Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Le Néant sinon rien !

La question existentielle par excellence, que l’on doit à Leibniz, reste sans réponse pleinement satisfaisante. Mais il est bien possible que ce soit parce que la question est chargée du présupposé que le Rien serait nécessairement l’état initial, la valeur par défaut du cosmos, la référence naturelle[1]. Il semble logique de croire qu’au début tout était vide, c’est d’ailleurs une idée fortement imprégnée dans la culture judéo-chrétienne. La cosmogonie traditionnelle de notre culture fait émerger l’univers à partir du néant. Or, rien ne prouve que le néant soit le point de départ. Rien ne prouve que l’univers aurait pu ne pas exister. Et même si c’est contre-intuitif, parce que c’est contre-intuitif, ce simple fait permet de regarder la question sous un angle un peu nouveau.

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

— On n’a aucune preuve que Rien puisse exister… »

 

néant1

Un autre regard sur la question consiste à mettre le temps en perspective. Nous sommes 13,7 milliards d’années après le Big Bang, et l’univers, de jour en jour, se précipite vers une importante quantité de néant : l’expansion qui va en s’accélérant va isoler les galaxies puis les déchirer. Dans cent mille milliards d’années, toutes les étoiles se seront éteintes et les trous noirs auront commencé à s’évaporer. L’entropie maximale, l’état d’équilibre ultime sera atteint… et certains modèles prédisent qu’à partir de cet univers mort une fluctuation quantique pourra produire un nouveau Big Bang dans un temps presque infiniment long estimé à dix puissance dix puissance cinquante six années… Cela permet d’élaborer une réponse différente…

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

— Parce qu’il suffit d’attendre : Rien arrive. »

 

Néant 2

Le néant nous tend les bras.

 

La physique quantique, si exotique par certains aspects, mais toujours validée par l’expérience à ce jour, semble montrer que des particules apparaissent spontanément dans le vide quantique, pour disparaître aussitôt. Il y a certes un gouffre entre une particule et un univers, cependant dans le principe il n’y a pas entre les deux une différence de nature, mais une différence de degré : les données de la physique quantique ménagent une possibilité pour l’apparition spontanée de l’univers. Or, on dit souvent qu’en physique quantique tout ce qui n’est pas impossible se produit. La simple possibilité que l’univers puisse apparaître spontanément, même en admettant qu’elle soit infime, constitue donc une réponse quantique à la question de Leibniz.

« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

— Parce que Rien est instable.[2] »

 

quantum fluctuation

La fluctuation quantique

 

Les physiciens nous expliquent que la gravité a une énergie négative. Les modèles cosmologiques en vigueur montrent qu’à l’échelle de l’univers l’énergie négative de la gravité compense précisément l’énergie positive contenue dans la matière (la fameuse formule E=mc²), ce qui fait que la somme totale de l’énergie dans l’univers est égale à zéro. Et cela ressemble tellement à rien que la question de Leibniz semble d’un seul coup moins pertinente.

 « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

— Parce que ça ne fait aucune différence. »

 

multiverse

Néant vs multivers

 

Vouloir répondre à la question en invoquant Dieu n’est pas un moyen rationnel d’expliquer quoi que ce soit, car il nous resterait à expliquer l’existence de Dieu. Dieu n’est une cause sans cause que par la vertu de la définition qu’on veut en donner, or on a bien vu au sujet de la preuve ontologique que la définition que nous donnons aux concepts ne leur garantit jamais une quelconque réalité dans la nature.

 « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

— Parce que Dieu existe !

— Mais alors, pourquoi y a-t-il Dieu plutôt que rien ?

— Parce que c’est ce que j’ai décidé de croire. »

 

Chemin-de-lumiere_1

Parce que !

Vous pouvez répéter la question ?

Nous n’avons pas la réponse à la question « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », mais cela ne signifie pas que la question soit pertinente. Nous n’avons pas non plus la réponse à  : « Pourquoi les licornes ne pondent-elles pas d’enclumes ? » qui est pourtant une question tout à fait compréhensible et syntaxiquement correcte.

Il semble nécessaire de questionner certaines questions pour sonder si elles reposent sur des éléments clairement définis à partir desquels élaborer une réponse de manière méthodique. Or nous ne disposons pas d’une définition clair du néant, nous ne sommes même pas certains que le néant tel que l’entend Leibniz dans sa question puisse avoir une réelle existence.

La zététique consiste aussi à douter de la pertinence des questions que l’on se pose et à rejeter celles qui contiennent en elles-mêmes des obstacles à leur élucidation. La question fondamentale de Leibniz est peut-être un cas d’école de ce genre de situation.

 

—-

[1] Oui, il y a un aspect « sophisme naturaliste » dans cette question.

[2] Déclaré par le prix Nobel de physique Frank Wilczek.

 

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9 réponses
  1. Ecervele
    Ecervele dit :

    Quel troll de bon goût. J’ai beaucoup ri. (tout le monde n’est pas prés à lire votre conclusion)

    J’ai remarqué que concernant les croyances vous aimiez sortir cette phrase « C’est ce que j’ai décidé de croire. » je dirais que ce sont les croyants conscients de la nature arbitraire de leur croyances qui disent cela, donc une minorité, car sinon ils sont prompts à sortir des explications abstruses pour se justifier, donc limite c’est bien trop mesuré pour exprimer l’absolu de la croyance.

    En tout cas je ne sais pas si j’aime vos articles parce que j’en suis arrivé aux même conclusion que celles que vous tenez ou si c’est parce qu’ils sont de qualité, j’aurais tendance à dire les deux.

    Donc merci;

    Répondre
  2. bidou
    bidou dit :

    Bonjour

    Ton post me permet de poursuivre notre conversation à l’UZ.
    Tu commets deux types d’erreur : une de métaphysique et d’autres de physique et de science en général.

    1) Métaphysique :
    La définition de Dieu est : « l’entité dont l’existence ne dépend de nul autre ».
    De toute évidence, au moins une entité doit ne dépendre d’aucune autre. Le néant n’est pas une entité susceptible d’être instable ou autre : ce n’est rien. Ce n’est doué d’aucune propriété, pas même l’instabilité. Ce n’est définissable que par négation de tout le reste (on n’a donc jamais fini de le définir précisément).
    Tu pars de l’hypothèse, non que l’existence d’une entité peut dépendre du néant (ce qui serait absurde), mais que l’entité ne dépendant de nul autre est l’univers.
    Admettons. Mais alors, tout le reste de ton argumentation vise à répondre à la question « pourquoi cet univers est-il tel qu’il est ? ». Cela n’a rien à voir avec l’existence de Dieu.
    Revenons à nos moutons : admettons que l’univers n’est pas Dieu. La seule esquisse de solution sans entité transcendante est alors que les diverses entités composant l’univers se soutiennent l’une l’autre dans l’existence. Mais alors, elles forment un ensemble cohérent et existant (une entité) qui ne dépend de rien et on revient au point de départ. La seule question pertinente est donc : « Dieu est-il l’univers ou transcendant ? » Ta méthode ne donne pas de réponse.

    2) Physique :
    a) Une énergie nulle n’est pas le néant, mais une grandeur mesurable caractérisant l’état d’une entité présupposée par le modèle théorique (toute théorie a une ontologie primitive).
    L’origine de l’échelle des énergies est arbitraire (on ne mesure que des différences ; c’est pourquoi la théorique quantique des champs, bien que prédisant des énergies infinies, est utilisable moyennant une procédure de renormalisation qui rassemble les termes « aberrants » dans une « section » ne conduisant pas à des prédictions d’observations).
    Note qu’aucun modèle cosmologique ne prédit une énergie nulle. Simplement, l’équation d’Einstein de la gravité nous dit que toute variation de la densité d’impulsion-énergie non-gravitationnelle est exactement compensée par une variation de la densité d’impulsion-énergie du champ gravitationnel. Elle indique aussi que la différence des impulsions-énergies des deux types est un tenseur qui est le multiple de la métrique par une constante cosmologique (la métrique n’étant pas prédéterminée dans l’absolu). Rien de plus.
    Le fait qu’on puisse admettre arbitrairement la nullité de l’énergie totale de l’univers quant il est spatiotemporellement plat (c’est à dire quand il ne contient rien de non-gravitationnel) n’apporte donc vraiment rien au débat sur la question posée ici.
    Note aussi que la découverte de l’accélération de l’expansion de l’univers implique que soit l’équation d’Einstein est incomplète ou structurellement fausse, soit que la constante cosmologique a une valeur précise et non-arbitraire, auquel cas on ne peut plus supposer une énergie totale nulle. C’est le problème de l’énergie noire, qui éloigne plus encore ta réponse d’une vraie réponse à la question.

    b) Comme tous les biologistes, la quasi-totalité des physiciens et – hélas – la grande majorité des professionnels de la mécanique quantique, tu confonds les représentations imagées d’une intégrale de Fourier dont les amplitudes sont des opérateurs (alias « création et annihilation de particules virtuelles ») avec des phénomènes physiques.
    Les particules virtuelles ne sont pas des entités qui existent si brièvement qu’on ne peut les observer. Ce sont des images facilitant la construction du calcul mathématique de la transition entre état initial constitué et état final observé. Cela n’a aucun sens de parler d’entité qui soient inobservables pour des raisons X ou Y dans un domaine que nous décidons de ne pas observer.
    Si on décide de restreindre l’intervalle entre états initial et final, même en le rendant infiniment petit on ne trouve pas les fameuses particules virtuelles. Ce ne sont pas des entités susceptibles de correspondre à des phénomènes. Mais elles interviennent dans le calcul avec certaines caractéristiques mathématiques qui interviennent aussi dans la caractérisation des vecteurs d’état des particules finalement observées (spin, couleur, masse, isospin, énergie impulsion) à ceci près que leur énergie-impulsion n’est pas contrainte par la relativité restreinte.

    c) Le fait que les variations d’énergie-impulsion non-gravitationnelle soient compensées par celles de la gravitation n’autorise en rien la « création » ou annihilation spontanée d’entités observables.
    Les modèles théoriques prédisent statistiquement la « création »-annihilation spontanée de quantons (improprement appelés particules ci-dessus et ailleurs) qui sont eux-mêmes des potentialités de résultats de mesures qui seront faites par une observateur extérieur qui ne relève pas du modèle théorique, quel qu’il soit. Ces résultats sont prédits statistiquement.
    Bref, les champs quantiques sont des potentialités de potentialités de résultats de mesures du point de vue d’un observateur extérieur. L’état dit « du vide » est l’état de potentialité maximale.
    La potentialité n’est pas le néant (autrement, aucune loi ne permettrait d’inférer quoi que ce soit, même « la création spontanée de l’univers matériel »). Mais le modèle ne peut expliquer en aucun cas l’existence de l’observateur. En effet, la méthode scientifique utilisée pour le construire exclut toute considération de l’observateur. C’est valable aussi pour les neurosciences dont certains chercheurs prétendent « expliquer la conscience » par une méthode qui exclut de le faire.

    d) En conséquence, la « transformation spontanée de particules virtuelles en particules réelles », comme disent les livres de vulgarisation scientifique, est une grave déformation de la vérité scientifique. Il s’agit en réalité de l’effet observable de l’introduction d’un observateur à une distance quasi-infinie d’un système dont on refuse a priori d’observer l’intérieur et dont la taille est extrêmement plus faible que la distance de l’observateur.
    La déformation est facilitée par le fait que ces auteurs (par exemple Hawking) ne se réfèrent pas à une vraie théorie quantique, mais à un modèle semi-classique qui fait de la mécanique quantique standard dans un espace-temps dont la courbure n’est pas influencée par les aspects quantiques (sauf par la moyenne des effets quantiques), ce qui est logiquement incohérent.

    Bref, tu es tombé dans le même piège que les apologètes maladroits de la religion.

    Domi.

    Répondre
    • Acermendax
      Acermendax dit :

      Dominique, merci pour ce commentaire un peu compliqué. 🙂

      «Admettons. Mais alors, tout le reste de ton argumentation vise à répondre à la question « pourquoi cet univers est-il tel qu’il est ? ». Cela n’a rien à voir avec l’existence de Dieu.»
      En effet, ce billet n’a rien à voir avec Dieu ! :).
      Le fait que la question de Leibniz soit constamment traitée sous un angle théologique est assez frappant, et ton commentaire semble vouloir entériner ce systématisme que rien, de mon point de vue, ne permet de justifier.

      J’attire ton attention sur le fait que ta question « Dieu est-il l’univers ou transcendant ? » ne se pose pas vraiment. Parce que si Dieu est vraiment défini comme « l’entité dont l’existence ne dépend de nul autre » alors l’équation « Dieu = Univers » est d’une platitude totale qui ne dit rien sur Dieu ni sur l’univers. Pour que la question en soit pas triviale, il faut prêter à Dieu une intention qui donne du sens à l’existence, et là nous ne sommes plus dans la lapalissade mais dans la pétition de principe. Il faudrait prouver l’existence de Dieu avant de vouloir que l’univers soit cette preuve.

      Sur la physique pure et dure, je dois me retirer du débat, je ne suis pas armé pour savoir si oui ou non les particules virtuelles sont le reflet d’une réalité ou simplement des outils mathématiques. Je m’en tiens (peut-être à tort) à la manière dont la chose est présentée dans les ouvrages que je suis capable de comprendre, ce qui me rend peut-être coupable de répéter des erreurs mais m’évite au moins d’ajouter mes propres erreurs d’incompréhension ou d’interprétation dans le magma fertile des « explications quantiques » à tout et n’importe quoi. Je trouve ces concepts intéressants pour penser autrement la question de Leibniz, sans me faire de réelles illusions sur la valeur des réponses que je propose.

      L’article n’a aucune volonté contre-apologétique en dépit de la dernière section qui rappelle que les explications théisto-déistes n’apportent rien de concret à la réflexion sur le sujet. Je suis donc sincèrement étonné qu’il soit comparé aux « apologètes maladroits ». Mais peut-être peux-tu me suggérer la lecture d’un apologète non maladroit qui serait capable de me montrer que j’ai tort.

      Acermendax.

      Répondre
    • harpalos
      harpalos dit :

      “La définition de Dieu est : « l’entité dont l’existence ne dépend de nul autre ».”

      Cette définition ne convient pas car elle exclut Zeus et les autres olympiens qui sont des dieux (d’une vrai religion qui a vraiment existé) qui ont chacun été engendrés par des entités antérieures.

      Il y a d’autres choses à répondre à cette tentative de définition, mais je me rend compte que c’est une discussion de 2015. DSL

      Répondre
  3. bidou
    bidou dit :

    Erratum :
    A propos de la constante cosmologique, quand j’écris  » on ne peut plus supposer une énergie totale nulle », je parle de l’énergie non-gravitationnelle. Je veux dire que l’espace-temps (le champ gravitationnel) a, dans ce cas, nécessairement un contenu non-gravitationnel. L’énergie vraiment totale se réfère toujours à une référence arbitraire et l’équation d’Einstein ne relie que les énergies-impulsions accessibles à l’observation.

    Domi

    Répondre
    • Nicolas
      Nicolas dit :

      Bonjour,

      Peut-être que je me trompe.
      Mais vous parlez bien de ce qui permet à la gravité d’exister ?
      Est un probleme concernant la « nature » ou le support de la gravité, ou plutôt, qu’est est le support de ce champs, son « essence ».
      Il me semble que cette question est sans réponse, pour le moment.

      Vous dites, pour la partie métaphysique :
      « admettons que l’univers n’est pas Dieu. La seule esquisse de solution sans entité transcendante est alors que les diverses entités composant l’univers se soutiennent l’une l’autre dans l’existence. Mais alors, elles forment un ensemble cohérent et existant (une entité) qui ne dépend de rien et on revient au point de départ. La seule question pertinente est donc : « Dieu est-il l’univers ou transcendant ? » Ta méthode ne donne pas de réponse. »

      Justement, il semble que sa méthode n’est pas vraiment la pour donner de réponse (dans une optique scé
      Mais il me semble en revanche que vos questionnements métaphysique puis physique se rejoignent vers une porte ouverte à l’hypothese d’un « Dieu » de type Spinozien ? Panthéisme naturaliste.
      Je me trompe ?

      Répondre
  4. MichelDALMAZZO
    MichelDALMAZZO dit :

    Cette question du pourquoi du monde équivaut strictement à traiter du temps (qu’y avait-il avant?), du tout et de la causalité (tout a-t-il une cause? donc une origine,).. Ces 3 concepts sont probablement ceux dont le sens a été le plus adapté à notre façon humaine de voir le monde: tout est soumis au temps (le même que le nôtre), toute cause précède tout effet (chronologiquement, spatialiement,.. ontologiquement).
    En d’autres termes, vouloir ramener à l’homme ce qui le dépasse est à la fois un choix nécessaire (le monde doit être compréhensible à l’homme puisque l’homme en est le roi) et une tentative désespérée.
    En fait, ne pas comprendre le monde serait le meilleur angle pour comprendre l’homme.

    Répondre
  5. zurglof
    zurglof dit :

    Bon article qui amène à réfléchir sur la pertinence des questions! (ou du moins de la formulation de celles-ci).
    Juste une remarque : Vous dites « La physique quantique, si exotique par certains aspects, mais toujours validée par l’expérience à ce jour, montre que des particules apparaissent spontanément dans le vide quantique, pour disparaître aussitôt. ». Cette phrase me pose un problème. Je pense (je peux me tromper, mes connaissances sont très faibles en phy quantique) que la prudence imposerais de marquer que « l’expérience à ce jour » SEMBLE MONTRER « que des particules apparaissent spontanément dans le vide quantique, pour disparaître aussitôt. » En effet, j’ai l’impression que les physiciens admettent eux-même leurs « non-maitrise » de la phy quantique (qui est un domaine très neuf, pour ne pas dire balbutiant de la physique), d’où ma remarque…

    Je tiens à ajouter que c’est un menu détail qui n’enlève rien à la pertinence de votre propos (loin de là). 🙂

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