Les défenseurs des études sur le genre ont-ils raison ?

Contre les réactionnaires

Les défenseurs des études sur le genre ont raison de dénoncer la posture idéologique des réactionnaires qui nient le déterminisme de l’environnement social dans les comportements « genrés ».

 Il y a deux catégories d’êtres humains : les hommes et les femmes. C’est une vérité qui semble acquise. La génétique a magistralement confirmé cette vérité en nous annonçant que les chromosomes étaient unanimes : XX pour les femmes, XY pour les hommes. La Nature (avec une majuscule) a donc parlé.

Et pourtant il existe des humains avec la paire de chromosome XY dont l’organisme ne répond pas aux hormones androgènes : leur corps se développe comme celui d’une petite fille. Comment doit-on les considérer ? Ont-ils le droit à l’autodétermination, eux qui n’entrent pas dans les catégories prévues ?

On estime que les individus « intersexués », c’est-à-dire présentant des caractères anatomiques pas tout à fait mâles ou pas tout à fait femelles, représente 0.2 à 2% des naissances. Ce n’est pas si marginal, et cela devrait être un indice que la grande vérité dont nous parlions est plus un vœu pieux qu’une réalité conforme aux faits. L’identité sexuelle, qui n’est pas seulement affaire de chromosomes, est-elle réductible aux attributs physionomiques qui nous collent à la peau ? Les transexuels nous montrent le contraire : le corps est insuffisant pour déterminer si son propriétaire s’identifie comme un homme ou comme une femme.

études de genre

Tiens, pourquoi cette image est-elle drôle ?

 

Les études sur le genre ne se limitent pas aux questions d’identité, mais cherchent à connaître la genèse des comportements que l’on s’accorde si aisément à trouver féminins (la danse, la vaisselle, le commérage) ou masculins (la conduite sportive, le bricolage, la vulgarité). Ces études mettent en exergue que la part de ces comportements qui est due à des facteurs innés est plus faible que ce que l’on croyait dans les siècles et décennies passées. Les chercheurs démontrent de plus en plus que les comportements « genrés » répondent à des injonctions tacites, plus ou moins subtiles, souvent inconscientes, de notre environnement. Un garçon ça ne pleure pas. Une petite fille doit être coquette. Si l’on répète tant ces choses aux enfants, n’est-ce pas parce que ces comportements ont besoin de leur être inculqués afin qu’ils leur semblent ensuite « naturels » ?

gender studies

C’est un peu plus compliqué qu’une simple question de dualisme.

Cela ne les empêche pas d’avoir tort.

Défendre les études sur le genre est une bonne chose. Pour autant, on peut lire ici et là que « le genre est un fait », que « le genre n’est pas une théorie », ce qui sous-entend qu’un fait c’est mieux qu’une théorie, qu’un fait c’est solide, c’est véridique, tandis qu’une théorie, c’est vague, c’est de l’ordre de l’hypothèse, et puis si ça se trouve c’est bidon.

L’origine de ce rejet du mot « théorie » est à chercher du côté des réactionnaires qui ont brillamment réussi à imposer leur élément de langage « théorie du genre« . Sortie de nulle part, mais pas sans raison, cette étiquette vise à distiller le doute sur la validité du concept. Après tout, chacun sait que ce qui est théorique, c’est ce qui n’est pas pratique, une théorie ce n’est pas un fait, c’est une hypothèse, parfois une pure fiction… Sauf que point du tout ! Et il faut se garder de tomber dans le panneau.

La théorie en question.

J’ai bien peur qu’il soit nécessaire de se pencher sur la définition du mot « théorie ». Allons-y franco : la gravitation n’est pas un fait, c’est une théorie… Voire plusieurs théories : on a celle de Newton et celle d’Einstein, et d’autres viendront peut-être plus tard. Les faits sont nombreux : les pommes tombent, les planètes sont rondes, les astres s’attirent, mais aucun de ces faits n’explique rien sur le fonctionnement du monde. Ca, c’est le job de la théorie qui rassemble les faits, les met en perspective, offre une interprétation logique et cohérente qui permet de prédire les résultats de futures expérimentations afin d’être validée (ou réfutée). Une théorie est le parachèvement de la démarche scientifique qui vise à l’explication du monde. Autre exemple : l’évolution des espèces n’est pas un fait, c’est une théorie qui rassemble les faits et nous fait découvrir une histoire. Ce qui la rend si passionnante, c’est l’histoire qu’elle permet de raconter, et pas la collection brute de fossiles ou de séquences génétiques qui, eux, sont les faits. Là réside le problème que soulève ce billet : confondre les concepts de faits et de théorie.

théorie du genre

« Tu utilises tout le temps ce mot. Je ne pense pas qu’il signifie ce que tu crois. »

Il existe d’innombrables faits qui nous montrent tous les jours que le genre masculin et le genre féminin sont des constructions sociales qui ne doivent pas grand-chose à la nature. La nature produit des sexes, mais pour parler de genre, la culture est quand même plutôt indispensable, parce qu’il est difficile de trouver quels attributs d’une femelle alligator la rendent plus féminine que ses congénères mâles, tandis que je peine à voir en quoi une éléphante serait moins virile qu’un éléphant. Tous ces faits convergent : ils nous montrent que le genre est le résultat de codes omniprésents dans la société. Mais le genre, lui, n’est pas un fait, il est le concept émergeant qui donne de la cohérence aux faits. Si un jour les anthropologues, les sociologues, les psychologues et les biologistes expliquent comment le comportement d’un être humain se conforme à un modèle sexué en réponse aux contraintes de son environnement, nous aurons peut-être une vraie théorie du genre. Ce sera une excellente nouvelle, car cela voudra dire qu’on a pigé quelque chose sur le fonctionnement du monde. Et le genre, qui ne sera « qu’une théorie », aura pour lui la force de la démarche scientifique, la même force qui permet aux biologistes d’être fiers que l’évolution soit, elle aussi, une théorie et rien d’autre.

 Conclusion

Si défendre les études sur le genre afin que la compréhension des mécanismes qui encodent nos comportements débouche sur une lutte plus efficace contre les discriminations et les violences fondées sur les catégories « genrées » actuellement reconnues et même défendues par la société, il serait sage de le faire sans sacrifier le sens des mots comme « théorie » ou « fait » car nous en aurons besoin pour comprendre de quoi nous parlons.

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10 réponses
  1. Anonymous
    Anonymous dit :

    C’est dommage de forcément chercher la petite bête. Ceux qu’il faudrait attaquer pour leur mauvaise compréhension du terme « théorie » est plutôt à chercher du côté des réactionnaires que du côté de ceux qui pensent que les études de genre sont une bonne chose. De fait, vous dites « on lit, ici et là » mais moi, j’ai plus l’impression que les progressistes cherchent plutôt à dire qu’il n’existe pas de théorie du genre mais plutôt un ensemble d’études.
    On peut citer quelques articles (que j’ai trouvé en tapant « théorie du genre » sur google).
    http://rue89.nouvelobs.com/2014/09/10/rappel-a-michel-onfray-theorie-genre-nexiste-linformatique-est-utile-254766
    http://rue89.nouvelobs.com/2013/06/29/risque-radoter-theorie-genre-nexiste-243298
    http://www.huffingtonpost.fr/pascal-huguet/explications-theorie-du-genre_b_4759264.html
    http://www.sciencesetavenir.fr/decryptage/20140827.OBS7259/l-imposture-de-la-theorie-du-genre-revient-sur-le-devant-de-la-scene.html
    Etc etc.

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  2. Lz
    Lz dit :

    Bonjour,

    Je vais commencer par dire que j’apprécie vraiment votre travail. J’ai tout de même une question, qui est vraiment secondaire, mais que je me suis posé lors de la lecture de l’article.

    J’ai été attiré vers cette partie :  » La nature produit des sexes, mais pour parler de genre, la culture est quand même plutôt indispensable, parce qu’il est difficile de trouver quels attributs d’une femelle alligator la rendent plus féminine que ses congénères mâles, tandis que je peine à voir en quoi une éléphante serait moins virile qu’un éléphant. »
    Je voulais savoir si l’exemple de l’éléphant a été pris sciemment.

    Il me semble que les éléphants suivent une logique de groupe cohérente basée sur le matriarcat. Si c’est la cas, la définition du genre étant « des différences non biologiques entre individus masculins et féminins » (pour la version wikipedia), un fonctionnement de groupe ou l’individu de sexe féminin « prend l’ascendant » sur l’individu de sexe masculin ne montre t’il pas la présence d’un genre ?

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    • Acermendax
      Acermendax dit :

      La question est légitime. Je n’ai pas de réponse.
      Chez les éléphants, il y a apparemment des comportements déterminés par le sexe de l’individu. Ces comportements sont-ils constitutifs de ce qu’on appelle « genre » ? Dans un sens, c’est possible.

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  3. Yann
    Yann dit :

    Bonjour, et merci beaucoup pour votre travail ici comme sur youtube !

    Pourrais-je avoir la source, ou des précisions, sur l’estimation suivante ?

    « On estime que les individus « intersexués », c’est-à-dire présentant des caractères anatomiques pas tout à fait mâles ou pas tout à fait femelles, représente 0.2 à 2% des naissances. »

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