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Mise en garde concernant la formation « Clinique des expériences exceptionnelles » de Renaud Evrard (Asadis)

Renaud Evrard, maître de conférences à l’Université de Lorraine, met en vente une formation qui propose d’outiller des professionnels de santé mentale pour accompagner des vécus exceptionnels — sorties hors du corps, présences invisibles, coïncidences troublantes — sans les pathologiser. La démarche se réclame d’une « troisième voie » entre réduction psychopathologique et validation crédule.

Des millions de personnes vivent des expériences de ce type et n’en parlent pas à leur thérapeute par crainte du jugement. Un cadre d’écoute respectueux a une valeur clinique réelle. Mais la crédibilité d’une formation dépend aussi du positionnement public de son auteur. Et là, nous avons un problème.

 

Un double discours documenté

Dans des interventions publiques récentes et accessibles, Renaud Evrard va sensiblement plus loin que la prudence clinique affichée dans le programme Asadis. Il ne se contente pas d’accueillir des vécus subjectifs : il abonde dans le sens d’explications paranormales sur leur réalité.

Il parle de « psychosomatique en circuit externe » pour désigner un psychisme qui agirait physiquement sur son environnement — les objets, la maison, les serrures. Il décrit un « champ d’objectivité absolue » qui empêcherait les poltergeists de se manifester devant caméra, transformant ainsi chaque absence de preuve en confirmation du phénomène. Il mentionne des dispositifs permettant « peut-être » d’entrer en contact avec des défunts, dans un contexte où le cadre expérimental est conçu pour produire des sensations de présence — sans que les participants endeuillés soient clairement avertis de cette propriété connue du dispositif.

Ces positions ne sont pas des hypothèses ouvertes prudemment encadrées. Elles installent, sous vocabulaire académique, une ontologie paranormale qui n’a pas passé les conditions ordinaires de la preuve, c’est ce que j’appelle du blanchiment académique.

Un cas particulièrement grave : les enfants autistes

Dans plusieurs contextes publics, Evrard relaie favorablement l’hypothèse d’une télépathie chez des enfants autistes non communicants, notamment à propos du podcast Telepathy Tapes. Or ce terrain est déjà connu : les errements de la communication facilitée ont montré comment une croyance séduisante peut conduire des adultes à parler à la place de personnes vulnérables, tout en présentant cette substitution comme une libération de leur parole.

Les revues systématiques sur ce sujet (Schlosser et al., 2014 ; Hemsley et al., 2018) montrent de manière convergente que les messages produits dans ces contextes sont en réalité produits par l’adulte facilitateur, pas par l’enfant. L’hypothèse télépathique, dans ce contexte précis, n’est pas une curiosité spéculative : elle est un vecteur de maltraitance documenté, où la voix d’une personne vulnérable est remplacée par celle de l’adulte qui l’entoure. L’omettre dans ce contexte affaiblit gravement la prudence clinique revendiquée.

 

Les risques cliniques

Pour des patients endeuillés, un cadre thérapeutique qui laisse planer la possibilité d’un contact réel avec les défunts — au lieu de distinguer clairement vécu subjectif et statut des phénomènes — expose à des désillusions cruelles et à une dépendance interprétative au thérapeute.

Pour des personnes traversant des expériences dissociatives ou des épisodes proches de la déréalisation, valider implicitement une lecture paranormale de leur vécu retarde ou empêche l’accès à une compréhension clinique rigoureuse.

La littérature sur la suggestion en thérapie documente ce risque : une autorité clinique peut contribuer à organiser, renforcer ou fabriquer des interprétations fragiles lorsque le cadre thérapeutique suggère fortement une lecture des événements (Otgaar et al., 2022). Et les travaux généraux sur les effets indésirables en psychothérapie rappellent que dépendance, aggravation et effets iatrogènes sont des issues réelles, pas des hypothèses rhétoriques (Linden & Schermuly-Haupt, 2014).

 

Ce que cette formation devrait garantir — et ce qu’elle ne garantit pas

Une formation clinique sérieuse sur ce sujet devrait au minimum :

  • distinguer explicitement le vécu subjectif (toujours digne d’écoute) de la réalité des phénomènes invoqués (qui n’est pas établie) ;
  • avertir des effets connus de la suggestion dans les contextes de forte attente paranormale ;
  • aborder la communication facilitée et ses risques dès lors que des patients vulnérables — notamment des personnes avec handicap — sont impliqués ;
  • former les praticiens à reconnaître quand un récit paranormale signale une urgence diagnostique plutôt qu’une expérience à explorer.

Le programme publié de cette formation ne permet pas de vérifier que ces points sont traités avec la rigueur requise. Et le discours public de son auteur donne des raisons sérieuses de douter qu’ils le soient.

 

Alerte

Des professionnels de santé mentale vont être formés, avec accréditation professionnelle, dans un cadre intellectuel où le paranormal est une hypothèse de travail rendue disponible, voire privilégiée, auprès de personnes en demande de soin. La promesse : « Au terme de cette formation, vous serez en mesure de construire une alliance thérapeutique solide avec les patients rapportant ces vécus. » doit être lue à la lumière des productions du formateur en défense de la réalité ontologique des poltergeist, de la transmission de pensée et de la télépathie des enfants autistes.

Le Code de déontologie[1] des psychologues impose notamment l’information claire du public, le discernement, l’impartialité, l’explicitation raisonnée des fondements théoriques et méthodologiques, ainsi que la prise en compte des usages possibles des interventions par des tiers. Il proscrit aussi l’exploitation d’une relation professionnelle en vue d’un intérêt idéologique.

En l’état, cette offre appelle une clarification déontologique publique : quels garde-fous empêchent que des croyances paranormales soient introduites dans le soin sous couvert d’alliance thérapeutique ?

 

Acermendax

Pour bien comprendre cette alerte, il faut la replacer dans la trajectoire publique de Renaud Evrard : ses thèses sur les phénomènes paranormaux, les réseaux avec lesquels il travaille, et sa présence durable dans des espaces du scepticisme scientifique, qui a longtemps contribué à le soustraire à l’examen critique. J’ai documenté ce parcours dans plusieurs billets, rassemblés ici :

  1. Renaud Evrard | Une drôle d’étude pour défendre la psychanalyse
  2. Renaud Evrard | Les réseaux d’une science « alternative »
  3. Renaud Evrard | Compromission intellectuelle et bullshit — « L’expérience qui prouve que le passé est modifiable »
  4. Evrard & Rabeyron, 2012 |Psychanalyse, télépathie et refuge clinique du psi
  5. Renaud Evrard chez Brice Perrier : quand la science sert de vernis aux récits extraordinaires
  6. Renaud Evrard | quand une thèse primée à l’Université de Lorraine légitime la conscience non locale
  7. Renaud Evrard chez La psychologie pour tous | l’accueil clinique comme cheval de Troie du paranormal
  8. Renaud Evrard dans Inexploré : le paranormal c’est quantique
  9. Renaud Evrard et le Rorschach dans l’autisme | Une réhabilitation clinique suspecte
  10. « Poltergeists, mort imminente, Psi, étude des anomalies | Renaud Evrard | The Paranormal Show »
  11. Le Comité Para & la question de l’entrisme pseudoscientifique
  12. Renaud Evrard | Les dons des enfants Indigo existent
  13. Grand Manuel Scientifique | Quand la parapsychologie accuse le scepticisme
  14. La lucidité terminale chez les enfants : la parapsychologie s’invite au chevet des mourants
  15. Renaud Evrard & The Conversation | La caution académique donnée aux fausses médecines
  16. Mise en garde concernant la formation « Clinique des expériences exceptionnelles » de Renaud Evrard (Asadis)
  17. Le Trickster : l’excuse magique des parapsychologues

 


Références :

  • Schlosser, R. W., Balandin, S., Hemsley, B., Iacono, T., Probst, P., & von Tetzchner, S. (2014). Facilitated communication and authorship: A systematic review. Augmentative and Alternative Communication, 30(4), 359–368.
  • Hemsley, B., Bryant, L., Schlosser, R. W., Shane, H. C., Lang, R., Paul, D., Banajee, M., & Ireland, M. (2018). Systematic review of facilitated communication 2014–2018 finds no new evidence that messages delivered using facilitated communication are authored by the person with disability. Autism & Developmental Language Impairments, 3.
  • Otgaar, H., Curci, A., Mangiulli, I., Battista, F., Rizzotti, E., & Sartori, G. (2022). A court ruled case on therapy-induced false memories. Journal of Forensic Sciences, 67(5), 2122–2129.
  • Linden, M., & Schermuly-Haupt, M.-L. (2014). Definition, assessment and rate of psychotherapy side effects. World Psychiatry, 13(3), 306–309.

[1] https://www.cncdp.fr/index.php/code-de-deontologie/code-de-deontologie-2021

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