Condamnation de Soral — la question de l’islamofascisme ?

I. Petite analyse sur la géométrie idéologique du complotisme.

Le polémiste Alain Soral a été condamné à deux ans de prison ferme avec mandat d’arrêt pour association de malfaiteurs, en raison de liens établis avec des agents de la République islamique d’Iran. L’infraction d’« association de malfaiteurs » (article 450-1 du Code pénal) désigne la participation à un groupement ou à une entente en vue de préparer un crime ou un délit puni d’au moins cinq ans d’emprisonnement. En droit français, il s’agit de la qualification qui se rapproche le plus de ce que le langage courant appelle un « complot » (Cf ce tweet de Conspiracy Watch)

La projection comme mécanisme central

Plusieurs travaux montrent que l’adhésion aux théories du complot est associée à une disposition projective : les individus attribuent aux autres les intentions qu’ils se reconnaissent implicitement.

Dans une série d’expériences, Daniel Sullivan, Mark Landau et Zachary Rothschild ont mis en évidence que l’exposition à des situations réduisant le sentiment de contrôle augmente la détection d’intentions cachées et de conspirations (Sullivan, Landau, & Rothschild, 2010). Cette tendance s’inscrit dans un besoin de rétablir un ordre interprétatif.

Plus directement encore, Jan-Willem van Prooijen et Karen Douglas ont montré que la mentalité complotiste corrèle avec des dispositions narcissiques et une vision stratégique du monde social (Douglas et al., 2017). La croyance en des conspirations puissantes n’est pas seulement une erreur cognitive ; elle s’inscrit dans une représentation des relations humaines dominée par la manipulation et la duplicité.

Le résultat le plus éclairant provient d’une étude expérimentale de Roland Imhoff et Pia Lamberty (2018). Les chercheurs ont démontré que les personnes enclines aux croyances complotistes se déclaraient plus disposées à adopter elles-mêmes des comportements conspiratifs si ceux-ci leur procuraient un avantage. Les participants ayant un score élevé de mentalité complotiste jugeaient plus acceptable le fait de conspirer pour influencer un résultat politique ou économique. L’étude met en évidence un phénomène de projection morale : plus on suppose les autres capables de comploter, plus on considère le complot comme une stratégie envisageable.

Autrement dit, la croyance en la duplicité généralisée nourrit une normalisation de la duplicité.

 

 

« Chacun juge les autres à partir de lui-même »

Ce principe, bien documenté en psychologie sociale, renvoie à ce que l’on appelle « l’effet de faux consensus » (Ross, Greene, & House, 1977) : les individus tendent à surestimer la fréquence de leurs propres attitudes dans la population générale. Lorsque quelqu’un considère le monde comme saturé de conspirations, il révèle souvent une conception stratégique et instrumentale des rapports humains.

Dans cette perspective, la frontière entre imaginer un complot et y participer peut devenir plus poreuse. Les travaux de Douglas, Sutton et Cichocka (2017) insistent sur ce point : la mentalité complotiste constitue moins une simple croyance factuelle qu’un style cognitif et relationnel.

La recherche suggère qu’il existe une cohérence interne entre la vision du monde et les comportements jugés acceptables. Lorsque le monde est perçu comme dominé par des conspirations omniprésentes, la participation à une action secrète peut être interprétée comme une réponse stratégique légitime.

Ce phénomène ne transforme pas les croyants en conspirateurs automatiques. Il indique qu’une mentalité structurée par la suspicion et la projection facilite la justification d’actes conspiratifs lorsque l’opportunité apparaît.

Pour être clair et simple : lorsque l’on pense que tout le monde complote, comploter soi-même cesse d’apparaître comme une transgression exceptionnelle.

 

Mais l’affaire Soral ne se réduit pas à une mécanique psychologique. Elle met aussi en lumière une convergence idéologique plus large.

 

 

Partie 2 — Islamisme politique et extrême droite : proximités structurelles

Si l’on s’en tient aux critères utilisés en science politique pour définir l’extrême droite — anti-libéralisme, rejet du pluralisme, hiérarchisation organique de la société et subordination de l’individu à une entité collective transcendante — certaines formes d’islamisme politique présentent des proximités structurelles significatives.

La droite radicale européenne est classiquement définie par trois traits centraux : le nativisme, l’autoritarisme et l’anti-libéralisme (Mudde, 2007). Elle conçoit la société comme un corps homogène menacé par la diversité, valorise l’autorité et rejette le pluralisme démocratique.

Or plusieurs travaux décrivent certains islamismes politiques contemporains comme porteurs d’un projet également anti-libéral : rejet explicite de la souveraineté populaire au profit d’une souveraineté divine, subordination des droits individuels à une norme religieuse collective, et contestation de la séparation des pouvoirs (Roy, 2004 ; Jasko et al., 2022). L’individu n’y est pas détenteur d’une autonomie propre ; il est membre d’une communauté normative qui le précède et le définit. L’islamisme politique peut être décrit comme relevant d’un nativisme d’ordre théologique. Les deux types de mouvement partagent au cœur de leur fonctionnement une vision essentialiste des humains.

Le point de convergence le plus net tient au rejet du libéralisme politique. Dans ces deux univers idéologiques, le libéralisme est perçu comme dissolution :

  • dissolution des identités collectives,
  • dissolution des hiérarchies naturelles,
  • dissolution de l’ordre moral.

La démocratie libérale y est interprétée comme vecteur de faiblesse, de relativisme, de corruption.

Cette proximité n’implique pas identité doctrinale. L’extrême droite européenne contemporaine est majoritairement sécularisée et souvent hostile à l’islam en tant que religion perçue comme exogène. De nombreux islamistes considèrent quant à eux le nationalisme ethnique comme illégitime. Les divergences sont réelles.

Mais sur le plan structurel — conception organique de la communauté, rejet de l’autodétermination individuelle (et contrôle de la sexualité par exemple), valorisation de l’autorité et défiance envers le pluralisme — la parenté existe.

 

L’antisémitisme et le conspirationnisme comme catalyseurs

Un second point de convergence tient au rôle du conspirationnisme. Les recherches sur les idéologies extrémistes montrent que les théories du complot jouent un rôle structurant dans la radicalisation politique (Douglas et al., 2017).

Dans certaines configurations, l’ennemi est présenté comme une entité globale manipulatrice, souvent associée à un imaginaire antisémite plus ou moins modernisé. C’est à ce niveau que des proximités ponctuelles deviennent possibles entre acteurs d’extrême droite européenne et régimes islamistes autoritaires : non sur une base religieuse, mais sur un mythe explicatif commun. Et c’est là que s’est jouée l’affaire Soral.

À ce titre, je voudrais qu’on prenne du recul sur la flambée actuelle de panique autour de l’islamogauchisme.

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Islamofascisme et islamogauchisme : asymétrie conceptuelle

Souvenons-nous du terme islamofascisme, popularisé dans les années 2000 notamment par Christopher Hitchens — par ailleurs puissante voix de l’athéisme aux États Unis à cette époque—, un mot qui vise à souligner des analogies entre certains islamismes politiques et les fascismes historiques : mobilisation totalisante, centralité de l’autorité, rejet du pluralisme. La littérature académique souligne toutefois le caractère controversé de cette analogie, jugée parfois historiquement simplificatrice (Bar-On, 2018). C’est pourquoi il ne faut pas l’utiliser à la légère.

Le terme islamogauchisme est encore plus gênant : il relève principalement du registre polémique français contemporain. Il ne correspond même pas à une catégorie stabilisée en sciences sociales à partir duquel pourrait s’élaborer une controverse.

Les deux expressions ne se situent donc pas sur le même plan :

  • islamofascisme fait l’objet d’un débat analytique documenté – et il reste controversé.
  • islamogauchisme fonctionne essentiellement comme étiquette politique.

La focalisation médiatique quasi exclusive sur le terme “islamogauchisme” interroge, dès lors que les proximités structurelles entre certains islamismes politiques et des formes d’autoritarisme radical sont, elles, beaucoup moins commentées, voire jamais.

 

Le cœur de la tension : l’autodétermination

Au-delà des querelles terminologiques, le point central est ailleurs : la plupart des islamismes politiques, comme la plupart des formes d’extrême droite radicale, rejettent le principe libéral fondamental selon lequel l’individu est titulaire d’une autonomie morale et politique.

Dans ces systèmes, la liberté n’est pas première. Elle est subordonnée à une vérité collective, nationale ou religieuse qui est vécue comme ‘naturelle’ : allant de soi, indiscutable, dogmatique.

Et c’est pourquoi certains rapprochements de la gauche avec des mouvements islamiques (qui existent bel et bien !) ne doivent pas être considérés comme la conséquence logique d’idéaux communs, mais plutôt comme le résultat de calculs électoraux qui font l’impasse sur des dimensions qu’on pourrait juger essentielles.

 

Pour conclure

L’affaire Soral ne devrait pas nous étonner. Elle rappelle que l’extrême droite et l’islamisme politique partagent une même racine : le sacrifice de l’autonomie individuelle au nom d’un destin collectif sacralisé. Dans ces systèmes, la communauté prime sur l’individu. La liberté est subordonnée à une vérité supérieure. La rhétorique complotiste qui fantasme des menaces existentielle pour galvaniser la base est leur méthode commune ; l’essentialisme, leur terrain d’entente.

Le narratif médiatique dominant insiste pourtant sur une prétendue proximité entre la gauche et l’islam — comme si l’antilibéralisme théocratique était naturellement compatible avec une tradition politique fondée sur l’émancipation par la raison, l’anticléricalisme et le refus des assignations identitaires. Cette inversion mérite examen.

À l’heure où certains groupes de presse saturent le débat public de ce cadrage, faut-il se demander se demander si ce bruit ne détourne pas l’attention d’une congruence plus dérangeante : celle qui relie les deux visages contemporains de la réaction, l’un national-identitaire, l’autre théologico-politique.

En tout cas je me pose la question à voix haute, et je compte sur votre esprit critique pour ne pas accepter n’importe quelle réponse.

 

Acermendax


Références

  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542. https://doi.org/10.1177/0963721417718261
  • Imhoff, R., & Lamberty, P. (2018). How paranoid are conspiracy believers? Toward a more fine-grained understanding of the connect and disconnect between paranoia and belief in conspiracy theories. European Journal of Social Psychology, 48(7), 909–926. https://doi.org/10.1002/ejsp.2494
  • Ross, L., Greene, D., & House, P. (1977). The “false consensus effect”: An egocentric bias in social perception and attribution processes. Journal of Experimental Social Psychology, 13(3), 279–301. https://doi.org/10.1016/0022-1031(77)90049-X
  • Sullivan, D., Landau, M. J., & Rothschild, Z. K. (2010). An existential function of enemyship: Evidence that people attribute influence to personal and political enemies to compensate for threats to control. Journal of Personality and Social Psychology, 98(3), 434–449. https://doi.org/10.1037/a0017457
  • van Prooijen, J.-W., & Douglas, K. M. (2018). Belief in conspiracy theories: Basic principles of an emerging research domain. European Journal of Social Psychology, 48(7), 897–908. https://doi.org/10.1002/ejsp.2530
  • Bar-On, T. (2018). ‘Islamofascism’: Four competing discourses on the Islamism–fascism comparison. Totalitarian Movements and Political Religions, 19(3–4), 1–20. https://doi.org/10.1080/14690764.2018.1496519
  • Douglas, K. M., Sutton, R. M., & Cichocka, A. (2017). The psychology of conspiracy theories. Current Directions in Psychological Science, 26(6), 538–542. https://doi.org/10.1177/0963721417718261
  • Jasko, K., LaFree, G., & Kruglanski, A. W. (2022). A comparison of political violence by left-wing, right-wing, and Islamist extremists in the United States and the world. Proceedings of the National Academy of Sciences, 119(30), e2122593119. https://doi.org/10.1073/pnas.2122593119
  • Mudde, C. (2007). Populist Radical Right Parties in Europe. Cambridge University Press.
  • Roy, O. (2004). Globalized Islam: The Search for a New Ummah. Columbia University Press.

 

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