La dissonance cognitive : une fraude scientifique ?
En octobre 2025, un article discret mais explosif paraît dans le Journal of the History of the Behavioral Sciences. Son auteur, l’historien indépendant Thomas Kelly, ne propose pas une nouvelle théorie, ni une critique de plus. Il rouvre un dossier que l’on croyait scellé : When Prophecy Fails (1956), l’ouvrage de Leon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter — le texte fondateur qui a popularisé la dissonance cognitive.
La thèse de Kelly est d’une clarté redoutable. En exploitant des archives jusqu’ici peu ou pas utilisées (carnets d’observateurs, correspondances internes, coupures de presse, fonds déposés à Michigan State University), il montre que le récit canonique de 1956 inverse la chronologie réelle des faits. Le groupe apocalyptique étudié n’a pas connu de sursaut prosélyte après l’échec de sa prophétie : il était prosélyte déjà avant, et s’est rapidement dissous après. Plus grave encore, Kelly documente des interventions directes des observateurs, en particulier le rôle central joué par Riecken, devenu une figure d’autorité spirituelle au sein du groupe. Autrement dit, le « cas » censé illustrer la dissonance cognitive n’était pas seulement fragile ; il était construit.
Un froid académique
La publication n’a pas provoqué de déferlante immédiate, mais c’est précisément ce silence qui frappe. À ce jour, aucune réponse formelle n’a été publiée dans les grandes revues de psychologie sociale. Pas de réfutation méthodique, pas de défense archivistique, pas même une mise au point collective. Le milieu académique observe, temporise, semble attendre.
Dans la presse spécialisée, le papier de Kelly est présenté comme solide, documenté, difficile à écarter d’un revers de main. Les rares réactions relayées insistent sur un point : Kelly n’a pas attaqué la dissonance cognitive en tant que théorie, mais l’exemple historique qui lui a servi de tremplin. Cette distinction est cruciale — et elle explique sans doute la gêne ambiante. Car When Prophecy Fails est l’un des textes les plus cités du XXᵉ siècle en sciences sociales. Reconnaître que ce cas est frauduleux, c’est accepter qu’un pilier pédagogique repose sur du sable.
Moi-même, j’avais choisi la dissonance cognitive comme sujet du troisième numéro des épisodes Canons de la Tronche en Biais. Et nous y racontions l’histoire écrite par Festinger dans son best-seller. Alors il faut se demander si on a eu tort Il faut qu’on sache s’il faut rectifier tout ça.
Faut-il jeter la dissonance ?
C’est ici que le débat se crispe — et qu’il déborde largement la psychologie. Depuis soixante-dix ans, la dissonance cognitive fonctionne. Elle a été testée, reproduite, étendue à d’innombrables domaines : choix, effort, politique, santé, religion. Des milliers d’expériences l’ont confirmée (Festinger & Carlsmith, 1959 ; Brehm, 1956 ; Aronson & Mills, 1959), et des méta-analyses récentes en attestent la robustesse (Harmon-Jones & Mills, 2019). Les neurosciences ont même identifié des corrélats cérébraux du conflit cognitif (van Veen et al., 2009 ; Izuma et al., 2010).
Thomas Kelly ne réfute rien de cela. Il montre autre chose : que Festinger et ses collègues ont menti sur le cas qui a rendu la théorie célèbre. La question n’est donc pas « la dissonance est-elle fausse ? », mais « peut-on continuer à citer un travail dont on sait qu’il est frauduleux, même s’il a servi une idée juste ? ».
Cette interrogation dépasse la psychologie. Elle arrange certains chercheurs en sciences bibliques qui voient dans l’affaire une aubaine permettant de se débarrasser de la dissonance cognitive comme outil explicatif — notamment lorsqu’elle est mobilisée pour comprendre des mécanismes de rationalisation à l’origine du christianisme primitif. La « bataille de la dissonance » pourrait ainsi se déplacer d’un champ à l’autre, chaque discipline tentant soit de sauver l’outil, soit de profiter de l’effondrement du cas princeps pour l’écarter.
Le ménage à venir
L’enjeu réel est ailleurs. Si l’on accepte que When Prophecy Fails est une fraude narrative, alors il faut repenser la manière dont les sciences humaines traitent leurs textes fondateurs. Un concept valide peut-il rester adossé à un récit faux ? Faut-il enseigner l’histoire d’une théorie en maintenant un exemple que l’on sait fabriqué, au nom de sa « valeur historique » ? Ou faut-il, au contraire, faire le ménage : conserver la théorie, abandonner le mythe, et expliquer comment une idée juste a pu naître d’un cas malhonnête ?
Le travail de Kelly n’appelle pas à jeter la dissonance cognitive. Il oblige en revanche à renoncer à une histoire que l’on nous a racontée, que l’on a crue, et qui, si elle s’avère fausse, ne saurait être défendue — même si, par une ironie cruelle, la tentative de la sauver constituait en elle-même une démonstration éclatante de la dissonance à l’œuvre chez ceux qui s’attachent à l’héritage de son inventeur. L’ironie serait savoureuse mais l’embarras considérable.
Selon toute vraisemblance, il faudra donc réécrire les chapitres des manuels de psychologie consacrés à ce concept. Ce serait d’ailleurs une excellente occasion d’y introduire la métascience : l’étude critique des pratiques scientifiques elles-mêmes, de leurs méthodes, de leurs biais, de leurs incitations institutionnelles et de leurs mécanismes d’autorégulation — autrement dit, la science qui examine la science.
Cf La Tronche en Live 130 :
Acermendax
Références
- Aronson, E., & Mills, J. (1959). The effect of severity of initiation on liking for a group. Journal of Abnormal and Social Psychology, 59(2), 177–181.
- Brehm, J. W. (1956). Postdecision changes in the desirability of alternatives. Journal of Abnormal and Social Psychology, 52(3), 384–389.
- Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
- Festinger, L., & Carlsmith, J. M. (1959). Cognitive consequences of forced compliance. Journal of Abnormal and Social Psychology, 58(2), 203–210.
- Harmon-Jones, E., & Mills, J. (Eds.). (2019). Cognitive Dissonance: Reexamining a Pivotal Theory in Psychology. APA.
- Izuma, K., et al. (2010). Neural correlates of cognitive dissonance and preference change. PNAS, 107(51), 22014–22019.
- Kelly, T. (2025). Debunking When Prophecy Fails. Journal of the History of the Behavioral Sciences, 61(4), e70043.
- van Veen, V., et al. (2009). Neural activity predicts attitude change in cognitive dissonance. Nature Neuroscience, 12(11), 1469–1474.



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