Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.
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Lecture critique de | Evrard, R., & Le Maléfan, P. (2010). Une marge de la psychopathologie contemporaine : les « enfants indigo ». L’Information psychiatrique, 86(5), 413-421. https://doi.org/10.3917/inpsy.8605.0413
Dès l’ouverture, le texte, prudent, semble donner des gages critiques : les « enfants indigo » relèvent de mouvements New Age, de promesses de surhumanité, de difficultés infantiles recodées en signes d’exception, et les risques sectaires sont mentionnés. Mais ce cadrage critique reste placé à distance :
« Les “enfants indigo” est le nom générique donné par un ensemble de mouvements New Age à des enfants considérés comme “surhumains” et qui se présentent généralement avec des difficultés censées découler de l’inadaptation de leur environnement à leur supposé haut potentiel. […] Les organismes de lutte anti-sectes ont déjà répertorié les nombreux dangers accompagnant ce discours. Cet article n’est pas le lieu pour rappeler ces conseils de prudence […]. »
Une fois le danger nommé, la croyance suffisamment identifiée comme New Age pour rassurer le lecteur académique, le texte choisit de suspendre le travail frontal de réfutation pour lui préférer une enquête sur sa « niche écologique ». Cette décision permet ensuite d’aborder le paranormal comme une matière clinique.
Le passage sur la catégorie « enfant indigo » pousse ce louvoiement beaucoup plus loin :
« Ainsi, de ce point de vue, les enfants indigo existent vraiment. Quelque [sic] soit l’artificialité de la catégorie qui les englobe, les enfants indigo ne sont pas des artefacts : ils sont des êtres humains adaptés à une niche écologique. Ce constat est important car il doit conditionner la réaction du psychopathologue : plutôt que de nier en bloc l’existence de cette catégorie, il se doit d’apprendre à connaître sa niche écologique. »
La lecture savante peut comprendre : une catégorie artificielle produit des effets réels sur des personnes. La lecture croyante peut comprendre : les enfants indigo existent vraiment, et le clinicien doit apprendre à les reconnaître. L’ambiguïté n’était pas une fatalité, mais elle sera maintenue tout au long du texte, et elle relève donc d’un choix de ne jamais remettre en question les attributs de ces « enfants indigos ».
La scène clinique de Victor rend cette logique plus visible encore :
« Victor, 7 ans, est décrit comme un “enfant doré”, autre appellation pour l’enfant “indigo”. En effet, il aurait des “dons”, notamment celui de guérir et celui de communiquer par télépathie. Mais sa mère a encore du mal avec cette catégorisation qu’elle a trouvé sur Internet. Elle souhaiterait que son enfant “reste normal”. […] Si elle contacte le Service d’Orientation et de Soutien des Personnes Sensibles aux Expériences Exceptionnelles, un espace clinique développé par la plus ancienne fondation consacrée à la recherche en parapsychologie en France, l’Institut Métapsychique International (IMI), c’est qu’elle cherche quelqu’un capable d’entendre cette paranormalité. »
Le récit contient tous les ingrédients d’une situation préoccupante : un enfant de sept ans investi comme guérisseur et télépathe, une mère en contact avec des réseaux ésotériques, une amie médium, un service adossé à l’IMI. Pourtant, l’urgence serait « d’entendre cette paranormalité ». La question probatoire s’efface devant une exigence d’accueil doxastique. Le texte signale le danger en arrière-plan, puis installe le dispositif parapsychologique comme lieu clinique capable d’entendre ce que les autres espaces recevraient mal.
Le passage suivant concentre le procédé :
« Le psychologue est donc d’emblée mis en face du “fait paranormal” et de sa réaction va dépendre la suite de la prise en charge. Car s’il se contente d’expliquer le phénomène par une coïncidence ou une inférence logique de Victor basée sur les informations infraverbales transmises au téléphone par la mère, alors le psychologue ne ferait que plaquer son scepticisme sur ce qui devrait plutôt relever de l’indécidable. Il sortirait effectivement de sa neutralité en prétendant maîtriser un réel qu’il n’a pas investigué. »
Le problème principal devient le risque de « plaquer son scepticisme ». Une explication ordinaire — coïncidence, inférence, indices transmis par la mère — reçoit presque le statut d’une faute clinique. L’anecdote de télépathie, elle, bénéficie d’un statut protégé : « fait paranormal », « indécidable », « réel » que le clinicien aurait tort de prétendre maîtriser. Un tenant des pouvoirs paranormaux peut lire ce passage comme une défense directe de sa position : son récit mérite mieux qu’une explication sceptique, et le clinicien vraiment neutre doit suspendre toute objection, et même toute expression d’un doute ?
Le même mécanisme revient avec la paralysie du sommeil :
« Là encore, le psychologue peut disposer d’un modèle explicatif : celui de la paralysie du sommeil. Ce trouble, encore méconnu par le grand public, touche environ 25 % de la population sans être lié avec une psychopathologie […]. Mais la tentation de rassurer la mère avec cette explication toute faite peut être dommageable : ne risque-t-on pas de passer à côté des enjeux psychiques ? »
Le modèle naturaliste est donné, puis immédiatement affaibli par l’expression « explication toute faite ». La science ordinaire rassure peut-être, mais elle risque surtout de manquer la profondeur du cas. Le texte garde donc une explication rationnelle en réserve, tout en valorisant le détour par l’élaboration de la croyance. La croyance conserve son intérêt, sa densité, son droit à la complexité.
« Victor subit ce divorce et cette pression sans trop s’en plaindre, comme pour protéger une unité familiale. Ses dons de guérison peuvent s’inscrire dans ce désir d’être un palliatif, tout comme la télépathie vient faire le lien entre des personnes distantes mais affectivement liées. Or, toute cette problématique de la paranormalité dans le fonctionnement psychique de la famille ne peut être entendue nulle part. »
C’est ici que le texte cesse presque de marquer la distance entre croyance et analyse. Les « dons de guérison » et la « télépathie » entrent dans la phrase comme des opérateurs psychiques. Une lecture clinique charitable dira que ces mots désignent les représentations familiales. Une lecture croyante y trouvera un appui : les dons de l’enfant font lien, la télépathie répare la séparation, et seule une clinique ouverte à la paranormalité peut saisir cette fonction. Si le texte permet cette lecture sans heurt, nous sommes obligés d’en conclure que tel est probablement le propos des auteurs.
La conclusion confirme cette architecture :
« Cette bienveillance permet de n’être pas un simple “Moldu”, pour utiliser le vocable de la saga Harry Potter et repris à leur compte par certains protagonistes […], désignant ceux qui ignorent et stigmatisent de fait la magie. Ici, il s’agit d’accepter l’existence d’enfants indigo, à la fois comme effets d’une catégorie artificiellement construite que comme être humains incarnant ces catégories. »
Le sceptique se retrouve implicitement associé au « Moldu », celui qui ignore et stigmatise. Le clinicien éclairé, lui, accepte « l’existence d’enfants indigo ». Là encore, deux lectures cohabitent. Le lecteur académique peut retenir l’idée d’une catégorie sociale incarnée dans un cadre constructiviste. Le lecteur croyant peut retenir que l’article invite à accepter l’existence des enfants indigo et à dépasser la fermeture sceptique.
Ce louvoiement constant, qui rend le texte problématique, contient assez de distance critique pour paraître raisonnable, mais jamais assez d’aspérité pour heurter frontalement la croyance paranormale. Le parent convaincu que son enfant possède des dons, le thérapeute New Age, le lecteur favorable à la parapsychologie peuvent traverser l’article en se sentant reconnus plutôt que contredits. Les risques sont mentionnés, les explications ordinaires apparaissent, les références critiques existent ; mais chaque fois, le texte les réinscrit dans une exigence plus vaste d’écoute, de neutralité, de bienveillance, d’indécidabilité.
Quelques explications peuvent être utiles. L’effet Forer-Barnum explique pourquoi des descriptions vagues, valorisantes et générales peuvent être vécues comme personnellement exactes, mécanisme particulièrement pertinent pour les listes de traits attribués aux enfants indigo (Forer, 1949). Les travaux récents sur les expériences anomales invitent aussi à distinguer soigneusement l’expérience inhabituelle elle-même et l’attribution paranormale qui lui est donnée : cette distinction affaiblit directement le geste d’Evrard et Le Maléfan, qui transforme trop vite des récits familiaux de télépathie et de guérison en « paranormalité » cliniquement signifiante (Ross et al., 2017 ; Lange et al., 2019). La littérature sur la paralysie du sommeil montre enfin qu’un cadre explicatif naturaliste peut avoir une valeur clinique, surtout lorsque des hallucinations nocturnes sont interprétées à travers des entités, des attaques ou des sorties du corps (Denis et al., 2018). Le texte d’Evrard et Le Maléfan cite bien cette piste, puis la disqualifie aussitôt comme « explication toute faite », ce qui révèle exactement son biais : la rationalisation protectrice est rabaissée, tandis que l’élaboration paranormalisée reçoit le prestige de la profondeur clinique.
Dans ce papier, comme dans d’autres contenus d’Evrard, le paranormal entre dans le champ académique par une stratégie oblique. Il arrive rarement sous la forme d’une affirmation brutale, mais plus volontiers comme expérience vécue, langage familial, ressource symbolique ou fait social, et surtout comme matériau clinique. Cette méthode offre aux croyances une hospitalité presque parfaite : le sujet peut conserver ses pouvoirs, son vocabulaire, ses récits, tout en recevant une traduction d’apparence savante. Ce confort de lecture relève soit d’un hasard méthodologique très mystérieux, soit d’un choix d’écriture parfaitement cohérent avec l’ensemble de cette trajectoire.
Ce qu’il en ressort, c’est que les patients de ces auteurs n’auront pas le droit de recevoir une parole pédagogique et rationnelle en mesure de leur redonner de la liberté et de l’agentivité face aux croyances qui les contaminent et représentent un danger pourtant bien identifié dès les premières lignes.
Acermendax
Références
- Denis, D., French, C. C., & Gregory, A. M. (2018). A systematic review of variables associated with sleep paralysis. Sleep Medicine Reviews, 38, 141–157. https://doi.org/10.1016/j.smrv.2017.05.005
- Forer, B. R. (1949). The fallacy of personal validation: A classroom demonstration of gullibility. The Journal of Abnormal and Social Psychology, 44(1), 118–123. https://doi.org/10.1037/h0059240
- Lange, R., Ross, R. M., Dagnall, N., Irwin, H. J., Houran, J., & Drinkwater, K. (2019). Anomalous experiences and paranormal attributions: Psychometric challenges in studying their measurement and relationship. Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice, 6(4), 346–358. https://doi.org/10.1037/cns0000187
- Ross, R. M., Hartig, B., & McKay, R. (2017). Analytic cognitive style predicts paranormal explanations of anomalous experiences but not the experiences themselves: Implications for cognitive theories of delusions. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 56, 90–96. https://doi.org/10.1016/j.jbtep.2016.08.018



Cet article n’examine en rien les conséquences éventuelles de l’acceptation de la « niche écologique » des enfants indigos sur les-dits « enfants indigo », en particulier à long terme.
On s’attendrait à ce qu’il examine les conséquences à long terme d’une acceptation du fait paranormal avec « autant de rigueur » qu’il examine les conséquences du « plaquage de scepticisme » et de l’attitude du père sceptique dans la famille qui sert ici d’étude de cas.
La secte des enfants indigo est réputée pour être antipsychiatrique. Que se passe t’il pour les enfants qui, au fil des années, manifestent par ex. des symptômes de dépression ou bien de trouble du spectre de la schizophénie, tout en étant pris dans cette idéologie antipsychiatrique ? L’article n’aborde pas cette question pourtant cruciale.
La comparaison moldu / sorcier aurait pu être intéressante si les auteurs avaient recherché et analysé les facteurs qui poussent à renforcer la croyance au fait paranormal, par exemple une pathologisation et une dévalorisation des enfants autistes / TDAH / dys par le corps médical (certains psychanalystes écrivent des horreurs au sujet des enfants autistes) ou par des proches. Ce n’est pas non plus ce qui est fait.
+1 !
Merci Thomas pour tout votre travail et merci Tsaag pour la pertinence de vos propos.