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Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

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  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  14. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme

 

L’entretien « Étudier scientifiquement le paranormal » est publié le 18 août 2019 dans Inexploré[1], magazine lié à l’INREES. La page indique que le texte est « à retrouver dans Inexploré n°43 », et le bas de page précise qu’« Inexploré est édité par INREES ».  La page affiche même cette annonce : « Praticiens : bientôt votre label & annuaire, engagez-vous ! »

Nous sommes dans un environnement qui mêle magazine, télévision, offres de contenus, univers de praticiens et discours sur l’extraordinaire. Inexploré se présente par ailleurs sous la formule « À la croisée des mondes », ce qui résume assez bien sa fonction culturelle : faire circuler des récits situés entre spiritualité, paranormal, psychologie, thérapie et prétention savante.

Il s’agit d’un entretien de vulgarisation dans un média dont l’écosystème a tout intérêt à rendre l’extraordinaire présentable.

 

La mise en scène : le chercheur courageux face au paranormal

L’invité est ainsi présenté « Renaud Évrard est un enseignant chercheur enthousiaste et intarissable, surtout lorsqu’il s’agit de parler de parapsychologie. » Le paranormal entre par la même porte que le chercheur universitaire, puis se trouve immédiatement rebaptisé parapsychologie.

Le même extrait ajoute : « En France, il n’existe pas d’équivalent universitaire à ces unités. » La phrase construit une géographie implicite de la légitimité : ailleurs, des unités universitaires ; en France, un retard. Le lecteur reçoit alors la marginalité de la parapsychologie française comme un défaut institutionnel, plutôt que comme la conséquence possible d’un déficit probatoire massif.  Ce procédé est récurrent dans les discours de légitimation du paranormal savant où la marginalité devient une preuve d’audace. Le chercheur apparaît comme celui qui répare un provincialisme sceptique français.

 

Blanchiment académique : changer le nom des objets

L’entretien fonctionne par substitution lexicale. Les objets bruts — télépathie, précognition, hantises, synchronicités, psi — passent dans un bain de vocabulaire académique. On parle alors d’« expériences exceptionnelles », de « clinique », de « parapsychologie », d’« anomalies », de « recherche », de « conscience ». Ce ripolinage ne change pas la nature des discours quand ils relèvent de la croyance.

Un universitaire est évidemment totalement libre d’étudier les croyances paranormales. Nous avons besoin de travaux sur les récits d’apparitions, les impressions de communication avec les morts, les coïncidences vécues comme significatives, les effets psychologiques des expériences limites. Cette recherche appartient pleinement aux sciences humaines, à condition de ne pas se tromper sur la nature des objets étudiés, à savoir des récits, des croyances, des expériences subjectives, des contextes culturels, des significations psychiques.

À ce premier mécanisme de maquillage s’ajoute, dans cet entretien, une deuxième technique narrative. On nous raconte l’histoire de la métapsychique, le centenaire de l’IMI, et on évoque des figures prestigieuses. Le paranormal entre par les récits d’expériences extraordinaires, traverse la parapsychologie, s’adosse à l’université, puis s’autorise même un détour par Pauli, Jung et la physique quantique.

Par ce blanchiment académique, le paranormal quitte le registre des croyances, des médiums, des tables tournantes ou des intuitions invérifiables, pour se changer en un champ de recherche présenté comme injustement marginalisé. Derrière cette mise en scène disparaissent les questions pourtant décisives : quels phénomènes sont démontrés, par quels protocoles, avec quelles réplications indépendantes, et avec quelle puissance explicative ?

 

Le moment quantique : Pauli, Jung et le prestige volé à la physique

On peut lire : « Le dialogue qu’ont entretenu Carl Gustav Jung, le spécialiste de la psychologie des profondeurs, et Wolfgang Pauli, le physicien quantique et prix Nobel, a donné naissance à la notion de synchronicité. Cela a aussi fini par faire école. »

Arrêtons-nous un instant. Pauli était bien un physicien majeur. Il a bien reçu le prix Nobel de physique. Il a bien correspondu avec Jung. Il a bien participé à la maturation intellectuelle de la synchronicité jungienne. Mais aucune de ces vérités historiques ne transforme la synchronicité en résultat de physique. L’association Pauli-Jung permet ici un transfert de prestige : la mécanique quantique prête son aura à une notion psychologique et métaphysique, puis cette notion vient nourrir l’imaginaire paranormal.

C’est précisément le mécanisme du bullshit quantique savant. Il ne se présente pas forcément sous la forme grossière « la pensée crée la réalité ». Il prend ici une forme plus cultivée : Pauli, Jung, synchronicité, acausalité, psi, conscience, physique moderne. Le résultat reste le même : la physique quantique devient un réservoir d’analogies pour donner une profondeur savante à des affirmations qui devraient être jugées sur leur niveau de preuve.

Evrard formule ailleurs le glissement de manière encore plus explicite :

« Le premier postulat qui est mis en défaut, c’est le postulat de la clôture causale du monde physique […] nous savons que nous ne pouvons plus tenir un tel raisonnement. Ne serait-ce qu’à cause du fameux problème de la mesure en physique quantique. »

Evrard transforme ici un problème interne à l’interprétation de la mécanique quantique en autorisation métaphysique. Le problème de la mesure porte sur la manière dont le formalisme quantique articule l’évolution d’un état et l’obtention d’un résultat défini lors d’une mesure. Il a suscité plusieurs familles d’interprétations — théorie de l’effondrement, mondes multiples, approches bohmiennes, lectures relationnelles ou informationnelles — sans fournir pour autant un mécanisme par lequel l’esprit, la conscience ou des phénomènes psi interviendraient causalement dans le monde physique (Myrvold, 2022).

La clôture causale du physique relève d’un autre débat. Elle concerne la possibilité d’expliquer les événements physiques par des causes physiques suffisantes. La mécanique quantique peut être probabiliste, indéterministe et conceptuellement déroutante ; cela ne donne aucun appui expérimental à la télépathie, aux poltergeists ou aux synchronicités objectives. La confusion consiste donc à faire passer une difficulté réelle de la physique pour une brèche ouverte dans laquelle le paranormal pourrait s’installer. Rien, dans le problème de la mesure, ne produit une prédiction testable en faveur des hypothèses psi.

 

La suite de la trajectoire d’Evrard confirme que cet usage du quantique dépasse l’entretien de 2019. En 2025, il co-signe avec Jérémie Philippe un chapitre intitulé « Psi et physique quantique : un flirt heuristique ? » dans le Grand manuel de parapsychologie scientifique. Le chapitre est publié dans un ouvrage dirigé par Evrard, Claude Berghmans et Paul-Louis Rabeyron. Le titre lui-même est révélateur. « Flirt heuristique » offre une prudence de surface. Le mot « flirt » autorise la proximité sans engagement. Le mot « heuristique » protège contre l’accusation de démonstration abusive. Mais pour le lecteur ordinaire, le signal reçu reste limpide : le psi et la physique quantique auraient quelque chose à se dire. Or ce « quelque chose » a tout du brouillard conceptuel.

 

Pourquoi le quantique ne sauve pas le psi

Renaud Evrard n’avance pas toujours masqué :

« La théorie quantique généralisée explique que des corrélations d’intrications non locales peuvent perturber un système et provoquer, par exemple, un effet de type poltergeist.»

Cette affirmation ébouriffante prête à la physique quantique le pouvoir d’expliquer les fantômes, mais vous ne trouverez nulle part un physicien pour la défendre dans un article de recherche. Parce que c’est une baliverne !

L’intrication quantique produit des corrélations entre systèmes physiques formalisés, préparés, mesurés selon des contraintes précises ; elle ne constitue pas un mécanisme causal permettant de déplacer des objets. La théorie de l’information quantique encadre très précisément ces limites. Evrard ne les mentionne pas. La mécanique quantique ne fournit aucun raccourci vers la télépathie, la précognition, les hantises, les synchronicités ou la survie de la conscience.

Pauli appartient à la physique du XXe siècle. La synchronicité appartient à l’histoire intellectuelle de Jung. Les coïncidences significatives appartiennent à la psychologie des croyances, à la clinique, à l’interprétation biographique, parfois au deuil, à l’angoisse ou aux biais de détection de motifs. Les phénomènes psi relèvent d’allégations extraordinaires. Les faire converser dans une même phrase crée un joli narratif qui apporte beaucoup au lustre de la parapsychologie, mas rien à la compréhension des phénomènes

 

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La fausse ouverture d’esprit

Evrard mobilise souvent une posture d’ouverture qui serait, dans sa forme personnelle, la seule, authentiquement sceptique, par opposition à un dogmatisme matérialiste obtus ambient.

Il faut reconnaître qu’une certaine douceur épistémique est souvent préférable pour éviter de maltraiter malgré nous les personnes qui racontent des vécus intimes, parfois liés au deuil, au trauma, à l’angoisse ou à la quête de sens. Mais ce qui relève de l’attitude, de l’écoute et in fine de la bienveillance, et donc de l’éthos, ne peut à lui seul faire la leçon au logos des sceptiques dont le rôle est de résister aux discours assertifs mal fagotés.

« Je ne tombe ni dans un travers sceptique de rejet en bloc de l’hypothèse psi, ni dans l’affirmation abusive selon laquelle la preuve est faite, je maintiens la question grandement ouverte »

Cet agnosticisme de façade coexiste dans le même entretien avec des affirmations comme « la théorie quantique généralisée explique les poltergeists », et lorsqu’on s’en avise, on ne peut être dupe de l’imposture qui se joue. Le masque tombe, car l’ouverture d’esprit, vertu cardinale de la pensée critique, n’a rien à voir avec la valse constante de la promotion entêtée d’une parapsychologie présentée comme ouverte à toutes les hypothèses. L’ouverture d’esprit consiste à ne pas être amoureux de ses hypothèses et accepter le verdict du réel quand il se prononce. C’est accepter les preuves, même quand elles nous donnent tort, et reconnaitre dans l’absence de preuve qui persiste une bonne raison d’éviter certaines prétentions.

 

Conclusion : une question d’abus académique

Evrard évite la plupart du temps de dire frontalement : « le paranormal existe, la science le prouve », mais quel autre message envoie-t-il, interview après interview, livre après livre, et même dans certaines publications à vocation scientifique ?

Son discours fonctionne comme un dog whistle académique : un signal discret, audible surtout par ceux qui attendent déjà une validation. À l’oreille du grand public, il garde les formes de la prudence : il accueille des vécus, il ouvre des hypothèses, il refuse les diagnostics trop rapides. À l’oreille d’un public paranormaliste, le message est limpide : la recherche sérieuse commencerait à prendre ces phénomènes au sérieux, les sceptiques seraient trop fermés, la science matérialiste aurait raté quelque chose.

Grâce à cette double adresse, Evrard peut toujours répondre qu’il explore et accompagne en suspendant son jugement. Il peut même passer pour sage, nuancé, plus ouvert d’esprit que ses critiques. Mais ce qui se donne ici pour prudence scientifique ressemble surtout à une sélection orientée : des informations, des références et des concepts sont mobilisés de façon à rendre compatibles des croyances préalables avec les apparences de la recherche.

L’invocation du quantique illustre ce mécanisme avec une netteté particulière. Evrard mobilise un domaine extérieur à sa compétence dans une atmosphère de vertige intellectuel, comme si la physique contemporaine avait déjà fragilisé les objections rationalistes.

L’abus d’autorité académique qui se répète à chaque prise de parole pose une question plus large que Renaud Evrard. Elle engage la responsabilité de son laboratoire, de son université et du champ disciplinaire de la psychologie. Un chercheur peut-il gloser sur la télépathie chez des enfants autistes, le contact avec les morts ou les poltergeists « psychophysiques », tout en ayant la responsabilité de former de futurs psychologues ?

 

Acermendax

Références

  • Evrard, R., Berghmans, C., & Rabeyron, P.-L. (dir.). (2025). Grand manuel de parapsychologie scientifique. Dunod. DOI : 10.3917/dunod.evrar.2025.01.
  • Evrard, R., & Philippe, J. (2025). Psi et physique quantique : un flirt heuristique ? Dans R. Evrard, C. Berghmans & P.-L. Rabeyron (dir.), Grand manuel de parapsychologie scientifique (p. 453-510). Dunod. DOI : 10.3917/dunod.evrar.2025.01.0453.
  • Keller, L., Szymkiewicz, A., Mutis, M., & Evrard, R. (2021). Complaisance du hasard et expériences de coïncidences. L’Évolution Psychiatrique, 86(2), 285-306. DOI : 10.1016/j.evopsy.2020.08.005.
  • Myrvold, W. C. (2022). Philosophical Issues in Quantum Theory. In E. N. Zalta (Ed.), The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Spring 2022 ed.). Stanford University. https://plato.stanford.edu/entries/qt-issues/
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423. DOI : 10.1371/journal.pone.0033423.
  • Inexploré « Étudier scientifiquement le paranormal », publiée le 18 août 2019 ; page éditoriale Inexploré/INREES consultée via l’extraction publique.

[1] https://www.inexplore.com/articles/etudier-scientifiquement-paranormal

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