On vous ment à propos du cancer
Je pense ce message assez important pour vous demander de prendre soin de lire l’article jusqu’au bout.
Commençons avec ce communiqué :
« Le cancer essaie de guérir, pas de tuer.
Une tumeur cancéreuse est en gros un sac que le corps crée pour collecter les toxines qui contaminent le sang. Une biopsie ouvre simplement ce sac et relâche les matières toxiques dans le corps.
La radiothérapie provoque un état de choc du corps, qui détourne l’énergie nécessaire pour décomposer la tumeur.
La chimiothérapie empoisonne tout le corps, empoisonne le sang, ce qui pousse seulement le corps à créer davantage de tumeurs. Renseignez-vous sur la guérison du cancer par le jeûne. »
Il circule avec un visuel sur le Net, au grès des partages et des likes par milliers :
Le message paraît simple, rassurant et presque logique : le cancer serait un mécanisme de nettoyage, les traitements médicaux empêcheraient le corps de se réparer, et le jeûne permettrait de retrouver une voie “naturelle”. Cette histoire fonctionne parce qu’elle donne du sens à une maladie qui fait peur. Elle donne aussi une cible claire — la médecine — et une solution accessible — la détox, le jeûne, les compléments alimentaires et toute une immense galaxie de produits et de formations achetables en en clic.
Mais cette histoire repose sur une fausse description du cancer. Une tumeur cancéreuse n’est pas un sac à toxines. Une biopsie n’ouvre pas une poche de poison. La radiothérapie et la chimiothérapie ne détournent pas une énergie de guérison. Pour comprendre pourquoi ce message est dangereux, il faut revenir à quelques bases simples.
Comprendre un peu le cancer
Voici une explication simple de ce qui se passe réellement lors d’un cancer.
Une tumeur cancéreuse se forme quand certaines cellules accumulent des altérations qui dérèglent leur division, leur survie, leurs interactions avec les tissus voisins et parfois leur capacité à migrer dans l’organisme. L’Institut national du cancer décrit le cancer comme un dysfonctionnement cellulaire : des cellules se multiplient de manière anarchique, prolifèrent localement, envahissent les tissus voisins, puis peuvent former des métastases à distance. La Ligue contre le cancer précise que ces cellules modifient leur environnement, produisent des tumeurs qui grossissent, envahissent et détruisent les zones autour d’elles, puis essaiment parfois vers d’autres organes.
- https://www.cancer.fr/toute-l-information-sur-les-cancers/comprendre-les-cancers/qu-est-ce-qu-un-cancer
- https://www.ligue-cancer.net/articles/le-cancer-definition
La tumeur cancéreuse correspond à un tissu dérégulé, mais organisé et en évolution continue, qui contient des cellules tumorales, des cellules immunitaires, des vaisseaux, du tissu conjonctif…
La cancérologie n’utilise pas le mot « toxine » !
Le mot “toxines” donne au message une apparence scientifique, mais il reste vide tant qu’aucune substance précise n’est nommée. En biologie, une toxine désigne une substance toxique produite par un organisme vivant : la toxine botulique d’une bactérie, la ricine du ricin, l’amanitine de certains champignons, certaines molécules présentes dans des venins. Une toxine possède un nom, une origine, une structure, un effet mesurable. Dans les discours anti-médecine, rien de tout cela n’apparaît : aucune molécule, aucun dosage, aucun mécanisme. Le mot sert surtout à fabriquer une image mentale inquiétante.
La biopsie inquiète facilement, parce qu’elle consiste à prélever un fragment de tissu. Elle sert pourtant à savoir ce que l’on traite : type de cancer, agressivité, récepteurs, mutations utiles au choix du traitement. Des déplacements de cellules le long d’un trajet de biopsie ont été décrits dans certains contextes, avec une fréquence faible et des précautions techniques prévues pour réduire ce risque. Présenter la biopsie comme l’ouverture d’un sac de toxines inverse donc la réalité : le geste sert d’abord à poser un diagnostic fiable et à choisir une stratégie adaptée.
L’American Cancer Society résume l’état pratique des connaissances : la dissémination d’un cancer à cause d’une biopsie reste extrêmement rare, tandis que le bénéfice diagnostique guide la prise en charge. Une étude sur les sarcomes n’a pas trouvé d’augmentation du risque de récidive locale après biopsie percutanée. Une revue récente sur le cancer du sein traite aussi du déplacement cellulaire lié aux biopsies et des moyens de le limiter.
Voici les références de ces travaux :
- Berger-Richardson D, Swallow CJ. Needle tract seeding after percutaneous biopsy of sarcoma: Risk/benefit considerations. 2017 Feb 15;123(4):560-567. doi: 10.1002/cncr.30370. Epub 2016 Nov 2. PMID: 27859013.
- Holmes DR. Reducing the Risk of Needle Tract Seeding or Tumor Cell Dissemination during Needle Biopsy Procedures. Cancers (Basel). 2024 Jan 11;16(2):317. doi: 10.3390/cancers16020317. PMID: 38254806; PMCID: PMC10814235.
La radiothérapie agit par rayonnements ionisants ciblés. Elle endommage l’ADN des cellules cancéreuses, entraîne leur mort ou ralentit leur croissance. Elle sert à traiter certaines tumeurs, réduire une masse tumorale, prévenir une récidive locale ou soulager des symptômes. Ses effets secondaires proviennent de l’irradiation de tissus sains proches de la zone traitée, avec des risques connus, dosés, surveillés et mis en balance avec le bénéfice attendu. Le discours des vendeurs de solutions alternatives remplace ce mécanisme par une histoire vague de “choc” et nous parle d’une « énergie détournée », et là encore le mot ‘énergie’ est emprunté à la science, mais dans ce contexte il ne veut rien dire. Aucune « énergie » n’est « détournée » quand on utilise des rayonnements pour blesser et tuer des cellules cancéreuses.
La chimiothérapie utilise des médicaments capables de tuer des cellules cancéreuses ou de freiner leur division. Sa toxicité existe, parfois lourdement : fatigue, nausées, infections, atteintes des muqueuses, chute des cheveux, baisse des cellules sanguines, effets organiques selon les molécules. Cette toxicité explique la surveillance, les protocoles, les adaptations de dose et les arbitrages médicaux. Elle ne valide pas l’idée d’un sang “empoisonné” qui pousserait le corps à fabriquer davantage de tumeurs puisque les cancers naissent d’altérations cellulaires, de processus évolutifs et de microenvironnements tumoraux, et pas d’un réflexe de stockage de déchets.
Le jeûne ajoute le vernis “naturel” au message. Des recherches évaluent le jeûne court ou des régimes mimant le jeûne comme adjuvants possibles dans certains traitements, sous encadrement médical. Ces travaux portent sur la tolérance, les effets métaboliques, l’inflammation, parfois la réponse aux traitements ; ils ne démontrent pas une guérison du cancer par privation alimentaire. Une revue systématique sur le jeûne pendant les traitements anticancéreux conclut que les preuves disponibles ne montrent pas d’amélioration de la qualité de vie ni de réduction solide des toxicités de chimiothérapie, et rappelle que la perte de poids involontaire aggrave les résultats cliniques.
- Voici la référence : Drexler U, Dörfler J, von Grundherr J, Erickson N, Hübner J. Fasting during cancer treatment: a systematic review. Qual Life Res. 2023 May;32(5):1427-1446. doi: 10.1007/s11136-022-03300-1. Epub 2022 Nov 28. PMID: 36441383; PMCID: PMC10123040.
Nous voyons que la réalité de la maladie et des traitements est très éloignée de la présentation alarmante de cette annonce par David Wolf qui n’a aucune formation en médecine et dont le parcours est associé au droit, aux sciences politiques et l’entrepreneuriat en plus d’un faux diplôme en nutrition.
Le message que nous venons d’analyser incite à redouter la biopsie, à interpréter les traitements comme des agressions inutiles, puis à chercher une solution alimentaire présentée comme plus “logique” ou plus “naturelle”, une solution qui est justement proposée par l’entreprise commerciale de l’auteur du message. Comme par hasard.
Chez une personne qui vient de recevoir un diagnostic, ce récit favorise le retard de prise en charge, l’abandon de traitements efficaces ou le recours exclusif à des pratiques non validées. En cancérologie, ces délais changent parfois le pronostic : une maladie localisée et traitable aujourd’hui évolue vers une maladie plus avancée demain.
Pourquoi ce message circule-t-il s’il n’est pas vrai ?
Ce type de message circule parce qu’il répond à une angoisse réelle. Le cancer fait peur. Les traitements impressionnent. Leurs effets secondaires existent. Dans ce contexte, une explication simple, une accusation claire et une solution “naturelle” se partagent très vite. Le lecteur reçoit une histoire complète : le corps essaierait de guérir, la médecine l’en empêcherait, et une pratique accessible permettrait de reprendre le contrôle.
Les réseaux sociaux amplifient ce format. Un contenu qui inquiète, indigne ou donne l’impression de révéler une vérité cachée déclenche des commentaires, des partages, des réponses indignées. Sa visibilité augmente. La fausseté du message participe alors à son efficacité : elle simplifie tout, dramatise tout, et donne au partage une valeur morale. Et c’est pourquoi vous croiserez beaucoup plus souvent le message faux que son débunkage.
Il est donc utile de dire un mot sur l’auteur de ce visuel viral. David “Avocado” Wolfe affiche plus de 11 millions de followers sur Facebook, plus de 440k sur Instagram, et son site personnel renvoie vers un écosystème de diffusion plus large : TikTok, X/Twitter, Substack, Telegram, BitChute, Rumble et YouTube. En 2017, ABC News le présentait déjà comme un conspirationniste internationalement connu, dans un article consacré aux inquiétudes suscitées par ses positions antivaccins lors d’une tournée australienne. En 2020, Media Matters le décrivait comme un influenceur santé au moment où il promouvait de l’argent colloïdal pendant la pandémie. Il agit à travers un mégaphone mondial de la pseudo-santé.
- https://www.abc.net.au/news/2017-03-15/pro-vaccination-campaigners-concerned-david-wolfe-mullumbimby/8355664
- https://www.mediamatters.org/coronavirus-covid-19/author-david-wolfe-who-has-millions-social-media-followers-selling-coated
Il y a beaucoup d’argent à engranger en captant, sur Internet, des personnes inquiètes avec des récits qui les éloignent de la médecine. Ces discours transforment la peur en dépendance : dépendance à des conseils, à des contenus, à des produits, à des figures qui se présentent comme plus lucides que les soignants.
Les cancers restent des maladies graves, complexes, parfois terriblement difficiles à traiter. La médecine progresse pourtant, notamment grâce aux diagnostics précoces, aux traitements mieux ciblés et aux protocoles évalués. Chaque retard provoqué par une fausse promesse peut coûter une chance de soin. Les vies encore sauvables deviennent alors les proies des vendeurs de solutions imaginaires, mais aussi de tous ceux qui relaient des informations avariées en croyant aider.
Acermendax




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