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Renaud Evrard aux REC | anatomie d’un plaidoyer parapsychologique devant un public sceptique

La conférence donnée par Renaud Evrard à l’occasion des Rencontres de l’Esprit Critique de Toulouse en 2022, « Si le psi existait, ça se saurait ! » avance avec une prudence apparente. Elle commence par reconnaître que la charge de la preuve appartient aux parapsychologues, mais progressivement le problème central devient l’ignorance supposée du public, la confiance excessive dans la science instituée, les biais des sceptiques, les médias, les conflits éditoriaux, les frontières sociales entre science et paranormal. À la fin du plaidoyer, c’est surtout la légitimité académique de ceux qui prétendent étudier le psi que l’on demande à l’auditeur d’accepter.

Je vais examiner la rhétorique déployée sans réaliser une analyse exhaustive de l’heure de conférence.

Le même propos existe aussi en version article publié par le Comité Para.

  • Evrard, R. (2022). Si le psi existait, ça se saurait ! Défiances et préjugés quant à l’étude scientifique du paranormal. Scepticisme scientifique, 1, 19-36.

 

1. La charge de la preuve est reconnue, puis aussitôt reconfigurée

[1min30] « On entend parfois dire que si on avait prouvé l’existence du psi, cela se saurait. Cette affirmation exprime un présupposé épistémologique comme quoi il serait potentiellement possible de faire une expérience décisive. C’est en réalité impossible. Une seule recherche ne pourra jamais convaincre la communauté scientifique de la réalité d’un phénomène en dehors de la norme. En effet, face à une seule expérience au résultat qui semble extravagant, il sera toujours tentant de considérer que l’on est face à une fraude, à de l’embellissement de données, ou qu’il y a eu forcément une erreur quelque part. Si les parapsychologues […] arrivent un jour à convaincre le reste de la communauté scientifique de l’existence du psi, cela se fera progressivement, à travers de nombreuses recherches, en convainquant les jeunes chercheurs de la réalité du psi, et en attendant la mort des critiques de la génération précédente. […] Je vous invite simplement à évaluer votre propre positionnement : si le psi existait, le sauriez-vous, et comment, en fait ? Et c’est évident que c’est aux parapsychologues de faire la preuve du psi, de ces phénomènes qui sont rebaptisés psi ; mais n’ont-ils pas déjà livré l’information dont vous n’avez pas, ou nous n’avons pas, accusé réception ? »

Renaud Evrard commence par une thèse raisonnable : une seule expérience spectaculaire suffira rarement à faire basculer une communauté scientifique. Rien à redire. Une anomalie isolée appelle d’abord une enquête sur l’erreur, le biais, la fraude, l’analyse statistique, les conditions de réplication. Cette prudence constitue une norme scientifique ordinaire.

Mais est aussitôt introduite une autre idée : les parapsychologues auraient peut-être déjà « livré l’information », et le public sceptique aurait simplement manqué l’accusé de réception. La charge de la preuve reste officiellement du côté des parapsychologues, mais le soupçon est inséminé : le sceptique pourrait avoir raté, ignoré, filtré ou refusé le dossier. Et le retournement a déjà eu lieu : nous sommes priés de ne pas résister sans avoir consulté en profondeur la littérature où se cache la preuve potentiellement déjà fournie. C’est habile.

Les théologiens emploient eux aussi ce tour : l’interlocuteur qui n’aurait pas lu la Somme théologique de Thomas d’Aquin, La Cité de Dieu d’Augustin ou la Dogmatique de l’Église de Karl Barth se voit taxé d’ignorance ou d’incompétence, et cet ad hominem produit une diversion utile à la conversation rationnelle sur les faits.

 

2. La fausse symétrie entre croyance psi et suspension du jugement

[8 min] — « Le commentateur […] décrit une sorte de biais propre à l’attitude des croyances qui ne seraient pas portées vers la recherche de preuves scientifiques, ou sur qui les travaux scientifiques n’auraient aucune prise. Mais la question pourrait lui être tournée par symétrie : on pourrait se demander, en tant qu’incroyant, n’est-il pas susceptible lui-même d’être biaisé dans sa propre collection de preuves en faveur de ses idées ? »

Evrard a raison sur un point limité : les sceptiques peuvent mal raisonner, sélectionner les arguments confortables, ignorer des sources, céder à l’ironie facile. Aucun groupe humain ne possède une immunité cognitive. Mais la symétrie proposée écrase une différence décisive. Le croyant au psi affirme l’existence d’un phénomène (télépathie, clairvoyance, précognition, psychokinèse et/ou influence mentale à distance). Le sceptique rigoureux suspend l’adhésion tant que les preuves restent insuffisantes, sans juger égales toutes les hypothèses en présence. Ces deux positions ne sont aucunement équivalentes ou symétriques. La première ajoute une hypothèse coûteuse. La seconde réclame des raisons proportionnées au coût de cette hypothèse.

James Alcock formulait déjà ce diagnostic dans Parapsychology: Science of the Anomalous or Search for the Soul? : l’enquête parapsychologique vise moins l’explication d’anomalies bien établies que la démonstration d’un aspect non matériel de l’existence humaine (Alcock, 1987). Il ajoute que la notion même de « paranormal » reste souvent définie contre la science ordinaire, plutôt que par un mécanisme positif clairement testable. Quand une hypothèse survit à tous les échecs en invoquant l’insaisissable, l’effet expérimentateur ou la fragilité du phénomène (voir mon article sur le Trickster), elle finit par se protéger contre la réfutation au lieu de s’exposer franchement au test.

Même si un sceptique peut être biaisé, il n’est jamais celui à qui incombe la charge de la preuve. La conférence utilise une vérité psychologique générale pour tenter de neutraliser une asymétrie épistémique fondamentale.

3. La masse bibliographique comme instrument de légitimation

[12 min 30] — « Pour vous décrire un petit peu ce que représente la littérature parapsychologique, c’est actuellement six revues spécialisées qui publient régulièrement des numéros avec des articles […] À titre personnel, je ne connais personne qui lise chaque année tous les travaux publiés dans ces revues, même pas moi […] En réalité, il y a qu’à se pencher pour trouver des travaux de parapsychologie publiés dans des revues non parapsychologiques, des revues qu’on va dire mainstream […] Dean Radin […] donne accès à 159 articles sur l’épreuve de la parapsychologie […] On a recensé 2691 articles, ce qui rapporte ça à 200 articles par an, soit quatre articles par semaine […] Et du coup cette prétention à être familier avec la littérature parapsychologique, on voit que c’est quand même un défaut d’humilité, un manque de prudence. »

Cette intimidation documentaire peut faire son petit effet. Six revues, 159 articles, 2691 textes, quatre articles par semaine, un siècle et demi d’histoire : cette quantité nous renseigne-t-elle sur le sérieux des travaux publiés ? L’auditeur sceptique se retrouve placé devant une montagne qu’il est censé avoir lue sous peine d’être disqualifié. Une fois encore, c’est l’une des stratégies fétiches des apologètes qui accusent volontiers les non-croyants de ne même pas connaître suffisamment ce en quoi ils ne croient pas pour que leur position soit rationnelle.

L’abondante littérature sur les phénomènes psi établit que le sujet fait couler beaucoup d’encre sans garantir que ce soit à bon escient. Une bibliographie abondante peut exister autour de pratiques médicales inefficaces, de traditions spéculatives ou de programmes de recherche en échec durable. Le conférencier escamote le point essentiel : quels résultats survivent à des réplications indépendantes, préenregistrées, puissantes, publiées avec analyses fixées à l’avance ? La quantité de textes peut masquer cette question au lieu d’y répondre.

Ray Hyman formulait ce reproche dans un débat antérieur sur les méta-analyses ganzfeld. En réponse à Storm, Tressoldi et Di Risio, il accusait la synthèse favorable au psi de produire une cohérence artificielle en regroupant des ensembles d’études hétérogènes et en écartant des résultats gênants (Hyman, 2010). Pour Hyman, la parapsychologie reste bloquée au même endroit : elle accumule des anomalies faibles sans théorie solide ni réplication indépendante convaincante.

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4. Le prestige des revues comme blanchiment académique

[41 min 30] — « Ces travaux-là, c’est justement parmi les arguments qui font dire à Chris French qu’il y a quelque chose qui ne tient pas de la pseudo-science, au moins sur le plan des critères sociologiques. […] Ils savent que pour interpeller la communauté scientifique, pour entraîner des réplications par d’autres chercheurs indépendants, il faut publier dans d’autres revues, ce qu’ils font […] Je vais partir du dernier état des lieux empirique qui a été publié dans la revue américaine American Psychologist […] une des revues publiées par l’American Psychological Association, la société la plus influente au monde dans le champ de la psychologie. »

Evrard s’appuie ici sur l’article d’Etzel Cardeña publié en 2018, « The Experimental Evidence for Parapsychological Phenomena: A Review ». L’article défend une lecture favorable de la littérature expérimentale sur les phénomènes dits psi. Son usage rhétorique est clair : si un article favorable au psi paraît dans une revue aussi prestigieuse, l’indifférence médiatique et scientifique devient suspecte. Evrard présente d’ailleurs l’absence de réaction publique massive comme un « non-événement » étrange : « il y a quand même tous ces résultats et il n’y a aucun média […] qui se saisisse de la controverse ». En somme : si vous n’avez pas lu Cardeña, vous ne savez pas de quoi vous parlez.

Mais l’article a reçu une réponse. American Psychologist publie ensuite le texte de Reber et Alcock, « Searching for the Impossible: Parapsychology’s Elusive Quest », critique frontale de la lecture proposée par Cardeña. Il y a donc bien eu controverse dans l’espace académique. La publication de Cardeña ne marque pas la validation du psi par la psychologie scientifique ; elle marque l’entrée d’un plaidoyer parapsychologique dans une revue prestigieuse, suivie d’une réfutation dans la même revue.

Evrard voudrait faire peser sur le public sceptique la responsabilité de savoir ce que les spécialistes auraient dû reconnaître. Ce court-circuitage est au cœur de la rhétorique antivax, et nous savons alors aisément le reconnaître pour ce qu’il est : de la manipulation.

 

5. Le cœur du dossier : des résultats « significatifs » trop faibles pour porter ce qu’on leur demande de porter

[49 min 20] — « Pour tous ces paradigmes, on a des méta-analyses qui sont positivement significatives, et tous ces paradigmes ont très bien fonctionné depuis très longtemps, ce sont des études qui s’étalent pour certaines depuis 70 ans. »

[51 min 45] — « Ça fait des décennies finalement qu’il y a des recherches en parapsychologie qui sont publiées avec des résultats positifs, parfois négatifs, mais de façon cumulative le bénéfice est là. […] Cardeña va affirmer que le psi est finalement prouvé verticalement, parce qu’on va retrouver des résultats très similaires de décennie en décennie alors qu’on améliore nos méthodes d’analyse, nos méthodes de protocole, mais ça ne change rien au résultat, et aussi de façon horizontale parce que ces différents paradigmes vont converger. »

L’affirmation repose sur le mot « significatif », qui sonne plus solide qu’il ne l’est souvent. Une significativité statistique indique seulement qu’un résultat paraît improbable sous certaines hypothèses et certaines analyses ; elle ne garantit ni l’existence d’un effet réel, ni sa robustesse, ni sa portée théorique.

La crise de la réplication en psychologie a rendu ce point incontournable. Simmons, Nelson et Simonsohn ont montré que la flexibilité non déclarée dans la collecte et l’analyse des données pouvait permettre de présenter comme significatifs des résultats faux positifs (Simmons et al., 2011). Leur article porte précisément sur ce problème : quand le chercheur dispose de trop de marges de manœuvre, la significativité peut devenir un produit de l’agencement des données plutôt qu’un indice solide d’un phénomène.

Le dossier Bem donne l’exemple le plus utile. En 2011, Daryl Bem publie dans Journal of Personality and Social Psychology des expériences interprétées comme des indices d’influences rétroactives du futur sur la cognition. Les critiques méthodologiques arrivent rapidement, puis les réplications indépendantes pèsent lourdement contre l’effet. Ritchie, Wiseman et French (2012) rapportent trois tentatives infructueuses de réplication de l’effet de facilitation rétroactive du rappel. Galak, LeBoeuf, Nelson et Simmons (2012) publient ensuite sept échecs de réplication.

Sur l’expérience de Bem, voir ma vidéo :

S’arrêter à la formule « il y a des résultats positifs » est un faux-fuyant, car encore faut-il s’assurer que ces résultats tiennent lorsque les protocoles sont préenregistrés, les analyses fixées avant collecte, les laboratoires indépendants, les effets attendus clairement définis, et les résultats négatifs rendus visibles. Pour une hypothèse aussi coûteuse que le psi, la barre probatoire monte très haut. Des effets faibles et instables ne peuvent pas porter seuls la charge d’une révolution causale, sauf à abandonner le scepticisme scientifique.

 

6. L’incommensurabilité : une phénoménologie immense, un signal expérimental minuscule

[59 min 46] — « Il y a eu une seule réponse à cet article de la communauté sceptique, et cette réponse, elle se résume finalement à cette phrase qu’ils ont écrite : les données ne sont pas pertinentes. En fait, leur argument, c’est de dire : ça ne sert à rien d’analyser les résultats des parapsychologues ; tout ce qu’ils ont fait comme recherche en laboratoire, ça ne sert à rien ; de toute façon, on sait que c’est impossible. »

[1 h 00 min 43] — « Dans la même revue de psychologie, pas de physique, des psychologues ont publié quelque chose qui, pour moi, est assez choquant : cette attitude qui se veut rationaliste mais qui est en fait profondément dogmatique, anti-empiriste. On vous dit en fait : la science n’a plus à être empirique, on sait presque d’avance que nos théories sont les bonnes. […] On est en train de basculer dans une forme de déni qui est, je pense, grave et presque scandaleuse. »

Renaud Evrard vise ici la réponse publiée par Arthur Reber et James Alcock à la revue de Cardeña parue dans American Psychologist en 2018. Cardeña y défend l’idée que l’ensemble des méta-analyses disponibles plaide en faveur des phénomènes psi ; Reber et Alcock répondent que ces données ne suffisent pas à rendre crédibles des phénomènes incompatibles avec des contraintes physiques et biologiques fondamentales.

Evrard choisit une cible commode, car Reber et Alcock formulent leur refus dans les termes les plus durs : selon eux, les revendications parapsychologiques ne peuvent pas être vraies, les effets rapportés n’ont aucun statut ontologique et les données n’ont aucune valeur existentielle (Reber & Alcock, 2020). Cette radicalité offre à Evrard une scène idéale : le parapsychologue devient l’empiriste courageux, le sceptique devient le gardien dogmatique de l’impossible. Mais l’attaque rhétorique ne dissout pas la difficulté. Télépathie, clairvoyance, précognition et psychokinèse supposent un transfert d’information ou une influence causale sans support identifié, parfois contre l’ordre temporel ordinaire. Leur position est contestable dans sa forme, mais son exigence reste rationnelle : plus une hypothèse exige de réviser la physique, la biologie, la perception et la causalité, plus les données doivent être massives, stables, indépendantes et reproductibles.

Cet écart est décisif. La parapsychologie prétend éclairer une phénoménologie immense : rêves prémonitoires, transmission de pensée, perception à distance, influence mentale sur la matière, expériences capables de bouleverser notre compréhension de l’esprit et de la causalité. Mais, au laboratoire, cette ambition se réduit à des micro-effets statistiques, fragiles, variables, dépendants de méta-analyses, souvent invisibles dès qu’une équipe indépendante tente de les reproduire proprement.

Une telle disproportion interdit la prétention au renversement de paradigme. Les parapsychologues veulent ouvrir une brèche dans le modèle causal ordinaire, mais les données qu’ils produisent les maintiennent aux marges du modèle qu’ils souhaitent renverser. Pour obtenir le crédit qu’ils réclament, il faudrait un signal massif, reproductible, prédictif, capable de s’imposer au-delà du cercle des convaincus. À la place, ils demandent au public sceptique d’accorder une portée révolutionnaire à des écarts statistiques minuscules. La mendicité épistémique peut attirer la sympathie, mais peut-elle convaincre ?

 

7. Le récit victimaire : médias, Wikipédia, sceptiques

[26 min 36] — « Il faut comprendre qu’il y a des groupes militants qui essayent de désinformer sur la parapsychologie. […] Je donne un exemple, c’est la guérilla sceptique sur Wikipédia […] il y a 900 pages Wikipédia de 144 éditeurs qui ont été modifiées […] des biographies de chercheurs qui sont modifiées par des activistes de façon à inclure des choses qui reflètent une perspective dite sceptique mais qui peuvent être finalement très mensongères, très inadaptées. »

[58 min 03] — « On a cette idée que peut-être les sceptiques ont vraiment une expertise sur ce domaine de la parapsychologie, mais j’en doute un peu, parce que finalement les connaissances sont très mal diffusées et qu’on a très peu de travaux sceptiques qui viennent critiquer tous ces travaux parapsychologiques. »

Evrard présente la « guérilla sceptique » sur Wikipédia comme une entreprise suspecte, presque clandestine, vouée à salir des biographies et à imposer une lecture hostile du paranormal. Mais une encyclopédie collaborative sur Internet constitue précisément un terrain de bataille pour les croyances organisées. Les pages consacrées aux médecines alternatives, aux miracles, au paranormal, aux gourous, aux mouvements sectaires, aux pseudo-thérapies ou aux figures de la parapsychologie attirent des contributeurs militants, des admirateurs, des praticiens, des proches, parfois des acteurs directement intéressés par l’image publique d’un sujet. Dans ce contexte, une vigilance sceptique structurée répond à un problème concret : les croyants de tout poil sont souvent les premiers à tenter de lisser, embellir, réorienter ou vandaliser les pages liées à leurs obsessions. Il faut donc surveiller les sources, retirer les affirmations promotionnelles, rappeler les controverses, empêcher les autobiographies déguisées, exiger des références indépendantes. Ce travail peut être imparfait, discutable, parfois brutal ; son principe reste nécessaire.

Evrard inverse pourtant le soupçon. Il parle de « désinformation » sceptique sans fournir, dans cette conférence, le dossier qui permettrait de juger. On ne sait pas quelles pages sont concernées, le contenu des propos trompeurs ajoutés, la nature des échanges en page de discussion, le processus de modération ; on est prié de le croire sur parole. Tout en exigeant de la bienveillance envers la parapsychologie, il lance une accusation lourde avec un niveau de preuve faible ; c’est presque une habitude.

Même si certaines erreurs éditoriales étaient établies, cela ne changerait rien au dossier expérimental. Une page Wikipédia injuste ne rend pas une expérience Ganzfeld réplicable. Une caricature médiatique ne sauve pas les réplications ratées de Bem. Un conflit de contributeurs ne fournit pas une théorie positive de la précognition. Le récit victimaire sert surtout à transformer l’échec de reconnaissance du psi en problème de réception : les parapsychologues auraient raison, mais les médias, les sceptiques et les encyclopédies empêcheraient le public de le voir. On voit très bien de quel type de rhétorique se rapproche cette mécanique du soupçon.

 

8. L’ignorance sceptique comme adversaire commode

[1 h 04 min 35] — « Si on est sceptique ou si on n’est pas sceptique, peu importe, on ne peut pas vouloir que les gens restent dans une ignorance. On peut vouloir que les gens soient critiques vis-à-vis de la parapsychologie, mais pour ça il faudrait qu’ils soient informés. […] Cette ignorance qui se donne des airs de savoir est vraiment, je pense, à combattre. »

La conclusion paraît difficile à refuser. Une critique informée vaut mieux qu’une critique paresseuse. Le scepticisme gagne à connaître les travaux qu’il critique. Les caricatures du paranormal commercial ne suffisent pas à traiter la parapsychologie de laboratoire.

Mais cette formule sert aussi à réduire le sceptique à un ignorant présomptueux. Toute la conférence prépare ce portrait : il connaît mal les revues, surestime la circulation normale de l’information scientifique, fait confiance aux médias, dépend de Wikipédia, ignore les méta-analyses, méconnaît les débats internes. Pendant ce temps, le psi bénéficie d’un décor savant : des revues, des chaires, des sociétés savantes, des publications, et des connaisseurs au doute nuancé.

Il ne faut pas recevoir ce tableau avec naïveté, ou se laisser impressionner par un discours qui, de toute évidence n’a à ce jour pas su convaincre les meilleurs chercheurs du monde, des personnes plus savantes, plus curieuses, plus à même que la moyenne de croiser les informations qu’on nous présente comme susceptibles de renverser les paradigmes en place.

Le récit d’Evrard suppose que les vérités psi dérangeraient. Tout indique l’inverse. Le public adore la télépathie, la précognition, les fantômes, les pouvoirs mentaux et les survivances de la conscience. La culture populaire en est saturée, et le marché réclame sans cesse des récits où ces phénomènes seraient enfin réels. Une démonstration solide du psi rencontrerait donc moins une résistance qu’un immense désir d’adhésion. Après 150 ans de recherches, si les preuves disponibles convainquent ceux qui les attendaient déjà et personne d’autre, l’explication n’est guère mystérieuse.

 

CONCLUSION

Cette conférence aux REC et l’article publié dans Scepticisme scientifique poursuivent le même objectif : donner à la parapsychologie exercée au sein du monde académique ce que le paranormal commercial n’obtient jamais : une crédibilité par les signes extérieurs de la science. Le scénario nous présente la quête héroïque d’un vérité dévoilée, mais pas encore comprise. Renaud Evrard est venu prononcer un évangile, une bonne nouvelle : les sceptiques n’ont qu’à vouloir savoir pour devenir croyants. Le prêche ainsi rendu, il faut se rendre à l’évidence qu’il n’a jamais été question pour le conférencier d’être réellement sceptique, et d’ailleurs on le voit dire en d’autres lieux, en abondance, combien les phénomènes paranormaux sont réels, établis, et prouvés… pour lui. Voir à cet effet mes autres analyse des discours de Renaud Evrard.

Le monde sceptique a d’immenses défis devant lui : il doit incarner l’ouverture d’esprit aux questions qui dérangent les savoirs établis — car il est par définition un refus des dogmatismes. Mais il est aussi l’espace où les prétentions faramineuses des savants, découvreurs, expertes et gourous alternatifs sont retoquées, non par snobisme ou fétichisme du statut académique, mais parce que le scepticisme est — par définition— un refus des faux savoirs.

Cette position épistémique, qui fait du doute l’outil central du rapport au savoir, attire la convoitise des croyants. Dans les années 1850, la zététique désignait déjà la doctrine platiste de Samuel Rowbotham, ainsi nommée pour donner à une croyance intenable l’allure d’une recherche libre contre les dogmes académiques. Une frange de la parapsychologie reprend ce geste : disqualifier le paradigme en vigueur par la seule force d’une attitude, faute de pouvoir le renverser par les preuves.

Le scepticisme peut accueillir les questions dérangeantes. Il n’a pas à fournir son vernis aux réponses déjà choisies.

 

Acermendax

Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.

Voir mes autres billets :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Mise en garde concernant la formation « Clinique des expériences exceptionnelles » de Renaud Evrard (Asadis)
  17. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

Références

  • Alcock, J. E. (1987). Parapsychology: Science of the anomalous or search for the soul? Behavioral and Brain Sciences, 10(4), 553–565.
    https://doi.org/10.1017/S0140525X00054467
  • Bem, D. J. (2011). Feeling the future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. https://doi.org/10.1037/a0021524
  • Cardeña, E. (2018). The experimental evidence for parapsychological phenomena: A review. American Psychologist, 73(5), 663–677. https://doi.org/10.1037/amp0000236
  • Evrard, R. (2022). Si le psi existait, ça se saurait ! Défiances et préjugés quant à l’étude scientifique du paranormal. Scepticisme scientifique, 1, 19–36. https://revue.comitepara.be/2022/11/30/si-le-psi-existait-ca-se-saurait-defiances-et-prejuges-quant-a-letude-scientifique-du-paranormal/
  • Galak, J., LeBoeuf, R. A., Nelson, L. D., & Simmons, J. P. (2012). Correcting the past: Failures to replicate ψ. Journal of Personality and Social Psychology, 103(6), 933–948. https://doi.org/10.1037/a0029709
  • Hyman, R. (2010). Meta-analysis that conceals more than it reveals: Comment on Storm et al. (2010). Psychological Bulletin, 136(4), 486–490. https://doi.org/10.1037/a0019676
  • Reber, A. S., & Alcock, J. E. (2020). Searching for the impossible: Parapsychology’s elusive quest. American Psychologist, 75(3), 391–399. https://doi.org/10.1037/amp0000486
  • Ritchie, S. J., Wiseman, R., & French, C. C. (2012). Failing the future: Three unsuccessful attempts to replicate Bem’s “retroactive facilitation of recall” effect. PLOS ONE, 7(3), e33423. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0033423
  • Simmons, J. P., Nelson, L. D., & Simonsohn, U. (2011). False-positive psychology: Undisclosed flexibility in data collection and analysis allows presenting anything as significant. Psychological Science, 22(11), 1359–1366. https://doi.org/10.1177/0956797611417632
  • Storm, L., Tressoldi, P. E., & Di Risio, L. (2010). Meta-analysis of free-response studies, 1992–2008: Assessing the noise reduction model in parapsychology. Psychological Bulletin, 136(4), 471–485. https://doi.org/10.1037/a0019457
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