Peut-on raisonner sans langage ?
Une question traverse toute l’histoire de la philosophie et des sciences cognitives : pensons-nous avec des mots ?
Quand nous réfléchissons, nous avons souvent l’impression d’entendre une voix intérieure. Nous formulons un problème, nous comparons des possibilités, nous nous donnons des consignes. Cette expérience donne facilement l’idée que le langage constitue le support même de la pensée. Une équipe réunissant des chercheurs du MIT et de plusieurs universités britanniques a voulu tester cette hypothèse à partir d’un cas précis : le raisonnement logique formel. Leur étude a été publiée en 2026 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (Kean et al., 2026).
- Kean, H. H., Fung, A., Jaggers, P., Chen, J., Rule, J. S., Benn, Y., Tenenbaum, J. B., Piantadosi, S. T., Varley, R. A., & Fedorenko, E. (2026). Evidence from formal logical reasoning reveals that the language of thought is not natural language. Proceedings of the National Academy of Sciences, 123(28), e2520095123. https://doi.org/10.1073/pnas.2520095123
Les chercheurs ont combiné deux approches. Ils ont d’abord placé des adultes en bonne santé dans un appareil d’IRM fonctionnelle. Les participants devaient découvrir des règles à partir de séries de nombres, résoudre des problèmes abstraits ou vérifier la validité de petits raisonnements logiques.
- L’IRM fonctionnelle, c’est de l’imagerie qui permet de suivre en temps réel l’activité physiologique des tissus vivants, et donc en l’espèce de mesurer l’activité des zones du cerveau en fonction des taches demandées.
Avant cela, les chercheurs avaient repéré chez chaque participant les régions cérébrales spécialisées dans le langage. Ils pouvaient donc observer si ces régions s’activaient lorsque la personne raisonnait. Le résultat principal est assez net : les tâches logiques mobilisent surtout des réseaux cérébraux distincts du réseau du langage. La découverte de règles active fortement un ensemble de régions impliquées dans l’attention, la mémoire de travail et la résolution de problèmes. La déduction logique mobilise encore d’autres régions frontales et pariétales. Pendant ce temps, les zones spécialisées dans les mots, la syntaxe et la compréhension des phrases restent peu sollicitées.
Le langage sert évidemment à lire la consigne et à formuler la réponse. L’opération logique réalisée entre les deux semble reposer sur un autre système.
Les chercheurs ont ensuite étudié deux personnes atteintes d’une aphasie très sévère après une lésion cérébrale. Ces patients éprouvaient de grandes difficultés à parler et à comprendre certaines constructions grammaticales. Ils conservaient pourtant d’excellentes capacités de raisonnement abstrait. Ils pouvaient découvrir des règles complexes, résoudre des matrices visuelles et montrer leur solution par des nombres, des dessins ou des gestes. Ces deux cas apportent un argument particulièrement fort. La maîtrise du langage peut s’effondrer alors que certaines formes élaborées de raisonnement restent accessibles.
L’étude conduit donc à distinguer le langage intérieur du mécanisme même de la pensée logique. Nous pouvons utiliser des mots pour soutenir notre réflexion, retenir une prémisse ou organiser les étapes d’un problème. Le cerveau semble toutefois effectuer les inférences dans un format qui ne correspond pas simplement à une phrase prononcée mentalement.
Cette conclusion soulève plusieurs questions.
Quel est exactement ce format non linguistique ? S’agit-il d’images mentales, de relations abstraites, de symboles, de représentations spatiales, ou d’un mélange de plusieurs systèmes ?
Toutes les formes de pensée sont-elles aussi indépendantes du langage ? L’étude porte sur des problèmes logiques relativement formels… Mais le raisonnement moral, la planification d’une action, la compréhension d’autrui ou la réflexion sur soi pourraient dépendre du langage de manière différente.
Le langage transforme-t-il malgré tout nos capacités intellectuelles au cours du développement ? Un adulte peut raisonner après avoir perdu une partie de ses capacités linguistiques. Cela ne signifie pas que le langage n’a joué aucun rôle dans la construction antérieure de ses concepts.
Enfin, cette étude rappelle une distinction essentielle : la qualité de l’expression et la qualité du raisonnement sont deux choses différentes. Une personne aphasique peut conserver une pensée complexe derrière une parole très limitée. À l’inverse, un discours fluide et convaincant peut masquer un raisonnement médiocre.
Nous pensons souvent avec des mots. Cette étude indique que nous ne pensons probablement pas seulement grâce à eux.



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