De l’épistémologie très personnelle de Didier Raoult à la bonne pratique de la science

Article invité.

Par François Vazeille


Directeur de recherche émérite au CNRS, j’appartiens au LPC (Laboratoire de Physique de Clermont-Ferrand) qui a le label d’UMR (Unité Mixte de Recherche, UMR6533). Les deux tutelles sont l’UCA (Université Clermont Auvergne) et le CNRS-IN2P3 (Institut National de Physique Nucléaire et Physique des Particules). Mes recherches s’effectuent au CERN (Laboratoire Européen pour la Physique des Particules), au sein de la collaboration mondiale ATLAS dans l’expérience éponyme, auprès du collisionneur de particules LHC (Large Hadron Collider). Les propos que je tiens dans ce billet n’engagent que moi, et je n’ai aucun lien d’intérêt avec une quelconque entreprise privée ou organisation dont je pourrais percevoir des fonds.

Préambule

Le philosophe Florian Cova, du Département de Philosophie de l’Université de Genève, critique sévèrement la conception que Didier Raoult a de l’histoire des sciences, et évoque, à l’encontre du professeur, une « épistémologie opportuniste » [1] ayant pour but de valoriser ses recherches controversées. Je trouve cette analyse épistémologique très instructive. Par contre, scientifique, je ne partage pas complètement la conception philosophique qu’a Florian Cova de la démarche scientifique. Il n’est donc pas illégitime de réagir et d’exposer, à mon tour, ce que sont la science et sa bonne pratique.

Les écrits ou interventions de Didier Raoult dans les médias donnent, effectivement, un bon éclairage sur sa démarche scientifique et sa compréhension de l’épistémologie, en particulier dans son ouvrage « De l’ignorance et de l’aveuglement : Pour une science postmoderne »[2], et aussi dans ses chroniques dans différentes revues (Le Figaro, Le Point, Les Echos) et lors de sa conférence « Contre la Méthode » tenue dans l’Institut qu’il dirige [3].

Dans une Première partie, je complèterai l’analyse « purement » philosophique de Florian Cova par des observations révélatrices des contradictions ou affirmations erronées que professe, avec assurance,  Didier Raoult, et que le lecteur peu informé pourrait prendre pour argent comptant.  Puis, dans la Deuxième partie, je montrerai qu’il est possible d’expliquer en quoi consiste une bonne pratique de la science, quel que soit le champ scientifique, pratique usuelle qui n’est en rien un obstacle à la recherche mais qui garantit, bien au contraire, sa crédibilité.

Voir l’article de Florian Cova auquel réagit celui-ci

Première partie : contradictions et affirmations erronées de Didier Raoult.

Mettons-nous à la place d’une personne qui n’est pas très au courant de l’état actuel de la science et de son fonctionnement, mais qui ne rechigne pas à s’informer lorsque l’occasion se présente. Cette personne tombe avec bonheur, croit-elle, sur cet ouvrage de Didier Raoult [2]. Le titre est révélateur et cette personne va comprendre que la « science moderne » est bien mal en point, puisqu’elle irait de « l‘ignorance à l’aveuglement » . Fort heureusement, l’auteur, qui fait autorité – c’est ce qui est écrit sur la quatrième page de couverture du livre – a une solution : il faut aller vers une « science postmoderne » .  Cette personne ignore probablement que le postmodernisme désigne, ici, une école de pensée philosophique qui rejette, en gros, l’héritage de la philosophie des lumières, en particulier le rôle attribué à la raison, et que l’expression « science postmoderne » est un contresens puisque « science » et « postmodernisme » représentent deux concepts incompatibles. Ce lecteur curieux d’apprendre s’attend, évidemment, à découvrir, tout au long des 265 pages de ce livre, ce qu’est le postmodernisme et quels sont les avantages considérables qu’il pourrait apporter à la science pour vaincre cette ignorance et cet aveuglement des scientifiques d’aujourd’hui. Peine perdue: ce ne sera jamais le cas. Par contre, il sera régulièrement rappelé que le postmodernisme – donc jamais défini – a un impact extraordinairement positif sur la science. Comme il s’agit de la contradiction majeure présentée par Didier Raoult, cela vaut la peine d’être plus précis et d’apporter des preuves de ce que je raconte, mais d’autres exemples de contradictions seront également donnés, certaines pouvant être qualifiées de « perles ».

1. Le postmodernisme et ses bienfaits

Le texte de Didier Raoult n’est dédié, en principe, qu’à la Biologie, avec une alternance d’explications, souvent intéressantes sur ses travaux ou sur la Biologie en général – le rejet du Darwinisme et l’ego démesuré du professeur étant bien entendu critiquables – et de considérations plus générales sur la science.

Le mot « postmoderne » apparait pour la première fois à la page 15 du Préambule (Chapitre 1), lorsque sont cités les « philosophes postmodernes français qui ont permis d’avoir une grande lucidité dans ce domaine [le langage]. Foucault, Deleuze, Derrida et Lacan ont remis en cause la définition qui empêche de voir la réalité« . Cette appréciation est assez curieuse, car les membres de la « French theory » (C’est ainsi que fut dénommée cette école de pensée par les intellectuels américains), sont connus pour rédiger des textes difficilement compréhensibles, en particulier Derrida et Lacan. Notons, pour l’anecdote, que Derrida était précoce, en témoigne l’appréciation de son professeur de philosophie lorsque Jacques Derrida était en Khâgne au Lycée Louis-Legrand, lui attribuant la note de 10/20 [4]  : « Dans cet essai, vous semblez constamment sur le point de dire quelque chose d’intéressant, mais vous ne parvenez jamais à l’expliquer clairement. Certains paragraphes sont totalement incompréhensibles. » Quant à Lacan, il avoua lui-même que ses discours pouvaient être difficiles à comprendre.

Nous retrouvons incidemment ce mot à la page 33, Didier Raoult se félicitant « d’avoir initié son collègue biologiste Eugène Koonin à la philosophie française  postmoderne« , et citant cette fois-ci Gil Deleuze, Félix Guatari et Jean-François Lyotard. Eugène Koonin, déclare Didier Raoult, a sorti « un livre totalement dédicacé à une vision postmoderne de l’évolution où nous nous rejoignons vraiment ». Le lecteur comprend donc que c’est formidable puisque cela permettrait de progresser dans la théorie de l’évolution, mais il n’est pas plus avancé sur sa signification et sur les progrès obtenus. Enfin, pas tout à fait, puisque Didier Raoult et ses collègues sont passionnés par les « théories remettant en cause la stabilité des connaissances », ce que permettrait donc la vision postmoderne. Ironisons en considérant qu’il devait être miraculeux, auparavant, de lutter contre la stabilité des connaissances. Il en sera ainsi, comme nous l’avons dit, dans tout le contenu de l’ouvrage. Je peux, cependant, aider le lecteur du traité de Didier Raoult à comprendre un peu mieux cette vision de la philosophie en l’invitant, modestement, à regarder ma publication [5] mettant à jour l’une de mes conférences [6] au cours de laquelle j’associe le postmodernisme et les pseudosciences. De plus, une Tribune publiée sur European Scientist, reprend une grande partie de cette conférence et sera également utile [7].

Koonin et le postmodernisme réapparaissent à la page 59, dans l’analyse de Didier Raoult des « erreurs de Darwin » et de la « synthèse néo darwinienne » qui a suivi. A la lumière du postmodernisme, ce que dit Darwin serait seulement « partiellement vrai ». Peut-on reprocher à Darwin de ne pas connaître les gènes … découverts bien plus tard ? C’est le cas de tout champ scientifique, car les connaissances du moment sont forcément partielles au regard de ce qu’elles seront, très probablement, dans le futur, bel exemple de tautologie ! Mais l’injection d’un peu de postmodernisme est le remède idéal …

Il faudra attendre le chapitre 11 (« Aveuglement de l’espèce humaine ») et la page 143 pour retrouver le vocable « postmoderne », à propos de la dichotomie, sujet « relativement peu abordé, à part, peut-être, par les philosophes français postmodernes ». Didier Raoult n’en est donc pas très sûr … et il a raison, malgré lui, lorsqu’il écrit sur la page suivante : « Derrida, un philosophe français, père du « politiquement correct », est un de ceux qui dans le courant du XXe siècle a le plus attaqué la prison du langage ». Sitôt après, Lacan est cité. Evoquant Derrida, Didier Raoult écrit : « Son jeu de mot le rapproche de Lacan … » . Nous sommes vraiment servis avec ces auteurs à la prose absconde, mais ce n’est pas fini, arrivent Deleuze et Guattari qui « font le choix d’écrire d’une façon extraordinairement complexe et pas organisée de façon cartésienne« .  Cela fait penser aussitôt au « maître de toute cette école, Nietzsche« . Ainsi, dit vulgairement, la boucle est bouclée. Le pouvoir des mots est encore évoqué à propos de Derrida, page 159.

Enfin, une information « utile » arrive page 160 : « déconstruire au sens postmoderne ». Cette déconstruction appliquée « à la notion de virus est une affaire compliquée » reconnait Didier Raoult. En effet, cette déconstruction postmoderne est déjà réputée indigeste lorsque ce sont les philosophes qui l’expriment, en particulier Derrida, alors appliquée à la notion de virus, je doute que la personne curieuse découvre dans le texte du professeur la saveur postmoderne et c’est d’autant plus vrai que cette fameuse « déconstruction » n’est pas expliquée.

Résumant la première partie du titre de son ouvrage – pages 220 et 221 – en citant les souhaits de Popper (« le comblement de notre ignorance« ) et de Kuhn (« la fin de notre aveuglement« ), Didier Raoult regrette amèrement que cette ignorance et cet aveuglement « empêchent les révolutions de la connaissance postmoderne de se mettre en place« .

Arrivant à la conclusion, notre personne imaginaire curieuse d’apprendre en lisant l’ouvrage de Didier Raoult espère enfin comprendre ce qu’est le postmodernisme et les progrès qu’il peut apporter, non seulement dans le domaine de la Biologie qui a été le fil rouge de cet ouvrage, mais pour la Science en général, comme le suggère le sous-titre de l’ouvrage :« Pour une science postmoderne« . Pas de chance, Didier Raoult n’évoque plus du tout le postmodernisme et ses bienfaits, exceptée une citation en tête de chapitre empruntée à Lyotard, puis se perdant dans des analogies foireuses faisant référence à la Mécanique quantique (sujet sur lequel nous allons revenir) et énonçant un XXIe siècle de la complexité … cher à Edgar Morin, mais c’est un autre sujet.

Le postmodernisme serait donc la « potion magique » apte à combattre les errances de la science moderne et à revivifier LA SCIENCE en général. Mais Didier Raoult applique-t-il vraiment ce qu’il promeut avec insistance ? Florian Cova a exprimé quelques doutes, le recours insistant à Feyerabend n’étant peut-être qu’un alibi de circonstance qui l’arrangerait bien, splendide contradiction ! Effectivement, l’insistance de Didier Raoult sur l’observation au détriment de la théorie, dont il a une compréhension erronée, contredit la vision des postmodernes, qu’il s’agisse des précurseurs tels que Oswald Spengler et Edouard Le Roy, et de nos jours Bruno Latour par exemple, ou même d’autres intellectuels pas forcément postmodernes tels que Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut plus attachés à la rhétorique qu’à la caution du réel.

Il est assez surprenant que, dans son écriture du sous-titre « Pour une science postmoderne » de son ouvrage,  généralisant à toute la science sa conception de la Biologie, Didier Raoult omette de citer Jean-François Lyotard. En effet, celui-ci, dans son essai intitulé « La condition postmoderne » [8], imaginait une transition de la science du vingtième siècle vers une nouvelle science « postmoderne », en lui attribuant, à tort, de nombreux domaines tels que la Mécanique quantique, le théorème de Gödel, la géométrie fractale, les théories du chaos et des catastrophes, le déterminisme. 

2. La référence à Nietzche

Dès les premières lignes de l’Avant-propos de son livre, Didier Raoult déclare sa référence à Friedrich Nietzche, inspirateur de la mouvance postmoderne. La citation en titre de chapitre est en faveur de l’esprit de contradiction – pourquoi pas – que revendique Didier Raoult au plus haut point. Ce dernier précise qu’il s’agit du « penseur qui a le plus d’influence sur [sa] construction scientifique ». Mais il oublie (ou ne connait pas) la position de son penseur favori sur l’observation de la nature :« Il n’est pas vrai que l’essence des choses apparaisse dans le monde empirique² »[9], ce qui contredit évidemment son credo sur l’observation.

3. Les mathématiques

Didier Raoult avoue (page 195), dans le chapitre 15 (« La volonté de prévoir ») : « J’ai horreur des formules mathématiques complexes, que souvent je ne comprends pas ! » . Son attitude vis-à-vis des statistiques, qu’il met en cause aujourd’hui dans l’étude des traitements de la Covid-19, est très variable dans son ouvrage. Lorsqu’il écrit, par exemple (page 80), que « pour trouver un lien entre l’alimentation et le cancer … il suffit de tester suffisamment de personnes … Je voudrais m’étendre sur cette notion statistique qui échappe à la plupart des chercheurs, y compris de très haut niveau ». Un peu plus loin (page 89), retenant le doute sur le lien, invalidé par la suite, entre la vaccination contre l’Hépatite B et la sclérose en plaque, Didier Raoult précise bien que Le Directeur Général de la santé décida d’indemniser les personnes concernées « plutôt que d’attendre les données statistiques démontrant qu’il n’y en avait pas ».Et puis, page 213, le voici plus nuancé sur « l’usage des statistiques » dans l’étude de l’association possible d’un microbe et d’une maladie,  où « le Graal des statisticiens de base » consiste à se satisfaire d’une probabilité de 95%. Soit dit, en passant, Didier Raoult n’a pas tort, dans ce cas précis : il serait bien que les domaines de la Biologie et de la Médecine visent un peu plus haut, sans atteindre, certainement, la marge statistique d’erreur pour une découverte en Physique des particules qui n’est pas de 5% (correspondant à 2 écarts standards), mais doit être égale ou inférieure à 0,00006 %, correspondant à 5 écarts ! Au titre d’illustration, cette marge était de quelques milliardièmes lors de l’annonce de la découverte du boson de Higgs en 2012 et depuis, en raison de l’accumulation des données expérimentales, la certitude est devenue totale sur l’existence de cette particule. Il est peut-être utile d’ajouter que, dans tout résultat expérimental, l’incertitude statistique n’est pas suffisante pour le qualifier : il faut lui associer l’incertitude systématique qui tient compte d’autres biais possibles liés au dispositif expérimental (sa précision), à l’environnement (température, humidité, etc.), aux bruits de fond parasites et même à la méthode de mesure : passer sous silence cet aspect n’est pas rationnel.

4. La théorie, les modèles et les prévisions

L’attitude de Didier Raoult sur les théories est très curieuse, voire inexacte. Elle est bien décrite par Florian Cova … si nous mettons de côté son rejet, que je conteste, de l’objectivité en science.  Didier Raoult  préfère effectivement la conception instrumentaliste de la théorie, la théorie n’arrivant qu’après les observations et n’étant qu’un outil expliquant les résultats empiriques (page 45) :« Les théories scientifiques n’ont pas besoin d’être vraie, ni d’être durables. Elles ont besoin d’être utiles à un moment donné pour organiser la pensée face à des données nouvelles« . Il cite même le Prix Nobel Sydney Brenner en tête du Chapitre 3: « Je ne les aime pas » (page 27), ce qui est une attitude particulièrement stupide puisqu’elle rejette l’une des deux approches fondamentales de la science que sont la théorie et l’empirisme.  Didier Raoult assimile les théoriciens à, uniquement, des faiseurs d’hypothèses ; cela convient à son refus de la possibilité de prévoir. C’est évidemment contradictoire avec son attitude durant la pandémie de Covid-19 durant laquelle il a constamment répété que sa démarche en faveur de son traitement reposait sur l’intuition : l’intuition n’est-elle pas une forme d’hypothèse ?

Page 12 : « Nous avons postulé des théories avec une arrogance telle qu’elle nous empêche de regarder ce que nous avons sous les yeux  et de l’intégrer à nos connaissances, car ceci transformerait la connaissance au point que les théories antérieures en devraient être changées, ce à quoi nous sommes toujours réticents ». Bien au contraire, les théories sont le cadre conceptuel de l’interprétation des observations passées, présentes et même futures lorsque ces théories sont très avancées. En cas de difficultés et du besoin d’une évolution voire de l’avènement d’une nouvelle théorie, la majorité des scientifiques dignes de ce nom est loin d’être réticente, bien au contraire, trop heureuse de contribuer au progrès, pas à pas, des connaissances.

Il écrit page 189 :« C’est une vraie séparation des scientifiques entre les découvreurs  (les « pêcheurs » qui s’embarquent sans savoir ce qu’ils vont trouver) qui ont les yeux ouverts, et ceux qui bâtissent leur science sur des hypothèses… Je suis clairement plus du côté des découvreurs que des théoriciens ». Et page 75 : « Les gens qui pensent et qui pratiquent une recherche basée sur les hypothèses, croient qu’il est possible de découvrir quelque chose de très important en rassemblant dans son cerveau des éléments connus, disponibles pour les uns et les autres… Fort heureusement, de plus en plus, la recherche basée sur les hypothèses … est ridiculisée du fait de son inadéquation avec notre monde ».

La seconde citation montre que, dans l’esprit de Didier Raoult, la formulation d’hypothèses n’est pas, en fait, l’apanage des seuls théoriciens. Effectivement, les expérimentateurs doivent également faire des choix, à tous les niveaux, qu’il s’agisse des objectifs scientifiques projetés, des dispositifs expérimentaux censés être les plus aptes à atteindre ces buts, des méthodes d’acquisition des données et de leurs analyses représentatives des phénomènes étudiés. Ces divers choix peuvent être jugés, après coup, comme judicieux ou, au contraire, insuffisants voire malheureux, mais ce n’est en rien une démarche dépassée comme il le prétend : c’est la démarche usuelle.  Par ailleurs, formuler des hypothèses dans les théories n’est jamais gratuit et repose sur des arguments rationnels qui ne peuvent pas être rejetés a priori. Les théoriciens sont donc, également, des découvreurs lorsqu’ils mettent au point une théorie ou effectuent des calculs rendant compte de résultats expérimentaux : les grandes avancées – et révolutions – de la Physique du 20e siècle que sont la Relativité et la Mécanique quantique sont exemplaires. Et, quitte à déplaire à Didier Raoult, les hypothèses de Darwin et de ses prédécesseurs ont été, au moins dans les grandes lignes directrices, confirmées ou amendées par les connaissances de la Biologie moléculaire actuelle.

Allant plus loin encore, il rejette la capacité des théories ou des modèles théoriques à reconstruire le passé ou à faire des prévisions. Voici quelques exemples illustrant sa pensée.

Page 194, à propos de l’origine des humains, il remet en cause « l’ancêtre unique » Homo sapiens et plaide pour une « origine mosaïque des humains ». C’est curieux, car la paléontologie moderne ne dit pas le contraire ! Et il ironise en disant que « nous pouvons toujours revenir à « l’homme de Cro-Magnon » ». Plus sérieusement, il écrit : « Les tentatives de reconstitution des scénarios des origines, alors que nous sommes tellement ignorants des réalités, ressemblent toujours plus à des mythes qu’à la réalité scientifique ». Cela ne l’empêche pas, page 56, de regretter que la théorie du « gène égoïste » où « la pression de sélection ne se fait plus sur les organismes mais sur les gènes », proposée par Dawkins, n’ait pas été plus soutenue par cet auteur, car cela remettait en cause ses convictions Darwiniennes. De plus, page 207, il explique : « Michel Drancourt [membre de son laboratoire], qui travaille depuis des années sur la paléomicrobiologie, avait été sollicité par les paléontologues, pour identifier des dents d’animaux anciens en utilisant de la pulpe dentaire… Il a pu ainsi identifier les mammifères anciens ».

Page 35 : il évoque « le délire sur la capacité de  prévoir l’évolution du monde par la modélisation ». Un esprit chagrin rétorquera qu’il est trop ambitieux d’essayer de prévoir l’évolution du monde et que l’argument des « catastrophes »  brandi régulièrement par Didier Raoult peut tout perturber : acceptons cette restriction. Mais page 12, il est encore plus hostile à accepter l’idée des prévisions sur les sciences de la vie: « … cette arrogance a amené les plus délirants d’entre nous à tenter de résoudre des questions aussi complexes par des modèles mathématiques, qui, ici pas plus qu’ailleurs, n’ont jamais réussi à prédire quoi que ce soit ». Les « ailleurs » désignent différents domaines « de la démographie, de l’économie ou des épidémies avec un échec permanent répété simplement lié à l’ignorance volontaire des phénomènes liés au hasard en particulier les phénomènes catastrophiques ». Notons, au passage, la qualité douteuse de l’écriture.

Eloignons nous, en quelques lignes, sur d’autres « ailleurs » possibles puisque l’affirmation de Didier Raoult se veut très générale, en évoquant, par exemple, le domaine des sciences dures qui devrait être impacté comme les autres si nous suivons son raisonnement, et en particulier la Physique fondamentale. Les trois plus grandes découvertes de ces 10 dernières années concernent la concrétisation expérimentale de prévisions reposant sur les deux révolutions théoriques du 20e siècle que nous avons déjà rappelées. La mise en évidence du boson de Higgs en 2012 validait l’existence d’un champ – le champ de Higgs – baignant tout l’Univers et responsable de la masse des particules élémentaires dites « massives » (Car il existe des particules dépourvues de masse comme le photon, donc « non massives »), 48 ans après les prévisions des théoriciens Brout, Engler et Higgs. La mise en évidence directe des ondes gravitationnelles, puis le « cliché » (cela peut sembler être un euphémisme) d’un Trou noir, étaient prévus 1 siècle plus tôt dans les solutions de la Relativité générale. Cela démontre bien que des prévisions reposant sur des modèles physico-mathématiques extrêmement complexes peuvent se réaliser lorsque les théories sont très robustes, ce que ne devrait pas ignorer Didier Raoult. Bien entendu, un lecteur avisé et modérateur rétorquera que ce n’est pas le domaine du Professeur et qu’il est mal venu de lui adresser ce reproche, même s’il a eu tort de généraliser. Ce qui ne l’empêchera pas, cependant, de persévérer en commettant quelques imprudences concernant les sciences dures.

Mais dans son domaine, par contre, est-il vraiment immunisé conte ce « délire » de la prévision qu’il rejette avec force ? Voici une perle … qui vaut la peine d’être confrontée à l’actualité. Pages 199-200, il évoque la grippe espagnole qui fit tant de victimes en 1917, et se risque à une prévision en écrivant qu’en raison des progrès de la Médecine (antibiotiques, vaccins dans certains cas): « … on peut penser qu’à l’époque moderne, nous n’aurons plus jamais d’épidémies aussi sévères de grippe. L’histoire ne se répètera pas ». Souvenons-nous qu’il avait qualifié de « grippette »  la Covid19, au début de la pandémie !

5. Les expériences

Page 75 : « Comme Bruno Latour … je pense que nous influençons de manière pratique des conditions d’expérimentation, nous introduisons un biais et un conflit d’intérêt majeur dans la réponse« . Et page 111 : « Les modèles expérimentaux présentent toujours un biais en faveur du « oui » à la réponse que l’on se pose… »

S’il est bien entendu que l’inénarrable sociologue postmoderne Bruno Latour n’a rien compris des méthodes expérimentales, il est dommage que Didier Raoult aille dans le même sens, à moins de supposer que les expérimentateurs sont réellement faillibles, comme cela peut arriver dans toutes les activités humaines. Didier Raoult aurait-il, lui-aussi, succombé à ce qu’il prétend exister lorsqu’il donne ce diagnostic? Cette suspicion de l’influence de la théorie sur le résultat expérimental est mal venue et, fort heureusement, l’examen des résultats par les pairs ou la reproduction des expériences par d’autres chercheurs mettront à jour, tôt ou tard, les biais ou supercheries dans une étude… lorsque cela existe vraiment.

Il va plus loin, page 43, en affirmant qu’une recherche exploratoire sans aucun support théorique, et donc sans aucun risque de biais (si nous acceptons, juste pour la démonstration,  son raisonnement), est beaucoup plus productive qu’une recherche fondée sur des hypothèses lorsque l’on sait saisir le facteur chance : « La chance est un des éléments essentiels de la découverte… la recherche exploratoire… nous prépare à avoir des surprises, tandis que la recherche basée sur les hypothèses nous obscurcit un peu ». Il écrit aussi : « Bien sûr, pour pêcher comme je le fais et aller à la découverte de choses que je ne cherchais pas, il faut avoir été chanceux ». Enfin, page 188 :« Les découvertes, par définition, sont fortuites… La science a plus avancé par des découvertes inattendues que par des améliorations programmées ». Il évoque ainsi les « découvertes majeures » et les « prix Nobel associés aux maladies infectieuses ».  

Il n’est pas le seul à penser que les grandes découvertes sont dues au hasard, ce que l’on qualifie de sérendipité, un fait nouveau dans un environnement non propice a priori. Mais les contre-exemples sur, à la fois, le rôle supposé mineur des hypothèses et sur l’importance du facteur chance et de l’héritage des précurseurs, abondent. La mise au point des équations de la Relativité générale par Albert Einstein lui demanda de nombreuses années d’un travail laborieux, riche en hypothèses, avant d’aboutir, et rien ne fut dû au hasard. Il en est de même de la théorie Darwinienne de l’évolution, car puisqu’elle est fondée effectivement sur l’observation, sa mise au point ne doit rien au facteur chance, de plus elle bénéficie des travaux de précurseurs, ce que souligne par ailleurs sur ce sujet, beaucoup trop, Didier Raoult mais de façon négative cette fois et contredit donc ce qui est écrit plus haut. Notons que les grandes découvertes ne sont pas exclusivement expérimentales : nous venons de citer la Relativité générale, mais la Relativité restreinte et la Mécanique quantique sont évidemment d’autres découvertes majeures … qui ne doivent rien au hasard. Si nous faisions preuve d’un peu de mauvais esprit, nous dirions que l’insistance affirmée par Didier Raoult sur le facteur chance dans ses découvertes et sur le rôle du hasard, selon lui, dans les grandes découvertes en général traduiraient, en filigrane, qu’il a, lui aussi, fait des « découvertes majeures« .

Lors de son audition au sénat le 15 septembre 2020 [10], il a déclaré :  « Je pense que l’on ne peut découvrir que par l’observation et l’empirisme. On peut confirmer par la méthodologie mais pas découvrir ». Il faudrait en déduire que l’observation peut se passer de la méthodologie. Les découvertes des ondes gravitationnelles et du boson de Higgs se seraient-elles affranchies de toute méthodologie ? Leurs acteurs-découvreurs seraient stupéfaits d’apprendre que l’on puisse tenir de tels propos. Mais l’importance cruciale de la méthodologie n’est pas l’apanage de la Big Science : son rôle est présent dans tous les champs scientifiques où elle intervient, sous des aspects divers et propres à chaque domaine, dans les 4 étapes de la recherche : le choix et/ou la conception du dispositif expérimental ou de la démarche (Enquête, sondages, archives, etc.) les plus aptes à atteindre l’objectif scientifique visé, la collection des données, l’analyse des données et, soit leurs comparaisons éventuelles à des prévisions ou modèles théoriques, comparaisons pouvant valider ou non certains aspects théoriques, soit la justification de nouvelles hypothèses et, par conséquent, la mise au point de nouvelles théories. Cette méthodologie exercée à chaque étape n’est en rien un ennemi de la découverte, elle est, bien au contraire, l’assurance d’un meilleur contrôle des biais susceptibles de masquer la découverte ou, au contraire, de conduire à une fausse information.

6. Les critères de la science

Parmi les critères de la science [5], quelques-uns sont interprétés de façon curieuse ou carrément rejetés sans appel par Didier Raoult.

La parcimonie (Le rasoir d’Ockham) est analysée de façon erronée. Dans son acception classique, elle correspond à l’économie en hypothèses pour expliquer un phénomène. Mais Didier Raoult l’interprète de façon extrême. Pour lui, page 74, « il ne faut pas choisir la pluralité des causes ou des faits quand un seul suffit pour expliquer« . Un grand nombre de phénomènes requiert  très souvent plusieurs hypothèses qui se conjuguent, ou encore l’introduction forcée (« à la main ») de certains paramètres que la théorie ne peut pas encore déterminer. C’est d’autant plus vrai que la théorie est complexe et pas totalement aboutie.

Un exemple caractéristique est la théorie qui décrit, actuellement, la Physique des particules élémentaires et de leurs interactions fondamentales, théorie extrêmement prédictive mais incomplète, appelée trop modestement le « Modèle Standard des particules élémentaires ». Elle comporte 19 paramètres libres qui sont ajustés en tenant compte des informations expérimentales : il s’agit des masses des particules élémentaires et de leurs couplages lors de leurs interactions. Ce modèle est incomplet, car il ne tient pas compte de la gravitation et de quelques autres phénomènes, et néanmoins toutes les recherches actuelles ne montrent aucune faille dans ses prédictions, alors que les indices d’une « nouvelle Physique », c’est-à-dire hors Modèle Standard, sont activement recherchés dans le but de valider une théorie plus complète et donc plus générale, parmi plusieurs théories candidates. L’absence de ces indices conforte le Modèle Standard au-delà de ce qui était prévu et permet de repousser les limites de validité des théories candidates sans pour autant les rejeter définitivement, en attendant de mieux faire. Cette attitude est en profond désaccord avec celle de Didier Raoult qui considère qu’un résultat « négatif » est un échec.

Il ne craint pas d’énoncer des évidences et d’en tirer des conclusions inexactes. Un bon exemple concerne les contraintes qui s’imposent à la démarche scientifique mais qu’il détourne à sa façon.  Il écrit, page 37 : « … il existe une censure sur les idées beaucoup plus importantes dans le monde scientifique que dans le monde littéraire » ; page 260 : « … les intellectuels et les poètes ont une liberté de pensée souvent plus grande que nous, scientifiques », et sa conclusion est celle des postmodernes qu’il faut « déstructurer la pensée dominante ».  Il est bien évident que la recherche scientifique est contrainte par la nature et ses lois. Si le boson de Higgs n’existe pas, nous ne pourrons pas le trouver, quelle que soit « la pensée dominante ». Le théoricien ne peut pas dire n’importe quoi, car les connaissances contiennent des acquis, par exemple les lois de conservation en Physique. De plus, il existe d’autres contraintes liées à des difficultés techniques, financières, humaines. Le poète, le romancier, l’artiste n’ont que faire de ces exigences et leur liberté est totale. Est-il donc raisonnable de parler de censure, voire de dogmes (évoqués également par Didier Raoult), dans les domaines scientifiques ?

A diverses reprises, il s’oppose à l’idée du consensus de la communauté scientifique sur un sujet donné. Par exemple, page 184 : « Le consensus  est d’ailleurs quelque chose dont je me méfie terriblement. Je préfère être du côté du savoir … Quand il s’agit de connaissances, le consensus n’a pas de signification ». Mais qui donc va décider quel est ce « savoir » ? La réponse est donnée page 79 : « Rien n’est évident, les choses sont démontrées ou ne le sont pas ». Malheureusement, c’est déjà loin d’être le cas dans les sciences dures, alors que dire des autres a priori moins « mathématisées » ! Sauf si l’argument d’autorité brandi tout au long de cet ouvrage est l’argument suprême, argument cher à l’approche postmoderne. Et puis, en tout état de cause : « la Médecine est un art » (page 101). Lorsqu’il dit, page 209, à propos du consensus dans les pseudosciences, « c’est que l’opinion majoritaire finit par être considérée comme de la science, alors qu’elle ne représente que l’opinion majoritaire », cela traduit encore sa compréhension inexacte du consensus. La majorité n’a rien à voir dans l’agrément de la communauté scientifique sur un sujet donné, cet agrément étant implicite dans le contexte du moment.

Il met en cause l’évaluation par les pairs lorsque cela lui déplait. Page 118, il explique sa difficulté à faire publier sa découverte présentant « les rapports entre  macrophages et bacilles tuberculeux » selon les concentrations en sucre dans les cultures, beaucoup trop élevées que celles rencontrées, en réalité, par les macrophages humains. En désespoir de cause, il contacta le rédacteur en chef de la revue en lui « demandant s’il pensait vraiment qu’il était raisonnable pour quelqu’un d’aussi connu que moi d’envoyer un papier qui était faux… «   A propos, encore, de l’évaluation par les pairs, nous n’allons pas revenir sur son attitude, lors de la pandémie de la Covid-19, concernant l’annonce très médiatisée des résultats de son traitement avant la soumissions à une revue … il est vrai pas très indépendante de son laboratoire.

Il émet des réserves sur le « réductionnisme expérimental« . Page 116, par exemple : « Nous considérons, et c’est un des éléments du réductionnisme expérimental, que tous les bacilles tuberculeux sont équivalents. C’est faux ». C’est plutôt curieux, venant d’une personne qui défend à tout crin l’observation, alors qu’il convient de ne jamais faire dire plus qu’il ne convient à un résultat donné. Mais, c’est une attitude prônée par des adeptes du postmodernisme.

Restons encore sur les critères de la science et l’attitude de Didier Raoult à propos de l’objectivité en nous plongeant dans l’actualité. Etant donné que 85% des personnes infectées par la Covid19 guérissent sans traitement, il n’est pas facile de valider l’efficacité d’un remède sans être biaisé par une guérison « naturelle ». Il faut donc, à la fois, choisir un indicateur fiable de l’état de l’infection et s’affranchir des biais pouvant résulter des opinions du malade et du praticien, et ceci après avoir opéré une sélection sérieuse des malades non affectés par d’autres pathologies et en tenant compte d’autres facteurs de risque dans l’analyse des données, tels que l’âge. Compte-tenu de la forte probabilité d’une guérison sans traitement, un groupe contrôle est absolument requis. Enfin, les résultats ne peuvent être robustes que si les nombres de personnes traitées et de personnes du groupe contrôle sont statistiquement significatifs. L’aspect rationnel est présent dans la démarche complète : choix de l’indicateur et soin apporté à sa mesure, aspects statistiques et objectivité du côté des patients et du côté du praticien.  Nous venons de rappeler en quoi consiste des essais randomisés en double aveugle que Didier Raoult refusa de mener, ce qui se traduisit par cette polémique regrettable qui n’a pas grandi la confiance du grand public dans les valeurs de la science et qui a retardé la recherche du meilleur traitement.

7. La « Big Science« 

L’attitude de Didier Raoult est ambiguë. Page 76 : « … des grands outils apparaissent qui permettent de faire une recherche (la Big Science) où il n’y a plus du tout d’esprit, juste l’accumulation de données brutales … Certains centres de séquençage ne savent même plus quoi séquencer … Ceci peut donner  lieu à des papiers … dans lesquels l’on a du mal  à trouver la moindre trace d’intelligence créatrice ou même une analyse des résultats². Et page 77 :« … nous voyons beaucoup de données et pas beaucoup de pensée ». Enfin, page 208 : « La « Big Science » va souvent de pair avec beaucoup d’ignorance ». Il traite de son domaine, mais un lecteur confiant pourrait extrapoler à la Big Science extrême que constituent les recherches auprès des accélérateurs de particules ou en Astrophysique, car d’autres auteurs [11] tiennent malheureusement des propos identiques à leur encontre sans la moindre justification, ce qui relève purement et simplement de la calomnie. Mais à partir de la page 206, Didier Raoult s’extasie devant les performances d’une « grosse machine » – à l’échelle des recherches de son domaine – dénommée MALDI-TOF, instrument qu’il a acquis.  Prévue initialement pour identifier les protéines, son usage a été étendu à celui des bactéries et Didier Raoult est allé plus loin en l’utilisant pour les microbes dans un milieu hospitalier, ce qui lui a permis, dit-il, de prendre de l’avance sur les Américains. Et il précise : « Les gens dans mon laboratoire pendant deux ans ont été pris de folie pour l’utilisation de MALDI-TOF avec des résultats incroyables ». Petite remarque : TOF est l’abréviation de « Time Of Flight » (Temps de vol), une technique de mesure issue des expériences de Big Science en Physique nucléaire ou Physique des particules.

8. L’enseignement et les chercheurs

Il écrit, page 131, que « le vrai problème est celui du recrutement… Depuis longtemps, aux Etats Unis, les sujets les plus brillants ne font pas de science … il en est de même en France » : merci pour les chercheurs et enseignants-chercheurs français qui doivent apprécier, d’autant plus qu’il se battent pour défendre la recherche nationale, par exemple dans le cadre du collectif  « Sauvons la recherche » qui, même s’il n’est pas parfait, a le mérite d’associer tous les champs scientifiques, ce que ne comprend pas Didier Raoult, page 136, puisqu’il a en permanence le culte du génie : « dans le monde des chercheurs s’est développée cette spécificité … essayer de détruire tout ce qui dépasse … ceux qui n’ont pas de reconnaissance pensent que l’individu en lui-même ne compte pas, et considèrent qu’il n’y a aucune différence entre les différents chercheurs. Je reconnais que c’est comme cela que j’interprète le mouvement « sauvons la recherche » « . C’est une curieuse lecture des actions de ce collectif qui défendrait, en quelque sorte, la médiocrité.

Didier Raoult critique sévèrement les classes préparatoires dans les lycées et les grandes écoles, résumant sa pensée en évoquant, page 129,  « des études très courtes : HEC : 3 ans ; Polytechnique : 4 ans ». Pour l’Ecole Polytechnique, comme pour toutes les autres écoles d’ingénieur, la durée des études est de 3 ans, mais il y a cette année optionnelle supplémentaire dans une autre université. Il convient, cependant, d’ajouter les 2 années de classes préparatoires. Enfin, très souvent, les jeunes ingénieurs issus des différentes écoles passent une thèse, ce qui ajoute encore au moins 3 années et a l’avantage de les initier au monde de la recherche. Et puis page 131, Didier Raoult écrit que « les écoles d’ingénieurs sont passées maintenant à 5 ans », ce qui est donc inexact, et il se félicite que « la proportion d’étudiants dans ces écoles, qui commencent à faire des thèses de science, grandit régulièrement (même à Polytechnique !) », comme si c’était une nouveauté ! Mais cela ne l’empêche pas d’affirmer, page 130, « ainsi notre élite est composée largement d’ignorants, incapables d’approfondir un sujet… » Curieusement, il déclarait, modestement, dans une vidéo publiée le 2 juin 2020 sur YouTube et sur les réseaux sociaux : « C’est moi l’élite« , et il précisait : « La France, de temps en temps, a des crises dans lesquelles elle veut décapiter son élite ».  Fort heureusement, il … sauvera sa tête.

Fervent supporter de Luc Montagnier (qui lui rend la politesse à propos de la Covid-19), il écrit page 135 : « Dans un passé récent … on poussait à la retraite de l’Institut Pasteur, à 65 ans, le découvreur du virus du SIDA, futur prix Nobel (L. Montagnier) ». Avant de commenter ce court passage, cela vaut la peine de découvrir comment Luc Montagnier est présenté sur le site de l’Institut Pasteur :  « Professeur Emérite à l’Institut Pasteur … [et] directeur de recherches honoraire au CNRS ».  Le moins que l’on puisse dire est que les approximations foisonnent et donnent une image déformée de la réalité. Luc Montagnier est toujours présenté sous l’appellation de « Professeur Montagnier », mais c’est inexact. Son « employeur » était le CNRS et il avait la fonction de Directeur de recherche. Comme tout chercheur du CNRS, il avait la possibilité d’effectuer des heures d’enseignement (ici, à l’Institut Pasteur) à condition de ne pas dépasser un quota bien précis. Comme tout chercheur du CNRS, l’âge de départ à la retraite est fixé à 65 ans. Il est possible, dans certains cas, d’avoir une dérogation de deux années et demi supplémentaire. Passées ces limites, le Directeur de recherche de 1ère classe a la possibilité de demander l’obtention de l’éméritat, qui est une distinction, pour une durée de 5 ans, éventuellement renouvelable. Ce que fit Luc Montagnier (Il eut un éméritat au moins) qui devint donc, à 65 ans, Directeur de recherche émérite. Son éméritat était terminé lorsqu’il reçut le prix Nobel en 2008. Nous constatons que les intitulés donnés sur le site de l’institut Pasteur sont inexacts pour ce qui concerne le CNRS, et probablement trompeur pour ses tâches d’enseignement. Si nous revenons aux propos de Didier Raoult, nous constatons que Luc Montagnier a donc bénéficié de la possibilité de poursuivre ses travaux au titre de l’éméritat. Il y aurait beaucoup à dire sur la carrière scientifique de Luc Montagnier, qu’il s’agisse de son prix Nobel (contestable) ou de ses activités farfelues après avoir pris sa retraite (Papaye pour soigner le Pape Jean-Paul 2, homéopathie, mémoire de l’eau, téléportation de l’ADN, maladie de Lyme,  vaccins …) et jusqu’à aujourd’hui avec ses annonces à propos de la pandémie, son origine et son traitement, et Didier Raoult ne fait pas un bon calcul en insistant de la sorte et en laissant croire que « si la France ne renforce pas ses efforts … pour conserver les chercheurs les plus dynamiques et les plus glorieux, nous nous retrouverons bientôt dans la situation … où les meilleurs changeront de pays« .

9. Les contradictions lors de la crise sanitaire de la Covid-19

Elles sont très nombreuses et perdurent.  Elles portent sur la gravité minorée de la maladie, les prévisions sur son évolution à différentes époques de la pandémie et sa durée, les confinements, les aspects humains qu’il met en avant, les évolutions de son traitement [12].

10. L’érudition des scientifiques

Didier Raoult se croit obligé de préciser qu’il a d’autres intérêts que ceux de la science. Florian Cova a bien souligné l’opportunisme de ses « talents » dans l’épistémologie et la philosophie en général. Mais Didier Raoult ne dédaigne pas d’ajouter d’autres éléments montrant sa grande culture et sa curiosité. Il décrit ses gouts littéraires, son intérêt pour la poésie, sa conception de l’érudition (pages 39-42), l’importance du savoir écrire (savoir mis en doute dans le billet de Florian Cova et également constaté dans ce billet). Pourquoi pas, nous avons connu pire, car d’autres auteurs scientifiques prolifiques vont plus loin encore dans l’exposition de l’étendue de leur culture….

11. L’honnêteté intellectuelle

Il est toujours délicat d’aborder un tel sujet. Néanmoins, un passage très court pose question. Evoquant les postmodernes Deleuze et Guattari, Didier Raoult écrit page 260 : « Cette déstructuration de la remise en cause du mot a dominé d’une certaine manière un partie des sciences humaines et sociales. Elle a été remise brutalement en cause par un scientifique (Sokal) qui a fait fortune « en publiant » un article stupide qui avait été mal révisé. Cet article lui a servi à montrer que l’évaluation des articles en sciences humaines et sociales n’était pas sérieuse, et en particulier le « transfert de concept » d’un champ scientifique à un autre… « 

Si nous nous mettons, encore, à la place de la personne qui ne sait toujours pas ce qu’est le postmodernisme, nous n’allons pas comprendre que cet article du physicien américain Alan Sokal (c’est mieux que de citer son nom entre parenthèses) est un canular, un pastiche des articles rédigés par les intellectuels postmodernes, destiné à dénoncer des textes incompréhensibles, à la fois dans leurs styles et dans les recours à des analogies scientifiques n’ayant aucun sens, tout en souhaitant impressionner les lecteurs philosophes ou sociologues de ces revues des sciences humaines.  Cet article, donc volontairement stupide, a été accepté. Alan Sokal aurait-il fait fortune avec ce pastiche ? Certainement pas. Peu de temps après la parution, il dévoila la supercherie qui dénonçait le postmodernisme dans les sciences sociales, en particulier en philosophie. Avec un physicien belge, Jean Bricmont, il rédigea alors un ouvrage au titre provocateur « Impostures intellectuelles » [13] qui eut, et a encore dans une mise à jour récente, un succès mérité car il révélait ce que personne n’osait dire, en particulier dans les milieux philosophiques [5]. Cela va donc beaucoup plus loin qu’une mauvaise évaluation d’un « article stupide« , et l’allusion au profit qu’a pu en tirer Alan Sokal est vraiment déplacée.

Par contre, par un heureux concours de circonstances, les libraires ressortent le livre de Didier Raoult, paru en 2017, qui regroupe ses chroniques du Point chez Michel Lafon et intitulé « Mieux vaut guérir que prédire ». Il est bien évident que le professeur n’envisage pas, lui, de faire fortune, en tirant parti de sa haine de la prévision – même s’il succombe parfois comme nous l’avons montré – et de son amour du prochain !

12. Parler de soi

Il n’est pas interdit de parler de soi, lorsqu’en expliquant ses contributions personnelles, dans le cadre d’une équipe, d’un laboratoire, ou même d’une collaboration internationale, cela permet de présenter sa discipline d’une façon plus vivante, alors que la recherche scientifique sur un sujet donné est souvent mystérieuse voire hermétique pour le profane. Mais il appartiendra au lecteur d’apprécier si c’est de la même veine lorsque l’auteur sous-entend ou met carrément en avant l’étendue de sa culture générale et de ses qualités, avec un manque patent de modestie. Voici quelques exemples extraits de son ouvrage, sans commentaires, excepté pour le dernier, mais d’autres exemples abondent lorsque le professeur se présente aux médias, à propos de son parcours scientifique ou de ses responsabilités… et le fait, comme nous l’avons déjà signalé , qu’il s’assimile à « l’élite »…

Page 42 : « Il est considéré maintenant qu’une partie des grands travailleurs dont je suis, sont des « addicts » du travail. J’ai été qualifié plusieurs fois aux U.S .A. de « workaholic »« .

Page 66 : « … les microbes de cultures très difficiles dont j’étais déjà le spécialiste mondial »

Page 76, citant un collègue parlant de lui: « … tu sais ce que l’on dit de toi à Paris ? Avec un sabre il sait le faire, mais avec un fleuret ? » et Didier Raoult précise : « C’est un[e] des choses les plus pertinentes que j’ai entendu sur mon caractère² « [Les fautes de français sont reproduites ici !].

Page 116 : « Il n’y a pas de grand chercheur qui ne soit un lutteur ».

Page 118, comme nous l’avons déjà cité et réagissant auprès du rédacteur en chef d’une revue refusant son article : ²… lui demandant s’il pensait vraiment qu’il était raisonnable pour quelqu’un d’aussi connu que moi d’envoyer un papier qui était faux… « 

Page 154 : « J’ai écrit que j’étais le microbiologiste européen le plus cité au monde ».

Page 230 : « Dans mon expérience ce que je considère comme étant ma plus grande découverte (c’est ce que les autres considèrent comme la plus grande découverte) … « 

Page 250 : « Je suis devenu un « recordman du monde » du nombre de publications ».

Cette production extraordinaire, en effet, soulève des questions que j’analysais dans mon article sous la référence [7] et qui sont développées par ailleurs par la journaliste Mathilde Roche [14].

Page 58, il évoque Lamarck qui mériterait, d’après lui, une renommée aussi important que celle de Darwin (qu’il critique beaucoup, puisqu’il écrit page 219 : « … théorie darwinienne… entièrement dépassée, fausse. ») : « Une différence majeure entre Lamarck et Darwin est que les français, comme souvent, ont tué leur génie créatif (grâce à l’académie) tandis que les anglais, toujours fascinés par l’originalité et la différence, ont laissé Darwin vivant. C’est le sort de certains génies français qui arrivent souvent à être dépecés par le conformisme de leurs contemporains ».

Question naïve relative au « culte du génie » (également cité par Florian Cova): à partir de sa description ci-dessus, Didier Raoult ne penserait-il pas … à quelqu’un d’autre ? Voici une petite aide en transposant les propos du mathématicien Pierre Shapira [15] commentant l’éloge des mathématiques par le philosophe Alain Badiou, philosophe qui se pique d’être expert de cette science :« Il faut se méfier des hommages  qui ne sont souvent que prétexte à parler de soi ou à faire passer des idées étrangères au sujet ».

Petite incursion personnelle sur un autres précurseur – français – de Darwin : Didier Raoult aurait pu citer Maupertuis qui, bien que physicien, fut aussi un naturaliste considéré comme le précurseur du transformisme et de la génétique.

13. Les risques de dire des âneries

Le chapitre 6 a un titre explicite : « Tout ce que je sais c’est que je ne sais pas ». Didier Raoult développe l‘approche mesurée qu’il préconise également à ses étudiants, qu’il s’agisse de son champ scientifique ou de tout autre domaine et nous ne pouvons qu’approuver cette attitude.

Ainsi, il écrit page 65 : « Rien n’empêche d’ailleurs un savant (un sachant, celui qui sait) dans un certain domaine d’être totalement ignorant dans un autre… Il faut se méfier, l’homme le plus compétent dans un domaine donné peut prononcer des âneries et des faux truismes dans tous les autres domaines. L’habitude qu’ont les médias de nous interroger sur des sujets qui n’ont rien à voir avec notre connaissance est une bien mauvaise habitude… L’ignorance peut se traduire par une simplification excessive (les « brèves de comptoir ») ou une complexification pseudo-savante qu’a bien traduit le modèle du rasoir d’Ockham ». Et quelques lignes plus loin : « Dire « je ne sais pas » est une habitude à prendre… mais je vais vous dire ce que je pense ».

Se référant, semble-t-il, à ce qui précède, il avoue (page 263) qu’il connait mal la Mécanique quantique. Néanmoins, il se risque à émettre un jugement, partant de l’utilisation future très probable de cette théorie fondamentale dans l’informatique, il l’étend  au domaine de la Biologie:  « Il est clair, pour parler d’un sujet que je connais mal, que nous n’avons pas du tout intégré les découvertes de la Mécanique quantique… Le transfert des modèles quantiques dans la Biologie permettra probablement une révolution comparable à celle prédite par François Jacob, de la conjonction de l’informatique et de la Biologie ».  Cette sortie de l’approche binaire, propre à la Mécanique quantique, lui convient car elle va dans le sens de son rejet de la dichotomie (pages 143-155), illustré par les nombreux exemples qu’il donne, à tort ou à raison, dans les domaines les plus divers, une troisième voie étant, d’après lui, toujours possible. Notons qu’il est trompeur de dire que l’on n’a pas su intégrer les découvertes de la Mécanique quantique, car ses applications sont extrêmement fructueuses en Physique et en Chimie, et dans de nombreuses technologies qui accompagnent notre quotidien, de l’électronique au laser, et c’est loin d’être fini. C’est moins évident en Biologie et, jusqu’à présent, tout ce qui relève de la fameuse « Médecine quantique » n’est qu’illusion et fausse science, mais attendons de voir en Biologie.

Donc, il admet qu’il ne connait pas bien le sujet de la Mécanique quantique. Alors nous sommes en droit de nous interroger sur l’appréciation suivante, page 62,  concernant les prévisions utilisant des modèles mathématiques : « … les mathématiques actuelles, appliquées à la prévision, ont une arrogance contredite par tous les principes de la Mécanique quantique qui montrent que les phénomènes chaotiques sont imprévisibles« . Splendide phrase qui va impressionner le lecteur curieux d’apprendre… mais qui ne veut rien dire, et qui illustre parfaitement cette « complexification pseudo-savante » qu’il dénonçait ci-dessus !  Cette attitude correspond à ce que Pascal Engel, philosophe, appelle dans un ouvrage récent [16] le « sophisme du gourou » : « Le maître à penser doit être obscur et profond … personne ne suivra un penseur qui ne dit que des banalités, sauf si ces banalités sont exprimées de façon obscure et thaumaturgique [Celui qui sait et qui en met plein la vue à celui qui ne sait pas]. C’est une forme de l’argument dit d’autorité … destiné, nous dit Locke il y a fort longtemps [John Locke (1632, 1704), Philosophe], « à provoquer l’assentiment et le silence de l’auditeur qui se trouve persuadé de sa modestie ». Il n’est pas interdit de penser que l’énoncé de cette phrase incompréhensible de Didier Raoult lui ait été inspirée par les écrits déjà cités de Jean-François Lyotard dans la « Condition postmoderne« .

Mais il récidive. Pages 188 et 189, à propos de la difficulté à définir « le sens de la vie », et après avoir évoqué Héraclite puis Nietzsche, il écrit : « Il semble bien que l’ensemble des théories de la Mécanique quantique remette très profondément en cause l’idée d’un sens… Les évolutionnistes sont tentés d’intégrer les éléments chaotiques comme des éléments prévisibles mais les éléments actuels de la Mécanique quantique  contredisent toute prévisibilité des événements chaotiques… » Puis se référant à Einstein (« Dieu ne joue pas avec des dés »), Didier Raoult conclut : « Hélas, la théorie de la Mécanique quantique montre que c’est bien le hasard qui règne, et qu’il n’y a pas de déterminisme« .

Pour quelqu’un qui connait mal la Mécanique quantique, belle profusion d’affirmations péremptoires fondée sur le rôle de la Mécanique quantique ! Tout y est, ou presque : la Mécanique quantique bien sûr, le chaos, la prévisibilité honnie, la mort du déterminisme, les vilains évolutionnistes. Essayons d’y voir un peu plus clair : la théorie du chaos n’a rien à voir avec la Mécanique quantique, la Mécanique quantique n’a pas vocation à interpréter le sens de la vie, concept faisant appel à la philosophie voire à la métaphysique, les évolutionnistes (en fait, ceux qui ne pensent pas comme lui) n’ont aucune prétention à énoncer que les événements chaotiques sont prévisibles, la Mécanique quantique n’est pas un obstacle au déterminisme.

Quelques mots sur le déterminisme.  Il n’y aurait pas de déterminisme dans la théorie de l’évolution ? Pour Guillaume Lecointre (Professeur au Museum d’Histoires naturelles à Paris), le hasard ne s’oppose pas au déterminisme. Quant à la théorie quantique, effectivement révolutionnaire avec ses aspects probabilistes, celle-ci n’empêche pas d’effectuer des prévisions extrêmement précises … et donc déterministes, et le principe de causalité y demeure toujours essentiel. Par exemple, toutes les prévisions du Modèle Standard de la Physique des particules, théorie reposant intégralement sur la Mécanique quantique et sur cette autre révolution qu’est la Relativité restreinte, ont été vérifiées expérimentalement jusqu’à aujourd’hui, en particulier dans des dizaines et dizaines d’études les plus poussées, spécialement celles menées au CERN auprès du collisionneur LHC. Et pourtant, nous aimerions bien trouver des résultats s’écartant de ce Modèle, car nous avons vu qu’il est, par essence, incomplet.

Lorsque nous rappelions qu’il écrivait que « la notion statistique … échappe à la plupart des chercheurs, y compris de très haut niveau »,  ce n’est pas impossible, mais alors il est permis de s’interroger sur ses commentaires, rapportés par l’AFIS, à propos de ses analyses statistiques dans la première publication de son traitement (Voir l’encadré succédant à la bibliographie de [12]): « C’est contre-intuitif, mais plus l’échantillon d’un test clinique est faible, plus ses résultats sont significatifs ; les différences dans un échantillon de vingt personnes peuvent être plus significatives que dans un échantillon de 10 000 personnes« . Et l’AFIS complète en précisant : « Cette situation a conduit la Société internationale de chimiothérapie antimicrobienne, qui édite l’International Journal of Antimicrobial Agents où a été publiée cette première étude, à émettre une déclaration faisant part de ses « préoccupations » pour un article « qui ne répond pas aux normes attendues » ». Si nous adoptons la logique de Didier Raoult et son interprétation du concept de déduction, nous devons conclure que son interprétation très personnelle des notions statistiques démontre qu’il est effectivement … un chercheur « de très haut niveau » !

Enfin, un dernier point plutôt amusant. Lorsqu’il met en évidence ses goûts littéraires – et donc sa culture – et sa découverte des auteurs étrangers, après s’être « nourri des classiques français », il fait référence, page 40, à l’Université américaine de « Standford« , qui n’existe pas ! Il fallait écrire Stanford, université californienne. Petit détail ? Pas tout à fait. Le physicien Aurélien Barrau, que je cite dans un autre texte traitant du postmodernisme [17], écrivait, de son côté, Université de « Sanford », qui n’existe pas plus, Sanford étant une petite localité anglaise ! Décidément, nos admirateurs de la « French theory », soucieux de montrer leur érudition, sont fâchés avec cette belle université aux bords du Pacifique.

14. Premières conclusions

Que révèlent ces multiples contradictions ou affirmations non étayées ?

Dans son ouvrage [16], Pascal Engel précise que « l’un des premiers principes de la rationalité est de ne pas admettre les contradictions ». Avec un brin d’humour, nous pourrions dire que, finalement, Didier Raoult est très cohérent, puisque ses contradictions sont une application, à la lettre, du rejet de la raison qu’il met en exergue dans la citation d’Hölderlin en tête du chapitre 19 : « Du pur intellect rien n’est sorti d’intelligent et de la raison pure rien de raisonnable ».

Quant aux affirmations sur les critères de la science, les excès de la Big Science, l’enseignement et la recherche en France ou encore les difficultés rencontrées dans d’autres domaines que le sien, il n’est jamais fait référence à la moindre source qui permettrait de les documenter à défaut de les valider.

Il est vrai, comme le souligne sans ménagement Florian Cova, que les incursions de Didier Raoult dans l’épistémologie sont un renversement de l’attitude des postmodernes qui embellissaient leurs propos philosophiques ou sociologiques d’analogies scientifiques, souvent hors propos ou non comprises. Cette fois-ci, écrit Florian Cova, Didier Raoult « utilise la philosophie comme moyen d’intimidation intellectuelle et comme stratégie de communication ». Il écrit même : « Didier Raoult est incompétent en épistémologie ». Mais nous pouvons aller plus loin, car ces incursions, qui se veulent également brillantes dans les sciences dures, ne valent pas mieux que les analogies scientifiques des postmodernes.

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Notes

[1] Florian Cova, « L’épistémologie opportuniste de Didier Raoult », La Menace Théoriste, septembre 2020.

[2] Didier Raoult,  « De l’ignorance et de l’aveuglement. Pour une science postmoderne », CreateSpace Independent Publishing Platform, 2015.

[3] Didier Raoult, « Contre la méthode », Les jeudis de l’IHU , 13 février 2020.

[4] Appréciation du professeur de philosophie sur une copie de Jacques Derrida au Lycée Louis-Legrand (source).

[5] François Vazeille, « Sciences et pseudosciences. Comment et pourquoi en sommes-nous arrivés là ? »Bulletin Historique et Scientifique de l’Auvergne, Parution mai ou juin 2021.

Version pdf : https://cernbox.cern.ch/index.php/s/3O5uoxSt5NfzcaE

[6] François Vazeille, Conf. « Sciences et pseudosciences : comment et pourquoi en sommes-nous arrivés là ? », 2017-2018 (source).

[7] François Vazeille, « La querelle Raoult (Série) : pandémie et postmodernisme », European Scientist, 18 mai 2020 (source).

[8] Jean-François Lyotard, « La condition postmoderne : rapport sur le savoir », Paris, Minuit, 1979.

[9] Friedrich Nietzsche, « Introduction théorique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral« , 1873.

[10] Tristan Vey, « Didier Raoult s’emporte devant le Sénat », Le Figaro, 15 septembre 2020.

[11] Des intellectuels ayant, certains, des fonctions très officielles, sont mis en avant par certains médias alors qu’ils tiennent des propos inconvenants sur les sciences dures et malveillants sur les scientifiques de ces domaines. Il n’est pas honteux de ne pas comprendre ces champs scientifiques, mais la bonne curiosité et la modestie devraient les inciter à se documenter auprès des personnes compétentes avant de porter quelques jugements sur la qualité des recherches. Il n’en est rien : ces personnes évoquent une stagnation des connaissances et, pire encore, vont jusqu’à accuser les chercheurs d’incompétence et de falsifications de leurs résultats. De telles accusations sont gravissimes et trompent les béotiens peu informés. Personnellement, j’ai décidé de réagir et de dénoncer ces propos inacceptables et calomnieux qui ne reposent sur aucune source valide et ne grandissent pas ceux qui les profèrent. Malheureusement, les médias concernés refusent, souvent, toute intervention qui contredit ces personnes, sans d’autre justification… que la mise en cause de celle ou celui qui tente de rectifier. Il faut s’armer de patience et persévérer, au risque d’être considéré comme un pénible !

[12] AFIS, « Le protocole thérapeutique à géométrie variable du Pr Raoult », 11 octobre 2020.

[13] Alan Sokal et Jean Bricmont, « Impostures intellectuelles« , Paris, Odile Jacob, octobre 1997.

[14] Mathilde Roche, « Didier Raoult a-t-il vraiment signé «3 500 publications internationales» dans sa carrière ? », Libération checknews , 22 septembre 2020.

[15] Pierre Schapira, « L’éloge des mathématiques d’Alain Badiou ou le fantasme d’une théorie absolue« , Zilsel (N°1), page 205, janvier 2017.

[16] Pascal Engel, « Manuel rationaliste de survie », Collection « Banc d’essais », Agone, octobre 2020.

[17] François Vazeille, Note de lecture « De la vérité dans les sciences », AFIS science, 10 avril 2017.

https://www.afis.org/De-la-verite-dans-les-sciences-2816
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