Blog - A la une

QUIZ — Êtes-vous dans une secte ? Autodiag en 20 questions

— Parfois, ce que l’on appelle une secte commence simplement par une relation où l’on perd le droit de douter —

 

Les sectes, c’est quelque chose d’un peu difficile à décrire parce que chaque situation est différente, et que beaucoup d’entre elles ne ressemblent pas aux caricatures très amusantes que l’on voit dans les films ou les sketchs.

Ce qui est au cœur du phénomène sectaire, c’est le principe d’emprise : un individu gagne progressivement une influence exorbitante qui éteint l’esprit critique, et qui pousse les adeptes à faire des choix déraisonnables dans le seul intérêt du maître à penser, en dépit des préjudices que cela peut leur causer.

En France, la loi About-Picard de 2001 a introduit dans le droit l’idée qu’un état de sujétion psychologique ou physique peut être exploité par une personne ou par un groupe. Cela ne règle pas toutes les difficultés de définition, mais cela montre que l’emprise constitue un problème assez sérieux pour avoir reçu une traduction juridique.

Les promesses métaphysiques d’un gourou religieux sont évidemment de nature à produire de l’emprise, mais en réalité n’importe quelle relation peut glisser vers une asymétrie toxique où s’installe une autorité de plus en plus indiscutable. Les chercheurs parlent d’ailleurs plus volontiers de group psychological abuse ou de coercive control — contrôle coercitif — pour décrire un ensemble de contraintes répétées qui réduisent peu à peu l’autonomie d’une personne : contrôle de l’information, sanction du doute, isolement progressif, dépendance matérielle, captation du temps, coût de sortie. Un groupe dangereux commence souvent par offrir du sens, du soutien, une identité, parfois même une méthode. Le risque apparaît quand cette appartenance se paie par la perte progressive du droit de penser, de partir, de consulter ailleurs, de garder ses proches, de décider pour soi.

Je voudrais donc vous proposer un jeu pour évaluer votre engagement dans une relation — qu’elle soit dans un groupe, dans un couple, dans une relation professionnelle ou thérapeutique — à la lumière des critères qui définissent l’emprise mentale.

Vous allez voir que parfois les signes sont ambigus et que nous ferions bien d’être prudents dans notre jugement.

Allons-y !

 

 

Ah — et puisqu’il ne faut jamais manquer d’être d’abord attentif à penser contre soi, je prendrai pour exemple le mouvement sceptique, la culture zététique et les figures d’autorité qu’on y trouve pour incarner les questions.

Nous ne devons jamais oublier que si une dérive sectaire devait un jour surgir « chez nous », elle emploierait notre vocabulaire, s’habillerait de nos concepts, tordrait le sens des mots sans en changer la surface. Une pensée tribale pourrait continuer à donner l’illusion d’être raisonnable, parce qu’elle possède un cadre local de cohérence à l’intérieur duquel les membres se prouvent sans cesse qu’ils ne sont pas dans une secte — c’est presque toujours ainsi que cela fonctionne. Et l’on s’en rend compte toujours trop tard.


En avant pour un petit vadémécum de 20 questions à se poser dans 6 grandes catégories. Chaque fois qu’une question allume une alerte, vous marquez un point.

1) Doute, contradiction, information

  1. Peut-on contredire publiquement sans punition sociale ou exclusion déguisée ? (Je parle de critiques un minimum polies, tout de même. Vitupérer un chapelet d’injures n’entre pas dans le périmètre de ce test.)
  2. Le groupe accueille-t-il des sources externes critiques, ou les attribue-t-il automatiquement à l’ignorance, la jalousie ou la mauvaise foi — sans jamais vraiment les examiner ?
  3. Les mots valorisés par le groupe — science, rationalité, méthode, doute, peer review — servent-ils à argumenter… ou à disqualifier l’adversaire ?
  4. Le groupe possède-t-il un vocabulaire interne — slogans, étiquettes moralement disqualifiantes, novlangue — qui rend les désaccords presque impossibles à formuler de l’intérieur ?

2) Règles, gouvernance, contre-pouvoirs

  1. Les règles s’appliquent-elles aussi aux personnes influentes — leaders, anciens, figures publiques — ou certains statuts les placent-ils au-dessus ?
  2. Existe-t-il de vrais contre-pouvoirs : modération indépendante, droit d’appel, lanceurs d’alerte protégés, audits, instances de contrôle ?
  3. Les décisions importantes — finances, sanctions, risques — sont-elles transparentes et révisables, ou opaques et non négociables ?
  4. Quand le groupe commet une erreur, quelqu’un en assume-t-il publiquement la responsabilité, avec des conséquences traçables ?

3) Fins, moyens, proportion

  1. Le groupe respecte-t-il vos limites de temps, d’énergie, d’argent et de disponibilité — ou tous les sacrifices sont-ils a priori avalisés au nom de la cause ?
  2. L’urgence morale, spirituelle, politique ou thérapeutique sert-elle à court-circuiter les garde-fous ordinaires — du type « la fin justifie les moyens » ou « la situation est trop grave pour tergiverser » ?
  3. Des comportements agressifs, illégaux ou humiliants sont-ils excusés, glorifiés, ou présentés comme inévitables au nom de la lutte ?

4) Appartenance, isolement, sortie

  1. Vos liens extérieurs — famille, amis, soignants — sont-ils présentés comme suspects, naïfs ou dangereux dès qu’ils résistent au groupe ?
  2. Peut-on partir sans payer un prix exorbitant : diffamation, chantage affectif ou financier, campagne de discrédit, excommunication ?
  3. Les anciens membres sont-ils décrits de façon systématiquement dégradante — traîtres, malades, vendus, lâches — de sorte que personne n’ose envisager de les imiter ?

5) Santé, corps, confusion

  1. Le groupe intervient-il dans votre sommeil, votre alimentation, votre sexualité, vos trajets, vos horaires ou votre disponibilité — au nom d’une mission supérieure, de la loyauté, ou de la pureté ?
  2. Les avis médicaux, psychologiques ou juridiques extérieurs sont-ils découragés ou systématiquement discrédités quand ils contredisent le groupe ?
  3. Les règles changent-elles selon l’humeur du leader, l’intérêt du moment ou le degré de loyauté attendu — au point qu’il devient impossible de savoir à l’avance ce qui vous sera reproché demain ?

Cette instabilité, volontaire ou entretenue par le fonctionnement du groupe, est l’un des mécanismes les plus efficaces de l’emprise : elle vous maintient dans un état d’alerte permanent et de dépendance à l’interprétation de l’autorité.

6) Argent, travail, leadership

  1. Les flux d’argent sont-ils clairement documentés, et les contributions financières restent-elles libres de toute pression affective, morale ou hiérarchique ?
  2. Une personne ou un petit cercle concentre-t-il l’admiration, l’argent, l’information et le pouvoir de sanction ?
  3. Votre avenir hors du groupe — études, carrière, amitiés, autonomie matérielle — se rétrécit-il sans bilan honnête de ce que cette appartenance vous coûte ?

Au terme de ces 20 questions, je ne vais pas analyser votre score en catégories — de zéro à cinq, de cinq à douze, et ainsi de suite — parce que ce serait parfaitement artificiel. Le vrai résultat, c’est votre propre regard sur cette liste, et les doutes ou les alertes qu’elle suscite en vous.

 

Comment réagir ?

À partir de là, votre premier réflexe sera peut-être d’en parler à une figure du groupe — au leader, à un ancien, à quelqu’un en qui vous avez confiance là-dedans. C’est compréhensible, c’est naturel. Mais c’est aussi exactement ce qu’un système d’emprise vous prépare à faire : quand vous nommez vos doutes à l’autorité en place, vous lui fournissez une cartographie précise de vos failles. Elle sait désormais où appuyer, quoi rassurer, quel contre-discours déployer pour refermer la brèche que vous venez d’ouvrir.

Si vous voulez vraiment tester la présence d’une emprise, commencez par vous demander si vous seriez matériellement et humainement capable de vivre hors du groupe. Si la réponse est non — ou si vous n’êtes même pas sûr — alors avant tout discours, avant toute confrontation, il s’agirait d’abord de reconstituer les conditions concrètes d’une sortie possible : sécuriser vos documents, votre argent, vos accès numériques, vos liens extérieurs. Puis parler à une personne de confiance hors du groupe — un proche, un médecin, un professionnel.

Si vous concluez de ce questionnaire que vous êtes hors de danger : tant mieux. Mais n’oubliez pas que ce sentiment d’être à l’abri est exactement celui qu’éprouve un adepte quand il croit au pouvoir protecteur de son gourou.

D’ailleurs…

Et si cette liste de questions était précisément conçue pour vous amener à baisser votre garde, à me faire confiance à moi, et à vous méfier de tous les autres autour ? Eh oui — il faut toujours rester en mouvement, et se demander régulièrement si l’on ne pourrait pas avoir tort de penser ce que l’on pense. Cela ne fera pas de nous des génies qui ont toujours raison. Mais cela nous évitera de nous enfoncer dans l’erreur.


Autour du quiz

La grille a été construite comme un outil de repérage, à partir de trois familles de sources : les critères institutionnels français sur les dérives sectaires, la littérature psychologique sur l’abus psychologique en groupe, et les travaux sur l’influence indue, le contrôle coercitif et les mécanismes de soumission dans des groupes fermés.

Les 20 questions reprennent donc des dimensions récurrentes dans cette littérature : contrôle de l’information, isolement, atteinte à l’autonomie, pression financière, rupture avec l’entourage, centralisation du pouvoir, instabilité des règles, contrôle du corps, disqualification des anciens membres et coût de sortie. La Miviludes identifie notamment la perte d’esprit critique et d’autonomie, la rupture avec l’environnement d’origine, le dénigrement du monde extérieur, les exigences financières, les atteintes à l’intégrité physique ou psychique et les risques liés à la santé comme des critères de dérive sectaire.

La partie psychologique s’appuie surtout sur les travaux de Rodríguez-Carballeira, Saldaña, Almendros et leurs collègues, qui proposent une taxonomie de l’abus psychologique en groupe. Leur définition met l’accent sur l’application continue de stratégies de pression, de contrôle, de manipulation et de coercition visant la soumission de la personne au groupe. Leur taxonomie distingue plusieurs familles de stratégies, dont le contrôle de la vie personnelle, le contrôle de l’information, la manipulation émotionnelle, l’isolement et l’imposition d’un système d’autorité.

Les questions ont aussi été croisées avec des instruments existants, notamment la Psychological Abuse Experienced in Groups Scale (« Échelle d’abus psychologique vécu en groupe »), conçue pour évaluer des comportements abusifs explicites et subtils dans des contextes groupaux. L’étude de validation indique que cette échelle couvre un large éventail de conduites abusives et qu’elle corrèle avec une mesure antérieure de l’abusivité groupale.

Enfin, certains items s’inspirent de la littérature sur l’influence indue et le contrôle autoritaire, avec prudence sur les modèles militants ou cliniques comme le modèle BITE de Steven Hassan. Son intérêt vient de la distinction entre contrôle du comportement, de l’information, de la pensée et des émotions ; sa limite vient du fait que ce modèle reste plus discuté que les taxonomies psychométriques publiées par l’équipe de Rodríguez-Carballeira.

Cette grille sert à repérer des signaux d’alerte documentés, sans se substituer à une analyse juridique ou clinique.

 

Acermendax

Références

  • Antelo, E., Saldaña, O., & Rodríguez-Carballeira, Á. (2021). The impact of group psychological abuse on distress: The mediating role of social functioning and resilience. European Journal of Psychotraumatology, 12(1), 1954776. doi: 10.1080/20008198.2021.1954776.
  • Hassan, S. A., & Shah, M. J. (2019). The anatomy of undue influence used by terrorist cults and traffickers to induce helplessness and trauma, so creating false identities. Ethics, Medicine and Public Health, 8, 97–107. doi: 10.1016/j.jemep.2019.03.002.
  • La Gamma, M., Bardavío, C., Velasco, J., Flores, P., Rodríguez, R., & Moyano, M. (2024). Psychological abuse in jurisprudence associated with cults and manipulative groups: A transcultural study on five convictions. Journal of Aggression, Maltreatment & Trauma, 33(10), 1195–1211. doi: 10.1080/10926771.2024.2394073.
  • Rodríguez-Carballeira, Á., Saldaña, O., Almendros, C., Martín-Peña, J., Escartín, J., & Porrúa-García, C. (2015). Group psychological abuse: Taxonomy and severity of its components. The European Journal of Psychology Applied to Legal Context, 7(1), 31–39. doi: 10.1016/j.ejpal.2014.11.001.
  • Saldaña, O., Rodríguez-Carballeira, Á., Almendros, C., & Escartín, J. (2017). Development and validation of the Psychological Abuse Experienced in Groups Scale. The European Journal of Psychology Applied to Legal Context, 9(2), 57–64. doi: 10.1016/j.ejpal.2017.01.002.

 Autre source

  • Miviludes. Comment identifier une dérive sectaire ? (Source)
0 réponses

Laisser un commentaire

Rejoindre la discussion?
N’hésitez pas à contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *