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On nous ment à propos de Jésus sur France Culture

Regardons l’émission Orthodoxie du 31 mai sur France Culture.

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Le programme est explicitement une émission religieuse, « sous l’égide de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France ». L’invité, Jean-Paul Lefebvre-Filleau, est prêtre orthodoxe et auteur d’un livre dont le projet consiste à répondre aux thèses mythicistes. Le cadre de l’entretien est donc confessionnel et apologétique. On a le droit d’avoir de tels programmes sur le service public, à condition me semble-t-il ne pas prétendre faire de l’histoire quand en réalité on fait du catéchisme.

En 22 min on nous propose de faire le tour des preuves de l’existence historique de Jésus. Et cela parait court mais cela sera suffisant.

 

1) 03:18 — Le décor historique transformé en preuve de Jésus

03:18 — « Donc le personnage de Jésus de Nazareth s’insère dans un contexte historique bien identifié, il n’a nullement le reflet d’un personnage mythique ou légendaire comme celui d’un Krishna. Jésus est un homme réel qui a été signalé par les écrivains antiques, religieux ou profanes, qui confirment le contenu, souvent le contenu historique des évangiles. »

D’emblée, c’est frappant, de voir que le première argument, la première preuve historique… ne prouve rien sur Jésus.

Il prouve que les évangiles situent leur récit dans un décor historiquement reconnaissable : la Judée romaine, Jérusalem, le Temple, les tensions religieuses, les autorités locales, et des figures comme Pilate, attestées par ailleurs. Tout cela appartient à une époque sur laquelle nous avons des connaissances réelles. Ce cadre existe. Il est documenté. Les auteurs chrétiens l’ont utilisé.

Mais ce constat ne fait pas avancer la preuve du personnage. Un récit situé dans un monde historiquement identifiable reste un récit. Pilate est historique ; cela ne rend pas historiques les scènes évangéliques où il apparaît. Jérusalem est historique ; cela ne prouve pas le procès, les paroles prononcées, les miracles, le tombeau vide ou la résurrection.

Vous savez que les comics de Spider-Man représentent New York avec ses rues, ses ponts, ses quartiers, ses journaux, ses institutions, parfois même des événements historiques réels. Cette fidélité au décor new-yorkais ne constitue ni une preuve ni un indice de l’existence de Spider-Man. Elle montre que les auteurs ont situé leur personnage dans un environnement connu.

Si New York ne prouve pas Spider-Man alors ce premier argument est tout à fait embarrassant. Et il n’augure rien de bon sur la force de la démonstration qui vient de commencer.

 

2) 03:45 — L’argument du silence.

03:45 — « Certes, les textes non chrétiens auraient pu être plus nombreux, mais un mouvement religieux à ses débuts est en général peu perçu par la société profane. Seules les personnes mêlées à ce mouvement peuvent en parler les premières, et c’est ensuite quand ce nouveau groupe se heurte dans son expansion, c’est ce qui s’est passé, à d’autres mouvements religieux, tels que le judaïsme de cette époque, et aussi super politique, je dirais, à l’Empire romain, quand il inquiète des intérêts divers, que l’attention était tirée vers lui. »

Il faut tout de suite se rendre compte que cet argument sert à rendre acceptable l’absence de trace historique. S’il existait des preuves solides contemporaines de l’existence de Jésus personne ne prendrait la peine de nous expliquer que c’est logique qu’il n’y en ait pas.

Mais admettons qu’il y a du vrai dans cette ligne argumentative. En effet pour un prédicateur galiléen exécuté par Rome, l’absence de mentions contemporaines abondantes n’a rien d’extraordinaire. La plupart des personnages populaires, prophétiques ou marginaux de Judée ont laissé peu de traces directes. Cet argument affaiblit les versions simplistes du mythisme qui exigent des archives romaines complètes pour chaque crucifixion.

Mais cela plaide aussi contre la thèse historiciste parce qu’il n’est pas possible de dire sérieusement que l’absence de preuve d’existence plaide en faveur de l’existence.

 

3) 06:12 — Flavius Josèphe

06:12 — « Alors évidemment il faut dire que c’est le fameux testimonium flavianum qui a tellement occupé les chercheurs, certains contestent tellement l’authenticité de ce passage, on estime que c’est une interpolation. Il y aurait eu des rajouts, voilà. D’autres disent qu’il y a eu juste un rajout pour parler de la résurrection, et d’autres le considèrent comme authentique en entier. C’est très important parce que Flavius Joseph est tout près de l’époque de Jésus. »

On parle toujours de Flavius Josèphe dans ces débats parce que les sources sont misérables. Le texte date des années 93-94 soit soixante ans après les faits allégués. C’est l’écart entre l’évènement de Roswell et l’an 2007, une période au cours de laquelle l’histoire de l’ovni a considérablement enflé et pris des directions parfaitement fictionnelles.

Jean-Paul Lefebvre-Filleau nous dit que pour certains le texte est entièrement authentique et on ne peut pas le prendre au sérieux. C’est ridicule. Le texte que nous avons de Josephe contient des formules comme « c’était le Christ » ou « il apparut ressuscité le troisième jour », ce qui est théologiquement incompatible avec un auteur juif non converti. Josèphe n’avait aucune raison d’écrire ça, et s’il l’avait écrit, il aurait dû expliquer pourquoi il n’était pas lui-même chrétien.

La position courante dans la recherche contemporaine consiste plutôt à envisager un noyau joséphien, sans témoignage oculaire, mais mentionnant probablement un Jésus « connu comme Christ », exécuté sous Pilate, dont les disciples ont persisté

Ce texte a été retouché par des copistes chrétiens qui estimaient justement que le texte n’était pas, en soi, suffisant. Ce remaniement du texte nous dit au minimum que la version originale n’était pas suffisamment favorable pour les apologètes chrétiens. Et j’estime sage d’être d’accord avec eux et de considérer que le véritable texte de Josèphe ne constitue absolument pas une preuve d’existence.

 

4) 07:00 — Tacite

07:00 — « Il y a le philosophe historien Tacite qui est né en 55. Dans ses fameuses annales, il parle des chrétiens, c’est assez intéressant. Il dit “C’était des gens haïs pour leur infamie que le peuple appelait chrétien à cause de Christ, leur auteur qui fut puni du dernier supplice sous le règne de Tibère par Pons Pilate, gouverneur de la Judée…” »

Tacite est probablement le meilleur témoignage non chrétien. Mais il date de 115 ou 117, soit 85 ans après la mort supposée de Jésus. Tacite ne donne aucune source, il rapporte vraisemblablement ce que les chrétiens disaient eux-mêmes de leurs origines, ce qui en fait potentiellement un témoignage sur la tradition chrétienne du début du IIe siècle plutôt qu’une source indépendante sur Jésus lui-même.

L’existence des chrétiens de l’an 115 ne nous dit pas grand-chose du prédicateur des années 30, et pour le comprendre, il suffit de se rappeler du culte de John Frum.

Sur l’île de Tanna, au Vanuatu, un mouvement politico-religieux apparaît à la fin des années 1930 et prend de l’ampleur autour de 1941, dans le contexte colonial et bientôt dans celui de la présence militaire américaine dans le Pacifique. John Frum est présenté comme une figure messianique appelée à revenir avec des biens, de la prospérité et une libération des contraintes coloniales. Les archives coloniales documentent très bien le mouvement dès 1941, mais personne ne croit qu’il y a eu un véritable homme derrière le nom de John Frum.

L’existence d’un culte centré sur une figure fondatrice prouve d’abord l’existence du culte, de ses croyances et de son récit d’origine. Elle ne suffit pas à établir la biographie certaine de cette figure. Tacite atteste donc au maximum qu’au début du IIe siècle, les chrétiens étaient rattachés à un Christus qu’on disait exécuté sous Pilate. Il ne valide ni les évangiles, ni les miracles, ni la résurrection, ni même la réalité du prédicateur.

 

 

5) 07:53 — Suétone. Et là c’est NON

07:53 — « Et Suétone ? Alors Suétone, lui, confirme l’existence de Jésus :  «  sous l’empire de Tibère, un homme nommé Jésus, juif de nation, né d’une pauvre femme, un homme qui passait pour le fils d’un charpentier artisan lui-même, d’une figure peu avantageuse et de petite stature, assembla dans la Judée une troupe de pêcheurs. Gens sans lettres, grossiers, ignorants et selon les païens, décrié par leur désordre. Il se donna pour le Messie promis aux juifs, le Christ, l’envoyé du ciel, le fils de Dieu.

Il enseigna une doctrine si relevée que la raison ne peut la comprendre et une morale si pure que ses ennemis ont été forcés d’en admirer la perfection, ou se sont vous réduits à la censurer comme impraticable. Il chargea ses disciples d’aller par tout l’univers, faire recevoir ses dogmes et adopter sa morale, établir sa religion sur les ruines du judaïsme et de l’idolâtrie. Les juifs le regardèrent comme un imposteur et attribuèrent les prodiges qu’il faisait au pouvoir du démon. Pilate, à leur sollicitation, le fit expirer ignominieusement sur une croix. Son corps, quelques jours après sa mort, ne se trouva point dans le tombeau où il avait été placé. Ses disciples assurèrent qu’il était ressuscité. Les juifs, au contraire, publièrent qu’on avait enlevé son corps pendant la nuit pour faire croire qu’il avait recouvré la vie. Ils dirent ensuite qu’il avait été ressuscité par la force de la nécromancie. Enfin, ils écrivirent que le corps de Jésus avait été pris et caché par Judas, qui le fit voir au peuple lorsque les apôtres prêchèrent sa résurrection.

Après la mort de Jésus, une partie des juifs fit profession de sa doctrine, mais ceux qui s’étaient déclarés ses disciples furent si violemment persécutés que les païens crurent le christianisme anéanti.

Tout au contraire, cette religion prit de nouvelles forces et de la Judée, elle se répandit dans tout l’univers avec une rapidité surprenante. Un nombre infini de personnes l’embrassa, ceux qui la prêchaient opérairent des prodiges, qui furent attribués par les païens à la magie d’eux-mêmes que ceux de Jésus, leur maître. Ils firent des prédictions qui furent suivies de l’événement.

Les juifs établis à Rome eurent entre eux de si grandes disputes au sujet du Christ qui leur étaient annoncées que l’empereur Claude les chassa de cette capitale du monde.

— (Animateur) Nous faisons maintenant une pause »

Ce passage n’est pas de Suétone. On nous enfume sur France Culture. Il vient très probablement de Jean-Baptiste Bullet, théologien catholique du XVIIIe siècle, dans Histoire de l’établissement du christianisme, tirée des seuls auteurs juifs et païens, où l’on trouve une preuve solide de la vérité de cette religion. Google Books donne bien cet ouvrage, attribué à Bullet, publié en 1764 puis réédité en 1814, avec un titre qui annonce déjà le programme apologétique : prouver la vérité du christianisme par les auteurs juifs et païens. Le catalogue « Voltaire, ses livres et lectures » identifie aussi l’édition de 1764 et présente Bullet comme « professeur royal de théologie » et doyen de l’Université de Besançon.

Lefebvre-Filleau le lit comme si Suétone « confirmait l’existence de Jésus sous Tibère ». C’est faux. Suétone ne donne pas ce récit. Suétone ne raconte ni la vie de Jésus, ni les disciples pêcheurs, ni le tombeau vide, ni les accusations juives, ni les miracles, ni les prophéties. Le bloc lu à l’antenne ressemble à une compilation apologétique tardive qui consacre pratiquement tout le credo chrétien : miracles, résurrection, expansion providentielle, prédictions accomplies. Le présenter comme une citation de Suétone, c’est transformer un montage chrétien du XVIIIe siècle en témoignage romain du IIe siècle.

C’est ridicule.

Je répète les propos : « Pilate, à leur sollicitation [aux juifs], le fit expirer ignominieusement sur une croix. Son corps, quelques jours après sa mort, ne se trouva point dans le tombeau où il avait été placé, ses disciples assurèrent qu’il était ressuscité. Les juifs, au contraire, publièrent qu’on avait enlevé son corps pendant la nuit pour faire croire qu’il avait recouvré la vie. Ils dirent ensuite qu’il avait été ressuscité par la force de la nécromancie. Enfin, ils écrivirent que le corps de Jésus avait été pris et caché par Judas, qui le fit voir au peuple lorsque les apôtres prêchèrent sa résurrection. Etc. »

C’est totalement ridicule. Et c’est pourtant prononcé à l’antenne, puis l’animateur laisse partir l’émission en pause musicale. Je comprends mal que cette tartufferie passe comme une présentation sérieuse de la thèse historiciste. Les défenseurs sérieux de l’historicité de Jésus devraient être les premiers à protester contre ce genre de caricature de bénitier : elle affaiblit leur dossier en le chargeant d’une fausse preuve.

Que dit VRAIMENT Suétone ?

Suétone, c’est Caius Suetonius Tranquillus, biographe et antiquaire romain, né vers 69 et mort après 122. Son œuvre majeure, La Vie des douze Césars, rassemble des biographies impériales de Jules César à Domitien.

Dans la Vie de Claude, au chapitre 25, Suétone écrit que Claude expulsa de Rome les Juifs qui provoquaient des troubles continuels « sous l’impulsion de Chrestus ». Cette phrase est ambiguë : « Chrestus » peut être une déformation de « Christus », mais aussi un nom propre courant. Même dans l’hypothèse chrétienne, Suétone semble parler de troubles à Rome sous Claude, pas de la vie de Jésus sous Tibère.

Dans la Vie de Néron, au chapitre 16, Suétone écrit seulement : « On infligea des supplices aux chrétiens, sorte de gens adonnés à une superstition nouvelle et malfaisante. » Voilà Suétone. Une ligne sur les chrétiens sous Néron. Une ligne sur des troubles juifs sous Claude autour de « Chrestus ». Rien sur Jésus enfant pauvre, rien sur le fils du charpentier, rien sur le tombeau vide, rien sur la résurrection, rien sur Judas exhibant un cadavre.

Ce que Suétone documente c’est l’existence de tensions autour de groupes juifs ou chrétiens à Rome au Ier siècle. Il ne constitue pas une source biographique sur Jésus.

Et puisqu’on intoxique tout le monde jusque sur France Culture, j’ai bien peur qu’on embrouille l’esprit des gens ailleurs également en leur faisant croire qu’il existe des documents de cette époque qui parleraient de la vie de jésus. Il n’y en a pas.

 

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6) 16:18 — La Via Dolorosa

16:18 — « Le chemin du calvaire emprunté par le Christ serait, selon la tradition, ça existe toujours à Jérusalem, c’est la via dolorosa, c’est-à-dire voie douloureuse. Certains spécialistes en doutent, mais il est à noter que la voie actuelle a été marquée par des siècles de respect et de vénération, moi je pense que cela n’est pas neutre. »

Après la purge du faux texte de Suétone, malheureusement on s’enfonce dans un préchi-précha, avec une tradition de vénération qui devient un indice historique.

Or la Via Dolorosa actuelle relève d’une histoire liturgique et pèlerine médiévale, avec des itinéraires successifs. Netta Amir montre que le « chemin de croix » de Jérusalem émerge comme axe dévotionnel entre le XIIe et la fin du XIIIe siècle, dans un contexte de pratiques pèlerines latines ; David Pringle souligne de son côté que l’itinéraire a changé après la perte de Jérusalem par les Latins, puis plus nettement après 1244, pour adopter un trajet situé au nord du Ḥaram al-Sharīf. On parle donc d’une construction rituelle médiévale, parfaitement reconnue comme telle par les historiens, et on ne devait pas laisser Lefebvre-Filleau nous dire le contraire sur le service public.

 

Désinformation publique ?

L’émission et le livre de l’invité nous annoncent des « preuves » de l’existence historique. Vous constatez avec moi ce qu’on nous sert à la place.

A 20min 40 « je rappelle que votre ouvrage est une synthèse de différentes preuves qui existent dans les différents textes et du monde chrétien bien sûr, mais surtout du monde païen, du monde juif, et c’est très souvent corroboré par l’histoire et la géographie. »

 

Et moi je rappelle que l’émission en question est clairement confessionnelle mais que cela ne donne le droit à personne de mentir sur des sources, de trafiquer l’histoire et de prétendre appeler preuve ce qui n’en est pas.

Acermendax
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