L’Intelligence Artificielle tue-t-elle les artistes ?
La Tronche est à VOUS — Émission enregistrée le 20 octobre 2026
Libre antenne où les internautes viennent exprimer et défendre un point de vue ou poser une question.
Éditorial
Les IA pillent, dévorent, vomissent, saturent : le paysage ne sera plus jamais le même. Mais savons-nous vraiment ce qui constitue un changement de monde ou simplement la continuation de phénomènes déjà installés ? L’avènement de l’IA est-il un moment de bascule ou juste une étape à peine perceptible de la trajectoire de notre civilisation ? En bon, sceptique j’évite de croire que je connais la réponse. Mais admettons que la question se pose.
Le raz-de-marée que nous constatons tous est difficile à penser si l’on mélange tous les problèmes, toutes les strates, toutes les causes et toutes les conséquences. Sans doute faudrait-il réfléchir un peu séparément les dimensions du méta-phénomène qui nous occupe.
Il y a le coût énergétique et environnemental – Il existe, même s’il reste derrière celui de nombreux autres secteurs d’activité humaine. Mais la croissance rapide des besoins énergétiques des centres de données pose déjà des problèmes locaux et pourrait en poser davantage.
Il y a la facette technopolitique — Ces outils sont la propriété de groupes et de milliardaires étrangers aux intérêts désalignés des nôtres en tant que simplement humains partageant le même monde. C’est une dimension polémique et terre à terre, rébarbative, éminemment politique, et elle est connectée à toutes les autres, c’est à ce niveau que peuvent se prendre les décisions qui infléchiront nos destins. Mais là encore, cette question de souveraineté, elle ne débarque pas avec Mistral versus ChatGPT, elle pèse sur nous de plus en plus puissamment depuis le Web 2.0 : rien n’est totalement nouveau.
Il y a la question du contrôle, de l’alignement et d’une superintelligence qui pourrait détruire notre civilisation. Je vous renvoie vers l’émission de la semaine dernière où mes invités font un point sur ces menaces et les moyens d’y répondre.
Il y a la facette cognitive, de l’apprentissage et de la perte d’autonomie d’une partie croissante d’entre nous, de plus en plus dépendant d’outils qui agissent à notre place — cela a été évoqué dans l’émission d’il y a deux semaines sur IA et éducation. Et c‘est aussi une question sous-jacente à la série d’entretiens que je mène en ce moment « Je débats avec une IA » sur la chaine Épique Épochè.
Et puis –on y arrive – il y a la facette de la création artistique. Là aussi, plusieurs couches doivent être considérées dans leurs dynamiques.
L’utilisation d’œuvres déjà existantes pour nourrir la création actuelle est une constante de l’histoire des idées. On peut en débattre, mais sans doute faudrait-il préciser en quoi l’IA change quelque chose à cette vieille idée, souvent attribuée à Picasso : “Les bons artistes copient, les grands artistes volent.” En 1920, T. S. Eliot écrivait : “Les poètes immatures imitent ; les poètes mûrs volent.” Steve Jobs a repris la formule dans les années 1980. A se demander qui à pensé à cette phrase et qui n’a fait que la voler !
Je ne dis pas que c’est bien, souhaitable, défendable, ou même vrai… Mais cela semble être un point de vue bien installé depuis bien avant l’IA générative. Les discussions de ce soir devront nous permettre de comprendre ce qui change aujourd’hui. Notamment parce que l’apprentissage d’un artiste humain et l’entraînement industriel d’une IA ne sont peut-être pas des opérations comparables, ni dans leurs méthodes, ni dans leurs conséquences.
Sur le marché du travail, le remplacement de certaines productions humaines par des contenus artificiels est déjà brutal pour une partie des professionnels. Il est beaucoup moins coûteux pour un employeur de passer par la machine, ou pour un producteur indépendant d’inventer des artistes virtuels et des centaines d’œuvres, le tout avec une immédiateté qui menace les revenus et les perspectives de carrière de nombreux créateurs.
Et comment débuter une carrière s’il devient difficile pour un artiste d’exister, de faire connaître son travail dans la masse des productions — voire de faire valoir le talent, le temps, le travail nécessaires à ses œuvres ?
Ce soir, vous avez la parole. Dans La Tronche est à VOUS, c’est la définition même de l’art et de l’artiste qui a sans doute besoin qu’on la revisite afin de voir ce qu’il en reste.
- Nous aurons avec nous la pianiste et compositrice Laura Operti, directement concernée par ces transformations, et membre du collectif IA : Réveillons-nous, dont elle nous présentera les revendications.
- Nous serons rejoints par un membre du collectif OBVIOUS, qui choisit au contraire d’employer l’IA dans le processus créatif, et qui pourra notamment nous expliquer comment il aborde la question des œuvres utilisées pour entraîner les modèles
- Et puis il y a vous, dans le public, qui pouvez venir exposer votre avis, avec quelques arguments.
- Enfin, il y a moi — Je serai votre hôte, j’ai aussi un usage et un rapport aux IA et à la création, mais surtout plein de doute.
Et je voudrais ce soir me permettre une contribution au lexique commun sur ces questions en proposant le mot OGIA.
- OGIA, n. m. — Objet généré par intelligence artificielle : production visuelle, sonore, textuelle ou multimodale dont une part substantielle du contenu a été générée par un système d’intelligence artificielle.
De même qu’il y a eu et qu’il y a encore des débats sur les OGM, il est indispensable d’avoir des débats sur les OGIA. Des discussions qui ne se limitent pas à en scruter les défauts et les dangers potentiels, immédiat ou imaginaires, mais qui interrogent les conditions de leur production, l’impact sur les écosystèmes et la pérennité ou le simple droit à l’existence des activités qui les ont précédées.
L’avènement de l’Intelligence artificielle générative signe-t-il un arrêt de mort pour les artistes ?



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