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Jason Arday : scandale académique, guerre idéologique et tragédie

Vendredi 14 août, Jason Arday a été retrouvé mort à son domicile de Battersea, dans le sud de Londres. Il avait 41 ans. À l’heure où cette chronique est écrite, la cause du décès n’est pas connue. La Metropolitan Police considère sa mort comme inattendue mais non suspecte ; aucun tiers n’est soupçonné et un dossier doit être transmis au coroner. Il faut donc résister à la tentation de compléter nous-mêmes l’histoire.

 

Neuf jours auparavant, il avait démissionné de Cambridge suite à un scandale mêlant plagiat, fraude et divers mensonges sur sa vie. Il expliquait que les accusations, les spéculations et les commentaires publics avaient eu des conséquences profondes sur lui et ses proches. Sa famille attribue aujourd’hui une responsabilité majeure à la campagne publique qui l’a visé. Le maire de Londres, Sadiq Khan, a dénoncé une forme de mise au pilori publique.

Cette mort change évidemment la manière dont je veux raconter cette affaire. Je vais vous raconter les mensonges et la fraude, je vais vous raconter les accusations, la manière dont il s’est défendu, et l’escalade tribale et idéologique qui a presque immédiatement pris le pas sur une affaire qui aurait dû être académique avant d’être politique. Le décès du principal protagoniste qui survient vraisemblablement des suites de cette affaire nous oblige à prendre du recul. On ne peut pas se contenter de rigoler du niveau de baratin insensé qu’il a produit ou de la crédulité de ceux qui l’ont recruté, on ne peut pas se contenter non plus de pointer du doigts ceux qui ont détecté la fraude et qui ont insisté dans leurs critique jusqu’à déclencher la série d’évènements qui aboutit à un drame.

Je vais essayer de réfléchir avec vous aux leçons que nous devons tirer de cette histoire, et à ce que cela exige du monde académique, et pas seulement à Londres. Accrochez-vous, parce que cette histoire est très grave et qu’elle dépasse régulièrement la fiction.

 

 

Le héros que Cambridge a célébré

En 2023, Cambridge présente Jason Arday comme une réussite extraordinaire. À 37 ans, il devient le plus jeune professeur noir de l’histoire de l’université. Son histoire personnelle est encore plus spectaculaire : autiste, atteint selon son récit de plusieurs troubles du développement, il serait resté non verbal jusqu’à onze ans et n’aurait appris à lire et à écrire qu’à dix-huit ans avant de devenir universitaire, auteur, conférencier et finalement professeur à Cambridge. Sa nomination est largement médiatisée comme un symbole de diversification de l’université.

Autour de cette ascension s’est constituée une biographie presque surhumaine. Arday racontait des dizaines de marathons, des centaines de kilomètres parcourus en quelques jours, un passage revendiqué par Crystal Palace et douze années de football semi-professionnel, plusieurs millions de livres récoltés pour des œuvres caritatives, des missions humanitaires, des maladies surmontées, des agressions racistes effroyables. Les universités et les médias ont longtemps reproduit ces éléments les uns après les autres.

Puis des gens ont commencé à vérifier.

Les premières alertes sérieuses sur ses publications remontent à 2023. David Harris, professeur émérite, relève des similitudes entre un article d’Arday et un travail antérieur sur la santé mentale des minorités. Arday lui répond en lui reprochant de consacrer son énergie à rechercher ses erreurs plutôt qu’à combattre le racisme et le validisme, lui interdit de reprendre contact et le signalera ensuite à la police. Cambridge lui maintient alors son « plein soutien ». Six mois plus tard, l’article est corrigé. Un second article le sera également.

Le détail de cette correction est beaucoup plus inquiétant qu’une référence oubliée. Sur les 31 citations présentées initialement comme provenant de ses propres entretiens, douze ont été raccourcies ou reformulées et six ont été supprimées. Certaines ressemblaient fortement à des propos recueillis par d’autres chercheurs auprès d’autres participants. Arday a aussi supprimé de sa méthode des affirmations concernant l’utilisation du logiciel NVivo et le codage indépendant des données par un second chercheur.

Sa thèse de doctorat est ensuite examinée. Plus d’une centaine de passages ont été signalés comme fortement similaires à une thèse soutenue six ans auparavant par Paula Zwozdiak-Myers. L’université John Moores de Liverpool, qui avait délivré son doctorat, mène une enquêté sans lui retirer le diplôme, estimant que les problèmes relevaient d’erreurs honnêtes et raisonnables. Plusieurs universitaires ayant ensuite étudié les comparaisons ont pourtant jugé le plagiat très étendu et demandé un nouvel examen. Mais vous savez que même en France, on peut plagier son doctorat et s’en tirer sans encombre.

Puis The Times examine les données de ses publications. Le journal trouve notamment un échantillon composé à 78 % de femmes et 32 % d’hommes — 110 % au total —, des citations identiques attribuées dans différents articles à des personnes différentes et des déclarations de financement contestées par l’organisme supposé avoir financé les recherches. Nous n’en sommes plus au niveau d’un problème de citation ou de phrases volées, mais on atteint un niveau de fraude encore plus grave : la fabrication de données.

Un journaliste de Times Higher Education, Jack Grove, avait constitué en 2025 un dossier de 63 pages. Après trois courriels demandant à Arday de répondre aux accusations, le journal reçoit une lettre du redoutable cabinet de diffamation Carter-Ruck et renonce à publier. Arday signale également Grove à la police. La plainte sera abandonnée et le patron de la Metropolitan Police reconnaîtra plus tard qu’elle aurait dû être écartée beaucoup plus tôt.

Nous reconnaissons ici des signes classiques : une attitude agressive et procédurière visant à faire passer la critique scientifique en un harcèlement inacceptable. Mais nous ne sommes qu’au début de l’histoire.

 

Tout une biographie qui commence à céder

Le travail académique constituait déjà un dossier sérieux. Mais lorsqu’on a commencé à vérifier le reste, les anomalies se sont multipliées. Commençons avec son parcours professionnel.

Le Jesus College présentait Arday comme ancien professeur invité à Ohio State University et à Glasgow : les deux universités ont démenti. Il disait avoir obtenu un master en pratiques psychodynamiques à Birkbeck avant de devenir conseiller qualifié : Birkbeck n’a retrouvé aucune trace de cette formation. Il mentionnait parmi ses publications un livre chez Palgrave Macmillan : l’éditeur avait reçu un projet, mais le livre n’a jamais été publié.

Arday affirmait avoir parcouru 600 miles, environ 970 kilomètres, en six jours, une performance proche des records mondiaux. Interrogé, il a expliqué que les six journées de course s’étaient en réalité étalées sur douze jours, avec des journées de repos. Il racontait aussi trente marathons en trente-cinq jours, dont neuf après une fracture du péroné. Cette dernière histoire n’est pas impossible, mais elle prend place dans une accumulation où presque chaque exploit réclame désormais sa vérification.

Même chose pour les cinq à cinq millions et demi de livres qu’il disait avoir recueillis pour des œuvres caritatives. Confronté à la difficulté de documenter ce montant, il l’a finalement attribué à de nombreux collectifs agissant pendant deux décennies, puis à un groupe d’une centaine de personnes qu’il disait ne pas pouvoir identifier en raison d’accords de confidentialité. Il avait également raconté des missions avec WaterAid pour installer des points d’eau à l’étranger ; WaterAid a expliqué ne pas organiser ce genre de départs de volontaires.

Son affirmation d’avoir participé enfant à Seven Up! pose un problème encore plus simple : la célèbre série documentaire suivait un groupe d’enfants nés plus de vingt ans avant lui. Arday expliquera ensuite qu’il parlait d’un projet communautaire portant le même nom, dont aucune trace n’a été produite.

Sa propre autobiographie finit par ajouter une couche presque vertigineuse. The Atlantic a obtenu la proposition envoyée aux éditeurs en 2024. Elle raconte qu’adolescent Arday aurait été renversé par une voiture, plongé plusieurs mois dans le coma, maintenu artificiellement en vie et atteint d’un locked-in syndrome avant de devoir réapprendre à marcher et parler pendant un an. Aucun de ces événements ne figure dans le livre publié, où il passe cette même période à terminer sa scolarité. Arday racontait également avoir subi l’ablation d’une tumeur cérébrale bénigne deux semaines seulement avant sa soutenance de doctorat. Selon son autobiographie, l’épisode aurait provoqué une perte de mémoire si importante qu’il aurait dû réapprendre le contenu de sa thèse avant de la défendre. Il a également raconté avoir subi un accident ischémique transitoire autour de cette période — mais, comme souvent dans sa biographie, les différentes versions ne semblent pas parfaitement s’accorder sur la chronologie. La proposition évoque également un cancer des testicules ; tandis que le livre raconte plutôt deux tumeurs cérébrales. D’autres dates et personnages changent entre les deux versions.

Enfin viennent les persécutions. Il est établi qu’Arday recevait des messages racistes et que Cambridge filtrait son courrier. À côté de ce fait documenté, il a raconté des balles, des substances corrosives, des animaux mutilés, deux apparitions d’un homme masqué dans son bâtiment — dont une avec un couteau — et une tête de porc déposée chez ses parents. Plusieurs de ces récits n’ont pu être corroborés. Pour la tête de porc, Arday décrivait même une enquête policière précise chez des bouchers londoniens ; la Metropolitan Police a déclaré que l’enquête racontée n’avait pas eu lieu.

Je ne vais pas transformer cette chronique en diagnostic psychiatrique posthume. Mais l’hypothèse de quelques erreurs dispersées n’explique plus raisonnablement l’ensemble. Dans les publications, les affiliations, les diplômes, les exploits sportifs, la philanthropie, les épisodes médicaux et certains récits de persécution, Arday semble avoir considérablement déformé, gonflé ou inventé une partie de son histoire.

Sa position à Cambridge était devenue indéfendable. Il pouvait légitimement perdre son poste, sa réputation et la crédibilité que lui avaient apportée des affirmations fausses. Il semble parfaitement normal qu’un tel comportement à un tel niveau académique soit sanctionné sévèrement.

 

La Guerre Culturelle s’empare du dossier

Il faut revenir sur la manière dont l’affaire a commencé, car elle explique une bonne partie de ce qui suivra. J’ai évoqué tout à l’heure les premières alertes sérieuses qui retentissent en mai 2023. Le sociologue David Harris, professeur émérite à Plymouth Marjon University, examine plusieurs travaux d’Arday et lui adresse un document détaillé signalant des similitudes troublantes dans les données, des passages répétés et de possibles défauts d’attribution. Harris n’est pas politiquement neutre dans cette histoire : il travaille depuis plusieurs années à une critique de la Critical Race Theory et de son utilisation dans les sciences sociales et l’éducation.

—La Critical Race Theory est un courant de recherche né dans le droit américain qui analyse la manière dont le racisme peut être inscrit dans les institutions, les normes et les structures sociales, au-delà des seuls préjugés individuels.—

Le livre publié en 2024 par Harris sur le sujet lui a d’ailleurs valu un conflit avec son ancienne université, qui lui a retiré temporairement son titre d’émérite avant de le rétablir. Je précise n’avoir rien trouvé chez Harris de comparable au racialisme revendiqué de Nathan Cofnas dont nous parlerons dans un instant. Et surtout, ses questions adressées à Arday portaient sur des éléments vérifiables. Deux des articles qu’il avait signalés seront ensuite corrigés.

La réponse d’Arday est déjà révélatrice du piège qui va se refermer sur toute l’affaire. Il reproche à Harris d’avoir passé des heures à chercher des erreurs dans ses travaux au lieu de « démanteler le racisme et le validisme », lui explique la difficulté d’être un universitaire noir et autiste, puis lui annonce que tout nouveau contact sera considéré comme du harcèlement. Harris lui répond encore une fois ; Arday le signale alors à la police. Devon and Cornwall Police ne donnera aucune suite. On peut discuter à l’infini des motivations de Harris, de ses positions sur la Critical Race Theory ou de son insistance après qu’Arday lui eut demandé de ne plus le contacter. Une chose demeure : les alertes de Harris étaient académiquement justifiées.

Trois ans plus tard arrive Nathan Cofnas, et le dossier change brutalement de dimension. Cofnas se présente lui-même comme un race realist. Il soutient l’existence de différences raciales en matière d’aptitudes cognitives et a écrit que, dans une véritable méritocratie, les Noirs disparaîtraient de presque toutes les positions prestigieuses en dehors du sport et du divertissement, tandis que la proportion de professeurs noirs à Harvard « approcherait zéro ». Une enquête de Cambridge a conclu en 2025 que ces propos, bien qu’offensants pour beaucoup, relevaient de la liberté d’expression et ne constituaient pas au sens de ses règlements un harcèlement ou une discrimination.

C’est une qualification juridique et disciplinaire qui n’oblige personne à avoir la même opinion au sujet de propos qui relèvent explicitement du racisme. Nathan Cofnas est un universitaire raciste militant ; ça n’est pas une espèce répandue actuellement mais cela existe. Souvenez vous de ma vidéo sur les théories déglinguées d’Edward Dutton :

  • « Pseudoscience raciale : la funeste mutation WOKE selon Edward Dutton [TdF 11.2] »

 

Edward Dutton a d’ailleurs très abondamment commenté cette affaire qui lui permet d’attirer l’attention sur ses obsessions et pseudo-théories sur le QI des blanc et des noirs. Le 10 aout, il recevait Nathan Cofnas dans son podcast Jolly heretic. Le lendemain Dutton publie encore un texte dont la thèse devient franchement délirante : il attribue en partie la nomination d’Arday aux « instincts maternels insatisfaits » de femmes universitaires ménopausées, décrit Arday comme efféminé et infantile, puis transforme l’affaire en démonstration de ce qui arriverait lorsque les universités seraient « prises en main par les femmes » et que des hommes non blancs seraient traités comme des enfants de substitution.

Après la mort d’Arday, Dutton redouble d’effort. Il met en ligne le 15 aout -hier- une vidéo intitulée : « Collapsed Narcissism: Jason Arday Killed Himself; Alas So Predictable » Autrement dit : « Narcissisme effondré : Jason Arday s’est suicidé ; hélas, c’était tellement prévisible. »

 

Mais revenons à Nathan Cofnas.

En juillet 2026, il passe la thèse d’Arday dans un logiciel de détection et publie les nombreux rapprochements qu’il obtient avec une thèse antérieure. Le Telegraph s’en empare immédiatement sous le titre « Cambridge’s diversity poster boy in plagiarism row » (« Le garçon modèle de la diversité à Cambridge pris dans une affaire de plagiat »), puis multiplie les articles sur son CV et ses exploits. The Spectator parle à son tour du « DEI poster boy » et Toby Young présente l’affaire comme une démonstration de l’aveuglement des élites progressistes. Le Guardian observe lui-même que la couverture de la presse de droite mêle indignation et jubilation du « je vous l’avais bien dit », tandis que les accusateurs les plus actifs en ligne partagent une hostilité aux politiques de diversité, d’équité et d’inclusion.

Et c’est ici que Cambridge et une partie des soutiens d’Arday commettent une faute intellectuelle majeure. Parce que Cofnas est raciste, parce que le Telegraph utilise Arday pour attaquer le DEI et parce qu’Arday subit par ailleurs de véritables insultes racistes, des éléments factuels qui auraient dû être examinés froidement sont d’abord traités comme des composantes de la campagne politique. Cambridge dénonce une « vile campagne » visant à détruire sa crédibilité. Le Good Law Project va beaucoup plus loin. Cette organisation britannique de campagne et de contentieux juridiques progressiste fondée par l’avocat Jolyon Maugham publie une pétition qui affirme que les accusations de plagiat sont « entièrement fausses », qu’aucune enquête n’a trouvé la moindre faute et que les journaux de droite diffusent de fausses accusations contre un brillant universitaire noir. Elle est signée notamment par des universitaires, des responsables associatifs et des personnalités politiques. Or deux publications d’Arday avaient déjà dû être corrigées, et les vérifications qui suivent vont révéler une quantité d’anomalies supplémentaires.

Les faits sont têtus et ils sont les suivants : un raciste a rendu publiques des accusations qui reposaient en grande partie sur des éléments réels, tandis que des antiracistes ont commencé par les nier ou les minimiser parce que l’offensive venait notamment d’un raciste. C’était une erreur catastrophique. Dès lors que les problèmes d’Arday sont devenus impossibles à balayer, Cofnas et tout l’écosystème qui l’avait relayé ont pu se présenter comme ceux qui avaient regardé les faits pendant que Cambridge et ses alliés détournaient les yeux. La récupération devient alors d’une facilité enfantine : Cofnas avait raison sur le plagiat d’Arday ; donc les critiques du DEI avaient raison sur Arday ; donc peut-être avaient-elles raison sur le DEI ; donc Cofnas avait sans doute également raison sur les universitaires noirs. Aucune de ces inférences ne découle logiquement de la précédente, mais le récit s’installe commodément dans des croyances préalables et apporte des munitions rhétoriques sur un champ de bataille ou personne ne se repose jamais pour réfléchir.

 

Cambridge et les défenseurs d’Arday ne sont évidemment pas responsables du racisme de Cofnas ni de celui des individus qui ont profité du scandale pour attaquer les universitaires noirs. Mais le mal est fait malgré tout. Face à un adversaire dont les motivations sont suspectes, l’exigence de vérification devrait augmenter. Il fallait reprendre les documents de Cofnas, comparer les textes, retrouver les données et, si les accusations étaient fondées, sanctionner Arday avant que le dossier ne devienne la propriété politique de ses ennemis. Le sophisme génétique qui consiste à répondre à une affirmation par l’identité de celui qui l’énonce est déjà médiocre dans une conversation ordinaire ; venant d’institutions dont la fonction consiste précisément à évaluer des affirmations indépendamment des personnes qui les portent, il devient inexcusable.

Et les universitaires sont sans doute les derniers à pouvoir plaider l’ignorance du mécanisme. La polarisation, le raisonnement motivé, les biais de confirmation, la désinformation et les guerres culturelles constituent depuis des années des objets de recherche et de commentaire académique. On sait parfaitement qu’une personne détestable peut produire une information exacte, qu’une cause légitime peut être défendue avec de mauvais arguments et qu’une erreur niée trop longtemps devient une arme redoutable lorsque l’adversaire finit par la démontrer.

C’est précisément ce que Paul Gilroy, l’une des grandes figures britanniques des études sur la race, reproche aux deux camps :

« Les guerriers culturels irréfléchis qui ont soutenu Arday sans réserve partagent une responsabilité avec ses critiques racistes : ils ont rendu la vie plus difficile aux universitaires noirs et enfoncé encore davantage l’enseignement supérieur britannique dans le bourbier. »

Priyamvada Gopal, professeure à Cambridge et spécialiste du postcolonialisme, renvoie la responsabilité vers Cambridge elle-même. Selon elle, Cambridge a été « trop tentée de prendre des raccourcis dans le travail difficile que suppose la promotion de l’égalité et de l’inclusion » en choisissant une nomination particulièrement médiatique. Elle juge également « très inhabituel » de nommer un universitaire aussi jeune dans sa carrière à une chaire aussi prestigieuse et estime que l’université porte une part importante de responsabilité dans le « grotesque racisme » que l’affaire a ensuite libéré. Ce jugement reste celui de Gopal, et l’enquête indépendante devra établir ce qui s’est réellement passé lors du recrutement. Mais il décrit très bien le piège : faire d’un individu le symbole d’une politique, puis traiter toute critique de cet individu comme une attaque contre cette politique, c’est lier inutilement la crédibilité de l’une à l’intégrité de l’autre.

 

L’intégrité scientifique n’était qu’un prétexte

L’affaire Arday est aussi, et surtout celle de l’instrumentalisation des valeurs et des critères académiques pour atteindre des adversaires politiques. Nous avons assisté à une incursion de la guerre culturelle sur le terrain de l’intégrité scientifique, aux dépens du respect que mérite cette dernière. Je vais le dire autrement : ce n’est pas la fraude, bien réelle, de Jason Arday qui suffit à expliquer la tempête médiatique et les affrontements haineux qui ont embrasé les réseaux sociaux. La question de l’intégrité scientifique a servi à mener une autre guerre.

Cette analyse me paraît urgente, précisément parce qu’on la rencontre peu. La guerre culturelle intéresse beaucoup de monde : elle mobilise les camps, provoque de l’indignation, produit du spectacle, du trafic, du prestige militant et des revenus. L’intégrité scientifique est un sujet beaucoup moins vendeur. Quand j’invite des gens à en parler sur la Tronche en Biais, je constate quels sont le chiffres. Traiter l’intégrité scientifique, cela oblige à examiner les faits avec les mêmes critères lorsqu’ils concernent un allié ou un adversaire, à accepter des conclusions désagréables et parfois à sanctionner quelqu’un dont on partage les idées ou dont on apprécie la fonction symbolique.

Mais je ne vous demande pas d’accepter tout rond ce constat, qui pourrait ressembler à un zététicien prêchant pour sa chapelle. On peut le vérifier.

Si l’intégrité scientifique avait réellement été le moteur principal du scandale Arday, on devrait retrouver ailleurs une indignation à peu près proportionnée à la gravité des manquements. Or le monde académique nous fournit quantité de contre-exemples. Des chercheurs ont accumulé les publications problématiques, les falsifications, les manipulations de données ou les négligences graves sans connaître l’examen public total qui s’est abattu sur Arday ; certains ont conservé leur poste, retrouvé leur carrière ou accédé ensuite à des fonctions académiques (ou politiques) prestigieuses.

Prenons trois cas.

En France, cinq publications d’Anne Peyroche, réparties entre 2001 et 2012, ont fait l’objet d’une enquête du CEA. Le comité chargé du dossier a relevé des « méconduites sérieuses », allant pour certaines figures jusqu’à ce qu’il définit lui-même comme une falsification modifiant l’interprétation de la figure ou du texte. Peyroche a reconnu des anomalies et assumé l’entière responsabilité de certains montages. Le CEA a considéré que les données disponibles continuaient néanmoins à soutenir les résultats généraux et n’a pas retenu d’intention frauduleuse. La sanction s’est limitée à deux semaines de mise à pied. Elle est aujourd’hui vice-présidente de l’ENS Paris-Saclay, chargée de la stratégie et des moyens.

En Suisse, Le dossier Olivier Voinnet atteint une tout autre échelle. Ses publications problématiques s’étendent sur plus d’une décennie. Le bilan a fini par atteindre neuf articles rétractés, 25 corrigés et cinq autres assortis d’une expression de préoccupation. Les enquêtes ont identifié des manipulations d’images, dont certaines intentionnelles, et même des manipulations introduites dans des corrections censées réparer des articles déjà mis en cause. Voinnet a fait valoir que plusieurs falsifications matérielles avaient été réalisées par des collaborateurs, en particulier Patrice Dunoyer ; les investigations n’ont effectivement pas établi qu’il avait personnellement exécuté certaines d’entre elles. Mais il dirigeait le groupe, signait les publications et le CNRS a explicitement considéré qu’il ne pouvait s’exonérer de sa responsabilité de chef d’équipe. Il a été suspendu deux ans par le CNRS, privé pendant trois ans de financements suisses et déchu de sa médaille d’or de l’Organisation européenne de biologie moléculaire. Il a néanmoins conservé sa chaire à l’ETH Zurich et, en 2026, dirige l’Institut de biologie moléculaire végétale de l’ETH.

Le cas David Latchman est peut-être plus saisissant encore. Deux enquêtes d’UCL, University College London, ont examiné des dizaines d’articles issus de son laboratoire et publiés entre 1990 et 2013. La première a trouvé des indices de manquements à l’intégrité scientifique dans huit articles sur 28 ; la seconde des preuves de fraude dans sept sur 32. Certaines fabrications étaient assez importantes pour affecter directement les conclusions des travaux. Les enquêteurs n’ont pas établi que Latchman avait lui-même fabriqué les données ni qu’il connaissait les falsifications. Ils ont en revanche retenu contre lui un manquement à l’intégrité scientifique, considérant que sa gestion « téméraire » du laboratoire et sa présence comme auteur sur de nombreuses publications avaient facilité les dérives. Une procédure disciplinaire s’est achevée sans aucune sanction formelle. Et le 23 juillet dernier, David Latchman a été nommé vice-chancelier de l’Université de Londres jusqu’en juillet 2028.

Et ces trois noms n’épuisent évidemment pas le dossier. Naoki Mori a retrouvé son poste universitaire après plus de trente rétractations liées notamment à des manipulations d’images. Silvia Bulfone-Paus, sanctionnée par la DFG pour négligence grave dans la supervision d’un laboratoire dont treize articles ont été rétractés, est toujours professeure à Manchester. Dan Ariely est resté professeur à Duke après qu’un article majeur sur l’honnêteté a été rétracté pour données fabriquées et que son université a retenu contre lui un manquement à l’intégrité scientifique, sans établir qu’il avait personnellement falsifié les données. Nicolas Guéguen demeure enseignant-chercheur à l’Université Bretagne Sud malgré une accumulation de rétractations et de graves interrogations méthodologiques. On pourrait encore rappeler le cas français de Florent Montaclair, qui s’était attribué une distinction internationale inexistante et avait bâti une partie de son parcours universitaire sur un CV truqué, une affaire dont la couverture médiatique n’a guère dépassé quelques articles avant de disparaître.

Ces affaires ne sont pas identiques, les responsabilités personnelles n’y sont pas les mêmes et certaines ont entraîné de véritables sanctions. Mais la gravité des faits prédit très mal l’intensité du scandale public, la quantité de vérifications entreprises et l’ampleur des conséquences professionnelles. Rien ne ressemble à une règle simple dans laquelle les fautes les plus graves produiraient mécaniquement les réactions les plus fortes.

Bien évidemment aucune de ces personnes n’a rien fait qui justifierait la peine de mort, et donc si le décès de Jason Arday est la conséquence directe du scandale autour de ses inconduites, la peine est disproportionnée. Pouvait-on l’éviter ?

Au minimum, il faudrait ne pas oublier qu’il réunissait presque toutes les caractéristiques capables de déclencher un contrôle hors norme : une chaire à Cambridge, une extraordinaire visibilité médiatique, une biographie remplie de prodiges, mais aussi une peau noire et une fonction symbolique dans une guerre culturelle qui se nourrit de paniques, d’outrage, de procès d’intention et d’accusations politiques.

Autrement dit, l’affaire n’a pas pris cette dimension parce que le monde académique et médiatique aurait soudain décidé de traiter la fraude à la hauteur de sa gravité. Si une telle exigence existait de manière ordinaire, Peyroche, Voinnet, Latchman, Mori, Bulfone-Paus, Ariely ou Guéguen auraient suscité des tempêtes comparables. Nous aurions régulièrement des enquêtes de presse fouillant les publications, les responsabilités et les carrières de chercheurs compromis. Nous verrions les universités se précipiter pour vérifier leurs propres recrutements. Nous n’attendrions pas qu’un dossier devienne politiquement rentable pour découvrir que l’intégrité scientifique mérite notre attention.

C’est ce qui rend la récupération de l’affaire Arday particulièrement révélatrice. Une partie de ses adversaires a découvert une passion soudaine pour le plagiat parce que celui-ci permettait d’attaquer Cambridge, le DEI et l’antiracisme universitaire. Une partie de ses défenseurs a, symétriquement, trouvé l’intégrité scientifique beaucoup moins urgente lorsque son application risquait d’offrir une victoire à ces adversaires. La même norme était brandie avec ferveur d’un côté et relativisée de l’autre en fonction de son utilité politique.

C’est pourquoi je pense qu’on peut parler de « prétexte ». Les fraudes du professeur Arday étaient graves et justifiaient une enquête, des corrections, probablement la perte de son poste et une réévaluation complète de son recrutement. Mais tout cela n’est que prétexte lorsque cette affaire particulière reçoit une intensité sans rapport avec la manière dont sont traitées habituellement les violations de l’intégrité scientifique, puis qu’on utilise la faute d’un homme pour instruire le procès de catégories entières.

Le résultat est désastreux parce que l’intégrité scientifique ne peut remplir sa fonction que si tout le monde accepte qu’elle puisse donner tort à son propre camp. Une règle appliquée seulement lorsqu’elle frappe l’adversaire devient une arme. Une règle que l’on suspend pour protéger un allié perd toute autorité. Et lorsque chacun soupçonne désormais que les procédures, les accusations ou les sanctions ne sont que des instruments politiques, même les conclusions correctement établies deviennent impossibles à faire accepter.

C’est particulièrement grave dans le monde scientifique. Deux chercheurs n’ont pas besoin de partager les mêmes opinions sur le racisme, les politiques de diversité ou n’importe quel autre sujet pour vérifier si une image a été manipulée, si une donnée existe, si un passage a été plagié ou si un CV dit vrai. Ces règles constituent justement le minimum commun qui permet de continuer à arbitrer des désaccords entre personnes qui ne pensent pas pareil. Sacrifier ces principes à la guerre culturelle revient à détruire le terrain sur lequel cette guerre pourrait éventuellement conduire à autre chose qu’une radicalisation vers le besoin d’anéantir l’adversaire.

Et c’est pourquoi le mauvais traitement ordinaire de la fraude scientifique est lui-même une partie du problème. Chaque dossier enterré, chaque investigation opaque, chaque sanction dérisoire et chaque carrière poursuivie comme si de rien n’était diminue la crédibilité des règles communes. Puis, lorsqu’un cas politiquement explosif surgit enfin, l’institution ne possède plus l’autorité suffisante pour traiter seule le problème : les militants, la presse et les réseaux sociaux s’en emparent. À ce moment-là, la question de l’intégrité scientifique n’arbitre plus le conflit. Elle lui fournit simplement ses munitions.

 

Conclusion – Sanctuariser les règles du désaccord

Il est trop tard pour une gestion non catastrophique du dossier Arday. Il faut nous demander ce qu’il faut faire pour réagir correctement à la prochaine affaire du genre.

Il me semble qu’il faut d’abord tenir ensemble deux exigences : une liberté académique très large et une intégrité scientifique beaucoup plus sérieusement protégée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Un chercheur doit pouvoir poser une question déplaisante, tester une hypothèse impopulaire et publier un résultat politiquement embarrassant. En contrepartie, les données doivent exister, les méthodes être honnêtes, les sources correctement citées et les critiques pouvoir être formulées sans que l’identité ou les intentions supposées de celui qui les formule dispensent d’examiner ce qu’il avance.

Cela suppose aussi de sortir un peu l’intégrité scientifique des rapports de force internes aux universités. Lorsqu’un établissement enquête sur un chercheur prestigieux qu’il a lui-même recruté, promu et parfois utilisé dans sa communication, il enquête indirectement sur ses propres choix. Les signalements sérieux devraient pouvoir être instruits par des procédures suffisamment indépendantes, transparentes et rapides pour que ni le prestige du chercheur ni l’intérêt de l’institution ne décident du résultat.

Surtout, le contrôle devrait devenir banal. Vérifier un diplôme, une affiliation ou un élément déterminant d’un CV ; demander les données originales lorsqu’un article présente une anomalie ; traiter réellement un signalement documenté : cela ne devrait pas commencer seulement lorsqu’un scandale éclate.

Ce point n’est pas seulement une affaire de bonne administration. Les travaux sur la dissuasion montrent que ce qui décourage le mieux un comportement interdit n’est pas la menace d’une punition exceptionnellement sévère, mais la perspective crédible d’être effectivement détecté et d’avoir à répondre de ses actes. Daniel Nagin montre ainsi que la certitude de l’appréhension possède un effet dissuasif bien mieux établi que l’alourdissement des sanctions (Nagin, 2013).

Or le monde académique fonctionne trop souvent à l’envers : peu de contrôle ordinaire, des procédures interminables, des conséquences incertaines — puis, exceptionnellement, une affaire qui explose et emporte tout. Il serait infiniment plus sain que les règles soient vérifiées tôt, régulièrement et sans spectacle.

Il faut évidemment que cette normalisation du contrôle protège aussi les personnes. Celui qui signale une anomalie doit pouvoir le faire sans être immédiatement traité comme un ennemi ; celui qui est mis en cause doit connaître les griefs et pouvoir répondre aux preuves produites contre lui. L’alternative à l’omerta ne peut pas être le tribunal improvisé.

 

Sur les sujets que la polarisation a transformés en champs de bataille, nous avons plus que jamais besoin d’un espace où la qualité d’une preuve ne change pas selon la conclusion qu’elle favorise. La science ne décide pas à notre place, mais nous en avons besoin pour décrire le monde, pour reconnaître une réalité commune sans laquelle il n’existe plus aucun moyen pour un conflit de se résoudre sans faire disparaitre le contradicteur.

La science peut accomplir cette mission si elle conserve la possibilité de déplaire à tout le monde

 

Acermendax
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