La zététique consiste à questionner les raisons pour lesquelles nous pensons que quelque chose est vrai.

Ce billet contient la critique d’Alexis SEYDOUX, publiée le 22 septembre 2025, et la réponse de Nicolas Bourgeois, publiée le 29 septembre.

 

Critique d’Alexis Seydoux

Le 31 juillet dernier, j’ai répondu à l’invitation de Thomas Durand sur La Tronche en Biais à Nicolas Bourgeois, un auteur mettant doute l’historicité de Jésus et avant l’hypothèse que le personnage de Jésus est une invention[1]. Lors de ce débat en direct, j’ai mis en avant les arguments qui construisent le consensus des historiens attestant de l’existence d’un Jésus historique. Cette période n’est pas ma spécialité, mais d’une part, je l’ai étudiée dans mon cursus universitaire et j’ai continué à travailler dessus, et d’autre part, j’ai présenté une conférence pour l’AFIS sur ce sujet[2].

L’hypothèse de monsieur Bourgeois a été présentée dans un livre, Une invention nommée Jésus, qu’il m’a fait parvenir depuis et dont je présente ici une recension[3].

 

 

L’historicité de Jésus a fait l’objet de débat entre historiens. Pour certains, les sources permettant d’attester de l’existence de Jésus ne sont pas assez solides pour assurer de l’historicité du personnage ; et si Jésus n’existe pas, alors les fondements du christianisme comme religion révélée s’écroulent. Aujourd’hui, le consensus des historiens penche nettement en faveur de l’existence de Jésus. Ce débat est assez bien résumé notamment par Maurice Sartre, un antiquisant spécialiste de l’Orient romain[4].

La première chose qui frappe dans cet ouvrage, c’est la faiblesse de la bibliographie présentée. Une quarantaine d’auteurs est cité, essentiellement autour de la vie Jésus ; il manque, à mon sens, d’une part une grande partie des ouvrages anglo-saxons sur la question, notamment les grandes synthèses comme le premier volume de la Cambridge History of Christianisme ou les ouvrages analysant les sources du premier christianisme[5]. C’est aussi le cas d’une partie des synthèses publiés en français, tel que le premier volume l’Histoire du Christianisme, ou la L’Histoire générale du Christianisme[6]. Ces ouvrages sont actuellement les synthèses les plus complètes présentant le consensus historique. D’autre part, il manque les ouvrages qui mettent en avant le contexte historique et religieux de cette période[7]. De fait, monsieur Bourgeois ne s’intéresse ni au contexte historique de la Judée ou de l’Empire romain au Ier siècle, ni au contexte du judaïsme ; cette partie court sur deux pages de la première annexe de l’ouvrages, et ne met en avant qu’une rapide chronologie des débuts du judaïsme à la révolte de 135. Du coup, Nicolas Bourgeois n’aborde jamais le contexte de production et de réception des textes dont il fait la critique.

Il emploie également un argument ad hominem, en indiquant que les auteurs qui travaillent sur l’existence de Jésus sont des croyants. Ceci n’est pas exact et il aurait fallu que Nicolas Bourgeois présente une historiographie du sujet.

L’essentiel de l’argumentation de monsieur Bourgeois repose sur une critique serrée des textes qui évoquent Jésus. Trois sont essentiellement mis en avant : les sources, essentiellement les Évangiles, sont incohérentes, donc faux ; les autres textes sont inspirés par des chrétiens, sont orientés et donc non recevables ; les textes non chrétiens sont trop éloignés ou douteux, donc peu acceptables.

Ces arguments sont en réalité faibles et ont déjà été présentés par les historiens. Le fait que les Évangiles manquent de cohérence et ne permettent pas de reconstruire une biographie de Jésus est une évidence que les historiens ont longtemps mise en avant, puisque c’est en grande partie sur cela que l’exégèse s’est fondée dès le XVIIIe siècle. Les Évangiles ne sont pas des biographies de Jésus, mais des textes militants cherchant à montrer aux autres factions juives de la validité du message de Jésus.

L’autre arguments, c’est que la plupart des textes qui parlent de Jésus sont chrétiens donc orientés. Là encore, c’est enfoncer une porte ouverte ; et c’est mal connaître ce qu’est la critique des sources sur laquelle la méthode en Histoire. Toute source écrite est orientée et subjective. Que les Évangiles soient produits par des proches du groupe qui reconnait Jésus n’enlèvent pas leurs valeurs. Que les textes parlant de Jésus – ce qui n’est pas forcément le cas, trouvent leur source parmi les suiveurs de Jésus, ne démontre pas que Jésus est une invention. Si on écartait d’emblée toutes les sources produites par une entité politique car elles sont “militantes”, alors on ne connaitrait rien de la religion des Grecs car on aurait écarté Homère et Hésiode, rien des Carolingiens, car on ne s’appuierait pas sur leurs lois et rien sur Magellan car on écarterait le récit de Pigafetta. Le travail de l’historien consiste à comprendre et à critiquer ces textes, notamment en s’appuyant sur leur contexte de production et de diffusion.

L’analyse des ouvrages de Flavius Josèphe est sans doute le plus représentatif du manque d’analyse de ces textes. Nicolas Bourgeois s’interroge dans son ouvrage du manque de mention de Jésus dans son premier ouvrage, La guerre des Juifs, pourtant plus anciens. En revanche, l’auteur juif cite Jésus dans le deuxième dans le passage appelé le Testimonium Flavianum. Pour l’auteur, c’est un argument montrant que la “propagande” chrétienne a influencé Flavius Josèphe. Mais, il ne prend pas en compte les intentions de l’auteur : le premier ouvrage de Flavius Josèphe a pour objet d’expliquer la guerre des Juifs, donc les événements de 67 à 70 en Judée et spécialement le propre rôle de l’auteur ; c’est donc, avant tout, un texte justificatif. Le second, Antiquités Judaïques est écrit par Flavius Josèphe pour expliquer aux Romains ce qu’est le judaïsme. Et dans ce cadre, il décrit les différents groupes juifs, dont ceux qui croient en la résurrection de Jésus. Il ajoute que pour que le Testimonium Flavianum soit valable, il faudrait s’assurer qu’il soit bien écrit, du moins en parti, par l’auteur juif et que sa source ne soit pas chrétienne. Or, si ce passage connaît bien une interpolation bien étudiée par les chercheurs, on sait qu’il est bien de la main de Flavius Josèphe, notamment du fait de son style et par une copie de ce texte non interpolé qui a été retrouvé[8]. Que sa source soit chrétienne, c’est possible, mais cela n’invalide pas la mention de Jésus comme personnage historique.

Du coup, ne prenant pas en compte le contexte politique et religieux de la Judée, particulièrement entre 66 et 135, et ne mettant pas en avant le contexte de production et de réception de ces textes, Nicolas Bourgeois se livre dans son ourvrage, à un exercice d’hypercritique.

La démonstration de Nicolas Bourgeois est donc uniquement fondée sur la critique des textes. Mais, jamais il ne cherche à expliquer comment le personnage de Jésus a été inventé par les Chrétiens et en quoi on comprend mieux la naissance de la religion chrétienne est mieux expliqué par l’inexistence de Jésus que par son existence ?

 

La critique des sources de Nicolas Bourgeois est donc assez faible, car elle ne se fonde que sur une hypercritique de ces textes, sans jamais tenir compte du contexte historique, du contexte de production, des intentions des auteurs et de l’intertextualité. Cette critique est très éloignée des méthodes actuelles de l’histoire. De plus, dans cet ouvrage, il n’explique pas pourquoi et comment le personnage de Jésus aurait été inventé. Du coup, il ne propose pas une explication meilleure que celle du consensus actuel.

 

Alexis Seydoux
Références

[1] https://www.youtube.com/watch?v=VNwJw5VSlG0&t=4822s, consulté le 15 août 2025.

[2] https://www.youtube.com/watch?v=U1_fzHdFYkY&t=4964s, consulté le 15 août 2025.

[3] Nicolas BOURGEOIS, Une invention nommée Jésus, autoédité, 2023.

[4] Maurice SARTRE, “L’historien face au christianisme : quelques réflexions”, in Pierre GEOLTRAIN (edit), Aux origines du Christanisme, Paris, Gallimard, 2000.

[5] Margaret MITCHELL et Frances Young (edit), The Cambridge History of Christianity, vol 1, Origins to Constantine, Cambridge, CUP, 2006 ; Andrew RADDE-GALLWITZ, The Cambridge editions of Early Christians Writings, Cambridge, CUP, 2017 ;

[6] Jean-Marie MAYEUR, Charles PIETRI, Luce PIETRI, André VAUCHEZ et Marc VENARD, Histoire du Christianisme, tome 1, Le Nouveau Peuple (des origines à 250, Paris, Desclée, 2000 ; Jean-Robert ARMOGATHE, Pascal MONTAUBIN, Michel-Yves PERRIN, Histoire générale du Christianisme, tome 1, Des origines au XVe siècle, Paris, PUF, 2010.

[7] David WENHAM, Jesus in Context. Making Sense of the Historical figure, Cambridge, CUP, 2021 ; Gillian CLARK, Christianity and Roman Society, Cambridge, CUP, 2004 par exemple.

[8] Simon Claude MIMOUNI et Pierre MARAVAL, Le Christianisme des origines à Constantin, op. cité, page 75.

 


Réponse de Nicolas Bourgeois

 

Vous venez de lire une critique très défavorable de mon livre Une invention nommée Jésus par Alexis Seydoux. Je crois que mon contradicteur a mal lu mon livre. Commençons par les erreurs factuelles.

 

Alexis Seydoux écrit : « dans cet ouvrage, il n’explique pas pourquoi et comment le personnage de Jésus aurait été inventé ». J’ai écrit : « Au cours des chapitres précédents, nous avons vu comment Jésus a été fabriqué : d’après les Écritures. Nous allons maintenant voir pourquoi ». Voir le début du chapitre 10 sur le Messie.

 

Alexis Seydoux me reproche à plusieurs reprises de ne pas tenir compte des contextes historiques et religieux de la Judée, du judaïsme et de l’Empire romain ni de l’intertextualité. Je m’y intéresse dès l’introduction : « Pourquoi a-t-on inventé Jésus ? On ne voit pas. On ne voit pas car l’histoire de Jésus est née dans une culture différente de la nôtre et dans un contexte historique particulier. Une fois tout cela exploré, l’invention de Jésus paraît beaucoup moins étonnante »… jusqu’à à la conclusion : « Jésus est le fruit de l’espoir de salut du peuple juif. Cet espoir s’est exprimé de façon religieuse, comme il était normal pour ce peuple et pour cette époque » … en passant par un chapitre consacré au Messie largement consacré au contexte religieux de la Judée du premier siècle et à la comparaison de textes de provenances différentes.

 

Alexis Seydoux me reproche des raisonnements que je n’ai pas tenus.  J’aurais écrit « que les auteurs qui travaillent sur l’existence de Jésus sont des croyants. Ceci n’est pas exact… » Bien sûr que ce n’est pas exact mais j’ai écrit autre chose : « beaucoup de spécialistes sont des croyants, assez souvent des prêtres » (voir, dans l’introduction, le dernier paragraphe de L’avis des spécialistes), ce qui apparaît clairement à quiconque a fréquenté la bibliographie du sujet.

 

On me reproche ce propos : « les Évangiles, sont incohérentes, donc faux ». Oui les évangiles sont incohérents, et Alexis Seydoux le dit aussi, mais je n’en conclut pas qu’ils sont faux : « Sans disqualifier définitivement les évangiles, cela montre que leurs auteurs étaient mal renseignés ou qu’ils ont inventé ». Voir le début du chapitre 5 sur les contradictions entre les évangiles.

 

Et celui-ci : « les autres textes sont inspirés par des chrétiens, sont orientés et donc non recevables ». Je ne sais pas à quel endroit d’Une invention nommée Jésus Alexis Seydoux a trouvé cet élément.

 

En revanche, Alexis Seydoux relève un argument que j’ai effectivement avancé : pour que le Testimonium Flavianum atteste l’existence de Jésus, il faut deux conditions ; que ce texte ait effectivement été écrit par Josèphe et que Josèphe ne tire pas son information des chrétiens. Pour abréger la discussion, admettons que la première condition est bien vérifiée, que Flavius Josèphe a bien écrit ce texte. En ce qui concerne la deuxième condition, je suis d’accord avec Alexis Seydoux, on n’en sait rien. Il est possible que Flavius Josèphe tire son information des chrétiens. Pour Alexis Seydoux, ce n’est pas un problème : « Que sa source soit chrétienne, c’est possible, mais cela n’invalide pas la mention de Jésus comme personnage historique ». Pour moi, c’est grave, si Josèphe a été renseigné sur Jésus par des chrétiens (que ce soit certain ou seulement possible), alors ce témoignage s’explique aussi bien que Jésus ait existé ou pas, et il n’atteste pas l’existence de Jésus. Ce n’est pas un problème de contexte, de méthode ou d’érudition mais seulement de logique.

 

Je suis aussi d’accord avec Alexis Seydoux quand il écrit : « Aujourd’hui, le consensus des historiens penche nettement en faveur de l’existence de Jésus ». Là, oui, l’argument est impressionnant. Enfin, c’est l’argument d’autorité. Rien de plus. Alors, on peut essayer de creuser, on peut essayer d’examiner les arguments que les historiens spécialistes de Jésus avancent en faveur de son existence. Ça fait longtemps que je creuse et j’ai constaté que tous leurs arguments sont mauvais. Alexis Seydoux vient de nous en donner un exemple avec Flavius Josèphe qui, peut-être, n’est renseigné que par les chrétiens mais qui atteste quand même que Jésus a existé. Les historiens spécialistes de Jésus avancent une dizaine d’autres arguments qui sont devenus des classiques et dont aucun n’est valable. Je les ai examinés dans mon livre, il suffit de le consulter. Vous pouvez aussi en avoir un aperçu sur ma chaîne YouTube.

Vous ne me croyez pas ? Vous ne pouvez pas admettre que quelques mythistes aient raison contre des centaines d’historiens reconnus, admirés, surdiplômés et hyper-compétents ? Regardez leurs arguments, ils ne valent rien. Alors, bien sûr, c’est quand même étonnant et c’est là qu’il faut signaler que beaucoup d’entre eux sont des croyants, que beaucoup d’entre eux sont employés par une université catholique ou protestante, que beaucoup d’entre eux ont obtenu leurs diplômes d’histoire et parfois de théologie dans une université catholique ou protestante. Alors, sans être exagérément soupçonneux, on peut craindre un conflit d’intérêts : il y a sans doute des choses qu’un chercheur n’a pas intérêt à dire, du moins s’il est soucieux de sa foi et/ou de son employeur et/ou de la considération de ses confrères et/ou de sa carrière.

Il faut se mettre à la place des spécialistes croyants. Ils seraient dévastés s’ils devaient admettre que Jésus n’a pas existé. Alors, quand ils s’aperçoivent que la documentation sur Jésus n’est pas fiable, ils cherchent des raisons de penser qu’on peut quand même lui faire confiance. Et s’ils ne trouvent pas de bonnes raisons, ils se contentent d’arguments très faibles. C’est mieux que rien.

 

Alexis Seydoux conclut par « il ne propose pas une explication meilleure que celle du consensus actuel ». Les quatre évangiles sont la principale source d’information sur Jésus. Alexis Seydoux  nous rappelle que : « les Évangiles manquent de cohérence » , « les Évangiles ne sont pas des biographies de Jésus, mais des textes militants cherchant à montrer aux autres factions juives de la validité du message de Jésus ». Dans mon livre j’ai expliqué que

  • les évangiles racontent des histoires invraisemblables ;
  • les auteurs des évangiles sont prêts à inventer n’importe quelle histoire pourvu que cela les arrange ;
  • les auteurs des évangiles avaient de bonnes raisons d’inventer le personnage de Jésus ;
  • au Ier siècle, les chrétiens sont les seuls à avoir remarqué le personnage de Jésus ;
  • les historiens spécialistes du Jésus historique sont souvent en situation de conflit d’intérêts car ils défendent leur foi ou celle de leur employeur ;

Désolé, je n’ai rien de plus, mais cela me semble bien plus convaincant que les mauvais arguments des spécialistes.

Ajoutons aussi qu’Alexis Seydoux garde le silence sur une partie importante de mon livre : la réfutation de tous les arguments que j’ai rencontrés chez les spécialistes. Cela devrait être discuté, avant d’estimer que je « ne propose pas une explication meilleure que celle du consensus actuel ».

 

Quelques liens :

Mon livre, Une invention nommée Jésus : https://www.amazon.fr/gp/product/B0DNQZYZHH/ref=ox_sc_saved_image_2?smid=A1X6FK5RDHNB96&psc=1

Ma chaîne YouTube : https://www.youtube.com/@NicolasBourgeois-ps5gv

 

Nicolas Bourgeois

 

Croyances ou thérapies éprouvées ? Un débat qui traverse le milieu anti-sectes

Dans les milieux de la prévention contre les dérives sectaires, un débat récurrent agite les discussions. Lorsqu’une personne traverse une grande fragilité psychologique, faut-il l’accompagner avec des croyances spirituelles ou religieuses, ou bien s’en tenir strictement aux thérapies scientifiques validées ?

Certains défendent l’idée que les croyances – religieuses, new age ou ésotériques – pourraient faire partie de « l’arsenal thérapeutique ». Leur argument : aucune étude scientifique n’a démontré que croire est, en soi, nocif. D’autres rappellent que ce n’est pas ainsi que fonctionne la science : on n’utilise pas « tant qu’il n’y a pas de consensus contre ». C’est l’inverse : on adopte une méthode lorsqu’elle a prouvé son efficacité et que ses risques sont connus et acceptables.

 

Ce que disent les thérapies scientifiques

Les thérapies validées – thérapies cognitivo-comportementales (TCC), activation comportementale, thérapie interpersonnelle – ont fait l’objet de centaines d’essais cliniques randomisés. Les résultats sont solides : elles réduisent significativement la dépression, l’anxiété ou les troubles obsessionnels, améliorent le fonctionnement quotidien et préviennent les rechutes (Cuijpers et al., 2021 ; Mavranezouli et al., 2024).

Prenons la thérapie cognitive basée sur la pleine conscience (MBCT), qui a fait l’objet d’analyses sérieuses. Les données suggèrent qu’elle réduit modestement mais significativement le risque de rechute dans la dépression récurrente, comparée aux soins habituels (Kuyken et al., 2016). L’effet n’est pas spectaculaire, et il est moins robuste lorsqu’on compare à un antidépresseur d’entretien, mais il existe. C’est donc une option complémentaire légitime, à condition d’être pratiquée dans un cadre rigoureux et clinique. Rien à voir avec les programmes commerciaux de « pleine conscience » sans contrôle de qualité.

 

La religion et la spiritualité : des bénéfices… mais d’où viennent-ils vraiment ?

On trouve régulièrement des études montrant que les personnes croyantes rapportent une meilleure santé mentale, davantage de sens dans la vie, et parfois même une longévité accrue (Aggarwal et al., 2023 ; Li et al., 2016 ; Lucchetti et al., 2021 ; Vitorino et al., 2018). Mais attention : ces résultats sont corrélationnels, et il est essentiel d’aller au-delà de la surface.

Les bénéfices observés viennent très probablement de facteurs psycho-sociaux et culturels. Dans beaucoup de sociétés, la religion offre un tissu communautaire : des rituels collectifs, un entourage stable, des solidarités concrètes. Or, nous savons que l’isolement est un facteur de risque majeur pour la santé mentale. Autrement dit, ce n’est pas la croyance en une doctrine surnaturelle qui fait du bien, mais l’environnement social qui l’accompagne. La preuve en est que, lorsque la religion prend une forme culpabilisante ou punitive, on observe l’effet inverse : dépression et anxiété accrues. On appelle cela le coping religieux négatif (negative religious coping) (Pargament, Feuille & Burdzy, 2011), et il est associé à davantage de symptômes psychiques (dépression, anxiété) (Ano & Vasconcelles, 2005; Cheng and Ying, 2023), avec des effets prospectifs défavorables mis en évidence sur plusieurs indicateurs de bien-être (Park et al., 2018).

Ces bénéfices apparents de la religion ne disent donc rien sur la valeur intrinsèque des croyances spirituelles (de nature non rationnelle). Ils soulignent simplement le rôle protecteur d’un entourage stable et bienveillant, rôle que d’autres formes de communautés non religieuses pourraient tout autant jouer si nous décidons collectivement d’investir dans cette direction.

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Les croyances irrationnelles : placebo et préjudice

Les pratiques reposant sur des croyances non fondées – Reiki, astrologie, énergies invisibles – n’ont jamais montré d’efficacité spécifique (Zadro et al., 2022 ; Rosa et al., 1998). Leur seul effet est de type placebo, et même cet effet est difficile à isoler : le bénéfice est pour ainsi dire nul. Mais en contrepartie, elles exposent à un risque clair. Lorsqu’elles remplacent des traitements validés, les conséquences sont graves. Dans une étude emblématique, les patients qui ont choisi une approche « alternative » exclusive pour traiter leur cancer (sans traitement conventionnel) ont présenté une surmortalité nette (Johnson et al., 2018a). Dans une autre étude, ceux qui utilisaient des médecines complémentaires en parallèle des traitements classiques n’avaient pas de surmortalité… mais ils pouvaient avoir tendance à refuser certains protocoles conventionnels (Johnson et al., 2018b).

A lire également, cet article « Connaissez-vous la kinésiologie ? »

Pourquoi alimenter une croyance est un risque

Renforcer une explication magique n’est jamais neutre. Les travaux de Steffen Moritz et de son équipe sur le metacognitive training (MCT) montrent que la vulnérabilité aux biais cognitifs – comme la tendance à « sauter trop vite aux conclusions » – favorise la rigidité de croyances infondées et s’associe à une moins bonne santé mentale (Moritz & Woodward, 2007 ; Eichner & Berna, 2016).

Plus une personne fragilisée s’accroche à des explications irrationnelles, plus elle devient dépendante de praticiens non régulés, avec des risques financiers, psychologiques et sectaires. À l’inverse, les programmes qui développent la capacité à questionner ses intuitions et à assouplir ses croyances améliorent les perspectives cliniques (Moritz et al., 2013).

 

Conclusion

La science ne dit pas que toute croyance est nocive. Mais elle ne valide pas la croyance comme traitement. Les bénéfices observés sont en réalité des effets sociaux et culturels : la force du groupe, le sentiment d’appartenance, la réduction de l’isolement.

Ce qui soigne vraiment, ce sont les méthodes testées, transparentes et reproductibles. Alimenter une croyance irrationnelle chez une personne fragile, c’est l’exposer à des risques désormais connus, et c’est donc lui porter préjudice.

La place de l’accompagnement, dès lors, est claire : proposer des thérapies validées, offrir un entourage fiable et une explication rationnelle du monde. Car c’est cela qui permet de se reconstruire. Lorsque l’on apprend à savoir pourquoi l’on croit ce que l’on croit, on devient capable de changer d’avis sans se renier, d’écouter les avis divergents et de se défendre contre les discours qui multiplient les allégations douteuses. Cette souplesse cognitive, qui consiste à remettre en question ses propres intuitions et à ajuster ses croyances en fonction des faits, n’est pas seulement un idéal philosophique : elle est au cœur d’interventions thérapeutiques efficaces comme le metacognitive training, dont les bénéfices démontrent qu’entraîner l’esprit critique protège la santé mentale autant qu’il éclaire la raison.

Acermendax

Références

  • Aggarwal, S., Wright, J., Morgan, A. J., Patton, G. C., & Reavley, N. J. (2023). Religiosity and spirituality in the prevention and management of depression and anxiety in young people: A systematic review and meta-analysis. BMC Psychiatry, 23, 729. https://doi.org/10.1186/s12888-023-05091-2
  • Ano, G. G., & Vasconcelles, E. B. (2005). Religious coping and psychological adjustment to stress: A meta-analysis. Journal of Clinical Psychology, 61(4), 461–480. https://doi.org/10.1002/jclp.20049
  • Cheng, C., & Ying, W. (2023). A meta-analytic review of the associations between dimensions of religious coping and psychological symptoms during the first wave of the COVID-19 pandemic. Frontiers in Psychiatry, 14, 1097598. https://doi.org/10.3389/fpsyt.2023.1097598
  • Cuijpers, P., Quero, S., Noma, H., Ciharova, M., Miguel, C., Karyotaki, E., Cipriani, A., Cristea, I., & Furukawa, T. A. (2021). Psychotherapies for depression: A network meta-analysis covering efficacy, acceptability and long-term outcomes of all main treatment types. World Psychiatry, 20(2), 283–293. https://doi.org/10.1002/wps.20860
  • Eichner, C., & Berna, F. (2016). Acceptance and efficacy of metacognitive training (MCT) for schizophrenia: A meta-analysis. Schizophrenia Bulletin, 42(4), 952–962. https://doi.org/10.1093/schbul/sbv225
  • Johnson, S. B., Park, H. S., Gross, C. P., & Yu, J. B. (2018a). Use of alternative medicine for cancer and its impact on survival. Journal of the National Cancer Institute, 110(1), 121–124. https://doi.org/10.1093/jnci/djx145
  • Johnson, S. B., Park, H. S., Gross, C. P., & Yu, J. B. (2018b). Complementary medicine, refusal of conventional cancer therapy, and survival among patients with curable cancers. JAMA Oncology, 4(10), 1375–1381. https://doi.org/10.1001/jamaoncol.2018.2487
  • Kuyken, W., Warren, F. C., Taylor, R. S., Whalley, B., Crane, C., Bondolfi, G., Hayes, R., Huijbers, M., Ma, H., Schweizer, S., Segal, Z. V., Speckens, A., & Teasdale, J. D. (2016). Efficacy of mindfulness-based cognitive therapy in prevention of depressive relapse. JAMA Psychiatry, 73(6), 565–574. https://doi.org/10.1001/jamapsychiatry.2016.0076
  • Li S, Stampfer MJ, Williams DR, VanderWeele TJ. (2016) Association of Religious Service Attendance With Mortality Among Women. JAMA Intern Med. 176(6):777–785. doi:10.1001/jamainternmed.2016.1615
  • Lucchetti, G., Koenig, H. G., & Lucchetti, A. L. G. (2021). Spirituality, religiousness, and mental health: A review of the current scientific evidence. World Journal of Clinical Cases, 9(26), 7620–7631. https://doi.org/10.12998/wjcc.v9.i26.7620
  • Mavranezouli, I., Dixon, S., Shearer, J., Hunter, R. M., Marshall, C., Zhelev, K., Delgadillo, J., et al. (2024). A systematic review and network meta-analysis of psychological, psychosocial, pharmacological, physical and combined treatments for adults with a new episode of depression. eClinicalMedicine, 75, 102780. https://doi.org/10.1016/j.eclinm.2024.102780
  • Moritz, S., & Woodward, T. S. (2007). Metacognitive training for schizophrenia: From basic research to knowledge translation and intervention. Current Opinion in Psychiatry, 20(6), 619–625. https://doi.org/10.1097/YCO.0b013e3282f0b8ed
  • Moritz, S., Veckenstedt, R., Bohn, F., Hottenrott, B., Scheu, F., Randjbar, S., Aghotor, J., Köther, U., Woodward, T. S., Treszl, A., Andreou, C., Pfueller, U., & Roesch-Ely, D. (2013). Complementary group metacognitive training (MCT) reduces delusional ideation in schizophrenia. Schizophrenia Research, 151(1–3), 61–69. https://doi.org/10.1016/j.schres.2013.10.007
  • Pargament, K. I., Feuille, M., & Burdzy, D. (2011). The Brief RCOPE: Current psychometric status of a short measure of religious coping. Religions, 2(1), 51–76. https://doi.org/10.3390/rel2010051
  • Park, C. L., Holt, C. L., Le, D., Christie, J., & Williams, B. R. (2018). Positive and negative religious coping styles as prospective predictors of well-being in African Americans. Psychology of Religion and Spirituality, 10(4), 318–326. https://doi.org/10.1037/rel0000124
  • Pearce, M. J., Koenig, H. G., Robins, C. J., Nelson, B., Shaw, S. F., Cohen, H. J., & King, M. B. (2015). Religiously integrated cognitive behavioral therapy: A new method of treatment for major depression in patients with chronic medical illness. Psychotherapy, 52(1), 56–66. https://doi.org/10.1037/a0036448
  • Rosa, L., Rosa, E., Sarner, L., & Barrett, S. (1998). A close look at therapeutic touch. JAMA, 279(13), 1005–1010. https://doi.org/10.1001/jama.279.13.1005
  • Vitorino, L. M., Lucchetti, G., Leão, F. C., Vallada, H., & Peres, M. F. P. (2018). The association between spirituality and religiousness and mental health. Scientific Reports, 8, 17233. https://doi.org/10.1038/s41598-018-35380-w
  • Zadro, J. R., Shirley, D., Quinn, T. J., Pope, R., & Shirley, R. (2022). Is Reiki more effective than placebo? A systematic review and meta-analysis. Frontiers in Psychology, 13, 816700.

 

Je souhaite alerter publiquement l’Université de Lille, l’Ordre des Médecins et la MIVILUDES à propos d’une formation actuellement diffusée sous le titre : « Expérience de Mort Approchée, NDE et thérapie selon Jung ».

 

Ce n’est pas par les canaux académiques ou scientifiques que j’ai découvert cette formation, mais via une publicité sponsorisée sur Facebook[1]. Cela dit tout du positionnement réel de cette initiative : une offre commerciale ciblant le grand public comme les professionnels de santé, et non une démarche universitaire ou de recherche. La logique est clairement mercantile ; la publicité mène à une page de vente détaillée, où l’on découvre une formation en ligne de 14 heures, proposée par Bruno Traversi (présenté comme “enseignant-chercheur à l’Université de Lille” mais qui fournit une adresse yahoo) et un Dr Nicolas Drouet, au sein d’un dispositif appelé Réseau Thêta, au tarif de 290€ (au lieu de 360€, précise-t-on !). Monsieur Traversi a bien un doctorat, sa thèse s’intitule : « La danse comme spontanéité – hypothèse d’une structure inconsciente du mouvement. » Sans commentaire.

 

Cela pose plusieurs problèmes :

Présenter une EMI comme un “savoir” à maîtriser, et promettre une capacité à l’analyser après 14h de formation, est non seulement scientifiquement fallacieux, mais potentiellement dangereux. Cela exploite un moment de grande fragilité psychologique chez les patients et leurs proches.

La formation mélange des éléments symboliques et spirituels (archétypes, renaissance, accompagnement de la mort) avec des prétentions d’analyse psychologique, voire clinique. Cela crée un glissement de terrain constant entre discours scientifique, ésotérisme et auto-légitimation thérapeutique.

Le message s’adresse directement aux professionnels de santé, leur laissant entendre qu’ils pourraient, après cette formation, exercer une forme d’accompagnement thérapeutique spécifique. Or, ni la psychologie jungienne, ni la notion de “thanatose”, ni le “réseau Thêta” ne sont reconnus comme fondements cliniques ou validés scientifiquement dans la prise en charge des patients.

Le nom de l’Université de Lille est mis en avant sans qu’il soit possible de vérifier l’existence d’un rattachement officiel. Le visuel du certificat délivré, les formulations utilisées et le nom de l’institut donnent l’apparence d’un diplôme universitaire ou d’une spécialisation, alors qu’il ne s’agit que d’une auto-certification privée sans reconnaissance légale ni académique. Et sur ce certificat le nom de l’Université de Lille… disparait.

Par son organisation en réseau fermé, sa promesse d’accès à un “savoir caché”, son flou terminologique (entre “spécialiste”, “accompagnant”, “thérapeute”) et l’absence de garde-fous rigoureux, le système mis en place présente plusieurs caractéristiques typiques des dérives pseudo-thérapeutiques et sectaires recensées par la MIVILUDES.

 

Au cœur du propos se trouve la méthode MIDAS (Méthode d’Induction de Dissociation Avancée Sensitive), inventée par Bruno Traversi au sein du « Réseau Thêta ». Elle prétend induire des états de conscience comparables à ceux des EMI et produire des effets thérapeutiques profonds (réduction de la peur de la mort, traitement de troubles psychiques, etc.)[2]. Pourtant, aucune publication scientifique indépendante, évaluée par les pairs, ne vient étayer ces allégations. Les descriptions méthodologiques sont vagues, les résultats sont rapportés exclusivement sous forme de témoignages internes, sans protocole expérimental rigoureux ni données vérifiables. Aucun cadre clinique, éthique ou universitaire reconnu n’encadre la pratique. Le vocabulaire employé (« certification », « spécialiste », « analyse d’EMI ») est trompeur, laissant croire à une reconnaissance académique ou médicale inexistante.

En l’état, la méthode MIDAS relève clairement d’une construction pseudo-thérapeutique dénuée de validation scientifique, et ne peut en aucun cas être légitimement présentée ou promue dans un cadre universitaire.

 

Bruno Traversi se présente comme chercheur à l'université de Lille et de Paris

Bruno Traversi se présente comme chercheur à l’université de Lille et de Paris

 

Je demande par conséquent :

À l’Université de Lille

De clarifier publiquement si elle cautionne, héberge ou soutient cette formation. Si ce n’est pas le cas, il est impératif qu’elle demande expressément à ce que son nom ne soit plus utilisé pour légitimer une initiative qui relève d’une approche non scientifique, hors des cadres universitaires habituels.

À l’Ordre des Médecins

De s’interroger sur la communication du “Dr Drouet” et les risques de confusion avec une compétence médicale ou psychothérapeutique reconnue. Le cadre déontologique n’autorise pas l’usage ambigu de titres ou de fonctions auprès du public dans des contextes commerciaux ou pseudo-scientifiques.

À la MIVILUDES

D’examiner en détail les activités du Réseau Thêta, de l’Institut de Psychologie Analytique et Thanatose, et de la formation en ligne sur les EMI, afin d’évaluer si les conditions d’une dérive sont réunies. Les ingrédients sont là : public ciblé en situation de détresse, promesse de transformation, absence de contrôle institutionnel, certification symbolique, vocabulaire thérapeutique, habillage scientifique, proximité avec des croyances métaphysiques, réseautage interne opaque.

À qui de droit

De se pencher sur l’omniprésence sur FACEBOOK de publicités mensongères, trompeuses et souvent en lien avec des pratiques thérapeutiques présentant un risque de dérive sectaire.

 

Ces pratiques constituent un enjeu de santé publique, de rigueur scientifique, et de protection des usagers face aux dérives pseudo-thérapeutiques. Elles brouillent les repères, fragilisent la frontière entre soin et croyance, et compromettent la confiance envers les institutions universitaires comme médicales.

 

Si les EMI vous intéressent, des informations fiables existent :

 

Thomas C. Durand
Vice-président de l’ASTEC

[1] https://www.facebook.com/100083385450107/posts/761869643269211/?mibextid=wwXIfr&rdid=6hRwydIeFKyrryKq#

[2] Source : https://psychologie-analytique.com/methode-midas/

Témoignage

Julien* apprend que sa mère est atteinte d’un myélome multiple. Très vite, elle est prise en charge par une équipe hospitalière compétente, humaine, réactive. Les documents d’information sont clairs, sourcés (notamment ceux de l’ARC), et tout semble mis en œuvre pour accompagner au mieux la patiente dans cette épreuve.

Dans ce parcours sans faute, on propose à sa mère un ensemble de soutiens complémentaires : coiffeur spécialisé, accompagnement psychologique… et une consultation de « médecine chinoise », dans le cadre de la fameuse médecine intégrative. L’intitulé interpelle Julien. Il prévient sa mère : aucun soin invasif ne doit être accepté, surtout avec un système immunitaire affaibli. Il insiste aussi sur l’absence de preuves scientifiques solides concernant cette pratique.

Sa mère le rassure : elle ira « voir ce que c’est », sans s’engager davantage.

Le rendez-vous a lieu. Le praticien prend le pouls, évoque un « déséquilibre énergétique du foie » et affirme que la chimiothérapie provoque des « inflammations dans les organes ». Il lui recommande d’éviter des aliments comme le poivre ou le piment. Aucun suivi. Pas d’autres conseils. Le praticien est cordial, la séance s’achève.

Mais pour Julien, la pilule ne passe pas : comment une patiente sous chimiothérapie peut-elle se voir proposer un “diagnostic énergétique” non fondé, au sein même d’un hôpital ? Comment un simple flyer, estampillé du logo de l’établissement, peut-il donner autant de crédit à ce qui relève de la croyance plus que de la médecine ?


Le flyer de l’hôpital de Mercy : une caution institutionnelle à des pratiques non scientifiques

Le document remis à la mère de Julien est un tract publicitaire à en-tête du Centre Hospitalier Régional Metz-Thionville – site de Mercy, affichant clairement l’offre de « médecine traditionnelle chinoise ». Ce flyer vante les vertus du bilan énergétique, une prétendue évaluation en quatre étapes (interrogatoire, observation de la langue, perception de la voix, palpation des méridiens) permettant de détecter des déséquilibres « des fonctions énergétiques » d’organes.

On y lit que ces bilans peuvent déboucher sur des recommandations alimentaires, ou des pratiques comme l’acupuncture, la moxibustion, les ventouses ou la phytothérapie. Le langage employé entretient une confusion grave entre médecine fondée sur les preuves et pratiques issues d’une cosmologie ancienne, sans validation clinique.

Pire encore : le flyer associe nommément plusieurs médecins hospitaliers, certains exerçant en réanimation ou dans des services critiques, à ces pratiques énergétiques, leur conférant une autorité médicale apparente. Ce brouillage de légitimité est renforcé par la mention de Doctolib, qui donne l’illusion d’un soin reconnu, validé, remboursé — alors qu’il ne s’agit que d’un habillage marketing.

Aucune mention explicite n’est faite de l’absence de preuve d’efficacité de ces méthodes. À l’inverse, le flyer affirme que l’acupuncture est « sûre », que les effets secondaires sont rares, et évoque des indications comme les nausées liées à la chimiothérapie, ce qui contredit les recommandations de la HAS (HAS, 2019).

 


Une évidence à rappeler d’urgence : la médecine énergétique n’est pas de la médecine

Les concepts utilisés dans ces consultations — « bilans énergétiques », « méridiens », « déséquilibre du foie », etc. — ne correspondent à aucune réalité mesurable en médecine scientifique. Il ne s’agit pas d’une médecine complémentaire, mais d’un système de représentation sans preuve d’efficacité au-delà de l’effet placebo.

Des revues rigoureuses l’ont établi : les bénéfices attribués à la médecine traditionnelle chinoise (MTC), y compris l’acupuncture, ne résistent pas à une évaluation fondée sur les standards de la science clinique (Colquhoun & Novella, 2013 ; Ernst, Lee & Choi, 2011). Les études qui prétendent montrer l’efficacité de ces approches souffrent très souvent de biais méthodologiques majeurs, d’absence de groupe témoin, ou d’effets non spécifiques (Zhang et al., 2010).

Présenter un diagnostic non médical, dans un contexte de grande vulnérabilité psychologique, n’est pas un acte neutre : cela peut orienter des choix alimentaires, thérapeutiques, voire inciter au rejet partiel ou total du protocole médical établi.


Enjeux sanitaires, éthiques et légaux

Même si le praticien ne propose pas de soin actif, le simple fait d’annoncer un “déséquilibre énergétique” constitue un diagnostic, au sens large du terme. Cela expose les patientes à un double risque :

  1. Un brouillage cognitif : le patient ne sait plus distinguer ce qui relève du symbolique ou du médical. Cela peut engendrer confusion, inquiétude, voire rejet de certains traitements.
  2. Un risque d’emprise douce : le recours à des discours ésotériques, surtout lorsqu’ils émanent d’un personnel apparemment validé par l’hôpital, peut fragiliser le discernement critique et ouvrir la porte à d’autres dérives.

Sur le plan légal, l’article L4161-1 du Code de la santé publique interdit l’exercice illégal de la médecine, y compris l’établissement de diagnostics ou la prescription de conduites à tenir sans diplôme médical. Le cadre hospitalier ne dispense pas de cette obligation. Si le praticien n’est pas médecin et donne des consignes à visée thérapeutique, il outrepasse la loi.

La présence de ces consultations dans l’offre hospitalière donne aussi l’illusion d’un adoubement institutionnel. Le réflexe du père de Julien — « Si c’est dans l’hôpital, c’est que c’est fiable » — est parfaitement compréhensible… et précisément ce que les charlatans exploitent depuis toujours.


Conclusion

L’histoire de Julien n’est pas une anecdote. Elle illustre le glissement dangereux d’un hôpital vers une médecine “intégrative” qui n’est plus de la médecine, qui n’offre plus aucune garantie quant à sa balance bénéfices/risques. Sous prétexte de confort et d’ouverture, certains établissements tolèrent des pratiques qui contredisent l’éthique de la médecine fondée sur les preuves.

Dénoncer ces pratiques n’est pas une question d’idéologie, mais de rigueur, de santé publique, et de respect pour les patients & patientes qui méritent une information claire, honnête et fondée sur ce que la science nous permet de savoir, et pas sur les fantasmes des praticiens, fussent-ils diplômés.

 

Acermendax

NB : si l’hôpital de Mercy souhaite un droit de réponse, il lui sera accordé volontiers.


Références

  • Colquhoun, D., & Novella, S. P. (2013). Acupuncture is theatrical placebo. Anesthesia & Analgesia, 116(6), 1360–1363. https://doi.org/10.1213/ANE.0b013e31828f2d5e
  • Ernst, E., Lee, M. S., & Choi, T. Y. (2011). Acupuncture: does it alleviate pain and are there serious risks? Pain, 152(4), 755–764. https://doi.org/10.1016/j.pain.2010.11.004
  • Zhang, Q. et al. (2010). Methodological issues in acupuncture trials: a systematic review. Trials, 11, 22. https://doi.org/10.1186/1745-6215-11-22
  • Code de la santé publique, article L4161-1.
  • HAS. (2019). Acupuncture : état des connaissances et conditions de son usage. Synthèse en ligne sur has-sante.fr.

*Le prénom a été modifié à la demande du témoin pour garantir l’anonymat.

En mai 2025, le Pew Research Center publiait une enquête révélant que 54 % des personnes LGBTQ+ américaines consultent régulièrement l’astrologie, contre 28 % des adultes en général (Pew Research Center, 2025)[1].  La différence est également notable dans la consultation du tarot : 33% contre 11% dans la population générale.

Ces chiffres spectaculaires méritent qu’on leur trouve une explication. Pourquoi ces pratiques séduisent-elles davantage certaines minorités ? Que recherchent celles et ceux qui s’y adonnent ? Et quelles conséquences peut entraîner cette adhésion à une croyance infondée ?

 

Spiritualité alternative et exclusion religieuse

L’intérêt accru des personnes LGBTQ+ pour certaines pratiques ésotériques, comme l’astrologie s’explique d’abord par une réalité sociale : leur marginalisation historique dans les religions traditionnelles.

Des travaux récents confirment que les expériences religieuses adverses ont des effets délétères sur la santé mentale des personnes LGBTQ+. Une étude en preprint par Goodwin et Ruggiano (2022) publiée dans le dépôt institutionnel de l’Université de l’Alabama, souligne un lien clair entre ces expériences et l’augmentation des troubles de santé mentale[2]. Une autre étude, menée par Salway et al. (2022) et publiée dans Social Science & Medicine montre que les pratiques de conversion religieuse sont fortement corrélées à des expériences d’abus, des diagnostics psychiatriques et des comportements suicidaires[3]. Ces données permettent de comprendre pourquoi certaines personnes LGBTQ+ cherchent à reconstruire un espace symbolique en dehors des institutions religieuses traditionnelles.

L’astrologie semble alors offrir une spiritualité sans hiérarchie ni jugement moral, une cosmologie malléable où chacun et chacune peut se projeter. Nancy Ammerman (2013) analyse cette tendance comme une manière de réinvestir la quête de sens, sans passer par les structures religieuses dominantes[4]. Mais il n’est pas évident que la présence de l’astrologie dans les discours s’accompagne d’une adhésion authentique, il y a d’autres dimensions au phénomène.

 

Introspection, codes communautaires et besoin de lien

L’astrologie ne se limite pas à une croyance : elle est aussi un langage, un jeu, un prétexte à l’introspection. Elle offre une matrice symbolique pour raconter son identité, sa sensibilité, ses relations. L’astrologie est devenue dans de nombreux milieux LGBTQ+ un marqueur culturel partagé et un langage identitaire structurant.

Mais l’effet de groupe, s’il renforce l’appartenance, peut aussi induire une pression implicite : il peut devenir à la fois nécessaire et gênant pour certaines personnes de feindre d’adhérer à des croyances astrologiques pour « faire partie du groupe ». Le rejet du scepticisme devient alors une nouvelle forme d’exclusion.

 

Illusions cognitives et faux savoirs

L’efficacité subjective de l’astrologie repose sur des mécanismes bien identifiés : l’effet Forer (1949), le biais de confirmation, ou la tendance à interpréter des coïncidences comme significatives. Ces biais donnent l’illusion d’une justesse, d’une révélation personnelle, alors qu’il s’agit d’adaptabilité psychologique[5].

Cela devient très problématique lorsque l’on commence à prendre des décisions importantes — relationnelles, professionnelles ou médicales — en se fondant sur une cosmologie arbitraire. Des travaux comme ceux de Pennycook et Rand (2018) montrent que l’adhésion à des croyances infondées est souvent liée à une moindre capacité de raisonnement analytique, et donc à une plus grande vulnérabilité face aux fausses informations[6]. Blackmore & Troscianko (1985) ont montré que la croyance en l’astrologie est souvent associée à une vision magique du monde et à une plus grande vulnérabilité aux pseudosciences[7].

 

Espaces ésotériques queer : entre émancipation symbolique et impasse épistémologique

Les pratiques magiques et ésotériques (Wicca, sorcellerie, paganisme) offrent aux personnes queer un espace de réinvention identitaire, de résistance aux normes et de réappropriation du pouvoir symbolique. Dans son mémoire de maîtrise, Martin Lepage écrit : « Le paganisme contemporain offre une alternative à la binarité du genre, en termes de représentation et de pratique religieuse, à celles véhiculées au sein de la culture judéo-chrétienne et dans les sociétés occidentales en général. » (Lepage, 2017, p. 104)[8]. Ces espaces valorisent la fluidité, la non-binarité et l’expérimentation identitaire, en rupture avec les modèles religieux traditionnels souvent exclusifs ou normatifs.

 

Subversion ou reconduction des stéréotypes ?

Certaines et certains astrologues queer, comme Alice Sparkly Kat, promeuvent une astrologie décoloniale, dégenrée, militante. Leur démarche consiste à détourner les symboles astrologiques pour critiquer l’ordre établi. Mais même dans ce cadre critique, les risques demeurent : essentialisation des traits de personnalité, simplification des dynamiques relationnelles, projection arbitraire de récits intimes sur des configurations planétaires.

Comme le rappelle Nancy Fraser (2001), la politique de reconnaissance n’est pas durable si elle repose sur des représentations fausses du réel. La subversion ne justifie pas la confusion entre subjectivité et vérité[9].

 

Un marché de la croyance

L’astrologie contemporaine est aussi une industrie. Les applications, les livres, les consultations, les coachings en ligne ciblent explicitement les jeunes, les femmes et les personnes LGBTQ+. Ce capitalisme spirituel répond à une demande de sens — mais en vendant de l’illusion. Il confond soin et croyance, empathie et superstition. Et plus les institutions traditionnelles échouent à inclure, plus ces marchés prospèrent. Là où les services publics devraient apporter reconnaissance, écoute et accompagnement, d’autres remplissent ce vide avec des récits séduisants mais infondés.

 

Conclusion : comprendre sans céder

Il est indispensable de comprendre pourquoi l’astrologie attire. Mais il est tout aussi indispensable de rappeler qu’elle ne dit rien de vrai sur le monde. Aucune revendication identitaire ou spirituelle ne justifie d’abdiquer l’exigence de vérité. Les croyances infondées ne sont pas inoffensives : elles affaiblissent les défenses critiques, brouillent le rapport au réel, et ouvrent la voie à toutes les dérives.

Mais au-delà de cette vigilance générale, il est crucial de souligner les dangers spécifiques qui guettent les personnes LGBTQ+. Leur marginalisation historique, l’accès limité à des ressources de santé mentale réellement inclusives, la méfiance légitime vis-à-vis des institutions et la quête identitaire constante créent un terrain favorable aux systèmes de croyance séduisants mais fallacieux. C’est précisément cette conjonction de vulnérabilités que ciblent, consciemment ou non, les industries de l’ésotérisme, les influenceurs mystiques et les marchands de sens.

Loin de leur offrir une véritable émancipation, ces croyances peuvent enfermer les individus dans des récits magiques, détourner des parcours thérapeutiques validés, ou encore générer des sentiments de culpabilité, d’impuissance ou de dépendance cognitive. Il ne s’agit donc pas simplement de combattre une erreur intellectuelle, mais de protéger des personnes concrètes contre des mécanismes d’exploitation symbolique et économique.

Cultivons le doute méthodique.

 

Acermendax

Références

[1] Pew Research Center. (2025, May 21). 3 in 10 Americans consult astrology, tarot cards or fortune tellers. https://www.pewresearch.org/religion/2025/05/21/3-in-10-americans-consult-astrology-tarot-cards-or-fortune-tellers/

[2] Goodwin, L., & Ruggiano, N. (2022). The Impact of Religious Trauma on the LGBTQ+ Community: A Systematic Review. University of Alabama Institutional Repository. https://ir-api.ua.edu/api/core/bitstreams/2ed055d9-bb8f-4b9a-a576-384b5c02f50d/content

[3] Salway, T., Ferlatte, O., Gesink, D., & Lachowsky, N. J. (2020). Prevalence of exposure to sexual orientation change efforts and associated sociodemographic characteristics and psychosocial health outcomes among Canadian sexual minority men. The Canadian Journal of Psychiatry, 65(7), 502–509. https://doi.org/10.1177/0706743720902629

[4] Ammerman, N. T. (2013). Spiritual but not religious? Beyond binary choices in the study of religion. Journal for the Scientific Study of Religion, 52(2), 258–278. https://doi.org/10.1111/jssr.12024

[5] Forer, B. R. (1949). The fallacy of personal validation: A classroom demonstration of gullibility. Journal of Abnormal and Social Psychology, 44(1), 118–123.

[6] Pennycook, G., & Rand, D. G. (2018). Lazy, not biased: Susceptibility to partisan fake news is better explained by lack of reasoning than by motivated reasoning. Cognition, 188, 39–50.

[7] Blackmore, S. J., & Trościanko, T. (1985). Belief in the paranormal: Probability judgements, illusory control, and the « chance baseline shift. » British Journal of Psychology, 76(4), 459–468. https://doi.org/10.1111/j.2044-8295.1985.tb01969.x

[8] Les pratiques magiques et ésotériques (Wicca, sorcellerie, paganisme) offrent aux personnes queer un espace de réinvention identitaire, de résistance aux normes et de réappropriation du pouvoir symbolique. Dans son mémoire de maîtrise, Martin Lepage écrit : « Le paganisme contemporain offre une alternative à la binarité du genre, en termes de représentation et de pratique religieuse, à celles véhiculées au sein de la culture judéo-chrétienne et dans les sociétés occidentales en général. » (Lepage, 2017, p. 104). Ces espaces valorisent la fluidité, la non-binarité et l’expérimentation identitaire, en rupture avec les modèles religieux traditionnels souvent exclusifs ou normatifs.

[9] Fraser, N. (2001). Recognition without Ethics? Theory, Culture & Society18(2-3), 21-42. https://doi.org/10.1177/02632760122051760

Enquête sur une alliance douteuse entre la start-up Remedee Labs et le laboratoire pharmaceutique UPSA autour d’un bracelet censé soulager la douleur chronique grâce aux ondes millimétriques.

 

Une promesse alléchante

Soulager la douleur chronique sans médicament, grâce à un simple bracelet porté au poignet : voilà la promesse de Remedee Labs, une start-up française créée en 2016. Son produit phare, le bracelet Remedee, propose un dispositif de neuromodulation par ondes millimétriques (OMM), censé stimuler la production d’endorphines pour réduire la douleur. Pour renforcer sa crédibilité, Remedee a conclu un partenariat avec UPSA, un des laboratoires les plus réputés du paysage pharmaceutique français. L’appareil, présenté initialement comme un produit de bien-être, a obtenu depuis 2024 le marquage CE pour l’indication fibromyalgie, et depuis avril 2025 pour l’arthrose, ce qui en fait un dispositif médical de classe IIa en Europe. Ce marquage CE ne constitue toutefois pas une validation de son efficacité clinique par la communauté scientifique : il signifie simplement que le produit répond à certaines exigences de sécurité et de performance déclarative. Il est proposé à la location pour 49,90 euros par mois. Le changement de statut en dispositif médical, quoique significatif sur le plan réglementaire, n’a pas été accompagné de publications évaluées par les pairs venant valider son efficacité thérapeutique.

 

Une technologie aux fondements scientifiques chancelants

Le bracelet Remedee revendique l’héritage de la thérapie par ondes millimétriques, une pratique expérimentée dans les années 1970 en URSS et peu à peu tombée dans l’oubli. Selon la brochure de l’entreprise, les OMM stimuleraient les terminaisons nerveuses sous-cutanées, ce qui induirait une production d’endorphines et d’autres neuromédiateurs (dopamine, sérotonine), avec un effet antalgique durable.

Pour étayer ces affirmations, Remedee cite quelques publications scientifiques, toutes anciennes, peu reconnues, et issues de journaux marginaux :

  • Une étude de Usichenko et al. (2006)[1], parue dans Evidence-Based Complementary and Alternative Medicine, conclut prudemment à un effet hypoalgésique potentiel des OMM. Cette revue a depuis été exclue du Web of Science pour manque de rigueur dans son processus de relecture.
  • Une autre étude (Usichenko et al., 2003)[2] est publiée dans Acupuncture & Electro-Therapeutics Research, périodique à la ligne éditoriale ouvertement orientée vers les médecines alternatives.
  • Un troisième papier (Alekseev et al., 2010)[3] observe une modification de l’activité nerveuse chez la souris, mais ne permet aucune conclusion sur les effets cliniques chez l’humain.

Aucune de ces publications ne constitue une preuve robuste d’efficacité. Le principal auteur, Taras Usichenko, a depuis cessé toute publication sur les OMM, se consacrant à l’acupuncture.

 

Un récit théorique hors sol

Une stratégie marketing déconnectée des preuves disponibles

La stratégie de communication de Remedee Labs s’appuie sur un discours technoscientifique séduisant, en mobilisant des concepts biomédicaux légitimes (endorphines, modulation parasympathique, plasticité neuronale) pour habiller un dispositif dont l’efficacité clinique n’a jamais été démontrée. Le livre blanc de l’entreprise (2020) en est un parfait exemple : il consacre vingt pages à exposer le rôle physiologique des endorphines et leur lien théorique avec la douleur ou le sommeil, mais sans jamais apporter la preuve que le bracelet Remedee permet effectivement de déclencher ces effets.

Les rares résultats expérimentaux présentés dans ce document concernent l’étude interne Remedee 0, conduite sur 10 volontaires sains. Celle-ci ne montre aucun effet significatif sur la douleur, et les auteurs eux-mêmes reconnaissent une variabilité trop élevée pour tirer des conclusions robustes.

Le dispositif est pourtant commercialisé à grande échelle, alors même que Remedee revendique vouloir démontrer son efficacité dans de futurs essais toujours en cours. Ce décalage entre la rhétorique de la preuve et la réalité des données disponibles constitue un manquement éthique majeur.

Remedee revendique en outre une capacité à réduire les besoins en opioïdes, et à fournir une alternative sûre à ces médicaments. Si la crise des opioïdes est bien réelle et dramatique, elle ne justifie en rien de promouvoir des solutions dont l’efficacité n’a pas été rigoureusement démontrée. La substitution rhétorique des opioïdes par la promesse endorphinique relève ici d’un storytelling opportuniste, non d’un progrès thérapeutique fondé sur les faits.

 

 

Une couverture médiatique complaisante

Fait notable : malgré la faiblesse des preuves, Remedee Labs a bénéficié d’une couverture médiatique largement favorable. De nombreux articles de presse et interventions télévisées ont présenté le bracelet comme une innovation technologique prometteuse, sans jamais interroger la robustesse scientifique des études citées.

Par exemple, en 2023 l’émission Télématin sur France 2 a diffusé un reportage intitulé « Santé – Cadeau “bien-être” : tous efficaces ? » qui valorise le bracelet Remedee comme une alternative douce contre la douleur chronique, sans aucune mise en perspective critique.

Sur France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, un sujet sur l’arthrose mettait en avant le bracelet comme une solution innovante, en lien avec une étude conduite au CHU de Grenoble, sans mention des limites méthodologiques ni du statut non médical du dispositif (France 3 ARA, 2023, extrait consulté via https://remedeelabs.com/presse/).

Aucun journaliste n’a, à ce jour, mené d’enquête critique sur le produit, son efficacité ou son modèle économique. Cette absence de contradiction publique a contribué à valider implicitement la communication de l’entreprise, en entretenant l’idée d’un consensus scientifique inexistant. Le relais médiatique sans contre-expertise alimente ainsi un engouement qui précède la preuve. À ce jour, aucune de ces apparitions médiatiques ne s’est accompagnée d’un débat contradictoire sur l’efficacité du dispositif, ni d’une interrogation sur l’absence de publication scientifique dans des revues à comité de lecture.

Une absence de progrès qui interroge

Remedee Labs affirme depuis plusieurs années être engagée dans un programme actif de recherche clinique. Pourtant, près de neuf ans après sa création, aucun essai publié dans une revue scientifique évaluée par les pairs ne vient confirmer les promesses initiales. Les études FIBREPIK et EPIKARTHROSE, maintes fois mises en avant, n’ont toujours pas fait l’objet d’une publication formelle. Quant au programme de recherche évoqué dès 2020 dans le livre blanc de l’entreprise, il semble n’avoir produit aucun résultat public exploitable.

L’entreprise met pourtant en avant, depuis 2024, l’obtention du marquage CE pour l’indication « fibromyalgie », et depuis avril 2025 pour la douleur liée à l’arthrose. Ces certifications lui permettent de présenter son bracelet comme un dispositif médical en Europe. Mais ces marquages ne constituent pas une preuve d’efficacité validée par la communauté scientifique — ils signifient simplement que le produit respecte des exigences réglementaires de sécurité et de performance déclarative.

Aucune des études cliniques à l’origine de ces autorisations n’a été publiée à ce jour dans une revue scientifique évaluée par les pairs, et l’entreprise ne donne aucun calendrier ni engagement ferme à ce sujet.

Cette inertie scientifique contraste avec la continuité de la commercialisation du produit, la prolifération des supports marketing, et le déploiement de partenariats industriels comme celui conclu avec UPSA. En 2025, la communication repose encore sur un petit noyau d’études expérimentales datant de plus de vingt ans, et sur des schémas physiologiques hypothétiques autour des endorphines.

Le site de Remedee Labs continue de promettre des résultats à venir et des études en cours, sans calendrier transparent ni engagement à publier dans des revues indépendantes. Cette opacité dans le suivi scientifique constitue un signal d’alerte fort pour tout acteur de santé ou pour tout patient en quête d’arguments fondés.

 

UPSA, caution déroutante

Depuis 2023, Remedee Labs a reçu le soutien d’UPSA, filiale du groupe japonais Taisho. Cette entreprise historique, célèbre pour ses médicaments comme l’Efferalgan ou le Dafalgan, offre à la start-up une caution redoutablement efficace : celle d’une grande entreprise pharmaceutique.

Mais ce soutien pose question : pourquoi un laboratoire aussi réputé accepte-t-il de promouvoir un dispositif non homologué, aux preuves scientifiques aussi faibles ? UPSA se positionne-t-il comme simple diffuseur de produits de bien-être ou tente-t-il de s’ouvrir au marché juteux des douleurs chroniques sans passer par la rigueur des essais cliniques ?

La même interrogation vaut pour le comité scientifique affiché par Remedee Labs, composé de médecins hospitaliers, chercheurs et spécialistes du système nerveux. À première vue, ces personnalités semblent apporter une caution légitime à l’entreprise. Mais leur simple présence ne constitue pas un gage de validation scientifique. Aucune de ces personnes n’est, à ce jour, co-auteur d’une publication évaluée par les pairs démontrant l’efficacité du bracelet. L’effet de halo conféré par ces noms, même compétents dans leur domaine, ne remplace pas une preuve clinique publiée. Leur rôle exact dans la conception des études, l’interprétation des résultats ou la validation des mécanismes d’action reste opaque.

Cette instrumentalisation possible d’un comité scientifique à visée de communication mérite d’être interrogée : s’agit-il d’un engagement rigoureux ou d’un simple vernis d’expertise ?

 

Une clientèle vulnérable, un modèle lucratif

Le bracelet Remedee ne se vend pas : il se loue, 49,90 euros par mois. Cette formule d’abonnement crée une rente durable pour l’entreprise. La brochure tarifaire de janvier 2023 précise que toute perte, vol ou non-restitution du bracelet entraîne une pénalité de 249,90 €, soit cinq mois de location. Même sans engagement, ce modèle repose sur des mécanismes financiers coercitifs, mal connus des patients. Des frais de retard, d’impayés ou de remplacement peuvent rapidement rendre cette solution coûteuse, voire dissuasive pour les personnes les plus vulnérables.【source : remedee Brochure-Tarifaire-23012023.pdf】.

L’abonnement inclut également un « coaching santé » et l’accès à une communauté en ligne, sans que la qualification du personnel encadrant, ni la portée réelle de ce suivi ne soient détaillées. EN avril 2024, ils revendiquaient plu de 5000 abonnés (source).

Les témoignages enthousiastes publiés sur le site de Remedee relèvent du marketing classique. Rien n’y permet de distinguer un effet spécifique de l’appareil d’un effet placebo puissant, très documenté dans les douleurs chroniques (Cormier et al., 2016)[4].

Une dérive de la médecine vers le bien-être pseudo-thérapeutique

Ce cas est emblématique d’une tendance alarmante : l’adoption par l’industrie pharmaceutique de dispositifs présentés comme innovants, mais sans assise scientifique sérieuse. Dans le cas de Remedee, la rhétorique médicale masque mal l’absence de validation. L’ambiguïté entretenue entre « prise en charge globale » et traitement d’une pathologie laisse le public mélanger les registres.

Les autorités de santé et les ordres professionnels devraient s’alarmer de ce glissement. L’exploitation d’une clientèle en souffrance avec un dispositif non validé, adoubé par un grand nom de la pharmacie, devrait avoir attiré l’attention des professionnels de l’éthique médicale.

 

Conclusion

Remedee Labs commercialise un dispositif aux promesses non prouvées, fondé sur une théorie biologique incertaine, validé par aucune publication scientifique solide. Le soutien d’UPSA brouille les lignes entre soin et bien-être commercial. Les douleurs chroniques méritent mieux que des gadgets loués au mois.

Il est urgent de rappeler que toute allégation médicale doit être fondée sur des preuves. Sinon, il ne s’agit pas de médecine, mais de marketing.

Contacté, Remedee Labs, n’avait pas donné suite à mon message au moment de publier cet article. Remedee Labs ou UPSA peuvent exercer leur droit de réponse à ce texte. Tout échange contradictoire sera le bienvenu.
Acermendax

Références

[1] Usichenko TI, Edinger H, Gizhko VV, Lehmann C, Wendt M, Feyerherd F. (2006) Low-intensity electromagnetic millimeter waves for pain therapy. Evid Based Complement Alternat Med. (2):201-7. doi: 10.1093/ecam/nel012. Epub 2006 Apr 24. PMID: 16786049; PMCID: PMC1475937. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/16786049/

[2] Usichenko TI, Ivashkivsky OI, Gizhko VV. (2003) Treatment of rheumatoid arthritis with electromagnetic millimeter waves applied to acupuncture points–a randomized double blind clinical study. Acupunct Electrother Res.;28(1-2):11-8

[3] Alekseev SI, Gordiienko OV, Radzievsky AA, Ziskin MC. (2010) Millimeter wave effects on electrical responses of the sural nerve in vivo. Bioelectromagnetics.

[4] Cormier, Stéphanie; Lavigne, Geneviève L.; Choinière, Manon; Rainville, Pierre. Expectations predict chronic pain treatment outcomes. PAIN 157(2):p 329-338, February 2016. | DOI: 10.1097/j.pain.0000000000000379

 

Les discours trompeurs ne cherchent pas d’abord à nous convaincre. Ils cherchent à nous activer. À déclencher une émotion qui court-circuite notre vigilance. À court-circuiter la pensée critique en se branchant directement à ce qu’il y a de plus vif en nous : notre colère, notre dégoût, notre peur, notre indignation. C’est ainsi que fonctionne la manipulation : non pas en nous faisant réfléchir, mais en nous faisant réagir.

La complosphère, les campagnes de harcèlement, les controverses toxiques en ligne… toutes obéissent à cette même dynamique. Une mécanique bien rodée où l’on nous offre des ennemis désignés, des boucs émissaires déjà coupables, des coupables qu’il devient presque délicieux de détester. On nous dresse un tableau en noir et blanc, où il n’y aurait plus que deux camps : les bons d’un côté (les “réveillés”, les “justes”, les “lanceurs d’alerte”), et les méchants de l’autre (les “vendus”, les “traîtres”, les “corrompus”, les “malades mentaux”).
Le piège, c’est celui du manichéisme. L’abandon des nuances. L’extinction de la métacognition. Le triomphe du biais partisan, qui nous pousse à préférer la loyauté à la vérité.

Face à cela, il n’y a qu’un antidote : la pensée critique. Pas celle qui consiste à “penser contre”, ou à tout suspecter. Celle qui consiste à ralentir le train de nos inférences. À poser des questions. À douter avec mesure.

 

Voici quelques conseils simples pour éviter de devenir les jouets d’une communication qui méprise le réel

 

  1. Suspendons notre jugement.
    Ne nous fions jamais à une version des faits sans comprendre le contexte et les enjeux. Un conflit a toujours une histoire. Et nous ne comprenons jamais bien une situation si nous n’en connaissons qu’une version.
  2. Analysons la logique derrière l’émotion.
    Un récit bouleversant n’est pas nécessairement un récit vrai. Demandons-nous : que nous dit-on précisément ? Quelles sont les prémisses ? Y a-t-il des incohérences ? Des omissions ? Ce qui ne colle pas est souvent la clé pour sortir d’un piège narratif.
  3. Revenons aux faits.
    Ne nous contentons pas de la version résumée, indignée, amplifiée. Que savons-nous exactement de ce qui a été dit, fait, décidé ? Qui cite qui ? Où ? Dans quel contexte ? Ce travail demande du temps, mais c’est celui de l’honnêteté intellectuelle.
  4. Prenons le temps d’évaluer la source
    Celui ou celle qui s’adresse à nous a-t-il ou elle déjà manipulé l’opinion ? Déformé des propos ? Lancé de fausses accusations ? À l’inverse, si cette personne est connue pour sa rigueur, sa prudence, sa capacité à sourcer et à démontrer, il est raisonnable de lui accorder plus de crédit. C’est du bayésianisme élémentaire.
  5. Ne nous précipitons pas sur les récits à chaud
    Ceux qui ont vraiment été témoins d’un événement savent à quel point il est difficile de raconter “la vérité” dans l’instant. La narration nécessite du recul. Les récits les plus fiables arrivent souvent après les emballements.
  6. Soyons lucides face à l’effet de groupe.
    Plus une idée est reprise, likée, relayée, plus elle peut nous sembler crédible. C’est le biais de popularité. Mais la vérité n’est pas une affaire de votes. Ne confondons pas viralité et véracité.
  7. Soyons attentifs à notre propre tentation de haïr
    La haine partagée est un ciment puissant. Elle donne une sensation d’unité, de cohérence, d’identité collective. Mais elle peut aussi être le carburant du mensonge. Demandons-nous : cherchons-nous à comprendre ce qui est vrai… ou à savourer notre rôle de justicier ?

 

La zététique n’est pas une posture froide ou désengagée. C’est un effort. Celui de ne pas se laisser tirer par le col vers la pente savonneuse de l’adhésion irréfléchie. C’est choisir de penser plutôt que de réagir.

Ce n’est pas la gratification rapide du confort des certitudes qu’on y trouve, mais quelque chose de plus exigeant : de la dignité, de la responsabilité, et de la liberté.

Chacun d’entre nous peut commencer à croire un récit, une théorie, une version qui résonne à la fréquence de nos priorités, de nos émotions, de nos valeurs… mais qui n’a que des liens très distendus avec la réalité. La vraie force consiste à le reconnaître et à savoir quand une remise en question s’impose.

 

Acermendax

 

Jean-Marc Sabatier a réagi à notre article du 29 mai dans un commentaire qu’il qualifie de « droit de réponse ». Nous lui en savons gré : cela permet d’expliciter plusieurs éléments qui méritent, à l’évidence, d’être précisés, confirmés, ou corrigés — notamment lorsque ce « droit de réponse » s’avère mensonger, lacunaire ou trompeur.

Voici donc, point par point, une réponse appuyée sur les faits.

 

NB : le complotiste Salim Laïbi est venu expressément exiger que ce droit de réponse soit publié. Qui se ressemble… [Pour voir qui est ce Salim Laïbi]

 

 

 

Droit de réponse

Bonjour,

Ce texte est truffé de mensonges :

1. Je ne suis pas membre du « Conseil Scientifique Indépendant » (je ne l’ai jamais été) ;
2. C’est Karl Zero qui a cité « la bombe à neutrons » dans une interview, pas moi ;
3. Je n’ai jamais dit qu’il y avait du graphène activé par ultrasons dans le vaccin ;
4. Je n’ai jamais été invité par « Children Heath Defense Europe » ;
5. Je n’ai jamais ouvert de cagnotte de ma vie, ni demandé à quelqu’un de le faire pour moi ;
6. Je n’ai pas co-fondé Onis, ni eu des parts de la société. Mon épouse a vendu ses propres parts aux fondateurs 10 mois après la création (achetées 700 euros à la création de la société fin 2023).
7. Je n’ai jamais rétracté un article, sur les 280 articles publiés (c’est Wiley qui a rétracté un article dont j’étais co-auteur, sans le consentement des auteurs. Les coauteurs iraniens ont porté plainte à Wiley et leur université pour que cet article soit républié).

Voilà, vous enlevez ça et votre article mensonger est vide….

Jean-Marc SABATIER

 

 

Analyse

  1. Je ne suis pas membre du « Conseil Scientifique Indépendant » (je ne l’ai jamais été) ;

C’est exact : notre article ne dit pas que Jean-Marc Sabatier est « membre » du CSI. Il est invité récurrent de cette structure, ce qui suffit à établir une proximité idéologique et un engagement dans sa diffusion.

On retrouve ses interventions notamment :

  • le 14/10/2021
  • le 08/06/2023
  • le 08/05/2024
  • le 10/10/2024

Cf. archives vidéo, par exemple ici : https://x.com/AlexSamTG/status/1860676709940347106

Le CSI est répertorié par Conspiracy Watch comme une « centrale de désinformation antivax » liée à Réinfocovid de Louis Fouché : Conspiracy Watch (2023). Notice – Conseil Scientifique Indépendant. https://www.conspiracywatch.info/notice/conseil-scientifique-independant-csi Sabatier ne conteste pas cette qualification. Il cherche seulement à dissimuler son rôle actif dans ce réseau.

  1. C’est Karl Zero qui a cité « la bombe à neutrons » dans une interview, pas moi ;

Le propos est capté dans cette séquence.

C’est bien Karl Zéro qui prononce l’expression « bombe à neutrons ». Mais la réaction immédiate de JM Sabatier est sans équivoque :

« Oui, c’est la pire de toutes. »

Autrement dit, il valide cette analogie — délirante — qui compare les vaccins Covid-19 à une arme de destruction massive. En langage clair : il renforce le message, il ne le corrige pas.

 

  1. Je n’ai jamais dit qu’il y avait du graphène activé par ultrasons dans le vaccin ;

C’est factuellement faux.

Lors de son passage chez Karl Zéro (12 octobre 2024), Jean-Marc Sabatier déclare :

« Ce qui est dangereux avec ce type de vaccin à point quantique de graphène à ARN messager,, c’est qu’ils peuvent être activés par des ultrasons, par la lumière, et par des champs magnétiques. Ca veut dire que quelqu’un d’externe peut, suivant la stratégie adoptée, activer plus ou moins ces points quantique de graphène, par exemple par des champs magnétique. Des champs magnétiques vous pouvez en avoir avec la 5G, les antennes 5G, avec plein de choses hein ? (…) ça serait plutôt les apprentis démons, oui. »

Ce type d’énoncé relève de la désinformation techno-complotiste, comparable à des narratifs issus de la mouvance QAnon ou de « Plandemic ». Aucune base scientifique ne justifie de telles affirmations.

 

  1. Je n’ai jamais été invité par « Children Heath Defense Europe » ;

C’est une formulation habile, mais trompeuse.

Jean-Marc Sabatier a bel et bien participé à un événement public organisé par la présidente de Children’s Health Defense Europe, Senta Depuydt.

  • La vidéo de cet événement, publiée en ligne, montre Jean-Marc Sabatier intervenant aux côtés de Senta Depuydt, qui le présente dans un cadre militant explicitement antivax et conspirationniste. La vidéo est ici https://crowdbunker.com/v/BXxGdAzbin
  • Senta Depuydt ne se présente pas comme une simple citoyenne, mais comme présidente de CHDE, y compris dans le cadre de ses invitations et prises de parole publiques.
  • La structure de la rencontre, le contenu du discours et les autres intervenants (issus du réseau international de CHD) confirment qu’il s’agit d’un événement lié directement à l’univers de CHDE.

 

Children’s Health Defense est l’une des principales sources mondiales de désinformation sanitaire, identifiée comme telle par plusieurs instances majeures. Le Center for Countering Digital Hate (CCDH) la place dans le « Disinformation Dozen », un groupe de douze personnalités responsables de la majorité des contenus antivaccins diffusés sur les réseaux sociaux durant la pandémie (CCDH, 2021). L’Organisation mondiale de la santé (OMS), dans ses travaux sur l’« infodémie », identifie des structures telles que Children’s Health Defense comme des acteurs majeurs de confusion publique et d’érosion de la confiance envers les vaccins et les autorités sanitaires (WHO, 2020).

 

Sources :

 

  1. Je n’ai jamais ouvert de cagnotte de ma vie, ni demandé à quelqu’un de le faire pour moi ;

Je renvoie les lecteurs vers l’article qui ne prétend pas que JM Sabatier ait lui-même ouvert des cagnottes pour récolter un argent utilisé par des personnes potentiellement malades pour acheter les produits dont il fait la réclame.

Ceci étant, la réponse de JM Sabatier appelle à un complément d’information. Jean-Marc Sabatier dispose d’une page de dons via Buy Me A Coffee : (voir ici). Cette plateforme permet de recevoir de l’argent pour financer ses activités. C’est, en tout point, l’équivalent d’une cagnotte — qu’il en soit l’initiateur ou le bénéficiaire. Il ne s’agit donc pas seulement d’un « soutien de sa communauté », mais d’un mécanisme d’appel au don public.

Son mensonge est objectivement réfutable.

 

  1. Je n’ai pas co-fondé Onis, ni eu des parts de la société. Mon épouse a vendu ses propres parts aux fondateurs 10 mois après la création (achetées 700 euros à la création de la société fin 2023).

C’est en partie vrai, et totalement problématique.

Les documents juridiques disponibles sur pappers.fr indiquent que Stéphanie Mouhat (alias Sabatier), épouse et ancienne doctorante de Jean-Marc Sabatier, était associée fondatrice de la société ONIS Vitalité, qui commercialise des produits explicitement adossés à ses thèses (le « protocole Sabatier »). Le fait qu’elle ait revendu ses parts 10 mois après la création ne change rien à la situation initiale de conflit d’intérêts.

D’autant que, pendant ces 10 mois :

  • JM Sabatier a activement fait la promotion des produits ONIS
  • ONIS a ciblé des publics vulnérables, notamment en lien avec la communauté complotiste “Alliance Humaine” et des rassemblements de type Domaine Arc-en-Ciel

Le lien entre Sabatier et ONIS est économique, idéologique et opérationnel, même s’il se cache derrière son entourage.

 

 

  1. Je n’ai jamais rétracté un article, sur les 280 articles publiés (c’est Wiley qui a rétracté un article dont j’étais co-auteur, sans le consentement des auteurs. Les coauteurs iraniens ont porté plainte à Wiley et leur université pour que cet article soit républié).

Personne ne lui attribue une rétractation volontaire — et c’est précisément le problème.

Un article co-signé par Jean-Marc Sabatier a été rétracté par l’éditeur Wiley en juillet 2023 pour manipulation du processus de relecture par les pairs : Retraction notice: Health Science Reports. (2023). Retraction statement: Impact of COVID‐19 pandemic on vaccination coverage of children and adolescents. https://doi.org/10.1002/hsr2.1452. C’est une rétractation officielle. Les co-auteurs iraniens peuvent bien protester : cela ne change rien à la décision scientifique prise par un éditeur respecté, ni à son fondement.

Sabatier essaie ici de tordre les mots. L’étude est rétractée. Il est co-auteur. C’est un fait, pas une opinion.

 

Conclusion

Le « droit de réponse » de Jean-Marc Sabatier contient plusieurs contre-vérités flagrantes, des omissions gênantes et une tentative d’inversion de la charge morale. En niant des faits documentés, il s’enfonce davantage.

Le problème de fond reste entier : Jean-Marc Sabatier mobilise son statut de chercheur pour diffuser des théories scientifiquement infondées, idéologiquement toxiques et commercialement intéressées, dans une logique qui relève à la fois de la désinformation et du charlatanisme.

Et le mutisme des tutelles scientifiques (CNRS, Aix-Marseille Université) reste, lui aussi, une faute structurelle que nous continuerons de dénoncer.

 

 

Acermendax – Alexander Samuel – Laurent Foiry – Yogina
Article rédigé à partir d’une enquête réalisée par Alexander Samuel, Yogina, et Laurent Foiry.

Parmi les figures les plus controversées de la désinformation scientifique française apparues durant la pandémie de Covid-19, Jean-Marc Sabatier incarne une dérive particulièrement inquiétante : celle d’un chercheur en biologie à l’aura institutionnelle intacte, malgré une accumulation de manquements éthiques, de conflits d’intérêts flagrants et d’activités à la frontière du charlatanisme.

 

Le scientifique qui réécrit les règles de la science

Jean-Marc Sabatier est, sur le papier, un chercheur habilité à diriger des recherches (HDR), longtemps membre de l’équipe CNRS UMR 7051. Son statut d’éditeur en chef de journaux scientifiques comme Coronaviruses et Journal of Current Toxicology and Venomics, ainsi que son rôle d’éditeur associé à Frontiers in Pharmacology et au Journal of Advanced Research, lui confèrent une authentique crédibilité. Cette position éditoriale dans plus de 70 journaux scientifiques lui permet de publier des théories spéculatives sous l’apparence de la rigueur académique.

Car derrière cette façade respectable se cache un activisme pseudo-scientifique qui a progressivement migré vers les marges les plus radicales du discours antivaccinal et complotiste.

Dès 2021, Sabatier développe une théorie centrale selon laquelle le système rénine-angiotensine, dépendant du récepteur ACE2 par lequel le SARS-CoV-2 infecte les cellules, serait la cause unique de presque toutes les pathologies connues, du cancer au Covid long. Cette vision réductionniste, qui voit dans la dérégulation de ce système la source de cancers, myocardites et autres pathologies graves, s’appuie sur un langage très spéculatif, utilisant des cascades moléculaires qui pourraient théoriquement se dérouler dans un organisme, mais sans aucune démonstration pratique expérimentale. Cette extrapolation hasardeuse, non validée par les pairs, devient le socle d’une production éditoriale prolifique… dans ses propres revues, qu’il contrôle et oriente à sa guise.

 

La descente vers le complotisme

La pandémie de Covid-19 marque un tournant dans la carrière de Sabatier. En collaboration avec Jacques Fantini, proche de Didier Raoult, il commence à promouvoir des traitements « miracles » sur le site complotiste InfoduJour. Ce média, créé par Marcel Gay, Denis Robert et Thierry Gadault, publiera plus d’une centaine d’articles mentionnant les théories de Sabatier sur la vitamine D et le système rénine-angiotensine.

Le chercheur rejoint rapidement le « conseil scientifique indépendant » [Edit : il intervient régulièrement, sans toutefois devenir ‘membre’], une véritable centrale de désinformation autour du SARS-CoV-2, initié par le réseau Réinfocovid. Ses interventions chez des figures comme Karl Zero révèlent l’ampleur de sa dérive : il y compare les vaccins contre le Covid-19 à une « bombe à neutrons », évoque une « explosion de fausses couches » et prétend que les vaccins contiendraient du graphène activable par ultrasons.

Sabatier n’hésite pas à évoquer publiquement des théories de dépopulation. Interrogé par Brice Perrier sur ses propos chez Karl Zero suggérant que les vaccins « pourraient s’inscrire dans un projet de dépopulation », il maintient ses positions en déclarant qu’il s’agit d’un « produit très délétère » ayant « battu tous les records » d’effets secondaires. Invité par Children’s Health Defense Europe, il commente : « Est-ce que c’est une histoire de dépopulation ou quelque chose comme ça ? En tous cas, ça questionne. »

 

Un réseau d’intérêts troublants

L’analyse des liens de Sabatier révèle un enchevêtrement d’intérêts personnels et commerciaux qui jette un doute sur l’objectivité de ses prises de position. En décembre 2023, il cofonde ONIS Vitalité avec Damien Flusin (30%), Stéphanie Sabatier (20%), Romain Flusin (23%) et Camille Binder (27%). Cette entreprise développe son marketing autour du « protocole Jean-Marc Sabatier » contre le Covid long.

Stéphanie Sabatier, qui n’apparaît qu’une seule fois sous ce nom dans les documents officiels (ailleurs dénommée Stéphanie Mouhat), est son ancienne thésarde. Professeure des écoles depuis 2018, elle continue néanmoins à publier dans des journaux scientifiques avec une affiliation au cabinet médical EFFE, dirigé par Etienne François et Emmanuelle Faucon-Ledard – cette dernière étant la sœur de Jean-Marc Sabatier. Le couple partage le même domicile, une propriété située dans un cadre résidentiel privilégié, et Stéphanie se fait régulièrement l’écho des théories de son compagnon sur les réseaux sociaux.

 

Des partenariats révélateurs

Les partenariats d’ONIS Vitalité éclairent les réseaux dans lesquels évolue désormais Sabatier. L’entreprise n’hésite pas à recruter sur le réseau de l’Alliance humaine, une communauté complotiste créée autour de la mouvance QAnon en 2020 par Antoine Cuttita. Elle s’associe également au site e-commerce « Au Bon Sens », co-exploité par Xavier Poussard (connu pour avoir lancé la rumeur selon laquelle Brigitte Macron serait un homme) et Alain Soral.

Plus préoccupant encore, ONIS Vitalité était initialement partenaire du domaine de l’Arc-en-Ciel de Kevin Lomberget, qui organise des congrès de naturopathie réunissant de nombreux désinformateurs : Henri Joyeux, Jérémie Mercier, Christian Tal Schaller, Christian Perronne, Louis Fouché, Vincent Pavan, Michel de Lorgeril, Alexandra Henrion-Caude, Jean-Dominique Michel, etc. Cette information, supprimée du site web de l’entreprise, figure encore dans le code source de la page.

 

Des publications problématiques

L’analyse de la production scientifique récente de Sabatier révèle des pratiques douteuses. Une de ses publications a été rétractée fin 2024 pour non-respect du processus de relecture par les pairs (source). Une autre, co-signée avec des figures controversées comme Xavier Azalbert de France Soir et Peter McCullough, a fait l’objet de nombreux commentaires critiques sur PubPeer (à voir ici). Le spécialiste Edzard Ernst a également repéré « une étude douteuse dont Jean-Marc Sabatier est co-auteur, proposant de soigner la maladie de Covid-19 avec des plantes ».

 

Une stratégie commerciale cynique

L’exploitation commerciale de la détresse des malades du Covid long révèle peut-être l’aspect le plus cynique de cette affaire. Plutôt que d’offrir gratuitement ses prétendus traitements aux personnes dans le besoin, Sabatier se fait le relai des cagnottes qu’ils ouvrent sur les réseaux sociaux pour se payer ses produits. Une cagnotte de soutien à une malade mentionne explicitement « le parcours de Jean-Marc Sabatier » et son affiliation au CNRS, instrumentalisant ainsi sa légitimité institutionnelle à des fins commerciales.

Ce mélange toxique de recherche familiale, de conflits d’intérêts, d’exploitation commerciale et de dérives idéologiques est particulièrement alarmant. Il ne s’agit plus seulement de fraude intellectuelle, mais d’un véritable système d’auto-promotion scientifique à des fins commerciales.

 

La passivité des tutelles : un silence coupable

En dépit de cette accumulation de casseroles, aucune sanction sérieuse n’a été prise par les tutelles scientifiques. Le CNRS, tout comme Aix-Marseille Université (AMU), a laissé faire. Le nom de Sabatier est encore associé à des publications sur des sites académiques ; il continue d’être invité à des conférences ; ses livres — notamment Covid long et effets indésirables des vaccins, préfacé par Christian Perronne et publié chez Guy Trédaniel, maison connue pour ses publications pseudo-scientifiques — se vendent librement.

Les quelques gestes symboliques (rétraction tardive d’un article, suppression discrète de sa page sur le site de l’INP-AMU) ne sauraient masquer l’essentiel : les institutions scientifiques n’ont pas joué leur rôle de garde-fou. Ni le HCERES, ni le COMETS, ni les comités d’éthique n’ont engagé de procédure sérieuse, malgré des signalements documentés et relayés par la communauté scientifique vigilante.

 

Quand l’inertie devient complicité

Le cas Sabatier révèle un problème systémique : l’inefficacité des mécanismes de contrôle dans la recherche publique française face à des comportements déviants mais bien insérés dans l’appareil institutionnel. Cette inaction a permis à Sabatier de transformer sa légitimité scientifique passée en levier de crédibilité auprès d’un public vulnérable, en mal de repères face à la complexité du discours médical.

En laissant prospérer un tel imposteur, les tutelles académiques portent une lourde responsabilité : elles ont laissé le prestige du CNRS servir de caution à des pratiques frauduleuses, avec un impact délétère sur la confiance dans la science, déjà fragilisée par la crise sanitaire.

 

Des questions se posent

Comment un chercheur peut-il utiliser impunément son affiliation institutionnelle pour promouvoir des théories complotistes et des intérêts commerciaux ? Pourquoi les tutelles restent-elles silencieuses face à une désinformation qui ternit l’image du CNRS et compromet la confiance du public dans la science ? L’impunité est-elle la règle au CNRS et à l’Université d’Aix Marseille ?

 

Documentation

 

Le 13 mai 2025 à Strasbourg, une table ronde s’est tenue à la faculté de médecine et de maïeutique, rassemblant médecins, universitaires, représentants d’associations anti-sectes et promoteurs des médecines dites « complémentaires ». L’affiche promettait un « débat d’idées », un croisement des regards, un exercice d’esprit critique. Ce que l’on a vu était tout autre chose : un exemple criant de confusion intellectuelle, de relativisme scientifique décomplexé, et d’un entrisme pseudoscientifique masqué sous les atours du dialogue. Le tout, dans un amphithéâtre universitaire.

L’Université comme cheval de Troie

Dès l’introduction, le ton est donné : les pratiques non conventionnelles (PSNC) ne sont plus seulement tolérées, elles sont encadrées, universitarisées, “valorisées dans les entreprises”, et – argument massue – plébiscitées par les patients. Le message sous-jacent est clair : si ça plaît, ça se justifie.

Cette inversion des valeurs – où l’adhésion populaire supplante l’évaluation scientifique – est l’un des fils rouges de la soirée. Elle est érigée en légitimité par des figures centrales de l’université, comme le doyen de la faculté de médecine Jean Sibilia, qui affirme sans ciller :

« Interdire de parler des choses dont on n’est pas certain de la valeur scientifique, je ne ferai pas de parallélisme, mais on n’est pas loin de l’autodafé ou presque. »

C’est peu dire que la rhétorique victimaire est bien rodée : ceux qui appellent à la rigueur méthodologique sont associés à l’Inquisition, à l’obscurantisme, voire à une « croyance scientiste » – accusation devenue l’argument-refuge des marchands d’ignorance.


Un grand moment de solitude : l’auriculothérapie et le nerf vague

Il y a eu des moments gênants. Celui du Pr Sibilia restera dans les annales :

« On s’est longtemps moqué de l’auriculothérapie, et aujourd’hui, c’est la science qui le dit, la zone auriculaire est la zone d’expression d’un des plus importants nerfs que l’on a, le nerf vague #10 […]. On effectue des sondes de stimulation de l’oreille externe pour la douleur chronique ou la stimulation de la réponse immunitaire. »

Faux, confus, dangereux.

Ce que Sibilia décrit là, c’est un amalgame entre des techniques médicales validées (neuromodulation du nerf vague) et l’auriculothérapie telle que pratiquée dans les médecines dites alternatives. Le nerf vague n’a pas de branche significative innervant directement le pavillon de l’oreille, sauf un petit rameau auriculaire, le nerf d’Arnold, qui est essentiellement sensoriel.

Les études sérieuses sur la stimulation auriculaire du nerf vague (aVNS) n’ont rien à voir avec l’auriculothérapie « énergétique » de Paul Nogier. Elles utilisent des stimulations électriques contrôlées, dans des cadres cliniques précis, souvent chez des patients souffrant d’épilepsie ou de dépression résistante (Badran et al., 2018 ; Burger et al., 2020). Aucune étude de qualité n’a validé les localisations réflexes de l’oreille utilisées par les auriculothérapeutes. La « cartographie de l’oreille » est au mieux une analogie poétique, au pire une mystification. Faire croire à un continuum entre auriculothérapie et neurostimulation moderne est une manipulation intellectuelle.

L’esprit critique kidnappé

Au long de cette soirée, on nous parle d’esprit critique, mais dans une acception pervertie : non pas l’examen rationnel des données, mais une sorte de doute généralisé contre la science elle-même. Ce n’est pas l’esprit critique, c’est l’auto-immunisation idéologique.

Le psychiatre Fabrice Berna, fer de lance de ce brouillard sémantique, affirme que :

« La médecine conventionnelle n’est que la médecine dominante d’un pays à un moment donné. Ce n’est pas un critère scientifique. »

Cette manière de délégitimer les repères scientifiques en appelant à la “complexité”, à la “subjectivité” ou au “besoin de Care” est une stratégie bien connue : elle affaiblit la capacité de discernement du public, en prétendant qu’il n’y aurait pas vraiment de moyen de faire une distinction claire entre science et croyance. Pour Berna « le concept de Fakemed est une imposture intellectuelle » car il faudrait le réserver aux produits médicamenteux qui ne soignent pas et ne jamais l’employer pour les PSNC qu’il défend ; cette vérité nous est délivrée sans aucun argument. Plus loin, Berna, se porte en défense de la médecine anthroposophique avec un stupéfiant mouvement de nivellement pas le bas : « C’est assez ésotérique, assez difficile à comprendre […], mais vous pouvez trouver des trucs tout autant barrés dans l’homéopathie ou la médecine chinoise. » Oui ! En effet. Et c’est une très bonne raison de ne pas appeler ça de la « médecine ». De toute façon, pour Berna le vrai problème c’est la rigidité intellectuelle de l’occident puisque « Ce débat sur les PSNC pointe le centrisme occidental dans une certaine vision de la médecine basée sur le réductionnisme physico-chimique de Claude Bernard […], une forme de racisme scientifique. »


Entresoi et complaisance

Pascal Ingweiler, directeur de l’école d’ostéopathie de Strasbourg, a tenu plusieurs propos particulièrement douteux, révélateurs à la fois d’une confusion méthodologique profonde et d’une tentative d’enracinement institutionnel de l’ostéopathie au sein du système de santé – malgré l’absence de fondements scientifiques solides. Son intervention, sous des airs de tempérance, est truffée de passages ambigus, faux ou dangereusement rhétoriques :

« La miviludes place l’ostéopathie au même rang que d’autres professions que je respecte énormément  comme la sophrologie, la kinésiologie mais il faut remettre les choses dans leur contexte. (…) Le rapport de la miviludes dit que l’ostéopathie ne repose sur aucun fondement scientifique alors je veux nuancer un peu les choses car on commence à former nos propres chercheurs et c’est vrai que la recherche en ostéopathie est balbutiante » (…) « Les interventions non médicamenteuses, et l’ostéopathie en particulier, ne peuvent être évaluées à l’aide d’une étude randomisée classique. »

Cet argument est classique chez les promoteurs de pratiques non scientifiques. Il consiste à dire que la méthode scientifique est inapplicable à leur domaine, donc que son absence ne devrait pas leur être reprochée. En réalité, de nombreux essais contrôlés randomisés ont été réalisés sur l’ostéopathie, notamment pour les douleurs lombaires – avec des résultats globalement décevants ou peu concluants (Ernst & Canter, 2006 ; Franke et al., 2014).

« On nous reproche certaines techniques crâniennes ou viscérales, et c’est vrai qu’il faut revoir un peu tout ça. »

L’aveu est timide et sans conséquences pratiques claires. Ce qu’il faudrait, c’est suspendre immédiatement l’enseignement de ces pratiques, tant qu’aucune preuve robuste n’est disponible. Au lieu de cela, il parle de « revoir », de « dépoussiérer » – stratégie dilatoire, qui garde intact l’arsenal thérapeutique sans en assumer la remise en cause.

Une part significative de la soirée est consacrée à parler des risques de dérives sectaires… pour mieux minimiser leur ampleur. À entendre Berna et Florens, les dérives sont rares, les chiffres peu fiables, et les patients sont trop intelligents pour tomber dans le piège. Ce discours est non seulement déconnecté de la réalité du terrain, mais insultant pour les victimes de dérives.

C’est ignorer les rapports successifs de la Miviludes, qui alertent sur l’augmentation des pratiques pseudo-thérapeutiques à visée d’emprise. C’est balayer d’un revers de main le rapport du CNOM (2023) qui rappelle que ces pratiques, sans validation, peuvent retarder les soins, désorienter les patients, et conduire à des mises en danger. Et pendant ce temps, à la tribune, des figures universitaires expliquent calmement que la médecine anthroposophique, malgré ses croyances en la réincarnation et le karma, peut très bien cohabiter avec l’hôpital public, puisque dire le contraire serait en quelque sorte raciste selon monsieur Berna :

« En Suisse il y a un enseignement universitaire de la médecine anthroposophique. Vous considérez donc que les Allemands et les Suisses sont des irrationnels, des perchés ? ça peut être rassurant de penser que l’étranger est bête, stupide mais moi j’arrive pas à me dire ça comme ça.»


Le mythe du « moral qui soigne »

« On sait que les patients atteints de cancer, s’ils ont l’espoir, la force, l’envie de guérir, ils ont plus de chance de guérir. Ça fait partie des choses qu’on ne peut pas mesurer, mais on sait que le moral joue. »

Cette phrase a été prononcée par une personne avec qui j’ai pu échanger juste avant de publier cet article. Elle regrette le propos et le retire, j’en suis très heureux.

Je vais néanmoins expliquer pourquoi cette phrase est problématique, car vous l’avez certainement entendu des dizaines de fois, c’est une idée fausse qui s’accroche partout et que nous répétons souvent, innocemment. Nous devrions arrêter. Ce mythe tenace, émotionnellement séduisant est scientifiquement faux ; de nombreuses études rigoureuses ont montré que l’état psychologique n’a pas d’effet démontrable sur la survie au cancer (Coyne et al., 2007). Le moral peut améliorer la qualité de vie, mais il ne guérit pas. Il s’agit d’un mythe particulièrement toxique puisqu’il  culpabilise les malades, légitime les pseudo-thérapies fondées sur la pensée positive, et ouvre la voie aux discours déviants du type « vous avez créé votre maladie avec vos émotions ». Ce n’est pas du soin, c’est de la pensée magique.

Coyne et al. (2010) ont conduit une méta-analyse rigoureuse et concluent que les preuves d’un lien entre bien-être émotionnel et survie sont faibles voire inexistantes. Spiegel et al. (2007), qui avaient autrefois suggéré un lien potentiel, ont revu leurs conclusions dans des études ultérieures qui n’ont pas reproduit l’effet. J’ai sorti une vidéo en 2022 pour expliquer à quel point cette idée apparemment bénigne peut en réalité faire du mal aux gens.

La médecine au service des patients… ou de leurs croyances ?

À force de vouloir intégrer toutes les pratiques « parce que les gens les aiment », on renverse la logique du soin. Ce n’est plus la médecine qui guide les choix thérapeutiques, c’est la demande — fut-elle irrationnelle — qui redéfinit la médecine. L’université, en acceptant d’enseigner l’homéopathie, l’auriculothérapie et la médecine anthroposophique, participe activement à leur blanchiment épistémologique. Elle ne joue plus son rôle dans la lente et exigeante édification critique des savoirs, mais devient un amplificateur de croyances populaires.

« On voit les effets biologiques de la méditation sur le système nerveux, donc ça valide son usage thérapeutique.»

Cette phrase nous vient du Dr Gérard Bloch, responsable du DU de méditation de Pleine Conscience, qui plaide pour sa paroisse. Le problème c’est qu’il ne devrait pas s’autoriser à la prononcer. Un effet biologique observable (modifications en IRMf, marqueurs physiologiques) ne prouve pas une efficacité clinique thérapeutique. Beaucoup de choses produisent des effets biologiques sans pour autant avoir un impact mesurable sur les symptômes ou la pathologie. Une activation neuronale n’est pas la même chose qu’une amélioration clinique.

 

Étude biaisée, conclusions douteuses

Le CUMIC (Collège Universitaire des Médecines Intégratives et Complémentaires), derrière cet événement est une organisation de promotion des pratiques de soins non conventionnelles ; on le retrouve à la manœuvre dans des publications  qui tiennent plus du lobbying que de la science. Une prépublication signée Berna et al. (2023) sur medRxiv tente de relativiser l’ampleur des dérives liées aux médecines alternatives en France. En prétendant que leur usage est stable et que les dérives seraient surestimées, les auteurs proposent une lecture polyphonique — entendez : floue — des données disponibles.

Problème : leur méthodologie mêle sources hétérogènes sans hiérarchie de fiabilité, minore les signalements pourtant bien réels de la Miviludes, et repose sur des comparaisons bancales d’enquêtes aux définitions variables. À cela s’ajoute l’absence de déclaration de conflits d’intérêts, alors que plusieurs auteurs sont liés à des institutions promouvant ces approches. Cette étude n’est pas simplement fragile : elle participe à une tentative de normalisation discursive des médecines non validées, en contestant les alertes institutionnelles, sans contre-preuves rigoureuses. Une posture incompatible avec l’exigence de médecine fondée sur les preuves. [j’ai posté une critique de cette étude]

  • Berna, F., Florens, N., Verneuil, L., Paille, F., Berna, C., & Nizard, J. (2023). “An explosion of alternative medicines in France!”: media-biased polyphonic epidemiology vs. evidence-based data. medRxiv.

 

Pour conclure

Cette table ronde n’a pas été un espace de dialogue, mais un exercice de confusion. Elle témoigne d’un climat inquiétant où la science doit s’excuser d’exister, où les faits sont renvoyés dos à dos avec les croyances, et où l’université semble se prêter à un jeu dangereux : celui de faire de l’ésotérisme une option thérapeutique parmi d’autres. Il a été question d’esprit critique ici ou là, mais c’est une parodie, une pantomime, on fait comme si.

Nous avons besoin :

  • D’universités qui défendent la méthode scientifique, et non qui la relativisent.
  • D’enseignants qui forment à reconnaître les dérives, non à les intégrer.
  • D’une culture de la preuve, pas d’une culture du « et pourquoi pas ? »
  • D’un système de santé qui écoute les patients, certes, mais sans renoncer à sa mission de discernement.

L’université de Strasbourg, déjà défavorablement connue pour l’entrisme des fausses médecines dans ses cursus, a raté une belle occasion d’être à la hauteur des missions de l’institution respectable qu’elle devrait être.

Acermendax
Remerciements : Ombeline, Mathieu Porzio, Mme Blacksheep, Max, & Pensée Magique


Références

  • Badran, B. W., Yu, A. B., Adair, D., Mappin, G., DeVries, W. H., Jenkins, D. D., … & George, M. S. (2018). Short trains of transcutaneous auricular vagus nerve stimulation (taVNS) have parameter-specific effects on heart rate. Brain Stimulation, 11(4), 699-708. https://doi.org/10.1016/j.brs.2018.04.014
  • Burger, A. M., Verkuil, B., Fenlon, H., Thijs, L., Cools, L., Miller, H. C., & Brosschot, J. F. (2020). Mixed evidence for the effectiveness of vagus nerve stimulation in treating depression: A systematic review. Journal of Affective Disorders, 265, 63–73. https://doi.org/10.1016/j.jad.2020.01.004
  • Conseil National de l’Ordre des Médecins. (2023). Des PSNC et leurs dérives : État des lieux et propositions d’action.
  • Coyne, J. C., Stefanek, M., & Palmer, S. C. (2007). Psychotherapy and survival in cancer: the conflict between hope and evidence. Psychological Bulletin, 133(3), 367–394.
  • Coyne, J. C., & Tennen, H. (2010). Positive psychology in cancer care: Bad science, exaggerated claims, and unproven medicine. Annals of Behavioral Medicine, 39(1), 16–26
  • Ernst E, Canter PH. A systematic review of systematic reviews of spinal manipulation. J R Soc Med. 2006 Apr;99(4):192-6. doi: 10.1177/014107680609900418. PMID: 16574972; PMCID: PMC1420782.
  • Franke, H., Franke, J. D., & Fryer, G. (2014). Osteopathic manipulative treatment for nonspecific low back pain: A systematic review and meta-analysis. BMC Musculoskeletal Disorders, 15(1), 286. https://doi.org/10.1186/1471-2474-15-286
  • Miviludes. (2023). Rapport annuel d’activité 2022. Paris : Premier ministre.
  • Spiegel, D., Kraemer, H. C., Bloom, J. R., & Gottheil, E. (1989). Effect of psychosocial treatment on survival of patients with metastatic breast cancer. The Lancet, 334(8668), 888–891.