Pourquoi fait-on confiance à la science ?
Réflexions à partir de la revue de synthèse : Iordanou, K., Antoniou, A., & De Vos, M. (2026). Public Trust in Science: A Systematic Literature Review. Journal of Academic Ethics, 24, article 56. DOI : 10.1007/s10805-026-09732-5.
La confiance dans la science se joue aujourd’hui dans un espace saturé de conflits : santé publique, climat, vaccins, pesticides, intelligence artificielle, alimentation, énergie. Les désaccords scientifiques se cristallisent autour des appartenances politiques, des identités religieuses, des récits complotistes et des usages des réseaux sociaux. Une revue systématique publiée en mars 2026 dans le Journal of Academic Ethics propose une cartographie utile de ce qui nourrit ou fragilise cette confiance. Ses auteurs, Kalypso Iordanou, Antonis Antoniou et Maura De Vos qui travaillent sur le campus chypriote de l’université britannique de Central Lancashire, ont analysé 124 études empiriques portant sur la confiance du public dans la science.
La question posée paraît simple : de quoi dépend la confiance envers la science ? La réponse oblige à quitter l’explication paresseuse par l’ignorance du public. Le modèle du “déficit de connaissance”, selon lequel la défiance viendrait surtout d’un manque d’information scientifique, explique mal les phénomènes observés. Les auteurs défendent une approche en écosystème : la confiance dépend à la fois des caractéristiques du public, de la manière dont les messages scientifiques sont formulés et des pratiques des scientifiques eux-mêmes (Fig 2) C’est pourquoi la revue organise les résultats en trois ensembles : le récepteur, le message et la source.
Le récepteur désigne les valeurs, croyances, orientations politiques, croyances religieuses, niveau d’éducation, croyances épistémiques et dispositions complotistes des publics. Le message désigne le canal, le ton, la présentation du consensus, l’explication de l’incertitude, les supports utilisés. La source désigne les scientifiques, les institutions, les méthodes, la transparence, l’intégrité, la reproductibilité et l’ouverture des pratiques de recherche.
Le récepteur
Les résultats sur le public confirment un point majeur : la confiance dans la science dépend fortement des visions du monde.
Le facteur le plus étudié dans le corpus est l’orientation politique. La revue recense 32 articles qui trouvent une association entre croyances politiques de droite, conservatrices ou populistes et confiance plus faible dans la science. Vingt-et-une de ces études viennent des États-Unis ; les autres viennent surtout d’Europe, avec quelques travaux en Australie et une étude multinationale portant sur vingt pays. Les auteurs précisent que les tailles d’effet sont faibles à modestes. La tendance est celle-ci : lorsque la science est perçue comme une autorité liée aux élites, à l’État, aux universités ou aux agences publiques, les publics marqués par un imaginaire populiste lui accordent moins facilement leur confiance.
Les croyances complotistes pèsent également. Elles transforment les désaccords scientifiques en indices de manipulation, les institutions en appareils de dissimulation, les corrections méthodologiques en aveux de fraude. Le complotisme modifie la fonction même de la preuve : une donnée contraire au récit devient suspecte parce qu’elle contredit le récit. La science perd alors son statut de méthode d’arbitrage ; elle se trouve ramenée au rang d’un discours de pouvoir parmi d’autres.
Attention — Cette dynamique dépasse le complotisme. Des travaux sur le biais de confirmation montrent que la confiance accordée à un résultat scientifique dépend aussi de sa compatibilité avec les croyances déjà installées. Dans une étude menée auprès de 414 enseignants allemands, Kirstin Schmidt et ses collègues observent que les participants font davantage confiance aux résultats de recherche en éducation quand ceux-ci confirment leurs croyances préalables, et moins quand ils les contredisent. Notre confiance dans la science fonctionne trop souvent comme une forme de clientélisme où nous choisissons les résultats qui nous plaisent. C’est particulièrement vrai lorsqu’on a de fortes convictions préalables.
Le niveau d’éducation joue un rôle plus complexe. Plusieurs études associent une formation plus élevée à une confiance plus forte dans la science, mais cette relation varie selon les sujets. Sur des thèmes fortement politisés, l’éducation renforce parfois la capacité à défendre une position préalable plutôt qu’à réviser son jugement. Le point décisif semble alors moins résider dans l’accumulation de connaissances que dans les croyances épistémiques : comprendre comment une connaissance se construit, se teste, se corrige, se discute et se stabilise.
Ce résultat éclaire directement les enjeux de l’éducation critique. Apprendre des faits scientifiques c’est important, mais apprendre le fonctionnement de la preuve compte davantage dans les controverses. La confiance informée repose sur la compréhension des méthodes, des incertitudes, des degrés de preuve, du rôle du consensus, des conflits d’intérêts et des mécanismes de correction. Une société exposée à des crises sanitaires ou climatiques a besoin d’individus capables de distinguer désaccord scientifique réel, controverse artificielle et exploitation idéologique du doute.
Le message
La forme des messages modifie aussi la confiance. Les études recensées montrent l’importance de la crédibilité du canal, de la clarté des supports, de la présentation du consensus et du ton employé. La communication du consensus scientifique tend à renforcer la confiance et l’acceptation des résultats. Les messages agressifs, les controverses mises en scène comme des affrontements de personnes, les discours trop péremptoires ou trop enthousiastes fragilisent la perception d’expertise et d’intégrité.
L’incertitude scientifique constitue un point sensible. Présentée brutalement, elle peut donner l’impression d’une faiblesse. Expliquée correctement, elle montre au contraire la rigueur du travail scientifique. Une incertitude située indique ce que l’on sait, ce que l’on ignore encore, ce que les données permettent d’affirmer, les options qu’elles ménagent. Nous vivons hélas une époque de l’instantanéité où des résultats sûr et certains sont réclamés bien avant qu’ils soient disponible et ou l’incertitude devient le terrain du soupçon et de l’agitation médiatique de tout un tas d’acteurs de remplacement qui tirent profit du silence et de la pondération des véritables experts. Nous avons donc besoin d‘une éducation à l’incertitude, autrement dit au doute. Abonnez-vous aux contenus zététiques !
La source
Enfin la source du message joue un rôle central. Les publics font davantage confiance aux scientifiques perçus comme compétents, honnêtes, soucieux de l’intérêt général et transparents sur leurs méthodes. L’intégrité apparaît comme un facteur pivot. Les pratiques de science ouverte, la reproductibilité, la déclaration des conflits d’intérêts, l’accès aux données et la clarté des méthodes contribuent à rendre la science digne de confiance. La confiance dans la science dépend donc aussi de la qualité visible des institutions scientifiques.
La réponse au déficit de confiance ne se réduit pas à une opération de pédagogie tournée vers un public supposé mal informé. Elle engage aussi les chercheurs, les revues, les universités, les agences, les médias et les décideurs. Il faut que les universités soient exemplaires, que la fraude soit systématiquement sanctionnée, que les impostures soit dénoncées et que les bonimenteurs plus moins diplômés ne soient pas laissés libre de se réclamer du CNRS, de polytechnique ou la Sorbonne quand ils baratinent. Une science opaque, mal corrigée, soumise aux intérêts économiques ou mal défendue par ses institutions offre un terrain idéal aux entrepreneurs du soupçon.
La question de l’intégrité scientifique doit être une priorité si nous voulons éviter des polémiques aux conséquences mortelles lors de prochaines crises sanitaires ou sociales à forte composante scientifique.
Quelques pistes de réflexion
Les auteurs soulignent la forte concentration géographique des travaux : la moitié des études recensées proviennent des États-Unis, suivis par l’Allemagne, tandis que de nombreuses régions du monde restent peu représentées. Les recherches disponibles décrivent donc surtout la confiance dans des sociétés occidentales, riches, médiatisées, polarisées, dotées d’institutions scientifiques visibles. L’état de la confiance scientifique dans d’autres contextes politiques, religieux, économiques ou postcoloniaux reste à documenter plus finement.
Autre limite : les études utilisent des définitions variables de la confiance. Certaines mesurent la confiance dans la science comme méthode, d’autres dans les scientifiques, dans les institutions, dans les résultats, dans une discipline ou dans une recommandation précise. Or une personne peut faire confiance à la méthode scientifique tout en se méfiant d’une agence sanitaire, d’un laboratoire privé, d’un gouvernement ou d’un expert médiatique. Cette distinction devient cruciale dans les sociétés modernes, où “la science” arrive souvent au public par des institutions, des porte-parole et des décisions politiques.
La revue éclaire surtout le traitement public des sciences controversées. Vaccins, climat, pesticides, nucléaire : les résultats scientifiques y circulent dans des espaces déjà polarisés. Les désaccords entre chercheurs, les corrections d’articles, les incertitudes ou les conflits d’intérêts déclarés deviennent des munitions. Une partie du public ne s’en sert plus pour évaluer le niveau de preuve, mais pour confirmer un soupçon préalable envers les experts, les agences, les universités ou l’État.
CONCLUSION
Le débat public traite encore trop souvent la confiance comme une affaire de tempérament : naïfs contre sceptiques, crédules contre lucides, peuple contre experts. Cette grille arrange ceux qui vivent du soupçon. Elle cache derrière une caricature la vraie question difficile :
Comment faire confiance à des savoirs que presque personne ne peut vérifier seul ?
La réponse est une éducation qui alerte contre l’individualisme épistémique – l’illusion que je peux trouver en moi-même un mécanisme autonome de perception du vrai. Nous avons besoin de comprendre que c’est à travers les autres que nous savons.
La confiance scientifique est précisément l’aboutissement du raffinement de notre manière d’avoir accès à des informations correctes, vérifiées, solides. Nous avons besoin de rendre explicite les mécanismes et procédures qui la rendent possible : accessibilité des données et des méthodes, publicité des critiques et des controverses, réplication des résultats, déclaration des conflits d’intérêts, correction des erreurs. À travers le processus scientifique, il devient possible d’accepter l’autorité d’un résultat parce que cette autorité reste contrôlable.
Les marchands de soupçon attaquent précisément ce point. Ils réclament des preuves, puis discréditent les procédures qui les produisent. Ils invoquent l’esprit critique, puis le réduisent à une suspicion permanente. Ils prétendent défendre le citoyen contre l’autorité, mais l’orientent vers des autorités beaucoup moins contrôlables : influenceurs, gourous, démagogues, médias possédés par des milliardaires au grand cœur, et autres militants de l’intuition.
La confiance dans la science se joue donc dans un rapport très concret au contrôle. Une société démocratique a besoin de savoir pourquoi elle accorde du poids à une expertise, comment elle vérifie ses limites, comment elle corrige ses erreurs, comment elle distingue une controverse scientifique d’une polémique fabriquée.
Il y a donc, au cœur de notre responsabilité partagée de prendre de bonnes décisions et d’animer des débats d’idée utiles à tous —et donc je parle de politique et de démocratie— il y a au cœur de notre responsabilité commune le devoir de nous apprendre les uns aux autres la meilleure manière de distinguer le vrai du faux et les situations où il est prudent de suspendre notre jugement.



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