Vos avis sur ‘X’ est-il bien rationnel ?

Article invité

L’auteur de ce billet m’a proposé son analyse des produits et surtout des discours derrière le laboratoire Nutergia qui vend fort cher des compléments alimentaires aux vertus probablement inexistantes à un public abusé par des promesses de bien-être. Le domaine de la santé a toujours été un terreau fertile pour les boniments. Seule notre vigilance collective peut nous prémunir contre les arnaques et surtout contre les terribles effets que les croyances anti-scientifiques ont sur les choix thérapeutiques de celles et ceux que nous aimons.

Acermendax

 

INTRODUCTION : Comment j’ai découvert le laboratoire NUTERGIA

J’accompagne une amie dans une grande pharmacie de centre-ville. Mon amie demande une suspension buvable à base d’alginate et de bicarbonate de sodium, produit qu’elle a l’habitude de consommer pour des problèmes digestifs. À ces mots, le visage de la pharmacienne s’illumine. Elle désigne un présentoir en carton posé sur le bord du comptoir, dans lequel sont alignées des boîtes d’un nouveau produit appelé « Ergygast » du laboratoire Nutergia. Un produit pour les problèmes digestifs justement. La pharmacienne précise qu’il est plus cher que celui que mon amie demandait mais qu’il est naturel, à base de plantes. Elle insiste lourdement sur cet aspect naturel. Mon amie hésite, dit qu’elle est habituée à son médicament à base de bicarbonate de sodium. La pharmacienne consent à lui en chercher une boîte mais revient à la charge, vantant une nouvelle fois les mérites du nouveau produit « naturel ». Elle avoue avoir suivi une formation à ce sujet. Finalement mon amie cède, accepte d’acheter une boîte de ce remède miraculeux pour le tester. Il coûte deux fois plus cher que son bon vieux bicarbonate, mais qu’importe, ce doit être le prix du « naturel »…

1. Les sources d’inspiration de Claude Lagarde, le fondateur de Nutergia

Surpris par l’insistance de la pharmacienne  qui me fait penser à de la vente forcée, je décide, de retour chez moi, de me renseigner sur le laboratoire Nutergia.

C’est un certain Claude Lagarde, pharmacien biologiste qui l’a créé en 1989. Dans une vidéo promotionnelle du site internet del’entreprise1, il évoque son parcours et ses sources d’inspiration. Le décor de l’interview n’a pas été choisi au hasard. Claude Lagarde est filmé au cœur d’une nature verdoyante, au bord d’un lac. Au cours de la vidéo, on le voit cueillir une feuille d’arbre, respirer bruyamment le bon air de la campagne. Je repense aussitôt à la dimension « naturelle» si lourdement mise en avant par la pharmacienne.

Claude Lagarde évoque les congrès qu’il a fréquentés à la fin des années 1980 où il a vu qu’il y avait un intérêt de la part des « homéopathes et des médecins nutritionnistes pour une approche nutritionnelle de la santé. ». Quand on l’interroge sur les «rencontres déterminantes» qu’il a faites, il nomme Catherine Kousmine qu’il a connue en Suisse en 1988 ainsi que Jean Seignalet. Commençons donc par regarder du côté de ses sources d’inspiration…

1.1 Catherine Kousmine et sa fondation

KOUSHMINE, CATHERINE 1989 © ERLING MANDELMANN

Catherine Kousmine (1904-1992) médecin suisse d’origine russe, est présentée par Wikipédia comme l’une des fondatrices de la « médecine orthomoléculaire » discipline prônant l’idée qu’une alimentation saine permettant de guérir le cancer ou la sclérose en plaques. L’encyclopédie en ligne précise toutefois que ses travaux n’ont pas été validés par la communauté scientifique et que ses publications, si elles ont connu un certain succès, ont été largement critiquées par les chercheurs.

Le site internet de la fondation Kousmine, en revanche, est très hagiographique sur les découvertes de celle qui est appelée la « grande dame ». On peut y commander des livres, s’inscrire pour des formations ou encore acheter de « l’huile Kousmine » et des compléments alimentaires fabriqués par le laboratoire Nutergia (capture d’écran ci-dessous).

À noter que Claude Lagarde fait partie des membres d’honneur de la fondation Kousmine International, parmi lesquels on retrouve aussi :

Françoise Wihelmi de Toledo : médecin suisse qui vante les mérites du jeûne thérapeutique à la télévision et dans la presse. Elle est directrice des cliniques Buchinger-Wilhelmi qui proposent des cures de jeûne.

Jean-Pierre Lablanchy : psychiatre, épinglé pour une affaire de plagiat d’articles scientifiques, au profit du site de l’association Chronimed, fondée par le Pr Luc Montagnier et qui prône entre autres les principes de l’homéopathie et la théorie de la mémoire de l’eau 2.

Éric Menat : médecin homéopathe, défenseur de Didier Raoult et de l’hydroxychloroquine dans le traitement de la covid-19 3.

Alain Bondil : médecin homéopathe qui promeut l’utilisation de la méthode Kousmine dans le traitement de la sclérose en plaques 4.

Luc Moudon : médecin suisse fondateur de la société Vimuneco, spécialisée comme Nutergia dans la fabrication et la vente de compléments alimentaires 5. Son CV indique qu’au « au cours de son expérience sur le continent australien, il a obtenu des certificats prestigieux en médecine traditionnelle chinoise (acupuncture) et en homéopathie».

Philippe Gaston-Besson : médecin, il est l’auteur du livre « La crème Budwig, le petit déjeuner-santé » 6. Au sujet de cette crème, on lit dans le rapport de la Miviludes daté de 2010 7 :

D’après la Miviludes, cette méthode sans fondement scientifique ni preuve d’efficacité a été liée à de nombreux cas d’abus de faiblesse envers des patients. Le site du laboratoire Nutergia en vante néanmoins les mérites et dévoile même les secrets de sa recette…

1.2 Jean Seignalet et son curieux régime

Claude Lagarde présente Jean Seignalet (1936-2003) comme un ami qu’il a connu au laboratoire d’hématologie de Montpellier dans les années 1970. Seignalet s’écarte de son domaine de recherche initial pour se consacrer à la nutrition à partir de 1985. Il défend alors le régime crudivore de Guy-Claude Burger dont il rédige la préface de l’ouvrage « Instinctothérapie, manger vrai » en 1990. Il y écrit :

« J’ai fait la connaissance de Guy-Claude Burger en 1983, à l’occasion d’une conférence qu’il donnait à Montpellier. Je fus frappé par son intelligence, sa culture, la mesure de ses propos et très intéressé par la théorie surprenante qu’il présentait. Pendant deux heures, je le mitraillai de questions concernant la biochimie, la génétique et l’immunologie, branches qui me sont familières. Il me répondit à tout de manière satisfaisante et je ne découvris aucune faute dans son exposé. Cinq ans après, malgré une étude attentive et détaillée de ses publications, je n’ai toujours pas décelé de faille. […] Si j’ai accepté de rédiger cette préface, c’est parce que j’ai la conviction que les travaux de Burger se rattachent à la médecine classique. En effet, comme celle-ci, l’instinctothérapie repose sur une démarche scientifique rigoureuse. » 8

GUY-CLAUDE BURGER 1976 © ERLING MANDELMANN

Pourtant, contrairement à ce qu’affirme Seignalet, l’instinctothérapie n’a jamais reçu la moindre validation scientifique. Cette théorie douteuse invite à revenir à un mode d’alimentation primitif, proche de celui des hommes de la Préhistoire. Elle privilégie les aliments « originels », c’est-à-dire crus, non assaisonnés ni mélangés. Guy-Claude Burger (en photo ci-dessus) a été condamné en 1987 pour exercice illégal de la médecine. En 1995, sa Fédération internationale pour le développement de l’alimentation instinctive (FIDALI), a été épinglée par la Commission d’enquête parlementaire sur les sectes 9. Sous le nom de « métapsychanalyse » Burger a étendu ses théories instinctives au domaine de la sexualité en faisant notamment l’apologie de la pédophilie qui permettrait d’accéder à des « visions extra-sensorielles ». Présenté comme un gourou par les experts psychiatres lors de son procès, il a été condamné en 2001 pour viol sur mineurs 10.

Bien sûr, les crimes de Guy-Claude Burger ne peuvent être imputés à Jean Seignalet mais le manque de discernement de ce dernier sur « l’instinctothérapie » amène toutefois à se poser quelques questions. Seignalet a repris à son compte bien des postulats de Burger pour le régime hypotoxique qui porte son nom. L’efficacité de ce régime n’a jamais fait l’objet d’aucune démonstration sérieuse et certaines de ses allégations, telles que « l’encrassage des cellules » sont scientifiquement infondées11. Dans un article de son site officiel daté de 2014, le très controversé Pr Henri Joyeux fait l’éloge de Jean Seignalet et de son régime dont il défend lui-même certains principes 12.

1.3. Claude Lagarde et la médecine non conventionnelle

Claude Lagarde apparaît comme l’une des principaux tenants des médecines dites alternatives en France. Le 1er avril 2017 (la date retenue est cocasse) il a participé à Montpellier au Congrès « Santé de demain », journée de conférences autour de la question : « La pensée de l’homme crée-t-elle ses maladies? »

Sur le site de l’Institut pour la Protection de la Santé Naturelle (IPSN) on peut retrouver le programme de cette journée de réflexion (prix d’entrée : 69 euros, 49 euros pour les sympathisants de l’IPSN) :

Parmi les intervenants, on relèvera le nom de Jean-Bernard Fourtillan, découvreur par « révélation divine » de la valentonine qu’il a expérimenté de façon illégale dans une abbaye, sur des patients atteints de la maladie d’Alzheimer, aux côtés du Pr Henri Joyeux13. Ces essais cliniques sauvages lui ont valu une mise en examen en 2020. Fourtillan est aussi l’une des figures de proue des anti-vax et intervient dans le documentaire conspirationniste « Hold-up » dans lequel il accuse l’Institut Pasteur d’avoir créé le virus de la covid-19 de toutes pièces.

On peut aussi noter les noms de Konstantin Korotkov, promoteur de la médecine quantique et inventeur d’une caméra permettant de filmer les auras 14 ou encore celui de Jacques Collin, discipline de Jacques Benveniste le théoricien de la « mémoire de l’eau » (à ce sujet, voir les deux vidéos de la Tronche en biais consacrées à l’affaire Benveniste 15).

La belle affiche de ce congrès, nous renseigne assez clairement sur les fréquentations de Claude Lagarde. Voilà pour la galaxie qui gravite autour du fondateur de Nutergia. Examinons maintenant plus précisément ses positions et les qualités supposées des produits que vend son laboratoire.

2. La nutrition cellulaire active

Voici quelques extraits tirés du site de Nutergia, qui expliquent les principes de la nutrition cellulaire active, le principe clé du laboratoire.

« Dès le début des années 1990, Claude Lagarde a créé le concept de la Nutrition Cellulaire Active® (NCA). Toute la force de la NCA est de revenir à la source du bon fonctionnement de l’organisme, la cellule. Car notre santé se cache au cœur de nos cellules… »

« La pratique de l’agriculture intensive, l’appauvrissement des sols et la cueillette de fruits et légumes avant maturation sont autant de paramètres pouvant influencer le fonctionnement de nos cellules, en favorisant des déséquilibres ou des déficits en nutriments. Certaines vitamines et oligoéléments, en effet, sont moins présents dans les végétaux.

Nos cellules sont également soumises à des excès alimentaires : la consommation accrue ces dernières décennies en sucreries, aliments acidifiants et produits laitiers peut intoxiner celles-ci.

On constate aussi des phénomènes d’intoxication liés au tabac, à la polymédication, ainsi qu’à l’exposition aux pesticides, métaux lourds et ondes électromagnétiques. »

Capture d’écran du site de Nutergia

On peut noter que Claude Lagarde reprend ici la théorie de Jean Seignalet sur « l’encrassage des cellules », qu’il s’agit de « détoxiner » avant de pouvoir « reminéraliser l’organisme ». Certains arguments avancés dans la présentation du site n’ont pas de fondement scientifique. On ne trouve par exemple aucune étude montrant un impact délétère de l’agriculture intensive ou de la cueillette des fruits pas assez murs sur le bon fonctionnement de nos cellules… De même l’« intoxination » cellulaire liée aux produits laitiers n’a jamais été scientifiquement prouvée. C’est une allégation ancienne, déjà professée par Guy-Claude Burger et Jean Seignalet. Dans la lignée de « l’instinctothérapie », Lagarde reprend enfin l’idée qu’il faut consommer des aliments crus, affirmation nous l’avons déjà dit, jamais validée par l’expérience.

Claude Lagarde s’est exprimé devant le Centre Éthique international, en 2009. Sur la vidéo de son allocution, on voit assis derrière lui le Pr Henri Joyeux qui intervenait également ce jour là. Après après avoir exposé ses théories alimentaires, Lagarde termine son discours par une belle déclaration féministe :

«Gros problème sociologique: il faudrait que les femmes retournent à leurs fourneaux. [huées dans la salle] C’est un compliment que je vous fais. Les femmes étaient porteuses de vie. Ma mère faisait des repas extraordinaires et ma sœur a voulu travailler et elle ne fait plus des repas extraordinaires et puis ma femme non plus. C’est dommage. » 16

3. Efficacité des produits commercialisés par Nutergia.

Sur le site du laboratoire, on peut lire :

« L’équipe médico-scientifique est chargée de la conception des nouveaux produits, d’optimiser les formules existantes et de participer à la sélection d’ingrédients naturels de qualité en s’assurant de leur pertinence au niveau physiologique. Elle bâtit également les socles de la communication scientifique autour des produits. »

S’il évoque la « communication scientifique », le site ne renvoie en revanche vers aucune étude publiée dans des revues à comité de lecture pour prouver l’efficacité de ses produits.

J’ai tapé sur « Google Scholar » les noms de plusieurs membres de l’équipe médico-scientifique de Nutergia chargés de l’élaboration des médicaments. La plupart n’ont jamais publié le moindre article.

J’ai ensuite cherché « Ergygast », le produit « naturel » recommandé par la pharmacienne pour savoir s’il existait une étude à son sujet mais n’ai obtenu aucun résultat. On trouve pourtant les diagrammes suivants sur le site du laboratoire :

Nutergia affirme que ce test a été réalisé sur 60 personnes sujettes aux inconforts gastriques par un laboratoire indépendant. La moindre des choses serait de renvoyer vers le compte-rendu de cette étude et à son protocole. Un groupe témoin a-t-il été utilisé ? Je n’ai pas réussi à mettre la main sur cette étude. Le libellé des diagrammes indique par ailleurs que c’est uniquement le « ressenti » des patients qui a été pris en compte. Le laboratoire ne cherche pas à savoir si le médicament produit des améliorations physiologiques réelles mais se satisfait uniquement d’une évaluation subjective de son efficacité.

À titre de comparaison, une recherche sur « oscillococcinum » dans « Google Scholar » donne près de 1340 résultats. Certaines études sont financées par Boiron, d’autres indépendantes, mais le consommateur curieux peut au moins essayer de se faire son avis. Pour Nutergia, il faut croire le laboratoire sur parole.

4. Nutergia : un laboratoire pharmaceutique comme un autre ?

Nutergia est depuis les années 2010 dirigé par Antoine Lagarde, le fils du fondateur. Ce dernier a largement contribué à l’essor de l’entreprise qui, en 2020, compte 257 employés et génère un chiffre d’affaires de plus de 54 millions d’euros 17.

Capture d’écran du site de Nutergia

Le nouveau PDG a soigné l’image du laboratoire, en insistant sur l’ancrage local de la production, en Aveyron, et le respect de l’environnement. Les locaux flambant neufs, édifiés en 2018 sur des principes d’éco-construction, ont valu à Nutergia de recevoir en 2020 le Prix « Energie durable et climat » des Trophées de l’industrie durable décernés par L’Usine Nouvelle 18.

La presse locale – et parfois nationale – consacre régulièrement des articles qui louent la belle vitalité de l’entreprise. Si le succès commercial est indéniable et le souci de l’environnement une réalité, en revanche, l’efficacité des produits et les principes pseudo-scientifiques qui régissent leur conception, ne sont jamais questionnés. Depuis qu’il a repris les rênes de Nutergia, Antoine Lagarde a veillé à ne pas s’afficher publiquement à côté de personnalités clivantes comme pouvait le faire son père. Il se montre ainsi plus aisément dans les forums consacrés aux jeunes entrepreneurs dynamiques, plutôt que dans les colloques organisés par le Pr Joyeux.

Article de « La Dépêche du midi » daté du 5 mai 2021

Cette normalisation contribue à faire passer Nutergia, aux yeux du grand public, pour un laboratoire tout ce qu’il y a de respectable, soucieux de l’écologie, qui plus est. Mais pour le malade, existe-t-il un réel intérêt à avaler une pilule conçue de manière « éco-responsable » si ce qu’elle contient ne vaut pas mieux qu’un placebo ?

CONCLUSION

Comme nous l’avons vu, l’existence de Nutergia se base sur les théories de son fondateur, Claude Lagarde, qui ne sont étayées par aucune étude scientifique sérieuse. Les produits commercialisés par la marque, s’ils ne sont pas nocifs, n’ont à ce jour pas fait preuve de leur efficacité. La recommandation appuyée de tels produits par des pharmaciens qui ont participé à des stages organisées par le laboratoire est une pratique qui doit amener les personnes tentées par ces alternatives à la plus grande vigilance. De même que l’homéopathie est très souvent banalisée dans les officines pharmaceutiques, il faut faire preuve d’esprit critique face aux nombreux compléments alimentaires qui envahissent les rayons libre-service. Derrière l’étiquette du « naturel », c’est un business très lucratif qui se joue.

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Sources et références

1 https://www.youtube.com/watch?v=FwQAznfypxM (consulté le 2/07/2022)

5 https://vimuneco.com/ (consulté le 2/07/2022)

8 Guy-Claude Burger, Instinctothérapie, manger vrai, Monaco, Éditions du Rocher, 1990, « Préface »

Il est très compliqué d’appeler à la vigilance envers les possibles effets de mode des troubles psychologiques sur les réseaux numériques sans, dans le même temps, donner l’impression de chercher à faire la chasse aux personnes qui mentiraient sur leurs troubles pour attirer l’attention ce qui en soi peut être un signe de trouble, d’ailleurs). Alice m’a proposé de relever ce défi et a patiemment construit ce billet pour appeler à plus de mesure, de prudence et de considération. Vous y trouverez beaucoup d’informations sourcées pour vous aider à vous faire un avis sur les nombreux témoignages qui, parfois, suscitent notre incrédulité. Peut-être réussirons-nous à faire preuve d’un scepticisme méthodique qui ne vire pas à la négation des vécus.

Acermendax

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Depuis quelques années, de plus en plus d’articles scientifiques se penchent sur la présentation et la prévalence des troubles mentaux sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok et YouTube. La surreprésentation de symptômes considérés comme atypiques pour les troubles revendiqués inquiète la communauté médicale, et le phénomène observé a été appelé une “épidémie” : en effet, les symptômes présents dans les vidéos semble se propager à une partie de ceux qui les visionnent (9)(14)(15)(18).

Un des troubles les plus revendiqués est le Syndrome de Gilles de la Tourette (SGT), que ce soit en ligne ou dans les cliniques spécialisées. Cependant, la documentation scientifique nous indique que bien souvent, il s’agit plutôt de ce qu’on appelle des “tics fonctionnels”. Ces tics peuvent s’apparenter au SGT, mais diffèrent entre autres par la population affectée et l’origine des symptômes.

On notera par exemple que les tics fonctionnels touchent principalement des jeunes filles et des jeunes femmes entre 12 et 25 ans, avec comme comorbidités les plus courantes l’anxiété et la dépression, et que les tics apparaissent soudainement et sont généralement complexes dès leur apparition. Le SGT en revanche touche les hommes et les garçons trois fois plus souvent, apparaît graduellement à partir de la petite enfance en commençant par des tics simples, et si les troubles anxieux et dépressifs sont des comorbidités relativement courantes, elles le sont beaucoup moins que le trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (18).

Dans la majorité des cas observés, les tics fonctionnels étaient précédés par une consommation de contenu en ligne présentant des symptômes similaires ou, dans de nombreux cas, exactement les mêmes symptômes (par exemple le fait de prononcer le même mot)(8)(9)(14)(15)(16)(18). Il semble donc s’agir d’un trouble contagieux qui peut être transmis via les médias sociaux, en particulier YouTube et TikTok, ce qui est inquiétant étant donné l’impact sévère sur la vie des personnes concernées. Nous reviendrons plus tard à cette idée de contagion sociale.

Obtenir le diagnostic adapté n’est pas simplement une question de vocabulaire : les deux troubles se gèrent de façons différentes. Notamment, les traitements médicamenteux, qui peuvent être utilisés pour traiter le SGT, n’ont pas d’effet primaire démontré sur les tics fonctionnels(6) et la thérapie la plus efficace pour traiter un SGT est l’Intervention Comportementale Globale pour les Tics(17).

Par contraste, une simple discussion du diagnostic peut mener à l’amélioration ou même la disparition des tics fonctionnels dans une partie des cas(15). Dans les autres cas, le traitement le plus efficace démontré à ce jour est la Thérapie Cognitivo-Comportementale (TCC)(11)(20)(14).

Il convient cependant de noter qu’il existe un chevauchement entre les symptômes des deux troubles, et qu’il est également possible de les cumuler(6)(20). Il est donc d’autant plus important de se tourner vers un spécialiste pour obtenir un diagnostic adapté.

 

Un autre trouble très représenté sur les réseaux sociaux est le Trouble Dissociatif de l’Identité (TDI). Il s’agit d’un trouble qui apparait dans la petite enfance suite à des traumas répétés et/ou prolongés. L’enfant se dissocie afin de se protéger de ces traumatismes, cependant il ou elle n’a pas encore de sens du soi. Vers l’âge de six ans, au lieu de former une identité complète, il ou elle combine ces fragments dissociés en ce qu’on appelle des parties (ou alters) : des fragments de personnalité plus ou moins développés qui ont chacun un sens du soi séparé(12). On parle d’hôte pour le fragment le plus proéminent, qui “héberge” les alters.

En plus de cette discontinuité du soi, le TDI est également caractérisé par des épisodes récurrents d’amnésie dissociative. Cette amnésie porte le plus souvent sur des moments de la vie de tous les jours où un autre alter est “aux commandes”, mais peut porter sur des événements importants comme un mariage ou la naissance d’un enfant, ou sur des épisodes traumatiques(1).

 

Les personnes souffrant de TDI éprouvent une détresse et/ou un handicap importants. On estime qu’entre 60% et 80% des personnes diagnostiquées avec un TDI on fait une ou plusieurs tentatives de suicide(3)(13) et que 78% d’entre elles ont eu des comportements autodestructeurs non-suicidaires(13).

L’origine traumatique du TDI fait désormais consensus dans la communauté scientifique, mais cela n’a pas toujours été le cas. L’hypothèse rivale était celle d’un “Fantasy Model”, modèle selon lequel le TDI se formerait suite à un désir de fuir la réalité et reproduirait les symptômes observés dans les représentations culturelles. Les études les comparant ont conclu à la validité du modèle traumatogène, cependant elles n’ont pas exclu que le modèle psychogène puisse s’appliquer à une minorité des cas(3)(10). Cela pourrait correspondre à une version fonctionnelle du TDI, que j’appellerai ici multiplicité fonctionnelle.

Nous avons vu avec les tics fonctionnels que le traitement est différent de celui du SGT. Pour ce qui est des TDIs, cette différence serait encore plus importante : en  effet, la prise en charge d’un TDI se fait principalement à travers l’intégration des traumatismes infantiles afin de réduire la souffrance du patient. Or, la multiplicité fonctionnelle diffèrerait principalement du TDI par l’absence de tels traumatismes. 

D’après Christensen(5), on peut distinguer trois groupes de personnes multiples : celles qui présentent un TDI typique, celles qui présentent un “TDI non-traumatique” qui pourrait correspondre à une multiplicité fonctionnelle, et finalement les personnes multiples sans trouble. Pour ces dernières, la multiplicité serait une identité et non pas un symptôme. Ce troisième groupe n’est pas reconnu officiellement et cette chercheuse est la seule à en parler. Je ne peux donc ni confirmer ni infirmer la valeur scientifique de la multiplicité en tant qu’identité, cet avis ne faisant pas consensus. Dans tous les cas, s’il ne s’agit pas d’un trouble, aucun diagnostic ni traitement n’est nécessaire, je ne m’étendrai donc pas davantage sur ce sujet.

 

Parenthèse sur les “faux troubles” : les personnes qui font semblant d’avoir des symptômes existent très certainement, mais il est difficile voire impossible de savoir de qui il s’agit, et quand bien même le saurions-nous, il n’y aurait aucun avantage à les pointer du doigt. Je vous demanderai donc, s’il vous plait, de ne faire aucune chasse aux “faux troubles”, quels qu’ils soient. Au mieux, ça ne servirait à rien. Au pire, vous risquez de harceler une population déjà vulnérable et victimisée. Seul un médecin peut poser un diagnostic, et cela prend souvent des années. Laissez les gens tranquilles, s’il vous plait. Fin de parenthèse.

 

Les troubles fonctionnels ne sont pas une découverte récente, mais jusqu’à il y a peu la contagion observée, s’il y en avait, était toujours locale. On note désormais une propagation internationale des symptômes, sans qu’il y ait besoin de proximité physique avec quelqu’un présentant les symptômes “attrapés”. Les termes proposés pour décrire ce phénomène incluent “mass psychogenic illness that is disseminated by social media“ (“Maladie psychogène de masse disséminée par les médias sociaux”)(14), “mass social media-induced illness” (maladie de masse induite par les médias sociaux)(15) et Social Media Associated Abnormal Illness Behavior” (Comportement maladif anormal associé aux médias sociaux”)(7).

Cette contagion n’a pas seulement une portée internationale (les seules limites étant l’accès au contenu en ligne et la connaissance de la langue) elle est également extrêmement rapide : d’après Müller-Vahl et al.(15), les premiers cas de tics fonctionnels imitant un influenceur allemand se sont présentés dans leur clinique 3 mois seulement après la création de sa chaine YouTube

YouTube existe depuis 2005, TikTok depuis 2016. Pourquoi n’assistons-nous à une telle vague que maintenant ? Une hypothèse est que la pandémie de COVID-19 serait en cause(9)(15). D’une part, la pandémie en elle-même était un facteur d’anxiété et surtout de dépression, au moins durant les premiers mois(2)(19)(21). D’autre part, les confinements ont conduit à plus de solitude, ce qui a mené à davantage d’utilisation des réseaux sociaux(4). Nous nous serions donc retrouvés avec une population plus vulnérable, mais également plus exposée.

 

Il nous faut toutefois faire preuve de beaucoup de prudence : les tendances que j’ai décrites s’appliquent à des groupes et ne nous informent pas sur les cas particuliers.

Non seulement l’anxiété  et la dépression ne sont-elles pas toujours présentes chez les personnes souffrant de troubles fonctionnels, mais il s’agit de comorbidités courantes dans de nombreux autres troubles, y compris le SGT et le TDI. Pour ce dernier, il s’agit même des comorbidités les plus fréquentes, avec le syndrome de stress post-traumatique(1)De plus, la pandémie et les confinements ont pu agir comme déclencheurs pour des troubles qui ne sont pas pour autant fonctionnels, et le fait de développer des symptômes similaires à ceux d’un influenceur n’exclut pas l’hypothèse d’un trouble déjà présent et simplement aggravé par le contenu visionné.

Il est donc important de ne pas chercher à poser une étiquette sur les troubles des autres, et dans une certaine mesure sur les siens non plus. L’autodiagnostic est utile ; il peut même être essentiel pour prendre conscience que nous avons besoin d’aide et se tourner vers un professionnel. Mais un autodiagnostic n’est pas forcément correct, et il ne faudrait pas y être si attaché que l’on refuserait des soins qui pourraient nous soulager. À l’inverse, il est important pour les médecins d’écouter leurs patients avec respect et empathie, même s’ils doutent de leur diagnostic, afin d’éviter de s’acharner dans un traitement inadapté.

 

Les troubles fonctionnels ne sont pas de “faux” troubles. Il s’agit de troubles distincts mais réels, dont les symptômes ne sont pas simulés, et dont l’existence fait consensus(1). Le neurologue Victor W. Mark remarque cependant que même les médecins, qui devraient pourtant être plus avisés, font parfois cette erreur et peuvent aller jusqu’à éprouver du ressentiment envers leurs patients. Mark met ses collègues en garde contre cette attitude qui manque cruellement de compassion. Il rappelle également que les patients qui ne sont pas traités de façon adéquate risquent de rejeter la médecine et de rester sans traitement ou de se tourner vers des méthodes de soin alternatives inefficaces voire potentiellement dangereuses(14).

Les troubles mentaux restent stigmatisés, y compris dans la communauté médicale, et ne sont pas toujours pris au sérieux. Cela met à mal la confiance cruciale entre patients et médecins. Les conséquences sont pourtant très graves : errance médicale, retards de traitement, souffrance et pertes de chances. En moyenne, une personne souffrant de troubles dissociatifs ne reçoit un diagnostic correct qu’au bout de 5 à 12 ans de traitement et après avoir vu au moins 6 praticiens. Ces chiffres sont encore plus élevés pour le TDI spécifiquement. Durant ces années, les symptômes tendent à s’aggraver et d’autres troubles comme des addictions peuvent se développer. Un diagnostic rapide et adéquat permet au contraire de réduire la durée du traitement, le taux d’automutilation, et le risque d’être victime de nouveaux traumatismes(3).

 

J’encourage donc celles et ceux qui le peuvent à prendre rendez-vous avec un professionnel pour les guider et les accompagner. Je comprends la méfiance envers les médecins en général et les psychiatres en particulier : beaucoup d’entre eux ont manqué à leurs devoirs et je sais que je ne suis pas la seule à m’être sentie “punie” lorsque j’ai divulgué mes souffrances psychologiques. La communauté médicale doit continuer de s’améliorer et de se former sur ces sujets délicats, mais je ne pense pas que nous puissions nous permettre d’attendre que cela arrive avant de demander de l’aide. Il n’y a aucune honte à en avoir besoin.

Prenons soin de nous.

 

Alice (Avistew)

 

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Références :

  1. American Psychiatric Association. (2022). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed., text rev.)
  2. Barendse, M.E., Flannery, J., Cavanagh, C., Aristizabal, M., Becker, S.P., Berger, E., …, Pfeifer, J.H. (2022). Longitudinal Change in Adolescent Depression and Anxiety Symptoms from before to during the COVID-19 Pandemic. Journal of Research on Adolescence. https://doi.org/10.1111/jora.12781
  3. Boyer, S. M., Caplan, J. E., & Edwards, L. K. (2022). Trauma-Related Dissociation and the Dissociative Disorders: Neglected Symptoms with Severe Public Health Consequences. Delaware journal of public health, 8(2), 78–84. https://doi.org/10.32481/djph.2022.05.010
  4. Cauberghe, V., Van Wesenbeeck, I., De Jans, S., Hudders, L., & Ponnet, K. (2021). How Adolescents Use Social Media to Cope with Feelings of Loneliness and Anxiety During COVID-19 Lockdown. Cyberpsychology, Behavior, and Social Networking, 24(4). https://doi.org/10.1089/cyber.2020.0478
  5. Christensen, E. M. (2021) The online Community: DID and plurality. European Journal of Trauma & Dissociation, 6(2) 100257 https://doi.org/10.1016/j.ejtd.2021.100257
  6. Ganos, C., Martino, D.,  Espay, A. J., Lang, A. E., Bhatia, K. P., Edwards,, M. J. (2019) Tics and Functional tic-like movements: Can we tell them apart? Neurology, 93(17) 750-758. https://doi.org/10.1212/WNL.0000000000008372
  7. Giedinghagen, A. (2022). The tic in TikTok and (where) all systems go: Mass social media induced illness and Munchausen’s by internet as explanatory models for social media associated abnormal illness behavior. Clinical Child Psychology and Psychiatry. https://doi.org/10.1177/13591045221098522
  8. Hull, M., Parnes, M., & Jankovic, J. (2021) . Increased Incidence of Functional (Psychogenic) Movement Disorders in Children and Adults Amid the COVID-19 Pandemic : A Cross-sectional Study. Neurology Clinical Practice, 11(5) e686-e690. https://doi.org/10.1212/CPJ.0000000000001082
  9. Hull, M. & Parnes, M. (2021). Tics and TikTok: Functional Tics Spread Through Social Media. Movement Disorders Clinical Practice, 8(8), 1248-1252. https://doi.org/10.1002/mdc3.13267
  10. Kate, M.-A., Hopwood, T., & Jamieson, G. (2019). The prevalence of Dissociative Disorders and dissociative experiences in college populations: a meta-analysis of 98 studies Journal of Trauma & Dissociation, 21(1), 16-61. https://doi.org/10.1080/15299732.2019.1647915
  11. LaFaver, K., LaFrance, W. C., Price, M. E., Rosen, P. B., & Rapaport, M. (2020). Treatment of functional neurological disorder: current state, future directions, and a research agenda. CNS spectrums, 1–7. Advance online publication. https://doi.org/10.1017/S1092852920002138
  12. Loewenstein, R. J. (1994). Diagnosis, epidemiology, clinical course, treatment, and cost effectiveness of treatment for dissociative disorders and MPD: Report submitted to the Clinton Administration Task Force on Health Care Financing Reform. Dissociation: Progress in the Dissociative Disorders, 7(1), 3–11. 
  13. Loewenstein R. J. (2018). Dissociation debates: everything you know is wrong. Dialogues in clinical neuroscience, 20(3), 229–242. https://doi.org/10.31887/DCNS.2018.20.3/rloewenstein
  14.  Mark, V. W. (2021). Functional neurologic disorders and related disorders. MedLink Neurology. https://www.medlink.com/articles/functional-neurologic-disorders-and-related-disorders
  15. Müller-Vahl, K.R.,  Anna Pisarenko, A.,  Ewgeni Jakubovski, E., & Fremer, C. (2021) Stop that! It’s not Tourette’s but a new type of mass sociogenic illness, Brain, 145(2), 476–480. https://doi.org/10.1093/brain/awab316
  16. Paulus, T., Bäumer, T., Verrel, J., Weissbach, A., Roessner, V., Beste, C., & Münchau, A. (2021), Pandemic Tic-like Behaviors Following Social Media Consumption. Movement Disorders, 36(12) 2932-2935. https://doi.org/10.1002/mds.28800
  17. Pringsheim, T., Holler-Managan, Y., Okun, M. S., Jankovic, J., Piacentini, J., Cavanna, A. E., Martino, D., Müller-Vahl, K., Woods, D. W., Robinson, M., Jarvie, E., Roessner, V., & Oskoui, M. (2019). Comprehensive systematic review summary: Treatment of tics in people with Tourette syndrome and chronic tic disorders. Neurology, 92(19), 907–915. https://doi.org/10.1212/WNL.0000000000007467
  18. Pringsheim, T., Ganos, C., McGuire, J. F., Hedderly, T., Woods, D., Gilbert, D. L., Piacentini, J., Dale, R. C., & Martino, D. (2021). Rapid Onset Functional Tic-Like Behaviors in Young Females During the COVID-19 Pandemic. Movement disorders : official journal of the Movement Disorder Society, 36(12), 2707–2713. https://doi.org/10.1002/mds.28778
  19. Robinson, E., Sutin, A.R.,  Daly, M.,  Jones, A. (2022). A systematic review and meta-analysis of longitudinal cohort studies comparing mental health before versus during the COVID-19 pandemic in 2020. Journal of Affective Disorders, 296, 567-576. https://doi.org/10.1016/j.jad.2021.09.098
  20. Robinson, S., Bhatoa, R. S., Owen, T., Golding, K., Malik, O., & Hedderly, T. (2020). Functional neurological movements in children: Management with a psychological approach. European journal of paediatric neurology : EJPN : official journal of the European Paediatric Neurology Society, 28, 101–109. https://doi.org/10.1016/j.ejpn.2020.07.006 
  21. Tsamakis, K., Tsiptsios, D., Ouranidis, A., Mueller, C., Schizas, D., Terniotis, C., …, Rizos, E. (2021). COVID‑19 and its consequences on mental health (Review). Experimental and Therapeutic Medicine, 21, 244. https://doi.org/10.3892/etm.2021.9675
Nouvel exemple de l’entrisme sournois des pseudosciences dans le monde de l’entreprise. La cible : les managers.

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Le magazine Forbes fait la promotion dans cet article d’un charlatan dont le sabir vise à nous impressionner : « L’écriture permet donc de définir une formule tempéramentale au sens où Empédocle ou Hippocrate l’aurait compris. Elle définit ainsi la constitution de ses agrégats mentaux, émotionnels et instinctuels. »

Le « graphologue » passe l’interview à mélanger l’expertise d’identification d’une écriture (technique sérieuse) avec une typologie humaine comparable à l’astrologie : « [l’écriture] renseigne sur la logique, l’intuition, l’imagination, le réalisme et même sur le genre de mémoire: abstraite, concrète, sélective, objective, numérique, imaginale».

Au-delà de l’écriture, le charlatan décrypte les visages, comme le faisait autrefois la vieille phrénologie raciste, qu’il préfère aujourd’hui appeler morphopsychologie : « toute situation où le milieu ambiant est favorable va tendre à faire extravertir la personne ; tout milieu défavorable va tendre à l’introvertir. Ensuite, la personne peut introvertir ou extravertir des parties de son visage (au moins trois zones : frontale, nasale et buccale). Ce sont toutes ces différenciations qui vont montrer, en quelque sorte, si la situation de naissance, l’évolution familiale, éducative a été favorable. »

Devant des paroles énoncées avec aplomb, on commence par penser que l’expert sait de quoi il parle, on essaie de faire sens de ce qui est dit, et on est bien content d’avoir appris quelque chose. Hélas, si je me tourne vers mon ami François (de la chaine Primum Non Nocere) qui est chirurgien maxillofacial, et donc expert tout désigné, j’obtiens de sa part une immense alerte au bullshit.  Sur le prognathisme :

« Il y a une part génétique, et une part acquise en lien avec la croissance, la respiration, la croissance dentaire, la position de la langue, et, effectivement, des tractions musculaires. Les tractions musculaire ont clairement un lien avec la morphologie faciale c’est indéniable, mais la crispation musculaire aurait plutôt tendance a créer du rétrognathisme et pas du prognathisme. Mécaniquement ces affirmations sont au minimum présomptueuses et ne s’appuient sur rien de valide scientifiquement.»

Les élucubrations de Maxence Brulard pourraient être plaisantes par leur côté symbolique et subjectif, ne serait la finalité de la manœuvre : prétendre savoir des choses qu’on ne sait pas ; conseiller à grand frais les dirigeants de ce monde. Notre expert, d’ailleurs, est très fier de préciser : « Nombreux sont les capitaines d’industrie à avoir réorienté leur testament après investigations graphologiques de tous les ayant-droits potentiels ». Et la journaliste en a parfaitement conscience puisqu’elle est heureuse de nous dire que son expert « lève le voile sur les nombreux ressorts derrière ces actes du quotidien qui intéressent une multitudes d’acteurs : recruteurs, institutions judiciaires ou policières, spin doctors…»

Les pseudosciences du management visent à séduire des décideurs, en particulier ceux qui manquent d’une formation scientifique, et désireux de pouvoir s’appuyer sur des indicateurs lors de leur prise de décision. La présence de ces indicateurs leur apporte un sentiment de contrôle rassurant et les aide à assumer leurs choix. Mais c’est bien le seul bénéfice à en attendre, et ce au prix des conséquences de choix mal éclairés.

La superstition ne fait jamais long ménage avec les bonnes décisions.

Mendax
Un internaute que nous appellerons Max a souhaité faire part de sa mauvaise expérience avec un « atelier » proposé au sein de son entreprise.

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Internet et les réseaux sociaux n’ont pas l’apanage du développement des pratiques douteuses et de leurs prêcheurs.

Non. Comme si cela ne suffisait pas, ces derniers s’invitent dorénavant au sein même des entreprises, conviés par les services Qualité, Sécurité, Santé et Environnement eux-mêmes.

C’est ainsi que, lors d’une semaine dédiée à la sécurité dans mon entreprise, je vois apparaître, parmi une pléthore d’autres ateliers, le mot « automassage ». Depuis que je suis les chaînes et pages de la TeB, Defakator, Fact&Furious, Hervérifie et autres Debunker des Etoiles (et tant d’autres), mon sens de la détection de bullshit s’est considérablement affiné. Et à ce moment-là, il était en mode alerte… Je décide donc de m’inscrire à cet atelier, espérant me tromper sur le contenu réel de la séance mais ne me faisant pas trop d’illusions (l’atelier « automassage » étant placé entre les ateliers « cohérence cardiaque » et « naturopathie » …).

La « séance » a duré trois quart d’heure environ, avec une demie heure de massage effectif. Mes espoirs de découvrir une pratique scrupuleuse et scientifiquement valable se sont vite évanouis, et cela dès les premiers mots de la présentation. En effet, le massothérapeute nous a indiqué d’entrée de jeu que cette pratique permettait de rééquilibrer et redistribuer les énergies du corps. Le décor était planté…

Après avoir fait une liste des risques liés au stress au travail et des bienfaits apportés par le massage do-in (car c’est bien son petit nom), il nous a sorti quelques chiffres censés prouver l’efficacité de la méthode :

  • 55% de diminution du stress au travail,
  • Entre 60% et 70% (je n’ai plus les valeurs exactes en tête) d’amélioration de la productivité et du bien-être au travail,
  • réduction des TMS (troubles musculo-squelettiques)
  • Diminution du taux d’absentéisme.

Evidemment, tout cela posé sur un slide Powerpoint sans aucune source (« je laisse les managers et les salariés se rendre compte de cela eux-mêmes »). À ce moment-là, je ne désespérais pas que l’assemblée présente pour la séance ait les mêmes doutes que moi concernant ces premières annonces fracassantes. Lueur d’espoir rapidement soufflée quand une personne a répondu à la question « Savez[1]vous comment agit le massage ? » par un magnifique « En rééquilibrant les énergies du corps ».

Nul besoin de décrire l’ensemble de la séance, qui consiste :

  • À se masser (massouiller serait plus adapté) de la tête aux pieds,
  • À se tapoter certaines parties du corps (« Tapoter sur son crâne permet de détendre le cerveau » …),
  • À faire des acupressions (« Appuyer sur ‘insérez un endroit du corps’ permet d’agir sur ‘insérez un organe’ » ou encore « Ne pas appuyer trop fort entre le pouce et l’index après le repas, ça déclenche des vomissements » [Spoiler : Non]).

[Une anecdote concernant les acupressions : vous comprendrez que je fus très étonné lorsque ce monsieur nous a demandé de faire une acupression sur le Mont de Vénus …. Mais OUF, il avait confondu avec l’éminence thénar (le coussinet à la base du pouce sur la paume de la main). Pas très sérieux pour un masseur, les deux parties n’étant pas situées exactement au même endroit du corps humain.]

Tout l’ensemble emballé d’un discours sur les énergies à réharmoniser et sur les méridiens à activer (aucune explication sur ces fameux méridiens n’a été apportée. Après vérification, il s’agit d’un concept associant les énergies du Yin et du Yang à des organes du corps, dont certains n’existent même pas …), et évidemment agrémenté des désormais fameux sophismes d’appels à la nature et à la tradition (« Cette méthode est naturelle et issue de la médecine traditionnelle chinoise » pour prouver qu’elle ne peut que faire du bien).

Entendons-nous bien : je ne remets pas en cause le fait que se masser (ou être massé) peut faire le plus grand bien (au corps et à l’esprit). Ce que j’ai du mal à admettre en revanche, c’est le besoin d’assortir cette méthode d’élucubrations concernant les énergies et les méridiens. D’autant que le massothérapeute n’avait, semble-t-il, aucune réponse sérieuse à apporter aux questionnements des personnes de l’assistance. Par exemple, lors d’une acupression au centre de la paume de la main, une collègue a demandé quelle pouvait être la signification d’une douleur à cet endroit-là (douleur chronique visiblement). Silence gêné du massothérapeute et de son assistante, suivi d’une réponse qui m’a littéralement scotché : « Vous avez sûrement un déséquilibre énergétique », avant de passer fissa à la phase suivante du massage.

Je n’ose imaginer la somme que mon entreprise a dépensé pour faire venir ce monsieur toute la journée sur le site (sachant que ses séances coûtent 1€ la minute pour le massage, 70€ l’heure pour la réflexologie plantaire et 70€ l’heure pour un soin énergétique, soit au moins autant qu’un médecin spécialiste), mais je présume que ce chiffre resterait certainement en travers de la gorge de beaucoup de salariés dans une boîte où le moindre euro d’augmentation salariale est systématiquement refusé. Il me semble qu’une entreprise, dans son devoir de respect et de garantie de la santé de ses collaborateurs, devrait faire l’effort de convier de vrais acteurs de la santé pour de tels ateliers (diététicien(ne), kinésithérapeute, …) plutôt que des bonimenteurs new age adeptes de pseudomédecine. Je me suis promis l’année prochaine de participer à nouveau à ces ateliers. Je changerai juste une chose : je demanderai des preuves !

 

Max

La pandémie de covid 19, les drames humains et l’urgence qui s’y rattachent, sont propices aux controverses scientifiques et à la montée de la défiance. Des concepts barbares faisant douter des expertises scientifiques sont apparus dans le débat, comme « l’ultracrépidarianisme », qu’illustre de manière spectaculaire la « maladie du Nobel », ou encore « l’agnotologie », que le grand public a découvert en février 2021 avec le documentaire « La fabrique de l’ignorance » sur Arte.

Le contexte médiatique privilégie également des narrations de type « seul contre tous » ou « David contre Goliath », qui constituent un ressort psychologique puissant et attractif pour capter l’attention. Tout cela permet l’émergence de voix dissonantes face à une parole, qu’elle soit politique ou scientifique, perçue comme « officielle ».  Mais si l’opinion est désormais sensibilisée, et c’est une bonne chose, à l’enjeu des « lanceurs d’alerte », elle demeure désarmée pour déterminer si ceux-ci sont réels ou autoproclamés, œuvrant pour le collectif ou leur propre intérêt.

Les documentaires, devenus une arme majeure dans la guerre de l’information, sont particulièrement représentatifs de cet affrontement à l’œuvre pour gagner ou faire perdre la confiance en matière d’expertise scientifique. En novembre 2020, « Hold-Up, retour sur un chaos » et ses intervenants prennent la posture du « seuls contre tous » pour dénoncer un complot mondial. A l’inverse, « La face cachée de Didier Raoult » sur RMC Story en avril 2021 se donne pour objectif de faire la lumière sur le célèbre virologue.

Pour remporter l’adhésion autour de leur champion, leurs partisans sombrent par ailleurs souvent dans le « syndrome de Galilée ». L’exemple de l’illustre astronome prouverait qu’il est possible en science d’avoir raison contre tous, luttant contre la censure des puissants en mode « et pourtant elle tourne ». Outre que les contextes du XXIe et du XVIe siècles sont difficilement comparables, c’est méconnaître la réalité historique : l’église catholique à l’origine se montrait plutôt encline aux compromis avec les observations scientifiques, tant que l’interprétation de celles-ci ne remettaient pas en cause la théologie. Mais davantage qu’un adversaire désigné, la science s’était surtout retrouvée l’otage des guerres d’influences de l’époque.

Politiques d’abord entre les cités italiennes, avec Rome et le Pape d’un côté et Florence et le prince de Toscane (dont Galilée était le protégé) de l’autre. Et surtout religieuses entre catholicisme et protestantisme, l’église catholique étant en plein raidissement idéologique[1], dans une période marquée par la contre-réforme et la guerre de 30 ans. Scientifiquement, Galilée n’était par ailleurs pas parvenu à prouver complètement sa théorie[2], et donc à convaincre ses pairs. Enfin, le procès révèle également un affrontement personnel entre Galilée et le pape Urbain VIII, pourtant amis à l’origine[3]. Ceux qui reprennent l’exemple de Galilée ne rappellent donc pas une réalité historique complexe, mais sont au contraire victimes du « storytelling » autour de cette affaire, ce qui est assez paradoxal quand on constate leur volonté de lutter contre la censure et les manipulations…

Est-ce que cela signifie pour autant que le « seul contre tous » est impossible en sciences ? Qu’il n’existe pas de cas avéré de scientifique découvrant une vérité d’ampleur mondiale et décidant, pour sauver des vies, de sortir de son champ de compétences, d’affronter le déni de ses pairs ainsi que la puissance des lobbys ? Cela s’est effectivement déjà produit, avec par exemple Clair Cameron Patterson, considéré par certains comme « Le scientifique le plus important dont vous n’avez jamais entendu parler »[4].

Clair C. Patterson est pourtant l’un des plus grand scientifiques du XXe siècle, à la fois pour ses découvertes, mais aussi pour le nombre de vies qu’il a contribué à sauver[5]. Né en 1922, ce géochimiste américain participe au Projet Manhattan. Puis, en 1953, grâce aux données isotopiques du plomb, il établit l’âge de la Terre : 4,55 milliards d’années. Chercheur et professeur à Caltech, il étudie par la suite la croûte terrestre et les fonds marins, ses recherches étant subventionnées par l’industrie pétrolière qui espère rentabiliser ces forages.

Patterson découvre alors des taux de contamination exceptionnels de plomb, non seulement dans ses échantillons, mais dans tout notre environnement. Le plomb est en effet à l’époque présent partout : peinture, boîtes de conserve, ampoules électriques, jouets… Il l’est également dans l’essence, qui une fois sa combustion achevée, se répand dans l’atmosphère puis retombe. Dans les usines où l’on traite le plomb, celui-ci provoque déjà hallucinations, démences et suicides. Cette fois, c’est l’ensemble de la population qui est exposée à ce neurotoxique, à des taux plusieurs centaines de fois supérieurs à la normale. Au final, l’Américain moderne contiendrait près de 600 fois plus de plomb que ses ancêtres.

En 1965, Patterson publie « Contaminated and Natural Lead Environments of Man », et essaye d’attirer l’attention du public. Il devient dès lors l’ennemi du lobby pétrolier, qui va user de tous les moyens pour le discréditer. On lui propose de travailler sur d’autre sujets, il refuse. L’industrie pétrolière arrête alors les financements de son laboratoire, tente de dissuader les autres financeurs, fait pression sur Caltech pour qu’elle le désavoue. Patterson étant plutôt du genre excentrique et adepte du franc-parler, ils essayent de le faire passer pour fou. La communauté scientifique n’est guère plus accueillante. Ses confrères refusent d’admettre une contamination généralisée des échantillons. Les toxicologues estiment que ce géochimiste n’a aucune compétence en biologie.

Patterson s’obstine, poursuit ses travaux, mais demeure controversé. L’industrie pétrolière, et notamment l’Ethyl Corporation, crie à la chasse aux sorcières, noie la littérature d’études rassurantes. Usant de l’argument d’autorité, elle met sur le devant de la scène le toxicologue Robert A. Kehoe, qui portera systématiquement la contradiction à Patterson[6], déclarant lors de ses auditions au Sénat américain « il se trouve que j’ai plus d’expérience dans ce domaine que quiconque vivant. »

Patterson a heureusement des alliés, dont le sénateur Edmund Muskie, pionnier des premières lois fédérales de protection de l’environnement, notamment les Clean Air Act et Clean Water Act en 1970 et 1972. Le corps politique et scientifique est peu à peu sensibilisé. Les études médicales se multiplient. Les premières lois amenant à une baisse de l’utilisation du plomb au début des années 70 ont pour conséquence une chute des contaminations. Ses travaux sont reconnus en 1978 et Patterson reçoit en 1980 le Tyler Prize for Environmental Achievement. L’Environmental Protection Agency recommande l’élimination du plomb dans tous les produits industriels, de consommation et d’essence pour la fin 1986. Quelques jours après le décès de Patterson, l’essence contenant du plomb disparaît des réservoirs, le 31 décembre 1995. Il faudra attendre 2010 pour que l’ensemble de ses recommandations soient appliquées. 

Clair Patterson restera dans l’ombre, alors qu’à chaque fois que nous faisons le plein, ce « SP » à la station-service nous rappelle son action. Ses travaux auront par la suite un regain d’intérêt quand le sociologue Colum Gilfillan médiatisera sa thèse du plomb comme principale cause du déclin de l’Empire romain. National Geographic consacrera aussi l’épisode 7 de la saison 1 de sa série « Cosmos : Une odyssée à travers l’univers » à Patterson et son combat[7] .

Seul contre tous ?

Quelles leçons retenir au final de l’histoire de Clair Patterson ? Bien sûr, d’abord que le « seul contre tous » est bel et bien possible en sciences, et que le consensus scientifique, malgré les tentatives pour le ralentir ou le détourner, finit par s’établir. Ensuite que les plus grands scientifiques ne sont pas forcément les plus médiatiques, et qu’il vaut mieux poursuivre inlassablement dans l’ombre un travail de conviction de ses pairs, que de s’enfermer dans ses certitudes et d’attendre que l’avenir vous donne raison. Enfin et ce n’est pas la moindre : le politique ne saurait être qu’un simple destinataire d’expertises éclairant sa prise de décision. Il demeure un allié indispensable à l’émergence de la vérité scientifique.      

Thibault Renard



[1] Le procès de Galilée et ses enjeux idéologiques https://philosciences.com/philosophie-et-societe/ideologie-croyance-societe/145-galilee-proces

[2] L’affaire Galilée, ou l’hypothèse sans preuve https://www.canalacademie.com/ida2614-L-affaire-Galilee-ou-l-hypothese-sans-preuve.html

[3] Les enjeux d’un procès https://www.lhistoire.fr/les-enjeux-dun-proc%C3%A8s

[4] The Most Important Scientist You’ve Never Heard Of https://www.mentalfloss.com/article/94569/clair-patterson-scientist-who-determined-age-earth-and-then-saved-it

[5] Biographie https://fr.u-paris.fr/actualites/clair-cameron-patterson

[6] Clair Patterson and Robert Kehoe’s Paradigm of « Show Me the Data » on Environmental Lead Poisoninghttps://www.academia.edu/20928082/Clair_Patterson_and_Robert_Kehoes_Paradigm_of_Show_Me_the_Data_on_Environmental_Lead_Poisoning

[7] Cosmos, saison 1, épisode 7 https://www.dailymotion.com/video/x50nl2t


Dans un précédent article, nous avions présenté le livre « Psychologie des croyances aux théories du complot » écrit par Pascal Wagner-Egger et publié aux Presses Universitaires de Grenoble. A présent, le chercheur en psychologie sociale à l’Université de Fribourg répond à nos questions sur le complotisme.

Lire l’article sur son ouvrage qui vient de paraître.
  • Maintenant que vous avez fait une revue complète de la littérature sur les théories du complot, quels sont vos projets de recherche pour la suite ? Que restent-ils à savoir sur les théories du complot (TC) ?

J’ai toujours plusieurs projets en cours, l’un sur la part relative de certains biais cognitifs par rapport à d’autres. Les premières études ont montré l’effet de certains biais de façon isolée, nous testons actuellement la force de ces biais. Il apparaît par exemple que le biais de détection serait davantage lié aux croyances paranormales, et le biais de conjonction aux croyances conspirationnistes (même si tous les deux sont impliqués dans les deux formes de croyances). Un autre projet qui me tient à cœur parce qu’il prouve que nous n’avons aucune idéologie a priori, mais que notre démarche est scientifique, et que tout doit être testé, nous explorons l’hypothèse de certains collègues qu’il existerait pour les croyances à certaines TC (JFK, Big Pharma) un « scepticisme sain », qui ne serait pas aussi irrationnel comme les autres théories du complot. Néanmoins, nous avons pour l’instant trouvé qu’il s’agit d’une forme de pensée moins irrationnelle, mais irrationnelle tout de même.

  • La théorie de la dissonance cognitive[i] (état de tension dans lequel se trouve une personne lorsque plusieurs de ses cognitions entre en contradiction) et la théorie de l’engagement (selon laquelle plus une personne s’investit dans une tâche, plus il est difficile pour elle d’arrêter alors même qu’elle a conscience qu’elle n’est pas sur la bonne voie ou adhère à des théories fausses) peuvent-elles expliquer la difficulté à abandonner ses croyances complotistes ?

En effet, c’est plutôt la théorie de l’engagement qui explique (en partie) toute forme de radicalisation : plus on fait d’actes publics et engageants, et plus on se radicalise (escalade d’engagement), et la dissonance intervient également dans ce processus pour faire diminuer toute pensée contraire, doute, etc. J’ai retrouvé aussi la dissonance dans les annonces ratées de QAnon, c’était passionnant ces derniers mois. Le principal moyen pour les complotistes ou adeptes de sectes pour réduire leur dissonance cognitive est la preuve sociale : ils considèrent que plus il y a de gens qui y croient, plus leur théorie leur paraît vraie.

Pascal Wagner-Egger
  • Quelle part représente selon vous les TC fomentées par des États (Russie, Chine…) pour perturber la vie sociale dans les pays cibles ? Et les TC lancées dans des buts mercantiles pour faire du clic sur son site ?

Aucune idée, mais il y a actuellement un business des sites complotistes comme Égalité et Réconciliation (le site d’Alain Soral), qui repostent toutes sortes de théories du complot.

  • Vous êtes suisse romand et vous vous intéressez particulièrement aux TC dans l’espace francophone, mais le complotisme est-il aussi très présent en Allemagne ou dans la Suisse alémanique ?

Oui, il n’y a pas de différences culturelles nettes entre les pays (parfois une histoire de l’extrême droite différente). Dans nos premières études en Suisse, nous étions d’ailleurs étonnés de retrouver des taux d’adhésion assez comparables à ceux des États-Unis !

  • Pensez-vous qu’il soit possible que des complotistes radicalisés réalisent des actions violentes de nature terroriste ?

Oui, comme toute forme de radicalisation, c’est possible, même si la grande majorité des gens que l’on catégorise comme complotistes ne sont heureusement pas violents. Mais le ras-le-bol de la pandémie et des mesures, celui des Gilets Jaunes, ou la désinformation comme celle menée par Donald Trump aux États-Unis peuvent mener à la violence.

  • Êtes-vous favorable à l’instauration de l’éducation à l’esprit critique dans le cadre des activités scolaires ? Pensez-vous que cela puissance réduire la crédulité des jeunes populations et leur donner les armes pour être des citoyens éclairés ?

Oui. Comme il y a trois catégories de causes au complotisme, il y a donc trois catégories de mesures qu’on peut prendre. Au niveau social, il faudrait à mon avis réduire les inégalités sociales et instaurer un principe de précaution bien défini et limité dans le temps. Au niveau d’internet, il est juste à mon avis de bannir certains propos des grands réseaux sociaux (même si ce n’est pas une solution idéale, ce n’est pas de la véritable censure puisque ces contenus peuvent migrer sur d’autres sites, ils sont simplement moins visibles), ou de poser des questions simples sur le fond d’un article pour les gens qui veulent le reposter sur les réseaux sociaux. Finalement, au niveau psychologique, l’éducation à l’esprit critique, scientifique, aux médias sera très utile pour les adultes du monde de demain.

Entretien réalisé par Mathieu Repiquet

Pascal Wagner-Egger était l’invité de la Tronche en Live 96

Voici notre présentation et résumé du livre : https://menace-theoriste.fr/la-science-du-complotisme-eclairage-de-pascal-wagner-egger/

Le livre de Pascal Wagner-Egger « Psychologie des croyances aux théories du complot », paru en mai 2021 aux Presses Universitaires de Grenoble et préfacé par Gérald Bronner, est disponible en libraire, sur les sites de vente de livres habituels ou sur le site de l’éditeur que voici : https://www.pug.fr/produit/1917/9782706149825/psychologie-des-croyances-aux-theories-du-complot

[i]https://fr.wikipedia.org/wiki/Dissonance_cognitive#:~:text=En%20psychologie%20sociale%2C%20la%20dissonance,’une%20avec%20l’autre.

Je vous recommande le visionnage de la série OVNI (Canal+) qui prend pour cadre de sa fiction les débuts du GEPAN (Groupe d’Etude des Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés) à la fin des année 1970.

Outre la reconstitution savoureuse de l’époque, malgré les libertés que s’accordent toujours un projet artistique pour rassembler dans une trame narrative des éléments glanés ici et là, et en dépit du poids du mystère nécessaire pour créer une histoire captivante, cette série intelligente met à l’honneur les principes de la pensée critique, de l’enquête, de l’ouverture d’esprit. Un très bon programme !

La série s’ouvre sur une scène forte (spoiler) un homme en voiture dans la campagne voit tomber tout autour de lui des nuées de flamants roses. Comprendre ce mystère sera l’une des motivations des protagonistes.

Cette scène est fascinante, car elle est le résultat de l’histoire d’authentiques cas ufologiques.

Des témoins signalent avoir vu des taches lumineuses dans le ciel, se déplaçant en forme de gigantesque V. Ce signalement d’ovni, provenant de plusieurs sources (silencieux ou accompagné d’un bruit de mouvement d’air), est d’abord inexpliqué. Il fait l’objet d’une enquête au début des années 1980. Les informations recueillies sur le timing du phénomène, l’orientation du vol des lumières, la saison à laquelle on les observe, tout cela permet à l’enquêteur de proposer une hypothèse qui explique l’ensemble des données.

L’explication, fruit de réflexions examinant chaque aspect des choses, digne d’un Sherlock Holmes qui s’arrête sur des détails apparemment insignifiants pour orienter son questionnement, la voici : un vol d’oiseaux migrateurs (se déplaçant en V) au dessus d’une ville dont les lumières inondent un peu trop le ciel, peut donner l’impression de taches lumineuses en mouvement coordonné. Les flamants roses Phoenicopterus sp qui traversent justement le ciel des témoins à cette période de l’année sont les meilleurs candidats pour rendre compte des observations. Le même type de témoignage est rapporté au GEPAN bien des années plus tard, et la même explication pourra être donnée en vertu des données disponibles, ce qui renforce le diagnostic.

L’enquête est rapportée page 61 de ce livre « Les OVNIs font leur show (les dossiers de S.O n°1)» par l’enquêteur qui exige de ne pas être cité car, pour lui, l’important ce sont les faits, pas l’identité de celui qui les explique. J’ai trop de respect pour lui désobéir, mais je ne peux pas vous empêcher de rechercher en quelques clics l’identité de ce Sherlock moderne.

J’en reviens à la série de Canal+, et je suis fasciné que ces cas d’ovnis, provenant de témoins qui n’avaient pas imaginé une seconde qu’ils avaient des oiseaux sous les yeux, se soient transformés par la magie de la fiction en une saisissante pluie de flamants roses. La scène est mémorable et ne contient en définitive aucun élément proprement exotique, ce qui la rend aussi croyable qu’étrange, fertile en questions. Je me demande si cette scène, à son tour, ne va pas exercer une influence sur les futurs témoignages que recevra le GEPAN. On sait combien la fiction doit beaucoup aux témoignages d’ovnis, et combien, en retour, ces témoignages ont suivi les modes en vigueur dans la fiction (Cf le modèle sociopsychologique). Soyons attentifs aux futures interprétations des phénomène aériens énigmatiques, elles pourraient emprunter à la fiction des détails auxquels nous ne pensons pas a priori.

Nouvel épisode d’une guerre idéologique larvée dans le monde du rationalisme. Stéphane Foucart, Stéphane Horel & Sylvain Laurens sont les auteurs d’un livre qui attaque « Les gardiens de la raison » à travers une  » Enquête sur la désinformation scientifique ». Ils dénoncent une instrumentalisation des sciences pour la remplacer par une autre, la leur. En bref, c’est la même salade que l’article absurde de Bruno Andreotti dans Zilsel auquel j’avais répondu ici. Andreotti figure sans surprise dans les remerciements du livre…

On y trouve essentiellement des anecdotes, une litanie de faits (en mode cherry picking) et de procès d’intentions livrés à la sagacité du lecteur à qui revient la charge de relier les points de ce mille feuilles pour voir apparaître la vérité sous-jacente, profonde, et en quelque sorte indicible puisque suggérée, insinuée, dans les pages du bouquin. La thèse centrale révèle l’existence d’une communauté dévolue à la cause d’un conservatisme libertarien venu d’Amérique et au service (directement ou indirectement) des grandes industries.

Entendons-nous bien : 1) si tout cela était vrai, ce serait grave. 2) Les efforts des grandes puissances économiques pour influencer le public sont réels. 3) La corruption existe (chez les lobbyistes de tous les camps, et même ailleurs). 4) Les experts médiatiques prennent trop souvent la parole sur trop de sujets, et reçoivent d’avantage la parole quand elle s’aligne avec la ligne éditoriale de la structure invitante. 5) Il faudrait limiter et rendre totalement transparents les liens d’intérêt entre les détenteurs de la parole scientifique dans les média et les entreprises. 6) L’écologie est un sujet urgent, brûlant, souvent maltraité par ceux qui se piquent d’en parler. 7) Il existe une crispation déplorable d’une partie du monde « sceptique » envers les sciences humaines et sociales.

Tout cela n’autorise pas les auteurs des « Gardiens de la raison » à tirer à vue sur les acteurs du monde du rationalisme, en particulier ceux qui ont le malheur de ne pas goûter leur manque de scrupule dans la défense de leur propre agenda idéologique. Le chapitre 5  » La trollisation de l’espace public » livre des portraits saisissants de mépris de Bunker D, Matadon, Mathieu « MJE » Rebeaud, Anthony Guihur… Les jugements minables sur leur personne s’y succèdent, et on se demande bien quel but informatif est recherché dans ces pages d’une intense médiocrité.

« Ses yeux roulent comme des billes sombres dans le visage pâle de quelqu’un qui se couche tard et se lève tard. »
« Pour lui, sa « pratique » du scepticisme et le journalisme sont intimement liés. »
« Mathieu « MJE » Rebeaud change souvent de photo de profil ; certaines ont d’ailleurs été prises par Paul Gosselin/Bunker D. »
« (…) on sent chez lui une curiosité pour le métier de journaliste. Une convoitise, presque. »
« Anthony Guihur parle bien. Mathieu Rebeaud gribouille dans un carnet à spirale où une ligne rouge divise la page en deux.»

Parfois on se demande ce que c’est que le « journalisme d’insinuation ». Les auteurs en fournissent de nombreux exemples.

Je recommande la lecture des contributions de ces personnes qualifiées de trolls par nos trois juges. Vous y trouverez des analyses rigoureuses sur la mésinformation chronique de certains médias au sujet, notamment, des pesticides et des OGM ; sujets où la contradiction est tellement mal vécue par Stéphane Foucart qu’il souhaite la faire taire en usant de l’attaque en diffamation.

Stéphane Foucart a publié « La Fabrique du mensonge. Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger » (Denoël, 2013), et Stéphane Horel, « Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie » (La Découverte, 2018). Ce type d’enquête est important. Mais leur grille de lecture du monde, si l’on n’y prend pas garde, est un marteau pour lequel nous sommes tous des clous, puisqu’il suffit de soupçonner un lien quelconque, une connivence, un contrat secret pour juger. Et clou, nous le sommes d’autant plus facilement qu’il n’est pas venu à l’esprit de ces gens de nous contacter avant d’écrire sur nous (la TeB). Ils doivent s’imaginer qu’ils savaient déjà ce que nous avions à dire. La méthode aurait de quoi rendre franchement sceptique si nous ne l’étions déjà par défaut.

Il y a peut-être du vrai dans les liens d’intérêt quasi-mafieux que les journalistes nous dépeignent ; les petites histoires laborieusement égrenées au long de ces 372 pages sont peut-être les indices d’une corruption généralisée du milieu rationaliste (soit par appât du gain, soit par la faute d’une stupidité instrumentalisée par les think tank) :

« Ces dernières années, les amateurs de science ont été convertis en relais zélés et bénévoles de messages essentiellement politiques, manipulés pour propager le contenu dégriffé des industriels du toxique. » (page 322)

Mais alors on souhaiterait que nos trois héros travaillent à en faire la démonstration, c’est leur job, il est important. Le sujet ne peut pas être laissé à des nuls ou à des militants malhonnêtes, qui seraient, pour le coup, les vrais idiots utiles des vrais corrupteurs & corrompus.

Je n’ai pas les connaissances nécessaires pour évaluer la pertinence de toutes les attaques contenues dans ces pages. Il ne me revient pas de porter un jugement sur l’ensemble du livre. Mais sur certains aspects, le texte se distingue tellement peu des élucubrations complotistes dirigées contre notre travail quotidiennement depuis 5 ans, qu’il sera sans nul doute salué par les plus virulents de nos détracteurs, heureux de voir couché sur papier leurs obsessions (comme l’astroturfing ou l’accusation d’appartenir à un bord politique abhorré), et peu regardants sur l’absence de substance permettant de sortir de la lecture avec des informations pertinentes.

Les cibles de ce brûlot sont désignées comme des « défenseurs de la science autoproclamés » ce qui me pousse à m’interroger sur qui pourrait bien embrasser cette vocation autrement que de sa propre autorité. Les auteurs pensent-ils être mandatés, eux, détenir un droit supérieur à défendre la science ? Je ne me perdrai pas en conjecture, mais je souligne cette expression mainte fois répétée, elle doit bien avoir sa raison d’être.

La forte irritation (parfois légitime) provoquée chez les auteurs par les personnages qu’ils attaquent dans ce livre reste à mes yeux leur seul point commun. C’est bien faible, et bien prétentieux d’y voir une raison valable à imprimer du papier.


J’ai reçu une copie pdf du livre qui circule chez les journalistes avant sa sortie, comme c’est de coutume. Mon nom y est cité. Je vous livre ci-dessous l’intégralité des phrases qui me concernent.

Page 202, au sujet de la tribune « La culture scientifique est à reconquérir » de 2018 :

« La liste des signataires s’enrichit des noms de Alexandre, « chirurgien et entrepreneur », de Mathias Dufour et de sa soeur Héloïse, de Thomas C. Durand, « vulgarisateur » de la chaîne YouTube « La Tronche en biais », etc.»

Page 214, au sujet du groupe Humensis, dans une section titrée « Et un éditeur pour les publier tous »  (la comparaison avec le maléfique anneau unique de Sauron ne vous aura pas échappée)

« Vous avez acheté La Démocratie des crédules (2013) ou Cabinet de curiosités sociales (2018) de Gérald Bronner ? Et le livre du youtubeur Thomas C. Durand, dit La Tronche en biais, Quand est-ce qu’on biaise ? (2019) ? Ainsi que le dernier opus de Catherine Bréchignac, l’animatrice du Club Lavoisier, Le Progrès est-il dangereux ? (2019) ? Si oui, alors vos sous sont acheminés vers un seul et même bénéficiaire : Humensis, une filiale de Scor. »

NB : Thomas C. Durand n’est pas « La Tronche en Biais » qui est un projet collectif. Soit ils le savent, soit ils ne le savent pas…

Sur le même sujet, page 220 :

« Mais le premier ouvrage mis à l’honneur est celui du youtubeur Thomas C. Durand. Son livre Quand est-ce qu’on biaise ? reprend la ligne de ses émissions diffusées sous le nom « La Tronche en biais ». Se réclamant de la zététique, courtisé par l’Afis, l’auteur est un « docteur en biologie ayant travaillé sur les stress abiotiques du peuplier », mais il intervient sur bien d’autres sujets, comme l’énergie ou les études de genre. »

La profondeur du portrait vous donne une idée de celle de l’analyse. Je me permets d’indiquer que mon sale caractère personnel (le nom qu’on donne à l’insoumission des autres) n’est un mystère pour personne chez Humensis où je ne me gène pas pour exprimer des critiques sévères à propos de certains choix éditoriaux (Cf. Tronche de Fake sur Jean-Dominique Michel ou mon billet sur l’inquiétude que suscite l’ouvrage de Sylvie Cafardy), critique que je m’autorise quand les ouvrages abordent des sujets où j’ai quelque compétence. Soit dit en passant, il suffirait que tous les auteurs de toutes les maisons d’édition fassent cela pour que le paysage change.

Mon travail au sein de l’ASTEC est évoqué à quelques autres reprises. Page 270, un chapitre évoque « une croisade antigenre au nom de Darwin » et raconte ceci :

« Les partages d’information de Peggy Sastre sur les réseaux sociaux sont une farandole d’acteurs croisés dans les chapitres précédents. Avec Le Figaro, Les Inrocks9, les comptes Twitter des youtubeurs @LaTroncheEnBiais et @DebunkerDesEtoiles, et de @JeromeQuirant, un ingénieur en génie civil membre de l’Afis, Peggy Sastre fait partie des rares personnes qui s’intéressent à l’affaire Sokal au carré. »

Il se trouve que mon compère Vled Tapas est militant LGBT et sur les questions de genre ; et nous ne travaillons pas ensemble par hasard. Il se trouve aussi que le chapitre 23 de Quand est-ce qu’on biaise ? revient longuement sur le sujet du genre et sur les subtilités nécessaires pour aborder cette notion, à la fois depuis les sciences humaines et depuis les sciences du vivant (ce sera le sujet de l’épisode 10 de la Tronche en Biais que nous souhaitons enregistrer avant la fin de l’année). Ou bien les auteurs ne savent pas tout cela, ou bien ils ont fait le choix délibéré d’ignorer ces détails embêtants, de les taire, afin de pouvoir laisser entendre sur cette page que l’équipe de la Tronche en Biais participerait à une « croisade » contre les études de genre. Du journalisme d’insinuation. Je suis bien obligé de constater que les auteurs se livrent à une tromperie de leur lectorat et à une insulte à caractère diffamatoire de notre travail.

Page 145, la naissance d’un grand nombre de chaines de vulgarisation à la même époque (2012-2016) suscite ce paragraphe :

«Le « phénomène AgriSkippy » coïncide avec l’explosion du nombre de chaînes YouTube de vulgarisation scientifique, de « débunking » ou de promotion de l’esprit critique. Les chaînes « Hygiène mentale », « La Tronche en biais », « Science4All », « Science étonnante » (tenue par David Louapre a), les youtubeurs Mr. Sam, Matadon, Jordanix, Débunker des étoiles, Defakator (« On défake sur les fakes ! », proclame l’auteur), Le Réveilleur, Chat sceptique, etc. prétendent y « débunker » les rumeurs, fausses informations et autres idées reçues sur des applications scientifiques de l’industrie, certains se réclamant de la zététique. Chacun son ton et ses sujets de prédilection, mais dès lors que certains sujets sont abordés (OGM, pesticides, nucléaire, vaccins, etc.), ce sont souvent les mêmes arguments qui reviennent inlassablement, les mêmes images, les mêmes invocations de consensus scientifiques, d’ailleurs souvent imaginaires. Une constellation de blogs et de comptes Twitter opèrent en symbiose avec ce petit monde de vidéastes. Afficher un nom rigolo est un passage obligé : « Chèvre pensante », « La Théière cosmique », « Menace théoriste », « Evidence based bonne humeur », etc. »

On est dans le quasi-factuel, le superficiel et le mépris suintant. C’est le climat général de l’ouvrage.

Ce livre est la raison pour laquelle la rédaction d’Arrêt sur Image m’avait invité, en compagnie de Vled Tapas à participer à un plateau face à Stéphane Foucart et Stéphane Horel. Courageusement, ces derniers ont refusé. Ils iront sans doute parler ailleurs sans contradicteur, leurs relais dans le monde médiatique sont bien plus puissants que les nôtres. J’espère qu’ils y répéteront surtout leur phrase de conclusion, à laquelle je souscris sans hésitation :

« La science ne se fait pas sur les plateaux de télévision, dans la zone mondaine de la science ou en 140 signes sur Twitter, elle surgit de la confrontation d’arguments dans les revues, de l’accès aux données, de la transparence sur les conflits d’intérêts. Quand vérité scientifique il y a, elle sort de la bouche des savants, pas de celle des gardiens autoproclamés de la science. »


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Pour aller plus loin : réponses d’autres mis en cause.

J’ai appris, par un journaliste d’Arrêt sur Image, l’existence d’un éditorial de la revue Zilsel où je suis nommément cité. L’auteur : Bruno Andreotti, qui gère le compte Twitter caractériel, élitiste, idéologue, malhonnête et paranoïaque nommé « Groupe JP Vernant », censément canal d’expression de 59 universitaires (anonymes). Son éditorial a pour co-auteur « Camille Noûs », un pseudonyme destiné à rendre hommage à l’esprit collectif de la recherche et qu’il voudrait voir systématiquement dans la liste des auteurs des publications scientifiques. Mais pas au point d’effacer le nom de Bruno Andreotti. Bon, d’accord. N’y voyons pas le désir de B Andreotti de parler au nom de Toûs.

Rappel d’un précédent épisode où, déjà le monsieur vomissait un procès d’intention délirant à l’égard de l’ensemble des vulgarisateurs du net : https://www.linkedin.com/pulse/le-groupe-jp-vernant-insulte-la-vulgarisation-thomas-c-durand/

(J’éprouve un doute personnel sur l’existence des co-auteurs de monsieur Andreotti, car je ne veux pas croire d’emblée que plusieurs cerveaux fonctionnels puissent se rendre coupables, dans un même élan, de ces scorieuses écritures. Extension du principe de charité, en quelque sorte.)

L’éditorial n’est pour l’heure disponible qu’en support papier, mais une version numérique sera accessible tôt où tard, et vous pourrez aisément en comparer le contenu avec ma présente réaction. Le titre « Contre l’imposture et le pseudo-rationalisme » est déjà un problème puisque Bruno Andreotti signe en réalité un brûlot laborieux et fouillis contre le libertarianisme ; ce qui est son droit absolu, mais ne lui accorde pas le privilège de canarder tout le monde à l’aveuglette sans qu’on lui fasse remarquer que ça fait désordre. Je ne m’attarderai pas sur tous les errements de ce pompeux texte de 40 pages, je ne peux pas lui accorder trois jours d’analyse. Vous me pardonnerez donc de pointer seulement les choses qui m’ont sauté aux yeux. Je gage que d’autres s’appesantiront sur les âneries supplémentaires qu’il pourrait bien contenir.

EDIT : l’article est désormais disponible ici.

« La communauté pseudo-rationaliste [Telle qu’il nomme le milieu zététique] y est composée de quelques centaines de personnes, hyperactives en ligne, pour la plupart sans production scientifique (hormis quelques doctorants, souvent en thèse industrielle ou en reprise d’études). »

Bruno Andreotti devrait être familier avec les concepts de sources et de preuves. Ici, on ne sait pas de quelle communauté il parle, comment elle se définit elle-même, quel est son périmètre, et quelles données autorisent à décrire sa composition sociale. Si monsieur Andreotti parle d’une « communauté » imaginaire, qui est dans sa tête, c’est parfaitement son droit d’écrire de la fiction. Mais si, comme on est en droit de l’espérer, il veut nous parler de gens réels, de travaux réels, de problèmes réels, il faudrait qu’il ait la gentillesse de les citer pour accréditer et focaliser sa critique. On ne peut pas le croire sur parole, il devrait le savoir, je ne devrais pas avoir à l’écrire.

« Parmi les figures saillantes du milieu pseudo-rationaliste en ligne, on compte trois journalistes, Emmanuelle Ducros (L’Opinion), Géraldine Woessner, (Le Point) et Peggy Sastre (Le Point et Causeur), un animateur de télévision, Olivier Lesgourgues dit Mac Lesggy, un entrepreneur « libertarien », Laurent Alexandre, des communicants vulgarisateurs de GRDF, d’EDF, d’Orano (ex-Areva), de BASF et de Bayer, ainsi que des youtubeurs du mouvement zététique/sceptique. La tribune #NoFakeScience a récemment servi à fédérer ce milieu. »

Comment Bruno Andreotti définit-il une « figure saillante » ? Aucune explication ne nous est donnée. J’ai une hypothèse : ce sont sans doute des gens qui provoquent chez lui une forte irritation, une irritation saillante, et qu’il trouve à rattacher à la « communauté » (imaginaire ?) qu’il n’a pas su définir correctement plus haut. Je m’autorise cette hypothèse peu charitable parce que je suis membre d’associations, de pages liées au scepticisme scientifique, à la zététique, participant actif à de nombreuses discussions de la « communauté des gens intéressés par ces thèmes et les outils intellectuels proposés ». Et on n’y croise pas beaucoup les gens cités par monsieur Andreotti*. Ce ne serait pas un problème si ce monsieur parlait d’une communauté qui m’est simplement étrangère, mais si je réagis c’est qu’il souhaite me mêler à cette croisade.

* Note : Peggy Sastre a été notre invitée fin 2016 : une vraie erreur de parcours puisqu’il s’avère en effet que j’avais mal interprété sa posture critique des abus de rhétorique de certains féministes derrière laquelle se cachait un authentique travail de sape des luttes sociales. Toutefois, nous n’avons pas eu besoin des services de monsieur Andreotti pour prendre conscience de cette bourde.*


« Sur Twitter, les « Ze », les « Zet » et les autres forment une communauté solidaire mais hétérogène »

Dans le monde où je vis, les « Ze » et les « Zets » n’ont rien à voir entre eux (même si les premiers, parfois, ne se gênent pas pour entretenir une confusion qui n’aurait pas dû perturber un penseur connaissant son sujet). Pourquoi  Monsieur Andreotti ne nous fournit-il pas des éléments nous permettant de croire qu’il sait de quoi il parle ?

Page 44, à propos de Dawkins, Dennett, Hitchens, Harris… l’auteur nous parle de « leur haine de la sociologie ». Le jugement est gratuit, sans appel, sans référence. Sans rien. Merci d’être venu.

Page 23, on peut lire le témoignage d’un « ingénieur de 53 ans » censé représenter le portrait-robot du membre de la communauté [Pseudo-rationaliste]. Il l’a trouvé sur un blog de soutien à Géraldine Woessner. On lit notamment «… À la base mon seul but c’est de lancer la fusion froide…»

Si utiliser un témoignage confessant la croyance dans la « fusion froide » glané sur un blog centré sur une « figure saillante », par ailleurs définie comme cible privilégiée par l’auteur lui-même, pour illustrer ce que serait notre milieu n’est pas un acte consciemment malhonnête de Bruno Andreotti et consort, ce qui anéantirait l’intérêt de la lecture, alors il faudra conclure que le ou les auteurs n’ont aucune idée de la teneur des échanges au sein de la communauté Zet (la fusion froide et autres tocades d’altersciences telles qu’Alexandre Moatti les décrit dans son livre du même nom, y étant volontiers moquées plutôt qu’autre chose)… ce qui en fait anéantit également l’intérêt de la lecture.

La zététique est accusée d’évacuer « la dimension collective du travail de véridiction scientifique ». Rien que ça. Ca se passe page 17 :

« La zététique prétend au contraire transposer la méthode scientifique à l’échelle de l’individu comme mode d’appréhension de son environnement quotidien, le doute méthodique et l’exercice du raisonnement étant supposés lui permettre de réfuter des croyances par leur seul exercice. Comparé au rationalisme, c’est non seulement l’institution scientifique qui est congédiée au profit du seul doute, mais aussi la responsabilité du savant dans le développement technoscientifique. »

Cela aurait des chances d’être vrai si l’on ne faisait pas constamment des efforts pour rappeler l’existence, le fonctionnement, la valeur de la littérature scientifique, la fragilité des résultats isolés, l’importance de l’expertise -mais les risques d’imposture afférents-, le danger de ne pas se confronter aux avis extérieurs, etc. Cela aurait des chances d’être vrai si la « communauté zététique » n’avait pas pour credo de toujours sourcer les affirmations à l’aide de la littérature idoine. La « communauté zététique » a par exemple très bien su réagir au dévoiement de la science version Didier Raoult, précisément parce que les critiques de Bruno Andreotti-et-al sont grotesques.

Deux petites références internes sur ces sujets :

Ensuite, nous avons droit à l’épisode de Blanrue, éternelle épine dans le pied de la zététique des années 1990. Cela date de 10 à 20 ans avant mon arrivée dans le milieu, et je n’accorde aucune confiance à Bruno Andreotti pour en livrer un récit fidèle. Ce que j’observe dans le monde réel, c’est que les idées d’extrême droite sont explicitement rejetées par l’Observatoire Zététique créé après cet épisode noir, qu’elles sont antinomiques avec les valeurs de l’ASTEC que j’ai l’honneur d’avoir co-fondée, qu’elles sont aux antipodes de la pensée des véritables figures saillantes du monde zététique. Paul-Eric Blanrue est largement inconnu des nouvelles générations ; elles n’apprennent souvent son existence qu’au contact des anti-zététique (qui sont en général pro paranormal/pseudo-médecines/complot, etc) qui abusent en l’espèce de la technique du chiffon rouge et du déshonneur par association. La revue Zilsel ne devrait pas vouloir calquer sa ligne éditoriale sur ce type de vitupération.


Exemple : avis sur Blanrue de Jean-Michel Abrassart, véritable « figure saillante » du milieu sceptique.

Extrait de la FAQ de l’Observatoire Zététique : « À la question de savoir si l’Observatoire zététique soutient un mouvement ou une tendance politique liés à un parti, la réponse est non. Hormis l’extrême-droite et ses courants, toutes les tendances politiques sont ou ont été présentes au sein de l’Observatoire zététique, depuis la droite républicaine jusqu’à l’anarchisme de gauche. (…) L’Observatoire zététique désavoue donc fermement toute tentative de récupération idéologique de la zététique, particulièrement celles qui viseraient à fournir un paravent à des visées négationnistes.»


En réalité, la cible de Bruno Andreotti, c’est la technophilie du monde du scepticisme scientifique. Et là-dessus il touche quelque chose d’authentique, et pourrait donc produire une critique intéressante (mais avons-nous des raisons de croire qu’il puisse être pertinent ? Il est peut-être tombé juste par hasard…)

Plus tard, Bruno Andreotti relève un tropisme anti-écologie dans le monde du scepticisme. Et je le constate aussi. C’est un problème en partie lié à la faculté déconcertante de nombreux écologistes (politiques et internautes) à abuser de sophismes sur des questions liées aux sciences, notamment avec l’appel à la nature, et aussi probablement à l’historique de la structuration des mouvements rationalistes jadis constitués de beaucoup d’ingénieurs. Il y a une sorte de tradition de résistance à des discours jugés lénifiants qu’il faudrait interroger. Le monde zététique n’est peut-être pas toujours digne de son objectif, « douter avec raison », quand il faut prendre en considération un large contexte autour de questions complexes comme le nucléaire, les énergies renouvelables ou les OGM. Mais cet effort existe, nous y participons, nous venons de publier une conférence-débat sur l’éolien (en collaboration avec la CNDP), un an après une première portant sur l’énergie solaire (avec le CNRS). À Monsieur Andreotti de faire l’effort à son tour de prendre en considération le contexte dans lequel nous travaillons au lieu de nous traiter commodément comme autant de silhouettes honnies et interchangeables.

Quand le texte en vient à parler de moi, page 26, c’est pour citer ma participation à une table ronde en ligne où j’ai j’essayé de faire comprendre à un royaliste et à des gens aux accointances d’extrême droite ce qu’est la zététique (qu’ils avaient critiquée dans tous les sens sans rien y comprendre dans de précédentes vidéos). Là bas, j’ai défendu l’idée que la méthode scientifique est un bon outil pour corriger ses idées erronées sur le monde. Mettant les pieds dans le plat, j’ai dit frontalement que le féminisme est une chose sérieuse qu’ils devraient cesser de caricaturer, et je crois avoir obtenu d’eux en direct qu’ils acquiescent à certains de mes arguments. En allant, dans ce contexte bien précis, apporter la contradiction à des propos portant sur la zététique et la science, je n’ai jamais affirmé que tout le monde devait accepter de « parler avec l’extrême droite » ou ce genre de sottise. Il faudrait qu’en lieu et place d’un procès par contumace, les critiques soient adressées au moins un peu spécifiquement sur ce qui a été dit durant cette table ronde. Et alors, évidemment j’en tiendrai compte, comme c’est mon engagement.

Mais voici de quelle manière la sentence est expédiée :

« La prétention des zététiciens à dépasser les idéologies et la confiance accordée à leur posture de fact-checkers dans l’exercice individuel du doute(28) agissent comme facilitateurs du confusionnisme politique. Interpellé après une table ronde sur la zététique avec des youtubeurs proches de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist, de la revue Krisis et d’Alain Soral et avec Serge Bret-Morel, ex-président de l’Observatoire zététique, le youtubeur zététicien Thomas C. Durand, de la chaîne La Tronche en Biais, s’est justifié ainsi auprès des « bien-pensants de Twitter » : « Certains militants […], de toute évidence, ont cru que la zététique devait d’une certaine manière leur appartenir. […] Laissez-nous partager avec tout le monde les outils de l’esprit critique. »

Note 28 : « Outre un débat sur la rationalité dans la mise en oeuvre de génocides ou des chambres à gaz, on pouvait y entendre cette définition : «la science c’est la recherche systématique de l’erreur.»

Bruno Andreotti a dépassé les bornes sur Twitter en tronquant délibérément les propos de Serge Bret-Morel pour donner le sentiment qu’il défendait une manière rationnelle de perpétrer un génocide. La réalité du propos de Serge est tout autre : il a rappelé que la rationalité toute seule n’est pas garante de la justesse morale des actes puisqu’elle assure seulement la congruence des moyens avec les buts recherchés, et qu’il est donc nécessaire d’aller plus loin dans sa réflexion que de seulement appliquer une « rationalité » aveugle.

La manipulation à l’œuvre dans la lecture que Bruno Andreotti veut donner à cette conversation est putride, insupportable et parfaitement indigne de la part de qui voudrait en plus donner des leçons d’intégrité scientifique. J’estime que des excuses de sa part seraient bienvenues, au lieu de la surenchère à laquelle il ose s’adonner.

C’est donc à cet événement du 4 octobre 2018 que mon travail des cinq dernières années est réduit, comme une souillure indélébile et révélatrice. Pour mémoire, la Tronche en Biais, c’est plus de 200 vidéos avec plus de 100 chercheurs et chercheuses invités sur des sujets qui vont de l’énergie, à l’éthologie, de l’histoire à l’anthropologie, en passant par le climat, l’archéologie, les pseudo-médecines, la psychanalyse, etc. Les chercheurs qui viennent s’exprimer dans La Tronche en Biais sur leurs spécialités font une œuvre plus utile que l’éditorial de Bruno Andreotti pour incarner la science, susciter la curiosité, rectifier les fausses idées et inspirer de futures carrières. Je les remercie pour leur temps, leur efforts, et suis extrêmement fier de les avoir reçus.

La Tronche en Biais, c’est aussi un travail de démystification sur des croyances plus ou moins répandues mais défendues de façon très virulentes par de nombreux internautes. C’est la résistance aux lames de fond de l’opinion publique sur la chloroquine par exemple, là encore avec l’aide de chercheurs et d’experts. Ce sont aussi des formations accessibles à tous sur les outils de la pensée critique, les biais cognitifs, des conférences souvent gratuites pour stimuler la curiosité et inviter au débat sur l’utilité de la science.

Le climatonégationnisme que Bruno Andreotti  souligne chez certains acteurs (saillants ou pas ?) est étranger à mon travail et à la communauté que je fréquente. Je ne me sens pas concerné par la quasi-totalité du contenu de ce pamphlet qui échoue à poser le périmètre de ce qu’il veut dénoncer. Bruno Andreotti parle d’une « communauté » fantôme en dénonçant des personnalités avec lesquelles je ne travaille pas ou d’épisodes lointains concernant des membres de structures comme l’AFIS avec laquelle nous avons des échanges tout en conservant notre identité et notre ligne éditoriale propres.

On m’assure que ce galimatias qui ne fait pas honneur à Zilsel a été relu par dix personnes, dont des journalistes scientifiques. Cela suscite mon inquiétude sur la qualité du monde intellectuel français. Rendez-vous compte qu’en 40 pages bardées de notes et de références —sauf quand il s’agit de justifier l’existence du groupe censément visé par le papier— Andreotti et compagnie nous parle(nt) des Think tank américains, du deplatforming, des communicants de GRDF et d’EDF, de bureaucratie, de Bayer-Monsanto, des frères Koch, Claire Lehman, Steve Bannon, Alain de Benoist, Michel Onfray, Jeffrey Epstein, et Anders Breivik (!)… Pardon, mais qu’est-ce que mon nom vient faire dans ce merdier ?

Je vais vous dire mon sentiment ; j’ai eu avec l’intéressé des démêlés sur Twitter qui l’ont mis dans un tel état de rage qu’il lui faut (après m’avoir bloqué, bien sûr) m’épingler ab irato dans son bréviaire comme Aria Stark égrenant la liste de ses ennemis à exécuter. Pure interprétation de ma part, n’y croyez surtout pas plus que vous ne souhaitez accorder crédit à l’éditorial en question. Mais pas moins.

Si Bruno Andreotti pouvait organiser mieux sa pensée, il serait en mesure de dénoncer efficacement des abus de rhétorique ou des entrismes idéologiques sans injurier en même temps des personnes non concernées, qui, alors, n’auraient aucune raison de ne pas partager ses constats (moyennant que les personnes qu’il vise ne puissent en retour montrer que les accusations sont fausses. Sait-on jamais…). Mais il fait le choix de se fabriquer un golem : la « communauté des pseudo-rationalistes » sur laquelle il peut déchaîner sans entrave sa vindicte avec pour seul résultat que ceux qui connaissent le « milieu », jugeant ce monsieur mal informé ou malhonnête, ne prêtent aucune attention à ce que son propos pourrait éventuellement avoir de pertinent.

À ma connaissance, Bruno Andreotti n’a jamais eu poliment, de vive voix, pour poser des questions, donner des conseils, se faire une idée, la moindre conversation avec des membres de ce que je reconnais être la communauté zététique. Si cela s’avère, Wittgenstein lui conseillerait de se taire.

Acermendax

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La transition vers le doute, l’autocritique, la métacognition (la pensée à propos de la pensée) peut se faire dans la douleur ou dans la joie. Ou les deux. C’est un peu l’histoire que nous raconte ce témoignage que l’on m’a envoyé par mail et dont j’ai pensé qu’il pouvait être utile aux sceptiques radicaux qui, un peu comme moi, n’ont jamais eu à vivre de déconversion et n’ont qu’une connaissance indirecte des codes et du langage de la croyance. Je veux croire qu’il sera surtout utile aux autres, à ceux qui sont dans la croyance et croisent rarement une parole comme celle-ci, imagée, poétique, habitée de ce qu’un parcours spirituel peut apporter de positif à notre manière de nous parler les uns aux autres. Ce texte aura peut-être le mérite d’exprimer avec justesse le message simple que la zététique cherche à partager : le doute et la pensée méthodiques ne sont pas les ennemis des croyants.
Acermendax

Une situation peut survenir, où avançant dans la vie, nous prenons conscience que le chemin emprunté n’est pas le bon. Pire, que nous sommes en train de nous perdre. Il est ardu de s’en rendre compte et d’autant plus de prendre la seule décision rationnelle, celle de le quitter. Il y a des tas de raisons qui nous en empêchent. Il y a le prix de l’effort déjà fourni, les personnes qui y sont et que nous aimons. La peur de perdre des qualités que la nature même du sentier nous a amené à développer ou la place que nous y occupons. S’y ajoutent la peur de ne plus savoir trouver une autre direction, la peur du vide, de ne plus savoir qui nous sommes et même de ne plus savoir tout court. Bref, il y a une foule de… mauvaises raisons. J’ai moi-même longuement marché sur un tel chemin, un chemin spirituel, que j’ai souvent qualifié d’ésotérique, de mystique et même de magique. J’ai fini par prendre conscience qu’il me perdait et après avoir subi le poids des mauvaises raisons pour y rester… j’ai réussi à le quitter et à marcher librement ailleurs. Cet humble partage d’expérience s’adresse à toutes celles et tous ceux qui y marchent encore. Car si rebrousser chemin peut paraître étourdissant, une alternative s’offre à nous. Nous pouvons, au prix d’un effort certes coûteux, trier nos expériences et nos acquis afin de couper à travers champs et rejoindre, peut-être, un chemin plus proche du réel. Pour ce faire, il nous faudra nous armer d’une méthode rigoureuse et faire face à tout ce qui va à l’encontre de nos connaissances et de ce en quoi nous croyons ou souhaitons croire. Y seriez vous prêts?

Pour nous comprendre, il faut comprendre que nous avons, un jour, cherché à comprendre

Piquons tout de suite, mon parcours est un lieu commun. J’ai commencé à vivre vers vingt ans des expériences que je ne comprenais pas. J’ai cherché à comprendre. J’ai fini par trouver. J’y ai vu un chemin et comme tant d’autres je m’y suis engouffré. De recherches en rencontres, j’y ai approché tous types de gurus, de maîtres, parfois des esprits, des âmes éveillées, des prophètes, de très nombreux guérisseurs ainsi que des milliers d’hommes et de femmes qui ensemble partagent une certaine interprétation du monde et garnissent, par leurs présences loyales et fidèles, des communautés rassurantes, chaleureuses.

Chacun et chacune, à travers leurs confessions, partageaient un vécu similaire. Les explications apportées ne se présentaient cependant jamais seules, toujours causées par un phénomène plus vaste ayant une cause surnaturelle liée à la nature nécessairement divine de nos êtres. Cette supposée rationalisation constituait de fait un corpus de croyance très précis – bien que la plupart de mes compagnons refusaient de s’entendre qualifier de croyants. Ce corpus de croyance je l’ai à chaque fois enfilé sur moi tel un vêtement de soie au travers duquel le monde prend une autre teinte. A chaque nouvelle expérience, j’ai pu enfiler une nouvelle couche de croyance et chaque nouvelle couche de croyance me préparait un peu mieux à la prochaine expérience.

Heres hoping de Niki Hare – 2013

Marchant à leurs côtés j’ai pu affiner mes apprentissages et éclairer ce sentier semblant se déployer devant moi. J’ai eu l’honneur de prendre la mesure de techniques terriblement efficace de méditations, de mouvements énergétiques, de rituels ésotériques, de magie noire et blanche, de canalisation et de pensées créatrices. Sur ce sentier j’ai vécu, au plus profond de mon corps, des expériences mystiques intenses, parfois transformantes, régulièrement subjectives. Écouter les expériences des uns et des autres, y accoler une valeur, dévoilait subtilement les contours d’une lancinante hiérarchie. Être familiarisé à sentir sur commande l’Énergie traverser son corps ou simplement en guérir une partie malade. Ouvrir son troisième œil ou activer sa Kundalini. Lire dans un corps des traumas et des peurs secrètes. Admirer, les yeux fermés, des images en couleurs plus vives encore que lorsque ces mêmes yeux sont ouverts. Sentir son être dépasser son corps, l’envelopper, même le brûler. Le sentir toucher les étoiles. Toucher les morts. Voir les auras, les entités, les démons et les anges. Se battre avec des dragons. Embrasser le choix de son destin, celui aussi de ses proches qui souffrent. Passer commande à l’univers et contempler les synchronicités se succéder. Dans le même temps – et sans cynisme – accueillir la réalisation d’évènements non souhaités pour parvenir en acrobate, à leur dénicher un sens profond et cohérent avec le Tout. Entendre la vie en toutes choses et converser allègrement avec les plus beaux représentants de la nature, tels les arbres ou les oiseaux – très peu avec les tiques ou les virus il faut l’avouer.

Ce voyage pris vingt années durant lesquelles un difficile chemin intellectuel a pu, peu à peu, illustrer sous mes yeux les formes de la vaste et complexe mosaïque des différents mondes invisibles. Comme d’autres, et sur la base de mes intuitions,  je me suis efforcé à la théoriser jusque dans ses détails, à dessiner leurs structures, leurs hiérarchies, leurs panthéons. J’ai tâché non sans peine d’établir l’équilibre entre des concepts venus d’orients ou d’Amérique et leur corollaire christique, de relier les implications délicates et contre-intuitives du karma, du libre arbitre, avec la co-création.

Une ascension personnelle où qualifié tantôt de vieille âme, d’enfant Indigo, d’Atlante ou autre Rimpoche, j’ai pu finalement accepter mon incarnation en Humain, véhicule suprême des formes de l’univers où, fait éloquent, toutes les âmes se pressent pour s’y incarner. S’est peu à peu densifiée l’aura finalement très banale d’un être de Lumière – pas moins que ça – qui avance gaiement sur le chemin spirituel. Celui d’un être qui sait ce dont les gens parlent, lorsqu’ils parlent d’énergie, d’âme, de Dieu, de vivre dans la Joie, dans l’ici et le maintenant. De tout ça, profondément, j’en étais constitué. Ainsi, une fois seul, pourtant au milieu d’autres, j’observais d’en bas, le point culminant de la montagne sacrée au bout du chemin, plus haut encore que là où se posent les illuminés, où ce qui fait sens au dessus du sens de la vie s’éteint pour enfin accueillir en soi l’idée éternelle de la mort et d’avoir à revenir, éternellement aussi, à la vie.

Alors tu le sauras, car cela sonnera juste

Ça sonnait plutôt bien en effet. Ce malgré qu’il fut toujours très coûteux de chercher à tisser une cohérence entre les différents niveaux de croyances. Mais j’avais beaucoup de chance et peu de raisons de remettre ma vision en question. Une certaine sagesse englobait ma vie. Un optimisme régissait mon quotidien et très peu de problèmes m’atteignaient. Ma vie épurée était dénuée des contraintes largement subies par mes contemporains. Mon corps peu exposé aux souffrances physiques. C’étaient comme si des forces agissaient au mieux dans ma vie et donnaient des résultats concrets. Il était confortable de leurs assigner une nature magique et méritoire et de tâcher d’améliorer le monde en méditant depuis le tapis du salon – les facteurs sociétaux, familiaux ou ethniques étant bien trop prosaïques et de plus, embarrassants dans l’effort. Par ailleurs, la confiance dans les expériences vécues, soutenues par des rhétoriques collectives, me soulageait et m’aidait à lâcher-prise du désir de cohérence. Car en réalité, au moindre doute, il n’y avait qu’à simplement arrêter de réfléchir et se rappeler à la plus simple des consignes : écouter et suivre son cœur.

Just because de Niki Hare – 2013

Tous ensemble s’alignant, c’est ainsi que l’édifice se renforce, tout contribue à confirmer la même interprétation quasi-religieuse de nos expériences. Nos perceptions resserrent leurs filtres, confortées par nos rencontres, nos lectures, les algorithmes. Au fil du temps, tels des marcheurs synchronisés, nous tissons, en conscience et pourtant bien malgré nous, des relations dramatiquement hiérarchisées, intéressées et compromettantes. Interactions qu’humblement nous qualifions de relations authentiques.

Je ne suis pas tombé dans une secte, ni dans une religion. Mais je suis devenu croyant, un peu sans m’en rendre compte. Je suis devenu croyant, comme tant d’autres avant moi. Un de ceux qui ratisse large et enfile les perles venant tantôt de l’Hindouisme, du Bouddhisme, du Soufisme, du Nouvel Âge, d’un certain Christianisme, et d’autres influences encore. Entre chacune d’elles, un liant, teinté des plus belles couleurs de la connaissance découlant de la vraie science – celle inspirée par la Lumière et l’Amour –  et comme simple fermoir de ce beau collier, des témoignages et milles rumeurs érigés au rang de preuves. Et en effet tout concordait à ce que cela sonne juste.

Comment tu sais ce que tu sais? Pourquoi tu crois ce que tu crois?

Se présentait pourtant à moi une réalité qui ne sonnait pas juste. Ce sentier est peut-être celui de la Vérité, il n’empêche qu’il est parsemé aussi de mensonges, d’erreurs et de balivernes. Une intense dissonance cognitive me bousculait entre la teneur des faits que j’observais et l’incohérence des modèles spirituels que j’avais accumulés toutes ces années. Une tension interne inconfortable naissait de la contradiction entre la marche du monde et les prophéties qui ne se réalisaient jamais – chaque année devant être la fameuse *Année* avec au choix, l’Apocalypse, la révélation, le déluge, la montée en conscience collective, etc etc…

Ces contradictions interpellaient beaucoup de monde et je n’échappais pas au questionnement. L’édifice de mes croyances s’effritait par endroit, subissant des assauts de  rationalité. Je les ignorais allègrement et tendais même, en réaction, vers des comportements plus radicaux encore. Mais ces questions revenaient comme chuchotées. Ces murmures m’interrogeaient à nouveau, Qu’est ce qui fait que tes pratiques te font grandir ? Quelle y est la place du silence, de la présence, de l’accueil ? As-tu jamais vécu quelque chose de fort qui se soit passé en dehors du corps? Sont-ce tes expériences dans le corps ou tes croyances qui te font grandir ? Que sais tu vraiment de ce qu’est un corps ? Que comprends tu vraiment de ton cerveau, de ses biais, téléologique et anthropomorphique ? Comment fais-tu la différence entre un maître et un charlatan ? Entre ton mental et ta raison ? Tes croyances ne se situent-elles pas dans ton mental ? Que pourraient-elles combler en toi ? Qu’en disent ton corps et ta raison, pas ton mental, ta raison ? De toutes les expériences paranormales que tu as vécues y en a-t-il, ne serait-ce qu’une seule pour laquelle l’explication d’un phénomène corporelle ne serait pas du tout envisageable ? Quel outil pourrais-tu user pour mieux comprendre ce que tu vis ?

Quel outil ?… C’est important de savoir appréhender le monde. Nous avons besoin de savoir si la pomme que nous allons manger ou l’eau que nous allons boire sont bonnes ou mauvaises. Sonner juste et suivre mon cœur sont deux outils qui ne m’empêchaient pas de me tromper. Il me sonnait juste que la pomme et l’eau soient bonnes, de plus mon cœur m’y invitait. Mais des mauvaises pommes et de la mauvaise eau, j’en ai croisées. Et j’ai vu énormément de gens, les porter à leurs bouches.

Je me suis donc mis en quête d’un nouvel outil pour appréhender le monde. J’ai décidé d’utiliser une méthode rationnelle et empirique et de m’attaquer à tout ce que je savais et vivais afin de reprogrammer mon être en conscience et dans la joie. Puis j’ai pris l’intime décision de faire de ma vie une vie sans croyances, sans superstitions et de reconstruire brique par brique sur la seule fondation vraiment à ma portée, qui plus est le siège de toutes mes expériences: Le Corps.

And what now de Niki Hare – 2014

Pour cela, j’ai balayé d’un revers de main toutes mes définitions du réel et celles de la matière, de l’invisible, ainsi que tous ceux et celles que je définissais comme légitimes à enseigner. J’ai brutalement déconstruit tout ce que je savais et tout ce que j’avais vécu. J’ai établi un socle de connaissances plausibles et rationnelles et j’ai affûté une méthode d’évaluation de ce qui peut l’être.

Puis est venu le moment de confronter mes certitudes et mes croyances à l’aune de ce nouveau spectre. J’avais toujours cru posséder un esprit critique mais n’avais jamais questionné ni mes croyances ni mes connaissances. Je revendique des milliers d’heures d’écoutes de grands sages, des centaines de livres lus, mais je n’avais jamais accordé de temps à la contradiction. J’avais toujours été curieux mais je n’avais jamais offert cette curiosité à la science tout court et les messages pourtant clairs qu’elle transmettait. S’est intuitivement imposée l’étude de ce que postulaient vraiment la physique quantique et la médecine scientifique mondiale, les sciences cognitives et la biologie, les sciences du paranormal et les psychologies sociales.

Est apparue fine et fragile, la protection que consentaient aux croyances des lectures symboliques ou métaphoriques, et s’est dévoilé à mes remords grandissants ce qu’elles sont à l’os : des interprétations du monde maladroites absolument déconnectées du réel, anthropocentrées, dogmatiques et réactionnaires. Au mieux, des béquilles malhabiles et au pire des armes dangereuses pour soi-même, limitantes et incapacitantes. Le fait est que je ne pouvais plus admettre que nous ayons besoin de cela pour grandir. 

C’est en suivant mon cœur – mais aussi ma raison- que je l’affirme aujourd’hui : les croyances ne nous font pas grandir. Je suis navré si je blesse, mais nous ne sommes pas des êtres de lumière. Nous ne sommes pas non plus des êtres quantiques. Il n’existe pas d’enfant indigo ou de cristal. Nous n’avons pas choisi nos incarnations, nous n’avons pas de mission de vie, et pire que tout, elle n’a sans doute aucun sens. Nous ne sommes pas traversés par une énergie divine. L’homme n’est pas un être suprême et il n’y a probablement pas de Dieu, encore moins à notre image. La mort inéluctable est parfois évitable et la maladie n’est pas une formidable chance programmée dans notre destin. Il n’y pas de vie après la mort, ni d’au delà, ni de royaume où ressusciter. Quand nos proches meurent, ils meurent. Aucun autre sort ne nous attend. L’âme n’a aucune plausibilité. Quant à la conscience elle n’apparaît probablement qu’après le corps. Le monde invisible et tous ses représentants n’existent que dans nos schémas mentaux et nos schémas mentaux ne créent pas la réalité qui nous entoure. L’univers ne travaille pas pour nous et le karma n’apportera jamais que souffrance et culpabilité. Non, l’observateur ne créé pas le monde qu’il observe et tant mieux, car l’univers n’est ni juste ni injuste et la loi de l’attraction est une fraude. Le Monde Est. La Nature Est. Ni bonne ni mauvaise d’ailleurs. La nature humaine est une illusion, nous sommes tout juste un organisme qui avance. Nous ne sommes rien d’autre qu’un corps. Un corps qui n’est là que pour survivre. Point.

Chassez le corps, il revient au galop

Ce faisant, notre corps explore, il expérimente et s’il vit son existence à travers une conscience de lui même c’est que celle-ci fut un avantage à sa survie justement. Il s’agit là d’une chance inouïe d’apprécier la vie humaine en contraste avec son incroyable improbabilité. De goûter au monde à travers ce corps et cet enthousiasmant privilège de vivre le lever et le baisser de rideau et entre les deux d’être acteur d’un film incroyable et très probablement unique qui prend place seulement en ce moment dans l’univers. De toucher la pureté de cette immense beauté qu’est le fait, pourtant anodin à l’échelle des galaxies, d’être un humain en vie ici et maintenant. De sentir au plus profond de nous même la résonance du big bang, de s’imaginer rempli des souvenirs transportés par chaque brin de notre ADN depuis l’apparition de la vie sur terre. De regarder nos molécules danser en interaction avec le monde qui nous entoure et de comprendre et choisir en conscience que danser dans l’Amour et la Joie ne modifiera pas la marche de l’univers mais sera tout de même vachement plus chouette à vivre. C’est probablement là que se trouve le sens à donner à la vie. Interroger ses connaissances, partir du réel, vivre dans la matière au milieu de ce grand tout est une source d’humilité plus grande encore que tout autre enseignement spirituel.

Dont look back de Niki Hare – 2014

S’y lit également en filigrane la démonstration la plus enthousiasmante des forces et du magnifique potentiel du corps humain, – animal imparfait dont certaines faiblesses et défaillances seront insurmontables – mais l’habiter, y être présent et à l’écoute sont vraisemblablement les attitudes qui nous feront nous sentir plus vivants, plus connecté au monde, aux autres, et capables de mieux vivre.

A titre personnel, mettre à nues mes croyances m’a par ailleurs révélé ce qu’elles comblaient en moi. Les croyances comblent souvent quelque chose en nous. Les confronter c’est d’une part réaliser ce dont il s’agit, d’autres part se prémunir de leurs retours. Aujourd’hui le monde m’apparaît – à certains égards toujours dramatique certes – cependant cohérent. Ne cherchant plus à justifier l’injustifiable ni à trouver un sens à l’insensé, j’ai désamorcé nombre de tensions internes. La sagesse qui englobait ma vie demeure et l’humilité se fait plus grande. L’optimisme est toujours installé dans mon quotidien et ma vie continue à se dérouler épurée et chanceuse. Je tâche toujours de vivre dans l’Amour et au plus proche de l’instant présent.

Je maintiens un certain nombre de pratiques dans des formes plus épurées où priment le silence et la présence, tout simplement. Conséquence enthousiasmante : les effets sont d’autant plus intenses et profonds et je vis toujours des expériences… que je ne comprends pas. Tout en les accueillant je n’y étiquette aucune croyance et je ne cherche plus à les expliquer. Je sais que petit à petit, la connaissance progresse et la science apportera des explications cohérentes et rationnelles sur les phénomènes infiniment complexes qui se déroulent en chacun de nous et saura décrire les forces, éminemment naturelles, qui sont en jeux. En attendant, ces expériences je les vis, je me les réapproprie. Ainsi, au plus profond de mon être, elles me changent, m’allègent et me font grandir.

Cela fonctionne et là, peut-être, se trouve l’essentiel.