Article invité. Victor m’a proposé de me parler du “miracle” de Fátima après avoir suivi un entretien sceptique où je me suis trouvé en peine de répondre à l’usage de ce miracle en tant que “preuve” de l’existence de Dieu. Puisqu’il connait très bien le sujet, je lui ai demandé s’il voulait rédiger cet article afin que ceux qui veulent avoir un regard critique et raisonnable sur cette histoire puissent le faire.

Acermendax

Fátima serait encore un banal village portugais si trois enfants n’avaient pas témoigné y avoir vu la Vierge Marie de mai à octobre 1917. Dix ans plus tard, les pèlerins affluaient déjà par centaines de milliers et la construction d’une basilique fût entamée avant même que les apparitions ne soient officiellement reconnues par l’évêque. Depuis fût édifié un gigantesque sanctuaire que dominent deux basiliques de part et d’autre d’une esplanade de 28 hectares entourée d’hôtels et commerces divers.

Aujourd’hui, avec ses quatre millions de visiteurs annuels, le sanctuaire de Fatima n’est pas loin de concurrencer celui de Lourdes. Toutefois, avec leur lot de prophéties réalisées et leur célébrissime « miracle du soleil » explicitement destiné à convaincre une foule de témoins, les apparitions portugaises sont connues pour être exceptionnellement bien authentifiées, si bien qu’elles fournissent un argument récurrent au théisme. Car de fait, il arrive que les humains, tout en revendiquant une démarche de foi, présentent leurs raisons de croire à l’existence de Dieu.

Un certain Thomas C. Durand fut obligé d’admettre prudemment son ignorance du sujet à l’occasion d’un “entretien sceptique” d’octobre 2019. Mais cette réputation est-elle méritée ? De quoi les faits peuvent-ils vraiment convaincre ? Pour en juger, nous citerons et confronterons le contenu de deux sources principales qui s’imposent comme les mieux indiquées (en plus d’être gratuitement disponibles sur internet) :

  • Les « Mémoires de Sœur Lucie », signés entre 1935 et 1941 par l’aînée des trois voyants une fois entrée dans les ordres. Dans ce texte, elle livre le récit de son expérience vécue beaucoup plus tôt avec ses deux petits cousins, décédés très rapidement après les événements. Cette édition en français s’agrémente d’ajouts ultérieurs non moins utiles à l’investigation.
  • Une collection de documents produits entre 1917 et 1930 et compilés sous le titre « Documentação Crítica de Fátima » par le père J.M. Alonso en tant qu’archiviste du sanctuaire. Cette documentation ne fut rendue publique qu’en 1992, mais c’est d’elle que nous parviennent les témoignages les plus précieux, puisque les plus contemporains des faits (en portugais cependant).

Afin de faciliter toute vérification sans retranscrire ici de trop longs extraits, nous indiquerons les initiales M. ou D.C. (pour « Mémoires » ou pour « Documentação Crítica »), suivies de numéros des pages à consulter.

Il n’est pas question ici de réfuter le théisme mais bien d’examiner un argument. D’ailleurs, il est évident qu’un article de blog ne peut suffire à passer en revue des milliers de textes hagiographiques, de mystérieuses reliques et autres hosties sanguinolentes à n’en plus finir. C’est justement l’atout de l’argument des miracles en général : contrairement à celui qui voudrait en faire le tour, il est inépuisable ! À l’attention des lecteurs qui pourraient découvrir s’être trompés, et au risque d’annoncer la couleur, reconnaissons d’emblée que l’histoire des apparitions mariales fournit certains récits moins défectueux et moins scandaleux que celui de Fatima.

Fátima, de nos jours

Les prémices

Cadette d’une famille de bergers, Lucia dos Santos était une enfant très familière des concepts chrétiens, omniprésents à son esprit si l’on en croit ses Mémoires. Par exemple, elle et ses amis aimaient se représenter les lueurs nocturnes en disant : « Notre Dame et les anges allument leurs lampes et viennent les mettre à leur fenêtre afin de nous éclairer » (M. p.43).

En avril 1915, avec trois compagnes, Lucia (8 ans) rapporta avoir vu, « comme suspendue dans l’air au-dessus des arbres, une figure semblable à une statue de neige ». « Ça ressemblait à une personne enveloppée dans un drap », dit-elle en ajoutant qu’« on ne voyait ni ses yeux ni ses mains. » Fabulation, méprise ou manifestation surnaturelle ? En tout cas, Lucia ne fut pas prise au sérieux par son entourage (M. p.78).

En 1916, cette chose serait reparue à Lucia ainsi qu’à ses cousins qui l’accompagnaient : Francisco (8 ans) et Jacinta (6 ans). Ce sont eux trois qui allaient devenir les célèbres voyants, tandis que les témoins de l’année précédente ne verraient plus ni statue de neige ni Sainte Vierge. Cette fois, « la même figure » dont on n’avait pas tout à fait distingué les attributs normaux d’une personne l’année précédente « avait l’apparence d’un jeune homme de 14 ou 15 ans ». La chose prit la parole, se présenta comme « l’Ange de la Paix » et enseigna aux enfants une prière de pénitence « pour ceux qui ne croient pas » (M p. 80).

« Après un certain temps, un jour d’été », le personnage revint encore et se présenta comme « l’ange du Portugal ». Il incita les enfants à faire des sacrifices « de tout ce [qu’ils pourraient] ». « Surtout, acceptez et supportez avec soumission les souffrances que le Seigneur vous enverra », précisa-t-il (M. p.81).

Lors d’une dernière apparition, le même ange leur distribua l’eucharistie à tous les trois (p. 82), sans intervention d’aucun prêtre, aussi étrange que cela paraisse à la lecture des textes qui font autorité en la matière [1].

Les commentateurs qui croient Lucia sur parole disent comprendre une certaine pédagogie dans les initiatives de cet ange [2]. Mais d’autres relèvent que les témoignages laissés par Francisco et Jacinta n’évoquent jamais ces rencontres possiblement imaginées par Lucia des années plus tard. Mieux, le rapport d’enquête canonique d’avril 1930 nous apprend que Francisco reçut la première communion sur son lit de mort, sans signaler aucun démenti de sa part sur le fait qu’il s’agissait bien d’une première fois (D.C. p.446) [3].

De gauche à droite : Lucia, Francisco et Jacinta

Les apparitions de la Vierge

La « Dame » apparut aux enfants le 13 mai 1917. Elle renouvela l’incitation de l’ange aux sacrifices expiatoires : « Voulez-vous vous offrir à Dieu pour supporter toutes les souffrances qu’il voudra vous envoyer, en acte de réparation pour les péchés par lesquels Il est offensé, et en supplication pour la conversion des pécheurs ? » (M p.85). Elle leur dit de revenir au même endroit tous les mois (M. p.184). Devant une foule chaque fois plus grande, il y eut donc une apparition chaque 13 du mois jusqu’en octobre, à cela près qu’un imprévu repoussa l’apparition du mois d’août au 19.

Les apparitions de Fatima au cinéma : films de John Brahm (1952), Daniel Costelle (1990), Marco Pontecorvo (2020)

Ces apparitions furent tout à fait différentes d’un enfant à l’autre. Jacinta vit la Vierge et l’entendit mais sans jamais comprendre vraiment. Interrogée le 11 octobre par le chanoine Formigão, elle expliqua que regarder l’apparition lui faisait mal aux yeux et que le bruit de la foule l’empêchait d’entendre correctement ses paroles (D.C. p.68). Quant à Francisco, il n’entendit jamais rien et ne voyait même pas ses lèvres remuer (D.C. p.102), se faisant toujours tout répéter. Seule Lucia pouvait s’adresser à la Vierge, en plus de la voir et de l’entendre. Ainsi, dès la première apparition, Lucia lui demanda si elle irait au Ciel. La Vierge lui répondit que oui ; que Jacinta aussi ; mais que Francisco, lui, devrait encore réciter beaucoup de chapelets (D.C. p.30, 119, 121 ; M. p.181).

Tout ceci est relaté par des auteurs bien indulgents qui jamais ne relèvent de ressemblance avec ce qui se produirait si une enfant s’amusait à manipuler ses petits cousins de sorte à favoriser chez eux une simulation ou même une hallucination.

Le 2 novembre, Lucia raconta que la Vierge avait promis la guérison d’un certain João Carreira qui souffrait d’infirmités aux jambes et au dos, pour « dans un an » (D.C. p.119). Mais les sources plus tardives font dire à la Vierge qu’au contraire, elle ne le guérirait pas, comme si finalement il était resté infirme [4]. Pour autant, Formigão dénombra plusieurs guérisons extraordinaires. Mais non content de cela, il ajouta sinistrement : « certaines personnes de mauvais sentiments qui, à propos des succès de Fatima, ont osé blasphémer la Très Sainte Vierge, ont été victimes de très graves désastres dans lesquels presque toutes ont trouvé la mort. De simples coïncidences ? » (D.C. p.269)

Les anomalies et les contradictions entre les témoignages des voyants d’une part et dans ceux de Lucia elle-même d’autre part sont trop nombreuses pour que la liste en soit faite ici, mais certains éléments de description sont particulièrement éloquents. Selon les premiers interrogatoires, par exemple, la Vierge « mesurait un peu moins d’un mètre », elle portait une « jupe serrée » qui ne descendait que « jusqu’aux genoux » et laissait voir « des bas blancs » (D.C. p.33, 79, 83, 173). Formigão fut embarrassé : « La Vierge ne peut évidemment apparaître que le plus décemment et modestement vêtue. La robe devrait descendre jusqu’aux pieds », songea-t-il le 27 septembre (D.C. p. 59). Mais lorsqu’il interrogea Lucia le 2 novembre, celle-ci envisagea qu’elle avait pu voir des bas au lieu des pieds de la Vierge, et elle affirma que « la dernière fois, la jupe avait l’air plus longue.» (D.C. p.124) Ainsi Notre Dame de Fatima finit-elle par prendre l’apparence qu’on lui donne aujourd’hui dans nos églises.

La danse du soleil

En juillet, Lucia annonça un miracle à venir. « Dans trois mois, je ferai croire tout le monde », la Vierge avait-elle promis (D.C. p.32). À l’issue de la dernière apparition, donc, Lucia aurait crié à la foule de regarder le soleil, bien qu’elle ne s’en rappelât plus le 2 novembre (D.C. p.121). Alors, on put contempler l’astre sans s’aveugler, dit-on. Le voilà qui se mit à tournoyer et à changer de couleur devant « environ 50 000 personnes, presque toutes portées par la foi, par le désir de s’assurer de la véracité des faits qu’ils avaient entendus raconter ! », selon les mots d’un témoin (D.C. p.95). C’était le grand signe prophétisé. Mais, de ceux qui crurent voir le soleil leur tomber dessus à ceux qui ne virent rien d’inhabituel, les témoignages furent très variables.

Il faut reconnaître un argument qui n’est pas sans valeur, à savoir l’article publié par Avelino de Almeida, un journaliste que tout semblait prédisposer à vouloir se moquer de fidèles trop naïfs et qui évoqua pourtant un « spectacle unique et incroyable » (D.C. p.75). Sa prose ambiguë rend simultanément témoignage de deux phénomènes, celui du ciel et celui de la foule, sans préciser clairement duquel il y eut tant à s’étonner.

L’article de Avelino de Almeida dans le quotidien « O Seculo » en date du 15 octobre 1917

Les observatoires d’astronomie n’enregistrèrent rien d’inhabituel. Mais évidemment, la Vierge n’avait pas miraculeusement déplacé le soleil ou expulsé la Terre de son orbite, auquel cas les effets s’en seraient fait sentir ailleurs qu’au Portugal. Pour le théologien Arnaud Dumouch, « ce sont les anges qui donnèrent aux foules de Fatima l’impression que le soleil dansait sur lui-même » [5]. Difficile d’exclure, toutefois, qu’on ait pris pour surnaturels les effets de persistances rétiniennes résultant d’un éblouissement, car il est généralement contre-indiqué de regarder tout droit en direction du soleil, y compris lorsqu’on est un journaliste athée. D’ailleurs, les photographies de l’événement montrent certaines personnes se protégeant les yeux avec leur main, et d’autres non.

Une partie de la foule réunie à Fatima le 13 octobre 1917, au moment du supposé miracle

À cela il convient d’ajouter un commentaire au sujet des prodiges solaires en général, puisque, depuis Fatima, ils devinrent monnaie courante. Il en survint dans plusieurs lieux d’apparitions ultérieures, tels San Damiano (Italie, 1964) ou Necedah (Wisconsin, 1950) [6], apparitions clairement condamnées par l’Eglise comme étant fausses. À Medjugorje (Bosnie-Herzégovine, depuis 1981), le père Ljudevit Rupcic rapporte avoir vu une danse du soleil « avec environ mille pèlerins » [7]. En fait, les miracles se produisent à peu près partout où des foules sont incitées à observer directement le soleil. Sur des vidéos prises à Denver, aux Philippines ou à Medjugorje, on voit le soleil tantôt clignoter furieusement, tantôt changer en luminosité à la manière d’une lampe à variateur. On obtiendrait des images semblables en jouant avec l’ouverture ou l’obturation d’un appareil photo-vidéo. De plus, s’il s’agit de visions fabriquées par les anges comme l’écrit Arnaud Dumouch, il faut s’étonner qu’on puisse en capturer des films.

Les prophéties et les secrets

Les Mémoires de Lucia nous apprennent que lors de l’apparition de juin, la Vierge annonça au sujet de Francisco et Jacinta qu’elle allait bientôt les « emmener au ciel » (M. p.61, 150, 183). En effet, la grippe espagnole tua Francisco en 1919, et Jacinta mourut l’année suivante dans des circonstances dont nous reparlerons.

Seulement voilà, aucune trace de cette prédiction n’existe dans la documentation antérieure à 1927. L’auteur belge Marc Hallet s’étonne assez justement : « Peut-on croire un seul instant que les deux enfants directement concernés n’auraient pas été traumatisés par une pareille révélation ? Qu’ils n’auraient même pas pleuré ? Que Jacinta n’aurait pas dit cela à sa maman ? » [8]… Un commentaire d’autant plus pertinent qu’à ce stade, la Vierge n’avait pas engagé les enfants au secret (M. p. 183).

Ces Mémoires révèlent ensuite les deux premières parties d’un secret que la Vierge lui avait confié en juillet. D’abord il y eut une vision de l’Enfer (M. p.127). Puis, la Vierge annonça :

« La guerre va finir. Mais si l’on ne cesse d’offenser Dieu, sous le pontificat de Pie XI en commencera une autre pire encore. (…) Pour empêcher cette guerre, je viendrai demander la consécration de la Russie à mon Cœur immaculé et la communion réparatrice des premiers samedis. Si on accepte mes demandes, la Russie se convertira et on aura la paix ».

(M. p.128)

Quel dommage, là encore, de n’avoir révélé cela qu’en 1941 alors que la Seconde Guerre mondiale battait déjà son plein ! Quant à la Russie, dont Lucia ne connaissait probablement même pas le nom lorsqu’elle avait 10 ans, elle ne prit part à l’intrigue qu’après de nouvelles visions revendiquées par elle en 1925 et 1929 (d’où le « je viendrai » dans ce message d’anticipation prétendument confié en 1917).

La fin de la Première Guerre, elle, fut effectivement annoncée le 13 octobre 1917 ! Seulement, la jeune Lucia l’avait promise pour le jour-même… Une erreur qui avait un peu refroidi la confiance des gens à l’époque, car à ce moment-là les conflits allaient encore s’aggraver (D.C. p. 12, 76, 82, 121, 262). Six jours plus tard, Formigão obtint quelques réponses de Lucia à ce problème :

« – Les journaux rapportent qu’il y a eu des combats depuis le 13… Comment expliquer cela, si la Vierge a dit que la guerre s’était terminée ce jour-là ?

– Je ne sais pas. Je sais seulement que je l’ai entendue dire que la guerre se terminait le 13. (…) Je ne me souviens plus très bien comment elle l’a dit. (…) Peut-être ne comprenais-je pas bien la Dame. »

(D.C. p.100)

Soit dit en passant, de Almeida se fit l’écho de cette annonce dans son fameux article (D.C. p.76), celui-là même qui sert si souvent d’argument à l’authenticité du miracle du soleil et donc à celle des apparitions ! Curieusement, la traduction qu’en propose le site de « CAP Fatima 2017 » change « était finie » (« terminara ») en « va finir » [9]. Serait-ce le genre de petit mensonge autorisé par la Vierge pourvu que cela lui rende service ?

Toujours d’après Lucia en 1941, voici comment la Vierge annonça en juillet 1917 les punitions que Dieu enverrait en cas de désobéissance à ses vœux :

« Lorsque vous verrez une nuit illuminée par une lumière inconnue, sachez que c’est le grand signe que Dieu vous donne, qu’Il va punir le monde de ses crimes par le moyen de la guerre, de la famine et des persécutions contre l’Église et le Saint-Père ».

(M. p. 185)

Ladite nuit illuminée fut interprétée par Lucia elle-même comme celle du 25 au 26 janvier 1938, à cause d’une aurore boréale exceptionnelle observée dans l’hémisphère Nord cette nuit-là. Rappelons seulement que Lucia n’en parla, là encore, qu’après les faits [10].

Le « troisième secret »

Cet ultime secret devait le rester jusqu’en l’année 1960, selon l’intuition de la voyante, car avant cela « on n’aurait pas compris » (M. p.226). Mais Lucia tomba malade en 1944 et l’évêque redouta qu’elle emporte le secret dans sa tombe. Cette fois, donc, elle scella un texte qui ne fut révélé qu’en l’an 2000, sur décision du pape Jean-Paul II. Personne ne sût jamais en quoi cela eut été mieux compris en 1960 que vingt ans plus tôt, mais il s’agissait d’une vision dont la description comporte notamment ce qui suit :

« (…) Et nous vîmes dans une lumière immense qui est Dieu : “Quelque chose de semblable à la manière dont se voient les personnes dans un miroir quand elles passent devant” un Évêque vêtu de Blanc, “nous avons eu le pressentiment que c’était le Saint-Père”. Divers autres Évêques, Prêtres, religieux et religieuses monter sur une montagne escarpée, au sommet de laquelle il y avait une grande Croix en troncs bruts, comme s’ils étaient en chêne liège avec leur écorce ; avant d’y arriver, le Saint-Père traversa une grande ville à moitié en ruine et, à moitié tremblant, d’un pas vacillant, affligé de souffrance et de peine, il priait pour les âmes des cadavres qu’il trouvait sur son chemin ; parvenu au sommet de la montagne, prosterné à genoux au pied de la grande Croix, il fut tué par un groupe de soldats qui tirèrent plusieurs coups avec une arme à feu et des flèches ; et de la même manière moururent les uns après les autres les Évêques les Prêtres, les religieux et religieuses et divers laïcs, hommes et femmes de classes et de catégories sociales différentes. Sous les deux bras de la Croix, il y avait deux Anges, chacun avec un arrosoir de cristal à la main, dans lequel ils recueillaient le sang des Martyrs et avec lequel ils irriguaient les âmes qui s’approchaient de Dieu. »

(M. p.221)

Il est étonnant que Lucia ait su mémoriser autant de subtils détails pendant plus de vingt ans, sachant ses difficultés d’antan à restituer clairement les paroles de la Dame.

Après la tentative d’assassinat dont Jean-Paul II fut la cible en 1981, ce dernier attribua sa survie à Notre Dame de Fatima parce que c’était arrivé un 13 mai. On prétendit alors que c’était l’objet du troisième secret. Les faits coïncident pourtant très mal puisque le tireur n’a pas tué le pape, n’était pas soldat, n’a certainement pas utilisé de flèche, et de surcroît les autres prêtres et évêques ne furent pas tués non plus.

Évidemment, certains en appellent à une lecture symbolique au prétexte de laquelle il faudrait interpréter la prophétie aussi librement que nécessaire pour la conformer aux faits. On en oublie que la Vierge ne s’était pourtant pas encombrée de symboles pour prédire, soi-disant, la guerre de 1939. On peut aussi s’étonner que la Vierge ait annoncé un assassinat qu’elle-même allait se charger de déjouer en « [guidant] la trajectoire de la balle » (M. p.240), tout en n’épargnant pas complètement la victime, touchée à l’abdomen et au coude.

Le pape Jean-Paul II avec Sœur Lucie

Ce que prouve l’obstination des voyants

Aucun des trois enfants ne renia avoir vu la Vierge malgré les intimidations qu’ils subirent au point de se laisser emprisonner quelques jours, empêchés d’être à l’endroit prévu pour l’apparition du 13 août. C’est du moins ce que raconta Lucia en ajoutant qu’on les avait menacés, elle et ses cousins, de les faire frire ! (M. p. 20, 53, 54)

En fait, il semble que le sous-préfet ait emmené les enfants pour les interroger et les faire examiner par un médecin, ce qui ne manqua pas de contrarier les pèlerins (D.C. p. 176) [11]. Quoi qu’il en soit, il faut se garder de sous-estimer l’effet produit par une foule exaltée sur de jeunes enfants qui auraient peut-être préféré séjourner un temps en prison plutôt que de décevoir des milliers de gens misant en eux leur espoir d’un lien avec le Ciel en période de guerre. Les enfants qui disent avoir vu la Vierge subissent toujours la pression de ceux qui veulent que ce soit vrai.

Conclusion : …et si c’était vrai ?

Le pape François à Fatima, le 13 mai 2017

Lucia dos Santos fût-elle prise à ses dépens dans la spirale sans issue d’une mythomanie infantile ? Il n’est pas défendu de soupçonner un coup monté dès le départ par le clergé local de mèche avec le régime de Salazar [12], et il existe même une littérature mettant les événements de Fatima sur le compte d’entités extra-terrestres [13]. L’hypothèse d’aliens en jupette peut sembler plus crédible qu’une visite de la Sainte Vierge, mais qu’aurions-nous à retenir si malgré tout il fallait prendre Lucia pour un témoin digne de confiance ?

A 14 ans, Lucia fut envoyée au collège de Porto et reçut de l’évêque « trois graves recommandations : changer de nom, garder le silence sur son village et sa famille d’origine, et surtout ne révéler à personne qu’elle [était] la Voyante de Fátima, ni parler des Apparitions » (M. p. 9, introduction du père Alonso) : une claustration qui rappelle celle des deux voyants de La Salette au siècle précédent. Mais la disparition de Jacinta et Francisco, elle, laisse perplexe quant à la manière dont la Sainte Vierge s’y prend pour emmener des enfants au Ciel. En effet, Jacinta accumula une broncho-pneumonie et une pleurésie purulente. On l’opéra pour lui retirer deux côtes, et elle mourut huit jours plus tard, au bout d’un an de souffrances. « Cette maladie si longue et si cruelle fut un véritable martyre pour le pauvre enfant qui expiait dans son corps innocent les péchés d’autrui », écrivit Formigão en 1923 (D.C. p.269).

Lucia décrivit abondamment à quel point les mortifications de ses cousins pouvaient mettre leur santé en péril. Par exemple, ils n’hésitaient pas à s’assoiffer sans autre raison que de « souffrir pour la conversion des pécheurs » (M. p.49). En août 1917, Lucia trouva une corde et eut l’idée de la partager en trois pour s’en servir d’instrument de torture : « “Regardez, cela fait mal ! Nous pourrions nous l’attacher à la taille et offrir à Dieu ce sacrifice.” (…) cet instrument nous faisait souffrir horriblement. Jacinta, parfois, laissait tomber quelques larmes à cause de la gêne que la corde lui causait. » (M. p.96) En septembre, la Vierge leur dit qu’il était excessif de dormir avec cette corde, mais elle leur demanda de la garder le jour ! (M. p.98)

Désireuse de souffrir, Jacinta « répétait fréquemment ces sacrifices », s’obligeant notamment à contrarier sa soif et sa faim, à manger de mauvaises choses ou encore à faire exprès de boire l’eau « très sale » d’un étang (M. p.59, 60, 64, 65, 108, 130). Lucia raconte en particulier ceci :

« Ainsi se passaient les journées de Jacinta, lorsque Notre Seigneur permit qu’elle eût une pneumonie, qui la prostra dans son lit ainsi que son petit frère. La veille de cette maladie, elle disait : – J’ai tellement mal à la tête et j’ai tellement soif ! Mais je ne veux pas boire afin de souffrir pour les pécheurs. »

(M. p.59)

Dans ces conditions, si le récit était vrai, il faudrait croire que la Sainte Vierge a poussé cette enfant à se torturer jusqu’à la mort.

Ces apparitions reçoivent l’approbation des papes successifs depuis Pie XII jusqu’à l’actuel François, lequel se déplaça spécialement au Portugal en 2017 pour célébrer leur centenaire. Mais cette madone n’est-elle pas complice du Dieu sans foi ni loi que la Vierge est également censée avoir révélé à La Salette (France, 1846) ou à Akita (Japon, 1973) ?

Bien que toutes ces mariophanies soient très officiellement reconnues au point que celles de Fatima figurent même au calendrier liturgique, ça ne serait une bonne nouvelle pour personne que ce Dieu-là existe. Et si jamais il prenait vraiment à Dieu de nous envoyer des souffrances jusqu’à répandre la guerre et la famine ou assassiner des enfants innocents, alors nous serions peut-être bien avisés de nous en démarquer.

Victor Rességuier


[1] Catéchisme de l’Église Catholique §1369 ; Code de droit canonique, 910 §3 ; instruction Redemptionis Sacramentum §88

[2] Par exemple : Yves Chiron, Enquête sur les apparitions de la Vierge, éd. Perrin, 2007, p.247 ; Arnaud Dumouch, https://www.youtube.com/watch?v=K_5lDVPTWr0

[3] Voir Marc Hallet, Les apparitions de la Vierge et la critique historique, 2015, p.160

[4] Soeur Françoise de la Sainte Colombe, Francisco et Jacinta, si petits… et si grands !, éd. CRC, 1998, p. 137-149 (João Carreira étant bien le fils de Manuel et Maria Carreira) : « Quant au fils estropié de Maria Carreira, elle [la Vierge] dit qu’il ne guérira pas. Il restera pauvre. Il doit réciter tous les jours le chapelet avec sa famille et il pourra gagner sa vie. »

[5] Arnaud Dumouch, Les phénomènes paranormaux et l’Église, éd. M+ éditions, 2018, p. 272

[6] http://hyborea.blogspot.com/2006/07/necedah-miracle.html

[7] https://www.medjugorje.ws/fr/apparitions/docs-medjugorje-miracles/

[8] Marc Hallet, id. p. 155

[9] https://www.fatima100.fr/histoire-de-fatima/17-le-grand-miracle-du-13-octobre-1917-v2

[10] Même si celle de 1938 fut très exceptionnelle, il arrive que des aurores boréales soient visibles jusque depuis la France. Ce fut le cas deux fois en 2015 et une fois en 2004.

[11] Voir Manuel Nunes Formigão, As grandes maravilhas de Fatima, éd. União grafica, p. 54 : le sous-préfet « emmena les enfants dans sa maison et les confia aux soins de son épouse qui les traita avec beaucoup de tendresse ».

[12] Voir Jhao Ilharco, Thomas de Fonseca, Gérard de Sède

[13] Voir Jacques Vallée, Paul Misraki, Gilles Pinon, Joaquim Fernandes et Fina D’Armada, Christel Seval

6 réponses
  1. elios
    elios dit :

    Durant un entretien avec un membre du clergé Lucia a également avoué n’avoir pas vu la fameuse “danse du soleil” alors qu’elle était présente sur les lieux…

    Répondre
    • Victor Resseguier
      Victor Resseguier dit :

      Oui, tout à fait. Je n’ai pas jugé essentiel de le préciser puisque ça ne prouve ni réfute pas grand chose, il me semble.
      On pourrait dire que ça met en cause l’authenticité de ce miracle, mais à l’inverse on pourrait objecter que ça plaide pour l’honnêteté de Lucia et que si la Vierge lui est vraiment apparue, elle n’avait pas besoin de la rendre témoin d’un miracle destiné à convaincre ceux qui, précisément, ne l’avaient pas vue.

      Répondre
  2. Félicien
    Félicien dit :

    Bonjour,

    A un moment tu dis : “Mais, de ceux qui crurent voir le soleil leur tomber dessus à ceux qui ne virent rien d’inhabituel, les témoignages furent très variables.”. Est-ce que tu aurais des témoignages disant n’avoir rien vu ? J’ai l’impression qu’au final le niveau de preuve est ici au plus bas : on parle de quelques témoignages relayés par la presse au début puis de quelques centaines longtemps après dans des livres. Déjà que je comprends pas le besoin de se rattacher à des preuves pour expliquer sa foi, là il n’y que quelques témoignages allant dans tous les sens au point que le phénomène ovni a l’air plus probable.

    Merci d’avance, Félicien.

    Répondre
    • Victor Resseguier
      Victor Resseguier dit :

      Bonjour Félicien,
      Présentement je n’ai pas sous la main mes autres sources que celles disponibles sur internet, mais il y a effectivement des membres du clergé qui témoignèrent n’avoir rien vu d’extraordinaire dans le ciel, ainsi que Lucia dos Santos elle-même.
      Mon opinion sur le niveau de preuve est qu’il ne me semble pas vraiment à la hauteur de la mère d’un Dieu tout-puissant déterminée à convaincre “tout le monde”. Etant d’un naturel crédule, je me laisse facilement impressionner par des témoignages seuls ; mais mis face aux preuves contraires, c’est un peu léger.

      Répondre

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