Les héros de l’anti-FRAUDE scientifique
1. Fraude scientifique : un lanceur d’alerte acquitté
En janvier 2023, Solal Pirelli publie un billet consacré à plusieurs conférences associées à l’Association for Computing Machinery, l’une des grandes sociétés savantes internationales en informatique. Il y documente des anomalies de citation dans des actes de conférence. Le dossier vise notamment des citations massives au bénéfice de Shadi Aljawarneh, professeur à la Jordan University of Science and Technology, et de Vangipuram Radhakrishna, chercheur en Inde. Dans certains articles, les bibliographies contiennent des dizaines de références vers les mêmes auteurs, parfois sans usage identifiable dans le corps du texte. Pirelli indique aussi avoir signalé ces problèmes à l’ACM avant de publier son billet.
Le cas décrit une forme très concrète de fraude scientifique : la manipulation d’un indicateur bibliométrique devenu central dans la carrière académique. Plus vous êtes cité, plus vous paraissez crédible ; plus vous paraissez crédible, plus vous êtes invité, publié, intégré à des réseaux, et donc cité à nouveau.
En réaction Shadi Aljawarneh dépose plainte pour diffamation en Suisse. En juin 2025, le Tribunal d’arrondissement de Lausanne condamne Solal Pirelli. Selon Retraction Watch, le tribunal considère alors que le billet dépasse la critique de qualité scientifique et impute une fraude scientifique (ce qui peut constituer une diffamation). Pirelli fait appel. C’était il y a un an.
- https://retractionwatch.com/2025/11/17/association-computing-machinery-retractions-citation-falsification-sleuth-defamation/
- https://www.24heures.ch/lausanne-ancien-doctorant-de-lepfl-condamne-pour-diffamation-547478088416
Pendant ce temps, l’ACM poursuit son enquête… avec un retard difficile à justifier. En septembre 2025, elle commence à rétracter des articles pour falsification de citations. Retraction Watch rapporte que les notices de rétractation évoquent des violations de la politique de l’ACM sur le plagiat, la représentation trompeuse et la falsification. Scott Delman, directeur des publications de l’ACM, confirme ensuite 38 rétractations liées à cette affaire.
Enfin, tout récemment, la Cour d’appel pénale vaudoise annule la condamnation.
Le jugement publié le 1er mai 2026 retient que les allégations de Pirelli ont été confirmées par l’ACM et que la conduite intentionnelle de falsification et d’inflation des citations peut recevoir, au sens large, la qualification de fraude scientifique. Le plaignant doit payer les frais de défense de Pirelli : 19 967 francs suisses pour la première procédure et 7044 francs pour l’appel (environ 30 000 euros)
Cette affaire devrait embarrasser tous ceux qui parlent d’intégrité scientifique avec de grands mots mais réagissent mollement quand l’alerte arrive. La fraude bibliométrique paraît technique, presque ennuyeuse ; elle touche pourtant au cœur du système, parce qu’elle transforme un instrument d’évaluation en fabrique de prestige. Quand des citations truquées permettent de construire une réputation, ce sont les carrières honnêtes, les comités sérieux et les contribuables qui paient.
En zététique, nous adoptons souvent la posture de défenseur des sciences, des connaissances établies et nous revendiquons la confiance dans les procédures qui valident les travaux de recherche. Mais évidemment le monde académique a ses travers. Et nous serions bien naïfs et dogmatiques si nous n’étions pas attachés à regarder sous le tapis avec les outils des métasciences. Et d’ailleurs nous en avons parlé sur La Tronche en Biais, notamment le 4 juillet 2024 dans l’émission « Ca Coule de Source 19 — La Traque de la Fraude scientifique »
Et j’avais pour invités Lonni BESANCON et… Solal PIRELLI. Le jeune chercheur qui vient d’être acquitté !
Je salue donc une fois de plus sa démarche, son courage, son obstination. Il rappelle que la vigilance scientifique demande aussi des personnes capables de signaler des anomalies, de soutenir leurs accusations par des pièces vérifiables, puis d’encaisser les représailles quand l’alerte dérange.
Reste une question très concrète : combien de dossiers similaires reposent aujourd’hui sur la peur du procès, l’épuisement personnel ou l’isolement professionnel ? Une communauté scientifique qui prend l’intégrité au sérieux doit protéger les lanceurs d’alerte de bonne foi avant que les tribunaux aient à réparer les dégâts.
Et cela nous amène directement au sujet suivant !
2. Forensic scientométrie : défendre la science contre ses renégats
Un nouveau mouvement vient de publier son premier grand rapport : Forensic Scientometrics, abrégé FoSci, que l’on pourrait traduire par « scientométrie forensique ». Le texte s’intitule Forensic Scientometrics Report 2026: Understanding, Detecting, and Documenting Manipulation in the Research Ecosystem (« Rapport 2026 de scientométrie forensique : comprendre, détecter et documenter les manipulations dans l’écosystème de la recherche »). Il a été lancé en mai 2026, à Vancouver, lors de la World Conference on Research Integrity (« Conférence mondiale sur l’intégrité de la recherche »).
Dans ce groupe on trouve des gens que vous avez croisé sur la chaine : Elisabeth BIK, Guillaume Cabanac, Lonni Besançon et Solal Pirelli
FoSci se présente comme un champ émergent à l’intersection de la scientométrie, de la métascience, de l’intégrité scientifique et de l’enquête documentaire. Son objet est d’utiliser les données de publication, les réseaux de citations, les métadonnées, les anomalies textuelles, les images, les signatures d’articles et les circuits éditoriaux pour repérer les manipulations qui abîment la littérature scientifique. La science produit des articles, des index, des revues, des citations, des classements, des métriques. Ces traces permettent aussi d’enquêter sur ceux qui truquent le système.
Le rapport FoSci 2026 défend une idée centrale : les mauvaises pratiques scientifiques ont changé d’échelle. La fraude existe toujours au niveau individuel, avec l’image retouchée, la donnée inventée, le résultat enjolivé, l’auteur ajouté pour rendre service. Mais l’écosystème contemporain de la publication a aussi vu apparaître des formes beaucoup plus industrielles : paper mills, auteurs à vendre, revues prédatrices, revues piratées, relectures truquées, cartels de citation, manipulations coordonnées d’indicateurs. La fraude scientifique ressemble alors moins à une faute isolée qu’à une économie parallèle de la publication.
Le rapport distingue plusieurs niveaux d’analyse.
- Au niveau micro, on cherche les traces dans l’article lui-même : figures dupliquées, références incohérentes, phrases artificielles, statistiques improbables, affiliations suspectes.
- Au niveau méso, on observe les réseaux : groupes d’auteurs qui se citent entre eux de manière disproportionnée, revues qui gonflent artificiellement leur visibilité, circuits de relecture où les mêmes acteurs contrôlent l’entrée et la validation des articles.
- Au niveau macro, l’enquête porte sur les incitations du système : pression à publier, carrières indexées sur les métriques, compétition internationale, failles éditoriales, usages politiques ou économiques de la recherche.
Cette approche a un intérêt majeur pour le scepticisme scientifique. La zététique s’est construite sur une exigence précieuse : douter avec méthode. Elle demande des preuves aux guérisseurs, aux prophètes, aux marchands de miracles, aux entrepreneurs de croyances prétentieuses et normatives. Elle apprend à repérer les promesses trop belles, les discours qui s’immunisent contre la critique, les récits qui prennent la forme de la science pour obtenir le prestige de la science.
Mais comme je vous le disais tout à l’heure quand les discours trompeurs viennent de l’intérieur, tout se complique terriblement.
Une partie du monde rationaliste sait très bien dénoncer l’astrologue, le magnétiseur, le gourou, le complotiste. Elle devient souvent plus hésitante face au chercheur titulaire, qui publie pour de vrai, qui enseigne à l’Université, et qui peut se prétendre plus expert que vous. C’est le problème que posent les renégats de la science. Ils connaissent précisément les mots de passe de l’institution. Ils savent produire une apparence de normalité académique. Ils savent que le public et les médias confondent facilement « publié » avec « solide », « cité » avec « fiable », « universitaire » avec « expertise impeccable ».
La défense de la science exige donc aussi une critique des machines internes qui fabriquent du faux savoir, du savoir fragile, du savoir opportuniste ou du prestige artificiel.
Les paper mills illustrent très concrètement cette dérive : des entreprises produisent ou assemblent des manuscrits, vendent des places d’auteur, infiltrent des revues et laissent dans la littérature des articles qui auront ensuite une vie propre, parfois dans des revues biomédicales ou techniques où les conséquences dépassent largement le théâtre académique (Parker et al., 2024). Les cartels de citation posent un autre problème : ils déforment les indicateurs qui servent à évaluer les chercheurs, les revues et les institutions (Fister et al., 2016 ; Kojaku et al., 2021).
Le rapport de Forensic Scientometrics a aussi le mérite de reconnaître le rôle des enquêteurs de terrain. Depuis des années, des chercheurs, des éditrices, des spécialistes de la détection d’images manipulées dans les articles scientifiques, des informaticiens, des bibliométriciens et des enquêteurs indépendants travaillent à repérer les anomalies de la littérature. Leurs signalements passent souvent par PubPeer, par des analyses de réseaux, par des bases d’articles suspects, par des méthodes de détection semi-automatisées. Le présent rapport propose de donner un cadre commun à ce travail : des méthodes, un vocabulaire, une reconnaissance, des protections et une capacité d’action. Un nouveau champ disciplinaire est-il sur le point de naître sous nos yeux émus ?
La scientométrie forensique, en bon français, est peut-être la réponse que nous attendions au problème des acteurs qui exploitent les failles de la publication savante, et de la dégradation de la confiance publique envers une science qui à ce jour ne sait pas encore vraiment se corriger toute seule comme elle le devrait.
Acermendax
Références
- Fister, I., Fister, I., Jr., & Perc, M. (2016). Toward the discovery of citation cartels in citation networks. Frontiers in Physics, 4, Article 49. https://doi.org/10.3389/fphy.2016.00049
- Kojaku, S., Livan, G., & Masuda, N. (2021). Detecting anomalous citation groups in journal networks. Scientific Reports, 11, Article 14524. https://doi.org/10.1038/s41598-021-93572-3
- McIntosh, L. D., Bishop, D., & Cabanac, G. (Eds.). (2026). Forensic Scientometrics Report 2026: Understanding, Detecting, and Documenting Manipulation in the Research Ecosystem. Figshare. https://doi.org/10.6084/m9.figshare.32178456
- Parker, L., Boughton, S., Bero, L., & Byrne, J. A. (2024). Paper mill challenges: Past, present, and future. Journal of Clinical Epidemiology, 176, Article 111549. https://doi.org/10.1016/j.jclinepi.2024.111549



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