Grand Manuel Scientifique : quand la parapsychologie accuse le scepticisme
Depuis ses menaces de procès pour avoir critiqué ses déclarations sur France Inter, je reviens sur le parcours de Renaud Evrard, universitaire et membre du comité Para, mais hélas ennemi de plus en plus déterminé du scepticisme scientifique.
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Le chapitre 10 du Grand manuel de parapsychologie scientifique, coécrit par Renaud Évrard et Jérémy Royaux, s’intitule « Approche critique du paranormal et résistances ». Il occupe une place stratégique dans l’ouvrage. Après des chapitres consacrés aux perceptions extrasensorielles, à la précognition, à la micro-psychocinèse, aux hantises, aux expériences de fin de vie ou aux modèles théoriques du psi, ce chapitre se tourne vers les contradicteurs. Il propose une histoire du scepticisme, une typologie des formes de critique, puis une explication des « résistances » rencontrées par la parapsychologie. Le volume est publié chez Dunod en juin 2025, dans une collection professionnelle, sous la direction de Renaud Évrard, Claude Berghmans et Paul-Louis Rabeyron.
Le chapitre pose une vraie question. Le scepticisme peut devenir une identité de groupe, une posture d’incroyance, un réflexe de disqualification. Certaines productions zététiques réduisent parfois le paranormal à un terrain d’exercice pour illustrer les biais cognitifs, sans présenter les meilleurs arguments revendiqués par la parapsychologie. Cette critique mérite examen. Mais Évrard et Royaux construisent une réponse asymétrique : les faiblesses du scepticisme sont abondamment historicisées, sociologisées et psychologisées ; les faiblesses probatoires de la parapsychologie sont, elles, réintégrées dans un récit de marginalisation, de méconnaissance ou de « résistances ».
Le résultat est un retournement méthodologique : au lieu de demander d’abord si les phénomènes psi sont établis, le chapitre demande pourquoi tant de gens refusent de les reconnaître.
Une taxonomie qui distribue les bons et les mauvais rôles
Le chapitre commence par définir l’approche critique comme une composante normale de la démarche scientifique. Jusque-là, rien à redire. Il faut douter, comparer les hypothèses, examiner les explications non-psi, chercher les artefacts, les illusions, les fraudes et les erreurs. Puis les auteurs proposent une typologie :
« Critique scientifique : poursuivre une approche scientifique en produisant méthodiquement les données permettant de vérifier la valeur des hypothèses contradictoires ;
Critique a posteriori : ré-analyser les données produites par d’autres afin de les contester ;
Critique a priori : contester la capacité de certains chercheurs à produire des données scientifiques ; Critique non scientifique : proposer des hypothèses contradictoires sans jamais se donner les moyens de les vérifier.On voit donc que l’approche critique pourrait intervenir à différents niveaux du processus scientifique, dont il doit être différencié. Les parapsychologues pratiquent couramment la critique scientifique et la critique a posteriori ; alors que le cœur d’activité de certains groupes sceptiques militants est la critique a priori et la critique non scientifique. »
La distinction pourrait servir à clarifier les débats. Elle pourrait séparer une objection méthodologique fondée d’un refus dogmatique. Mais l’application proposée produit une distribution très orientée. Les catégories valorisantes — critique scientifique, critique a posteriori — sont spontanément associées aux parapsychologues. Les catégories disqualifiantes — critique a priori, critique non scientifique — sont rattachées au cœur d’activité de « certains groupes sceptiques militants ».
Le problème apparaît dès que l’on regarde ce que cette typologie fait aux désaccords réels. Une objection sceptique portant sur la faiblesse des effets, l’instabilité des résultats, la dépendance aux méta-analyses, la plausibilité théorique très basse, les biais de publication ou la flexibilité analytique peut être rangée du côté de la critique « a priori », même si elle relève de la méthodologie scientifique ordinaire. À l’inverse, une discipline qui revendique depuis plus d’un siècle des phénomènes extraordinaires, sans produire d’effet robuste, stable, prédictif, manipulable et théoriquement intégré, reçoit ici le bénéfice du vocabulaire de l’autocorrection.
Le chapitre parle de doute, mais il encadre le doute par une hiérarchie implicite : les parapsychologues seraient les praticiens patients de l’enquête ; les sceptiques organisés seraient les « gardiens de la raison » (le livre de Stéphane Foucart est convoqué à cette fin).
Le cas Wundt : une critique historique valable, puis un usage trop large
Le traitement de Wilhelm Wundt illustre la méthode du chapitre. Évrard et Royaux rappellent que Wundt a joué un rôle majeur dans la délimitation de la psychologie expérimentale et qu’il a rejeté les sciences psychiques. Ils insistent aussi sur ses convictions religieuses, son protestantisme mystique et l’influence supposée d’une expérience de mort imminente dans la formation de son programme :
« De son propre aveu, ce sont donc ses impulsions mystico-religieuses bien plus qu’un quelconque raisonnement qui ont guidé la formation de son programme de recherche mature, lequel cherche à placer fermement et irréversiblement la conscience de veille sur le trône de la psychologie. »
Puis ils concluent :
« La critique de Wundt est donc purement a priori et non scientifique. »
Sur ce point précis, la critique d’Évrard et Royaux peut avoir une part de validité. Si Wundt a réellement rejeté les sciences psychiques depuis des présupposés métaphysiques antérieurs à l’examen des données, le qualifier de critique a priori se défend. Le problème vient de l’usage narratif du cas Wundt. Il devient une matrice : le sceptique apparaît comme un sujet à expliquer par ses affects, sa religion cachée, ses frontières disciplinaires ou ses fidélités institutionnelles.
Ce traitement contraste avec la manière dont la croyance psi est abordée dans le reste du chapitre. Les expériences paranormales appellent la nuance clinique, l’anthropologie, la sociologie, la prudence face aux récits vécus. L’incroyance psi reçoit plus volontiers une lecture psychologisante. Le double standard se joue là : la croyance est en quelque sorte intrinsèquement valide tandis que le refus de croire reçoit une explication.
La fraude : le bon argument posé trop vite comme généralisation abusive
Le chapitre aborde ensuite l’argument de la fraude. Il commence par une remarque incontestable : accuser un champ entier de fraude sans démonstration n’est pas une bonne critique. Puis il ajoute :
« Il y a plusieurs cas documentés de fraude en parapsychologie, y compris par des expérimentateurs de premier plan. Dans la grande majorité des cas, ce sont d’autres chercheurs en parapsychologie qui ont détecté et rendu public ces agissements […] Toutefois, proportionnellement à la taille du champ parapsychologique, les cas connus de fraude par des expérimentateurs ne sont pas plus fréquents que la proportion de fraudes connues dans les autres disciplines scientifiques. Là encore, la pertinence de l’argument s’évalue au cas par cas, mais il ne peut être employé avec une portée générale. »
Le passage a raison de refuser l’accusation vague. Mais il traite la fraude comme une question de fréquence relative, alors que la question décisive concerne la vulnérabilité d’un domaine à de très petits biais. La parapsychologie revendique des effets faibles, difficiles à isoler, souvent établis par accumulation statistique. Dans un tel contexte, quelques fraudes, quelques pratiques de recherche discutables, quelques choix analytiques souples ou quelques biais de publication peuvent suffire à produire un signal apparent.
Cette fragilité concerne beaucoup de champs expérimentaux, mais elle pèse encore davantage sur la parapsychologie. Lorsqu’un domaine cherche de très petits effets, avec des protocoles nombreux, des analyses statistiques multiples et une forte attente de résultats positifs, le risque augmente mécaniquement de produire de faux signaux. Un résultat publié paraît alors « significatif », mais il peut refléter la manière dont les données ont été triées, analysées ou accumulées plutôt qu’un phénomène réel. Ioannidis a formalisé ce problème en montrant que la crédibilité d’un résultat dépend notamment de la puissance des études, du niveau de biais, du nombre d’hypothèses testées et de la plausibilité préalable de l’hypothèse examinée (Ioannidis, 2005). Dans un champ où l’hypothèse de départ est très coûteuse théoriquement et où les effets rapportés restent faibles, ces facteurs invitent à beaucoup de prudence. Simmons, Nelson et Simonsohn ont montré que la flexibilité non déclarée dans la collecte et l’analyse des données augmente fortement le risque de faux positifs, même avec des pratiques qui peuvent paraître ordinaires aux chercheurs (Simmons et al., 2011). (PLOS)
Le chapitre cite d’ailleurs une étude importante de Bierman, Spottiswoode et Bijl sur les pratiques de recherche discutables dans une méta-analyse Ganzfeld. Le Ganzfeld est l’un des dispositifs expérimentaux les plus souvent invoqués par les parapsychologues pour défendre l’existence d’une perception extrasensorielle. Le principe, très schématiquement, consiste à placer un participant dans un état de faible stimulation sensorielle, puis à tester s’il peut identifier une image ou une vidéo choisie à distance. Comme les résultats d’une seule expérience sont généralement faibles ou ambigus, les défenseurs du psi s’appuient beaucoup sur des méta-analyses, c’est-à-dire des synthèses statistiques regroupant de nombreuses études.
C’est là qu’intervient l’étude de Bierman, Spottiswoode et Bijl. Les auteurs demandent en substance : que se passe-t-il si les résultats positifs du Ganzfeld ont été amplifiés par des pratiques de recherche discutables ? Par exemple, des choix d’analyse faits après coup, une sélection plus ou moins consciente des résultats favorables, ou des décisions méthodologiques qui augmentent les chances d’obtenir un effet. Leur conclusion est prudente : même avec des hypothèses sévères sur ces biais, un petit signal statistique subsiste. Mais ce signal devient nettement moins impressionnant. L’étude montre donc surtout que les résultats positifs du Ganzfeld peuvent être fragilisés par des biais ordinaires de recherche. Pour une hypothèse aussi coûteuse que la télépathie, cela change beaucoup la portée de l’argument : un effet statistique faible qui survit à une correction ne devient pas pour autant une preuve robuste du psi (Bierman et al., 2016).
Les biais ne suffisent peut-être pas, dans ce modèle, à tout effacer ; mais ils suffisent à réduire l’ampleur de l’effet et à rappeler la fragilité du signal. Pour une revendication aussi extraordinaire que la télépathie, ce résultat ne donne pas un triomphe à la parapsychologie. Il confirme que le champ dépend d’effets assez fins pour être sensiblement affectés par les pratiques discutables que la crise de reproductibilité a précisément rendues suspectes.
La zététique pédagogique : une critique recevable, une conclusion excessive
Le chapitre vise ensuite la pédagogie zététique. Il écrit :
« La focalisation sur l’analyse des discours et des paralogismes et sophismes qu’ils contiennent, ainsi que sur les biais cognitifs qui expliqueraient leurs postures, peut malheureusement aboutir à des analyses assez réductrices voire caricaturales. »
Sur ce point, Évrard et Royaux touchent une faiblesse réelle de certaines productions sceptiques. Le paranormal y sert parfois de décor pédagogique : on y apprend l’effet Barnum, les coïncidences, la lecture froide, les biais de confirmation, sans présenter précisément les meilleurs protocoles revendiqués par la parapsychologie. Une critique honnête doit le reconnaître. Un scepticisme rigoureux gagne à distinguer un médium de plateau, une croyance populaire, une étude Ganzfeld, une méta-analyse de précognition et un récit clinique d’expérience exceptionnelle.
Mais le chapitre transforme cette remarque utile en accusation plus large :
« Or cette pédagogie zététique utilise très souvent le paranormal comme support pédagogique pour montrer comment ces outils permettent de trier le bon grain et l’ivraie […] La recherche parapsychologique n’y est logiquement jamais présentée sous son meilleur jour, ce qui permet en fait d’en faire indirectement la critique (non scientifique). »
La conclusion dépasse les prémisses. Enseigner les mécanismes ordinaires qui produisent des récits paranormaux — illusion, mémoire reconstructive, coïncidence, attente, effet Barnum, biais de confirmation, lecture froide — relève d’une éducation scientifique légitime. Le paranormal constitue un bon terrain pédagogique parce qu’il rassemble des erreurs d’interprétation fréquentes, des récits séduisants et des enjeux sociaux concrets. Une pédagogie zététique peut être simplificatrice ; elle peut aussi être parfaitement justifiée.
Le chapitre va plus loin en présentant cette pédagogie comme potentiellement problématique pour les élèves croyant au paranormal :
« Même si le paranormal est, selon un consensus tacite, un sujet marginal qui prête facilement le flanc à la critique, il ne doit pas être considéré comme un sujet neutre et anodin puisqu’une majorité de la population croit à la réalité d’au moins un phénomène paranormal et que 30 % à 50 % des Occidentaux affirment avoir vécu une expérience paranormale au cours de leur vie (Évrard, 2014). Dans une situation pédagogique banale avec une classe de trente élèves, toute critique déguisée de cette thématique pourrait donc mettre en difficulté ce tiers des élèves identifié à une minorité coupable de biais cognitifs et d’erreurs de jugement. »
Le glissement est significatif. La critique d’une croyance devient un risque pour une minorité. L’examen rationnel d’une affirmation se retrouve encadré par une logique de protection identitaire. La prudence pédagogique est évidemment souhaitable : humilier des élèves ou ridiculiser une expérience vécue serait une faute. Mais cette prudence ne peut pas transformer la critique du paranormal en quasi-stigmatisation. Que l’on puisse souhaiter plus de délicatesse de la part de la zététique est une chose, mais qu’on lui demande de ne douter que là où ça ne dérange personne est un geste dogmatique.
Le Ganzfeld : les méta-analyses positives ne règlent pas la question
La section sur le Ganzfeld occupe une fonction centrale dans le chapitre. Le Ganzfeld désigne une famille d’expériences où un participant, placé dans un état de faible stimulation sensorielle, doit identifier une cible — image ou vidéo — supposément transmise à distance. Comme les résultats pris isolément sont faibles, le débat s’est rapidement déplacé vers les méta-analyses, c’est-à-dire des synthèses statistiques regroupant plusieurs séries d’expériences.
Évrard et Royaux présentent cette histoire comme une montée en rigueur de la parapsychologie expérimentale. Ils rappellent d’abord le communiqué commun de Ray Hyman, sceptique, et Charles Honorton, parapsychologue, qui avait fixé des exigences méthodologiques pour améliorer les protocoles. Puis ils opposent deux moments : la méta-analyse positive de Bem et Honorton, la méta-analyse négative de Milton et Wiseman, ensuite contestée, puis les méta-analyses ultérieures, décrites comme globalement favorables au psi.
« Dès lors, à l’exception de la méta-analyse de Milton et Wiseman (1999), toutes les méta-analyses suivantes, avec des bases de données plus complètes, furent positives (Utts et al., 2010 ; Storm, Tressoldi & Di Risio, 2010 ; Williams, 2011 ; Tressoldi & Storm, 2020). »
Il y a ici un choix de cadrage. Oui, certaines méta-analyses Ganzfeld ont donné des résultats positifs. Mais le fait que des méta-analyses produisent des significativités statistiques dans un domaine fragile ne règle pas la question. Milton et Wiseman ont précisément publié dans Psychological Bulletin une méta-analyse concluant à l’absence de réplication de l’effet d’information anormale. Le chapitre insiste sur les critiques adressées à cette méta-analyse, mais il sous-estime sa signification dans un domaine qui revendique une reproductibilité expérimentale.
Le niveau d’exigence reste décisif. Un effet psi établi devrait idéalement pouvoir être stabilisé, amplifié, manipulé, prédit, puis reproduit par des équipes ordinaires à partir d’un protocole clair. Une littérature qui reste dépendante de méta-analyses discutées, de critères d’inclusion contestables et de petits écarts statistiques ne transforme pas le psi en phénomène scientifique établi, mais entretient une controverse statistique.
Le chapitre reconnaît partiellement cette difficulté quand il évoque la méta-analyse prospective d’études préenregistrées :
« Dès lors, les parapsychologues sont parvenus à relever leurs exigences en proposant un outil encore plus sophistiqué : la méta-analyse prospective d’études préenregistrées. Si les études Ganzfeld précédentes suggèrent l’existence d’une anomalie, il serait nécessaire, pour la confirmer, de réaliser des milliers de nouveaux essais qui suivent tous strictement un protocole prédéfini, et dont il serait prévu d’avance que les résultats soient inclus dans une méta-analyse, peu importe leur direction (Watt & Kennedy, 2017). Les conclusions de ce nouveau travail titanesque, comparable au mythe de Sisyphe, ne sont pas encore connues. »
Cette phrase reconnaît implicitement que le dossier reste en attente d’une confirmation prospective préenregistrée. Le texte présente cette exigence comme une surenchère presque sisyphéenne. On peut y voir, plus simplement, le niveau normal de contrôle pour une revendication extraordinaire et historiquement instable.
Bem : le chapitre raconte une crise méthodologique comme une résistance au psi
Le cas Daryl Bem est encore plus instructif. Le chapitre explique que Bem aurait rapproché la parapsychologie de la psychologie expérimentale ordinaire en inversant des protocoles classiques. Puis il raconte la controverse statistique qui a suivi. Les auteurs écrivent :
« Dans leur analyse des travaux de Bem (2011), Wagenmakers et ses collègues (2011) ont d’abord défini une probabilité a priori de la possibilité du psi et l’ont ensuite appliqué sur les résultats des études sur le rétropriming et autres influences rétroactives sur la cognition et l’affect. Aucun des phénomènes n’était plus significatif. Si l’on examine en détail leur article, on comprend qu’ils ont considéré que le psi était si peu plausible que sa probabilité a priori correspond à 10-20. Les auteurs ont justifié ce chiffre extrêmement faible en prétextant que, puisque les casinos ne connaissaient pas la faillite, c’était donc un signe clair de la non-existence de quelconques pouvoirs précognitifs ! »
La présentation donne l’impression que Wagenmakers et ses collègues auraient imposé un a priori extravagant pour neutraliser des résultats embarrassants. Le choix d’un a priori extrêmement défavorable au psi, notamment l’illustration par l’absence de faillite des casinos, se discute ; Évrard et Royaux peuvent légitimement y voir une manière maladroite de charger le débat. Mais l’argument de Wagenmakers ne tient pas tout entier dans ce chiffre. Son enjeu principal était plus large : montrer que les valeurs de p utilisées par Bem ne suffisaient pas à établir une hypothèse aussi coûteuse que la précognition, et que les pratiques statistiques ordinaires de la psychologie expérimentale pouvaient produire des résultats spectaculaires à partir de standards trop permissifs. L’article de Wagenmakers et ses collègues, publié dans Journal of Personality and Social Psychology, porte explicitement sur la nécessité de changer la manière dont les psychologues analysent leurs données, à partir du cas psi (Wagenmakers et al., 2011).
Les réplications ultérieures ont lourdement fragilisé le dossier Bem. Ritchie, Wiseman et French ont conduit trois tentatives indépendantes et préenregistrées de réplication de l’expérience de facilitation rétroactive du rappel ; les trois ont échoué, avec un p combiné de .83 (Ritchie et al., 2012). Galak, LeBoeuf, Nelson et Simmons ont ensuite mené sept expériences, pour un total de 3 289 participants, afin de répliquer les expériences 8 et 9 de Bem ; ils échouent à répliquer l’effet et rapportent un effet moyen indistinguable de zéro (Galak et al., 2012).
Le chapitre peut répondre que certaines réplications sont discutées, que d’autres analyses existent, que les débats statistiques se poursuivent. Mais il est très réducteur de raconter l’épisode Bem comme une simple panique sceptique face à des résultats dérangeants. L’affaire Bem a surtout servi de révélateur : si les standards ordinaires de la psychologie expérimentale pouvaient publier de la précognition dans une grande revue, alors ces standards étaient trop permissifs. La crise de reproductibilité a donné beaucoup de poids à cette inquiétude. Le projet collaboratif de reproductibilité en psychologie publié dans Science en 2015 a précisément montré que de nombreux résultats psychologiques publiés résistaient mal à la réplication (Open Science Collaboration, 2015).
Dans ce contexte, le cas Bem ne prouve pas que le scepticisme déplace les règles pour éviter le psi. Il montre plutôt que la parapsychologie exploite les failles ordinaires d’une psychologie expérimentale alors en pleine crise.
Proportionner les preuves : prudence scientifique ou a priori déguisé ?
Le cas Reber-Alcock permet au chapitre de toucher une difficulté philosophique réelle. Où placer le seuil de preuve ? À partir de quand l’exigence de données plus fortes devient-elle un refus de principe ? À partir de quand la prudence cesse-t-elle d’être méthodologique pour devenir dogmatique ?
La réponse tient dans une règle simple à énoncer (et correspondant d’ailleurs au fonctionnement bayésien de l’intuition humaine) : la plausibilité préalable fixe le niveau de contrôle requis. Une hypothèse ordinaire peut être provisoirement admise sur des données modestes, parce qu’elle s’insère dans un réseau de connaissances déjà robuste. Une hypothèse qui suppose une transmission d’information sans médiation sensorielle connue, une influence rétrocausale ou une action mentale à distance doit franchir un seuil plus élevé parce qu’elle contredit beaucoup plus d’éléments établis.
Ce critère devient un a priori déguisé s’il rend la preuve impossible par construction. Il demeure légitime lorsqu’il demande des données plus fortes : réplications indépendantes, protocoles préenregistrés, effets d’amplitude suffisante, stabilité inter-laboratoires, prédictions nouvelles et mécanismes compatibles avec le reste du savoir disponible. La parapsychologie échoue surtout sur cette seconde marche : elle produit des signaux statistiques discutés, mais rarement des phénomènes assez robustes pour contraindre les autres sciences à se réorganiser autour d’eux.
Reber et Alcock : un mauvais raccourci sceptique, utilisé comme repoussoir général
Le chapitre consacre ensuite une section à l’article de Reber et Alcock, publié dans American Psychologist en réponse à la revue favorable de Cardeña. Cardeña avait publié en 2018 une synthèse très favorable aux phénomènes psi. Reber et Alcock répondent en 2020 par un article très frontal, affirmant que les revendications parapsychologiques cherchaient l’impossible.
Évrard et Royaux citent ce cas comme une sorte de point culminant du dogmatisme sceptique :
« Les psychologues sceptiques Arthur Reber et James Alcock (2019, 2020) ont publié dans la même revue un article affirmant que la parapsychologie s’égarait dans une vaine quête à la recherche de l’impossible. Selon eux, il ne servait à rien de faire des expérimentations en laboratoire, d’analyser les résultats et de compiler les données obtenues par des chercheurs indépendants du monde entier. Une de leur formule résume bien leur propos : “Les données ne sont pas pertinentes” (Reber & Alcock, 2019). »
Ici encore, une concession s’impose. Une formule comme « les données ne sont pas pertinentes » offre un angle d’attaque facile. Elle peut donner l’impression d’un refus empirique de principe. Un scepticisme méthodologique solide gagne à éviter ce genre de formulation, car elle permet aux parapsychologues de se présenter comme les seuls vrais empiristes.
Mais Évrard et Royaux utilisent ce cas extrême pour incriminer le scepticisme en général. Deux positions doivent être distinguées. La première consiste à refuser d’examiner des données par principe. Elle est méthodologiquement mauvaise. La seconde consiste à considérer que des données faibles, hétérogènes, statistiquement fragiles et théoriquement déconnectées ne suffisent pas à renverser des connaissances très établies. Cette seconde position relève d’une prudence scientifique ordinaire, proche de ce que la tradition humienne appelle un scepticisme mitigé : un doute proportionné, compatible avec l’enquête, mais attentif au poids différentiel des preuves.
La plausibilité préalable ne donne pas le droit d’ignorer les données ; elle fixe le niveau de preuve attendu. Plus une affirmation heurte des connaissances robustes, plus les données doivent être fortes, indépendantes, reproductibles, convergentes et prédictives. La parapsychologie demande souvent que cette exigence soit traitée comme un préjugé. Elle constitue pourtant un principe élémentaire de hiérarchisation des preuves.
L’argument de la « littératie parapsychologique »
La dernière section du chapitre propose une notion révélatrice : la « compréhension de la parapsychologie par le public ». Les auteurs citent une petite enquête menée par Évrard auprès de 89 personnes recrutées sur les réseaux sociaux. Ils écrivent :
« Quant à savoir qui connaît le mieux le domaine, la réponse obtenue sur ce petit échantillon est clairement favorable aux Tenants, les Sceptiques ne faisant mieux que sur l’item requérant de nommer un sceptique ou zététicien. »
Puis ils concluent :
« Le minimum commun – ou niveau de “littératie parapsychologique” – est probablement très faible dans la population générale, y compris pour les personnes qui ont l’impression d’être familières avec ce domaine. Dès lors, il semble nécessaire d’œuvrer de manière pédagogique à faire progresser cette littératie – ce à quoi s’emploie ce livre – plutôt que de proposer des explications simplistes et peu soutenues empiriquement sur les raisons qui conduisent la parapsychologie à sa marginalité actuelle. »
Le passage montre parfaitement le biais général du chapitre. La marginalité scientifique de la parapsychologie est réinterprétée comme un problème de représentation, de connaissance publique et de littératie. Celui qui rejette la parapsychologie devient quelqu’un qui, probablement, la connaît mal.
Il existe évidemment des sceptiques mal informés. Il existe aussi des croyants très informés sur l’histoire interne de la parapsychologie. Mais la connaissance d’un domaine ne suffit pas à valider ses prétentions. On peut très bien connaître une littérature et conclure qu’elle échoue à établir son objet. La familiarité avec la parapsychologie ne règle pas la question probatoire.
Il faut même ajouter que la familiarité avec une littérature interne peut produire ses propres biais. Plus on fréquente longuement un champ, plus ses catégories, ses auteurs de référence, ses controverses historiques et ses critères de discussion peuvent sembler naturels. Cette immersion donne une compétence réelle, mais elle peut aussi réduire la distance critique. Un lecteur très informé sur la parapsychologie peut connaître les noms, les revues, les protocoles, les querelles statistiques et les figures historiques du domaine, tout en ayant intégré l’idée que le psi constitue un objet durablement plausible. La connaissance interne d’un champ ne garantit donc pas une meilleure évaluation de ses prétentions. Elle doit être complétée par des critères externes : robustesse expérimentale, indépendance des équipes, stabilité des effets, articulation avec les connaissances établies et pouvoir prédictif.
La question scientifique reste première : quels effets psi sont établis, avec quelle amplitude, quelle stabilité, quelle indépendance expérimentale, quelle valeur prédictive et quelle intégration théorique ? Tant que la réponse demeure fragile, la marginalité de la parapsychologie s’explique d’abord par l’insuffisance de ses preuves, avant toute hypothèse sur les résistances culturelles.
Le co-auteur comme indice institutionnel
La co-signature avec Jérémy Royaux donne au chapitre une portée particulière. Le texte consacre plusieurs pages aux organisations rationalistes, dont le Comité Para. Il rappelle l’histoire du Comité, son rôle dans la critique des praticiens du paranormal, son activité médiatique et pédagogique, puis décrit son évolution récente :
« Le comité était également assez actif au niveau de la communication avec les médias. Il reprochait à ceux-ci la mise en avant des “charlatans” et le manque de rigueur scientifique lors du traitement d’informations relatives phénomènes paranormaux. Le Comité intervenait également dans les écoles, ainsi que dans d’autres structures sur demande, afin de présenter le scepticisme scientifique et sa mise en application. […] Actuellement, le Comité organise des conférences régulières en Belgique, porte une revue en accès libre baptisée Scepticisme scientifique et développe une certaine présence sur internet […] Ses sujets se sont encore élargis de sorte que l’objectif de vulgarisation des sciences y a pris une place plus importante que celle de dénonciation critique des dérives du paranormal. »
Le passage pourrait se lire comme une simple notice historique. Mais la co-signature change son effet. Une critique de la zététique, de l’Union rationaliste, du CSICOP, des pédagogies sceptiques et des résistances au psi arrive ici sous une double autorité : celle d’un universitaire engagé dans la défense académique de la parapsychologie et celle d’un responsable d’une organisation sceptique historique.
Pour un lecteur extérieur, cette association peut donner l’impression que le scepticisme organisé valide de l’intérieur le cadrage proposé par Évrard : les sceptiques seraient trop souvent militants, a priori, non scientifiques, socialement peu inclusifs, insuffisamment informés sur la parapsychologie. Le texte parle au nom de la parapsychologie tout en bénéficiant d’une caution issue d’un espace censé examiner les prétentions paranormales avec distance.
La conclusion du chapitre rend ce point plus net :
« Les institutionnalisations d’une approche critique confondue avec une position d’incroyance n’ont pas profité à l’examen scientifique des anomalies, contrairement aux sociétés d’anomalistique qui intègrent l’approche critique en tant que processus commun, auquel sont soumis chaque revendication et chaque individu. »
Sous la plume d’Évrard, cette phrase prolonge une orientation connue : remplacer le scepticisme de contrôle par une anomalistique plus hospitalière, où le psi conserve durablement son statut de candidat scientifique. Sous la plume conjointe d’un président du Comité Para, elle prend une valeur institutionnelle plus troublante. Elle donne à ce programme un vernis de reconnaissance sceptique, et cela est de nature à déranger les membres d’une telle association.
Le vrai point aveugle du chapitre
Le chapitre 10 formule plusieurs critiques recevables. Un scepticisme réduit à une identité d’incroyance perd de sa valeur méthodologique. Certaines vulgarisations zététiques traitent le paranormal comme un simple matériau pédagogique, sans toujours présenter correctement les meilleurs arguments revendiqués par la parapsychologie. Reber et Alcock, avec leur formule sur les données « non pertinentes », offrent aussi aux parapsychologues un exemple facile de refus empirique de principe.
Ces concessions posées, le déséquilibre du chapitre devient plus visible. Évrard et Royaux examinent longuement les faiblesses possibles du scepticisme, mais traitent avec beaucoup plus de ménagement les fragilités propres au dossier psi. Les problèmes de preuve, de stabilité expérimentale, de réplication indépendante et de portée théorique apparaissent surtout comme des étapes dans une controverse méthodologique, rarement comme des raisons suffisantes de maintenir la parapsychologie à distance du consensus scientifique.
C’est ce cadrage qui mérite discussion. La marginalité du psi se trouve rapportée à des résistances, à des malentendus ou à une littératie insuffisante, alors qu’une explication plus directe reste disponible : les preuves présentées demeurent trop faibles pour imposer un changement de statut. En rabattant le débat vers la réception du psi, le chapitre atténue la question première, celle de la solidité des résultats.
Conclusion
Le chapitre 10 accomplit un geste plus subtil qu’une défense directe du psi. Il prend le scepticisme pour objet et le soumet à son tour à l’examen critique. Sur ce terrain, Évrard et Royaux formulent plusieurs remarques recevables : un scepticisme transformé en identité d’incroyance perd une partie de sa force méthodologique, et une vulgarisation qui traite le paranormal comme un simple réservoir d’erreurs cognitives peut manquer ce que ces croyances ont de structurant pour ceux qui les vivent.
Mais le chapitre franchit une limite lorsqu’il transforme cette autocritique nécessaire en grille générale de lecture du refus sceptique. Le doute change alors de cible. Il sert moins à éprouver les revendications psi qu’à interroger la légitimité de ceux qui les contestent. La parapsychologie conserve le bénéfice d’une enquête toujours ouverte, tandis que le scepticisme se voit ramené à une posture d’incroyance dont il faudrait soupçonner les ressorts.
La co-signature avec Jérémy Royaux donne à ce mouvement une portée particulière. Le texte parle du scepticisme depuis un espace qui participe lui-même de son histoire institutionnelle. Cette position hybride crée l’illusion que sa critique du scepticisme reçoit une caution sceptique, tandis que l’anomalistique gagne en légitimité comme forme supposément plus mûre et plus accueillante du doute.
La vraie question laissée par ce chapitre concerne donc la frontière entre autocorrection et neutralisation. Une tradition sceptique vivante doit accepter d’examiner ses propres habitudes. Mais lorsque cette exigence sert surtout à déplacer l’attention des preuves vers les dispositions des contradicteurs, elle cesse d’éclairer le débat scientifique. Elle protège l’hypothèse psi en faisant du sceptique le principal objet du soupçon.
Acermendax
Références
- Bem, D. J. (2011). Feeling the future: Experimental evidence for anomalous retroactive influences on cognition and affect. Journal of Personality and Social Psychology, 100(3), 407–425. DOI : 10.1037/a0021524. (PubMed)
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