La science moderne se doit d’éviter les écueils de l’hybris, l’orgueil démesuré du savant fou, qui a pu sévir dans bien des domaines au cours des derniers siècles. Eugénisme, vision mécaniste du vivant, réductionnisme à outrance et arrogance ne sont pas des attributs « naturels » de la science, mais la manifestation de l’abus de pouvoir que certains ont voulu commettre et parfois ont commis en son nom. Dans l’ensemble, les scientifiques sont innocents dans ce procès que veulent leur intenter les contempteurs du matérialisme. Pour bien le montrer nous prendrons l’exemple de Philippe Guillemant.
Philippe Guillemant, physicien, est ingénieur de recherche au CNRS. Il est surtout connu pour mettre en avant dans des livres, des blogs et des conférences, c’est-à-dire en dehors du cadre de son travail scientifique, et sans lien direct avec les données produites par ses travaux, des croyances sur la nature de la conscience, la modification de l’espace-temps par nos intentions, la vie après la mort, etc. Ses écrits sont intéressants car on y trouve un condensé des critiques de type métaphysique adressées à la science telle qu’elle se pratique mais surtout telle qu’elle se pense. Accusée d’être dogmatique, emprisonnée dans un paradigme matérialiste, la science –mainstream– académique aurait tout faux.
Le cœur du dogme scientifique mainstream serait la croyance dans « le dieu hasard », et Guillemant en dresse les 10 commandements que l’on retrouve sur son site doublecause.net :
- La nature est sans but et sans la moindre finalité — Déterminisme
- L’univers est né d’une explosion originelle (big-bang) — Néo-créationnisme
- Tout ce qui arrive est le résultat de la causalité (temporelle = du passé) — Fatalisme
- La conscience est un produit du cerveau — Matérialisme
- La réalité est indépendante de nos états de conscience — Objectivisme
- Le passé ne peut plus être modifié (irréversibilité) — Passéisme
- L’évolution de la vie est due à la sélection naturelle du plus fort — Darwinisme
- Nous sommes des machines que la technologie peut améliorer — Transhumanisme
- La mémoire, les intuitions et les visions sont issues de notre cerveau — Réductionnisme
- Tous les phénomènes inexplicables sont des illusions ou des hasards — Scientisme
Cette liste n’est pas anecdotique, elle est l’un des argumentaires majeurs de la théorie de la « double causalité » défendue par Guillemant. Sans ambages, il affirme que ces dix idées sont toutes fausses ; en conférence, il défie les zététiciens et autres matérialistes de les démontrer. Nous allons voir qu’il s’agit d’une question chargée, car pour démontrer ces 10 points, encore faudrait-il les tenir pour défendables.
Cependant, il n’incombe à personne de défendre le portrait singulier que Guillemant dresse de la science. Ces dix commandements sont des hommes de paille, des contrefaçons de la véritable structure épistémique du monde scientifique contemporain. C’est pourquoi il peut donner l’illusion, mais seulement l’illusion, de battre en brèche l’édifice de ce qu’il nomme « la science matérialiste ».
Le principal intérêt de répondre à ce portrait trompeur n’est pas de montrer la fausseté des théories de Guillemant, car les théories fausses pullulent tant qu’il faudrait plusieurs vies remplies d’abnégation pour se coltiner leur assommante lecture, et celle-là ne possède pas de mérite particulier qui la distinguerait assez des autres pour la rendre plus digne de cet investissement. Non, l’intérêt réside dans la manière dont est attaquée la science et dans ce que cela nous permet de dire sur la nature de ce projet humain. Définir la science, la distinguer des autres activités, productions, démarches intellectuelles, est une tâche quasi impossible, car les frontières que la science partage avec la fiction, l’imagination, la spéculation, la pensée magique, la pensée de groupe, voire la profession de foi, sont floues dès l’instant où l’on cherche à en suivre le tracé exact. Ce problème de la démarcation restera probablement irrésolu longtemps, mais grâce aux errements de Philippe Guillemant, nous pouvons plus aisément voir ce que la science n’est pas.
Pour ce faire, reprenons les 10 allégations attribuées à la science.
1 – La nature est sans but et sans la moindre finalité – Déterminisme
Ce point est fondamental pour Guillemant, il lui permet de poser la pierre centrale de sa théorie : la rétrocausalité. En supposant une idéologie « déterministe » selon laquelle la nature n’aurait aucune finalité, puis en affirmant qu’elle est fausse, il oublie toutefois une étape cruciale : démontrer que les scientifiques critiqués affirment une telle chose de manière dogmatique.
En réalité les scientifiques sont des gens beaucoup plus prudents que ce qui est laissé entendre. Ils appliquent le principe de parcimonie (le rasoir d’Ockham) qui leur évite d’employer dans leurs modèles des entités dont l’existence n’est ni prouvée ni requise pour rendre compte des faits. La finalité en fait partie. Autrefois, nos intuitions téléologiques avaient tôt fait d’attribuer des projets, des objectifs, des intentions à la nature ; en conséquence de quoi il fallait supposer l’existence d’entités capables d’implémenter ces projets. Nous n’en sommes plus là, et l’évacuation de ces entités imaginaires a été la condition des progrès de la connaissance scientifique, car tant qu’une entité ontologique est là pour justifier l’existence d’un phénomène (Zeus est à l’origine de la foudre), elle bloque le passage de l’investigation rationnelle dudit phénomène (la foudre est produite par des masses d’air électriquement chargées dont le comportement est décrit par des modèles physiques). Pour autant, si des entités sont requises pour expliquer des phénomènes encore mystérieux, rien ne s’y oppose. Il faudra simplement démontrer leur nécessité théorique.
Évacuer la finalité de la nature n’est donc pas un dogme, mais une mesure d’hygiène intellectuelle, ce n’est pas une conclusion, mais une précaution.
À l’appui de sa thèse sur l’existence d’une double causalité, Guillemant cite le physicien Holger Bech Nielsen selon lequel « la probabilité que le futur n’ait aucune influence sur le présent est extrêmement faible. »
En 2009, Nielsen est co-auteur d’une théorie qui explique pourquoi le Large Hadron Collider (LHC) échoue à découvrir le boson de Higgs. Ce boson serait une particule de nature si odieuse qu’elle provoquerait une ondulation en arrière dans le temps qui arrêterait le LHC avant toute expérience susceptible de produire un résultat[1]. Quand le LHC a annoncé avoir validé la découverte du boson de Higgs le 4 juillet 2012, l’hypothèse rebrousse-temps de Nielsen a bien sûr été réfutée. Mais rappelons que, quand bien même le LHC eut échoué dans ses projets, l’hypothèse téléologique ne s’en serait pas trouvée validée pour autant, sauf pour ceux qui auraient choisi d’y croire a priori. Car pour vérifier cette hypothèse, il faudrait démontrer que toutes les autres hypothèses envisageables sont fausses et ne pas se contenter de chérir son hypothèse préférée tant qu’elle s’accommode bien avec les faits.
2 – L’univers est né d’une explosion originelle (big-bang) — Néo-créationnisme
Initialement le terme « Big Bang » était une caricature. Le mot est resté, mais caricatural il demeure. D’une part, il ne s’agit pas d’une explosion à proprement parler, mais d’un violent mouvement d’expansion, et qui ne concerne que l’univers observable. Les experts du domaine se gardent bien de conclure sur quoi que ce soit au-delà du mur de Planck où seuls s’aventurent quelques spéculations qu’il faut traiter avec prudence. Ils savent également que le Big Bang n’est pas nécessairement le début de la totalité des choses existantes, puisqu’on ignore ce qui peut exister au-delà de l’univers observable. La description ci-dessus est donc déloyale, ce que Guillemant admet puisqu’il la corrige lui-même sur son blog.
Par ailleurs, il est parfaitement injustifié d’appeler néo-créationnisme la théorie du Big Bang puisque les créationnismes ont pour point commun de supposer un acte de création volontaire. Nulle part les équations ne prévoient une intention créatrice, et les cosmologistes prennent soin le plus souvent de ne surtout pas employer un langage qui encourage une lecture intuitivement déiste en raison du raccourci mental suivant : « un phénomène de grande envergure nécessite une cause de grande envergure. La cause de l’univers doit donc être incommensurable », car un tel raccourci réifie un concept divin, une entité ontologique dont a déjà dit qu’elle n’aidait pas la science à expliquer le monde. L’erreur que représente ce raccourci mental de la commensurabilité des effets avec les causes est mis en évidence par la théorie du chaos.
Pour Guillemant, le Big Bang serait contredit par de multiples arguments, le principal étant une influence du futur sur les événements passés :
« il est beaucoup plus rationnel de considérer les conditions initiales du big-bang comme des conditions qui changent au cours du temps car elles dépendent du temps présent, donc comme des conditions finales et non pas initiales ».
On retombe sur ce qui est avancé dans le point précédent et qui sera rappelé dans le suivant : la négation du principe de causalité.
3 – Tout ce qui arrive est le résultat de la causalité (temporelle = du passé) — Fatalisme
En dépit de la bizarrerie de certains résultats de la physique quantique (et seulement aux échelles microscopiques où cette discipline sait décrire des phénomènes), la règle de la causalité : « la cause précède l’effet » n’a jusqu’à présent reçu aucun démenti. Dans le monde macroscopique des événements qui constituent notre existence, la causalité s’applique toujours, pour ce qu’on en sait. Si l’inverse s’avérait, si un jour ce pilier de la logique était renversé, vous ne l’appendriez pas en lisant ces mots, ni dans la prose de Monsieur Guillemant, et lui-même n’en ferait pas un simple item d’une liste sur un billet de blog. Cela ferait à coup sûr les gros titres des journaux, même s’ils laissent rarement la Une aux informations scientifiques, et si aucune avalanche de prix ne venait récompenser l’étonnante découverte, à tout le moins nous sentirions partout les fumets d’une controverse sans précédent.
Mais contemplons le calme plat qui accueille ces allégations. Et ajoutons un mot pour relever que le principe ici remis en question est celui de causalité et de déterminisme, en aucun cas celui d’un fatalisme qui implique une négation de la liberté humaine, notre impuissance à faire des choix dans notre existence. L’usage du mot fatalisme a ici tout d’un chiffon rouge, technique rhétorique visant à rendre intenable la position critiquée.
4 – La conscience est un produit émergeant du cerveau— Matérialisme
Les diverses objections avancées par Guillemant, quand elles sont honnêtes, peuvent se résumer à ceci : nous n’avons pas la preuve absolue que la conscience est produite par le cerveau. Admettons cela. D’un certain point de vue, c’est vrai. Mais que dire que la proposition qui veut que la conscience provienne d’autre part, notre cerveau jouant uniquement le rôle d’antenne, de capteur ? Elle a le grand, l’exorbitant avantage d’être irréfutable. À l’heure actuelle, personne n’a proposé d’expérience qui permettrait de démontrer ou de réfuter cette idée.
Dès lors, quelle est l’option la plus rationnelle ? La grande majorité des gens n’a aucun problème à admettre que dans l’état actuel de nos connaissances, l’hypothèse la plus vraisemblable est que notre cerveau complexe est la source du phénomène mal compris, mal défini, mais universellement partagé au sein de notre espèce (et dans quelques autres) qu’est la conscience. Nous ne disposons d’aucune bonne raison de supposer l’existence d’une entité supplémentaire pour justifier de la manifestation dans le monde sensible de ce phénomène.
Là encore l’idée que le cerveau est l’organe qui produit la conscience n’est pas un dogme, c’est une position ontologique privilégiée car elle est en adéquation avec tous les faits connus et parce qu’elle respecte le principe de parcimonie. C’est la position la plus humble. La charge de la preuve incombe à qui voudrait ajouter une entité dans l’équation.
Ci-dessous la conférence TED où Anil Seth nous explique que nous ne sommes pas totalement ignorants sur ce qu’est -en tout cas sur ce que fait- la conscience.
5 – La réalité est indépendante de nos états de conscience — Objectivisme
« Cette idée est le socle de ma théorie qui considère que nos états de conscience déterminent le choix d’univers dans lequel nous vivons au sein du multivers. »
Il s’agit ici de défendre l’idée que la pensée peut influencer la matière. C’est la croyance dans le psi, dans la voyance, et dans une forme de pensée magique. Et c’est en effet incompatible avec les modèles actuels que la science propose pour expliquer le fonctionnement de la nature. Mais une telle idée n’est pas inaccessible à l’expérimentation. C’est ce à quoi s’emploie la parapsychologie. À l’heure actuelle cette discipline intéressante n’a pas produit des résultats susceptibles de démontrer l’existence de phénomènes qui échapperaient aux modèles en vigueur en physique, en chimie ou en biologie. Mais la recherche est possible et elle a lieu.
Toutefois la pensée magique n’appartient pas au registre des explications auxquelles la science a recours, car les protocoles utilisés en routine, et notamment le principe des tests en aveugle, évacuent la possibilité que les résultats soient affectés par les états mentaux des expérimentateurs. Cela n’élimine pas complètement la possibilité de biais, mais force est d’admettre qu’on manque des preuves de l’existence de biais qui cacheraient cette réalité que certains prétendent connaître par des moyens qui leur appartiennent.
Cela nous ramène à la charge de la preuve ; elle incombe à ceux qui prétendent que la conscience affecte le monde physique autrement qu’à travers l’activité neuromusculaire du corps contrôlé par cette conscience.
6 – Le passé ne peut plus être modifié (irréversibilité) — Passéisme
Ce principe ne prend sans doute du sens qu’à l’intérieur de la théorie de l’univers bloc de Guillemant. Mais sans qu’il soit besoin d’entrer dans le détail, notons son argument :
« … il convient de considérer que le passé puisse changer. C’est d’ailleurs la meilleure façon d’expliquer le fameux principe anthropique qui soulève le mystère du réglage fin des conditions initiales de l’univers. »
L’argument du réglage fin de l’univers et du principe anthropique (fort) est un classique de l’apologétique : la partie de la théologie qui entend argumenter pour prouver ‘rationnellement’ l’existence de Dieu.
Il s’agit de l’un des sophismes les plus séduisants du monde. Vertigineux, il consiste à constater que les propriétés de la matière, de l’énergie et de l’espace-temps, si elles étaient un tant soit peu modifiées, élimineraient toute possibilité d’existence de la vie telle que nous la connaissons. Il faudrait croire qu’un formidable hasard a produit les conditions bien précises qui nous ont permis d’exister, ou bien admettre que ce n’est pas le hasard, que quelque chose (quelqu’un) est à l’origine de ces conditions providentielles. Cela semble plus sensé, et certainement nous en retirons un sentiment de closure mentale bien plus fort : nous avons l’impression de toucher du doigt une réponse solide.
L’antidote à ce sophisme est donc forcément décevant, car il est désespérément trivial. Nous ignorons s’il existe ou s’il n’existe pas une infinité d’univers avec une infinité de combinaisons de constantes physiques. Mais dans tous les univers où cette combinaison est compatible avec l’apparition d’une forme de vie intelligente finira par éclore l’hypothèse de ce principe finaliste. À l’inverse, partout où les propriétés de la matière n’autorisent pas l’émergence d’une vie intelligente, personne n’est là pour s’en étonner. Cet étonnement particulier est le privilège unique, personnel et égocentrique d’absolument n’importe quelle forme de vie intelligente, n’importe où, n’importe quand. Le principe anthropique est donc une tautologie qui n’a sa place dans aucune théorie scientifique sérieuse.
7 – L’évolution de la vie est due à la sélection naturelle du plus fort – Darwinisme
L’anti-darwinisme ressemble au principe anthropique fort cité précédemment : on ne le rencontre pas dans les écrits scientifiques sérieux. Précisons au cas où que « la sélection du plus fort » est une formulation totalement étrangère à Darwin et à la biologie de l’évolution. On la doit à Spencer, c’est donc du Spencerisme, et ce n’est pas de la science mais de la (mauvaise) politique.
« on s’aperçoit aujourd’hui avec l’évolution énorme de la biologie que la vie ressemble plus à une technologie qu’à un processus soumis aux lois du hasard. »
Le hasard des mutations génétiques correspond à une toute petite partie des principes darwiniens. L’autre partie, la plus importante du point de vue théorique, est le principe de sélection des réplicateurs. Sont retenus par la sélection réalisée au fil d’innombrables générations les réplicateurs qui possèdent les caractères héritables conférant les meilleures capacités à se reproduire. Dans un monde où les conditions environnementales ne varient pas quotidiennement de façon aléatoire, la sélection de l’environnement sur les réplicateurs ne se fera PAS au hasard. Dès lors, la réduction du darwinisme à une croyance dogmatique dans le hasard ne tient absolument plus. Encore faut-il s’intéresser à ce que dit réellement la théorie de l’évolution plutôt qu’à la caricature qu’en font ceux qui comprennent, dans la douleur, que les principes darwiniens ont joué historiquement un rôle déterminant dans la remise en cause du dualisme métaphysique.
Il y a bel et bien des questions à poser à la théorie de l’évolution, mais il faut d’abord s’assurer qu’on l’a comprise.

Anti-evolution books on sale in Dayton, Tennessee, where the ‘Monkeyville’ trial of Professor John T Scopes took place. (Photo by Topical Press Agency/Getty Images)
8- Nous sommes des machines que la technologie peut améliorer — Transhumanisme
Le transhumanisme est un jugement sur la nature humaine, sur la possibilité d’augmenter l’humain dans ses capacités et dans sa longévité. Il s’agit d’une position axiologique indépendante du matérialisme métaphysique imputé ici au monde de la science. La preuve en est que de nombreux scientifiques qui se reconnaissent dans le matérialisme n’ont aucune tendresse pour le transhumanisme. Cet item est un pur procès d’intention, mais pas seulement. Car Philippe Guillemant argumente contre la faisabilité de l’amélioration du corps humain en arguant que le seul moyen d’envisager une telle entreprise passe par « la création d’une âme », d’une « conscience (…) greffée sur ce système ».
Il s’agit d’allégations proprement farfelues puisque des chercheurs travaillent d’ores et déjà sur des prothèses qui permettent de réparer le corps humain, de lui redonner de la mobilité ou de la sensibilité. Ces chercheurs ne s’encombrent pas de considérations de cet ordre, et leur travail porte ses fruits. Cela n’implique aucunement qu’on veuille réduire l’humain à une « machine » ou qu’il soit forcément souhaitable d’augmenter ses capacités si les moyens se présentent, car le transhumanisme est un courant de pensée, mais il n’est pas consubstantielle de la science, même matérialiste.
On voit mal ce que ce huitième point apporte à la tentative de démonstration, mais on devine qu’il prolonge la défense du dualisme qui motivait déjà l’attaque contre le darwinisme au point précédent.
9 – La mémoire, les intuitions et visions sont issues de notre cerveau — Réductionnisme
Ce neuvième point n’est pas différent du quatrième. Et la réponse sera la même : les phénomènes liés à la cognition, qu’il s’agisse de la conscience, de la mémoire, de l’imagination ou des croyances sont irrémédiablement liés à la structure du cerveau car quand le cerveau est affecté, ces cognitions le sont également. Mais Guillemant argue de l’impossibilité pour le cerveau -dans le paradigme actuel- de stocker les images qui nous reviennent en mémoire.
« On ne sait pas expliquer en particulier comment un cerveau parviendrait à mémoriser ou à synthétiser des images séquentielles. »
Nous sommes bien obligés de lui répondre que bon gré mal gré, le cerveau parvient à faire ce qui lui semble impossible. Il nous reste à comprendre ce que c’est exactement que fait le cerveau, et comment. Qui le nie ?
Pour répondre à cette impossibilité par lui supposée, Guillemant invoque « l’information du vide quantique » qui rejoint sa théorie de l’univers bloc. L’invocation du quantique est classique dans les pseudosciences. Ici comme ailleurs, on note un sérieux hiatus entre les faits mobilisés (liés à la physique quantique) et les phénomènes que l’on cherche à expliquer, ici les phénomènes intégrés à l’échelle d’une structure très complexe et de très grande taille : le cerveau. Les plus grands spécialistes des sciences cognitives et les plus grands spécialistes de la physique quantiques évitent en général de tripatouiller les disciplines des autres avec les concepts qui ne fonctionnent que dans le périmètre de leurs travaux, c’est pourquoi toute invocation de la physique quantique dans des mécanismes qui se manifestent à de grandes échelles et à de forts niveaux d’intégration est au minimum extrêmement suspecte.
Ajoutons à cela l’aveu de l’auteur lui-même sur le fait qu’on ne sait pas comment le cerveau produit les images dont nous faisons l’expérience dans notre phénoménologie, et nous constatons qu’il s’agit ici, derrière les concepts compliqués, d’un argument de l’ignorance. Sous prétexte que les scientifiques ne savent pas répondre, alors la théorie de l’univers bloc devrait être recevable… alors qu’elle n’apporte aucune démonstration directement liée au phénomène inexpliqué.
10 – Tous les phénomènes inexplicables sont des illusions — Scientisme
L’homme de paille est ici manifeste, car il est bien évident qu’avant qu’un phénomène soit expliqué par la science, il est ou bien inconnu ou bien inexpliqué. « Inexplicable » ne fait partie du vocabulaire de la science, puisque cette dernière est une démarche qui vise, au moins en intention, à expliquer tout ce qui est observable et pensable. On se réfugie en revanche dans l’inexplicable quand on refuse les explications que la science apporte à des phénomènes réputés paranormaux. La résistance dans ce domaine est très grande. L’attachement à des hypothèses et à des entités métaphysiques rend parfois le discours scientifique difficile à supporter.
« On connait la musique:
– Les synchronicités seraient des projections,
– Les ovnis seraient des hallucinations,
– Les E.M.I. seraient des hallucinations,
– La psychokinèse serait une tricherie,
– Les P.E.S. seraient le fruit du hasard ou de la virtuosité,
– Le chamanisme serait une croyance indigène,
– Les guérisons inexpliquées seraient de l’effet placebo,
– La médiumnité serait du charlatanisme,
– etc. »
Au regard de l’énumération livrée par l’auteur, on se contentera encore une fois de revenir aux bases de l’épistémologie de la science. Les hallucinations, la tricherie, la virtuosité, les croyances, le charlatanisme et l’effet placebo… existent. Cela est acquis. Par ailleurs, un certain nombre des phénomènes présumés paranormaux trouvent des explications globalement complètes de la part de la science ; c’est le cas notamment des EMI. Parmi les phénomènes qui peuplent le monde, qu’ils appartiennent ou non à la liste ci-dessus, peut-être se trouve-t-il un phénomène réel qu’il reste à décrire clairement, à délimiter et à prouver. Et ensuite seulement il sera temps de lui trouver une explication, et éventuellement de mettre en défaut le paradigme matérialiste si décrié par l’auteur. Rappelons Fontenelle :
« Assurons nous bien du fait avant de nous inquiéter de la cause ».
Au terme de ces 10 arguments dont aucun ne tient la route, quelle est la conclusion de Philippe Guillemant ?
« En conclusion:
La pseudo-science matérialiste est morte et enterrée par la théorie et l’expérience de la vraie science que les hommes ont réussi à construire et qui est celle que j’aime, malgré une énorme pression pour les en détourner qui s’exerce toujours aujourd’hui au travers de la techno-science passée aux mains des multinationales. Le fait qu’elle survive dans les médias dominants qu’ils financent est donc bien une affaire de religion imposée par ce pouvoir de l’argent, car seule une religion peut survivre malgré son caractère irrationnel. »
Un immense procès d’intention teinté de conspirationnisme vient couronner un propos qui vise manifestement à rationaliser une croyance dualiste que l’auteur confesse dans la plupart de ses interventions. Concluons à notre tour sur un point fondamental qui met en échec les très nombreux théoristes arguant que la science académique serait pseudoscientifique au titre qu’elle refuse de considérer leurs hypothèses avec toute l’attention qu’ils croient mériter.
Le matérialisme de la science telle qu’elle se pratique n’est pas un matérialisme métaphysique, ce n’est pas une opinion sur la nature des objets qui peuplent le réel. C’est un matérialisme méthodologique. Il est incontournable, car c’est lui qui permet d’empêcher l’inflation ontologique qui voudrait à chaque phénomène mystérieux attribuer une entité non moins mystérieuse qui en serait la cause. Le matérialisme méthodologique de la démarche scientifique a cela de vertueux qu’il est parfaitement capable de tester des hypothèses non matérialistes. Une entité immatérielle est investigable dès lors qu’elles a un effet sur le monde matériel, et les êtres vivants en font partie. On est donc capable de mettre en place des protocoles pour tester, par exemple, la voyance, le pouvoir de l’esprit sur la matière, la médiumnité, etc. Tous ces phénomènes, s’ils existent, mobilisent probablement des mécanismes ou des entités qui échappent à la description matérialiste du monde. Mais si un jour on prouve leur existence, ce sera au travers d’une méthodologie matérialiste, car elle seule permet d’éliminer les explications matérialistes.
Le scientisme, c’est demander à la science plus qu’elle ne peut apporter, c’est violer le périmètre de ses compétences. La science n’a pas réponse à tout, elle le sait, et Philippe Guillemant semble l’oublier. Le paradigme actuel, pour imparfait qu’il soit (qui prétend le contraire ?) est donc investi du pouvoir de se corriger, de se prouver à lui-même qu’il pourrait avoir tort. Cette vertu absente des croyances dogmatiques et des discours glorifiant le dualisme désarme complètement l’agression que représentent les 10 faux commandements dont Philippe Guillemant a besoin d’affubler la science académique pour se rassurer sur la scientificité de sa théorie fétiche. On est fondés à penser qu’il s’agit en réalité d’une tentative de justifier une croyance bien fragile reposant sur des faits souvent discutables… comme les synchronicités.
Les progrès de la connaissance n’ont pas besoin que le paradigme actuel soit parfait, indépassable ; nous avons au contraire tout intérêt à ne surtout pas oublier que nous n’avons accès qu’à des représentations du monde et pas à la réalité elle-même. Ce rappel à une humilité épistémique nous permet de mieux résister aux affirmations des théoriciens quand, pour défendre leur point de vue, ils ne trouvent rien de mieux que de caricaturer la science.
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[1] The Collider, the Particle and a Theory About Fate, New York Times ; 12 octobre 2009 http://www.nytimes.com/2009/10/13/science/space/13lhc.html?_r=4&pagewanted=all






























































