Les traumatismes infantiles donnent-ils le cancer ? [Zet’NEWS]
La récente diffusion par Le Figaro d’une intervention du psychologue Cyril Tarquinio, dans laquelle il interprète des liens entre traumatismes de l’enfance et maladies tout au long de la vie, pose de sérieux problèmes d’éthique scientifique et journalistique.
Source : https://x.com/Le_Figaro/status/2014700266419876270
Dans cette intervention, l’orateur traite de manière affirmative des expériences négatives de l’enfance comme origine des maladies, et évoque des approches thérapeutiques non validées scientifiquement telles que l’homéopathie. L’association de ces deux registres — interprétation psychologisante globale et indulgence envers une thérapeutique dépourvue de fondement scientifique — n’est pas anodine. Elle appelle une mise au point rigoureuse, précisément parce qu’elle émane d’un universitaire.
La thématique mobilisée n’a pourtant rien de marginal. Depuis la fin des années 1990, la recherche épidémiologique s’intéresse aux Adverse Childhood Experiences (ACEs), c’est-à-dire à l’exposition précoce à des violences, des négligences ou des environnements familiaux dysfonctionnels. L’étude fondatrice menée par Felitti et Anda, sur une large cohorte suivie aux États-Unis, a mis en évidence une association statistique entre le cumul de ces expériences et un risque accru de certaines issues défavorables à l’âge adulte, incluant des maladies cardiovasculaires, des troubles métaboliques, et, selon les études et les contextes, certains cancers, ainsi qu’une mortalité prématurée plus élevée (Felitti et al., 1998). Ces résultats ont été largement reproduits et étendus par la suite, confirmant l’existence de relations dose-effet à l’échelle des populations.
Mais ce point est décisif : ces travaux décrivent des associations statistiques, non des mécanismes causaux simples et universels. Ils montrent que, toutes choses égales par ailleurs, les individus exposés à davantage d’adversités précoces présentent en moyenne des profils de santé moins favorables. Ils ne démontrent pas que les maladies seraient l’expression directe d’un traumatisme ancien, ni que le corps « parlerait » à travers la pathologie pour signaler un désordre psychique. La littérature insiste au contraire sur la multiplicité des médiations possibles : conditions socio-économiques, comportements de santé, accès aux soins, stress chronique, facteurs environnementaux et biologiques interagissent de manière complexe tout au long de la vie (Felitti et al., 1998).
C’est précisément cette distinction que le discours médiatisé de Cyril Tarquinio tend à effacer. Lorsque les maladies sont présentées comme des « signaux » du psychisme, l’analyse quitte le terrain de la santé publique et de l’épidémiologie pour entrer dans celui d’une interprétation globale et téléologique du corps. Une corrélation observée dans des cohortes devient un récit explicatif général. Ce glissement n’est pas une simple maladresse de vulgarisation : il transforme un savoir probabiliste et prudent en une causalité implicite, simplificatrice, qui excède clairement ce que les données permettent d’affirmer.
La référence simultanée à l’homéopathie achève de situer le problème. Je ne vais pas m’attarder ici sur cette question, mais il est clair qu’un professionnel de santé qui défend l’homéopathie est de facto dans un discours de charlatan – par définition.
J’ai déjà analysé ce mécanisme dans un article consacré aux constellations familiales, en montrant comment ce type de discours fonctionne comme une grammaire commune des fausses médecines : un récit totalisant, psychologisant, qui prétend donner du sens à la maladie en la reliant à une histoire intime supposée défaillante, tout en se dispensant de toute validation clinique sérieuse. Cette logique n’est pas marginale ; elle constitue l’un des socles idéologiques des pratiques à fort risque d’emprise, précisément parce qu’elle déplace la causalité de la biologie vers la psyché, et la responsabilité de la maladie vers l’individu lui-même.
Article : Constellations familiales : Imposture à l’université ?
Le problème devient plus grave encore lorsque l’on examine ce que Tarquinio écrit noir sur blanc dans la présentation de son ouvrage Les maladies ne tombent peut-être pas du ciel (2022). Il y affirme, sans ambiguïté, qu’il existe « sans aucun doute » un lien entre traumatismes d’enfance et maladies déclenchées par le corps, et que des pathologies aussi diverses que les douleurs chroniques, les troubles cardiovasculaires ou les cancers ne seraient pas seulement le signe d’un dérèglement physiologique, mais également le signal fort que « quelque chose ne va pas dans notre mental ». Autrement dit, cancers = signal d’un désordre psychique. Il ne s’agit plus ici d’une extrapolation de lecteur critique : c’est la thèse centrale mise en avant.
Tarquinio écrit explicitement : « Ces maladies [notamment le cancer] ne sont pas seulement le signe physique d’un dérèglement de notre organisme, elles sont aussi un signal fort que quelque chose ne va pas dans notre mental. »
Cette idée, qui irrigue depuis des décennies les fausses médecines les plus problématiques, est fausse au regard de l’état des connaissances scientifiques, et elle est dangereuse pour les malades. Elle suggère une causalité psychique directe là où les données n’établissent que des associations complexes et probabilistes. Elle alimente des schémas culpabilisants de la maladie, où le patient devient implicitement comptable de son état de santé, sommé d’interroger son passé plutôt que de bénéficier d’une prise en charge fondée sur des preuves. Elle constitue enfin un point d’entrée classique vers des dispositifs thérapeutiques parallèles, souvent coûteux, parfois intrusifs, et parfois clairement sectaires.
Et c’est au vu de ce type de conséquence que la question de l’impunité doit être posée. Car un tel discours ne circule pas dans un vide social. Il bénéficie d’une légitimation académique plus ou moins directe, dès lors qu’il est porté par un universitaire et relayé sans mise à distance critique par un grand média. Les universités disposent pourtant des outils conceptuels et normatifs pour rappeler les frontières entre science établie, hypothèse prudente et croyance personnelle. Lorsqu’elles choisissent de ne pas intervenir, elles laissent s’installer un entrisme discret mais efficace des fausses médecines, sous couvert d’ouverture d’esprit, de refus de l’orthodoxie, de psychologie humaniste et de neurosciences vaguement invoquées.
L’enjeu dépasse donc largement le cas Tarquinio. Il concerne la capacité — ou l’incapacité — des institutions académiques à assumer leur responsabilité épistémique dans l’espace public. Tant que des discours psychologisants globalisants, scientifiquement infondés et potentiellement délétères pour les patients pourront être tenus sans contradiction institutionnelle, l’université cessera progressivement d’être un rempart contre les impostures pour devenir, malgré elle, l’un de leurs relais.
« Nous préférons la science » nous disait le président Macron récemment à Davos en incarnant une forme de résistance rationaliste face au trumpisme dérangé. Oui, nous préférons la science, surtout dans la bouche des universitaires.
Acermendax
Références
- Felitti, V. J., Anda, R. F., Nordenberg, D., Williamson, D. F., Spitz, A. M., Edwards, V., Koss, M. P., & Marks, J. S. (1998). Relationship of childhood abuse and household dysfunction to many of the leading causes of death in adults: The Adverse Childhood Experiences (ACE) Study. American Journal of Preventive Medicine, 14(4), 245-258. https://doi.org/10.1016/S0749-3797(98)00017-8
- Shang, A., Huwiler-Müntener, K., Nartey, L., Jüni, P., Dörig, S., Sterne, J. A. C., Pewsner, D., & Egger, M. (2005). Are the clinical effects of homoeopathy placebo effects? Comparative study of placebo-controlled trials of homoeopathy and allopathy. The Lancet, 366(9487), 726-732.





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