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Les prières font-elles pleuvoir, selon Courrier International ?

Courrier international titre l’un de ses articles : « Les prières semblent faire tomber la pluie dans certains endroits, découvrent des chercheurs. » L’article présente une étude publiée dans le Quarterly Journal of Economics, consacrée aux prières publiques organisées pour obtenir la pluie. Et le journaliste choisit un titre qui dit l’inverse du résultat du travail scientifique. C’est phénoménal.

Arrêtons-nous sur une phrase particulièrement problématique : « Une prière pour la pluie prononcée le mois précédent augmente de 71 % la probabilité de précipitations importantes un jour donné. »

Grammaticalement, la messe est dite. La phrase nous affirme tranquillement que la prière agit sur la météo. Elle devient la cause d’une augmentation de la probabilité de pluie. L’étude décrit un mécanisme entièrement différent : à Murcie, en Espagne, les prières publiques pour obtenir la pluie, appelées « rogations », étaient organisées après de longues périodes sèches. Or, dans cette région, plus la sécheresse se prolonge, plus la probabilité qu’il pleuve au cours des jours suivants augmente.

Rien de mystérieux : plus cela fait longtemps qu’il n’a pas plus alors qu’il fait sec, et plus il y a de chance que demain, il finisse par pleuvoir. C’est de l’ordre de la Lapalissade. Les gens ont ainsi tendance à organiser des prières à des moments qui coïncident avec un augmentation de la probabilité qu’il pleuve. En conséquence : lorsque l’on observe une prière en faveur de la pluie, on peut prédire que la pluie a des chances de se produire sans avoir besoin d’invoquer le moindre mécanisme et la moindre causalité.

Les auteurs observent une hausse relative de 71 % de la probabilité de pluie. Ce chiffre paraît considérable, mais il porte sur une probabilité de départ très faible. La probabilité quotidienne moyenne de précipitations remarquables est d’environ 0,203 %. Après une prière récente, elle augmente de 0,144 point de pourcentage et atteint environ 0,347 %. — Autrement dit, on passe d’environ deux jours de forte pluie pour mille jours à un peu plus de trois jours pour mille. L’écart relatif est bien de 71 %, tandis que l’écart absolu reste inférieur à deux dixièmes de point de pourcentage.

L’intérêt du papier commence précisément ici. Les chercheurs cherchent à comprendre comment une pratique sans efficacité matérielle peut accumuler des succès apparents et conserver sa crédibilité pendant des siècles. Le calendrier des prières constitue une sorte de machine à sélectionner les réussites. Le clergé attend que le besoin de pluie soit intense. Les cérémonies commencent après une sécheresse déjà longue, puis se poursuivent jusqu’à l’arrivée de la pluie. Le rituel occupe ainsi la période durant laquelle l’événement attendu devient de plus en plus probable. Lorsque la pluie tombe, elle paraît répondre à la prière.

L’échec reçoit aussi un traitement favorable à la croyance. Tant que la pluie tarde, les autorités peuvent intensifier les cérémonies, multiplier les processions ou invoquer une ferveur insuffisante. Une pluie finira toujours par survenir et clore la séquence sur une réussite mémorable.

Les auteurs prolongent leur enquête avec des données portant sur 1 208 groupes humains décrits dans la littérature ethnographique. Ils trouvent des rituels destinés à provoquer la pluie chez 39 % d’entre eux. Ces pratiques sont 47 % plus fréquentes dans les régions où la probabilité quotidienne de pluie augmente au cours d’une période sèche. Elles apparaissent également davantage dans les sociétés dépendantes d’une agriculture intensive ou irriguée.

Deux conditions favorisent donc leur développement. La population éprouve un besoin impérieux de contrôler la pluie. Le climat fournit régulièrement des coïncidences capables de rendre le rituel persuasif.


NB : Courrier International, alerté par Nicolas R., un lecteur qui leur a envoyé un lien vers Ca Coule de Source, a diligemment corrigé le titre et le chapo de son article. Je salue ce geste.


Sélection culturelle

Cette étude décrit une forme de sélection culturelle. Les pratiques les mieux placées dans le temps obtiennent davantage de succès apparents. Elles attirent plus facilement la confiance, le soutien et les ressources. Elles se transmettent alors au détriment des rituels dont le calendrier produit des échecs trop visibles. Une croyance peut ainsi s’adapter à la réalité sans acquérir la moindre efficacité, il lui suffit d’intervenir au bon moment.

Ce mécanisme dépasse largement les prières pour la pluie. Il concerne aussi, en santé, les traitements employés lorsque les symptômes atteignent leur maximum avant de régresser spontanément. On le retrouve dans les rituels appliqués à des phénomènes cycliques, ou avec les prédictions formulées assez tard pour bénéficier d’une évolution déjà engagée.

Le papier offre donc une excellente leçon sur la causalité. Un événement peut annoncer correctement ce qui va suivre tout en restant totalement étranger à sa production. Quand ma voisine sort avec son parapluie, il est probable qu’il va pleuvoir, et pourtant elle n’en est pas la cause. La formulation du titre dans Courrier international efface cette distinction alors qu’elle est au cœur de ce qui a besoin d’être expliqué. À une époque où les croyances se renforcent d’un rien et où l’on partage des articles sans les lire en ne retenant que leur titre, appeler ce papier « Les prières semblent faire tomber la pluie dans certains endroits, découvrent des chercheurs. » relève de la faute professionnelle alors même que l’étude relayée est, comme vous l’avez constaté, très éclairante. C’est dommage

Mais retenons la leçon de l’étude de Espín-Sánchez : certaines croyances survivent parce que leur environnement leur fournit d’excellentes occasions de paraître vraies.

 

Acermendax
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