Eponymie et effet Matthieu

On ne prête qu’aux riches

Il y a 50 ans, en janvier 1968, un article de Robert K. Merton souligne l’existence d’un biais dans le fonctionnement sociologique de la science. Il le nomme Effet Matthieu en référence à l’évangile du même nom.

« Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. » Mt 13:12

En substance, l’effet Matthieu produit la chose suivante : un nom connu agrégera sur lui les mérites portant sur des travaux auxquels auront participé des chercheurs moins renommés… et dont la renommée ne pourra s’accroître puisque le mérite de leurs travaux leur est ôté. Il s’agit d’un phénomène « naturel » en ce sens que la communauté scientifique n’a jamais explicitement pris la décision de se comporter ainsi ; c’est le résultat de comportements individuels à l’échelle desquels on ne peut pas soupçonner l’émergence d’un effet important sur l’ensemble de la communauté.

 

L’effet Matthieu est valable pour les institutions. Une étude publiée par une université ou un laboratoire très reconnu sera beaucoup plus citée qu’une étude de même qualité provenant d’une source moins prestigieuse.

Comment cela est-il possible ? Une production intellectuelle provenant d’un excellent scientifique d’une illustre institution envoie plus de stimuli au lectorat que la même contribution signée d’un nom inconnu. Elle sera lue davantage, provoquera plus de réactions, et in fine pourra plus facilement être jugée importante. À la manière d’une prophétie auto-réalisatrice, il devient rentable pour les chercheurs de lire en priorité ces études au détriment des autres.

 

Inspirée de l’Effet Mathieu, la loi de Merton, aussi nommée loi de l’éponymie dispose : « Aucune découverte scientifique ne porte le nom de son authentique inventeur ». La loi de Merton obéit à la règle qu’elle décrit puisqu’elle fut formulée par… Steven Stigler

On ne prête qu’aux riches

Loi de l’éponymie

Au rang des découvertes qui suivent la Loi de Merton-Stigler, on peut citer la loi de Hubble sur l’éloignement des galaxies et donc sur l’expansion de l’Univers, qui avait été prédite deux ans plus tôt par Lemaître. Le théorème de Pythagore est une relation connue bien avant lui, par les Babyloniens déjà. La constante d’Euler est découverte par Bernouilli. Le diagramme de Venn est d’abord employé par Euler. On appelle Lamarckisme le concept d’héritabilité des caractères acquis qui date d’avant Lamarck et ne constitue pas un élément très important de son travail. L’organe de Jacobson (voméronasal) est découvert par Frederik Ruysch. Les première et deuxième lois de Newton ont été décrites avant lui, notamment pas Galilée. La température de Curie fut découverte 60 avant Pierre Curie par Claude Pouillet[1]. La sphère de Dyson est une idée originale d’Olaf Stapledon.

Stigler et Merton soulignent que le travail des scientifiques jouit d’une visibilité moins indexée sur sa qualité que sur la réputation de l’auteur. On pourrait surnommer cet effet le syndrome « Best Seller » où le succès d’un livre devient un argument efficace pour amplifier les ventes.

L’effet Matilda est un phénomène similaire dans lequel les travaux ou découvertes de femmes ont tendance à être attribués à leurs collègues masculins. Par exemple Marthe Gauthier ne fut que tardivement reconnue pour son rôle prépondérant dans la découverte de l’origine chromosomique du syndrome de Down (trisomie 21) longtemps attribuée au seul Jérôme Lejeune.

À la fois cause (peut-être) et conséquence (certainement) de cette distorsion de perception du monde académique : une minorité des chercheurs produisent la majorité des travaux de recherche et concentrent la plupart des citations.

Cet effet conduit à une invisibilisation de certain·e·s intellectuels, et alimente les images d’Epinal du savant isolé réalisant ses grandes découvertes coupé du monde, quand en réalité l’essentiel des avancées de la connaissance sont réalisées à travers un travail collectif.

En 2014, toutefois, Azoulay et al[2] étudient l’effet Matthieu et sont capables de le mesurer. Ils estiment que l’effet est relativement limité et, notamment, que l’attribution d’un prix scientifique augmente surtout la visibilité des publications précédentes quand il y avait des raisons de douter de leur qualité (journaux à faible factor d’impact ou sujets nouveaux ou controversés) ou quand le récipiendaire ne jouit pas déjà d’un haut statut dans le monde de la recherche.

 

Les perceptions des scientifiques sur leurs travaux sont biaisés

Il est important de détecter les biais existant dans la manière dont la science est communiquée et reçue, dans la manière dont les carrières sont évaluées, les postes attribués, les promotions accordées. On retrouve évidemment ces biais dans d’autres domaines, d’autres communautés culturelles, en particulier dans le monde des médias, notamment sur YouTube où les chaînes les plus (re)connues éclipsent probablement des travaux tout aussi valables.

Si cet article est en mesure de mettre l’accent sur les défauts du monde académique, c’est pour la bonne raison que ce milieu possède les outils qui permettent de mettre en évidence le phénomène. Le monde académique montre ici un aspect peu reluisant, mais il pourrait bien être moins coupable de ces distorsions que toutes les autres communautés culturelles dans lesquelles les injustices se perpétuent sans qu’il soit moyen de les constater objectivement.



[1]  Grimmett, Geoffrey (2006). « Random‑Cluster Measures ». The Random‑Cluster Model. Grundlehren der Mathematischen Wissenschaften. Springer. p. 6. ASIN B000UTDCSSdoi:10.1007/978-3-540-32891-9_1ISBN 978-3-540-32891-9ISSN 0072-7830LCCN 2006925087OCLC 262691034OL 4105561WArchived (PDF) from the original on 2016-02-13. There is a critical temperature for this phenomenon, often called the Curie point after Pierre Curie, who reported this discovery in his 1895 thesis … In an example of Stigler’s Law … the existence of such a temperature was discovered before 1832 by [Claude] Pouillet….

[2] Azoulay P., Stuart T., Wang Y. 2014. Matthew: Effect or Fable? Management Science, 60.

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