Un congrès de fausses médecines à l’Université de Clermont-Ferrand
Congrès de “santé intégrative” à Clermont-Ferrand : un dispositif d’entrisme installé au cœur de l’université
Cf : https://congres-santeintegrative.com/
Le congrès de “santé intégrative” organisé les 20 et 21 mars 2026 à Clermont-Ferrand se présente comme la 4e édition d’un rendez-vous désormais récurrent. Il s’est tenu à la faculté de médecine de Clermont-Ferrand. Dans sa plaquette, l’événement se décrit comme une “réponse stratégique” à la crise du système de santé et affirme vouloir “modéliser le parcours de soin de demain” en intégrant les dimensions “physiques, émotionnelles et mentales” des patients et des soignants. Le programme prévoit des conférences, des ateliers, des tables rondes, un speed meeting interprofessionnel, des prises de parole de partenaires, ainsi que des soirées de networking. On n’est donc pas face à une réunion marginale de thérapeutes alternatifs, mais face à une entreprise structurée, professionnalisée et assumée.
L’événement est porté par Virginie Vandermersch et le Dr Joël Fleury. La première est présentée comme ancienne infirmière de réanimation, sophrologue, préparatrice mentale, fondatrice de Sophrocap Academy, fondatrice du congrès et fondatrice de Zencap. Le second est présenté comme oncologue médical et onco-hématologue au Pôle Santé République d’Elsan à Clermont-Ferrand. La structure organisatrice n’est donc pas extérieure au soin : elle cherche au contraire à articuler des figures du monde médical avec des réseaux de sophrologie, de coaching, d’événementiel expérientiel et de soins dits complémentaires. Sophrocap revendique d’ailleurs explicitement que Virginie Vandermersch intervient sur tous les modules de formation et qu’elle a fondé à la fois le congrès et Zencap.
Le congrès annonce aussi une architecture partenariale très large. La plaquette mentionne notamment l’Université Clermont Auvergne, le CHU de Clermont-Ferrand, le Groupe Elsan / Pôle Santé République, Boiron, Résalib, la Région Auvergne-Rhône-Alpes, Sophrocap Academy, ARRNCP pour la réflexologie, Myrtea, Fascia France / CERAP, SOS Oxygène Auvergne, Ineldea et Oasis des Dômes. Le texte de présentation attribue à plusieurs de ces partenaires un rôle de légitimation : l’UCA est décrite comme “partenaire académique de référence”, le CHU comme partenaire clé, et Boiron comme “laboratoire expert en homéopathie”. Ce n’est pas un détail de communication. C’est la mise en scène d’une coalition où les institutions publiques et hospitalo-universitaires côtoient des acteurs commerciaux et des promoteurs de pratiques non validées.
L’implication des institutions universitaires apparaît dans les formulations mêmes de la plaquette. L’UCA y est présentée comme accueillant le congrès “au sein de sa Faculté de Médecine” et comme garantissant sa “rigueur scientifique”. Le CHU de Clermont-Ferrand y est lui aussi présenté comme accueillant l’événement et comme garantissant un “cadre scientifique exigeant”. Le programme en ligne annonçait en outre une ouverture officielle par Mathias Bernard, président de l’UCA, ainsi que la présence de personnalités académiques et hospitalières, dont Virginie Guastella, professeure à l’UCA et cheffe de service de soins palliatifs au CHU, et Jean-Étienne Bazin, professeur d’anesthésie-réanimation au CHU. Il y a donc eu, au minimum, une implication institutionnelle affichée à haut niveau, bien au-delà d’une simple location anonyme de salle.
L’événement n’avait rien d’une simple rencontre associative ouverte au public. Il disposait d’une véritable billetterie : 60 € le pass une journée au tarif préférentiel, 90 € le pass deux jours, 40 € le pass solidaire, sans compter des soirées payantes à 30 € et des offres spécifiques pour les groupes et les professionnels. On retrouve ici tous les marqueurs d’une entreprise commerciale : vente de billets, espace partenaires, réseautage interprofessionnel, stands, événements annexes, packs et facturation. Le congrès ne se contente donc pas de brouiller les frontières entre médecine et pseudo-médecines ; il organise aussi leur mise en marché au sein même d’un espace universitaire.
Au programme
Le contenu du programme montre la nature exacte de ce qui est accueilli. On y trouve des intitulés comme “Du symptôme au terrain homéopathique : vers une individualisation des soins”, “La place de l’homéopathie dans la santé intégrative”, “Corégulation du système nerveux”, “Médiation corporelle”, “Qu’est-ce que l’écoute du corps ?”, ou encore une conférence-débat de Yannick Noah intitulée “De l’écoute du corps au cœur”. Le congrès articule donc des éléments relevant parfois du soin de support ou de l’accompagnement psychologique avec des pseudo-médecines identifiées, des concepts flous d’inspiration psycho-corporelle, et des dispositifs de développement personnel ou de transformation de soi. La cohérence du projet est là : produire un continuum entre médecine, bien-être, coaching, spiritualisation du corps et thérapies non éprouvées.
Du côté des intervenants, plusieurs profils posent un problème clair.
- François Mulet intervient sur le “terrain homéopathique”. Boiron le présente comme médecin homéopathe, hypnothérapeute et enseignant au CEDH.
- Christelle Besnard-Charvet intervient sur la place de l’homéopathie ; Boiron la présente comme gynécologue-obstétricienne et homéopathe, spécialisée en “oncologie intégrative”.
- Sandrine Fontanive-Vieira, présente à la même séquence, est une pharmacienne d’officine dont la page professionnelle mentionne l’homéopathie parmi les offres de la pharmacie. Dans ces trois cas, il ne s’agit pas d’une présence marginale : il s’agit d’une tribune centrale accordée à des professionnels qui mettent leur titre médical ou pharmaceutique au service de la promotion de l’homéopathie.
D’autres profils relèvent d’un brouillage plus diffus, mais tout aussi problématique.
- Baptiste Izoulet, présenté comme ostéopathe, intervient sur une “vision globale du fonctionnement humain”.
- Sylvie Casabianca, docteure en pharmacie, anime un atelier de “corégulation du système nerveux”, avec un vocabulaire qui emprunte à la neuroscientificité tout en restant très flou sur les contenus cliniques et les preuves.
- Christian Courraud, lié au CERAP et à Fascia France, intervient sur la médiation corporelle.
- Joël Savatofski représente le toucher-massage.
- Mahélie Fischbach intervient sur l’“écoute du corps” ; elle est présentée autour d’un parcours mêlant yoga, biodanza, massage Trager et tantra.
- Arnaud Hayaert, de Sophrologie Formations, s’inscrit dans la même logique. Aucun de ces profils n’arrive isolément : ils participent ensemble à une entreprise de dilution des frontières entre soin, pratique corporelle, accompagnement subjectif et rhétorique thérapeutique.
Le rôle de Yannick Noah doit aussi être compris correctement. Il n’apporte aucune compétence scientifique particulière sur les pseudo-médecines ou sur l’évaluation clinique des pratiques présentées. Sa fonction est d’abord symbolique. Le programme le présente comme “parrain exceptionnel” incarnant “les valeurs de la santé intégrative”. Il sert d’aimant médiatique, de caution émotionnelle et de marqueur de respectabilité grand public. Cette logique est renforcée par la présence d’élus et de personnalités publiques dans le programme, dont la députée Delphine Lingemann et la sénatrice Laurence Muller-Bronn habituée de la défense de la biodynamie. Le congrès mélange ainsi prestige universitaire, présence médicale, capital médiatique et validation politique.
Critiques
Le congrès est donc la matérialisation d’un phénomène souvent dénoncé mais rarement aussi évident : d’entrisme. What’s up Doc rapporte les propos du médecin de santé publique Hervé Maisonneuve, qui explique qu’une faculté de médecine ne devrait propager que ce qui est scientifiquement validé, ou à tout le moins ce qui relève de consensus professionnels reconnus. Il alerte explicitement sur le fait que les organisateurs utilisent la mise à disposition des locaux comme caution scientifique, créant un risque de confusion pour le public. Ce diagnostic est important, parce qu’il décrit le mécanisme d’influence mise en place : le lieu et le décorum universitaire servent à élever artificiellement le niveau de crédibilité de pratiques qui ne bénéficient pas de la même assise probatoire que la médecine fondée sur les preuves.
Le mot “bullshit” s’impose ici au sens strict : un langage saturé de promesses générales, de termes englobants et de concepts qui flirtent avec l’irréfutabilité. La plaquette parle de “médecine préventive, humaine et durable”, de “parcours de soin de demain”, de “dimensions physiques, émotionnelles et mentales”, d’“écoute du corps”, de “transformation”, de “relation entre perception et développement de la personne”. Ce vocabulaire fonctionne parce qu’il emprunte des fragments de langage légitimes — prévention, soin global, qualité de vie, santé mentale, expérience des patients — pour y greffer des contenus hétérogènes et insuffisamment définis. Le résultat n’est pas seulement un abus rhétorique. C’est une désinformation pratique : le public est amené à croire que des approches de statuts épistémiques radicalement différents relèvent d’un même ensemble cohérent et sérieux.
L’homéopathie fournit ici un test simple. La HAS a conclu en 2019, après l’évaluation de près de 1 200 médicaments homéopathiques et de plus de 1 000 publications, à une efficacité insuffisamment démontrée pour justifier leur remboursement. Elle précise aussi que le recours à l’homéopathie ne doit pas retarder la prescription des soins nécessaires, en particulier pour les maladies graves et évolutives. Cette position institutionnelle française s’accorde avec les synthèses académiques qui concluent que les meilleures preuves disponibles ne justifient pas de recommandations positives pour son usage en pratique clinique. Dès lors, lorsqu’un congrès logé dans une faculté de médecine propose plusieurs séquences de promotion homéopathique avec le soutien de Boiron, il ne s’agit pas d’ouverture pluraliste. Il s’agit d’une opération de communication et commerciale en faveur d’une pratique de charlatan.
La question des conséquences n’a rien d’abstrait. En cancérologie, une étude publiée dans JAMA Oncology a montré que les patients recourant à des médecines complémentaires étaient plus susceptibles de refuser des traitements conventionnels supplémentaires et présentaient un risque de mortalité plus élevé ; les auteurs concluaient que ce sur-risque était médié par le refus des traitements conventionnels. Une revue systématique plus récente sur l’homéopathie en oncologie a trouvé des résultats hétérogènes et a souligné que la majorité des études disponibles étaient de faible qualité méthodologique. Le problème des fausses médecines n’est donc pas une simple querelle de rationalistes contre des pratiques “douces”. Lorsqu’elles acquièrent un surcroît de crédibilité institutionnelle, elles peuvent contribuer à retarder ou désorganiser la prise en charge réelle. Cela se traduit par des années de vie perdues.
https://menace-theoriste.fr/le-vrai-danger-des-medecines-alternatives/
Réactions
Face à la polémique, plusieurs responsables se sont ensuite désengagés. What’s up Doc rapporte que le doyen de la faculté et le président de l’UCA, d’abord prévus à l’ouverture, ont renoncé à intervenir. Le même article indique que Virginie Guastella se serait également retirée. L’université a alors soutenu qu’elle n’était pas la “caution scientifique” de l’événement, qu’elle mettait simplement à disposition un amphithéâtre “à titre onéreux”, et que les professeurs présents participaient à titre individuel. Cette réponse est politiquement compréhensible, mais elle ne règle pas le fond. La communication initiale du congrès attribuait bel et bien à l’UCA et au CHU un rôle de garantie scientifique. Le retrait tardif montre que la contestation a produit un effet, mais il montre aussi qu’il a fallu une exposition publique pour obtenir cette prise de distance.
La gravité de l’affaire tient précisément à cette séquence. Le problème n’est pas qu’une poignée de thérapeutes alternatifs louent une salle municipale pour faire leur promotion. Le problème est qu’un dispositif complet de légitimation a été monté au sein d’un espace universitaire médical, avec affichage d’un partenariat académique, implication annoncée de responsables institutionnels, présence de médecins hospitaliers, soutien de partenaires privés, et promotion de pratiques non reconnues scientifiquement. Cela révèle une vulnérabilité réelle du monde académique : sa difficulté à distinguer l’ouverture interdisciplinaire, qui est nécessaire, du brouillage méthodologique, qui détruit les repères de preuve.
Cette vulnérabilité n’est pas accidentelle. Les pseudo-médecines et leurs promoteurs ont compris depuis longtemps qu’ils gagnent peu à convaincre sur le terrain de la démonstration stricte, et beaucoup à investir celui de la respectabilité. Ils cherchent des lieux, des partenariats, des titres, des logos, des professeurs, des élus, des hôpitaux, des universités. Ils cherchent moins à produire des preuves qu’à produire l’apparence du sérieux. C’est cela que montre ce congrès : non pas une contre-culture médicale, mais une stratégie d’intégration symbolique au plus haut niveau des institutions de santé et d’enseignement.
Pour suivre mon travail plus facilement :
La conclusion est simple.
Ce congrès ne constitue pas un espace neutre d’échange sur les soins de support ou sur l’expérience des patients. C’est une entreprise d’agrégation entre médecine, pseudo-médecines, bien-être, coaching et commerce, appuyée sur des dispositifs de légitimation académique. Le retrait tardif de certains responsables montre que le scandale a été perçu. Il ne retire rien à la question centrale : comment une faculté de médecine et un CHU ont-ils pu être affichés comme garants de la rigueur scientifique d’un tel programme ? Tant que cette question restera sans réponse nette, l’affaire Clermont-Ferrand restera un symptôme sérieux de la perméabilité du monde académique aux balivernes sanitaires.
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Acermendax
Références
- Ernst, E. (2002). A systematic review of systematic reviews of homeopathy. British Journal of Clinical Pharmacology, 54(6), 577–582. https://doi.org/10.1046/j.1365-2125.2002.01699.x
- Ernst, E. (2010). Homeopathy: What does the “best” evidence tell us? Medical Journal of Australia, 192(8), 458–460. https://doi.org/10.5694/j.1326-5377.2010.tb03566.x
- Haute Autorité de santé. (2019, 28 juin). Médicaments homéopathiques : une efficacité insuffisante pour être proposés au remboursement. Pas de DOI.
- Johnson, S. B., Park, H. S., Gross, C. P., & Yu, J. B. (2018). Complementary medicine, refusal of conventional cancer therapy, and survival among patients with curable cancers. JAMA Oncology, 4(10), 1375–1381. https://doi.org/10.1001/jamaoncol.2018.2487
- Université / organisateurs du congrès. (2026). Programme – Congrès Santé Intégrative 2026. Pas de DOI.
- Vandermersch, V. (s. d.). L’Académie – Sophrocap. Pas de DOI.
- Wagenknecht, A., Dörfler, J., Freuding, M., Josfeld, L., & Huebner, J. (2023). Homeopathy effects in patients during oncological treatment: A systematic review. Journal of Cancer Research and Clinical Oncology, 149(5), 1785–1810. https://doi.org/10.1007/s00432-022-04054-6
- What’s up Doc. (2026, 20 mars). La fac de médecine de Clermont crée la polémique en accueillant un “congrès de santé intégrative”.



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