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Freud ressuscité par un jeu de mots

 

« Et si Freud avait eu, en partie, raison ? » La formule appartient à un genre journalistique bien installé : la réhabilitation spectaculaire du penseur maudit. Une discipline entière aurait rejeté trop vite un génie visionnaire ; un scanner cérébral viendrait enfin laver son honneur ; la science moderne découvrirait, stupéfaite, ce que le maître viennois avait compris un siècle auparavant.

L’article publié par Atlantico le 1er août 2026, reprise d’un texte de Samantha Brooks diffusé par The Conversation, suit exactement ce scénario. Son raisonnement tient dans une équation rudimentaire : une grande partie de l’activité cérébrale échappe à la conscience ; Freud parlait d’inconscient ; les neurosciences donnent donc raison à Freud. L’argument paraît séduisant. Il repose entièrement sur une équivoque.

— The Conversation est hélas un média qui ne sait pas bien faire le tri entre des contributions rigoureuse et des plaidoyers idéologiques, je vous parlais ici : https://menace-theoriste.fr/validation-des-emi-dans-la-revue-the-conversation-genant/  —

L’autrice de l’article original, Samantha J. Brooks, est une neuroscientifique avec plus d’une centaine de publications. Son engagement ancien dans la neuropsychanalyse oriente sa lecture et ses textes de vulgarisation : elle part des catégories freudiennes et leur cherche des équivalents cérébraux. Nous allons le voir.

 

Une petite vérité pour sauver une grande doctrine

Une part considérable de notre activité mentale se déroule hors de l’expérience consciente. La perception construit continuellement des représentations, l’attention sélectionne des informations, la mémoire influence les comportements, les automatismes guident les gestes, les émotions modifient les décisions. Cette proposition appartient au socle des sciences cognitives. Elle constitue aussi une affirmation très générale. Elle engage aussi peu Freud que l’existence de mouvements célestes engage l’astrologie.

L’inconscient étudié en laboratoire désigne une famille de processus définis par des protocoles. Chaque phénomène possède ses critères, ses mesures, ses limites et ses controverses méthodologiques. L’inconscient freudien désigne autre chose : un appareil psychique animé par des désirs refoulés, des pulsions sexuelles et agressives, une censure, des conflits entre instances, des compromis symboliques et un retour déguisé du refoulé dans les rêves, les lapsus et les symptômes. Le passage de l’un à l’autre réclame une démonstration. L’article fournit à la place une ressemblance lexicale. Le propos commence sur une position robuste et minimale : « des processus mentaux échappent à la conscience ». Une fois cette évidence accordée, le texte réintroduit progressivement l’édifice freudien : inconscient dynamique, ça, moi, surmoi, amnésie infantile, thérapie par la parole. La petite thèse, solidement établie, sert de sauf-conduit à la grande théorie. Freud reçoit ainsi le mérite de résultats qui portent sur un objet différent.

 

Freud arrive dans une histoire déjà ancienne

L’article entretient au passage une légende culturelle : Freud aurait révélé à l’humanité l’existence de forces mentales inconscientes. En vérité, cette histoire commence plusieurs siècles avant lui.

Leibniz écrivait déjà sur les « petites perceptions », ces impressions présentes dans l’esprit qui échappent à l’aperception consciente. Au XIXe siècle, Schelling et Eduard von Hartmann élaborent des philosophies de l’inconscient. Helmholtz décrit la perception comme le résultat d’« inférences inconscientes ». Wundt, Peirce et toute une psychologie expérimentale naissante travaillent sur des opérations perceptives qui produisent leurs effets avant toute réflexion consciente. William Carpenter emploie l’expression « cérébration inconsciente ». Pierre Janet étudie les automatismes, la dissociation et les phénomènes subconscients dans le cadre de la psychopathologie. Freud hérite donc d’un continent intellectuel déjà exploré. Son apport tient à une version particulière de l’inconscient : dramatique, sexuel, conflictuel, narratif et interprétable par l’analyste.

Cette version a connu un succès culturel prodigieux. Elle offre des personnages, des intentions cachées, des secrets d’enfance, des désirs interdits et des révélations. En transformant chaque geste en indice et chaque protestation en confirmation, elle possède toutes les qualités d’une mythologie virale. Les sciences contemporaines poursuivent l’étude des processus non conscients à partir de paradigmes expérimentaux, de modèles computationnels, de lésions cérébrales, de mesures comportementales et d’imagerie. Si Freud occupe une place historique dans le paysage culturel, il joue en revanche un rôle marginal dans la construction de ces programmes de recherche.

 

Le tour de passe-passe de la « correspondance »

Le cœur de l’article consiste à placer les catégories freudiennes à côté de notions neuroscientifiques, puis à contempler leur ressemblance. Le conscient, le préconscient et l’inconscient « correspondraient » aux mémoires déclarative et non déclarative. Le ça « pourrait être équivalent » aux processus neuronaux inconscients. Le moi « pourrait être représenté » par la métacognition et le cortex préfrontal. Le surmoi « pourrait se refléter » dans le système limbique. L’article emploie explicitement le conditionnel, puis son titre transforme cette collection d’analogies en retour triomphal de Freud.

Une correspondance constitue une hypothèse quand elle produit des prédictions précises. Or, quelles observations distingueraient un cerveau organisé selon le ça, le moi et le surmoi d’un cerveau décrit par des modèles concurrents ? Quelle activité cérébrale mesurerait spécifiquement le refoulement freudien ? Quel résultat réfuterait l’identification du surmoi au système limbique ? Quelle expérience départagerait cette cartographie d’une autre métaphore improvisée après lecture d’un manuel de neurosciences ? L’article laisse ces questions intactes.

La psychologie permet toujours ce genre d’associations. Le ça peut devenir le système de récompense, l’amygdale, les ganglions de la base, le tronc cérébral ou l’ensemble des processus automatiques. Le moi peut devenir le cortex préfrontal, le réseau du mode par défaut, la métacognition ou le contrôle exécutif. Le surmoi peut devenir le système limbique, les réseaux de cognition sociale ou les mécanismes d’apprentissage moral. Une théorie capable d’épouser chaque architecture cérébrale acquiert une remarquable souplesse décorative. Sa valeur prédictive reste à établir.

 

L’IRM comme machine à blanchir les concepts

L’article cite ensuite deux méta-analyses auxquelles Samantha Brooks a participé. Des visages exprimant une émotion, présentés de manière subliminale, provoquent une activation de l’amygdale. Voilà un résultat réel, intéressant et mesurable. La méta-analyse de 2022 porte sur 22 études d’imagerie utilisant des expressions faciales émotionnelles. Elle trouve une convergence d’activation amygdalienne bilatérale, légèrement plus marquée à droite. Elle étudie donc le traitement cérébral de visages brièvement présentés hors de l’accès conscient.

Cette expérience teste la perception subliminale d’expressions faciales. On ne peut en inférer quoi que ce soit concernant le désir sexuel refoulé, le conflit œdipien ou la censure psychique. Le nom de Freud s’impose dans l’interprétation journalistique, bien davantage que dans la variable expérimentale.

 

La mémoire transformée en topique freudienne

L’assimilation entre les trois niveaux freudiens et les systèmes de mémoire relève du même procédé.

Les mémoires déclarative et non déclarative se distinguent par leurs propriétés fonctionnelles, leurs systèmes cérébraux et les tâches qui les révèlent. La mémoire déclarative concerne principalement les faits et événements accessibles à un rappel explicite. La mémoire non déclarative recouvre plusieurs formes d’apprentissage : habiletés, conditionnement, amorçage et autres modifications de la performance. Le conscient, le préconscient et l’inconscient freudiens classent des contenus selon leur accessibilité supposée et leur rapport au refoulement. Les deux classifications découpent le psychisme selon des axes différents. Leur superposition ressemble à l’association du liquide, du solide et du gazeux avec le passé, le présent et le futur : trois cases de chaque côté, puis une illusion d’équivalence.

L’article va plus loin en affirmant que les expériences des premières années « restent dans nos cerveaux inconscients pour la vie ». Cette phrase présente comme un fait une hypothèse majeure et toujours débattue. Les travaux récents montrent que les nourrissons possèdent des capacités d’encodage épisodique plus précoces que certaines conceptions anciennes le supposaient. La persistance exacte de ces traces, leur transformation et leur accessibilité ultérieure constituent précisément le problème scientifique. L’amnésie infantile mobilise la maturation hippocampique, la consolidation, la récupération, le langage, le développement du concept de soi et les pratiques narratives familiales. L’idée d’un stockage permanent dans un inconscient freudien demeure sans démonstration.

  • Yates, T. S., Ellis, C. T., Turk-Browne, N. B., & others. (2025). Hippocampal encoding of individual episodic memories in human infants. Science, 387(6740), 1316–1321. https://doi.org/10.1126/science.adt7570

 

Kahneman annexé à son tour

L’article affirme ensuite que Daniel Kahneman aurait construit ses systèmes 1 et 2 à partir de certaines idées freudiennes, et c’est un peu facile.

Les théories à double processus distinguent des traitements rapides, autonomes et peu coûteux de traitements plus lents, dépendants de la mémoire de travail et du contrôle cognitif. Elles forment une vaste famille de modèles développés dans la psychologie du raisonnement, du jugement, de la décision et de la cognition sociale. Elles possèdent leurs propres expériences, leurs propres débats et leurs propres difficultés théoriques. Freud opposait des processus primaires régis par le principe de plaisir à des processus secondaires régis par le principe de réalité. Une vague parenté narrative apparaît : spontanéité d’un côté, contrôle de l’autre. La même parenté relierait Kahneman à Platon, à la distinction entre passions et raison, ou à toute théorie ayant séparé impulsion et délibération.

Une ressemblance aussi générale établit une analogie historique, mais certainement pas une filiation scientifique.

 

La libre énergie comme dernière chambre d’écho

La conclusion de l’article convoque le principe de libre énergie de Karl Friston, présenté comme le meilleur modèle actuel de l’interaction entre activité consciente et inconsciente. Cette appréciation relève explicitement du jugement personnel de l’autrice.

Le principe de libre énergie propose un cadre mathématique très général reliant perception, action, apprentissage et maintien des systèmes biologiques. Son statut épistémique, sa portée explicative et ses formulations font l’objet de controverses substantielles. Des analyses techniques ont relevé des hypothèses supplémentaires nécessaires, des formulations variables et des difficultés dans le passage du principe abstrait à des mécanismes biologiques déterminés.

Des auteurs issus de la neuropsychanalyse rapprochent ce cadre de notions freudiennes comme le principe de réalité, les processus primaires ou la liaison de l’énergie psychique. Ces publications parlent de similitudes, de ponts conceptuels et de correspondances possibles. Le programme interprétatif qu’elles proposent possède une direction révélatrice : les concepts freudiens reçoivent après coup une traduction dans le langage d’une théorie contemporaine. C’est tout bénéfice pour les idées de la tradition psychanalytique, mais les modèles n’y gagnent rien en termes de prédictions ou d’efficacité.

Une traduction rétrospective conserve toujours une grande liberté. Après chaque découverte, il suffit de chercher une phrase ancienne assez vague pour fabriquer une préfiguration. Nostradamus bénéficie depuis longtemps de la même générosité herméneutique.

 

Pourquoi Freud colle à tout

L’article illustre finalement le véritable accomplissement de Freud : sa puissance culturelle. Ses idées sont devenues populaires, virales et envahissantes. Le refoulement, le déni, le complexe, le lapsus révélateur, l’acte manqué, le désir caché et le traumatisme enseveli appartiennent au langage courant. Cette diffusion donne l’impression que Freud avait identifié des objets naturels, alors qu’elle témoigne d’abord du succès de ses catégories.

Freud a proposé des récits psychologiques puissants, des personnages conceptuels mémorables et une méthode d’interprétation capable de donner du sens à presque tout. Cette fécondité littéraire et culturelle accompagne une faiblesse scientifique majeure : l’interprétation déborde des faits et s’arroge une latitude presque illimitée.

 

Une résurrection qui ne fait pas de miracle

Au terme de cette lecture, l’article accomplit surtout une opération de réétiquetage. Des résultats portant sur la perception subliminale, la mémoire implicite ou le contrôle cognitif sont traduits dans le vocabulaire freudien ; cette traduction produit ensuite l’illusion que les expériences ont testé les concepts de Freud.

Le procédé dispense la psychanalyse d’exposer ses propositions distinctives au risque expérimental. Le ça, le surmoi, le refoulement ou le symbolisme des symptômes deviennent de vagues préfigurations de tout mécanisme cérébral découvert depuis lors, assez souples pour recevoir après coup une signification nouvelle. Cette capacité d’adaptation assure leur survie culturelle, bien davantage que leur fécondité scientifique.

Les neurosciences poursuivent l’étude des processus non conscients avec leurs propres concepts, leurs propres méthodes et leurs propres débats. Freud y gagne ici une caution moderne que les expériences citées n’ont jamais été conçues pour lui fournir.

 

Acermendax

 

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