare d’erreurs, comme par exemple celle de refuser d’informer la DCRI qu’en plus des 3 cadres accusés par la « source », figurait également le directeur général de Nissan, Toshiyuki Shiga. La lecture a posteriori des faits ne doit toutefois pas se faire sans précautions, car nous avons tendance à surestimer les causes internes et à minimiser les causes contextuelles (c’est le biais nommé erreur fondamentale d’attribution), de sorte que nous cherchons des coupables plus volontiers que nous ne cherchons des explications sur les déterminants à l’origine des événements.

La tendance à la rationalisation, vouloir absolument donner du sens aux événements, est également un biais puissant[33]. Il est en effet séduisant de penser qu’à l’issue de l’Affaire Renault, Carlos Ghosn sauva d’abord sa tête et son système en sacrifiant ses subordonnés. Mais, à l’heure où l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est devenue en 2017 premier constructeur mondial, et Carlos Ghosn reconduit à sa tête pour un dernier mandat de 4 ans[34], on peut effectuer l’interprétation inverse : prendre des décisions difficiles, « baisser la tête, foncer et prier pour que ça se termine »[35] et refuser de démissionner pour ne pas fragiliser l’Alliance Renault-Nissan, fut à l’origine du succès actuel de cette dernière. Et, qui sait, peut-être que le futur procès apportera un nouveau regard sur des faits pourtant en majorité connus. Qu’une telle lecture, totalement différente, puisse sembler tout à fait cohérente est le signe qu’il faut se montrer prudent dans nos interprétations.

« L’étrange affaire des espions de Renault » cherche donc à fabriquer un coupable, posture qui ressemble à l’erreur même à l’origine de l’Affaire Renault. Dans une étrange mise en abyme, ce documentaire tombe à son tour dans le biais de confirmation qu’il prétendait dénoncer, ultime illustration de la puissance de nos biais cognitifs, contre lesquels le combat que nous menons ne connaîtra jamais de fin.

Bibliographie

« Toute la vérité (ou presque) sur la malhonnêteté », Dan Ariely, septembre 2017, éditions Rue de l’échiquier.

« L’Ironie de l’évolution », Thomas Durand, février 2018, Editions Seuil

« Psychology of intelligence analysis », Richards J. Heuer, 1999, édité par la CIA

 « Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée », Daniel Kahneman, septembre 2012, éditions Flammarion

« Renault, nid d’espions », Matthieu Suc, novembre 2013, éditions du Moment


Références

1 « Fausse affaire d’espionnage chez Renault : quatre personnes renvoyées devant le tribunal », le Monde / AFP, 16 mars 2017

2 « Affaire Renault, le documentaire qui encombre France Télévisions », Économie Matin, 7 mars 2016

3 « « Nous savons » création d’Etienne Parc inspirée de l’affaire d’espionnage chez Renault en 2011 », France Culture, 25 mai 2017

[4] « Carlos Ghosn : Renault a des « certitudes » sur l’affaire d’espionnage », Le Monde / AFP / Reuters, 16 mars 2011

5 « Quand Jean-Yves Coudriou annonçait sa mise à pied à un cadre de chez Renault », Le Point, 15 avril 2011

6 « Un cadre de chez Renault convoqué par Pélata dans le cadre de la fausse affaire d’espionnage », Le Point, 15 avril 2011

7 « Renault: l’enregistrement de la mise à pied de l’un des cadres », L’Express, 14 avril 2011

8 « L’Affaire Renault, matière théâtrale imparable », Pariscope, 22 janvier 218

9 Ouvrage « L’Ironie de l’évolution », Thomas C. Durand, février 2018, éditions Seuil, février 2018

10 « C. Ghosn : « je présente mes excuses personnelles aux trois cadres » », TF1, 14 mars 2011

[11] Ouvrage « Toute la vérité (ou presque) sur la malhonnêteté – Comment on ment à tout le monde, à commencer par soi-même », Dan Ariely, septembre 2017, éditions Rue de l’échiquier

[12] « Peut-on s’extraire du biais de confirmation lors de la prise de décision ? », Département d’études cognitives de l’École Normale Supérieure, 19 décembre 2017

[13] « Ces biais cognitifs qui nous gouvernent », Les Echos, 5 novembre 2018

[14] Ouvrage « Système 1/Système 2 : les deux vitesses de la pensée », Daniel Kahneman, septembre 2012, éditions Flammarion

[15] Ouvrage « Renault, nid d’espions », Matthieu Suc, novembre 2013, éditions du moment 

[16] Ouvrage « Renault, nid d’espions », Matthieu Suc, novembre 2013, éditions du Moment. 

[17] « Faux espions chez Renault: le barbouze perd aux prud’hommes. », L’Express, 29 septembre 2017

[18] « L’astrologie joue-t-elle un rôle dans le destin des cadres français ? », BFM Business, 17 octobre 2015

[19] « Astrologie et recrutement en entreprise !», épisode 11 de la Chronique radio « L’heure du doute », Mosaïque FM, 18 décembre 2017

[20] « Raisonner de façon correcte (Testez votre logique) », épisode 10 de la chaine youtube Hygiène Mentale, 22 avril 2016

19 « La théorie argumentative du raisonnement », thèse de doctorat en Sciences cognitives d’Hugo Mercier, soutenue à Paris, EHESS, en 2009

[22] « L’analyse du renseignement aux Etats-Unis : entre art et science », Damien Van Puyvelde, Revue Sécurité & Stratégie, 2015

[23] Ouvrage « Psychology of intelligence analysis », Richards J. Heuer, 1999, édité par la CIA

[24] Livre Blanc « Méthodes d’analyse appliquées à l’intelligence économique », Université de Poitiers, juin 2010

[25] « L’approche cognitive de la stratégie d’entreprise », Hervé Laroche et Jean-Pierre Nioche, Revue Française de Gestion, 2006.

[26] Ouvrage « Toute la vérité (ou presque) sur la malhonnêteté – Comment on ment à tout le monde, à commencer par soi-même », Dan Ariely, septembre 2017, éditions Rue de l’échiquier.

[27] L’effet Dunning-Kruger, ou effet de surconfiance, est un biais cognitif selon lequel les moins qualifiés dans un domaine surestiment leur compétence. (wikipedia)

[28] « L’interview : Stéphanie Thomas, les espions de Renault », France Inter, 10 septembre 2016

[29] « Espionnage : l’ex bras droit de Carlos Ghosn se confesse », Challenges, 19 juillet 2016

[30] « Renault et le scandale des faux espions chinois », émission Affaires sensibles, France Inter, 24 novembre 2016

[31] «  Ne ratez pas : « L’Etrange Affaire des espions de Renault » », TéléObs, 28 septembre 2017

[32] « Du thriller d’espionnage au documentaire social », L’Humanité, 28 Septembre 2017

[33] « La Rationalisation », épisode 4 de la chaine youtube La Tronche en Biais, 23 juin 2015

[34] «  Carlos Ghosn reconduit à la tête de Renault, Thierry Bolloré devient numéro deux », Le Monde, 15 février 2018

[35] « Carlos Ghosn, confidences du n°1 mondial », Le Point, 20 juillet 2017

Préambule

La zététique que nous pratiquons sur la Tronche en Biais et sur la Menace Théoriste (qui n’est pas LA zététique, mais notre zététique) n’est pas politique au sens où la question de la couleur politique des gens n’est pas un critère déterminant pour nous attaquer à leur discours ; nous ne nous associons à aucun partie, à aucune famille de l’échiquier traditionnel (même si nous avons dans la vie nos convictions, et que celles-ci influent sur le choix des sujets que nous traitons). Notre démarche n’est politique que dans le sens où nous assumons un militantisme pro-raison, pro-science dans l’arène publique. Dire bien haut qu’il faut fonder les décisions collectives et individuelles sur les meilleures connaissances, c’est une forme d’acte politique. Nous n’avons pas vocation à nous attaquer à tel ou tel groupe idéologique en particulier, mais seulement à souligner les abus de rhétorique et les discours manipulateurs, essentiellement quand ils cultivent une forme de confusion avec la parole scientifique (question de champs de compétence). Si Salim Laïbi reçoit ce traitement aujourd’hui, c’est parce qu’il a décidé de s’attaquer à nous, de s’adonner à l’injure, mais surtout parce qu’il diffuse des idées fausses et dangereuses en prétendant avoir réfuté notre travail sur la vaccination.

Nous n’avons pas la culture du clash, ne souhaitons pas nous y convertir, mais nous souhaitons faire comprendre à tous les illuminés qu’ils n’ont pas envie qu’on s’intéresse à eux. Nous n’en avons pas spécialement envie non plus, puisque notre premier objectif est de parler de choses intéressantes.

NB : Le texte ci-après, et la vidéo qui correspond, contient toute une section qui rappelle le parcours et les hauts faits passés de Salim Laïbi. C’est une forme d’argument ad hominem. L’ad hominem est généralement un sophisme quand il est employé pour discréditer une personne au lieu de répondre sur le fond de son argumentaire. Ici je réponds d’abord à l’argumentaire sur le tétanos, mais ensuite mon objectif est d’exposer le personnage afin de poser la question de la confiance qui peut lui être accordée, ce qui est pertinent s’agissant d’un influenceur dont les suiveurs viennent sur nos pages tenir des propos qui montrent qu’ils sont mal informés et peu aptes à remettre en question ce qu’ils entendent de sa bouche. J’invite le spectateur à remettre en question son jugement, à rechercher le contexte des énoncés produits par M Laïbi. Avec cet objectif en tête, l’ad hominem devient licite. Mais, bien sûr, il doit être manipulé avec prudence et retenue, et on ne doit jamais le confondre avec un argumentaire destiné à réfuter une allégation précise. Dans un monde parfait, l’ad hominem serait totalement proscrit.


Si vous n’aimez pas le clash, je vous félicite et je vous encourage à laisser la vidéo tourner en fond sans la regarder ni même l’écouter. Si vous mettez un pouce pour le référencement, c’est génial. Je vous dis à bientôt avec du contenu beaucoup plus intéressant.

Pour ceux qui restent avec moi malgré tout…  Si j’ai passé tout mon dimanche sur cette vidéo c’est parce qu’un dentiste marseillais, figure du monde identitaire de la dissidence a décidé qu’il pouvait débunker les debunkeurs parce que ce monsieur est un furieux antivax très mécontent de notre travail sur ce sujet.

Globalement je m’en tape, mais je reçois des dizaines de commentaires de gens qui réclament une réaction parce que ce monsieur nous aurait débunké, atomisé etc.

Son nom : Salim Laïbi. Son argument : le tétanos.

Je vais d’abord revenir sur ses propos faux et dangereux à propos du tétanos. Parce que le problème est qu’il ne sait pas de quoi il parle et qu’il semble physiologiquement inapte à s’en rendre compte. Salim Laïbi n’a pas compris la chose suivante, pourtant disponible en quelques clics pour les internautes les moins incompétents.

À propos du tétanos

Le tétanos est une maladie mortelle (30% de mortalité en France). La bactérie Clostridium tetani qui vit dans le sol, sécrète une molécule neurotoxique. C’est la toxine qui tue quand la bactérie entre dans le corps. Ceux qui survivent ne sont généralement pas immunisés à une future infection, car leur système immunitaire n’a pas enregistré l’agression. En effet, la toxine est mortelle à une dose inférieure à celle nécessaire pour que le système immunitaire produise une réponse et une mémoire. La vaccination est efficace car elle consiste à injecter une dose suffisante de toxine atténuée pour que le corps fasse que réaction et enregistre une mémoire immunitaire.

Monsieur Laïbi prétend que la vaccination ne sert à rien puisque les toxines ciblent les nerfs et éviteraient donc le système immunitaire. Je suggère qu’il révise sa médecine pour comprendre que les toxines n’apparaissent pas dans les nerfs mais y migrent en passant par le système interstitiel qui est plein d’anticorps circulant. C’est d’ailleurs tout l’intérêt du système mémoire d’avoir en permanence des anticorps circulant dans le sang mais surtout dans l’espace interstitiel.

Au passage, je me permets de signaler qu’un ami médecin estime que monsieur Laïbi, sur cette question du tétanos, est un débile. Consultez la page Wikipédia du tétanos (et surtout les sources fournies là-bas) si vous voulez vous informer plus en détail.

Voilà. Ci-dessous la vidéo critiquée par Salim Laïbi où, déjà, tout cela était expliqué…

Mise en contexte plus large : qui est Monsieur Laïbi ?

Ceux qui choisissent de croire monsieur Laïbi quand il dit quelque chose qui a le bonheur de leur plaire savent-ils à qui ils veulent faire confiance ?  Savent-ils que monsieur Laïbi rejette la théorie de l’évolution, qu’il croit pouvoir corriger l’équation d’Einstein[1]… qu’il tient des propos royalistes et volontiers intégristes ? Qu’il croit aux chemtrails ? Qu’il est contre l’avortement et pour la peine de mort ? Savent-ils que ce monsieur, homophobe et antisémite, croit à Satan et aux illuminatis ?  L’islam de monsieur Laïbi est d’ailleurs assez dégénéré, teinté d’un ésotérisme très « théologiquement incorrect », et rétrograde sur le plan de  la morale : monsieur Laïbi défend les châtiments corporels comme l’amputation,  ainsi que l’esclavage.

Sur l’attentat du 11 septembre, il promeut très vite les théories du complot, il nie qu’un avion a percuté le Pentagone et il a même déclaré en 2007 qu’il se réjouissait des attentats[2].

Je vais citer un extrait de la fiche qui lui est dédiée sur le wiki de la Dissidence :

« Il est connu pour avoir des théories complotistes, souvent jugées délirantes par ses détracteurs. Parmi ces théories, il affirme notamment dans une vidéo que le nom de l’Etat caucasien de Géorgie (dont le nom remonte au IXème siècle) provient du prénom du milliardaire George Soros. De ce fait il  accuse le milliardaire de diriger la Géorgie. Dans le même temps, il accuse ce dernier, pourtant américain et connu pour avoir provoqué la chute de la livre sterling en 1992, d’être un agent britannique. »

Source : https://dissidence.wikia.org/fr/wiki/Salim_La%C3%AFbi

Je cite Aziz Zemouri dans Le Point :

« Il concentre surtout ses attaques contre les homosexuels, les juifs, les franc-maçons, les musulmans pas assez radicaux à son goût, et pousse ses partisans à la sédition en les incitant à la violence armée “avec des kalashnikovs” contre les institutions républicaines. Il appelle ses troupes à faire tomber la démocratie et la République, qu’il considère comme “judéo-maçonnique” »

Selon Salim Laïbi il n’y a pas de « vrai islam en France ». Si un l’Islam existait, (c’est-à-dire celui qu’il prône) « BHL aurait été assassiné (…) car ce type est un criminel, un assassin, un voyou… Charlie hebdo aurait brûlé avec Wal à l’intérieur » (source une conférence dont le versement sur YouTube date de 2013).

Ces idées sont-elles compatibles avec le mouvement des Gilets Jaunes dont il cherche à séduire les membres ?

Pour vous montrer le mode de raisonnement…

Salim Laïbi trouve pertinent de faire remarquer que la fédération française de Football « FFF » correspond au nombre 666 en gématrie. Et de s’étonner que la France gagne la coupe du monde en 1998 puisque 1998 est égal à 666 x 3[3]. Qui voudrait confier sa santé à celui qui trouve malin de tenir de tels propos publiquement ?

L’avis de Nabe sur le personnage est lisible ici : http://www.nabesnews.com/mystere-salim-dans-les-porcs/?fbclid=IwAR01tGcBV2ROENwij70lCYdiL3v4mdHjO8f9cvnRHmCWbwhISb-sxW72SfY

Issu de la haute bourgeoisie algérienne proche du pouvoir politique, il est longtemps le webmestre et l’ami de l’écrivain Marc-Edouard Nabe puis en devient l’ennemi. En 2010 il créé même une série de vidéos toutes destinées à critiquer son ancien ami , il publie son numéro de téléphone personnel ; il brûle un tableau que Nabe avait peint et lui avait offert… diffuse la vidéo de l’autodafé sur Internet .. Et il est condamné à 4500€ de dommages et intérêts en 2018.

Après Nabe, il se rapproche ensuite de Soral et Dieudonné dont il reçoit une « Quenelle d’or » en 2010, avant de se fâcher avec eux à leur tour. Soral le traite de « dentiste obèse », et Salim Laïbi entame une nouvelle série de vidéos pour se venger de son nouvel ex-ami qu’il traite de «psychopathe» et de «schizophrène», ce qui n’est pas très sage de la part d’un médecin selon le code de déontologie. Soral, évidemment lui intente deux procès. Laïbi et Soral ont chacun été condamnés pour avoir diffamé l’autre…[4] [Edit : la condamnation de S Laïbi a finalement été annulée en appel en novembre 2019). On a des champions. Monsieur Laïbi  a l’air plus savant dans l’art de la délation que dans celui de la libre pensée.

  • En 2017, condamné pour diffamation après une plainte de Noémie Montagne, la compagne de Dieudonné, il supprime la vidéo où il répandait des rumeurs sur sa vie sexuelle.
  • En 2018, le journal Le Point faisait déjà remarquer[5] que l’ordre des médecins se montre, comme souvent, incapable de prendre des mesures à l’encontre des propos anti-scientifiques que monsieur Laïbi répand en faisant étalage de son titre de médecin.

Un médecin, donc, qui ne comprend rien à la vaccination et au tétanos. Mais qui voudrait faire la leçon.

Et alors ?

Je suppose que la plupart des gens ignorent tout ça, et on peut alors leur pardonner d’avoir cru trop vite ce que leur disait un type qui leur inspire confiance. Mais ils devraient sans doute en tirer des leçons et vérifier un peu ce qu’on leur dit.

Quand aux autres, ceux qui savent tout ça et estiment malgré tout que ce monsieur est digne de confiance sont inaccessibles à la parole critique que je défends, et je ne dispose pas d’assez de temps et d’énergie pour les raisonner. Il faudra qu’il fassent d’abord un gros travail sur eux, si possible avec l’aide de leurs proches, de leurs amis. Il va falloir qu’ils admettent qu’ils ont pu être manipulés par un dentiste à cause de l’attrait qu’exerce la partie du discours dans laquelle il se reconnaissent et qu’ils pensent ne pas trouver mieux défendue ailleurs.

Mais, par pitié, ne me demandez pas de passer plus de temps à contredire ce gougnafier phocéen.

Un dernier point sur la question des conflits d’intérêt.

Nous recevons en quantité non négligeable l’injonction à dire qui nous paie. Alors je vais vous le dire. Je suis le seul salarié de l’ASTEC. L’ASTEC a pour revenu principal les recettes liées la chaîne Youtube : vos dons sur Hello Asso et Tipeee pour lesquels je vous remercie. Les liens sont d’ailleurs dans la description si vous souhaitez nous aider. L’argent ne va pas dans ma poche, contrairement au Tipeee de monsieur Laïbi, je crois, mais sur le compte de l’ASTEC. L’ASTEC touche également l’argent lié à nos conférences et formations.

Nous n’avons jamais été embauchés par l’Etat comme monsieur Laïbi le prétend. J’ajoute que les fonctionnaires sont des gens embauchés par l’état pour lesquels j’ai en général le plus profond respect. En 5 ans, l’ASTEC a reçu moins de 15.000€ de subvention par le ministère de la recherche et l’agglomération du Grand Nancy.

Je suis donc salarié de l’ASTEC. Je touche également des droits d’auteur de la part de la SCAM pour ces vidéos, de la part de la SACD pour mes pièces de théâtre et j’ai quelques droits d’auteur sur mes livres. Compte tenu de tout cela, mes revenus atteignent presque le niveau du salaire médian français selon les chiffres de l’INSEE en 2019 pour l’an 2016, revenu médian qui est de 1789€ net mensuel. Et je ne m’en plains pas du tout.

Ce chiffre indique que la moitié des français touchent plus et que l’autre moitié touche moins.

Ceux qui veulent voir mon CV n’ont qu’à chercher, on le trouve sur Internet.

Depuis 5 ans, sur cette chaîne, je répète que ce type d’information n’a aucune pertinence pour évaluer la véracité d’un propos ; ce qui compte c’est la qualité du raisonnement et la qualité des sources. Salim Laïbi raisonne comme une poire, ses sources sont conspirationnistes. Et quant à ses revenus… Eh bien posez-vous la question !

Prenez garde aux idées que vous acceptez de mettre dans votre tête !

Acermendax

[1] à 50min de cette vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=qpPNHOZ5Pxw&feature=youtu.be

[2] à 18min de cette vidéo https://www.youtube.com/watch?v=f2eHd9n2ShQ

[3] Source : « Mystère Salim dans Les Porcs » De Marc-Edouard Nabe

[4] https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2017/03/14/alain-soral-condamne-a-2-000-euros-d-amende-pour-diffamation-d-un-polemiste-marseillais_5094358_1653578.html et https://www.egaliteetreconciliation.fr/Salim-Laibi-reconnu-coupable-de-diffamation-publique-envers-Alain-Soral-53475.html

[5] https://www.lepoint.fr/justice/qui-protege-salim-laibi-le-libre-penseur-d-extreme-droite-08-06-2018-2225368_2386.php

Les psychanalystes répondent-ils correctement aux critiques adressées à leur discipline ?

La psychanalyse a bonne presse en France, ce n’est rien de le dire. Les radios et les télés en font tellement la promotion que le français moyen ne peut que croire que la psychanalyse est LA science de l’esprit humain. Les gens confondent psychanalystes, psychologues, psychothérapeutes et psychiatres, et cette confusion s’étend aux tribunaux où des pseudo-expertises pèsent sur la justice, comme dans les campus où des étudiants inscrits pour apprendre la psychopathologie se voient inculquer des principes non scientifiques issus des chapelles psychanalytiques en position de force dans leur université.

Une tribune s’est élevée contre cette confusion :

Extrait :

« En France, des étudiants en psychologie et des internes en médecine reçoivent encore fréquemment à l’université un enseignement psychanalytique livré avec le mépris de la médecine, le rejet de la nosographie internationale des maladies mentales, le refus des traitements adaptés recommandés par la Haute Autorité de Santé, la défiance envers les politiques de santé et le rejet de tout contrôle ou évaluation de leur pratique. Dans certaines universités, les étudiants apprennent à contester le principe même de la démarche scientifique au motif que la science serait une croyance. Ils sont ensuite attirés à l’extérieur pour y recevoir une formation obscurantiste où les pathologies sont réduites au complexe d’Œdipe ou à la mère pathogène, l’ensemble étant masqué sous une rhétorique absconse qui déstabilise ses auditeurs. Nous estimons que ces étudiants sont placés en danger d’emprise sectaire et, plus important, que les patients en psychiatrie paient le prix fort d’une prise en charge digne d’un autre âge. »

Alors, bien sûr, des psychanalystes entendent défendre leur vision des choses et leur pratique d’une discipline qui a déserté le monde scientifique un peu partout à l’exception notable de la France. Regardons un peu comment ils s’y prennent. S’ils ont de bons arguments, leur rhétorique sera propre, directe, sourcée, et nous aurons notamment des exemples précis où la psychanalyse apporte un bénéfice démontré aux gens qui y ont recours. Examiner la qualité des arguments d’un texte de ce genre, c’est justement ce que la zététique aide à faire. Ça tombe bien !


Spoiler : nous allons voir que cette réponse est indigente, malhonnête et stupide. Si les psychanalystes sont aussi doués pour défendre la logique de leur entreprise que pour prendre soin de la santé mentale des gens…

La réponse

« Les accusations qu’elle contient diffament les dizaines de milliers de cliniciens qui s’inspirent de la psychanalyse. »

On commence avec une posture de victime. On la retrouve à l’identique dans la réponse des homéopathes à une tribune du même ordre en mars 2018. Nous avons ensuite un appel à la popularité :

« En un siècle, cette dernière a conquis les esprits éclairés à travers la planète. Elle est, par exemple, reconnue comme une science d’Etat en Chine. »

Qu’est-ce qu’un « esprit éclairé » ? Probablement un esprit qui pense comme les auteurs de la tribune. Nous voilà bien avancés. Il serait plus rigoureux, plus utile pour le lecteur, de citer les références des publications qui étayent la justesse des concepts et théories de la psychanalyse. Si des travaux validant tout cela existent, à coup sûr les auteurs le savent et veulent les partager avec nous.

« En France, le vocabulaire freudien fait partie du langage ordinaire, comme le montre l’utilisation courante des mots comme « lapsus », « actes manqués », « refoulement », etc. »

Nouvel appel à la popularité. Le grand public et les médias parlent aussi d’allopathie, cela ne montre pas que ce concept est valide. Dans le cas contraire, toutes les religions du monde auraient raison… Et nous sentons bien que cela pose un problème de logique.

« Si le lecteur impartial a connaissance des critiques formulées dans la tribune, que conclura-t-il à propos de la scientificité ? Il existe des « sciences conjecturales ». Entre autres, l’économie et les sciences politiques. Ces dernières ne s’appuient que sur leur propre épistémologie, et sur des algorithmes performatifs… Ceux qui nous contestent prétendraient-ils interdire l’enseignement des sciences conjecturales à l’université, sous prétexte qu’elles ne disposent pas des mêmes critères que les « sciences expérimentales » ? »

Les auteurs inventent la catégorie « sciences conjecturales » pour se cacher derrière des disciplines comme l’économie. L’économie a encore bien des problèmes épistémologiques à régler, mais elle est une science structurée avec de nombreux chercheurs attachés à critiquer les concepts de la discipline comme cela se pratique en sciences cognitives, en neurobiologie, en psychologie ou en psychiatrie, les véritables disciplines scientifiques dédiées à la compréhension de la psyché humaine. La psychanalyse est loin de pouvoir se comparer à ces disciplines.

« Il faut ajouter que la psychanalyse n’est pas une science conjecturale. Sa méthode est d’abord expérimentale : elle est strictement cadrée sur ce que dit un patient singulier. Cette méthode, du divan et du fauteuil, libère la parole. La mise en série d’un grand nombre de patients dégage des invariants, réguliers et classifiables : névroses, psychoses ou perversions. »

Si la méthode est expérimentale, on peut trouver des données scientifiques, et notamment des méta-analyses qui rendent compte des résultats et de l’amélioration de la pratique. Les auteurs n’en pipent mot. Et pour cause.

Le concept de névrose n’est plus employé par les spécialistes de la santé mentale depuis le DSM-4. Les psychanalystes ont un usage du mot psychose qui, là encore, est bien à eux. Quant aux « perversions » elles posent un grave problème de définition ; le mot n’a plus cours non plus chez les professionnels. Le vocabulaire de la psychanalyse a beau être populaire, il est périmé et ne répond pas aux exigences d’une approche scientifique (c’est pourtant l’ambition de ce texte de nous prouver le contraire).

« Elle n’a cessé de s’améliorer en fonction de ses résultats, selon les exigences rigoureuses de Karl Popper. C’est le cas par exemple à propos de l’autisme. On ne saurait reprocher aux psychanalystes les hypothèses qu’ils faisaient il y a quarante ans, lorsqu’ils étaient les seuls à s’occuper des souffrances de la première enfance. »

Les auteurs se lavent les mains des vieilles théories, de leurs dérives, comme si tout cela n’avait plus aucune conséquence sur les familles actuelles. Seulement le film « Le Mur » de Sophie Robert ne date pas d’il y a 40 ans mais de 2011 ! J’invite tout le monde a le voir et à prendre la mesure de la maltraitance que des psychanalystes droits dans leurs dogmes ont infligé à des milliers de patients et à leurs familles. Devant un tel scandale, il eut été digne de la part des auteurs de reconnaître pleinement le naufrage de leur discipline sur ce point indiscutable. Mais ils veulent jouer les innocents. N’en deviennent-ils pas plus suspects encore ?

Vous pouvez consulter notre émission avec Sophie Robert (en 2016) pour voir la manière dont les psychanalystes traitent ceux qui osent s’opposer à leurs pratiques, à leur pouvoir, à leur hégémonie.

« La scientificité ne fait pas du psychanalyste un technicien. Laisser parler la singularité de chaque patient demande une formation longue et difficile. Son savoir-faire est une sorte d’art, au sens où l’on peut parler de l’art du chirurgien ou du poète. »

Cet appel au particularisme se retrouve chez toutes les pseudo-médecines. Elle contient en creux l’accusation selon laquelle les autres praticiens, eux, ne savent pas voir la singularité de leurs patients et ne sauraient pas investir leur médecine avec la même humanité. Diffamation, disait-on d’entrée de jeu.

« Qu’est-ce que les « sciences expérimentales » ont apporté de nouveau ? Elles ne proposent rien de plus que des rééducations, qui sont souvent des recettes de grands-mères. Elles s’adjoignent les médicaments, et un usage dévoyé des neurosciences cherche à les justifier. »

Ici nous avons du négationnisme scientifique. La prise en charge des enfants autistes par des protocoles nourris des connaissances des neurosciences a une efficacité démontrée. Dire le contraire, c’est tomber dans les errements vieux de 40 ans dont on nous jurait qu’ils étaient finis.

« Mais l’expérience dit pourtant que la parole précède la croissance de l’organisme : un enfant auquel sa mère ne parle pas meurt. Le célèbre neuroscientifique Pierre Changeux a montré que – sans l’audition de la voix maternelle – les neurones cérébraux périclitent et meurent. »

Ces psychanalystes croient-ils détenir le monopole de… la parole ? Prétendent-ils que les psychothérapies non psychanalytiques n’utilisent pas… la parole ? Mais enfin, qu’espèrent-ils nous faire comprendre avec ces deux phrases ?

« Du point de vue des recherches les plus avancées, aucun neuroscientifique honnête ne sait localiser l’aire de la conscience, ni où se situe le sujet dans le cerveau. Le dernier livre du Pr Dehaene ne propose qu’une hypothèse, qui repose sur un processus, et non sur une localisation. D’ailleurs, s’il fallait admettre que le cerveau est un ordinateur, cela ne dirait pas qui introduit le logiciel. »

Ici c’est un sophisme de la solution parfaite couplé à un appel à l’ignorance : « les autres ne savent pas tout, alors du coup, eh bien nous on doit avoir raison. ».

« L’expérience ordinaire ne suffit-elle pas ? Le sujet de la conscience n’apparaît que lorsque quelqu’un s’adresse à quelqu’un d’autre, au moins mentalement. Le sujet n’est donc pas dans le cerveau, sinon dans la rétroaction de l’interlocution. L’imagerie cérébrale ne saurait photographier un tel processus. »

Le charabia semble définitivement être la langue naturelle du psychanalyste. On n’a pas besoin de « photographier » la conscience pour apporter un soin psychologique. Les auteurs veulent nous faire croire que certains prétendraient le contraire. Si tel était le cas, ils pourraient citer les coupables.

« Enfin, il est vrai que la psychanalyse ne prouve pas ses résultats grâce à des statistiques effectuées en double aveugle : les patients ne sont pas des souris de laboratoire. En revanche, la méthode freudienne s’appuie sur les innombrables témoignages de ceux à qui la psychanalyse a permis de vivre. »

Après cet aveu et la citation du maître à penser (dont les prétentions thérapeutiques ont invariablement débouché sur des échecs), on revient en terrain connu pour qui fréquente la rhétorique des charlatans : les témoignages des gens bien contents comme méthode d’évaluation du soin. Nouvel exemple de déni de l’approche scientifique qui seule permet d’écarter les biais dans de telles évaluations.

« Quant aux solutions que proposent les sciences expérimentales, elles ont déjà un résultat, avec les pseudo-diagnostics du TDA/H et des « dys » testés chez les très jeunes enfants à l’école. Ils installent une ségrégation sous un prétendu couvert scientifique, alors que les causes sont le plus souvent culturelles ou familiales. »

Je suis sans avis sur ces accusations, n’étant pas spécialiste. Mais je n’ai pas besoin d’être spécialiste de la santé mentale pour voir qu’encore une fois les auteurs se lancent dans la critiques des résultats des autres au lieu de montrer ce que leur texte prétend dire : « La psychanalyse est une science à part entière ». Ils nous livrent donc encore un artifice rhétorique malhonnête.

« Qu’exigent les inquisiteurs ? »

Pas de commentaire…

« Que le tribunal pénal ou criminel soit expurgé de ses psychanalystes ! Mais enfin, un peu de sérieux s’il vous plaît. Jamais un juge ne fait appel à un psychanalyste. Le juge prend le conseil d’experts assermentés qui sont des psychiatres ou des psychologues. Il ne s’occupe pas de leurs références scientifiques : ce sont en règle générale celles de la psychiatrie classique (névrose, psychose ou perversion). Ce sont d’ailleurs les mêmes classifications que celles de la psychanalyse. »

On retrouve dans ce paragraphe des concepts périmés que les auteurs veulent voir employés dans le cadre de la justice. Leur réponse montre la pertinence de la critique initiale

Sur le mésusage de la science dans le cadre de la justice, voir notre émission avec Olivier Dodier en 2016 :

« Les signataires de la tribune du 22 octobre exigent également la proscription de l’enseignement de la psychanalyse à l’Université. Ils en appellent à l’autodafé des livres de Freud. C’est un bien triste souvenir. Les mêmes accusateurs publics se réclament de la génétique. Pourtant, dans une récente tribune du journal « le Monde », des généticiens aussi réputés que les professeurs Atlan et Testard ont déclaré qu’il n’existait pas de preuves génétiques de la souffrance psychique. Voilà une réponse aux affirmations de M. Ramus, signataire de l’acte d’accusation. Sa référence à l’eugénisme évoque, elle aussi, de bien mauvais souvenirs. »

Personne n’appelle à un autodafé. Cette affirmation relève de l’homme de paille et du chiffon rouge. Vouloir réduire les disciplines non psychanalytiques à la génétique est également un pur homme de paille : on travestit la position adverse pour la rendre ridicule et facile à battre. On se demande d’où sort cette mention à l’eugénisme. Les auteurs parlaient de diffamation au tout début de ce texte…

« Régulièrement attaquée depuis son enfance, non seulement la psychanalyse renaît de ses cendres, mais de plus, le nombre de psychanalystes s’accroît d’année en année. Ils prennent en charge en première ligne la souffrance psychique, qui est la plus importante pathologie française. Cet énorme marché intéresse beaucoup l’industrie pharmaceutique. Sans diffamer, le lecteur impartial remarquera que Big Pharma tire profit de l’appel du 22 octobre. Par exemple, six millions d’enfants aux USA prennent de la Ritaline (ce médicament contient des molécules considérées comme des drogues). »

La psychanalyse n’a pas été attaquée pendant « son enfance » mais critiquée par les spécialistes dès son apparition, comme il se doit. Les psychanalystes, c’est vrai, y répondent de manière puérile. La faute n’incombe pas aux critiques.

Les psychanalystes répètent l’argument du nombre, puis rappellent ce que les auteurs de la première tribune ont dit avant eux : la santé mentale est une chose sérieuse, une source de souffrance grave, importante. Et il faut y répondre mieux qu’en agitant le spectre de Big Pharma. La rhétorique conspirationniste ne détonne malheureusement pas dans le gloubiboulga que les auteurs nous infligent.

« En France, Freud est enseigné depuis les classes de terminales. »

C’est un fait. Et c’est justement un problème lorsque c’est fait sans recul critique, sans dimension épistémologique, sans remise en contexte.

«  Sa scientificité lui a accordé sa place à l’Université. Son enseignement devrait faire partie de la formation de chaque psychiatre et de chaque psychologue. »

La scientificité ne se décrète pas dans les bureaux des universités ou dans une tribune, mais dans la constante mise à l’épreuve des théories avec le monde réel, laquelle s’exprime dans la littérature scientifique. Le freudisme n’est pas scientifique en 2019 ; on peut le dire sereinement.

«  Nous souhaitons une formation pluridisciplinaire, sans pensée unique. Nous ne sommes pas opposés aux rééducations, qui peuvent accompagner le traitement de fond de la souffrance psychique. La tolérance est nécessaire. Elle permettra aux recherches de progresser. »

La « pensée unique » et la « tolérance » sont l’argument des créationnistes qui refusent que le seul point de vue « évolutionniste » ait droit de cité dans les classes de science. Pourquoi les psychanalystes n’ont-ils pas de VRAIS arguments ? Une hypothèse principale serait qu’ils ont complètement tort.

Mais je peux me tromper.


Sur ce que la science dit de la psychanalyse, je vous renvoie vers un dernier lien, notre émission très sourcée avec Joël Swendsen qui est justement l’un des auteurs de la tribune critique.


Chronique rédigée pour Podcast Science « Les plantes ne comptent pas pour des prunes » enregistré au Jardin Botanique Jean-Marie Pelt de Nancy, le 11 mai 2019.


Vous pouvez écouter la version audio de cette chronique sur le Soundcloud de Podcast Science.


« Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » la phrase de Pangloss, maître à penser de Candide, est ironique sous la plume de Voltaire.

Elle se moque de Leibniz et des contournements que doit emprunter sa philosophie pour échapper au problème qu’il a lui-même nommé la Théodicée : comment expliquer que le mal existe sur Terre si Dieu est tout puissant et totalement bon ?

Depuis trois siècles la théodicée continue d’embarrasser les monothéistes, mais l’humain n’éprouve aucune peine à ne pas voir ce qui contredit ses croyances, et nous avons tous, de par notre culture, et peut-être par une forme d’atavisme biologique obscur, une tendance à regarder le monde comme s’il était à notre disposition. Nous avons une lecture fonctionnelle de notre environnement. Dit comme ça ce n’est pas romantique, mais cela revient à la pensée panglossienne que j’évoquais au début, celle qui nous fait dire « la nature fait bien les choses ». On l’entend souvent, on le croit volontiers, on le croit d’autant mieux que c’est profondément rassurant.

Dans un monde pollué, défiguré par les abus de nos sociétés voraces, la fibre écologique en nous crie qu’il faut revenir à des activités moins impactantes –et ce n’est pas idiot, revenir à un mode de vie plus proche de la nature car elle seule peut nous combler… Et là il se pourrait bien qu’on s’illusionne un petit peu et qu’on attende de la nature des choses qu’elle ne nous a jamais promises. C’est de cette illusion dont je voudrais vous parler.

En 1784, Bernardin de Saint-Pierre écrivait, à propos des fruits : « Il y en a beaucoup qui sont taillés pour la bouche de l’homme, comme les cerises et les prunes ; d’autres pour sa main, comme les poires et les pommes ; d’autres beaucoup plus gros comme les melons, sont divisés par côtes et semblent destinés à être mangés en famille (…). La nature paraît avoir suivi les mêmes proportions dans les diverses grosseurs des fruits destinés à nourrir l’homme, que dans la grandeur des feuilles qui devaient lui donner de l’ombre dans les pays chauds ; car elle y en a taillé pour abriter une seule personne, une famille entière, et tous les habitants du même hameau. » (Études de la nature, ch. XI, sec. Harmonies végétales des plantes avec l’homme, 1784).

Alors entendons-nous bien, un jardin est un endroit magnifique. Lieu de ravissement, d’étonnement et de poésie, ses couleurs et ses parfums nous enchantent, et c’est tout à fait normal puisque nos jardins actuels sont remplis d’espèces complètement trafiquées pour correspondre à nos envies, à nos désirs, à nos fantasmes. Rien n’est plus monstrueux qu’une rose aux pétales démultipliés, invraisemblable débauche à laquelle aucune plante naturelle ne s’adonnerait sans risquer l’extinction pure et simple. Enfin si, peut-être un chou-fleur, créature boursoufflée aux bourgeons floraux démesurés, ou peut-être une banane… Les bananes que nous mangeons ne contiennent aucune graine. Vérifiez chez vous. Une plante qui produit des fruits (de belle taille) sans graine, il faut que la nature soit diablement généreuse, ou bien que l’humain ait habilement abusé d’elle. Les épis de maïs dans la nature ont la taille de votre petit doigt, qui n‘est pas très gros. Les plantes avec lesquelles nous vivons aujourd’hui sont l’aboutissement provisoire de longs travaux de transformation par nos ancêtres, à l’instar de certains loups devenus bichons, pékinois, yorkshires ou chihuahuas.

Les plantes que nous aimons ne nous ont pas été fournies par la nature dans un grand élan d’amour, il nous a fallu, à nous les humains, les domestiquer à grand coups de serpe et de binette et de croisement forcés, puis de mutagenèse dirigée… jusqu’à la transgénèse aujourd’hui tant décriée alors qu’elle ne fait que poursuivre un vieux travail de façonnement du vivant. Je ne dis pas que ce processus est bien ni qu’il est mauvais, mais je veux par-là souligner comme nous avons une étrange appréhension de ce que nous appelons « naturel ».

L’humain dans son environnement « naturel » meure avant quarante ans, perd la moitié de ses enfants en bas âge, craint la moindre infection, et doit subir une charge parasitaire considérable. La nature n’a pas que des mots tendres, des cerises et des coquelicots à nous offrir. Mais ne vous méprenez pas, on peut dire tout cela et rester admiratif des merveilles d’inventivité et de l’extraordinaire variété des formes du vivant et des plantes en particulier. Car c’est bien connu : les plantes nous guérissent. C’est une réalité, et on pourrait bien avoir le sentiment que cela contredit tout ce que je viens de dire, que cela prouve combien je me suis montré méchant et ingrat envers la nature. Avant de me condamner, toutefois, regardons-y de plus prêt.

La pharmacopée « naturelle » consiste pour nous, à tirer profit du super talent des plantes, leurs métabolismes secondaires.

Les plantes ont un métabolisme primaire, qui, schématiquement, est commun à toutes les plantes ; elles font de la photosynthèse, produisent des sucres, de la cellulose, parfois de la lignine, bref, ça pousse ça grandit, c’est vert. Mais, comme le disent certains éminents économistes, il n’y a pas que la croissance dans la vie.

Les plantes doivent gérer de nombreuses interactions avec leur environnement, et en particulier avec les pathogènes ou les conditions extrêmes comme la sécheresse. Les plantes n’ont pas pour habitude de fuir le danger, elles s’accrochent et elles doivent résister là où elles sont. Elles sont donc devenues, par la force des choses, du simple fait que celles qui n’y arrivaient ont été anéanties, maîtresses dans l’art de synthétiser des molécules pour répondre à leurs besoins. La nicotine est un insecticide qui permet au tabac d’être moins brouté ou sucé que d’autres plantes, et donc de survivre.

La pénicilline (certes, ne provient pas d’une plante, mais d’une moisissure, donc un champignon) est sécrétée pour tuer les bactéries qui sans cela pulluleraient autour des délicats filaments du pénicillium ; elle est devenue notre premier antibiotique.

Les molécules que l’humain trouve si formidables qu’il les emploie pour soigner ses maladies sont pour la plupart, en réalité, des poisons végétaux. La Pervenche de Madagascar produit des toxines très puissantes qui la rendent dangereuse à manger. Ces toxines sont des alcaloïdes, la vincristine et la vinblastine, qui entrent dans la composition de médicaments contre les cancers (du sein ou du poumon par exemple).

C’est formidable de trouver dans les plantes des outils moléculaires pour répondre à nos besoins, surtout quand cela soigne des maladies graves, et l’on en revient à cette envie de lire dans la nature une bienveillance profonde qui serait antinomique avec la souillure humaine et la méchante chimie (ma pharmacienne distingue les médicaments naturels et les médicaments chimiques, et je n’ai pas ici le temps de développer combien cela me navre). Nous n’avons aucun effort à fournir pour imaginer un monde rassurant où il suffirait d’être gentil avec les papillons et les fleurs pour que la nature nous rende la pareille, car ce mode de pensée nous fournit l’occasion de croire que nous pouvons provoquer cette bienveillance, d’une certaine manière l’attirer. Cette forme de superstition est la mauvaise manière de justifier nos décisions écologiques par ailleurs indispensables et elle fait de nous les victimes toutes désignées des slogans publicitaires où le mot naturel nous décapsule les neurones et le porte-monnaie.

Nous savons trouver dans les plantes une richesse incroyable de composés capable de sauver des vies, uniquement parce que nous disposons des bonnes méthodes et des bons outils pour ça, il ne suffit pas de compter sur la providence, il faut travailler, faire des études, faire de la science !

Et tous ces efforts sont nécessaires parce que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, parce que la Terre n’éprouve pas le besoin de se mettre au service des humains. Le changement climatique risque de nous le prouver dramatiquement. Ce qui est vrai de la Terre l’est aussi des plantes, des organismes résultant de centaines de millions d’années d’évolution dont l’histoire ne les destinait pas à être le garde-manger d’un primate assez mégalomane pour croire que la nature et les plantes veulent son bonheur et qu’il faut embrasser les chênes pour qu’ils nous transmettent leur énergie.

Notre amour des plantes ne doit pas se transformer en crédulité envers tous les énoncés qui nous vendent les bienfaits naturels d’un produit.

Illustration par Phiip

Par exemple, un article paru le 29 avril, il y a quelques jours, dans Journal of Clinical and Experimental Hepatology par Cyriac Philips et ses collaborateurs montre que le produit de régime Herbalife® provoque des insuffisances hépatiques aiguës (et mortelles), des intoxications aux métaux lourds, des contaminations bactériennes et contient même des agents psychotropes, en tout cas dans les produits vendus en Inde par le fabricant.

Conclusion : même quand il y a écrit Herbe et Life dessus, ce n’est pas forcément bon pour vous.


Référence

Cyriac Philips  et al (2019) Slimming to the Death: Herbalife®-Associated Fatal Acute Liver Failure—Heavy Metals, Toxic Compounds, Bacterial Contaminants and Psychotropic Agents in Products Sold in India. Journal of Clinical and Experimental Hepatology. Volume 9, Issue 2, March–April 2019, Pages 268-272. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0973688318306546


Quand on m’a proposé de présenter une conférence TEDx à Rouen, j’ai immédiatement pensé à critiquer le format. Les organisateurs n’avaient pas choisi pour rien le thème « Esprit critique » et ils ont aussitôt été emballés par l’idée.

Je vous propose donc cette courte et rapide conférence sur le biais du survivant, ce petit défaut dans notre perception du monde qui nous fait oublier l’étendue de notre ignorance et nous pousse à nous fier à des informations partielles et à ainsi confirmer, dans une totale bonne foi, des présupposés qui reposent eux-mêmes sur la disponibilité préalable d’informations filtrées par d’autres avant nous. Il y a de quoi persister dans l’erreur !

Les Conférences TED participent probablement à entretenir notre lecture biaisée du monde.

Heureusement, en prendre conscience peut nous aider à éviter (un peu) ce piège.

À Mesdames et Messieurs les responsables de la programmation de France 3.

Le 9 avril dernier, vous avez diffusé, « réseau d’enquêtes », émission consacrée à la vaccination. Cette diffusion avait été massivement annoncée sur les réseaux sociaux et nous attendions de la part d’un service public une rigueur exemplaire.

Au cours de ce reportage, vous avez repris les centaines de morts imaginaires d’écrivains confondants fiction et science en usant de leurs statuts pour asseoir leurs affirmations infondées. Vous avez laissé Romain Gherardi faire de la publicité pour une maladie aux symptômes « à la carte » et qui donne une réponse infondée aux vraies souffrances de patients. Vous l’avez laissé affirmer contre les faits que les effets de l’aluminium seraient méconnus et que la recherche ne serait pas financée, bien que nombre de ses travaux sur le sujet ont été financés par l’argent public pour répéter systématiquement les mêmes erreurs avant de se victimiser lorsque ses pairs ont cessé de le soutenir. Vous avez laissé des militants aligner des fake news sur l’aluminium, la santé des vaccinés, laissant entendre que les hommes et femmes qui se dévouent à soigner les gens et faire progresser la recherche seraient en réalité des conspirateurs qui chercheraient à « étouffer » les faits. Vous avez qualifié de « lanceuse d’alerte » une militante anti-vaccin adepte de la censure de ses contradicteurs, justifiant de mettre ses enfants et ceux d’autrui en danger au nom du « principe de précaution ». Enfin avez-vous reproché aux gouvernements d’avoir fait passer la prévention d’une épidémie qui n’a pas eu lieu, mais qui aurait pu faire des millions de victimes (H1N1) devant des considérations économiques, tout en laissant les opposants à la vaccination reprocher l’exact opposé.

Si vous avez donné la parole à des professionnels de la santé, les fausses affirmations des opposants à la vaccination ont majoritairement été laissées sans les réponses que les professionnels auraient pu fournir. La vérification est la base du travail du journaliste et cette vérification n’a manifestement eu lieu à aucun moment. C’est donc bien un choix, comme celui de la mise en scène anxiogène, comme celui de systématiquement laisser planer l’ombre d’intérêts cachés.

Mesdames et Messieurs les responsables de la programmation de France 3, vous avez choisi de commander, de tourner, de monter, de diffuser ce reportage et d’en faire la réclame. Choisi de donner une vitrine, sur une chaîne nationale, à des propos douteux. Choisi, en ne vérifiant pas les affirmations fantaisistes, de mettre en danger une part conséquente de la population. Ce choix vous a peut-être apporté de l’audience, surfant sur les peurs. Ces peurs font plus que monter l’audimat : ces peurs conduisent des parents à mettre en danger leurs enfants en étant persuadés de les protéger. Ces peurs obligent les chercheurs et les médecins à ne plus seulement lutter contre des maladies, mais aussi contre des défiances que vous engendrez. Ce sont moins des accidents, dramatiques mais rares, ou des scandales que naissent l’opposition à la vaccination et la défiance de la science en général, mais de la désinformation. De cette désinformation qui tue des gens et qui met en danger notre démocratie, au profit des vendeurs de peur. Aujourd’hui, les maladies évitables font leur retour dans les pays riches. 110 000 personnes sont mortes en 2018 de la rougeole et l’OMS classe le mouvement hostile à la vaccination dans les menaces pour la santé mondiale. Pourtant, vous avez choisi d’être complices de cette menace. France 3, nous ne vous appelons pas à devenir des scientifiques ou des médecins. Nous vous appelons par cette lettre à (re)devenir des journalistes qui vérifient leurs sources et informent plutôt que faire le buzz. C’est votre devoir car la santé des plus fragiles vaut plus que votre audience.

Lettre cosignée par Les Vaxxeuses, Vaccins France Information et Discussion, Stop à la Propagande Anti-Vaccins, Un Monde Riant, Mr. Sam et la Tronche en Biais. Vous pouvez retrouver l’analyse complète du documentaire de France 3 sur cet article de la page Stop à la Propagande Anti-Vaccins.

Cet article est rédigé à partir de la conférence du même nom que j’ai présentée à l’occasion des 50 ans de l’AFIS le 9 novembre 2018.

Internet n’existe pas hors du temps et de l’espace, dans un non-lieu où des énergies insoupçonnées produiraient des phénomènes nouveaux. Ce qui se passe sur Internet dépend de ce qu’il se passe ailleurs, et en particulier dans l’organe avec lequel nous l’utilisons : notre cerveau.

Le cerveau n’est pas un organe créé pour philosopher ou faire des maths, la logique pure n’est pas son atout premier, mais il est certaines choses qu’il fait très bien. Le problème est que nous ne savons pas toujours reconnaître les points forts dont nous disposons… ni nos points faibles.

Le cerveau humain est un champion de l’inférence : il imagine très vite des explications sur la base de ce qu’il sait ou croit savoir, ou de ce qu’il désire. Il est surtout très fort pour confirmer ses inférences, pour nourrir des narratifs à l’aide de tous les éléments de son environnement (c’est le biais de confirmation). Ces narratifs impliquent souvent des éléments de théorie de l’esprit : le cerveau cherche à tenir compte des intentionnalités externes. Le singe super-social que nous sommes est le résultat d’une histoire où les principales ressources de notre environnement sont nos semblables ; des autres Homo sapiens dépendent notre survie et notre reproduction, tandis que le principal danger de notre environnement, eh bien c’est aussi les autres Homo sapiens. On répète depuis longtemps que l’Homme est un Loup pour l’Homme. Savoir lire les intentions d’autrui, anticiper les comportements est donc crucial, et ceux qui échouaient trop n’ont pas laissé de descendance.

Décrypter les intentions d’autrui, cela passe le plus souvent, pour notre cerveau, par le prisme des émotions : nous savons lire (et exprimer) des dizaines d’émotions nuancées. Ce en quoi le cerveau humain surpasse tous les autres, ce qu’il fait Vite, Bien et Sans Effort, c’est « construire une histoire cohérente avec l’ensemble des choses que nous tenons pour vraies et qui va confirmer toutes nos intuitions ». Aucune intelligence artificielle à ce jour n’est capable de l’ombre de la moitié de l’esquisse de ce talent. Notre point fort n’est donc pas, dans un premier temps, la réflexion rationnelle.

 

 

Belief shoots first

En résumé, nous commençons par croire, et ensuite nous cherchons des raisons de justifier nos croyances. Pour le chercheur en psychologie Daniel Kahnemann, cela s’explique par l’existence de deux « systèmes » dans notre cerveau. Le système 1 est rapide, toujours à l’affût, il saute sur toutes les anomalies ou tous les schémas qui offrent de quoi construire une narration. Le système 2 est plus lent, coûteux, il analyse, il raisonne.

Mais le système 2 est-il lui-même objectif ? Peut-on le comparer à un scientifique rationnel qui évalue prudemment la vraisemblance des propositions ? En réalité, il est souvent au service du système 1 comme un avocat au service de son client : il cherche à valider les conclusions, à donner de la cohérence à ses cognitions. Il est un artisan besogneux du biais de confirmation, et un humain peut être très intelligent, posséder un système 2 extraordinairement efficace et malgré tout persister dans des croyances fausses, car son intelligence lui fournit de grandes quantités d’arguments donnant un semblant de validité à sa vision du monde. Bon gré mal gré, nous confondons « vrai » et « facilement justifiable à l’aide d’arguments qui me viennent à l’esprit ».

Ce qui façonne nos représentations, ce sont d’abord des intuitions, qui possèdent une forte dimension affective (attraction, répulsion). Ensuite, nous cherchons à nous expliquer à nous-mêmes pourquoi nous avons raison d’avoir un tel jugement (c’est la rationalisation). Et nous sommes toujours tentés de nous croire… cela veut-il dire que nous sommes condamnés à l’irrationalité ?

Le remède aux croyances fausses tient dans le bon usage d’un outil simple : l’inhibition cognitive. Il s’agit tout simplement d’un « frein mental ». Il permet de prendre le temps de questionner une idée, une inférence, une opinion, avant de l’incorporer à notre vision du monde.  Pour aller vers plus de rationalité, nous devons avoir un recours conscient et méthodique à ce frein, un outil d’autant plus vital que votre bolide est puissant : les personnes très intelligentes, si elles ne savent pas freiner, peuvent finir par croire des choses complexes, baroques, complètement fausses, voire dangereuses non pas malgré mais en raison même de leur intelligence.

Le grand accélérateur des inférences

Internet offre un flux continu de produits cognitifs. Les propositions sont crédibles ou invraisemblables en vertu non pas de leur qualités propres, mais de la manière dont nous les rencontrons : notre disposition personnelle, notre paysage cognitif, le contexte de l’information. « Il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie. » disait Spinoza.

On trouve déjà une belle quantité de bullshit dans les médias audiovisuels (y compris dans le précieux service public), dans la presse quotidienne ou les magasines, sous forme de conférences pseudo-savantes et jusque dans les cabinets des médecins et les amphithéâtres des universitésInternet n’est donc coupable que d’une amplification du problème.

Avec Internet, les occasions de croiser une idée qui retiendra notre attention et nous donnera envie d’y croire sont plus grandes que jamais. Mais il y a plus : on y croise une infinité de confirmations à ce que l’on croit déjà, surtout si l’on poursuit une recherche active d’informations dans la zone d’Internet la plus encline à soulager notre besoin de validation.

À ce titre, Internet est le piège ultime des biais de confirmation : recherche motivée, interprétation biaisée, mémorisation biaisée. Internet nous offre en permanence mille-et-un arguments (parfois pourris) auxquels nous raccrocher. Il est le grand accélérateur de nos inférences. La déconversion des croyances bizarres ou extrêmes a peu de chance de se réaliser spontanément dans cet environnement en raison d’une forme d’assuétude à la croyance : notre cerveau nous « récompense » quand nous trouvons un argument pour continuer de croire ce que nous croyions déjà, au lieu de devoir déployer des ressources pour changer d’avis. Nous éprouvons un plaisir mental, le signal interne que nous maîtrisons ce qui nous arrive.

À cela s’ajoute la dimension sociale : nous ne croyons généralement pas seul dans notre coin, mais cherchons la validation de nos idées chez les autres, des gens qui nous ressemblent et envers qui nous pouvons développer une forme d’identification. C’est le phénomène de la bulle de filtre qui crée un cocon nous abritant contre les réfutations, un lieu où trouver des réponses aux informations contradictoires. La pensée de groupe devient alors un puissant levier pour renforcer la croyance et orienter toujours plus l’utilisation d’Internet à l’avantage des idées séduisantes. À cause de cela, chaque débat houleux peut aisément renforcer une croyance : c’est le phénomène de réactance.

 

Cette grosse machine est un accélérateur de particules. Internet c’est pareil, mais en très différent.

 

 

Fausse symétrie

L’intuition tire en premier, elle vise souvent juste, mais confond le sentiment d’être dans le vrai avec une véritable méthode de validation de ses résultats. Donc quand elle se plante, elle n’en a strictement aucune idée.

Si par malheur nous croyons une fake news, et que nous l’incorporons à notre représentation du monde, recevoir une rectification, une « vraie news », n’est pas suffisant pour revenir  à l’état initial. Même si nous acceptons de nous défaire du fait incorrect… ce qui est parfois une gageure en vertu du principe d’asymétrie de Brandolini, nous conserverons sans doute l’empreinte de la fake news.

 

Principe d’asymétrie de Brandolini : « La quantité d’énergie nécessaire pour réfuter du baratin est beaucoup plus importante que celle requise pour le produire. »

 

C’est se battre contre des moulins à vent que d’espérer opérer une « réinformation » du public ou une chasse systématique du faux. Les contenus frelatés naissent à une cadence infernale, ils séduiront toujours plus qu’une réalité désenchantante, ils nourriront des narratifs idéologiques et leurs puissantes caisses de résonnance, et jamais aucune censure ne sera en mesure de les stopper sans détruire dans le même mouvement la liberté d’expression, ce qui serait un funeste calcul.

 

Donc c’est perdu ?

Les pseudo-sciences ne sont qu’une manifestation du problème des balivernes en tous genres qui pullulent et prospèrent autour de nous. Les balivernes sont pleinement armées pour rafler la mise sur les réseaux : panique anti-vaccination, anti-glyphosate, fausses médecines, propagandes diverses et variées, extrémismes religieux, climato-négationnisme, idéations conspirationnistes…

À la question de savoir si les pseudo-sciences, les discours faux mais séduisants, les narratifs trompeurs, vont gagner sur Internet, la réponse est oui, évidemment, si nous ne réagissons pas !

Une illusoire régulation d’Internet par le pouvoir politique serait impuissante à contrecarrer leur progression dans les esprits ; la censure n’est pas l’amie de la libre pensée. La vraie réponse ne peut qu’être systémique et pédagogique : réinjecter de la méthodologie, une éducation aux médias, valoriser le bon usage du doute, l’épistémologie, la culture du débat qui implique le respect de la diversité d’opinion, la liberté d’expression, le pouvoir d’investigation d’une presse indépendante, l’alphabétisation scientifique des citoyens et l’exemplarité des personnels politiques et médiatiques.

La tâche est énorme, elle devra compter avec une inertie colossale, et il faudra prendre soin d’évaluer les méthodes employées pour y parvenir. Nous avons donc besoin de travaux de recherche sur l’esprit critique, ce qu’il recouvre et comment on peut éventuellement l’enseigner efficacement.

La réponse aux produits cognitifs avariés la mieux adaptée doit sans doute prendre la forme d’un entraînement à la détection des rhétoriques moisies et des épistémologies faisandées ; l’acquisition d’une meilleure immunité épistémique individuelle pourrait réduire considérablement la diffusion des idées trompeuses qui se répandent comme des virus. Déléguer à une instance le rôle de trier le vrai du faux reviendrait à établir en quelque sorte une « vérité officielle » qui ne serait jamais vraiment indépendante des opinions de ceux qui la pilotent. L’autorité de la chose vraie doit tenir à la méthode employée pour la mettre à l’épreuve et pas à l’institution qui en est l’émettrice. Par conséquent, c’est à chaque citoyen, chaque citoyenne, de s’équiper des moyens permettant d’évaluer la fiabilité des informations et d’accéder à une indépendance intellectuelle jamais pleinement acquise, toujours en construction.

Nous n’avons pas de réelle alternative humaniste et démocratique. Jusqu’à preuve du contraire.

Nous sommes des unités informativores. Nous ingurgitons constamment des stimuli que nous analysons pour comprendre le monde. Tous les animaux fonctionnent ainsi, mais nous avons atteint un niveau de raffinement extrême grâce auquel notre espèce réussit des prouesses techniques, artistiques et scientifiques. Nous sommes capables d’identifier les informations pertinentes au milieu du bruit des stimulations tous azimut de notre environnement. Pensons à l’effet cocktail : au milieu d’un brouhaha informe, nous avons la capacité d’isoler un flux verbal, de le faire ressortir du bruit ambiant afin d’en comprendre le sens. Et dans le même temps, une partie de notre attention reste disponible pour un stimulus externe. Par exemple, nous percevons si notre nom est prononcé, ou si une voix familière se rapproche. Cette compétence de reconnaissance de forme est le fondement de la grille de lecture qu’utilise notre cerveau pour se représenter le monde.

 

Sur cette image, vous êtes probablement capable de voir un animal. Mais si, concentrez-vous.

Excès de zèle

Nous sommes tellement forts dans cette tâche, qu’il nous arrive de commettre des excès de zèle. Pour s’en convaincre, on peut lire la liste des étranges coïncidences que certains ont dénichées entre les vies des présidents Lincoln et Kennedy (Coïncidences entre Lincoln et Kennedy). Leurs noms ont 7 lettres ; les noms de leurs assassins ont 15 lettres. Tous les deux sont assassinés un vendredi d’une balle dans l’arrière de la tête. Lincoln est abattu dans le Théâtre Ford, Kennedy meurt à bord d’une Lincoln fabriquée par Ford. Leurs successeurs meurent 10 ans après eux et s’appellent Johnson. La semaine précédant sa mort, Lincoln était à Monroe dans le Maryland, tandis que Kennedy était en compagnie de Marylin Monroe 1, etc. Le relevé de ces faits semble faire émerger un schéma sous-jacent et notre première réaction est de lui chercher une signification. Une signification vide en ce qui concerne ces deux présidents, car il est très facile de dresser une liste de coïncidences impressionnantes entre deux individus en choisissant arbitrairement certaines données parmi d’innombrables informations.

Tout est lié !!

Nous éprouvons d’ailleurs une satisfaction intime à chaque fois que nous réussissons à donner une signification à un signal ambigu ou complexe ; nous aimons comprendre. Nous aimons tellement cela que nous exagérons souvent, nous comprenons trop, parce que nous sur-interprétons. Et ainsi lit-on l’avenir dans les entrailles des oiseaux ou dans le marc de café, ou dans la position des astres, ou en tirant quelques cartes de tarot ; et la personne qui veut croire à la véracité de ces interprétations données à partir d’informations sans signification intrinsèque éprouve une satisfaction à entrevoir un sens caché qui échappe aux autres et qui lui donne le sentiment d’avoir un peu plus de contrôle sur son existence. D’aucuns y voient des synchronicités.

 

On appelle apophénie l’erreur très répandue qui consiste à voir quelque chose… qui n’est pas là. C’est la capacité à identifier une forme, à faire émerger un sens dans ce qui est en réalité du bruit statistique.

 

Une origine naturelle

Pour comprendre d’où vient cette capacité étonnamment répandue, remontons notre arbre généalogique sur des centaines de milliers, des millions de générations. Revenons 100 millions d’années dans le passé. À cette époque, notre lignée évolutive est présente sous la forme d’un animal qui est aussi le futur ancêtre des rongeurs, des lapins et des écureuils volants, et il devait ressembler à l’Eomaia, long de 12 cm, lourd de 25g. C’est un animal de taille réduite dans un monde peuplé de dinosaures.

Pourtant, déjà, il possède un cerveau de mammifère. Surtout, à la différence de la majorité des espèces qui l’entourent, il va transmettre ce cerveau à des descendants qui s’en servent encore 100 millions d’années plus tard. Et il y  a une raison à ce succès évolutif, parce que l’évolution n’est pas régie par le hasard mais par la sélection naturelle, qui est l’inverse du hasard. Notre petit ancêtre possède des caractéristiques qui lui confèrent un avantage déterminant pour la survie. Et son cerveau est au diapason, car c’est un organe de survie avant d’être un outil pour philosopher.

 

L’erreur de seconde espèce versus la sélection naturelle

À présent, imaginons que vous êtes cet ancêtre éloigné. Un bruit attire votre attention dans un buisson. Deux possibilités : ou bien c’est un danger, ou bien ce n’en est pas un. Il s’agit peut-être d’un prédateur s’apprêtant à surgir, ou bien ce n’est que le vent. Ces deux possibilités n’ont pas les mêmes conséquences pour vous. Si un prédateur est bien là, c’est votre vie qui est en jeu, et vous avez intérêt à réagir rapidement. Vous-même êtes en vie parce que vos parents avant vous ont réussi à ne pas se faire dévorer à l’improviste, ils étaient sans doute capables de reconnaître un danger, et ils vous ont transmis cette aptitude.

Le petit animal que vous êtes se trouve face à un test d’hypothèse. Il doit répondre à la question : le danger que je perçois est-il réel ? Si vous commettez une erreur de première espèce, c’est à dire un faux positif, vous commettez l’erreur d’identifier un danger là où il n’y en a pas. Conséquence : vous adoptez un comportement de fuite, vous éprouvez un stress relativement fort, et puis voilà. Le coût de cette erreur n’est pas susceptible de vous peser bien longtemps.

Fausse frayeur !

L’erreur de seconde espèce est la situation diamétralement opposée : le faux négatif. Vous avez échoué à reconnaître le danger qui était bien là. Et là c’est tout simple : vous n’aurez plus jamais l’occasion de refaire une erreur de ce type. Votre mort élimine vos gènes au bénéfice des gènes de ceux qui ne commettent pas ce type d’erreur.

Au fil des générations, et depuis des millions d’années, la nature a éliminé les individus qui avaient tendance à commettre l’erreur de seconde espèce. Et nous sommes le résultat de ce long travail de la nature et de la logique sur la matière vivante. Ce mécanisme extrêmement simple a de profondes conséquences sur la fixation dans les lignées évolutives des aptitudes à percevoir et identifier les formes dans l’environnement.

 

L’apophénie (voir Wikipédia en anglais) n’est donc un défaut de notre cerveau que si l’on regarde le cerveau pour ce qu’il n’est pas. Il n’est pas fait pour penser rationnellement, réaliser des statistiques ou pratiquer le scepticisme scientifique. Le cerveau pilote notre corps avec des comportements qui ont donné par le passé la preuve de leur utilité à travers la survie des individus. Point. Notre reconnaissance abusive des formes dans l’environnement n’est donc pas un défaut, c’est bel et bien un atout, historiquement… sauf que le monde actuel tend de nouveaux pièges d’autant plus pernicieux et périlleux que notre cerveau y tombe avec plaisir, voire volontairement.

 

L’horizon d’attente

Aucun d’entre nous ne s’attend à croiser une girafe dans un couloir ou un paquebot sur un parking. Et de fait, il ne vous est certainement jamais arrivé de si mal percevoir votre environnement que vous ayez pu croire avoir observé ces choses-là. Pourtant il est probable que vous ayez commis fréquemment des confusions moins étonnantes. Par exemple, une feuille tombée d’un arbre dans votre dos vous fait sursauter car vous croyez sentir une araignée se déplacer sur vous avec ses huit pattes (qui ne sont pas là). Il nous est tous arrivé un jour de croire reconnaître un ami dans la rue, ou de penser avoir entendu la voix d’un proche avant de réaliser notre méprise.

Cela se produit parce que nous sommes habitués à rencontrer une certaine gamme de stimuli, tandis que d’autres nous sont totalement étrangers. Notre cerveau est donc préparé à l’avance, conditionné pour répondre bien plus rapidement à des situations familières. On parle d’effet d’exposition. Lorsque nous avons été exposés à certains stimuli (des objets, des voix, des situations, des thèmes), cela augmente la probabilité que nous percevions ces stimuli alors qu’ils ne sont pas là. Nos expériences passées façonnent un horizon d’attente, une grille de lecture avec des schémas préétablis qui fonctionnent sur un mode binaire : le bon stimulus va immédiatement activer l’un de nos schémas de manière à déclencher un comportement adapté. Parfois un stimulus vaguement ressemblant va activer par erreur l’un de ces schémas, et l’espace d’une seconde nous croyons avoir perçu quelque chose. Toutefois l’impression ne persiste pas, elle est trop fugace pour qu’on puisse prendre conscience de sa nature.

C’est là que les illusions d’optique peuvent se montrer des outils précieux, car elles sont des signaux ambigus et persistants. Par exemple, le dessin de la fourche du diable allume dans notre cerveau la vision en trois dimensions d’un objet avec deux branches à section carrée… mais aussi celle d’un objet avec trois branches rondes. Sauf que nous ne pouvons pas voir ces deux objets en même temps, et qu’en réalité aucun des deux n’est réellement dessiné. Il nous est même très compliqué de réussir à voir le dessin tel qu’il est, parce que rien dans notre expérience quotidienne des objets physiques ne nous a préparé à répondre à ce genre de stimulus.

 

La conséquence est que nous percevons ce que nous nous attendons à percevoir. Les témoignages sur les ovnis sont bien plus nombreux quand, la veille, la télévision a diffusé un programme qui parlait d’ovnis. Ce sont des chrétiens qui croient voir le visage de la Vierge Marie apparaître sur des toast ou le visage de Jésus sur des taches d’humidité. De la même manière, les narcissiques pensent abusivement qu’ils suscitent envie et admiration tandis que les paranoïaques s’imaginent être la cible de malveillance s’ils découvrent une éraflure sur leur voiture. Quant à ceux qui pensent que des groupes occultes cherchent à les manipuler, ils trouveront aisément à reconnaître les signes qu’on les manipule. Et toutes ces erreurs sont d’autant plus faciles à commettre qu’elles se nourrissent au biais de confirmation d’hypothèse, un biais qui nous affecte tous, celui de négliger —inconsciemment— les faits qui contredisent ce que nous pensons savoir.

 

Les formes incomplètes

Nous avons dit que le cerveau utilise une gamme de concepts qui s’allument en fonction des stimulations. Par conséquent, quand nous croyons avoir conscience des objets qui nous entourent, nous avons en réalité conscience des concepts des objets qui nous entourent. Bien sûr, les objets sont là, dehors, indépendamment de ce que nous croyons voir, mais il nous arrive de confondre un trombone avec une épingle à nourrice. Et durant l’instant que dure notre confusion, notre erreur nous fait l’effet d’une réalité tout aussi réelle que n’importe quelle perception correcte.

La gamme des concepts stockés dans la mémoire vive de notre esprit est dynamique, elle est remise à jour au fil de nos expériences. Il y a néanmoins des constantes. L’une des plus courantes est que les objets que nous rencontrons sont complets. Comme nous ne croisons jamais une moitié de chien, quand il nous arrive de percevoir, dans des conditions de visibilité réduite, une forme qui nous rappelle une tête de chien, notre cerveau nous dit qu’il croit avoir vu un chien entier. L’image ci-dessous ne contient que des disques noirs incomplets et quelques traits. Leur alignement produit sur nous, instantanément, l’illusion qu’existe un triangle blanc. Mais ce phénomène est encore plus étonnant qu’il pourrait le sembler à première vue. En effet, regardez l’image un peu plus attentivement. Regardez la couleur de ce triangle blanc. Comparez là au blanc qui est tout autour. Le triangle blanc (qui n’est pas là) ne vous semble-t-il pas plus blanc que le fond blanc de l’image, et en particulier que le triangle formé par les traits ? C’est comme si votre esprit avait besoin de vous signaler l’existence de ce triangle, de le réifier, de le faire ressortir du décor. Vous hallucinez un blanc plus blanc que blanc.

 

Nous sommes donc capables de voir l’invisible, des formes qui ne sont pas réellement là et qui n’ont donc pas réellement touché nos sens, mais qui répondent à l’activation dans notre esprit d’un concept, ici le concept de triangle blanc. Mais il y a encore plus invisible que ça.

 

Le monde invisible (la sphère sociale)

Les lecteurs de ce texte sont des primates. À ce titre, ils possèdent une expertise stupéfiante dans la reconnaissance des visages. Cette faculté permet de distinguer les individus familiers des étrangers (potentiellement dangereux) et aussi de comprendre autrui ou de s’en faire comprendre à travers les expressions. L’importance des relations entre les individus est telle que nous sommes devenus des spécialistes de la détection des visages et que notre schéma mental « visage » s’allume pour un rien. Nous pouvons tous reconnaître avec une facilité déconcertante des visages à peu près n’importe où, y compris dans des images très sommaires. C’est notre grande spécialité en matière de reconnaissance des formes. La preuve en est : cette faculté n’a pas besoin d’être apprise par les enfants. Et quand nous faisons l’expérience d’une paréidolie, c’est bien souvent un visage qui surgit.

 

Et c’est derrière ces visages que se trouvent les innombrables concepts qui constituent une proportion considérable de notre représentation du monde : tous les concepts impliqués dans les relations sociales. À l’instar des grands singes, de quelques grands mammifères (dauphins, éléphants) et peut-être d’autres animaux sociaux, nous avons dans notre cerveau l’équipement nécessaire pour avoir accès à la connaissance des états mentaux d’autrui, c’est ce qu’on appelle la Théorie de l’Esprit. Et c’est cette faculté, en séparant les entités physiques des entités mentales, abstraites, qui nous ouvre les portes du véritable monde de l’invisible.

 

De l’invisible partout

Nous voyons l’invisible tous les jours. D’abord parce que l’évolution a produit des animaux dont le module de reconnaissance des formes est en position hypersensible. Ensuite parce que la représentation mentale du monde dans laquelle nous vivons est centrée autour des concepts les plus fréquemment stimulés, ce qui nous rend plus susceptibles de les « voir ». Et aussi parce que chaque fois que nous interagissons avec un autre animal, nous agissons en réponse à des concepts abstraits que sont les intentions, les besoins et les représentations d’autrui.

Le fonctionnement de base de notre cerveau est amplement suffisant pour nous inciter à (croire) percevoir des signaux dans des jeux de données aléatoires, et à acquérir des certitudes infondées sur l’existence de phénomènes qui résultent d’une mauvaise interprétation du réel. Tous les ingrédients sont réunis : apophénie, effet d’exposition et théorie de l’esprit, pour générer la puissante illusion d’agent impliquée dans la plupart des croyances surnaturelles et des théories conspirationnistes.

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que si nombreux soient les témoignages proprement incroyables de phénomènes mystérieux ou mystiques. Étant donné notre équipement cérébral de survie, c’est leur absence qui serait un miracle.

 

Article apparenté…

Les médias sont là pour nous informer, et à cette fin, on attend qu’ils donnent la parole à des personnes disposant de connaissances dont le partage est bénéfique au public.

Le 18 mars 2018, 124 médecins ont co-signé dans le Figaro une tribune qui dénonce sévèrement des dérives dans la pratique de certains professionnels de la santé : des praticiens qui utilisent des médecines dites « alternatives », « douces » ou « non-conventionnelles », c’est-à-dire, en clair, des thérapies qui ne respectent pas les exigences de la médecine fondée sur les preuves (evidence based medicine en anglais). Dans la mesure où nous souhaitons tous pouvoir disposer des meilleurs traitements sans risquer notre vie où celle de nos proches à chaque pilule, nous voulons que toutes les thérapies soient testées afin de s’assurer qu’elles ne peuvent pas nous nuire et qu’elles effectuent bel et bien le soin que l’on attend d’elles. Par conséquent, la tribune qui se borne à rappeler cette exigence et à en tirer les conclusions devrait être d’une grande banalité. Mais elle ne l’est pas du tout, et c’est la réaction des médias qui nous le montre.

 

 

Chronique dans le Figaro, 18 mars 2018.

 

 

Nous avons assisté, sur les antennes de France Inter, LCI et d’Europe 1 notamment, à un déferlement de réactions offusquées et de tentatives désespérées de défendre des pratiques, du seul fait qu’elles sont entrées dans les mœurs, et font donc partie de la vie de beaucoup de gens. À ce titre, elles mériteraient une forme de respect, d’immunité à la critique, un principe assumé mais que personne ne prend la peine de justifier… peut-être parce que c’est une position injustifiable.

Une lecture de la situation avec les concepts de la pensée critique permet de soupçonner un besoin de rationalisation : on cherche à justifier des pratiques largement répandues auxquelles beaucoup ont recours sans trop savoir pourquoi ; l’absence de connaissance sur la raison de ces choix thérapeutiques va créer une sorte de relation intime entre le patient et ces thérapies par un mécanisme expliqué par la théorie de l’engagement. En l’absence d’argument rationnel pour justifier mon choix, il n’existe aucune distance entre la pratique en question et ma personnalité, je pense donc que si j’utilise telle thérapie, c’est parce que cela me correspond, et dès lors toute critique de la thérapie est une critique qui m’est directement adressée. Il n’y a guère d’espace pour le débat : la critique raisonnée du bien fondé de ces thérapies ne produit pas une réponse raisonnable sur le terrain des arguments, mais une réaction émotionnelle. Je reçois la critique de la thérapie comme une injure personnelle.

 

En réalité, la tribune n’est pas une injure faite aux patients ni un brûlot contre des escrocs, mais une alerte vis-à-vis de ce que nous acceptons de croire dans un pays où les gens ont plus confiance dans l’homéopathie que dans les vaccins (à l’exact opposé de ce que les connaissances scientifiques nous donnent à savoir). Le débat doit être mené sur le terrain des arguments rationnels : existe-t-il des éléments de preuve de l’efficacité ou de l’inefficacité de certaines thérapies ? La réponse est oui mais les médias semblent étonnamment gênés par l’existence de résultats scientifiques. La science, parfois, nous dérange, on le sait bien. Elle dérange les créationnistes, les climatonégationnistes, les révisionnistes de l’histoire, les croyants dans la nocivité des ondes téléphoniques… et dans ces cas-là les média savent bien le dire et ne traitent pas les scientifiques de « Pères la morale », comme se permet de le faire Mathieu Vidard dans une chronique sur France Inter le 20 mars.

 

France Inter à la rescousse des thérapies sans efficacité ?

Voici la réaction de Mathieu Vidard sur France Inter.

Disponible ici : https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-carre/l-edito-carre-20-mars-2018

 

« Surfant sur le thème des fake news, nos docteurs déguisés en oies blanches, se drapent dans l’arrogance de leur respectabilité scientifique pour dézinguer –je cite- ces fausses thérapies à l’efficacité illusoire. »

On appréciera le jugement (on appelle ça une attaque ad personam) qui part du principe que la critique est nécessairement signe d’arrogance plutôt que d’exigence de la démarche scientifique. Nous verrons que la chronique dans son entièreté n’est pas avare de moisissures argumentatives.

« Et d’en appeler au Conseil de l’ordre des médecins pour sévir contre les fous furieux de la granule et renvoyer au fin fond du Larzac ces dangereux baba cool qui empoisonnent les patients à coup de Nux Vomica et d’Arnica Montana 30 ch. »

Un journaliste consciencieux ne prétendrait pas que la tribune dénonce un « empoisonnement » puisque ce mot n’apparaît nulle part, pas plus que « fou furieux de la granule » ni aucun des termes employés dans cette phrase. L’homéopathie prise à haute dose ne peut sans doute empoisonner que les gens intolérants au lactose. Pour mieux voir comment le journaliste commet un sophisme de l’épouvantail, lisons ce que la tribune dit réellement sur les dangers des médecines parallèles / alternatives :

« Les thérapies dites « alternatives » sont inefficaces au-delà de l’effet placebo, et n’en sont pas moins dangereuses.

  • Dangereuses, car elles soignent l’inutile en surmédicalisant la population et en donnant l’illusion que toute situation peut se régler avec un « traitement».
  • Dangereuses, car elles alimentent et s’appuient sur une défiance de fond vis-à-vis de la médecine conventionnelle comme le montrent les polémiques injustifiées sur les vaccins.
  • Dangereuses enfin, car leur usage retarde des diagnostics et des traitements nécessaires avec parfois des conséquences dramatiques, notamment dans la prise en charge de pathologies lourdes comme les cancers. »

 

La caricature de Mathieu Vidard sur France Inter n’a aucun pouvoir explicatif, elle n’informe pas les auditeurs du service public sur la réalité du contenu de cette tribune. Elle est la pure manifestation d’une volonté de contre-argumenter… sans argument.

« Si cette tribune n’était pas franchement insultante pour les praticiens comme pour les 40% de Français qui ont recours aux médecines alternatives, on s’amuserait des arguments de ces pères la morale. »

« L’insulte aux patients » est un sophisme du chiffon rouge qui travestit la tribune pour en faire un acte de pure malveillance, donc indéfendable. La tribune n’insulte personne, relisez-la bien. Naturellement, il n’est pas plaisant de voir critiquée une pratique médicale dont on est soi-même consommateur ; on se sent floué. Et certains patients éprouveront un sentiment très désagréable à la lecture de cette tribune (peut-être une forme de dissonance cognitive). Mais est-il raisonnable d’accuser de vous traiter d’idiot celui qui vous prévient que l’empereur est nu, en espérant ne pas réellement passer pour quelqu’un qui manque de jugeote ?

« Lorsqu’on pense aux dizaines de milliers de personnes qui sont devenues gravement malades ou qui ont passé l’arme à gauche en raison des effets secondaires de médicaments allopathiques type Médiator ou Distilbène, ou lorsque l’on sait que les somnifères ou les anti-dépresseurs sont prescrits de façon excessive, qu’ils représentent des bombes à retardement tout en faisant la fortune de laboratoires pharmaceutiques véreux ; on se dit que notre club des 124 pourrait légèrement baisser d’un ton. »

Ici le sophisme est celui de la double faute : X n’est pas une discipline sans défaut, elle pose des problèmes ; sous-entendu : alors ne venez pas critiquer Y, c’est injuste ! Cette manœuvre est de nature à convaincre les déjà-convaincus qui ont besoin de n’importe quel argument pour défendre leur position. La faute qui serait commise par X n’est en rien une réponse montrant que la critique de Y n’est pas justifiée.

Mais au-delà du simple sophisme, permettez qu’on s’étonne que monsieur Vidard emploie le mot allopathie, terme inventé par les homéopathes pour (dis)qualifier la médecine scientifique et instaurer une illusion d’équivalence entre les deux. D’un côté il y aurait l’homéopathie et de l’autre l’allopathie, deux pratiques également respectables. Imaginez qu’on dise la même chose des négationnistes qui estiment que leur version de l’histoire a la même valeur que celle des « historiens classiques » et vous aurez sans doute une idée de l’aberration que cela représente.

Dès lors, on se réjouit que Radio France ait annoncé récemment vouloir se doter d’un conseil scientifique, il sera utile pour éviter ce qu’on appellera charitablement une maladresse lexicale… qui flirte avec la faute professionnelle. La faute serait caractérisée s’il s’avère que Monsieur Vidard adopte pleinement la rhétorique des Laboratoires industriels Boiron. Il va sans dire qu’on attend mieux de la part de l’animateur de La Tête au Carré,  l’une des rares émissions de qualité sur la science dans les médias français.

 

« Dans cette tribune, les médecins écrivent que l’homéopathie n’est pas scientifique.

Et ils ont raison puisqu’aucune étude sérieuse n’a prouvé à ce jour une quelconque efficacité de cette thérapie. Le contenu scientifique des médecines alternatives est vide. Rien d’autre que l’effet placebo. Et alors ? »

L’état de l’art est un peu plus précis que ça. Nous ne sommes pas en face d’une absence de preuve, mais bel et bien dans la situation ou l’absence d’effet spécifique est attestée par des méta analyses qui ont conduit des académies scientifiques à dire explicitement ce que de très nombreuses études ont démontré : l’homéopathie n’a pas d’efficacité et sa pratique relève de la pseudoscience.

  • Un rapport au gouvernement Australien a effectué la revue systématique de 225 études impliquant 1800 scientifiques. Il conclut à l’inefficacité de l’homéopathie (2015). Lire ce rapport.
  • Le conseil scientifique des académies des sciences européennes « recommande une approche fondée sur la preuve scientifique » (2017). Il déclare : « La promotion et l’utilisation des produits homéopathiques risquent d’entraîner des dommages importants ». Lire la communication.
  • L’académie des sciences Russe déclare que l’homéopathie est une pseudoscience dangereuse qui ne fonctionne pas (2017). Voir cette déclaration.
  • Les Etats Unis exigent que les « traitements » homéopathiques affichent clairement sur leur emballage qu’ils ne fonctionnent pas (2016). Source.
  • S’appuyant sur le corpus scientifique, le département de la santé britannique juge que l’homéopathie est un gaspillage de ressources (2017). Lire la publication de la NHS.

 

Continuons la chronique de Mathieu Vidard…

« Est-ce que tous les allopathes peuvent se vanter de pouvoir soigner chaque maladie de façon rationnelle ? Non bien sûr. »

Nouveau sophisme, celui de la solution parfaite : Les praticiens de la médecine fondée sur les sciences (qui ne s’appellent jamais des allopathes) travaillent à étayer avec des preuves les prétentions thérapeutiques de leurs pratiques. Qu’ils échouent à soigner tout le monde ne valide évidemment aucune forme de charlatanerie alternative, et on ne devrait pas laisser croire le contraire sur une antenne sérieuse.

« Alors n’est-il pas possible d’admettre qu’il existe parfois une part de magie permettant de soigner ? »

Que dire ? Devons-nous vraiment subir une obscurantiste défense de la pensée magique de la part d’un journaliste scientifique sur un sujet de santé ? Que la science actuelle n’explique pas tout est une chose bien connue, et d’abord par les scientifiques eux-mêmes. Mais invoquer la magie n’a jamais fait progresser la connaissance, et nul n’est censé l’ignorer.

 

« En conclusion de leur tribune, les 124 exigent que l’ensemble des soignants respectent une déontologie et qu’ils proposent à leurs patients une écoute bienveillante. Il fallait oser ! Car c’est précisément à cause d’une médecine conventionnelle déshumanisée que les malades fatigués d’être considérés comme de simples organes sur pattes, se tournent vers des praticiens capables de passer du temps avec eux et de les écouter. »

Oui, il fallait oser ! Car Mathieu Vidard a raison sur un point : la médecine conventionnelle n’est pas assez humaine, elle laisse sans réponse certains besoins des patients. Il est grand temps qu’elle s’en rende compte, fasse son autocritique et travaille à apporter des réponses compatibles avec l’éthique scientifique et le respect du consentement éclairé du patient, plutôt que de se laver les mains des conséquences des choix que les patients font par défaut, par désespoir de se sentir pris en charge. Or, c’est exactement le sens de la tribune qu’ici il malmène à mauvais escient.

 

« On se demande bien quel est l’intérêt d’une tribune aussi péremptoire à l’heure où la médecine allopathique pourrait largement balayer devant sa porte plutôt que d’avoir le mauvais goût de dénigrer le travail de ses confrères. »

La question rhétorique qui vient clore cette chronique ressort de la logique conspirationniste, et c’est très alarmant. Apparemment, il faudrait que les auteurs de la tribune aient un but caché, un agenda, un intérêt personnel et étranger à celui de la société dans son ensemble. Il est peut-être plus raisonnable de ne pas suspecter la malveillance de ces médecins qui osent secouer leur profession. Et s’ils le faisaient pour l’amour de leur métier, par inquiétude de voir des allégations sans preuve être gobées et donner lieu à des profits considérables ?

 

Les laboratoires Boiron, parangon de l’industrie chimique, engrangent des centaines de millions d’euros par an. Leur dirigeant, l’héritier de l’entreprise Christian Boiron, n’hésite pas à déclarer « il y a un Ku Klux Klan contre l’homéopathie » (source)  ou encore « Nous travaillons sur les maladies lourdes comme le cancer et le sida. Encore une fois, il ne faut pas enfermer l’homéopathie dans des maladies légères. » (source) tandis que Homéopathes sans Frontière apporte à des populations vivant dans des régions hautement épidémiques des traitements qui ne sont pas des médicaments et qui donnent aux gens une fausse illusion d’être protégés contre des maladies graves… L’AFIS s’alarme : « l’OMS a rappelé que cette pratique « n’avait aucune place » dans la prise en charge des patients atteints de maladies graves telles que le sida, la tuberculose, la malaria, les grippes, ou encore les diarrhées chez les enfants. » (source).

 

L’état de l’art scientifique est clair sur ces sujets, et il faudrait avoir le courage de remettre en question nos habitudes : l’homéopathie et les médecines alternatives sont dangereuses. Au-delà de la chronique de Mathieu Vidard, indigne du service public, d’autres personnalités médiatiques ont apporté leur pierre à l’édifice sophistique qui s’érige en réaction à la tribune, même si certain·e·s comme Géraldine Woessner se montrent beaucoup plus consciencieux et respectueux de la démarche scientifique.

 

Sur twitter, quelques médecins soulignent les problèmes potentiellement graves qui entourent la pratique des médecines alternatives.

 

Emission « La république » sur LCI

La tribune #FakeMed a été rédigée notamment par François de la chaîne Primum Non Nocere et Jérémy Descoux de la chaîne Asclépios. Le 19 mars, ce dernier est reçu sur le plateau de La République LCI, où il subit 14 minutes d’un harcèlement rhétorique qui ferait une superbe publicité pour les biais cognitifs et les sophismes : un festival de déclarations dénuées du moindre esprit critique, de la moindre prudence épistémique, de pures tentatives de justifier ce que l’on croit sur la base de ce qu’on souhaite être vrai.

Pour que LCI mérite le I de Information, nous souhaiterions que la chaîne informe le public sur la fabrication des remèdes homéopathiques, sur leur composition et les études sérieuses, en double aveugle, qui se penchent sur leurs effets putatifs. Comment se fait-il que dans notre pays 57% des gens utilisent un traitement sans quasiment rien en savoir ?

Voici quelques moments choisis qui illustrent la maltraitance de la science et de la logique dans nos médias :

Roselyne Bachelot « L’homéopathie française et les laboratoire français sont les plus renommés dans le monde. Vous allez donner un véritable coup de poignard à une industrie française. »

La phrase se passe quasiment de commentaire : la France a aussi une industrie de l’armement qui rapporte beaucoup d’argent. Faut-il à ce titre se retenir de critiquer la prolifération des armes ?

Charles Beigbeder « Il y a une sagesse populaire qui, depuis des milliers d’années… Eh oui ! L’acupuncture, c’est la civilisation chinoise qui nous l’apporte. C’est 3000 ans de pratique. Et ça marche ! Vous savez, vous dites « oui la science ne peut pas démontrer…[« que ça marche » NDR] » oui mais elle ne peut pas démontrer non plus que ça ne marche pas, et elle ne comprend pas. Je crois qu’il faut être humble, modeste par rapport à notre compréhension du corps humain. Vous savez que dans l’embryogenèse on sait toujours pas comment ça marche. (…) soyons humbles. Il y a beaucoup de français qui utilisent ces médecines. (…) n’allons pas tout rejeter au nom de la science, c’est un ingénieur qui vous le dit »

 

Cet homme d’affaire et politicien fait la leçon à des médecins en leur disant d’être plus modestes et en alignant un appel à l’ancienneté, un appel à la sagesse populaire (ad populum), un appel à l’ignorance et enfin un appel à l’humilité que suit un appel à l’autorité dans une étourdissante enfilade sophistique qui fera un excellent cas d’école pour mes cours sur l’esprit critique.

« Un ingénieur n’est pas forcément un scientifique » dixit un ingénieur de notre équipe.

 

En réalité, la science peut bel et bien démontrer l’absence d’efficacité, et elle l’a fait, comme nous l’avons rappelé un peu plus haut avec les publications des institutions scientifiques.

 

Alexandre Malafaye « Quand tout d’un coup on jette le bébé avec l’eau du bain comme vous le faites je suis par nature méfiant. Je n’ai aucune compétence médicale mais j’ai des expériences tout à fait probantes (…) Cet hiver, je ne vais faire aucune pub, mais j’ai pris un traitement antigrippal homéopathique, ma femme aussi, c’est la première fois que je traverse l’hiver sans grippe. Alors vous allez me dire que c’est contextuel et cetera »

Non ce n’est pas contextuel. Sans symptôme, il n’y a pas d’effet placébo. Il y a simplement un effet de corrélation illusoire du type post hoc ergo propter hoc : le fait de prendre un remède « antigrippal » (vendu sans avoir fait la preuve de son efficacité) est associé au fait de ne pas avoir eu la grippe, et le cerveau humain qui adore voir de la causalité établit un lien entre les deux. Cela fait une jolie histoire à raconter sur un plateau télé pour alimenter le mille-feuilles argumentatif au service des pseudo-sciences, celles qui, faute de preuve d’efficacité, alignent les témoignages.

La science sert justement à ne pas se laisser abuser par les liens de causalité excessifs que nous voyons partout. Tenir un tel propos sur l’antenne du service public, c’est donc très exactement défendre une posture antiscientifique. Que ce soit probablement fait de manière involontaire n’empêche pas le problème.

Rappel : Avec un argument de type « anecdote » des gens défendent l’existence du paranormal, des ovnis d’origine extraterrestre ou des complots avec autant d’aplomb et exactement autant de rigueur intellectuelle.

 

Roselyne Bachelot « J’ai mieux, moi j’ai soigné mon chien à l’homéopathie,  alors là l’effet placebo est assez limité. (…) et ça marchait très très bien »

Madame Bachelot n’est pas bien informée de ce que la science sait sur l’effet placebo observé chez les animaux. Oui, cet effet existe. Oui, on peut croire indûment qu’on améliore la santé de son animal ou de son bébé en lui administrant un remède privé d’effet spécifique.

 

Malheureusement, personne n’a contredit ces gens sur le plateau. Jérémy Descoux était là pour expliquer la raison d’être de la tribune, pas pour corriger les fautes logiques des intervenants. Le public a donc pu se laisser influencer par des déclarations très assertives mais illogiques ou factuellement fausses. Cela n’est pas de nature à contribuer à la liberté éclairée de leurs choix thérapeutiques.

 

Un besoin d’esprit critique.

Pour démêler le vrai du faux dans cette histoire, nous avons besoin de ne plus accepter les arguments fallacieux, de les éliminer, afin de ne plus avoir à traiter que les vrais arguments, les vraies données, les vraies démonstrations. Ce ménage rhétorique reste à faire. Il y a encore des illusions et de la pensée magique chez certains médecins, et l’ensemble de la population demeure prisonnière de ses biais cognitifs. Rare sont ceux qui désirent la vérité plus que le confort avec assez de force pour penser contre leurs idées reçues, contre leurs pratiques quand c’est nécessaire.

On ne peut décemment pas se moquer des conspirationnistes, dénoncer les fake news, si dans le même temps on donne le spectacle d’un refus de la remise en question de ses préjugés. La tribune sur les #FakeMed est un test que la plupart des médias qui s’y sont intéressés n’ont pas su passer.


La chronique de Mathieu Vidard a fait l’objet d’une critique en vidéo de la part de Un Monde Riant.