Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
On m’a fait découvrir hier un article scientifique qui parle de… moi.
L’article de Valentine Piraud et Renaud Évrard, publié en 2025 dans In Analysis, se présente comme une étude de l’évolution des critiques rationalistes de la psychanalyse en France entre 1955 et 2024. Les auteurs comparent deux objets : d’un côté, les publications de l’Union rationaliste, notamment dans Raison présente ; de l’autre, plusieurs vidéos de La Tronche en Biais consacrées à la psychanalyse. Leur objectif affiché est d’examiner les acteurs, les arguments mobilisés et la place laissée au débat contradictoire. À partir d’une grille qui distingue des arguments « pro-dialogue » et « anti-dialogue », ils défendent l’idée qu’un débat autrefois plus constructif, dans les cercles rationalistes historiques, aurait laissé place à une critique plus virulente, plus unilatérale et moins propice à la discussion scientifique dans l’espace public.
- Piraud, V., & Évrard, R. (2025). La psychanalyse est-elle irrationnelle ? Analyses de l’évolution des critiques issues de groupes militants rationalistes en France (1955–2024). In Analysis, 9, 100559. https://doi.org/10.1016/j.inan.2025.100559
Le problème apparaît dès le choix du terrain. Comparer plusieurs décennies de publications écrites, issues d’une revue intellectuelle ancienne, avec trois vidéos YouTube contemporaines revient à comparer deux régimes médiatiques, deux temporalités, deux publics et deux fonctions sociales. Une revue comme Raison présente publie des dossiers, des réponses, des textes longs, parfois entre auteurs qui appartiennent au même monde universitaire ou médical. Une chaîne YouTube de vulgarisation produit des entretiens, des conférences, des formats militants, avec un rapport direct au public. Conclure que le second dispositif laisse moins de place au contradictoire que le premier était presque contenu dans le protocole.
Il faut se demander quelle hypothèse l’article espère tester efficacement. Il annonce une analyse de l’évolution de la critique rationaliste de la psychanalyse, mais il teste surtout une impression : les rationalistes d’aujourd’hui seraient plus virulents, plus polarisants, moins dialogiques. Cette hypothèse reste faiblement opérationnalisée. Les indicateurs choisis — nombre d’arguments « anti-dialogue », présence de sarcasme, absence de débat contradictoire dans les vidéos — mesurent surtout la forme du discours. Ils disent beaucoup moins de choses sur la validité des critiques formulées.
La grille « pro-dialogue » / « anti-dialogue » donne une impression de méthode, mais elle pose un problème de fond. Un argument peut être dur, personnel, historique, polémique, et demeurer pertinent. Dire qu’un auteur a menti, qu’une institution protège ses intérêts, qu’un courant fonctionne de manière dogmatique ou qu’une pratique a causé des dommages peut relever d’une critique documentée. À l’inverse, un échange courtois, long et contradictoire peut très bien produire de l’esquive, de la confusion ou une fausse symétrie entre des positions inégalement étayées.
La catégorie des « aspects sectaires/conspirationnistes » illustre cette difficulté. Les auteurs la mettent à part, comme si la dénonciation de mécanismes sectaires relevait d’un registre particulier, presque suspect. Mais si des acteurs de la psychanalyse ont organisé des formes de défense corporatiste, disqualifié les critiques, entretenu des figures d’autorité, produit des récits héroïsants ou nui à des patients, cette critique mérite un examen factuel. Elle ne peut pas être neutralisée au motif qu’elle rend le dialogue moins confortable.
L’article esquive la question principale : les critiques rationalistes de la psychanalyse sont-elles justes ? Sont-elles documentées ? Que valent les preuves de son efficacité ? Que valent ses concepts centraux ? Que valent ses usages dans l’autisme, l’université, la psychiatrie, la formation des cliniciens ? À la place, il évalue surtout la manière dont ces critiques sont formulées. Il examine le ton, le format, la virulence, le contradictoire, la mise en scène du débat. La psychanalyse quitte ainsi le banc des accusés ; la critique rationaliste y prend sa place.
Cette stratégie est efficace. Elle permet de transformer une controverse sur l’efficacité, la scientificité et les dérives institutionnelles de la psychanalyse en controverse sur les mœurs discursives des sceptiques. La question initiale — la psychanalyse est-elle irrationnelle ? — s’efface derrière une autre : les rationalistes sont-ils devenus trop militants, trop agressifs, trop fermés au dialogue ? C’est un recadrage très commode pour les défenseurs de la psychanalyse, et il se fait au travers du travail d’une seule chaine YouTube, d’une seule personne, moi-même, au mépris du travail constant produit par les communautés scientifiques et rationalistes.
Il faut ajouter que l’article est situé. Il est publié dans In Analysis, revue explicitement consacrée aux liens entre psychanalyse et sciences, et il est cosigné par Renaud Évrard, responsable d’un master de psychopathologie clinique psychanalytique, et par ailleurs spécialisé dans le sabotage du scepticisme scientifique en complicité avec les sphères gagnées aux croyances paranormales (j’y reviendrai dans un article futur). Cela ne suffit pas à invalider le travail. Mais cela empêche de le lire comme une expertise extérieure et neutre sur une controverse. C’est une intervention dans la controverse, depuis un espace académique favorable à la psychanalyse.
La conclusion générale paraît donc disproportionnée. À partir d’un corpus restreint et dissymétrique, les auteurs parlent d’une « dégradation » des conditions du débat scientifique dans l’espace public. Le mot est fort. Il faudrait pour le soutenir un corpus plus large, des comparaisons homogènes, une analyse des réponses adverses, des effets réels sur le public, et surtout une distinction claire entre brutalité rhétorique et fausseté argumentative.
En l’état, l’article ne réfute pas la critique rationaliste de la psychanalyse. Il critique la manière dont un rationaliste parmi d’autres la formule. Et même sur ce terrain, il confond trop souvent absence de débat en plateau, ton frontal, engagement militant et faiblesse argumentative. Sa vraie fonction semble être d’escamoter la discussion : au lieu de répondre aux critiques sur l’autisme, l’efficacité thérapeutique, les concepts irréfutables, l’histoire freudienne ou les dérives institutionnelles, il interroge le style de ceux qui portent ces critiques.
NB : En décembre dernier, au moment de la publication du papier Piraud et Evrard dont j’ai appris l’existence hier, j’ai fait bien ‘pire’ dans ma critique de la psychanalyse qu’ils ne le mentionnent, puisqu’en m’intéressant davantage au problème sectaire, j’ai conclu que cette pseudoscience était aussi, finalement, une dérive sectaire : source.
Acermendax




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