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La fiction menace-t-elle la réalité ? [TenL160]

Émission enregistrée le 11 aout 2026

 

Éditorial

— Le vrai, le faux, l’autre —

Dans la fiction, Estéban et ses amis sont à la recherche des mystérieuses Cités d’Or ; ils découvrent des secrets dangereux, une ancienne technologie convoitée par les viles et étranges Olmèques. Et c’est formidable. Dans la réalité, des mythomanes excentriques et ridicules rivalisent d’extravagants récits autocentrés sur leurs fabuleuses découvertes. Et c’est beaucoup moins formidable. Ils ont bien le droit de croire ce qu’ils veulent, mais ils s’énervent très vite quand les gens raisonnables refusent leurs inepties. Et cela parce qu’ils veulent que tout le monde accepte comme vrai ce qui relève en fait de leur imagination. Les Pyramides ne détiennent pas des secrets sur le système métrique, la vitesse de la lumière ou l’inversion des pôles terrestres : ces histoires ne sont pas vraies. La communication avec les morts, la télékinésie ou les prémonitions s’intègrent à merveille dans des histoires inventées, et la plupart d’entre nous adorent ça. Mais nous n’avons pas pour autant envie de nous mettre à y croire.

Et s’il y a autant de conflits autour de ces idées, de ces croyances et de ces allégations, c’est peut-être parce que nous négligeons une nuance sur laquelle je veux insister ici. Notre rapport au monde est sans doute moins binaire qu’on l’imagine ; nous traitons les idées selon un nuancier qui gagnerait à être explicite : il y a le vrai, le faux et l’autre.

Le vrai et le faux concernent des propositions sur le monde. Une affirmation correspond aux faits, ou elle les contredit. On peut vérifier, comparer, enquêter, produire des preuves, corriger une erreur. Mais la fiction relève d’un autre régime. Elle est un laboratoire des possibles, un univers contrefactuel, une conjecture déployée, une expérience de pensée qui prend la liberté de s’évader dans une hypothèse et nous permet, pendant quelques pages ou quelques heures, de vivre quelque chose d’autre.

 

Que se passerait-il dans une société où chacun serait surveillé en permanence ? Que deviendrait l’humanité face à une intelligence venue d’ailleurs ? Comment agirions-nous dans un monde où la magie existe, où la société est une simulation numérique, où les dieux descendent dans la rue, où le temps peut être remonté ? C’est dans la fiction, d’abord, que nous explorons ces idées, que nous les partageons pour conjurer un avenir angoissant ou faire advenir un progrès désirable. Et pour cela nous n’avons pas besoin de croire que ces histoires sont vraies.

Les Trois Petits Cochons, Don Quichotte ou Le Seigneur des Anneaux ne diffusent aucune fake news. Personne ne demande à Tolkien de fournir les relevés cadastraux du Mordor, ni à Cervantès les preuves administratives de l’existence de Dulcinée. Le lecteur accepte les conventions de l’œuvre et comprend qu’elle fonctionne sous un autre régime que celui du vrai et du faux. Ce régime permet d’explorer différentes facettes de l’existence : le courage, la peur, le pouvoir, l’amitié, le sacrifice, la violence, la justice, le désir de croire, le besoin d’appartenir à une histoire.

 

Nous sommes liés à ceux qui nous racontent une histoire par un contrat : la suspension consentie de l’incrédulité. Aussi longtemps que je suis dans la fiction, j’accepte que ce que me raconte l’auteur est -en quelque sorte- vrai. C’est du chiqué, mais j’éprouve quand même des émotions fortes avec les personnages que je suis. Lorsque je referme un livre ou que j’éteins mon écran, de retour dans le monde réel, un tel contrat n’a plus cours. Je ne suis plus censé accepter des « faits alternatifs » parce que je n’accepte pas que la réalité soit façonnée par le verbe d’un auteur ; le réel n’a que faire de ce que nous en disons, et à son sujet on peut établir qu’une proposition est vraie ou fausse, ou indécidable, ou bien qu’une question est mal posée et ne mérite pas de réponse. Mais l’alternative n’est plus une option…

Et peut-être que cette porte fermée à une autre version que l’on souhaiterait plus réelle que la réalité, nous blesse. Le réel est tyrannique, amoral, insensible, et vu comment la vie nous traite parfois, on est en droit de se révolter, parce qu’aucun d’entre nous n’a choisi de vivre dans ce réel injuste. Alors, si jamais l’alternative répare la blessure de l’injustice, pourquoi ne pas lui donner le pouvoir de subjuguer le réel ?

 

Selon la formule bien connue, « le réel, c’est ce qui continue d’exister même quand on n’y croit pas ». Cette définition m’a toujours posé un petit problème, parce que j’aime la fiction, j’adore la fantasy, et quand je lis les aventures de Mémé Ciredutemps, je n’y crois pas vraiment. Pourtant, cette absence de croyance paraît incapable de priver le personnage de toute existence.

Mémé Ciredutemps existe comme personnage, avec sa voix, ses attitudes, et sa « têtologie ». J’ai dans ma tête quelques neurones qui lui sont dédiés, qui me relient à elle. Et pourtant, une fois le livre refermé, de retour dans le réel, je cesse de croire à ses histoires. J’ai donc envie de vous proposer un retournement de situation un peu théâtral en vous suggérant l’idée que « la fiction, c’est ce qui cesse d’exister quand on se met à y croire ». Autrement dit : lorsqu’on exige d’une proposition fictionnelle qu’elle soit tenue pour une description factuelle du monde, on la sacrifie.

La suspension de l’incrédulité n’est pas une bonne manière de négocier avec le réel. Et donc peut-être faut-il craindre les méfaits de cette fiction omniprésente qui nous habitue à avoir dans la tête des tas d’idées complètement fausses, et brouille la frontière entre le vrai et le faux à force de nous gaver d’une altérité imaginée et diffusée à travers les canaux de puissantes industries du divertissement.

Après tout —pardon d’être dramatique— la fiction est-elle un moyen par lequel on nous dépossède de notre relation à la réalité ? Faut-il en avoir peur ? Au contraire est-elle le moyen par lequel nous pouvons échapper aux influences bien réelles de ceux qui décident du fonctionnement du monde et de la diffusion des informations ?

Je vais recueillir les réflexions et analyses d’un petit panel composé de personnes qui s’adonnent à l’écriture de fiction mais qui sont en même temps très engagées dans la promotion de l’esprit critique et donc dans le refus de la crédulité.

Par ordre alphabétique

  • Antonin Atger, doctorant en psychologie sociale spécialisé sur les théories du complot et écrivain de science-fiction
  • Isabelle Bauthian, romancière, scénariste de bandes dessinées. Docteure en biologie et autrice de L’esprit Critique, aux éditions Delcourt.
  • Jeannie C Moria, agrégée de lettres, correctrice, conseil aux jeunes écrivains. Vidéaste spécialisée dans l’histoire du handicap ; autrice d’ouvrages documentaires et de littérature de l’imaginaire.
  • Vled Tapas, musicien, chanteur, co-créateur de la Tronche en Biais, médiateur scientifique spécialisé dans l’accessibilité et les publics vulnérables, féru de littérature d’horreur.

Et votre serviteur, zététicien, désagréable débunkeur de pseudosciences et auteur d’une série de fantasy « Les Énigmes de l‘Aube » aux éditions ActuSF.

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