Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
Série de billets autour de mes préparatifs en vue d’un débat sur : « Y a-t-il des miracles attestés par la science ? »
La série :
- Les meilleurs des miracles : #1 La guérison de Pierre de Rudder
- Les meilleurs des miracles : #2 La guérison de Francis Pascal
- Les meilleurs des miracles : #3 Lourdes face à une analyse rationnelle
Depuis 1858, Lourdes revendique plus de 7 000 déclarations de guérison. Sur cette masse, 72 guérisons sont aujourd’hui reconnues miraculeuses par l’Église, ce qui signifie que 99% des dossiers sont de faux miracles ou bien des miracles trop peu convaincant pour recevoir le blanc-seing des institutions. Les sources catholiques avancent aussi l’ordre de grandeur de 200 millions de pèlerins depuis le XIXe siècle. Cela signifie que Lourdes produit environ un miracle reconnu pour 2,8 millions de visiteurs. Admettons que chacun s’y rende en moyenne trois fois : nous restons à une guérison inexpliquée pour 1 million de pèlerins.
Ce chiffre doit être comparé à un fait médical ordinaire, dérangeant pour l’apologétique : des guérisons inattendues existent partout, y compris dans les hôpitaux où personne ne parle de miracle. Pour le cancer, la littérature médicale cite souvent un ordre de grandeur d’une régression spontanée pour 60 000 à 100 000 patients, avec de fortes variations selon les pathologies. Ce taux reste rare, mais il montre une chose essentielle : l’existence de guérisons médicalement surprenantes ne suffit pas à établir une intervention divine. Les corps évoluent parfois d’une manière que les médecins n’avaient pas anticipée.
Le bilan statistique de Lourdes n’a donc rien d’écrasant. Des millions de malades, de blessés, de personnes âgées, d’enfants handicapés, de croyants sincères, de familles désespérées, viennent prier depuis plus d’un siècle et demi. L’immense majorité repart sans aide miraculeuse, avec leur maladie, leur douleur, leur fauteuil, leur cancer, leur sclérose, leur enfant toujours malade. Le miracle de Lourdes est d’une grande rareté : le sanctuaire fastueux ne produit pas plus de guérison inexpliquée qu’un banal hôpital par ailleurs très utile pour provoquer de très nombreuses guérisons expliquées.
Et il faut ajouter un élément plus inconfortable encore. Venir à Lourdes implique des voyages qui se chiffrent en milliards de kilomètres parcourus en voitures, en cars, en trains, sur des routes de nuit, avec la fatigue, avec des personnes vulnérables… On retrouve dans la presse des accidents mortels liés à des pèlerinages à Lourdes : un conducteur de car italien écrasé par son véhicule en 2026, une pèlerine italienne morte sur l’A64 en 2015, un pèlerin belge mort en gare de Lourdes en 2010. Je ne prétends pas disposer d’un décompte complet des morts causées par les déplacements vers Lourdes, mais nous pouvons nous aventurer à faire une évaluation
Sur 200 millions de visites, les trajets vers Lourdes représentent probablement 50 à 120 milliards de kilomètres-voyageurs routiers, même en tenant compte des autres modes de transport. Avec des hypothèses prudentes d’accidentologie historique, cela donne un ordre de grandeur de 250 à 1 800 morts, et probablement 1 250 à 9 000 blessés graves. Le chiffre exact n’est pas connu, mais l’ordre de grandeur nous suffira pour réévaluer l’émerveillement que peuvent susciter 72 miraculés[1].
Le bilan devient alors très dur. Lourdes concentre des millions d’espérances. Quelques dizaines de guérisons sont retenues comme miraculeuses. En face, il y a des milliers de déclarations rejetées, des millions de prières sans effet visible, des guérisons inattendues qui existent aussi ailleurs, et les risques bien réels liés aux pèlerinages eux-mêmes. Il n’est pas raisonnable de s’émerveiller des récits émouvant de quelques heureux rescapés sans prendre en considération tout le tableau. Autour des 72 histoires réconfortantes mais douteuses, il y a un océan de cas ordinaires, tragiques et silencieux, où rien ne se produit.
Le dieu des miraculés est-il un salaud ?
Finissons avec une réflexion d’ordre moral. La culture du miracle repose sur l’idée que les malades, les infirmes, celles et ceux qui souffrent terriblement, se voient accorder par un être tout puissant la grâce de ne plus agoniser à la condition de se déplacer dans un sanctuaire et de mendier son aide à travers des prières à sa gloire. Quel serait votre avis sur un médecin capable de tout soigner, sans effort, mais qui réserverait ses talents uniquement à des malades qui s’agenouillent, le couvrent de louanges et abandonnent leur esprit critique pour tout miser sur ses caprices imprévisibles, car même les plus obséquieux ne recevront, en général, aucun soin ?
Un tel modèle valorise auprès de la population des croyants une attitude de parrain de la mafia qui accorde à certains de n’être pas frappé par les malheurs qu’il dispense sur les autres en échange d’une marque de loyauté, d’assujétissement. Si Dieu se comporte ainsi, alors c’est que c’est bien. Et nous perdons la capacité à dénoncer les tyrans bien réels qui sévissent dans le monde. Ce type de conséquence parfaitement concrète explique le sous-titre du livre de Christopher Hitchens : « la religion empoisonne tout ».
Les conséquences de la croyance dans les miracles ne sont pas anodines ; elles justifient que l’on prenne au sérieux le sujet et les discours de ceux qui cherchent à défendre par la raison et l’argumentation une lecture magique et tyrannique de l’univers.
Acermendax
[1] Plus de détails sur l’évaluation chiffrée :
Les sources catholiques et journalistiques avancent l’ordre de grandeur de plus de 200 millions de pèlerins depuis 1860. Même avec une hypothèse basse de 250 kilomètres aller-retour par visite, cela représente 50 milliards de kilomètres-voyageurs. Avec une hypothèse plus réaliste pour un sanctuaire national et international — 500 à 1 000 kilomètres aller-retour — on obtient 100 à 200 milliards de kilomètres-voyageurs. Même si l’on suppose qu’une partie importante de ces trajets s’est faite en train, il reste très probablement 50 à 120 milliards de kilomètres-voyageurs routiers. L’ONISR rappelle que le risque routier français était encore de 43 morts par milliard de kilomètres parcourus en 1980, puis 27 en 1989, et qu’il a fortement baissé depuis.
Prenons donc une hypothèse prudente : 50 à 120 milliards de kilomètres-voyageurs routiers, avec un risque moyen historique ramené très bas, entre 5 et 15 morts par milliard de kilomètres-voyageurs. On obtient déjà 250 à 1 800 morts liés aux trajets routiers vers Lourdes, selon les hypothèses. Pour les blessés graves, le rapport contemporain français donne un ordre de grandeur utile : en 2025, l’ONISR estime 3 260 morts et 16 600 blessés graves sur les routes de France métropolitaine, soit environ cinq blessés graves pour un mort. En appliquant ce ratio seulement comme repère, les trajets vers Lourdes représenteraient 1 250 à 9 000 blessés graves en plus des morts.
Notz bien qu’une partie de ces victimes étaient des pèlerins mais que d’autres victimes étaient des automobilistes, des piétons ou des usagers qui n’avaient aucun rapport avec le pèlerinage. C’est un point moralement inconfortable : si l’on compte les 72 guérisons reconnues, il faut aussi compter le coût humain massif des trajets qui rendent ces pèlerinages possibles. Le bilan réel de Lourdes ne peut pas être raconté uniquement à partir des cas sauvés par le récit religieux.
Sources :



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